lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Famille au corps

Voilà ! la frangipane passée on peut se dire qu’il en est fini de la séquence annuelle à s’engraisser autour d’une table et à se demander si la même partition se joue dans la maison d’à côté ; si dans les autres familles un mécanisme identique se répète comme ici, chaque année, aux mêmes heures de notre impatience à attendre que cela se termine un verre trop vidé tenu debout sur la table. Dans un livre au titre sentencieux mais au contenu finalement loufoque, l’écrivain canadien Douglas Coupland s’est penché sur le pêle-mêle de ces relations, avec tendresse et acidité. Avec Toutes les familles sont psychotiques[1], il réunit les Drummond, une famille de trois enfants, venus assister au décollage de Sarah, la cadette, envoyée par la NASA pour une mission dans l’espace : retrouvailles, souvenirs narquois, belle-sœur déjantée et trafic d’organes au menu dans une Floride asphyxiante.

Wade le grand frère sort de prison, Bryan le plus jeune apprend aux autres qu’il va devenir père mais que sa compagne souhaite avorter, Janet la mère carbure aux pilules dans un motel miteux, quant au père Ted il brille comme la caricature du quinqua joueur de golf remarié à une bimbo siliconée. « Manifestement, aucun d’eux ne se sentait réellement en confiance et cette circonspection partagée pesait sur la conversation. Ils se cantonnaient aux ragots du voisinage et à la carrière de Sarah, mais Wade était conscient de la présence d’un courant sous-jacent de questions informulées : Est-ce que Bryan est sur le point de s’effondrer ? Est-ce que maman risque d’imploser à force de solitude ? Est-ce que tu arrives à croire parfois que Papa n’a jamais existé ? Et pourquoi ne me demandent-ils rien sur ma vie ? C’est pas que j’aurais eu grand-chose à leur dire mais… putain. »

On l’aura compris : ce n’est pas pour ses qualités stylistiques que l’on peut vanter la prose de monsieur Coupland. L’intrigue ? Farfelue, improbable et parfaitement grotesque entre le hold-up, la mère porteuse et le trafic d’enfants. Alors que reste-t-il pour garder le livre ouvert ? Et bien tout simplement le projet initial de l’auteur de nous interroger sur la place que chacun occupe dans la cellule familiale ; la place initiale mais surtout celle que l’on nous attribue : condamnés à échouer ou réussir, l’auteur de Generation X ne cesse de basculer ses personnages entre panache et désarroi. « Une heure avant l’embarquement, Sarah avait pu voir sur un moniteur les membres de sa famille dans les gradins VIP : une équipe légèrement défraîchie […]. Sa famille se tenait auprès de celle des Brunswick, tout en couleurs brillantes, façon Fuji-film, vêtus de polos assortis, le cou chargé de jumelles, caméscopes et autres caméras. En comparaison, sa propre famille semblait si… abîmée, et pourtant, ils étaient sa famille. Même après toutes ses études sur la génétique, elle n’était jamais arrivée à comprendre comment elle avait pu naître parmi eux. »

Outre ces questions, Douglas Coupland tente la satire d’une société américaine emportée dans son consumérisme, totalement égarée dans les artifices de sa modernité. Là encore les flèches qu’il décoche sont souvent caricaturales, sans finesse et toujours à la surface des choses. Oui mais… tellement représentatives d’une époque, la nôtre, pétrie dans sa futilité et son culte du progrès – « un élan vers le pire » écrivait Cioran ? Un livre avec beaucoup de prétentions, que l’on referme en se disant qu’il n’en a tenu aucune et que, finalement, c’est peut-être aussi bien comme ça.

[1] COUPLAND Douglas, Toutes les familles sont psychotiques, éd. Folio Gallimard.

L’amour à coups

Jeanmeckertlundioumardi

Ma prudence avec le roman en général tient au fait qu’il ne supporte pas la médiocrité. Trop souvent employé à ce rien pour que l’ensemble s’écroule comme un château de cartes, avec une phrase mal improvisée pour l’abandonner. Et bien sûr ma prudence devant la fabrication des personnages trop souvent comme un faire-valoir du romancier qui, tel un géniteur littéraire, tient son rôle dans l’histoire qu’il raconte et veille à ce que le lecteur ne passe pas à côté. Un début, un milieu, une fin. Une recette. Un peu trop souvent la même. C’est l’écueil auquel échappe Les Coups, premier roman de Jean Meckert (1910-1995) paru en 1941 chez Gallimard, qui met en scène la banalité amoureuse du couple Félix/Paulette pour interroger les mots, les idées qu’ils véhiculent, le surgissement des coups quand ils ne suffisent plus.

L’intrigue, puisqu’on parle de roman, est celle de Félix, manœuvre dans une petite entreprise, qui rencontre Paulette, employée de bureau. Ils tombent amoureux, s’installent dans un deux pièces. Elle fait la popote pendant qu’il lit le journal. C’est l’entre-deux-guerres, l’insouciance, les fêtes foraines, le cinéma plusieurs fois par semaine. Bonheurs simples d’une vie simple, les deux amoureux auraient vite fait d’ennuyer le lecteur. « Mais pour dire vrai, on s’en foutait un peu, de l’avenir. Ça avait le sens de la crève, l’avenir, de toutes les manières qu’on l’asticote. Crever pour germer, faire du bon fumier, c’est toute notre loi en réfléchissant bien. Une loi à nous et pas drôle, pas pour les bouseux d’embourgeoisés, pas pour les râleurs non plus, pour bien peu de monde. Une petite loi à regarder au-dessus et à remettre vaguement au lendemain, tellement elle était dure à avaler. »

Cette peur de l’ennui s’échappe rapidement pour laisser place à une tension qui ne cesse de monter à mesure que le couple avance, s’aime sans se comprendre, se comprend pour ne plus s’entendre. Parce que la particularité de Jean Meckert et qui fait aussi son talent est d’avoir su reléguer ses personnages au second plan pour laisser le langage tout emporter de l’amour embrasé sous les coups portés avec l’intention de frapper, de frapper fort ! « Des mots comme des munitions inoffensives. Chacun son petit sac, comme une bataille de confettis tout à fait gentille et inutile. On ne perdait pas sa soirée, c’était un petit exercice pour faire le tour de sa mémoire. » Passés les premiers jours contemplatifs de l’état amoureux, Félix commence à s’interroger sur la personne qu’il aime, ce qu’elle est et quelle vérité il est et il aime.

Des questions redoutables que vient compliquer le mensonge social. Paulette est l’être aimé au sein du foyer mais elle est aussi un passé, une famille, des repas du dimanche avec les oncles et tantes, et d’anciens amants. Et puis Paulette a le malheur de parler, souvent pour exprimer des idées toutes faites qu’elle a toujours entendues. Au début juste la reprendre pour ensuite ne plus la supporter. « Il n’existait plus lourd, saccagé en trois phrases, de plus en plus ignoble, abject et crasseux, tout piétiné comme un tremplin. C’était bien ça le solide piédestal de nos serments d’amour. Ça nous réconfortait un grand coup. Elle reprenait alors son grand rôle de martyre et moi de noble chevalier redresseur de torts. »

Dans le nid du confort amoureux les mots s’enlisent et laissent apparaître les premiers coups, de tristesse, de sang, de poing. Des deux côtés révéler ses coups de folie pour lever le voile sur ce que l’amour avait dissimulé les premiers temps. « Oui, on a eu de vrais bons moments, à seulement vivre. Toutes ces petites secondes indécorticables qui s’appellent le bonheur, on les a repérées, par-ci, par-là, faites de petits égoïsmes, d’immenses oublis, bardées d’obscénité à force d’être heureuses, irracontables comme des injures à la face du monde. » Chaque mot porte désormais en lui l’empreinte d’un nouveau doute, d’une nouvelle chute, d’un nouveau coup. Pour se rendre compte simplement comme Félix le fait que « la vie n’a pas marché. »

Les vacances de Lundioumardi. À 2020 !

Lundioumardi

ijkjoko

Citroën – Vive la grève !

lagrèvelundioumardi

À la porte des maisons closes,
C’est une petite lueur qui luit…
Quelque chose de faiblard, de discret,
Une petite lanterne, un quinquet.
Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale :
Une grande lueur grimpe sur la tour,
Une lumière toute crue.
C’est la lanterne du bordel capitaliste,
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.
Bénéfices nets…
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,
300 voitures, 600 voitures par jour.
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets…
Millions, millions, millions, millions,
Citroën, Citroën,
Même en rêve, on entend son nom.

500, 600, 700 voitures
800 autos camions, 800 tanks par jour,
200 corbillards par jour,
200 corbillards,
Et que ça roule
Il sourit, il continue sa chanson,
Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent,
Il n’entend pas la voix des ouvriers,
Il s’en fout des ouvriers.
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu,
Quand y’en a un qui crève,
On l’entend même pas crever.

Citroën n’écoute pas, Citroën n’entend pas.
Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.
Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.
Un million Monsieur Citroën, un million.
S’il gagne c’est tant mieux, c’est gagné.
Mais s’il perd c’est pas lui qui perd,
C’est ses ouvriers.
C’est toujours ceux qui fabriquent
Qui en fin de compte sont fabriqués.
Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino
Le voilà à Nice qui fait le beau
Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,
Beau temps aujourd’hui ! Le voilà qui se promène qui prend l’air,
À Paris aussi il prend l’air,
Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,
Ses poumons abîmés par le sable et les acides,
Il lui refuse une bouteille de lait.
Qu’est-ce que ça peut lui foutre, une bouteille de lait ?
Il n’est pas laitier…Il est Citroën.

Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sur son paillasson.
Citron … Citron … Bénéfices nets… Millions… Millions…
Oh si le chiffre d’affaires vient à baisser,
Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,
Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser les salaires
Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,
Pour faire la grève…

La grève…
Vive la grève ![1]

[1] Poème écrit par Jacques Prévert avec le Groupe Octobre (1930-1937) en soutien aux grévistes de l’usine Citroën entre mars et mai 1933. Alors que la société est bénéficiaire (186 millions de bénéfices sur les deux précédents exercices et que l’usine mère de Javel était remise à neuf afin d’en faire « la plus belle du monde », Martin Citroën avait annoncé une baisse de 18 à 20% des salaires.

 

Un Pessoa parmi tant d’autres

pessoalundioumardi

À l’infini semblent se multiplier les difficultés pour évoquer l’œuvre singulière de l’auteur portugais Fernando Pessoa (1888-1935) ; cet homme dont la vie et la pensée semblent à l’image de cette malle retrouvée peu après sa mort ne contenant pas moins de 27 543 textes dont certains, tels que le Livre de l’intranquillité et son adaptation de Faust, furent publiés près de cinquante ans après sa mort. Mais Pessoa c’est aussi une écriture de la schizophrénie élaborée sous différents hétéronymes en plus de son propre nom, comme si l’auteur lui-même poussait l’art de la fiction à devenir un autre personnage selon les domaines littéraires auxquels il s’attelait : il est parfois Alberto Caiero, Bernardo Soares, Alvaro de Campo… des constructions poétiques qui sont le cœur de son œuvre et qui bénéficient chacune de leur autonomie respective. Ainsi Pessoa, qui signifie « personne » en portugais, pouvait prétendre abriter en son seul être une génération constituée d’au moins cinq poètes de génie.

Comme trop souvent, l’impalpable de l’aventure intérieure et talentueuse appelait la plume des plus rationnels à gigoter autour de la question des hétéronymes, qu’eux seuls posaient dans l’espoir d’une réponse claire. Était-ce le fonctionnement particulier d’un cerveau malade ? un dédoublement de la personnalité ? ni plus ni moins qu’une supercherie ? ou bien une expression poétique qui rebat totalement les cartes de la réalité ? Des hypothèses qui feignent sans doute d’ignorer que Pessoa lui-même a répondu plusieurs fois à cette question, comme dans cette lettre adressée en 1935 – année de sa mort – à Adolfo Casais Monteiro : « Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé […] D’aussi loin que j’ai connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement – apparence extérieure, comportement, caractère et histoire – plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement, la vie réelle. »

Cet état d’esprit particulier est incontournable pour lire Pessoa, y compris dans son travail de polémiste, avec de nombreux articles consacrés à la vie publique conçus dans le cercle des mouvements avant-gardistes auxquels il a participés, tels que Orpheu et Portugal Futurista. Parmi ces textes, intéressons-nous à L’Opinion publique[1], publié en 1919 dans la revue Acção (« Action »), soutien à Sidonio Paes, le représentant de la droite au pouvoir assassiné en 1918. Cet article rédigé sous forme d’essai a été l’occasion pour son auteur de définir sa pensée politique et sociale, foncièrement antidémocratique, à travers la théorie du suffrage universel qu’il condamne. Mais là encore, le sens de la contradiction ne s’est pas envolé bien loin et Pessoa alterne les masques : celui du monarchiste qui vote républicain et qui rassemble dans sa personne les figures alors opposées du conservateur de type anglais et du libéral, tout en appelant de ses vœux un patriotisme seul à même de mettre un terme aux trahisons du libéralisme et du révolutionnarisme qui se dressent alors l’un contre l’autre.

La provocation n’est jamais absente chez Pessoa mais elle ne doit pas faire oublier la vigueur de son contenu. Dans ce texte d’une incroyable modernité, l’opinion publique porte en elle son caractère « radicalement antagoniste » puisqu’elle est le résultat de nos instincts, dont le patriotisme se révèle être « l’instinct social fondamental » entre des individus qui peuvent se percevoir différents entre eux mais qui entretiennent déjà une relation étroite dans la pratique de la langue maternelle utilisée pour parler ; action qu’il place au cœur du fonctionnement social. Dès lors, le fondement d’une opinion publique reste indissociable de l’instinct patriotique et se manifeste de façon non-intellectuelle puisque uniquement instinctive. Parvenu à ce résultat de la démonstration, qui fait de l’opinion publique « un état de pure tendance […] une atmosphère, une pression, en aucun cas une orientation et une attitude », Pessoa s’attaque à sa véritable cible qu’est la démocratie moderne et la théorie du suffrage :

« Le suffrage représente seulement la majorité politique organisée, qui est une minorité par rapport à la majorité réelle de la société, et même, généralement, une petite minorité. D’ailleurs le suffrage ne représente même pas celle-ci. Les résultats d’une élection, en réalité, ne font que démontrer l’organisation des partis politiques ; […] il s’ensuit que les résultats d’une élection prouvent simplement le pouvoir dictatorial qu’ont acquis le petit nombre d’individus qui dirigent le parti vainqueur. »

La mauvaise foi ne manque pas de boucher certains trous de cette argumentation contre toutes les superstitions conçues dans le terreau fertile de la trilogie de 1789 « Liberté, Égalité, Fraternité ». Pessoa rage ainsi contre les usages politiques qui en ont été faits et refaits tout au long des siècles et propose de redonner une valeur davantage spirituelle au triptyque français. L’article construit sur la négative finit par décliner toutes les trahisons qu’il observe autour de lui à travers les notions de « peuple », « libéralisme », « révolution », « dictature du prolétariat » et autres. Trahison à quoi ? Sans jamais la mentionner dans ce texte, il est facile de deviner l’appel à la liberté que Pessoa ne cesse de convoquer, se rapprochant cette fois du personnage de Francisco des Cinq dialogues sur la tyrannie qui concluait ainsi le deuxième : « Mon fils, j’ai vu beaucoup de choses en ce monde, mais je n’ai encore jamais vu la liberté. »

[1] PESSOA Fernando, « A opinião público », Acção, Lisbonne, n° 2 et 3, 19 mai et 4 août 1919. Cet organe du Noyau d’Action National (Núcleo de Acção Nacional) était un mouvement politico-messianique auquel Pessoa contribua via cet article mais aussi avec « O Interregno » (L’Interrègne) quelques années plus tard, dans le n° 53. Dans une note biographique de 1935, Pessoa renia cette participation.

Tyrannie domestique

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On rencontre Verlaine, Mallarmé, Joan Baez ou encore Guy Béart au milieu de cette famille de cinq enfants. Les cinq enfants inquiets du vieil About sur le point de mourir. Cinq enfants prénoms lieux vies parcours différents réunis sous le dénominateur commun du patronyme et des souvenirs : Primus, Triolette, Quartette, Quintette et Benjamin – en vérité les garçons d’abord parce que les filles ça ne compte pas pareil dans les cruautés paternelles. Cinq enfants à se relayer au chevet du vieil About et des souvenirs mauvais avec lui. « Les réticences envers le vieil About – de la pitié à l’exaspération – sont variables selon l’histoire de chacun, mais il est assuré que personne ici n’est la Cordelia du Roi Lear ni la tante Odette de son grand-père. »[1]

C’est essentiellement par la voix de Triolette, l’enseignante, que Nathalie de Courson mène l’interaction des échanges entre frères et sœurs aguerris aux mails collectifs. Triolette, l’enfant du milieu, qui se déplace le plus souvent à Péricourt pour supporter le père déclinant et qui redoute la place qu’elle occupe : « J’y lis aussi la crainte d’écraser mes frères et sœurs – moi, simple Triolette – avec ma voix narrative prédominante. Peur – ou désir – d’imposer ma parole et de garder le volant, quitte à tout avilir, à sentir mauvais, et, comme le vieil About, à ne pas être en état de conduire, de me conduire, de conduire mon récit. » Avec agilité elle y parvient faisant résonner celle des quatre autres, tour à tour exprimée ou ressentie. « Chacun de nous a sa maison et son visage à soi, son moi individuel à côté du moi tribal. Nous nous montrons compacts et vigoureux aux yeux des quatre autres, accentuant chacun ce qui nous est particulier. »

L’un à Tokyo, l’autre à Kuala Lumpur, Paris, une ferme en Bourgogne, tous dispersés mais happés par le centre de gravité paternelle qui les relie. Bientôt centenaire, cet ancien cadre militaire brille par sa misogynie, sa mauvaise foi, son verbe tranchant. Mais il est aussi le vieillard filant vers la mort avec son semainier de médicaments et son veuvage. Reclus avec son pommier et ses impatiences, la maison commence à devenir trop risquée pour ses sautes d’humeur et la violence qu’il manifeste contre ses auxiliaires de soin. « Et puis tout s’apaise. Les moments d’accalmie sont les plus inquiétants, centre vide et compact de l’ouragan. » Les enfants doivent décider. Un ehpad ? Un hôpital psychiatrique ? « Quand on parle de « mort digne », je me demande ce qui est plus digne : se tuer lucidement avant la déchéance avec une lettre affectueuse qui n’épargnera pas aux proches les remords, ou comme le vieil About suivre son destin jusqu’au bout de la perte ? »

La perte est inévitable, reste à savoir comment l’appréhender. « Devant ce qui se prépare, nous avons besoin de dire « nous », de nous livrer à des outrances d’enfants surexcités qui sautent sur les lits en cassant les ressorts des matelas et en criant des grossièretés, un besoin furieux de tourner en dérision ce que nous avons de plus inévitable, de détruire ce dont nous sommes nés et qui nous colle à la peau, de tout dérailler et de tout débrailler. Nous en rajoutons, nous forçons le trait avec des mots de tribu de frangins qui se ressemblent et lui ressemblent, qui sont lui et nous, et en même temps pas lui, pas nous. Tout près de nous, partie de nous, et chacun absent à soi. » Un récit audacieux cousu entre les passages narratifs et les échanges par messages interposés, dans lequel la filiation devient un personnage à part entière, sans cesse à rebattre les cartes entre la pitié et l’exaspération lorsque « Certaines choses de toujours se sont transformées en choses d’aujourd’hui. »

[1] DE COURSON Nathalie, À bout, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2019. Née en 1951, Nathalie de Courson a passé son enfance et son adolescence à Madrid. Elle a publié Nathalie Sarraute. La peau de maman (L’Harmattan, 2011) et Éclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin, 2014), ainsi que des articles dans différentes revues. À bout est son premier livre de fiction publié.

 

« Un jardin sur l’ongle du petit doigt »

annielebrunlundioumardi

Lors de la projection d’un film documentaire consacré à Francis Picabia, j’entendais à nouveau le son de sa voix : assise dans son fauteuil, Annie le Brun faisait l’éloge du peintre rebelle : « Ce qu’il y a de plus beau dans les cimetières, c’est les herbes folles. Quand il voit les cimetières, il voit toujours les herbes folles. Il est toujours du côté des herbes folles, du côté de la vie. Mais d’une vie qui ne prétend à rien, c’est cela qui est très important, d’une vie qui ne veut pas faire la leçon, d’une vie qui ne donne pas de recettes, d’une vie qui ne veut pas faire le bonheur des gens à leur place. »[1] La voix d’Annie Le Brun c’est un envoûtement qui s’empare de vous avec le curieux dessein de vouloir rendre l’envoûté plus lucide qu’il ne l’était auparavant. On connaît son indispensable travail en faveur du marquis de Sade et de son œuvre, ses amitiés et sa participation au surréalisme, ses positions à l’envers du féminisme moderne, ses collaborations avec Jean-Jacques Pauvert ou encore les nombreuses tribunes publiées dans la presse.

Philosophe, pamphlétaire, poète, critique d’art et littéraire… cela fait tant d’hypothèses à déployer que l’on pourrait douter de la sincérité de chacune d’elles. Alors comment démêler le vrai du faux ? Et bien je crois que si on ne la connaît jamais vraiment tout à fait, on approche la sensibilité d’un être à l’évocation de ses lectures. Annie Le Brun qui a si souvent défendu l’homme et la poésie comme étant immesurables, dans une époque qui ne cesse de vouloir toujours tout mesurer, livre un peu d’elle dans un recueil de ses textes qui recense tous ceux qui l’ont accompagnée : Sade et Jarry bien sûr mais également Breton, Fourier ; des textes d’humeur aussi contre la suprématie scientifique, le politique, les massacres d’État. Sous le titre De l’éperdu, elle revient sur tous ces personnages « comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ceux qui s’en éloigne le plus. »[2]

Sans surprise, et parce qu’il est souvent question d’amour chez Annie Le Brun, elle ouvre le bal avec Alfred Jarry et la postface écrite pour le Surmâle : « […] jamais avec nul autre texte, je n’aurais eu comme ici la certitude que peut-être pour la première fois, libres de jouer toutes leurs affinités, “les mots font l’amour”. »[3] Amour et désir, comme autant de possibilités humaines que l’on retrouve chez Sade souvent présent dans ses analyses, avec cette fois le commentaire d’une lettre adressée à sa femme : « Jamais encore on n’était parti d’aussi haut pour plonger aussi profondément dans la matière et en remonter en flèche jusqu’à faire, comme ici, de l’appétit et de sa splendeur enfantine – “porc frais de mes pensées” – la plus belle déclaration d’amour. Depuis lors, pareille comète n’est pas repassée dans la nuit de l’intelligence amoureuse. »[4]

Attentive des dérives du monde qu’elle habite, Annie le Brun est aussi l’auteure de ses colères. Comme le 14 juillet 1995, lors de la chute de Srebrenica, via un article intitulé Saisissons notre courage par les deux anses afin de dénoncer la « mensongère neutralité » des gouvernements européens, notamment français, et des instances internationales devant la boucherie des crimes commis depuis le début du siège de Sarajevo en 1992 – sa tribune sera rejetée par Le Monde comme par Libération. Colère que l’on retrouve ailleurs, un peu plus tard la même année, lorsque l’ONU annonce l’envoi de cinquante mille femmes « libres » en Chine pour couronner la 4e conférence de l’Organisation des Nations unies sur les femmes : « Mais cette mémoire courte ou cette schizophrénie est une longue tradition des néoféministes qui, de Simone de Beauvoir (avec l’URSS) à Julia Kristeva (avec la Chine des années 1970) en passant par Gisèle Halimi (et son admiration pour Fidel Castro), ont célébré jusqu’à l’obscénité des régimes totalitaires, sous prétexte qu’il y était menée une politique en faveur des femmes – fût-ce de la façon la plus mensongère comme on a pu le constater depuis. »[5]

Consciente du naufrage, Annie Le Brun sait la main épaisse de la manipulation. Ainsi reprend-t-elle la plume dans l’affaire de Theodore Kaczynski, plus connu sous le nom d’Unabomber : « Un tel consensus ne peut manquer d’alerter certains dont je suis, surtout quand notre monde ardemment défendu par tant d’experts vient de nous offrir, en moins de quinze jours, tout ce qui peut conforter les thèses de ce texte si décrié : la crise de la « vache folle », comme avatar du mépris des équilibres naturels ; les simagrées dix ans après la catastrophe de Tchernobyl de ceux qui l’ont provoquée ou si peu combattue, comme preuve de la collusion du pouvoir et des physiciens ; enfin l’oubli du massacre de la place Tien an Men pour vendre notre technologie, comme signe de la plus grande détérioration des rapports humains. »[6] À rebours de son propre fatalisme, elle poursuit son texte par cette interrogation : « catastrophe pour catastrophe, celle que nous aurons voulue ne vaut-elle pas mieux que celle qu’on nous prépare ? »

Déjà en 1988 l’amertume épousait l’acuité de ce regard qui, pour ne pas s’accommoder du monde réel, suggérait de réhabiliter la poésie comme éternel rempart – en réponse à la « haine de la poésie » formulée par Georges Bataille. Dans un livre intitulé Appel d’air, Annie Le Brun écrivait alors : « Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait de fermer les yeux ou d’ouvrir les livres pour voir des jardins qui tiennent sur l’ongle du petit doigt, des amours qui font vraiment dériver les continents, des époques qui dansent avec des singes bleus sur l’épaule, des mondes suspendus en crinoline de rumeur. C’était le temps où j’étais prête à croire qu’un surgissement du merveilleux dépendait presque d’un caprice de la paupière. »[7] Plus de dix années après c’est sur l’éperdu que misent ses incroyables paupières, à force de lucidité dans ce toujours trop plein de réalités.

[1] Notes prises lors de la projection du film de Rémy Ricordeau : Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia, Seven Doc, coll. Phares, 2019, 100’. Diffusé à la Halle Saint Pierre le 19 octobre 2019 dans le cadre des Rencontres en surréalisme.

[2] LE BRUN Annie, De l’éperdu, éd. Stock, 2000.

[3] « Comme c’est petit un éléphant », postface au Surmâle, éd. Jean-Jacques Pauvert chez Ramsay, 1990.

[4] « Porc frais de mes pensées », présentation d’une lettre de Sade dans Les Plus Belles Lettres manuscrites de la langue française, Bibliothèque nationale – Laffont, 1992.

[5] « Intuition féminine ou don d’aveuglement », Sud-Ouest, 4 septembre 1995.

[6] « Catastrophe en instance », préface au Manifeste de Unabomber : l’Avenir de la société industrielle, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, 1996.

[7] LE BRUN Annie, Appel d’air, éd. Plon, 1988.

Giovanni Papini : le farfadet iconoclaste

Immagine mostra. "Disegnare con la luce. I fondi fotografici del

L’histoire de tous et de Personne, c’est le défi lancé à lui-même par l’auteur italien Giovanni Papini (1881-1956) dans La Vita di Nessumo (La Vie de Personne) [1], récit paru en 1912 dans cette Mitteleuropa qui vit naître toute une génération intellectuelle et artistique attelée à la déconstruction du moderne, à la recherche d’une autre forme d’expression dans les arts plastiques, la littérature, la mode, la musique ou encore l’architecture[2]. Ainsi Fernando Pessoa au Portugal, Virginia Woolf et James Joyce en Grande-Bretagne, Marcel Proust en France, Arthur Schnitzler en Autriche, Italo Svevo et Giovanni Papini en Italie, entreprirent un renouvellement total de la forme littéraire.

Comme tous ces noms, Papini ne manque pas de briller par sa complexité. Né dans une famille pauvre de Florence, se jugeant comme un type assez laid, il fut un enfant à la fois turbulent et affamé de lecture. D’abord instituteur, il compte parmi les fondateurs de nombreuses revues dont on peut citer Leonardo, Lacerba ou encore Anima, via lesquelles il fit connaître ses positions nihilistes et anticléricales. Auteur incontournable de la culture futuriste, son autobiographie, intitulée Un homme fini (1913), tout comme sa poésie (Jours de fête, 1918 ; Pain et vin, 1926) furent l’expression d’une philosophie à la fois visionnaire et tourmentée.

Dans le travail des éditions Allia, La Vie de Personne est précédé d’une lettre adressée par l’auteur à son ami musicien Vannicola afin de lui signifier qu’en aucun cas il ne souhaitait lui dédier son texte : « Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » Ainsi Papini œuvrait autour des premiers paradoxes : ne rien lâcher à son lecteur tandis que s’ouvrait un texte écrit pour lui. Dans la même veine s’interrogeait-t-il sur l’histoire de la vie de quelqu’un qui, n’existant pas, devient l’histoire de tous. Le philosophe interroge, brode beaucoup comme un indispensable cheminement de sa pensée pour arriver à l’hypothèse qu’un être rencontre trois naissances successives : « Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Évoluant sous le ciel des idées, Papini fait évoluer dans ce texte son désir de façonner un homme universel, abstrait, que l’embryon incarnerait durant les neufs mois de sa vie intra-utérine et qui déjà poserait les fondations de sa personnalité dans une quête absolue de liberté : « Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. À peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. »

Profondément cynique voire antipathique, Papini décrit le dégoût de la vie ressenti avant même d’en avoir entrevu la lumière. Le dégoût d’une mère qui ne le désirait pas, d’un père qui continuait à pénétrer ce corps désormais habité par un être décidé à ne pas céder du terrain et apprivoisé aux intentions les moins louables : « […] je me sentais déjà homme et méchant. Et en tant qu’homme, en tant que patron et conquérant, je commençai à suçer[3] le meilleur sang de celle qui m’avait accueilli sans rien soupçonner et qui tressaillait déjà d’amour à la pensée incertaine de ma présence. »

Un style volontairement provocateur chez ce maître de la dérision comme autant de reflets des chapelles qu’il a tour à tour soutenues tout au long de sa vie. Ancré dans le terroir national et florentin, Papini n’a pas caché ses sympathies pour Mussolini – à qui fut dédicacé le premier volume de son Histoire de la littérature italienne – et le régime fasciste au début des années 1930. Homme de tous les paradoxes, il a également supposé une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et l’un de ses apôtres, avant de se convertir au catholicisme en 1920 et de publier Une histoire du Christ qui fut un grand succès. Celui qui se présentait comme le « farfadet anti-académique » allait finalement trouver refuge à l’abbaye franciscaine de Verna après la chute du Duce. Des prises de position difficiles à soutenir qui expliquent la relative confidentialité de son œuvre en France comme en Italie pendant plusieurs années mais suscitant, par exemple, l’admiration d’un auteur et bibliophile aussi exigeant que Jorge Luis Borges.

[1] PAPINI Giovanni, La Vie de Personne, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2009.

[2] Pour un panorama plus complet de ce bouillonnement intellectuel que fut les premières années du XXe siècle, voir notamment : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

[3] La traductrice précise qu’il s’agit de l’orthographe conforme au texte de Papini.

La semaine des prix Lundioumardi dit qu’il se dédit !

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Au lit noir de la Vézère

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Cela se passe de l’église à la caverne en passant par la rivière – la Vézère – pour y cacher son âme et fuir la prison. Cela se passe dans le Périgord noir : « Pays sauvage, pour qui sait voir, c’est un pays des esprits. Un pays de sorciers. »[1] Là, un adolescent de seize ans doit faire l’apprentissage de la discipline chez un jeune prêtre solitaire. L’obéissance rentrée à coups d’austérité, de silences, de fouet, de verge. D’affection ?

« Allons, s’écria-t-il, rentrons à la maison, c’est là que tu sentiras comme il faut ce que c’est que d’avoir l’insolence de me désobéir. En quoi l’avais-je offensé ? Nous quittâmes le jardin sous la lune et je le suivis dans ma chambre où, m’ayant attaché en travers d’une chaise, il me rossa, mais de verges. Puis, s’agenouillant près de moi, il me fit mille caresses, avec sa bizarrerie coutumière, me berçant tendrement dans mes habits pleins de joncs, éteignant la lumière, et restant là, à côté de ma chaise, dans une parfaite obscurité, sans rien dire, embrassant mon visage, tout un grand quart d’heure, avant de me libérer de mes liens. » Tous deux aimeront donner les coups les recevoir.

Nature bucolique et nocturne, complicités sulfureuses à l’envers des hommes, apprentissage de la pureté loin des règles sociales, les envoûtements s’aventurent dans la fable de François Augiéras ; dans cet Apprenti sorcier qui ne cesse de contempler la roche et les plantes vivre la nuit loin des hommes qui dorment – à l’image de cet auteur oublié dans les souterrains de la littérature française. Né en 1925 aux Etats-Unis, François Augiéras a vécu une petite enfance parisienne avant de rejoindre la Dordogne, les fugues, la délinquance et les métiers de la ferme. En 1949 paraît Le Vieillard et l’enfant, son premier ouvrage, sous le nom d’Abdallah Chaanba. André Gide est ébloui par le livre et le mystère qui l’entoure. Le mystère, lui, voyage dans le Sahara, en Grèce, au Mali, partout où il peut suivre la trajectoire cosmique qui le guide jusqu’à Périgueux ou une grotte de la Dordogne pour composer ses livres et sa peinture, sa mort en 1971.

Augiéras et sa vie loin des conventions, sur de longs trajets si bien rendus dans ce court récit dans lequel les courants de la Vézère flottent à l’autre bout de la nuit. À l’autre bout du vraisemblable. Disciple et docile de son prêtre, le personnage est aussi l’adolescent amoureux d’un autre de treize ans, « L’Enfant », qu’il retrouve secrètement dans la grotte de leurs corps qui se découvrent. Un nouvel apprentissage est à l’œuvre, sans violence à dominer ou à soumettre. Juste la pureté de ne plus vivre comme un devoir. Plus purs encore quand ils sont menacés par la gendarmerie qui commence à enquêter sur cette caverne de tous les vices, par la Loi des hommes à laquelle on ne se dérobe pas à moins de pouvoir secrètement dissimuler son âme.

« Je pouvais être arrêté. Je décidai d’éviter la prison par magie, de m’allier à mon âme éternelle ; […]. Après avoir manqué de périr dans l’argile, et m’être arraché non sans mal à l’emprise des feuilles mortes mêlées de boue, une bougie à la main je m’approchai d’une vasque naturelle emplie d’une source qui perlait goutte à goutte. Je vis mon visage sur le miroir de l’eau. Un sourire vint sur mes lèvres, un sourire où la ruse le disputait à la joie de me voir, de me savoir éternel. Je troublai l’eau ; mon visage s’effaça, pour se reformer quand le miroir retrouva son calme ; je soufflai sur l’eau, je disparus pour revivre quelques instants plus tard. Je recommençai, j’expirai tout l’air de mes poumons, jusqu’à mourir, jusqu’à perdre le souffle, je tirai mon âme hors de moi, et sans rouvrir la bouche je m’éloignai rapidement de la source. Après avoir fait ce que j’ai dit, mon âme cachée dans le miroir de l’eau où les hommes de Loi n’iraient pas la chercher, mon véritable moi à l’abri des poursuites, je rentrai chez mon prêtre. »

Chez son prêtre il est rentré sans la peur du fouet des coups du silence. Il est rentré sans la peur de mourir ou de souffrir. Les personnages de François Augiéras ne souffrent pas. Ils se tiennent à l’écart du monde, des hommes sûrs de leur âme gardée. « Le Monde était là devant mes yeux, celui des astres et des feuilles dans le Grand Temps de la Nuit. […]. Les rochers et les bois vivaient au clair de lune leur vraie vie, loin des hommes. Et moi aussi je vivais avec eux ma vraie vie ; je nourrissais mon âme, je m’abreuvais de bonheur, je buvais la force du Monde ; c’était cela le réel, le durable, l’inoubliable. L’insondable présence, vivante, du charme de l’espace traversait les feuillages. Yeux grands ouverts, je n’avais qu’un désir : ne jamais revenir du côté des humains. » Dans cette perspective où tous les territoires insoumis semblent aliénés, François Augiéras délivre les langues et leurs moissons intérieures comme la promesse d’un orage toujours plus fertile à venir.

[1] AUGIÉRAS François, L’apprenti sorcier, éd. Grasset, 1995.