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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Une « Divine Comédie ivre »

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Si Flaubert disait à propos de son héroïne : « Madame Bovary, c’est moi ! », Malcolm Lowry aurait pu renchérir : « Le Consul, c’est moi ! ». Publié en 1947, Au-dessous du volcan fait partie de ces ouvrages considérés par les lecteurs et les critiques comme « un des plus grands récits du XXe siècle », au point d’avoir supplanté la renommée de son auteur. Né en 1909, le romancier et poète britannique Malcolm Lowry ne figure certainement pas dans une liste quelconque d’écrivains étudiés à l’université. Pour faire court, sa vie a été dirigée par une égale obsession entre la littérature et l’alcool, déclinée dans diverses parties du monde, allant des États-Unis à la Chine en passant par le Mexique, la France, le Canada ou encore la Sicile. Son premier livre (Ultramarine) a été publié en 1933, ouvrant la voie à une œuvre composée de poèmes et de romans connus à cette époque par un cercle restreint d’initiés. À tel point que la nouvelle de sa mort en juin 1957 dans le Sussex – à la suite d’une absorption de somnifères combinée à une forte dose d’alcool – fut relayée seulement quelques mois plus tard, avec des commentaires d’ordre anecdotique.

En 1938, Malcolm Lowry avait été chassé du Mexique en raison de sa conduite tapageuse. Il avait entamé depuis quelques mois l’écriture d’Au-dessous du volcan, un récit largement inspiré par sa récente rupture avec Jan Gabrial, actrice et romancière américaine de faible notoriété, rencontrée lors d’un voyage à Grenade. En cela, le livre figure parmi ce qu’on appelle les ”histoires d’amour” : après un long premier chapitre d’une centaine de pages servant à planter l’obscur et bouillant décor mexicain, le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Yvonne à Quauhnahuac – sordide bourgade à touristes américains – pour retrouver son mari Geoffrey Firmin (Le consul) qu’elle avait quitté un an auparavant. Lowry raconte alors l’itinéraire de ces retrouvailles l’espace d’une journée, qui est aussi celle où le Mexique célèbre les morts, à travers une succession de scènes ritualisées entre cantinas, jardins et routes poussiéreuses à mesure desquelles le couple ne parvient pas à se rejoindre.

« Ne te reste-t-il donc plus de tendresse ou d’amour pour moi ? demanda soudain Yvonne, presque piteusement en se tournant vers lui, et il pensa : Si, je t’aime, et il me reste pour toi tout l’amour du monde, mais cet amour me paraît si loin de moi, et si étrange aussi, je pourrais prétendre l’entendre, un bruit sourd et un sanglot, mais loin, très loin, un son triste, perdu, et qu’il s’approche ou s’éloigne, je ne saurais le dire. »[1]

Ceci est une première lecture. La suivante n’est pas moins sombre puisqu’elle répond à la volonté de l’auteur d’écrire le récit de sa propre crise alcoolique, ce que Malcolm Lowry a lui-même nommé une « Divine Comédie ivre ». Et la référence ne se limite pas au titre de Dante puisque le déroulement de cette journée fatale est aussi la traversée des cercles infernaux du consul dans les vapeurs du mescal qu’il ingurgite à grandes lampées. L’ivresse comme solution pour s’isoler du monde, comme « maladie de l’âme » dit le docteur Vigil, mais embrassée par Firmin comme la seule réconciliation possible avec lui-même, la délivrance religieuse à laquelle il aspire pour absoudre ses péchés dans l’abjection des bars sordides qu’il fréquente, jusqu’au ravin où il va finir au milieu des cadavres de chiens errants mais libéré de sa tyrannie, enfin !

« Et ce fut comme si, un moment, il était devenu le pelado, le voleur – oui, le chapardeur des idées absurdes et embrouillées d’où avait germé son rejet de la vie, celui qui avait porté ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses déguisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus réelle de toutes [sa mort] se faisait proche. »

[1] LOWRY Malcolm, Au-dessous du volcan, éd. Gallimard, Trad. de l’anglais par Clarisse Francillon, Malcolm Lowry et Stephen Spriel. Avant-propos de Maurice Nadeau, postface de Max-Pol Fouchet.

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L’apanage de la jeunesse

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Dorée, perdue, décadente, insolente … la jeunesse semble incapable de se suffire à elle-même avec tous ces adjectifs agglutinés contre elle. Il faut dire que ce n’est pas rien cette affaire de jeunesse après laquelle le monde court comme un trésor oublié. Elle devrait être contemplative et pourtant c’est l’objet même de toutes les contemplations. Ce mécanisme n’a cessé depuis les origines, chaque génération livrant son flambeau à la jeunesse dont elle avait accouchée avec la responsabilité de faire tourner le monde – rien que ça ! « La jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour » nous rappelait déjà John Milton (1608 – 1674) en son temps dans Le Paradis retrouvé. Malheureusement on entendrait comme un bruit dans le moteur, un frein à la reproduction de cette mécanique bien huilée : la jeunesse serait de moins en moins capable de répondre à ce qu’on attend d’elle, futile et inconséquente, en route vers la catastrophe d’un monde qui va à sa perte…

Alors plus tout à fait jeune mais pas encore tellement vieux, je m’assieds et pense à Thomas Mann ou plutôt à ses deux « enfants terribles », Erika et Klaus[1]. L’année 1927 ne fut pas du meilleur cru pour les deux aînés de la famille. La dernière pièce de Klaus, Revue à 4, est huée par le public et la critique en raison des relations croisées et donc homosexuelles des deux couples mis en scène. Erika décide quant à elle de prendre des distances avec l’homme qu’elle vient d’épouser, le célèbre comédien Gustaf Gründgens. Et la fiancée de Klaus décide également de rompre pour un homme trente ans plus âgé qu’elle. Ce sera le début d’une relation frère/sœur bâtie autour d’idées communes et d’une complicité pour braver les interdits de l’époque : homosexualité, consommation de drogues diverses et variées, etc. Erika a 22 ans, Klaus 21, et tous les deux quittent le port de Rotterdam le 7 octobre 1927, à bord du Hamburg, direction New York. Pendant les dix mois qui vont les séparer de leur retour à Munich, ils passèrent les six premiers à traverser en long et en large les Etats-Unis, trois sur l’île d’Hawaï, puis le Japon, la Corée, avant de rejoindre Moscou après une traversée de la Sibérie.

Jeunesse insouciante mais créative, les enfants Mann partent le cœur léger. Ils sont plus ou moins tenus par la promesse de fournir un récit de voyage aux éditions Fischer mais rien ne presse sur le pont du bateau. Ce qui les inquiète davantage c’est l’accueil qui leur sera réservé une fois sur place. Thomas Mann est mondialement connu mais eux savent que pour se faire une place dans les cercles new-yorkais il faut une originalité : « Que nous restait-il ? Nous hésitions entre les tortues, une pendule de cheminée et une poule couveuse. C’est alors que l’idée des jumeaux nous est venue à l’esprit. Voir un tel couple voyager ensemble ne pouvait être que touchant, nous allions faire un effet monstre sur les affiches, c’était à la fois la volonté divine et quelque chose de sensationnel, et c’est justement parce que le subterfuge était sans prétention qu’il ne manquerait pas de réussir. »[2]

Banco ! Les jumeaux Mann sont accueillis par tout le gratin de l’époque et reçus par les grandes universités américaines pour donner une série de conférences sur la jeunesse intellectuelle et artistique allemande. C’est un pays en pleine effervescence qu’ils découvrent : une littérature qui s’affirme, une scène théâtrale totalement différente et l’essor du cinéma en tant que moyen d’expression inédit. Mais c’est également l’époque de la prohibition, de la justice corrompue, d’une presse à scandale inconnue sur le continent européen, de la ségrégation, etc. Fascinés par New York, Chicago et San Francisco, ils détestent les artifices de Los Angeles. Arrivés à Hawaï, l’horizon asiatique leur tend les bras et c’est sans un sou qu’ils embarquent vers le Japon. L’argent manque de plus en plus, les jumeaux doivent régulièrement « faire le point » comme ils disent. La notoriété de leur père fut ici d’un grand secours pour se faire prêter de l’argent et ouvrir des portes qui seraient restées closes pour des citoyens lambda.

Le témoignage de ces deux jeunes européens lancés à la découverte du monde a été publié sous forme de reportages dans les journaux allemands. Le manuscrit original d’À travers le vaste monde ayant disparu, il est impossible de savoir quelle a été la part de chaque auteur, mais on peut déduire que Klaus en a rédigé la plus grande partie compte tenu des différents reportages qu’il a signés. Vingt ans plus tard, il donna dans Le Tournant une version réduite de ce livre dans laquelle il a révisé quelques-unes de leurs impressions de l’époque : certaines personnes citées n’avaient en effet pas encore pactisé avec le régime nazi. Mais ce qui est fondateur dans ce premier voyage hors de la vieille Europe, c’est la conscience d’un monde en basculement et des prises de position décisives pour le frère et la sœur afin de lutter contre le nationalisme sous toutes ses formes. Tous les deux contraints à l’exil, c’est en Amérique qu’ils décidèrent de s’installer dès mars 1933 avec l’arrivée d’Hitler.

Seule question en suspens : qui a dit « les voyages forment la jeunesse »… ?

[1] Six enfants sont nés de l’union entre Thomas Mann et sa femme Katia et malgré l’homosexualité longtemps refoulée de celui-ci : Erika (1905-1969), Klaus (1906-1949), Golo (1909-1994), Monika (1910-1992), Elisabeth (1918-2002) et Michael (1919-1977).

[2] Citation tirée de : MANN Erika et Klaus, À travers le vaste monde, trad. de l’allemand vers le français par Dominique Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi, éd. Payot, 2009.

De profundis russe

RévoltéeLundioumardi

Sur sa poitrine, elle avait inscrit en grosses lettres « mort aux tchékistes » et avait demandé à ceux qui l’entouraient dans le camp de prisonniers des îles Solovki de lui tatouer cette phrase sur les seins. Nous sommes en 1931, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon a 29 ans et s’apprête à être fusillée pour avoir tenu un discours de propagande antisoviétique et tenté d’abattre Ouspenski, le maton-maître des lieux. Lucide sur son destin mais également sur le dégoût que lui inspirait la dictature bolchévique, la jeune femme avait décidé d’écrire dans l’urgence un condensé de son autobiographie afin de témoigner d’un système qu’elle exécrait tant il fourvoyait le principe même de révolution.

« […] je jure de venger les poètes fusillés – Goumiliov, Lev Tchiorny, l’énigmatique Faïne, le poète Essénine harcelé et poussé au suicide ! Je jure aussi de venger le malheureux dont la main armée d’un revolver a éteint la pensée lumineuse d’Alexandre Iaroslavski, et tous les fusilleurs qui, hypnotisés par vos hypocrites paroles pseudo-révolutionnaires, acceptent, avec l’insouciance d’un salarié ou d’un esclave, de devenir des meurtriers ; je jure de venger par le verbe et par le sang tous ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ! » Et je tiendrai ce serment, à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une « autonécrologie »… »[1]

Née en 1902 dans une famille d’intellectuels moscovites proches des idées révolutionnaires mais trop apathiques à son goût et repus dans leur confort, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon déclare être « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution » à l’âge de treize ans. Alors quand surviennent les premiers désordres de 1917 elle abandonne son écrin pour observer de plus près l’objet de cet amour. Entre Moscou et Leningrad, elle a nourri des illusions sur le renversement à l’œuvre qui allait se révéler à la hauteur de sa déception. À mesure que la propagande et la répression s’insinuaient dans tous les rouages du soviétisme, la jeune fille prenait ses distances avec un système qu’elle ne tarderait pas à haïr.

« […] mais nous savons qu’en réalité la révolte de Kronstadt était non seulement révolutionnaire à l’égard du pouvoir soviétique, mais, par son idéologie, beaucoup plus à gauche, plus cohérente et plus honnête qu’elle. C’est pourquoi d’ailleurs le pouvoir soviétique en a eu si peur et l’a réprimée de manière si sanglante ! De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire. »[2]

Dégoûtée par la dictature qui se mettait en place, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se rapprochait des milieux anarchistes et fit la connaissance du poète biocosmiste Alexandre Iaroslavski – également fusillé pour ses écrits antibolchéviques – dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa. Dans l’idée de la révolution qui l’animait et à laquelle il se fondait, le couple semblait totalement hermétique aux autres drames : « En 1923 (mars), alors que je vivais avec Iaroslavski depuis exactement trois mois, je suis tombée sous un train et on a dû m’amputer des deux pieds – événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! »

Ensemble ils ont traversé l’Europe de Moscou à Paris, ont multiplié les rencontres et se sont enthousiasmés pour la lutte de Nestor Makhno en faveur des paysans ukrainiens. Mais déjà le nihilisme d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se déployait ailleurs, par un éloge des vies marginales. Elle découvrait un terrain révolutionnaire nouveau parmi les prostituées et les vagabonds, hissant le vol au rang professionnel et se mettant à détrousser les vestiaires de tous les cabinets dentaires de Moscou. Tripots et bas-fonds devenaient ses lieux de prédilection, au milieu des enfants abandonnés et de tous les recalés de la société qui représentaient à ses yeux les authentiques révolutionnaires. « J’ai tout de suite été contaminée par cette frénésie, une envie irrépressible m’a prise de passer de créature du jour à créature de la nuit, de gagner ma vie avec tous ces gens, d’avoir ma part de ce butin prématinal – une envie de voler avec chic, de voler par défi. » Défi qu’elle a relevé en insistant sur la dimension idéologique de ce geste, au côté des voleurs récidivistes et des paysans « dékoulakisés ». Même dans sa cellule des îles Solovki, ce combat ne la quittait pas et elle tenta d’organiser une mutinerie en incitant toutes les codétenues à refuser le travail qui leur était imparti.

Jetée au cachot et condamnée à mort pour « acte terroriste » (une brique lancée contre le directeur de la prison, le camarade Ouspenski, à peine blessé), Evguénia Iaroslavskaïa-Markon ignorait probablement que son mari avait déjà été fusillé. Cependant, sa lutte à elle devait se poursuivre jusqu’à la fin : sa pègre à défendre, une politique répressive à révéler et tout un système à dénoncer. Ainsi se lançait t-elle dans l’écriture de ces quelques pages d’une rare intensité, qui vont bien au-delà du parcours atypique de l’auteure et qui interroge sur le sens même du mot révolte. Elle a mené la sienne de façon individuelle et collective à la fois : au milieu des marginaux mais finalement très solitaire dans ses actions et donnant une valeur hautement symbolique à l’ordre qu’elle renversait à sa façon, authentique et révoltée.

[1] IAROSLAVSKAÏA-MARKON Evguénia, Révoltée, traduit du russe vers le français par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, postface d’Irina Fligué, éd. du Seuil (Points), 2017. Les trente-neuf feuillets qui constituent ce manuscrit ont été découverts dans les archives de la direction du FSB de la région d’Arkhangelsk par Irina Fligué. Le texte a été pour la première fois publié en 2001, en anglais, dans un recueil intitulé Remembering the Darkness : Women in Soviet Prisons, puis en russe en 2008, dans la revue Zvezda.

[2] Entre 1905 et 1921, les marins de l’île de Kronstadt, située non loin de Saint-Pétersbourg, se sont rebellés trois fois contre le pouvoir établi : en 1905 contre le régime tsariste et ses officiers, en 1917 contre le gouvernement de coalition qui prolongeait l’implication russe dans la guerre de 1914-1918 et en 1921 contre le gouvernement bolchevik.

 

Sans fin

Sansfinlundioumardi

C’est nous les modernes, ce titre et cette exclamation de Franck Venaille résonnent dans ma tête depuis ces derniers jours. Il est parti. Il a emporté avec lui l’été, toutes les saisons qui ne devaient pas lui suffire tant ses souffles repoussaient les lois de la frontière. Insuffisantes. J’ai longtemps tenu la poésie à distance. Cela m’inquiétait. Une étrangère et la peur de ne pas la comprendre. Un certain classicisme, des vers, des théorèmes. Je me rendais hermétique à cela. Dans ce recueil, Franck Venaille a bousculé tout cela. Il m’a appris à lire, à apprivoiser le « je », à apprécier ce corset que l’on peut retrouver chez lui bousculé. Une liberté. Il a souffert des guerres et mené celles qui lui tenaient à cœur : « Je travaille avec des mots sans âges, parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage que j’ai menées. »

J’ai refusé de lire quoi que ce soit dans la presse pour lui rendre hommage. J’en aurais sûrement appris un peu plus sur son engagement communiste et sa déception, ses émissions à France Culture et tout ce qui avait entouré ses convictions, ses affinités électives. Mais je ne l’ai pas fait parce que ma bibliothèque était là. Lui, ses livres. J’ai rarement vu et lu une personne qui a porté si loin inquiétude et douceur. « Seul ! On n’en est que plus à l’aise pour souffrir. Un compagnon apporte ses pensées qui – si tristes fussent-elles – dérangent l’architecture équivoque des nôtres. Seul ! Marchant. Avançant une jambe l’une après l’autre. Recommençant. C’est une histoire sans fin que je vous conte. »

C’est cet homme sans fin qui nous écrit cela. Cet observateur lucide, impitoyable avec lui-même, généreux quand ses mots sont raides. Il vide les placards, ne connaît pas les emballages. Et les mots « requiem » ou « concorde » lui sont soumis. Il ne devrait pas nous manquer tant ses livres restent. Mais quand une personne a écrit avec une telle intensité, comment ne pas rêver à ce qu’elle nous reste davantage ? Dans sa Lettre à un jeune poète qui a peut-être été écrasée par celle de Rilke, Virginia Woolf annonçait toutes les raisons pour lesquelles Franck Venaille me semble incontournable : « Considérez-vous plutôt comme quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant – un poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir. » Cette phrase, que j’ai surlignée maintes fois, explose aujourd’hui en la comprenant autrement. Je l’ai lue en pensant au « poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir » ; j’avais complètement négligé ce que Franck Venaille nous laisse : « quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant ».

Rémy de Gourmont, entre anarchie et ésotérisme

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D’une génération d’écrivains maladroitement rangée sous le terme générique de « littérature fin de siècle », confondant souvent symbolisme et décadentisme, la postérité a gardé les noms de Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Alfred Jarry (1873-1907) ou encore Marcel Schwob (1867-1905). D’autres, sans raisons particulières, sont passés entre les mailles du filet et tomberaient définitivement dans l’oubli sans le précieux travail de passionnés qui occupent une partie de leur temps à réhabiliter les œuvres et à débusquer les manuscrits « perdus » d’écrivains dont les noms ne sont pas encore oubliés en raison d’une histoire pas encore si vieille que ça mais qui seraient condamnés à le devenir sans ces archéologues toujours à la recherche d’une vieille malle à ouvrir avec l’espoir d’y trouver un texte inédit.

Le romancier et critique littéraire Rémy de Gourmont (1858-1915), qui compte parmi les fondateurs de la revue du Mercure de France et que l’on surnommait « l’ours à écrire », tomberait facilement dans cet oubli. Il suffit de se rendre dans quelques librairies pourtant bien achalandées pour le constater. Enfin presque… puisque vient justement d’être édité un roman inédit et qui constitue un des rares publiés depuis la mort de l’auteur en 1915. Les raisons pour lesquelles ce texte passa sous silence, Nicolas Malais, libraire de livres anciens et spécialiste de Rémy de Gourmont, y répond dans une indispensable préface : « Écrit et réécrit pendant six ans (1893-1899), issu d’un vaste roman plus ancien et perdu, Le Désarroi est au cœur de l’évolution de l’écriture symboliste de Gourmont ; et tout à fait à part dans l’œuvre par deux de ses thèmes : l’ésotérisme et l’anarchisme, passions secrètes de l’écrivain. En 1899, Gourmont ne pouvait décemment pas publier un livre où huit cents bourgeois se retrouvent en morceaux sanglants sous les décombres de l’Assemblée ! Mais aujourd’hui cet ouvrage trouve une signification paradoxalement très actuelle. »[1]

Le Désarroi prend lieu et place dans le cadre des attentats anarchistes qui ont eu lieu entre 1892 et 1894 suite à la condamnation à mort de Ravachol, dans un contexte de crise politique et d’antiparlementarisme. Salèze, le héros de Gourmont, est un homme influent de la société parisienne, reconnu pour son esprit et son influence mais également poussé par un instinct de destruction des valeurs de la société qu’il exerce via le financement occulte d’attentats. Par ce personnage, l’auteur de Sixtine s’interroge sur l’esprit de révolte contre un ordre établi et la capacité d’un individu à mettre en pratique ses idées par l’usage d’une violence réelle. « L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix, et il n’a pas d’autre moyen d’affirmer sa liberté […]. Mais c’est dans la violation des lois de l’instinct le plus impérieux, si l’on veut qu’il soit le plaisir le plus grand, il faut le nier comme instinct et l’affirmer comme révolte. »

Cette révolte, Rémy de Gourmont l’exprime également contre le symbolisme dont il semble se détacher dans ce texte qui a plus à voir avec le réalisme, non seulement dans le style littéraire mais aussi dans les réflexions du personnage de Valentin Honorat qui semble tenir à sa banalité et que Salèze sanctionne par une phrase lapidaire : « Et vous avez le bonheur de voir vos joies se prostituer au carrefour du monde. » Tour à tour manipulatrices et prédicatrices – n’est-ce pas finalement la même chose ? – les sentences de Salèze se reflètent également dans le personnage d’Élise, davantage au service de l’intention ésotérique de Gourmont et dont il se sert pour apprivoiser la quête d’une liberté absolue par des expériences nouvelles afin de l’emporter dans son nihilisme. Simple vue de l’esprit ou vérité effective, le dernier chapitre y répond avec fracas.

« Si des spectateurs se passionnent à des incidents qui nous paraissent d’une damnable mesquinerie, c’est que, pour eux, doués de simples facultés végétatives, ces incidents, tout minuscules, ont l’importance du rare et de l’exceptionnel. Ils sont émus par la dramaturgie baveuse d’un Augier, comme nous par les dialogues philosophiques d’un Ibsen, et les romances de M. Déroulède leur donnent une impression esthétique aussi forte qu’à nous les sonnets de M. Mallarmé. Tout est relatif. Pénétrez-vous de cette vérité. Méprisez les imbéciles, mais ne méprisez pas le plaisir des imbéciles. » Mêlant histoire, philosophie, ésotérisme et littérature, ce court texte porte en lui un regard sans doute méconnu sur son auteur et sa singularité dans la place qu’il occupe dans cette « littérature fin de siècle ». Là encore, celle-ci porte bien mal son nom tant son contenu est hétérogène et d’une rare contemporanéité. Que l’on catégorise mal à force d’en avoir tant besoin.

[1] Toutes les citations de cette note sont extraites de : DE GOURMONT Rémy, Le Désarroi, éd. Mercure de France, 2018. Préface de Nicolas Malais et Postface d’Alexis Tchoudnowsky.

Erri De Luca, le « passant d’une équivoque »

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Né à Naples en 1950, Erri De Luca a publié son premier roman en 1989 sous le titre Non ora, non qui[1]. Il est depuis considéré comme un des écrivains les plus importants de sa génération et ses livres sont traduits dans de nombreux pays, notamment Montedidio, récompensé en 2002 par le prix Femina étranger. Pas ici, pas maintenant, conçu comme une longue lettre adressée à sa mère, retrace les souvenirs d’une enfance austère dans la lumière blanche des rues napolitaines où l’auteur grandit au sein d’une famille sans espace ni moyens, mais avec une haute idée des vertus prodiguées par une éducation stricte, taiseuse, quand la dignité impose de bien se tenir à table et de ne pas salir.

« Pendant presque toute mon enfance j’ai eu la chaire de poule. Que de dégoûts a provoqués en moi la ville qui ne s’en soucie guère. La morve au nez, le crachat, la toux catarrheuse, la dysenterie que donnait le froid déclenchaient un vomissement qui obstruait ma gorge. J’en avais honte. Les adultes qui m’en faisaient reproche avaient raison. […] J’étais difficile, une faiblesse dure à cacher. Je n’avais pas honte de paraître délicat, mais du manque d’indulgence que ma répugnance révélait. Un enfant ressent bien des différences même s’il ne sait pas les marquer. Je m’efforçai de dissimuler mes dégoûts, je m’exerçai de la sorte comme un étranger. Ville, dimanches : d’aussi loin que je me souvienne je n’ai pas su en faire partie. »

On ne retrouve pas dans ce texte les nombreuses vies que s’apprête à mener Erri De luca en marge de son œuvre, bien qu’il s’annonce déjà comme « le passant d’une équivoque ». L’auteur napolitain, ancien militant d’extrême-gauche (Lotta Continua), mais aussi maçon, commentateur de la Bible ou encore chauffeur de camions pour des convois humanitaires pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), interroge ici les ressorts d’une enfance déréglée par son bégaiement, un ami mort noyé ou une mère dont la prestance imposait le silence dans le brouhaha des rues. Lorsqu’il termina la rédaction du manuscrit en 1986, il offrit d’abord le texte à celle-ci pour les fêtes de Noël. En 1989, à la veille de ses 40 ans, il accepta cette première publication pour porter le livre à son père sur son lit de mort. Il n’y a pas réellement de drame dans ce qu’il leur a donné à lire, juste une nonchalance latente dans les sentiments qu’il décrit, un vide de la tendresse filiale à perpétuer.

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant je sais qu’ainsi perdurent les affections. Ce fut un renoncement et une réserve respectée comme une norme, inconnue de la volonté comme un instinct. Ne pas se comprendre fut une condition juste, se comprendre ne pouvait nous servir de rien. L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serai jamais lassé. »

Écriture sèche d’une enfance aride, De Luca ne s’encombre pas de mots enjoliveurs ni d’apitoiement. Il délivre ses ressentis à voix basse, ses humeurs parfois monacales mais aussi ses révoltes de jeune garçon, notamment lorsqu’il est réprimé à tort et refuse les excuses parce que le jeune bègue ne veut plus des mots. « Tu me regardes avec cette irritation sévère où demeure ton éternel reproche envers nous autres enfants : pas maintenant, pas ici. […] Tu avais raison, la plupart des choses qui me sont arrivées n’étaient que des erreurs de temps et de lieu et l’on pouvait bien dire : pas maintenant, pas ici. »

[1] DE LUCCA Erri, Non ora, non qui, 1989. Le livre est traduit en français pour la première fois aux éditions Verdier sous le titre Une fois, un jour. En 2008, le livre est à nouveau traduit de l’italien vers le français par Danièle Valin pour les éditions Gallimard, sous le titre Pas ici, pas maintenant – ce qui est finalement assez curieux puisque les mots sont inversés par rapport au titre original. Les citations figurant dans cette note de lecture sont tirées de cette dernière traduction.

 

Paroles de Marcel Schwob

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Né en 1867 dans un milieu lettré des Hauts-de-Seine, mort en 1905 à l‘âge de trente-sept ans, Marcel Schwob prolonge la précieuse liste des écrivains difficiles à enfermer dans un style précis ou linéaire. Auteur d’ouvrages érudits sur l’argot français, François Villon ou encore Rabelais, il laisse également derrière lui une importante correspondance avec le romancier écossais Robert Louis Stevenson et de nombreux articles journalistiques. Figure marquante du Paris littéraire, il était en relation avec Remy de Gourmont, Paul Léautaud, Georges Courteline, Edmond de Goncourt, Willy et Colette, ou encore l’actrice Marguerite Moreno qu’il épousa en 1900. À L’Écho de Paris, il publia les premiers textes d’Alfred Jarry qui lui dédia Ubu roi, et Paul Valéry lui rendit hommage en tête de son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci.

Mais c’est en tant que conteur que le talent de Marcel Schwob semble se déployer avec le plus d’amplitude. Dans les Vies imaginaires (1896), il a composé une vingtaine de portraits d’environ cinq pages chacun afin d’évoquer des personnages comme Lucrèce – Poète, Cratès – Cynique, MM. Burke et Hare – Assassins, ou encore Pocahontas – Princesse. Les époques, les lieux, les événements restent volontairement obscurs dans ces récits où Schwob privilégie le détail susceptible de révéler toute la puissance humaine d’une vie dédaignée par les labours de l’Histoire mais qui porte en elle son propre mouvement. C’est d’ailleurs là un point fascinant de songer que pendant les deux heures passées à parcourir les mers et les montagnes foulées par ces vies oubliées, d’autres plus illustres prennent la poussière sur les rayons d’une bibliothèque en tenant bien droit les caractères de leurs noms inscrits sur les tranches d’épais volumes érudits.

Dans cette création littéraire – dont s’inspireront des auteurs comme Jorge Luis Borges ou plus récemment Pierre Michon – la méthode est annoncée dans une préface de haute volée sur l’art de la biographie en littérature : « La science historique nous laisse dans l’incertitude sur les individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent attachés aux actions générales. […] L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse. […] L’art du biographe consiste justement dans le choix. Il n’a pas à se préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. »[1]

Cette originalité et ce style, Marcel Schwob les a portés à un niveau quasi céleste dans Le livre de Monelle (1894) par lequel il confirme le caractère symboliste de son œuvre. Remanié en 1903 par Schwob lui-même, ce conte poétique s’organise autour de trois parties respectivement intitulées : « Paroles de Monelle », « Les sœurs de Monelle » et « Monelle »[2]. Alors que la deuxième se compose d’une série de contes merveilleux illustrant des caractères humains tels que la fidélité, la volupté ou encore la déception et la perversité, la dernière partie du livre raconte le destin de Monelle, une jeune femme à la tête d’une horde d’enfants à qui elle enseigne les vertus de la fantaisie et le dégoût du travail dans un enchantement dont le narrateur finira par se détourner pour regagner le monde des vivants.

Écrite sous la forme d’une série d’aphorismes – d’injonctions à l’égard de tout artiste qui aspire à créer peut-être –, la première partie du livre illumine encore davantage par la méfiance qu’elle appelle à l’égard du réel et de ses évidences. Tel un coryphée, Monelle déclame ses vérités et invite le narrateur à se départir des croyances passées, à ne pas présager de celles à venir, à détruire pour créer et à privilégier le moment : « Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices. » ; « Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. » ; « Bâtis dans les différences ; détruis dans les similitudes. » ; « N’aime pas ta douleur ; car elle ne durera point. » Virtuose de la prose symbolique, Marcel Schwob bouleversait ainsi les codes narratifs de son temps en laissant planer cette héroïne impalpable, inquiétante et mystérieuse, désespérée du travail de la vie et qu’il abandonnait peut-être à la dernière page, dans le refuge de son royaume blanc, avec la seule vocation de nous murmurer à l’oreille qu’une telle parole avait bel et bien existé…

[1] SCHWOB Marcel, Vies imaginaires, éd. Gallimard.

[2] SCHWOB Marcel, Le livre de Monelle, éd. Allia.

 

Maurice Sachs, par et contre lui-même

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Dandy décati et séminariste défroqué, tour à tour épave et monacal, accroc aux prostitués et au whisky, une mauvaise langue qui se plaît à sanctionner le talent des autres en même temps qu’elle divulgue les faiblesses de son propre tempérament, un mondain bibliophile porté sur le trafic et endetté jusqu’au cou, reniant ses amitiés de la veille pour en épouser de plus juteuses le lendemain, un être dissolu jusqu’au bout des ongles et que les intérêts ont amené à collaborer pendant la Deuxième Guerre mondiale en livrant aux nazis les porteurs de tracts d’une organisation antifasciste bavaroise, « La rose blanche », alors que lui-même était juif. Voilà un portrait sommaire et peu reluisant de l’écrivain Maurice Sachs, finalement dressé par lui-même à travers l’œuvre qu’il a laissée derrière lui et dans laquelle il ne s’épargne pas. « Je me considère comme un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils. »[1]

Maurice Sachs – de son vrai nom Maurice Ettinghausen – est né à Paris en 1906 au sein d’une famille de joailliers d’origine juive. Livré à lui-même à l’âge de 16 ans, ses rencontres de l’époque l’incitent à se convertir au catholicisme en 1925 et à intégrer le séminaire dont il est expulsé en raison de son homosexualité. Il s’enfuit alors aux États-Unis où il se convertit au protestantisme dans le but d’arranger un mariage guidé par ses intérêts mais prend à nouveau la poudre d’escampette pour revenir en France en 1930, accompagné de son nouvel amant californien. Grâce à ses relations dans les milieux littéraires et artistiques (Cocteau, Chanel, Max Jacob, etc.), André Gide, qu’il a connu avant son départ, le fait entrer à la NRF. Personnage trouble, il adopte un enfant juif qu’il abandonne et entame la guerre en s’adonnant au marché noir avant de travailler pour la Gestapo. En 1943, celle-ci l’arrête pour avoir refusé de donner un père jésuite engagé dans la résistance et, lors de la libération du camp en 1945, il est abattu par les Allemands d’une balle tirée dans la nuque.

Une partie de cette vie est donnée à lire dans Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse. L’auteur y raconte son enfance à travers le caractère de ceux qui l’ont élevé et les personnalités qu’il a été amené à fréquenter très jeune, notamment le médecin Jacques Bizet, ami de Proust. De cette généalogie, Maurice Sachs tente de démêler l’héritage qu’il en a reçu : « J’héritai de mon père sa paresse, de ma mère son manque d’équilibre et sa passion, de mon grand-père Sachs la curiosité et l’amour des lettres, de ma grand-mère la frivolité, un certain bon goût et une curieuse forme d’égoïsme (la plus dure), qui est une sorte d’indifférence de fond ; et de chacun d’eux un besoin de luxe, de désordre, un grain de folie et une très grande robustesse dans le squelette, dans les organes et dans l’âme. »

S’ensuivent les motivations de sa conversion au catholicisme par Jacques Maritain et comment il en revint, le noctambulisme des années 1920, avec tous ceux que l’on retrouvait le jour dans les bureaux de la NRF et, plus tard la nuit venue, dans les bars de Montparnasse ou au Bœuf sur le toit. Mais Sachs a la dent dure et se sert de son mémoire pour régler un certain nombre de comptes avec des portraits au vitriol, notamment Cocteau avec lequel il s’était brouillé : « […] lui qui n’avait rien inventé, qui a profité de tout et qui s’est approprié en un tour de main de prestidigitateur les accessoires poétiques d’un théâtre dont il n’avait pas été le fondateur. Extraordinaire pot-pourri de pétales arrachés aux fleurs les plus diverses et qui ont toutes séché entre ses mains, l’œuvre de Cocteau n’a plus d’odeur ni de saveur définies. »

Un amateur d’anecdotes de la vie littéraire française de l’époque ne manquera sans doute pas d’enthousiasme pour ce livre qui charrie les réputations, avec juste l’aigreur qu’il faut et les effets de style qui vont bien avec. Sachs a le sens de la formule, surtout quand il égratigne. Et après ? Quelle valeur littéraire donner à cette introspection, souvent complaisante, à laquelle l’auteur se livre comme pour continuer à se dégoûter de lui-même, à grands renforts d’épigraphes parfois vertigineux dans la façon qu’il a de les transposer à son vécu. « […] ce Maurice Sachs qui s’est toujours formé un peu malgré moi, mais avec ma complicité et qui a donné ce personnage parfois répugnant, souvent attachant, auquel je donne tant d’importance parce qu’il est quand même moi, ce Maurice Sachs que j’ai battu, humilié, sevré, puis encouragé à mieux faire, dont j’ai essayé de canaliser les pires défauts et de développer les qualités ».

Parce que cet amour lui était interdit, Violette Leduc aima éperdument Maurice Sachs. C’est lui qui l’incita à écrire, fatigué de l’entendre ressasser ses histoires et l’invitant à en faire sur le papier ce qui deviendra une œuvre bouleversante. Dans La bâtarde, elle le présente comme un « pauvre jongleur qui a soif du potage des familles. […] Il distribuait le talent, le succès, les mérites, les qualités de ses amis, de ses relations. Il distribuait ce qui lui était refusé : la consécration. »[2] Violette Leduc n’est pas tendre mais dit là une vérité : Maurice Sachs n’a pas écrit pour plaire mais pour raconter l’homme qu’il ne parvenait pas à devenir, tentant à chacune de ses conversions et de ses aventures vers les bas-fonds de sortir lavé de lui-même. Ses livres relatent cet échec d’homme à ne pas exister comme il le voudrait mais c’est là sans doute un exemple de tout ce que le narcissisme contrarié peut produire de littéraire avec sincérité.

[1] Toutes les citations sont tirées de : SACHS Maurice, Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse, éd. Gallimard/L’imaginaire. Ouvrage paru pour la première fois en 1946.

[2] LEDUC Violette, La bâtarde, éd. Gallimard, 1964.

 

Quand ceux qui vont, s’en vont aller …

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Par quoi peut-on commencer pour évoquer cet opuscule si déroutant qu’est Mon suicide, écrit par Henri Roorda juste avant de se donner la mort, le 7 novembre 1925 ? Le ton est sans doute déjà donné … mais ce serait un tort de renoncer.

Henri Roorda van Eysinga, né le 30 novembre 1870 à Bruxelles, est le fils d’un fonctionnaire révoqué pour ses positions anticolonialistes. La famille s’est installée dès 1872 en Suisse et a fréquenté des personnalités incontournables de la pensée anarchiste, telles que le géographe Élisée Reclus (1830 – 1905) ou Pierre Kropotkine (1842 – 1921). Un environnement et des rencontres qui ont marqué durablement l’auteur dans sa carrière de professeur de mathématiques, fervent défenseur de la pédagogie libertaire : « La perspective de reprendre mes leçons me déprimerait moins si ceux qui me paient me disaient : « Vous donnerez à ces enfants ce qu’il y a de meilleur dans votre pensée. » Je ne ressemble pas à ces fonctionnaires qui sont fiers d’être un « rouage » de la machine sociale. J’ai besoin d’être ému par les vérités que j’enseigne. »[1]

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il publia de nombreux essais parmi lesquels Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le Débourrage de crâne est-il possible (1924) et Le Rire et les rieurs (1925), mais aussi des pièces de théâtre et contribua à de nombreux journaux français et suisses sous le pseudonyme de Balthasar. Bref, Henri Roorda a beaucoup travaillé, tout en s’adonnant aux plaisirs de la volupté et de l’épicurisme. Mais comme tous ceux qui regardent la vie en face et avec amour, la mélancolie n’est jamais totalement absente. « Pessimisme joyeux » est l’expression qu’il employait pour désigner ce sentiment mais certainement déjà conscient que le pessimisme avait pris le dessus sur la joie : « Notre cœur n’est pas le thermos parfait, qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse. »

Écrit dans les années 1920, le dernier texte de Roorda pourrait rappeler, d’une certaine façon, le pessimisme de Zweig – lui aussi suicidé – dans Le Monde d’hier : alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres jouit de la paix retrouvée, dans l’ignorance de la catastrophe à venir, un resserrement était déjà à l’œuvre (culte de la passeportisation, intransigeance des valeurs morales, prédominance du « bon citoyen » et de ce qu’il doit être, etc.) Adepte – sans en avoir les moyens – de ce qu’il nommait lui-même « la vie facile », Henri Roorda n’avait plus de désir pour l’existence qu’il menait et n’entendait pas commencer à « gagner sa vie » selon les règles dictées par la société : « Il y aura toujours des pauvres parmi nous ; une société composée uniquement de riches ne serait pas viable. Mais à l’individu qui n’a aucun goût pour les travaux forcés, il reste une ressource : c’est de s’en aller. »

La décision de son suicide était prise et pour se défendre contre la sévérité avec laquelle la postérité le jugerait, il se mit à l’écriture de ce texte pour expliquer les motivations de son geste : « Un homme immoral n’est parfois pas autre chose qu’un homme moral qui n’est pas à sa place. » Il ne faut pas s’y tromper, ces 54 pages ne versent pas dans la lamentation à laquelle on pourrait s’attendre ! Alternant entre l’humour et une critique sociale incroyablement moderne, Henri Roorda nous livre la frénésie amoureuse de la vie qu’il a menée, jusqu’à un certain point qui est celui de préserver la liberté de choisir. Choisir de ne pas économiser son petit capital santé et de ne pas participer à une société moderne régie par l’argent, éprouvée comme une religion, et la monotonie des besognes quotidiennes. « Mon intelligence de luxe ne m’a jamais aidé à devenir plus fort ; le délicat que je suis était fait pour dépenser aristocratiquement l’argent gagné par les autres. Je vais m’en aller, car il me serait très difficile de supporter les conséquences de ma coupable imprévoyance. »

« J’ai besoin d’apercevoir, dans l’avenir prochain, des moments d’exaltation et de joie. Je ne suis heureux que lorsque j’adore quelque chose. Je ne comprends pas l’indifférence avec laquelle tant de gens supportent chaque jour ces heures vides où ils ne font pas autre chose que d’attendre. » Constat amer exprimé avec une vigueur inédite pour le sujet qu’il traite, ne manquant pas de mettre aussi mal à l’aise à mesure que l’heure de sa dernière heure approche, l’auteur fait résonner un siècle à l’avance le débat qui divise aujourd’hui nos sociétés sur l’incapacité à poursuivre sa vie – que ce soit pour des raisons médicales ou comme étant la dernière liberté subsistante. Alors les gardiens de la bonne pensée auront tôt fait de tomber dans le piège tendu par Henri Roorda : une condamnation pour atteinte à la morale, alors que c’est tout l’inverse qui est à l’œuvre dans cet éloge à la vie savoureuse.

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées de : ROORDA Henri, Mon suicide, éd. du Sonneur, 2014. En 1970, les éditions L’Âge d’homme à Lausanne avaient déjà publié les œuvres complètes de Henri Roorda, avec une réédition initiée par les Mille et une nuits en 2011.

 

Quand la deuze s’en va

Clairelecamlundioumardi

À lire la quatrième de couverture du dernier livre de Claire Le Cam, on pourrait songer à l’inclassable tirade prononcée par Christian Klingenfeldt dans Festen, film danois de 1998 réalisé par Thomas Vinterberg, dans lequel le fils aîné prend la parole à l’occasion du 60e anniversaire de son père pour révéler de lourds secrets de famille. On pourrait aussi penser à la lettre écrite par Kafka à l’intention de son père, jamais envoyée, dans laquelle l’auteur pragois évacuait toute la rancœur qu’il éprouvait à l’égard de cet homme rigide et autoritaire, responsable de nombreux complexes dans la nature anxieuse de son fils[1]. Mais c’est encore un autre ressenti que porte cette Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une)[2], une hostilité particulière envers l’encombrante famille à laquelle il faut s’adresser à l’encre d’une sincérité féroce et de vieux souvenirs à déterrer.

L’initiative de cette lettre se manifeste tard dans la nuit ou très tôt le matin, comme on voudra, avec un verre d’alcool qui fait suite à plusieurs précédents. Le frère, seul mâle de la fratrie, écrit à ses autres sœurs après l’incinération de l’une d’elle, « la deuze », qui a éclaté d’une poche de pus dans son ventre et qui a été retrouvée morte après plusieurs mois, seule chez elle dans l’ignorance de tous. S’il est venu à la cérémonie, c’est peut-être uniquement pour vérifier les sentiments qu’il portait à elle et aux autres : « Je suis malheureux avec vous. Je suis malheureux sans vous. Pas plus, pas moins. Je suis haine avec vous. Je suis haine sans vous. […] Celle que nous venons d’incinérer, hier, la deuze, je ne l’aimais sans doute pas en réalité. Mais c’est tellement… Je me suis déplacé pour en être sûr. »

Probablement éprouve-t-il un peu plus d’affection pour les deux autres mais pas tous les jours. Et ce qui est sûr, c’est qu’il méprise la mère qui a toujours préféré le chien (son « ratier ») à ses enfants, ainsi que le père pour ses idées étroites et la complaisance avec laquelle il les défend. Cette mort devient alors l’occasion pour le frère de s’exprimer sur cette crasse familiale à laquelle il se sent appartenir, de dérouler le fil des souvenirs malgré lui ; des souvenirs anodins, sans grande importance mais qui réunis révèlent l’odeur de renfermé de certains liens familiaux, de ces fins de repas du dimanche des Cendres ou des Rameaux, ce sont les mêmes, dont on ne peut se défaire. « J’avais quinze ans. Et toujours ma fonction dans cette maison de débarrasseur (débarras-sœurs). Toutes ces miettes, toutes ces saletés balayées. J’aurais pu fuir mais je me suis empêtré. »

Le frère n’a pas encore de boule de pus sur le point d’éclater mais le coup semble bel et bien parti. Entre deux bouteilles d’alcool achetées chez Saïd (c’est agaçant de ne pas savoir ce qu’il boit d’ailleurs) et un bain pour se rafraîchir, il est condamné à rester le frère et le fils, l’oncle aussi parfois, se sentant croupir dans ces rôles qui l’infestent. « […] mon destin est peut-être un gâchis, je ne puis cependant m’y dérober. J’aimerais ne pas y être. Faites avec. Je suis frère et fier. Du peu que je peux. Du peu que j’ai pu. Je m’y résous. Faites pour le mieux. Un frère meurt et personne ne vient prendre sa place. » Avec une écriture à la fois virile et poétique, Claire Le Cam discerne à travers cette lettre toute la violence qui fait rage dans la banalité du cercle familial, le plus courant et modeste en apparence mais qui finalement ne connaît aucune échappatoire.

[1] KAFKA Franz, Lettre au père. Écrite en 1919, elle parut seulement en 1952 à titre posthume.

[2] LE CAM Claire, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éd. Isabelle Sauvage, 2018. Née en 1972, Claire Le Cam vit et travaille à Paris. Auteure notamment de poésie (Des lignes de janvier à avril valent pour tous les mois et toutes les lignes, 2017), elle a publié cette année son premier livre jeunesse, Souvenirs du paradis (éd. Magnard) et compte à son actif plusieurs livres d’artistes.