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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Maurice Sachs, par et contre lui-même

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Dandy décati et séminariste défroqué, tour à tour épave et monacal, accroc aux prostitués et au whisky, une mauvaise langue qui se plaît à sanctionner le talent des autres en même temps qu’elle divulgue les faiblesses de son propre tempérament, un mondain bibliophile porté sur le trafic et endetté jusqu’au cou, reniant ses amitiés de la veille pour en épouser de plus juteuses le lendemain, un être dissolu jusqu’au bout des ongles et que les intérêts ont amené à collaborer pendant la Deuxième Guerre mondiale en livrant aux nazis les porteurs de tracts d’une organisation antifasciste bavaroise, « La rose blanche », alors que lui-même était juif. Voilà un portrait sommaire et peu reluisant de l’écrivain Maurice Sachs, finalement dressé par lui-même à travers l’œuvre qu’il a laissée derrière lui et dans laquelle il ne s’épargne pas. « Je me considère comme un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils. »[1]

Maurice Sachs – de son vrai nom Maurice Ettinghausen – est né à Paris en 1906 au sein d’une famille de joailliers d’origine juive. Livré à lui-même à l’âge de 16 ans, ses rencontres de l’époque l’incitent à se convertir au catholicisme en 1925 et à intégrer le séminaire dont il est expulsé en raison de son homosexualité. Il s’enfuit alors aux États-Unis où il se convertit au protestantisme dans le but d’arranger un mariage guidé par ses intérêts mais prend à nouveau la poudre d’escampette pour revenir en France en 1930, accompagné de son nouvel amant californien. Grâce à ses relations dans les milieux littéraires et artistiques (Cocteau, Chanel, Max Jacob, etc.), André Gide, qu’il a connu avant son départ, le fait entrer à la NRF. Personnage trouble, il adopte un enfant juif qu’il abandonne et entame la guerre en s’adonnant au marché noir avant de travailler pour la Gestapo. En 1943, celle-ci l’arrête pour avoir refusé de donner un père jésuite engagé dans la résistance et, lors de la libération du camp en 1945, il est abattu par les Allemands d’une balle tirée dans la nuque.

Une partie de cette vie est donnée à lire dans Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse. L’auteur y raconte son enfance à travers le caractère de ceux qui l’ont élevé et les personnalités qu’il a été amené à fréquenter très jeune, notamment le médecin Jacques Bizet, ami de Proust. De cette généalogie, Maurice Sachs tente de démêler l’héritage qu’il en a reçu : « J’héritai de mon père sa paresse, de ma mère son manque d’équilibre et sa passion, de mon grand-père Sachs la curiosité et l’amour des lettres, de ma grand-mère la frivolité, un certain bon goût et une curieuse forme d’égoïsme (la plus dure), qui est une sorte d’indifférence de fond ; et de chacun d’eux un besoin de luxe, de désordre, un grain de folie et une très grande robustesse dans le squelette, dans les organes et dans l’âme. »

S’ensuivent les motivations de sa conversion au catholicisme par Jacques Maritain et comment il en revint, le noctambulisme des années 1920, avec tous ceux que l’on retrouvait le jour dans les bureaux de la NRF et, plus tard la nuit venue, dans les bars de Montparnasse ou au Bœuf sur le toit. Mais Sachs a la dent dure et se sert de son mémoire pour régler un certain nombre de comptes avec des portraits au vitriol, notamment Cocteau avec lequel il s’était brouillé : « […] lui qui n’avait rien inventé, qui a profité de tout et qui s’est approprié en un tour de main de prestidigitateur les accessoires poétiques d’un théâtre dont il n’avait pas été le fondateur. Extraordinaire pot-pourri de pétales arrachés aux fleurs les plus diverses et qui ont toutes séché entre ses mains, l’œuvre de Cocteau n’a plus d’odeur ni de saveur définies. »

Un amateur d’anecdotes de la vie littéraire française de l’époque ne manquera sans doute pas d’enthousiasme pour ce livre qui charrie les réputations, avec juste l’aigreur qu’il faut et les effets de style qui vont bien avec. Sachs a le sens de la formule, surtout quand il égratigne. Et après ? Quelle valeur littéraire donner à cette introspection, souvent complaisante, à laquelle l’auteur se livre comme pour continuer à se dégoûter de lui-même, à grands renforts d’épigraphes parfois vertigineux dans la façon qu’il a de les transposer à son vécu. « […] ce Maurice Sachs qui s’est toujours formé un peu malgré moi, mais avec ma complicité et qui a donné ce personnage parfois répugnant, souvent attachant, auquel je donne tant d’importance parce qu’il est quand même moi, ce Maurice Sachs que j’ai battu, humilié, sevré, puis encouragé à mieux faire, dont j’ai essayé de canaliser les pires défauts et de développer les qualités ».

Parce que cet amour lui était interdit, Violette Leduc aima éperdument Maurice Sachs. C’est lui qui l’incita à écrire, fatigué de l’entendre ressasser ses histoires et l’invitant à en faire sur le papier ce qui deviendra une œuvre bouleversante. Dans La bâtarde, elle le présente comme un « pauvre jongleur qui a soif du potage des familles. […] Il distribuait le talent, le succès, les mérites, les qualités de ses amis, de ses relations. Il distribuait ce qui lui était refusé : la consécration. »[2] Violette Leduc n’est pas tendre mais dit là une vérité : Maurice Sachs n’a pas écrit pour plaire mais pour raconter l’homme qu’il ne parvenait pas à devenir, tentant à chacune de ses conversions et de ses aventures vers les bas-fonds de sortir lavé de lui-même. Ses livres relatent cet échec d’homme à ne pas exister comme il le voudrait mais c’est là sans doute un exemple de tout ce que le narcissisme contrarié peut produire de littéraire avec sincérité.

[1] Toutes les citations sont tirées de : SACHS Maurice, Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse, éd. Gallimard/L’imaginaire. Ouvrage paru pour la première fois en 1946.

[2] LEDUC Violette, La bâtarde, éd. Gallimard, 1964.

 

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Quand ceux qui vont, s’en vont aller …

roordalundioumardi

Par quoi peut-on commencer pour évoquer cet opuscule si déroutant qu’est Mon suicide, écrit par Henri Roorda juste avant de se donner la mort, le 7 novembre 1925 ? Le ton est sans doute déjà donné … mais ce serait un tort de renoncer.

Henri Roorda van Eysinga, né le 30 novembre 1870 à Bruxelles, est le fils d’un fonctionnaire révoqué pour ses positions anticolonialistes. La famille s’est installée dès 1872 en Suisse et a fréquenté des personnalités incontournables de la pensée anarchiste, telles que le géographe Élisée Reclus (1830 – 1905) ou Pierre Kropotkine (1842 – 1921). Un environnement et des rencontres qui ont marqué durablement l’auteur dans sa carrière de professeur de mathématiques, fervent défenseur de la pédagogie libertaire : « La perspective de reprendre mes leçons me déprimerait moins si ceux qui me paient me disaient : « Vous donnerez à ces enfants ce qu’il y a de meilleur dans votre pensée. » Je ne ressemble pas à ces fonctionnaires qui sont fiers d’être un « rouage » de la machine sociale. J’ai besoin d’être ému par les vérités que j’enseigne. »[1]

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il publia de nombreux essais parmi lesquels Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le Débourrage de crâne est-il possible (1924) et Le Rire et les rieurs (1925), mais aussi des pièces de théâtre et contribua à de nombreux journaux français et suisses sous le pseudonyme de Balthasar. Bref, Henri Roorda a beaucoup travaillé, tout en s’adonnant aux plaisirs de la volupté et de l’épicurisme. Mais comme tous ceux qui regardent la vie en face et avec amour, la mélancolie n’est jamais totalement absente. « Pessimisme joyeux » est l’expression qu’il employait pour désigner ce sentiment mais certainement déjà conscient que le pessimisme avait pris le dessus sur la joie : « Notre cœur n’est pas le thermos parfait, qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse. »

Écrit dans les années 1920, le dernier texte de Roorda pourrait rappeler, d’une certaine façon, le pessimisme de Zweig – lui aussi suicidé – dans Le Monde d’hier : alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres jouit de la paix retrouvée, dans l’ignorance de la catastrophe à venir, un resserrement était déjà à l’œuvre (culte de la passeportisation, intransigeance des valeurs morales, prédominance du « bon citoyen » et de ce qu’il doit être, etc.) Adepte – sans en avoir les moyens – de ce qu’il nommait lui-même « la vie facile », Henri Roorda n’avait plus de désir pour l’existence qu’il menait et n’entendait pas commencer à « gagner sa vie » selon les règles dictées par la société : « Il y aura toujours des pauvres parmi nous ; une société composée uniquement de riches ne serait pas viable. Mais à l’individu qui n’a aucun goût pour les travaux forcés, il reste une ressource : c’est de s’en aller. »

La décision de son suicide était prise et pour se défendre contre la sévérité avec laquelle la postérité le jugerait, il se mit à l’écriture de ce texte pour expliquer les motivations de son geste : « Un homme immoral n’est parfois pas autre chose qu’un homme moral qui n’est pas à sa place. » Il ne faut pas s’y tromper, ces 54 pages ne versent pas dans la lamentation à laquelle on pourrait s’attendre ! Alternant entre l’humour et une critique sociale incroyablement moderne, Henri Roorda nous livre la frénésie amoureuse de la vie qu’il a menée, jusqu’à un certain point qui est celui de préserver la liberté de choisir. Choisir de ne pas économiser son petit capital santé et de ne pas participer à une société moderne régie par l’argent, éprouvée comme une religion, et la monotonie des besognes quotidiennes. « Mon intelligence de luxe ne m’a jamais aidé à devenir plus fort ; le délicat que je suis était fait pour dépenser aristocratiquement l’argent gagné par les autres. Je vais m’en aller, car il me serait très difficile de supporter les conséquences de ma coupable imprévoyance. »

« J’ai besoin d’apercevoir, dans l’avenir prochain, des moments d’exaltation et de joie. Je ne suis heureux que lorsque j’adore quelque chose. Je ne comprends pas l’indifférence avec laquelle tant de gens supportent chaque jour ces heures vides où ils ne font pas autre chose que d’attendre. » Constat amer exprimé avec une vigueur inédite pour le sujet qu’il traite, ne manquant pas de mettre aussi mal à l’aise à mesure que l’heure de sa dernière heure approche, l’auteur fait résonner un siècle à l’avance le débat qui divise aujourd’hui nos sociétés sur l’incapacité à poursuivre sa vie – que ce soit pour des raisons médicales ou comme étant la dernière liberté subsistante. Alors les gardiens de la bonne pensée auront tôt fait de tomber dans le piège tendu par Henri Roorda : une condamnation pour atteinte à la morale, alors que c’est tout l’inverse qui est à l’œuvre dans cet éloge à la vie savoureuse.

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées de : ROORDA Henri, Mon suicide, éd. du Sonneur, 2014. En 1970, les éditions L’Âge d’homme à Lausanne avaient déjà publié les œuvres complètes de Henri Roorda, avec une réédition initiée par les Mille et une nuits en 2011.

 

Quand la deuze s’en va

Clairelecamlundioumardi

À lire la quatrième de couverture du dernier livre de Claire Le Cam, on pourrait songer à l’inclassable tirade prononcée par Christian Klingenfeldt dans Festen, film danois de 1998 réalisé par Thomas Vinterberg, dans lequel le fils aîné prend la parole à l’occasion du 60e anniversaire de son père pour révéler de lourds secrets de famille. On pourrait aussi penser à la lettre écrite par Kafka à l’intention de son père, jamais envoyée, dans laquelle l’auteur pragois évacuait toute la rancœur qu’il éprouvait à l’égard de cet homme rigide et autoritaire, responsable de nombreux complexes dans la nature anxieuse de son fils[1]. Mais c’est encore un autre ressenti que porte cette Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une)[2], une hostilité particulière envers l’encombrante famille à laquelle il faut s’adresser à l’encre d’une sincérité féroce et de vieux souvenirs à déterrer.

L’initiative de cette lettre se manifeste tard dans la nuit ou très tôt le matin, comme on voudra, avec un verre d’alcool qui fait suite à plusieurs précédents. Le frère, seul mâle de la fratrie, écrit à ses autres sœurs après l’incinération de l’une d’elle, « la deuze », qui a éclaté d’une poche de pus dans son ventre et qui a été retrouvée morte après plusieurs mois, seule chez elle dans l’ignorance de tous. S’il est venu à la cérémonie, c’est peut-être uniquement pour vérifier les sentiments qu’il portait à elle et aux autres : « Je suis malheureux avec vous. Je suis malheureux sans vous. Pas plus, pas moins. Je suis haine avec vous. Je suis haine sans vous. […] Celle que nous venons d’incinérer, hier, la deuze, je ne l’aimais sans doute pas en réalité. Mais c’est tellement… Je me suis déplacé pour en être sûr. »

Probablement éprouve-t-il un peu plus d’affection pour les deux autres mais pas tous les jours. Et ce qui est sûr, c’est qu’il méprise la mère qui a toujours préféré le chien (son « ratier ») à ses enfants, ainsi que le père pour ses idées étroites et la complaisance avec laquelle il les défend. Cette mort devient alors l’occasion pour le frère de s’exprimer sur cette crasse familiale à laquelle il se sent appartenir, de dérouler le fil des souvenirs malgré lui ; des souvenirs anodins, sans grande importance mais qui réunis révèlent l’odeur de renfermé de certains liens familiaux, de ces fins de repas du dimanche des Cendres ou des Rameaux, ce sont les mêmes, dont on ne peut se défaire. « J’avais quinze ans. Et toujours ma fonction dans cette maison de débarrasseur (débarras-sœurs). Toutes ces miettes, toutes ces saletés balayées. J’aurais pu fuir mais je me suis empêtré. »

Le frère n’a pas encore de boule de pus sur le point d’éclater mais le coup semble bel et bien parti. Entre deux bouteilles d’alcool achetées chez Saïd (c’est agaçant de ne pas savoir ce qu’il boit d’ailleurs) et un bain pour se rafraîchir, il est condamné à rester le frère et le fils, l’oncle aussi parfois, se sentant croupir dans ces rôles qui l’infestent. « […] mon destin est peut-être un gâchis, je ne puis cependant m’y dérober. J’aimerais ne pas y être. Faites avec. Je suis frère et fier. Du peu que je peux. Du peu que j’ai pu. Je m’y résous. Faites pour le mieux. Un frère meurt et personne ne vient prendre sa place. » Avec une écriture à la fois virile et poétique, Claire Le Cam discerne à travers cette lettre toute la violence qui fait rage dans la banalité du cercle familial, le plus courant et modeste en apparence mais qui finalement ne connaît aucune échappatoire.

[1] KAFKA Franz, Lettre au père. Écrite en 1919, elle parut seulement en 1952 à titre posthume.

[2] LE CAM Claire, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éd. Isabelle Sauvage, 2018. Née en 1972, Claire Le Cam vit et travaille à Paris. Auteure notamment de poésie (Des lignes de janvier à avril valent pour tous les mois et toutes les lignes, 2017), elle a publié cette année son premier livre jeunesse, Souvenirs du paradis (éd. Magnard) et compte à son actif plusieurs livres d’artistes.

 

À beau de souffle

Lutilitédubeaulundioumardi

La semaine dernière s’achevait sur ce blog une récréation littéraire intitulée D’une application l’autre, sorte de projection cynique mais pas tant que ça de notre société à court terme, enfuie vers le vain. Malgré le profond désespoir ressenti à imaginer qu’un personnage tel que Comar Doval était parfaitement envisageable et qu’il en existe déjà probablement un peu partout, le divertissement attendu fut à la hauteur de ce que j’en attendais : un mois de lecture bénévole, sans la perspective d’en rendre compte ici, de justifier une affinité ou une répulsion, juste l’évasion avec les mots pour passeport et l’esprit pour bagage. En somme, se réfugier dans la lecture pour supporter tous les Comar Doval qui courent les rues.

Ces trois semaines ont notamment été l’occasion de découvrir un texte de Victor Hugo dans lequel il s’intéresse à ce que l’homme tient à sa disposition, comme par la grâce de génies bienfaisants, afin de pouvoir supporter la laideur qui le cerne autour de lui. Utilité du beau est un texte philosophique écrit entre 1863 et 1864, tiré des Post-scriptum de ma vie, dans lequel il défend une conception de l’art dont les apparences inutiles cachent des trésors pour l’âme humaine et qui lui permet d’irriguer son mouvement : « Mettez cet homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui ? Le Beau est là. L’homme regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ».[1]

C’est ce mystère que Victor Hugo tente de s’écouter ressentir en sachant très bien qu’il ne saurait être question de chercher à le dévoiler. Sa première remarque est d’observer la capacité du Beau à pouvoir s’adresser en particulier. Confronté à lui, l’homme se sent uniquement concerné. Il croit un instant à sa propre élection par la création artistique qu’il contemple, le meilleur réceptacle de son intensité. « Une inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu ; il lui semble que ce poème l’a choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre. »

Passé ce premier réflexe, l’homme serait ramené à se redresser au rythme de l’expérience en cours. Basculant de la contemplation vers l’éblouissement, un élan de bonté, un optimisme à toute épreuve l’envahiraient par son regard. C’est le rôle que Victor Hugo confère au Beau dans les progrès de l’humanité, sa capacité à relier les hommes entre eux, unis dans la révérence qu’ils tirent au Beau. Pour Hugo, l’émotion prodiguée par l’art civilise et fait grandir tant qu’il demeure fidèle à sa loi : le Beau. « Les mœurs s’adoucissent, les cœurs se rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entre-secourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on admire. Le Beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. »

Sont cités ensuite les exemples d’Horace et de Virgile pour démontrer la supériorité du style sur l’intention déterminée. Il juge que le premier n’est pas un homme bon, que le second est un flatteur. Pourtant, une seule ligne de ces deux écrivains suffit à ses yeux à réunir toute l’immanence céleste. Peu importe l’idée, veule ou courtisane, elle finira par se fondre dans le style si celui-ci déploie son sublime. Commençant par défendre la forme sur le fond, Hugo finit alors par les réunir en un tout comme l’incontournable condition à toute pensée. « […] l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. »

Expression portée par l’intuition, le Beau n’a donc d’autre version que celle qui lui est propre, unique en soi et qui définit sa consistance. Pouvoir le discerner n’est rien de moins qu’une victoire de l’intelligence contre les désordres de la bêtise, une hauteur sur la précarité des hommes, une façon de surplomber les limites humaines. Comme il fallait s’y attendre, Hugo ne perce pas les mystères de ce Beau que lui-même dispense si bien dans ces pages. Tout juste parvient-il à distinguer historiquement les sentiments du fini et de l’infini qui ont successivement engendré le Beau dans l’Antiquité grecque et la modernité chrétienne. Une légère suffisance qui permet à l’auteur de conclure que peu importe le choix entre les deux puisque de tout temps le Beau reste l’indéfectible révélateur de l’âme.

[1] Toutes les citations sont tirées de : HUGO Victor, Utilité du Beau et autres textes, éd. Manucius, 2018.

 

D’une application l’autre (fin)

comardovalsaturne

Cette semaine, troisième et dernier volet des aventures de Comar Doval, une sombre perspective d’avenir rapidement imaginée par celui qui se contente de vivre la fenêtre ouverte et de garder ses oreilles attentives. N’est-ce pas Cioran qui écrivait : « Le progrès n’est rien d’autre qu’un élan vers le pire » ?

*****

Cinq années avaient passé depuis les débuts de l’émission Le Camp de la dernière chance, réunissant des millions de téléspectateurs à travers le monde autour d’un succès désormais indiscutable. Rassemblée sur le port à chaque débarquement de nouveaux migrants, la foule se bousculait pour prendre les premiers selfies avec ceux qui venaient jouer leur destin dans les rouages de la télé-réalité sans avoir été réellement informés d’être les instruments d’une irréversible « société du spectacle ». Comar Doval, lui, avait dû essuyer quelques procès lors des premières diffusions mais que pouvait représenter une poignée de mouvements contestataires devant un empire de la modernité acoquiné avec l’ensemble de l’appareil politico-financier ?

Le bruit avait également couru à propos d’une dizaine de décès ainsi que de nombreux blessés lors de la traversée en bateau et à l’occasion des épreuves imposées aux candidats, mais ces images parvinrent à rester confidentielles et aucun chiffre ne filtra dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Comar le savait, l’opinion publique n’était pas encore tout à fait prête à recevoir ce genre d’information. « Chaque chose en son temps », calmait-il ses conseillers qui le pressaient activement à faire fond de commerce de ces images. D’autre part, avec l’aide d’agences de communication bien léchées, le gouvernement avait accueilli Le Camp de la dernière chance comme du pain béni puisque, en l’espace de quelques mois, ce qu’on appelait autrefois « la crise migratoire » était devenue une opportunité soutenue par la générosité des pouvoirs publics.

Tout se déroulait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Comar Doval accumulait les millions mais cela lui paraissait presque dérisoire à côté du prestige qu’il avait acquis. Jalousé par ses pairs, adulé par ses banquiers, vénéré par les gouvernements, il contemplait sa réussite depuis les hauteurs de son Olympe à côté duquel plus un seul oiseau blanc ne volait. Au sommet de sa gloire, il s’amusait à caresser l’idée que si les dictionnaires existaient encore son nom ne manquerait pas d’y figurer. Les dictionnaires… un vague souvenir se rappelait à sa mémoire de l’époque où sa fille Michaela, alors âgée de 10 ans à peine, était rentrée de l’école avec une étrange histoire à raconter.

Sous un tas de tablettes numériques et d’écouteurs défectueux empilés dans une armoire de la classe, elle avait déniché le vestige d’un passé qui n’est plus, un volume ensommeillé sur lequel était inscrit en grosses lettres Le Nouveau Petit Robert – 2010 avec les lambeaux d’une couverture cartonnée qui peinait à contenir un nombre de pages comme elle n’en avait jamais vu et comme elle n’en verrait sans doute jamais plus. Curieuse comme le sont les enfants devant ce qui leur échappe, la jeune fille se dirigea vers le modérateur chargé de veiller au bon apprentissage en ligne des autres élèves de la classe afin de l’interroger sur sa trouvaille. Perplexe, le modérateur avait enlevé le dictionnaire des mains de Michaela mais prit tout de même un instant pour la renseigner :

« Élève B312, je ne vais pas te gronder mais tu sais que tu n’as pas le droit de te promener ainsi dans la classe sans me demander l’autorisation par SMS. J’ignore ce que cette antiquité fabriquait ici mais elle n’a rien à y faire. Cela s’appelle un « dictionnaire ». Les générations d’autrefois s’en servaient quand elles avaient un doute sur un mot ou sur une personne et qu’elles souhaitaient obtenir une définition, une biographie ou simplement vérifier une orthographe. C’était un moyen ancestral pour acquérir une forme de connaissance qui a traversé de nombreux siècles. Mais peu à peu son usage perdit de sa valeur et on s’aperçut qu’il ne convenait pas aux nouvelles méthodes d’apprentissage. Certains dictionnaires furent encore édités par des gardiens fanatiques de la langue française mais un décret du ministère finit par les interdire définitivement pour ne pas vous détourner des réels enjeux de notre époque. Je te remercie de me l’avoir donné, je vais pouvoir le remettre à la direction de l’école pour qu’elle le passe dans le broyeur à papier. Maintenant regagne ton poste et termine ton tutoriel d’éveil aux marchés financiers. »

Comar Doval, qui avait bien connu les dictionnaires pour avoir suffisamment entendu ses grands-parents vanter leurs mérites, riait encore aujourd’hui de l’anecdote de sa fille. Vautré dans son Chesterfield à contempler les nombreux cadres qui tapissaient les murs de son bureau et sur lesquels on le voyait poser aux côtés des grands de ce monde, il se demanda un instant où ce monde en serait aujourd’hui si les dictionnaires et autre Bescherelle avaient continué de sévir. L’espace d’une minute, il ressentit une sorte de vertige à imaginer une société soucieuse de son passé et de l’histoire qui la définit, une société pervertie par l’étude des classiques de la littérature et noyée dans les profondeurs de la poésie. Pire que tout, il tremblait à l’idée que des individus puissent reprendre la main sur leur destin comme les y avaient invités autrefois certains penseurs du XVIIIe siècle et dont il avait vaguement entendu parler sous le nom de « philosophes des Lumières ».

Heureusement ! plus personne n’était là pour mettre de pareilles sornettes dans la tête des gens et on avait veillé à ce que les programmes scolaires ne provoquent plus ce genre de dysfonctionnement. Réconforté par le temps présent et le son mélodieux des drones publicitaires qui volaient au dessus de la tour de son entreprise, le génie créateur se leva de son Chesterfield pour regagner l’écran de son ordinateur. Amusé par le tourment ridicule qui venait de le secouer, il cliqua avec enthousiasme sur le fichier intitulé « dossiers secrets ». L’idée d’une application inédite venait à nouveau de germer dans l’esprit de Comar Doval…

 

D’une application l’autre (2)

Comardovallundioumardi

Cette semaine, le deuxième volet des aventures de Comar Doval amorcées la semaine dernière, un portrait annoncé de la réussite des temps futurs…

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Cela tient à peu de choses pour que le désir soit ravivé. Après ces nombreuses semaines d’abattement qui l’avaient confronté à la déception de sa propre personne – chose inédite tant il s’appréciait –, Comar Doval semblait retrouver le goût d’entreprendre. Il renouait avec le catéchisme de son époque et sa valeur cardinale : le mode projet. L’affaire du chihuahua sauvé de l’amputation par le jeune Makélélé avait été le prétexte qu’il attendait pour déplacer son inspiration vers d’autres cieux et tourner la page du commerce de l’adultère en ligne. Lors d’une soirée mémorable organisée sur le toit terrasse d’un grand hôtel parisien à laquelle était présent tout le gratin habituel de la Confrérie des 3P (presse, politiques, patrons), il prononça un long discours qui restera gravés dans tous les disques durs externes branchés ce soir-là.

Il rendit d’abord hommage aux avocats qui l’avaient sorti de la panade plus d’une fois, aux amis financiers qui n’avaient jamais hésité à sortir leur chéquier lorsqu’un juge un peu trop scrupuleux attendait qu’on lui graisse la patte, aux journalistes, évidemment, pour leur souplesse déontologique et, enfin, à ses enfants, désormais seuls gardiens de l’héritage familial à perpétuer. L’émotion de tous était palpable sauf celle de Comar qui, à vrai dire, avait déjà les yeux rivés sur un nouvel empire à conquérir. Il resta bien encore une petite heure, un mojito par-ci, un rail de coke par-là, avant d’abandonner la scène pour consacrer son énergie à la grosse journée qui l’attendait le lendemain.

C’est avec son vieil ami centenaire, Donald, qu’il avait choisi de discuter en premier de la pertinence de ce projet toujours à l’état confidentiel. Après une longue carrière menée aux États-Unis, marquée par la construction d’un certain nombre de murs et quelques sulfureux labels déposés dans le domaine des implants capillaires, celui-ci avait été séduit par la vague populiste qui s’étendait en Europe pour venir y passer ses vieux jours. Des liens indéfectibles unissaient les deux hommes : une collection d’armes à feux datant de la guerre froide, un nombre de procès supérieur à celui des livres lus, une poupée de cire au musée Grévin, une ex-femme et la légende courait qu’un soir de beuverie ils avaient tous deux envoyé leur semence dans la même banque de sperme, séduits par l’idée d’avoir des enfants inconnus un peu partout dans le monde. Comar et Donald se réunirent pour le déjeuner par écrans interposés, évoquant le passé un moment puis il fallut montrer à Donald le reportage consacré à l’Affaire Joint-Venture dont il ignorait tout. Le visionnage le laissa de marbre mais il est vrai que les nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient quelque peu figé son visage. Comar s’inquiéta donc auprès de son ami taiseux de savoir ce qu’il pensait avant de lui exposer ce qu’il se tramait dans sa tête :

« Doni, un homme peut sauver huit personnes des flammes d’un incendie, il ne sera récompensé par rien d’autre qu’un peu de gratitude s’il n’est pas filmé. Et la gratitude, toi et moi on sait ce que ça vaut. En revanche, qu’il sauve un clébard devant une caméra et qu’en plus il soit en situation irrégulière, il devient un héros national – du moins pendant deux à trois semaines. C’est le nouveau trip à la mode : à défaut de considérer la situation chaotique de milliers de vies refoulées aux marges de l’existence, les gens ont besoin de croire en de belles histoires, de fabriquer des héros. Et ces héros d’un jour sommeillent un peu partout si on regarde bien. Il suffit juste d’être au bon endroit, au bon moment, devant la bonne personne. Et ces éléments de circonstance ne demandent qu’à être réunis… par moi. Je vais donc créer la première émission de télé-réalité qui met en scène des migrants. On commencerait par un panorama du chaos qui sévit dans tel ou tel pays. Sur place on désignerait un certain nombre d’individus appelés à être choisis par le public pour venir occuper un camp que l’on installerait dans une banlieue quelconque. On mettrait en scène un trajet en bateau à haut risque, avec de nombreuses incertitudes sur le pays d’accueil, les gouvernements se renvoyant le bébé avant finalement de céder sous la pression d’intérêts financiers. Bien entendu des épreuves devront être relevées autour de la construction du camp, de la violence des forces de l’ordre, des expulsions ou encore de l’indifférence générale. Chaque semaine un ou plusieurs candidats seraient renvoyés dans leur pays par un vote du public tandis que le vainqueur se verrait délivrer un titre de séjour. Bien sûr il y a de nombreux ajustements à effectuer mais qu’est-ce que ton flair et toi en pensez ? »

Les yeux écarquillés, un insecte grillé au safran au bout de sa fourchette immobile tenue dans sa main, Donald avait écouté Comar avec la plus grande attention. Il avait suivi de près les nombreux projets que celui-ci avait développés tout au long de ces années. Il se souvenait parfaitement de l’étudiant qui avait obtenu son diplôme en faisant chanter le doyen qui détournait les frais de scolarité dans des placements boursiers. Il revoyait leur première rencontre, chez un baron de la prostitution hongroise pour lequel Comar avait créé une application sur-mesure malheureusement interdite dans des pays comme la France et les États-Unis. Un procès pour discrimination à l’embauche dans une société où ils étaient tous deux actionnaires avait fini de sceller leur amitié. Dans les moments difficiles comme dans la célébration de ses plus gros succès, Donald avait vu Comar se démener avec rage pour parvenir à ses fins. Pourtant, jamais encore il ne l’avait vu aussi déterminé et investi dans une entreprise qui ne manquerait pas de faire du bruit. Ne sachant trop s’il devait l’encourager ou freiner son enthousiasme, Donald ne trouva qu’une question à poser pour gagner du temps : « Et tu as un nom pour ton émission ? » Le sourire à ses lèvres pincées, Comar Doval approcha son visage de la caméra et dans un murmure à peine audible il sortit de l’écran de son interlocuteur un : « À ton avis Doni… »

 

D’une application l’autre (1)

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Les contingences du quotidien, le confort de lire sans une échéance à respecter et aussi parce que cette petite récréation a le mérite de me divertir, Lundioumardi va troquer pendant quelques semaines ses traditionnelles notes de lecture par… un feuilleton consacré aux aventures de Comar Doval, pur produit de notre époque et de ses dérives, dans les rouages d’une société repoussant toujours un peu plus loin les limites du pire. Bonne lecture…

*****

Comar Doval était un nom que personne ne connaissait mais à la fortune duquel toutes les personnes en âge d’être mariées et de tromper leur partenaire avaient largement contribué. D’ailleurs, l’expression consacrée n’était plus « tromper » mais « partager » ; cela sonnait moins accusateur dans le ton et s’assimilait plus immédiatement aux réseaux sociaux. Ainsi Comar Doval, qui avait connu l’amour virtuel dès son plus jeune âge en explorant toutes les potentialités du Minitel, avait bâti un empire sur la pierre numérique de l’adultère, multipliant les applications avec une imagination débordante dédiée au libertinage géolocalisé, depuis tousssscocus.com, son premier grand succès, à sa dernière création, boostetaretraite.com, une plateforme adressée aux seniors à la recherche d’un sel différent de celui qu’on leur interdisait de consommer dans l’assiette…

Anonyme du grand public, Comar Doval n’en demeurait pas moins un homme d’affaires respecté et admiré pour sa capacité à produire de l’argent. Sa présence labellisait le succès des mondanités du CAC60, l’Élysée le recevait avec les honneurs dus à son compte de résultat et, plus encore, il arrivait que l’agenda présidentiel se cale sur l’emploi du temps de cet homme qui avait assis sa notoriété en affirmant un jour : « Quel est l’abruti qui va encore payer un dîner à une fille quand il peut la serrer sur mes applis ? » C’était l’homme d’une époque, avec ses maux doux par webcams interposées et ses procès pour vidéos cochonnes non autorisées à la diffusion.

Seulement voilà, à l’approche de ses 70 printemps, Comar Doval commençait à en avoir soupé de son commerce du désir en ligne. Ses enfants avaient repris le flambeau sur les différentes applications qu’il avait su décliner tout au long de ces années. Dora s’occupait des studios d’enregistrement des parties fines. Tobby se chargeait d’aménager l’emploi du temps des ménagères de plus de 40 ans en mal de tendresse. Et Michaela, la plus investie des trois, supervisait la communauté LGBT, les seniors et les cadres en déplacement, en France et à l’étranger. Personne n’osait trop rien dire sur la dépression rampante de celui qui avait su, au cours des années 2000, ce que gagner son premier million à 30 ans représentait… Mais dans les couloirs du Medef, des murmures chahutaient l’ordre d’un empire reconnu par tous : aucune application nouvelle n’avait vu le jour depuis six mois, son absence au festival La main au cul 2050 avait été très remarquée et le Président lui-même avait, paraît-il, réuni un cabinet noir pour discuter de « l’après Comar Doval ».

Ce que tout le monde ignorait, c’étaient les interminables journées passées par Comar dans son bureau, avachi sur son chesterfield le ventre à l’air, restant là à avaler des steaks macrobiotiques devant ses cinq écrans plats, sans valeurs à abattre ni principes à détourner. Bref, le vide dans ses yeux condamnés à suivre les lignes horizontales des bandeaux de l’information en continu diffusée par les chaînes TV de ses amis businessmen. Tout semblait ainsi avoir été conquis par d’autres que lui : Bill avait la main sur le commerce de la guerre en Afrique, Paul assurait la formation des avocats pour les affaires de harcèlements et de fraudes électorales, Nikita avait su redonner ses lettres de noblesse à la corruption au sein de l’Organisation internationale du libéralisme affranchi et il y avait cette bonne vieille Emmanuelle, à la superbe reconversion, parvenue à mettre en place un trafic à l’échelle mondiale de poissons irradiés sans que cela ne figure sur l’étiquetage ; il y avait bien eu quelques contestations des mouvements écologistes mais Debby avait calmé le jeu en leur promettant des médicaments interdits à la vente.

Devant l’autel de ces nombreux succès, sa réussite à lui paraissait tout à coup sans saveur, le révélateur d’un manque de panache. Il se sentait gagne-petit comparé à tous ses amis dans la fleur de l’âge et désormais plus audacieux que lui pour souffler sur les braises de la faiblesse humaine. Il ressentait la frustration de n’avoir pas su manipuler les foules avec autant de persévérance qu’il aurait souhaité. Déçu de sa personne, de son parcours et de son steak au thon susceptible d’avoir été irradié par Emmanuelle, Comar Doval dérivait en regardant un portrait télévisé sur le nouvel héros du jour : un jeune Makélélé ayant sauvé le chihuahua de l’épouse du PDG d’une grande banque d’affaires internationale. Alors que celle-ci marchait dans la rue, les yeux rivés sur son téléphone à la recherche d’un chauffeur UBER avec lequel elle n’avait pas encore couché, sa pauvre Joint-Venture située au bout de la laisse s’était coincée la patte arrière dans le trou d’une bouche d’égout. Observant la scène depuis le trottoir d’en face, le jeune Makélélé avait bondi de son matelas, sa seule propriété, traversé la chaussée sans même prêter attention aux trottinettes électriques susceptibles de le renverser, et préserva ainsi Joint-Venture d’une amputation certaine de la patte arrière droite qu’aurait causée le violent coup de laisse prodigué par madame M. en l’absence de chauffeur disponible selon son seul critère de recherche…

À cette heure de l’après-midi, dans un quartier résidentiel de la capitale française, peu de personnes assistèrent à la scène. Heureusement, un coureur muni d’une caméra intégrée à son casque – conçue pour filmer la transpiration produite par le lobe de l’oreille à chaque minute – passait sur les lieux et put fournir une trace de l’événement. L’enregistrement fut aussitôt envoyé aux nombreuses chaînes d’information et le sauvetage de Joint-Venture fut relayé tout au long de la journée à l’échelle nationale. On apprit également de sources sûres que le jeune Makélélé, en situation irrégulière, serait reçu par les plus hautes instances de la République. Madame M., totalement sous le choc mais pleine de reconnaissance pour le sauveur de son chihuahua, aurait envoyé à la presse le communiqué suivant : « Je ne saurais vous dire à quel point je suis bouleversé par l’acte héroïque qui permet aujourd’hui à ma petite Joint-Venture de tenir debout sur ses quatre pattes. Et si je peux faire quoi que ce soit pour aider ou récompenser la bravoure de son auteur, en lui payant une formation pour devenir chauffeur particulier par exemple, sachez bien, mesdames et messieurs les journalistes, que je ne me déroberai pas à ce devoir de gratitude, trop souvent négligé dans notre société individualiste. »

Comar Doval avait suivi cette histoire avec le même désintérêt que les autres émissions qui défilaient sur ses écrans. Il refusait également de prêter main forte à Michaela, pourtant fourbue de travail avec la mise en place de la nouvelle application niquetonclone.com. Deux jours plus tard, alors qu’il n’était pas sorti de son bureau, sans personne à qui parler en dehors du livreur de poulets rôtis au laser nucléaire, un nouveau reportage fut consacré à « l’affaire Joint-Venture » et fit rejaillir l’espoir dans le cœur de notre homme… Les nouvelles du cabot semblaient excellentes et madame M. avait finalement décidé que, dorénavant, elle recruterait elle-même des chauffeurs privés. Le jeune Makélélé avait été reçu à l’Élysée par la Première dame qui régularisa sa situation en moins de 24 heures : il bénéficiait désormais de la nationalité française, d’une promesse d’embauche au service d’entretien de la mairie de Paris et d’un nouveau matelas. Quel accomplissement pour ce jeune homme titulaire d’un doctorat en orthodontie dans son pays d’origine ! Mais, surtout, le reportage évoquait la grogne des membres de l’opposition et des associations chargées de défendre les migrants. Cela faisait de nombreuses années que les images de tous ces camps rejetés aux frontières de la ville, de la décence et du vivant n’étaient plus montrées à la télévision. Il y avait bien encore quelques-uns pour évoquer le harcèlement, le tri, la violence dont été victimes ces occupants portés dans l’ombre mais, à vrai dire, cela n’intéressait plus personne. Plus personne sauf un : Comar Doval.

Paris, quatre anecdotes

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Le 18 octobre 1974, à 10h30, Georges Perec s’installait au tabac de la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement de Paris. Pendant trois jours consécutifs il a disséqué ce lieu, ses habitudes, ses mouvements, sa météo, les gestes de ses occupants, sa monotonie aussi, sans craindre « la lassitude des yeux. La lassitude des mots. » Dans ce texte intitulé Tentative d’épuisement d’un lieu parisien[1] – conçu comme une liste à la manière de Pérec – le quotidien parisien grouille à la fois comme dans n’importe quelle ville et pourtant comme nulle autre part : cette particularité qui fait de Paris un lieu unique, inimitable malgré les tentatives hasardeuses et qui font pourtant constater à l’oulipien qu’« en ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Étampes ou à Bourges, ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je n’ai d’ailleurs jamais été. »

Hier au soir, une personne anonyme – disons moi – roulait jusque chez un ami important afin de lui parler. C’est vrai que je n’étais pas invité, surtout pas attendu, qu’il était déjà tard (près de 23h, un monde !) et passablement éméché. Mais, après tout, l’ami en question avait énoncé, attendez, comment avait-il formulé cela ? ah oui, vouloir « élever notre relation ». Bien entendu cela signifiait maintenir sa porte close. L’anonyme roula dans l’autre sens en éprouvant sa déception, s’arrêta une heure encore chez une complice qui fêtait ses 40 ans dans un Barbès gentrifié mais comme il y avait de la vaisselle à terminer et un bébé à coucher, il ne s’éternisa pas. Revenu à la case départ, il se souvint que l’après-midi une précieuse acolyte avait été voir une adaptation de la pièce Bérénice au théâtre de l’Odéon et de cette réplique de Titus dans l’Acte V, scène 5 : « Et c’est moi seul aussi qui pouvait me détruire. Je pouvais vivre alors, et me laisser séduire. Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir, chercher ce qui un jour pouvait nous désunir. Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible, je n’examinais rien, j’espérais l’impossible. Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux, avant que d’en venir à ces cruels adieux. »[2]

Un autre soir, Violette Leduc marchait avec son amie Hermine (Denise dans la vraie vie) sur les quais de la Seine. Les jours précédents, Hermine avait poussé Violette à se rendre dans les boutiques chics de la place Vendôme afin d’acheter de luxueux vêtements : un lamé de chez Schiaparelli, des gants Hermès, un nouveau chapeau et des escarpins à la mode. Ensuite « la bâtarde » se rendit chez Antonio, le meilleur coiffeur de la capitale, et lorsqu’elle en ressortit tous les hommes se retournaient dans la rue, lui faisaient des avances crasses comme à la première des prostituées. Le soir venu donc, toujours dans la honte d’elle-même, Violette, interdite, se promenait avec son amie. Elles croisèrent une bande de garçons joyeux, festifs et menés par une seule fille qui, au moment de voir le visage de Violette dans la nuit, la sanctionna d’un : « moi, si j’avais cette tête-là, je me suiciderais. »[3]

Antoine Blondin écrivait : « Les sortilèges de Paris tiennent aux monuments et aux sites, mais également à cette impression, qui vous envahit soudain, au débouché d’une rue banale, que le système nerveux du monde passe par là. » Roland Landenbach, son éditeur, devait enfermer Antoine Blondin à double tour dans une chambre avec pour seuls objets de détournement du papier et un stylo. C’était la seule façon pour lui de s’assurer que l’auteur d’Un singe en hiver n’aille pas se livrer à ses passions éthyliques dans les estaminets d’un Saint-Germain-des-Prés non encore ravagés par les grandes enseignes qui ont justement annihilé le système nerveux évoqué par Blondin. Une fois le livre terminé, il pouvait retourner à ses occupations favorites dont certaines restent mémorables : la transformation de la rue de Seine en jardin potager, à l’aube d’une nuit « chargée », en plantant des légumes dans la terre d’un chantier, ou encore le petit-déjeuner pris dans la vitrine d’un antiquaire…

[1] PEREC Georges, « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », Cause commune, 1975. L’article a ensuite été édité sous forme de livre par Christian Bourgois en 1982.

[2] RACINE Jean, Bérénice, 1670.

[3] LEDUC Violette, La Bâtarde, 1964.

La littérature pour considérer

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Partout dans les grandes villes, nos regards sont appelés à ressentir quelque chose – un sentiment, une émotion voire l’absence de celle-ci, du dégoût chez certains d’entre nous – devant les sorts réservés à ceux que l’on désigne sous le terme générique de « migrants », sans vraiment comprendre la réalité que cette terminologie recouvre. Ces « sorts », au pluriel donc, ce sont des vies décomposées depuis l’obligation de fuir un pays, un chez soi, pour survivre, avec pour seul bagage le faible espoir de reconstruction souvent contrarié par la précarité des destins que nos pays, soi-disant civilisés, contribuent à fabriquer, incapables de mener l’indispensable réflexion sur la notion d’accueil autrement que sous le prisme de la pression électorale. Une inhospitalité de la part des pouvoirs publics mais bien plus encore de nos regards, justement, qui évitent, détournent, méprisent parfois, interrogent ou qui tentent la vaine compassion, sans savoir comment elle sera reçue.

Dans un livre au format mince mais à la réflexion dense, l’historienne de la littérature et essayiste Marielle Macé reprend ces questions pour confronter cette indécence de l’inertie devant des personnes venues reprendre possession de leur vie[1]. Évitant l’écueil contenu dans l’injonction d’un Stéphane Hessel appelant à l’indignation selon un choix d’expériences arbitraire[2], Marielle Macé choisit de convoquer la littérature comme un potentiel pour comprendre une douleur et basculer de la sidération vers la considération, plus propice à la réappropriation du vivant.

« Considérer en effet, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ; c’est le mot du « prendre en estime », du « faire cas de », mais aussi du jugement, du droit, de la pesée, du scrutin. C’est un mot de la perception et de la justice, de l’attention et du droit. Il désigne cette disposition où se conjuguent le regard (l’examen, par les yeux ou la pensée) et l’égard, le scrupule, l’accueil sérieux de ce que l’on doit faire effort pour garder sous les yeux… Devant des événements aussi violents que la « crise des migrants », il est plus commun, plus immédiat, de se laisser sidérer que de considérer. »

Attentive aux migrants qui s’étaient « installés » pendant quelques mois sur le quai d’Austerlitz à Paris en 2015, sous une discothèque (le Wanderlust), à deux pas de la Cité de la mode et du design et face au siège de Natixis, avant d’être sauvagement évacués par les forces de l’ordre, l’auteure énumère un certain nombre de situations semblables où des individus se trouvent « rejetés aux bords » des marges de la ville, de l’habitable, du langage, de notre attention et, finalement, de leur propre existence. À grand renfort de références littéraires, très (trop ?) nombreuses pour un texte aussi court, Marielle Macé invoque la littérature pour qu’elle s’engage à faire dire ces vies, à leur donner la parole.

« Il ne s’agit pas d’exalter des situations de dénuement, encore moins de s’y résigner – et la porte est étroite, car il faut dire qu’il y a parfois, en ces matières, beaucoup de complaisance, quelque chose comme un tourisme humanitaire des artistes (et moi ?) qui jouent à leurs heures aux exilés, et une étrange ou même louche collusion entre ces enjeux et le fait même de l’art aujourd’hui ; or il faudrait garder en soi tant de peur, de peur de parler, en parlant de tout cela… Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s’impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu’elles sont et par exemple du monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement.  »

Ce passage, qui figure dans les deux dernières pages du livre, répond partiellement à un reproche qui pourrait être adressé à Marielle Macé quant à la sincérité de sa démarche et la bien-pensance dont on peut la soupçonner. Ainsi s’interroge-t-elle également par ce « et moi ? » sur le risque de complaisance inhérente à son entreprise littéraire. Mais en lisant attentivement l’essai qu’elle propose, sans une thèse clairement définie mais une réflexion sculptée par des lectures et l’observation in vivo de ses sujets – là encore le pluriel est de mise – elle parvient à son objectif de formuler les « dires » de ces vies dont nous ne pouvons sans cesse nous détourner, à employer le domaine qui est le sien, la littérature, comme un gage de considération pour ces individus reclus dans le double exil auquel l’indifférence de nos comportements les condamne.

[1] MACÉ Marielle, Sidérer, considérer, éd. Verdier, 2017.

[2] HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, éd. Indigène, 2010.

 

La mort de Gérard Genette, la fin d’une allure

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Curieuse façon de reprendre ce blog après quelques semaines de repos en se livrant au délicat exercice de l’éloge funèbre. Pourtant, quand on songe à celui qui nous y invite, celui qui laisse derrière lui une œuvre à la fois exploratrice, pointue et aussi pleine d’humour, on retrouve tout le réconfort que l’on peut puiser dans ses livres, un amour de la langue au service d’un verbe, celui de comprendre le monde qui nous entoure. Critique littéraire et théoricien de la littérature, Gérard Genette est décédé le 11 mai dernier à l’âge de 87 ans, presque silencieusement dans le boucan général des maux de notre époque et après des années passées à apprivoiser le temps et l’espace ; lui qui gardait une mémoire précise des lieux auxquels il faisait référence tandis que les dates lui échappaient totalement – pas si étonnant pour quelqu’un qui avait d’abord envisagé le métier de géographe, puis de cinéaste, avant de devenir homme de lettres.

Il n’est pas simple de catégoriser cet auteur et l’abondante production littéraire qui fut la sienne : entre théoricien de la littérature, critique mais aussi poète, son œuvre est à la fois atypique et inclassable. Normalien, agrégé de lettres, il débuta sa carrière à l’École des hautes études grâce au soutien de Roland Barthes qui encouragea sa nomination. Il acquit rapidement une reconnaissance académique pour ses analyses structuralistes sur les mécanismes internes du récit et de son discours – narratologie – notamment développées dans Figures (1972 – 2002) et son concept de « transtextualité », c’est-à-dire les relations secrètes ou révélées d’un texte avec un autre, sa transcendance[1]. Des travaux qui ont fait de lui un chef de file de la « nouvelle critique » amorcée dans les années 1960 et dont Roland Barthes avait été, encore une fois, l’instigateur.

Tout cela paraît bien sérieux et ne reflète pas deux autres aspects de Gérard Genette : sa tendresse et son humour. Observateur attentif de la langue et de ses représentations, Genette poursuivit une tradition qui remonte à Montaigne, en passant par Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) et, plus récemment, à Perec (Je me souviens). Un héritage ou une lignée dont l’attachement à la langue est le dénominateur commun, ce patrimoine qu’il a su valoriser aussi bien dans les sphères académiques que parmi le commun des lecteurs. Et c’est là que réside toute la force de son œuvre, acerbe et puissante, capable de nous emmener dans les nombreuses potentialités du mot, évoluant, versatile et évocateur mais incontournable pour saisir une époque.

Cette générosité est notamment au cœur de la série amorcée en 2006 avec Bardadrac, suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016), dans laquelle Genette a inventé une forme littéraire inédite où l’autobiographie participe au travail plus théorique qu’il a toujours mené. Ainsi parvenait-il à ressusciter des mots en proie à la déshérence (« Béguin », « Cogitum » ou « Tradéridéra ») comme un rempart contre les tics de langage et de prononciation aussi insensés que stupides mais qui sont désormais légion. L’entrée « Médialecte » – mot chimère qui renvoie directement au cynisme dont Flaubert usait déjà dans son dictionnaire – est à ce sujet édifiante de bon sens et sert de fil rouge à l’ensemble de la série : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il (le médialecte) devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[2]

Lire Genette c’est apprendre l’esprit critique, c’est voyager dans la sphère des mots et croire, un instant, qu’ils sont un précieux rempart contre la barbarie. Les mots raccourcis, incompris, malmenés et qui deviennent aujourd’hui le modus vivendi de nos échanges constituaient une cible privilégiée des livres de Genette. Il était en cela un observateur généreux de ce monde, attentif à ses égards et à ses errances, ce que le premier imbécile venu considèrerait comme un roi perché en haut de sa tour d’ivoire et ignorant tout ce que la littérature a d’hospitalière, de généreuse, les désirs qu’elle crée et les renoncements qu’elle dissipe. Dans Épilogue, il écrivait : « Je ne savais trop ce qu’on pouvait entendre par le mot « avenir ». J’en dois à Talleyrand une définition prudente, quoique cynique, dont je vais désormais me contenter : « c’est la semaine prochaine » ; au-delà, c’est l’inconnu. » Gérard Genette parti, c’est d’une certaine façon une allure donnée à la littérature qui se trouve aujourd’hui face à cet inconnu.

[1] Théorie développée dans Palimpsestes – La littérature au second degré (1982).

[2] Bardadrac. L’ensemble de l’œuvre est édité aux éditions du Seuil où l’auteur dirigeait la collection « Poétique ».