lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Gardien de but en errance

Handkelundioumardi

Une façon de s’intéresser au football, quand on est totalement étranger au ballon rond et que l’on n’a pas la moindre appétence pour une bière chaude dans un gobelet en plastique assis devant un écran plat, c’est de lire Peter Handke. Certes, l’ambiance réunit moins de supporters, les sommes en jeux sont dérisoires et l’expérience vécue moins hystérique. Quoique… Personnage en totale rupture dans L’angoisse du gardien de but au moment du penalty[1], Joseph Bloch convoque sous la plume de l’auteur autrichien les troubles de l’égarement engendrés par l’échec – ou la défaite.

Monteur de profession et ancien gardien de but, Bloch se rendait comme chaque jour à son travail lorsqu’il lu sur le visage des autres ouvriers son licenciement à venir. Sans chercher plus loin à vérifier son intuition, il abandonne sa routine pour amorcer une errance qui l’emmène dans les stands du marché, une chambre d’hôtel minable où il fait déjà figure de suspect et, surtout, le cinéma qu’il fréquente de façon compulsive. Une déroute prolongée un soir en suivant la caissière du cinéma qui l’invite à passer la nuit chez elle. Dans l’incertitude et la précipitation de ces réveils entre deux individus qui ne se connaissent pas, les questions et les maladresses s’enchaînent, faisant basculer Bloch vers le nouveau stade de sa folie : « Elle se leva et s’étendit sur le lit ; il s’assit près d’elle. Allait-il au travail aujourd’hui, demanda t-elle. Soudain il l’étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu’elle n’avait pas eu le temps de croire à une farce. »

L’errance accompagne la fuite dans ce prétexte à une intrigue policière qui sert à Peter Handke de chantier pour explorer les thématiques futures de son œuvre. Une écriture mécanicienne à défaut d’être mécanique où les gestes sont saccadés, tranchés par mouvements pour mieux dépeindre un climat de tension dans la plus stricte économie des dialogues : « La serveuse passa derrière le comptoir. Bloch posa les mains sur la table. La serveuse se baissa et déboucha la bouteille. Bloch repoussa le cendrier. La serveuse prit au passage un dessous de bière sur une autre table. Bloch recula avec la chaise. La serveuse ôta le verre de la bouteille sur laquelle elle l’avait retourné, posa le dessous de bière sur la table, mit le verre sur le dessous, vida la bouteille dans le verre, mit la bouteille sur la table et s’en alla. Voilà que ça recommençait ! Bloch ne savait plus que faire. »

Écrit dans un style très cinématographique, le livre fut adapté deux années après sa publication par Wim Wenders, marquant le début d’une longue collaboration avec Peter Handke dont les œuvres ont souvent été portées au cinéma par le réalisateur allemand. Les deux hommes partagent en effet le goût d’une réalité dessinée aux contours de l’angoisse, à partir de détails caractéristiques maniés par des personnages déclassés, sans cesse relégués un peu plus au bord du terrain. On découvre alors que la fatalité de Bloch vient d’une carrière de footballer qui l’emmena en tournée jusqu’en Amérique mais à laquelle il dut renoncer pour finalement devenir monteur dans une grande ville – Vienne sans doute. Les souvenirs d’une vie de faste se mélangent dans sa tête pendant les quatre jours que dure le récit qui invite le lecteur à cheminer sur l’errance meurtrière puis passive du personnage. Une errance faite de rencontres plus ternes les unes que les autres dans un égarement psychologique sous haute pression.

« Tout tranquille qu’il était, il n’était rien qu’une mascarade et une corvée ; si flagrant et si voyant dans cet état qu’il ne pouvait se rabattre sur aucune image comparable. Tel qu’il était là, il était quelque chose de lubrique, d’obscène, d’incongru, une véritable agression ; enterrer ! pensa Bloch, enfouir, écarter ! Il crut éprouver un contact désagréable avec lui-même, mais s’aperçut que c’était simplement sa conscience de lui-même qui était si forte qu’il la ressentait comme un toucher sur toute la surface de son corps ; […] il avait été arraché à la cohérence. »

Lauréat du prix Nobel de littérature 2019, Peter Handke n’a pas toujours joui du même droit de cité. Auteur controversé pour ses engagements en faveur de la Serbie et sa présence aux funérailles de Slobodan Milošević – qui lui valut notamment la censure de la Comédie Française en 2007 où devait se jouer les représentations de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question ainsi que le refus par la ville de Düsseldorf de lui remettre le prix Heinrich Heine qui devait normalement lui être décerné la même année – Peter Handke se révèle être un artiste à tous crins qui n’a finalement pas cherché à construire sa carrière sur autre chose que le capital de son œuvre. Une œuvre puissante, d’exploration et de tentatives audacieuses, dont L’angoisse du gardien de but au moment du penalty reste sans doute la meilleure porte d’entrée.

[1] HANDKE Peter, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Paris, éd. Gallimard, 1972. Le livre paru d’abord en allemand sous le titre : Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, en 1970.

Y a pas de souci au pilori

Chauvierlundioumardi

Il n’est pas étonnant que le court texte écrit pas l’anthropologue Éric Chauvier, intitulé La crise commence où finit le langage (2009)[1], ait fait l’objet d’une adaptation au théâtre tant l’expérience à partir de laquelle naît cette réflexion a des allures de mise en scène : dans un contexte de crise économique mondiale, un agent commercial démarche par téléphone l’auteur pour lui vendre une prestation censée favoriser une baisse de ses impôts. Agacé par cette intrusion dans sa vie privée, celui-ci raccroche précipitamment et commence à s’interroger sur sa réaction, mêlée d’une « exaspération sourde » et d’un sentiment de culpabilité quant à l’issue de ce dialogue : « à l’instar de tout ce qui vise à rendre acceptable la violence infligée, le modèle de la culpabilité constitue une stratégie de déni, de type judéo-chrétien, qui fait écran à des interprétations plus profondément ancrées dans la chair du langage. »

L’auteur d’anthropologie (2006) et de Contre Télérama (2011) recourt à nouveau dans ce texte à un épisode de la vie quotidienne pour le disséquer et en extraire quelques éléments d’analyse[2] ; la rupture à l’œuvre en termes de langage à l’épreuve de la crise économique. L’intrusion qu’il relate commence bien entendu par le « Bonjour monsieur Chauvier » : l’interlocutrice connaît son identité et empiète d’entrée de jeu sur le territoire personnel de la proie qu’elle convoite, restant anonyme quant à elle. L’auteur décrypte un choix des mots bien rôdé et une alternance des différents tons dans la manière de poser des questions afin de ne pas laisser le temps à la personne de pouvoir reprendre ses esprits et d’avoir la vigilance nécessaire pour analyser les forces à l’œuvre.

« Personne ne s’offusque en général de cet usage outrancier du langage. Ce ne serait qu’un jeu de dupe, une petite habitude un peu irritante à oublier très vite, une gêne passagère intégrée au décorum de l’époque. […] Il est difficile en effet d’admettre que les mots de l’agent commercial s’apparentent seulement à une technique de vente. C’est surtout leur dimension autodestructrice qui retient l’attention. Ils semblent attirer l’impatience, la gêne, l’échec et la disgrâce, sans pour autant relever apparemment d’une intention délibérée de l’agent invisible. »

Mais Éric Chauvier ne se trompe pas d’ennemi en renvoyant le chasseur et la proie dans leur plus simple rôle de pions sur un plus vaste échiquier, se découvrant « tous deux comme des êtres génériques, comme des spectres de l’espèce humaine. » L’un comme l’autre perdurent dans leur condition de victimes d’un système économique qui joue sur les peurs et brandit sans cesse le mirage de la misère sociale pour manipuler les foules. Ils se retrouvent tacitement à épuiser les mots de leur sens et à se soumettre aux formulations qui érigent en normes l’intimidation verbale. « Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. […] C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. »

Dix ans ont passé depuis l’écriture de ce texte pour lequel Éric Chauvier évoquait une crise dont il entrevoyait les effets récents, négligeant d’une certaine manière un phénomène plus ancien : l’intrusion des termes économiques dans le langage courant, avec des expressions telles que « le déficit de la pensée », « faire l’économie de », « la faillite des élites » ou encore la prolifération des instruments de mesure pour tous les gestes du quotidien. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de son propos, à cet édifice d’intimidation orchestré depuis les arcanes des lieux de pouvoir pour s’insinuer dans les existences par des mots dépouillés de leur sens et de leur valeur. Une rhétorique de la brutalité pour inquiéter, insuffler du pessimisme et ériger en norme incontestable un vécu tout juste supportable pour les êtres qui y sont subordonnés.

[1] CHAUVIER Éric, La crise commence où finit le langage, éd. Allia, 2009. Le texte avait été adapté et mis en scène au théâtre en 2013 par Olivier Balazuc.

[2] Voir notamment le récit autobiographique qui constitue le précédent volet à ce texte : CHAUVIER Éric, Que du bonheur, éd. Allia, 2009.

Mathilde au coin du feu

Ex-madameVerlainelundioumardi

Sans doute cela se serait-il moins vendu sous le nom de Mathilde Mauté de Fleurville (1853-1914). Et puis il y eut les titres qu’elle envisageait mais qui n’ont pas été retenus : Les mémoires d’une veuve et Femme de poète. Peu vendeur s’est dit François Porché (1877-1944) qui signe la préface en revendiquant le choix de « Ex-Madame Paul Verlaine – Mémoires de ma vie », publié en 1935 chez Flammarion[1]. « De sa vie », ce n’est pas tout à fait exact puisque l’auteure dresse surtout le tableau de sa relation avec le poète, depuis leur première rencontre, leurs fiançailles alors qu’elle n’avait que seize ans, passant par ce mariage qu’elle décrit comme « Un an de paradis, un an d’enfer », jusqu’à la séparation. Mémoires de la rancune ? Pas tout à fait non plus et dès le premier paragraphe elle s’en défend :

« Après la mort de Verlaine, qui fut mon premier mari, ses amis créèrent autour de lui une sorte de légende où je suis souvent représentée sous des couleurs peu flatteuses. On m’y dépeint comme une petite personne (presque une enfant) gâtée par ses parents et devenue pour le pauvre poète cruelle et sans pitié. Il paraît avoir été la victime, et moi, le bourreau. » Cette injustice, c’est principalement au livre d’Edmond Lepelletier qu’elle l’impute ainsi qu’aux Confessions de Verlaine qui mettent à mal l’honneur de sa famille et notamment de son père[2]. À l’âge de cinquante-quatre ans, Mathilde tente de rétablir une vérité qui est la sienne sur le cours des événements, au tri de ses souvenirs sans épaissir le trait.

« Child-Wife » n’avait que dix-neuf ans l’année où Verlaine s’enfuit avec Rimbaud et vingt-et-un lors de la séparation de corps et de biens. Pour elle, la saison en enfer commença avec l’arrivée à Paris, en septembre 1871, du jeune provincial des Ardennes à peine plus jeune qu’elle. À partir de ce moment, elle décrit la soulographie de son époux et les crises de violence qui l’accompagnent. Peut-être avait-il voulu l’avertir dès le départ de son penchant dans La Bonne Chanson (IV) dont elle reste l’héroïne : « … arrière / L’oubli qu’on cherche dans des breuvages exécrés ! » mais jamais elle ne fut préparée au visage défait par l’absinthe, à l’allumette incandescente jetée dans ses cheveux et à cette ultime crise où pour la première fois il s’en prit à leur fils Georges en l’arrachant des bras de sa mère pour le lancer contre le mur. Violences auxquelles chaque matin succédaient les larmes et la culpabilité : « Il a toujours été l’homme des repentirs périodiques : la moitié de sa vie s’est passée à faire le mal et l’autre à se repentir. »

Si Verlaine n’est pas totalement coupable aux yeux de son épouse, rien ne vient tempérer la colère de Mathilde à l’égard de Rimbaud. Aux antipodes de sa bourgeoisie, elle ne voit chez lui qu’un adolescent crasseux, tapageur et dénué de savoir-vivre, l’unique responsable du délabrement de son mariage. Entre les deux hommes, elle dit n’avoir appris la nature des relations que des années plus tard : « Dans Confessions, Verlaine m’accuse d’avoir été jalouse de Rimbaud. Je puis bien dire ici avec franchise que je n’ai jamais fait cet honneur à ce gamin dévoyé. Très loin de moi aussi la pensée de l’accuser d’un vice dont j’ignorais totalement l’existence ; Verlaine, il faut lui rendre cette justice, avait respecté, chez la très jeune femme que j’étais, l’innocence de la jeune fille qu’il avait épousée, et m’avait laissé ignorer beaucoup de choses laides, que je n’ai connues que plus tard. »

Mais si les chapitres qu’elle consacre à son mariage aussi bref que tumultueux ne manquent pas d’intérêt, Ex-Madame Paul Verlaine offre plus encore dans ce témoignage un aperçu de la vie littéraire de son époque dans un Paris aux flammes de la Commune et de ses barricades, via deux chapitres entièrement consacrés à ces événements. Alors que les obus éclatent de part et d’autres de la capitale, Verlaine envoie courageusement sa femme au petit matin chercher sa mère à l’autre bout de la ville craignant de se retrouver lui-même exposé aux massacres. Rentrée trois jours plus tard au domicile conjugal, miraculeusement en vie alors que Paris brûle sous leurs fenêtres, c’est ce même Edmond Lepelletier ami de Verlaine qui accueille la jeune femme par ces mots : « Faites-nous donc servir le café ici, au coin du feu ! »

Bourgeoise, naïve, de suffisante à condescendante, mais aussi amie de Louise Michel, férue de poésie, proche de Victor Hugo, Mathilde Mauté de Fleurville n’a pas profité de cette occasion pour écrire une œuvre mais pour restituer une version. Faire la part des choses entre son vécu et les légendes autour de ce passé. Peut-être parce qu’elle ne voulait pas dégrader l’image du père aux yeux de leur fils Georges, on est surpris des précautions qu’elle prend pour ne pas enfoncer l’homme dont elle a eu si peur dans ses accès de lâche brutalité. Seul Arthur Rimbaud fait l’objet de ses foudres et, là encore, sans trop d’acharnement. Des souvenirs pénibles sur lesquels elle revient comme pour se réhabiliter… sans même avoir vécu assez longtemps pour les voir publiés.

[1] Cette chronique a été conçue à partir de l’édition suivante : Ex-Madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, éd. Champ Vallon, Préface de Michaël Pakenham, 2014.

[2] LEPELLETIER Edmond, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, 1907. VERLAINE Paul, Mes Confessions, 1895.

 

À perte de passé et d’avenir

OhlesbeauxjoursLundioumardi

Pour certains le regard perçant. D’autres une pièce vue avec l’école. Un prix Nobel. Et puis il y a ceux qui se souviennent que bien qu’étant irlandais il s’imposait la discipline d’écrire en français « Parce qu’en français c’est plus facile d’écrire sans style. » Samuel Beckett (1906-1989), c’est l’auteur des énigmes qu’il ne faut pas vouloir éclaircir. S’il est difficile de trouver autour de soi une personne hermétique à En attendant Godot (1952), ses romans ou sa poésie sont parfois jugés plus difficiles d’accès. Un peu amer sans doute, Ionesco affirmait dans une émission « On n’ose pas l’attaquer comme on m’a attaqué mais vous remarquerez qu’il y a maintenant beaucoup de silence autour de lui. » Pour Lacan, Beckett était l’écrivain qui « avait sauvé l’honneur de la littérature ». Cioran trouvait « qu’il se tenait à l’écart ». Moi je lis Oh les beaux jours et c’est une lumière folle qui se dégage de cette tragédie de la naissance qui hante l’ensemble de son œuvre.

Trop souvent condamné à ses étiquettes (pessimiste, absurde, métaphysique) on néglige par ces mots la précision et l’épure de ses mises en scène, l’humour incontournable, sa façon d’épingler l’homme, de le faire et le défaire par la parole réduite à son plus strict appareil. Classique au sens de maître, sans répéter le passé mais s’en nourrir pour atteindre son essentiel : « déchirer le voile sous le langage ». Voilà peut-être un début pour amorcer l’homme dont il n’est pas question ici de retracer l’itinéraire. D’abord écrite en anglais entre 1960 et 1961 sous le titre Happy Days, la pièce Oh les beaux jours a été traduite par son auteur en 1962 et publiée aux Éditions de Minuit en février 1963. En français, elle a d’abord été jouée à la Biennale de Venise et au théâtre de l’Odéon à l’automne de la même année, dans une mise en scène de Roger Blin avec Madeleine Renaud (Winnie) et Jean-louis Barrault (Willie).

Scénographie sans décor, exigeant à l’excès, Oh les beaux jours est « presque un monologue sans l’être jamais tout à fait. » Dans un bout du monde déserté, Winnie s’enlise à mesure que ses pensées défilent au sein de son caisson, à l’agonie de Willie, son compagnon muet, et des objets qui les entourent. Un miroir, un pistolet, une brosse à dents, une lime à ongles pour ponctuer la parole du personnage qui s’interpelle ; Winnie figée dans son mamelon mais dont le moindre geste porte l’intensité d’une réplique à part entière. « Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver… à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, pour le sommeil, et plus rien à dire, plus rien à faire, que les jours passent, certains jours passent, sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. (Elle lève l’ombrelle). Voilà le danger. (Elle revient de face.) Dont il faut se garer. »

Deux corps englués sur scène, délabrés dans la dégradation annoncée dès l’origine et pourtant Winnie se veut positive dans sa cage en caressant les souvenirs et le sursis que chaque jour nouveau lui promet. Ainsi ne cesse-t-elle de répéter « ça que je trouve si merveilleux » comme la célébration permanente d’une existence qui la réjouit. « Autrefois… maintenant… comme c’est dur, pour l’esprit. (Un temps.) Avoir été toujours celle que je suis – et être si différente de celle que j’étais. (Un temps.) Je suis l’une, je dis l’une, puis l’autre. (Un temps.) Tantôt l’une, tantôt l’autre. (Un temps.) Il y a si peu qu’on puisse dire. (Un temps.) On dit tout. (Un temps.) Tout ce qu’on peut. (Un temps.) Et pas un mot vrai de nulle part. »

Et c’est peut-être l’incroyable de Samuel Beckett de savoir la misère humaine, ses crasses, les turpitudes de la vie dans un XXe siècle impardonnable mais que livre après livre il tente de surmonter. Amoureux de la beauté. La mélancolie de Winnie, tout le tracé de la vie sur son visage, la dramatisation de sa solitude, et pourtant continuer à se réjouir, à ne pas exagérer avec son sac dont chaque objet qu’il renferme occupe une place quasi mythique, avec « chaque mot de tous les jours sa vie éternelle » écrivait Bertrand Poirot-Delpech dans un article paru dans Le Monde le 31 octobre 1963. Dans les didascalies omniprésentes, l’auteur annonce l’acte premier baigné dans une « lumière aveuglante » et c’est finalement avec l’ensemble de la pièce et l’amplitude des vies humaines révélées qu’il nous éblouit toujours.

 

Tendre Hrabal

Hraballundioumardi

Sa vie s’est arrêtée entre le 5e étage et le rez-de-chaussée d’une clinique praguoise le 3 février 1997. L’écrivain Bohumil Hrabal avait rapproché une table contre la fenêtre pour s’y dresser et plonger ; un saut davantage qu’une chute pour cet auteur trop méconnu chez nous qui pourtant a incarné une littérature inédite en Bohême mais également parmi les romanciers du XXe siècle. La popularité demeure hasardeuse et connaît parfois des raisons que l’on ignore, ayant préféré les horizons aseptisés de Milan Kundera aux caves humides et aux effluves éthyliques de Hrabal.

Né à Brno (Tchécoslovaquie) le 28 mars 1914, il a passé les vingt-cinq premières années de sa vie chez un brasseur à Nymburk pour lequel son père exerçait le métier de comptable. Élève plutôt médiocre, il entama des études de droit à Prague, suspendues par la fermeture des universités tchèques imposée par le régime nazi dès 1939. Il obtint son diplôme de docteur en droit en 1946 mais n’a jamais occupé la fonction de juriste. L’enseignement qu’il mit à profit c’est celui des discussions de comptoir qui le bercèrent tout au long de sa jeunesse, sous la tutelle de son oncle Pépine – authentique conteur de bistrot. Mais comme il fallait bien manger, Hrabal se fit tour à tour clerc de notaire, cheminot, commercial pour des articles de droguerie, feux d’artifice et de Bengale, emballeur de vieux papiers, etc.

En 1963, à près de 50 ans, son premier recueil de nouvelles fut publié sous le titre Perlička na dně (Les petites perles au fond de l’eau). Pouvait-on parler du début de la « carrière d’un écrivain » dans un pays où la loi réprimait ceux qui n’avaient pas d’emploi, considérés comme des parasites sociaux ? Sa situation restait précaire et les années suivantes ne manquèrent pas de creuser la misère. En 1968, les Soviétiques envahirent la Tchécoslovaquie et interdirent la publication de ses livres – sanction à laquelle s’ajoutait une condamnation pour pornographie. Muselé, Bohumil Hrabal s’est attaqué à l’écriture de ses plus grands livres parmi lesquels on peut citer : Une trop bruyante solitude (1976), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971) ou encore Tendre barbare (1973). Clandestinement, ses manuscrits circulaient en samizdat et il fallut attendre les années 1980 pour les voir édités à nouveau légalement. S’il a beaucoup écrit – et malgré l’effort de traduction en France des éditions Robert Laffont – son œuvre reste globalement peu accessible à l’étranger. Même ce qui a été traduit reste épuisé et non-réédité.

Une trop bruyante solitude[1], « Majestueux cri de révolte lancé à l’assaut des sociétés totalitaires », comme l’indique la 4e de couverture, aborde également le monde perdu de Hrabal qu’il déplore à travers le parcours de Hanta, antihéros œuvrant dans une usine de vieux papiers destinés au recyclage et qui voit la modernité détruire tout ce à quoi il restait attaché. Ressuscitant les ouvrages condamnés au pilon, du Talmud à Schopenhauer en passant par Camus – « parce qu’un livre renvoie toujours ailleurs hors de lui-même » – Hanta voit revivre ses souvenirs depuis les 35 années qu’il campe dans sa presse à tasser du papier. « J’avais déjà trouvé en moi la force de fixer froidement le malheur, d’étouffer mes émotions, je commençais alors à comprendre la beauté qu’il y a à détruire. »

Bohumil Hrabal fit le choix d’un ultime et radical plongeon. C’est aussi le sort qu’il assigna à son héros. À la fuite du même destin que les vieux papiers broyés dans sa presse au fond d’une cave parce qu’il était « Fini le bon temps des vieux presseurs comme moi, tous instruits malgré eux ! C’était une autre façon de penser … Même si l’on donnait, en prime, à ces ouvriers un exemplaire de tous les chargements, c’était ma fin à moi, la fin de mes amis, de nos bibliothèques entières de livres sauvés dans les dépôts avec l’espoir fou d’y trouver la possibilité d’un changement qualitatif. »

[1] HRABAL Bohumil, Une trop bruyante solitude, trad. par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, Paris, éd. Robert Laffont – pavillons poche, 2007.

Querelle au piquet de grève

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« Roberval est une petite flaque sale de bungalows et d’unités commerciales de deux étages qui ronge une portion de rivage du lac Saint-Jean. Toutes les nuits, on peut y entendre japper les chiens errants qui se prennent pour des chacals. […] Puis le mercure retombe, le froid revient à la charge et les chiens sauvages sont forcés de se trouver une tanière, un misérable trou dans lequel dormir jusqu’au printemps. Les plus faibles, les bêtes malades ou les chiots mal portants sont retrouvés morts, leurs carcasses jonchant les déchets imbibés de neige fondue, trempant dans les flots brouillés de ruisseaux temporaires qui surgissent pour s’écouler jusqu’au lac, emportant emballages de gâteaux boueux, verres en carton défaits, clous rouillés, essence visqueuse aux reflets arc-en-ciel. Les rues de la ville se vident de leurs cochonneries en autant de canaux crasseux gravés dans la vertèbre de bitume du boulevard Marcotte. »[1]

On l’imagine aisément la désolation qui entoure la scierie de Roberval et le sinistre de ses alentours, le long du lac Saint-Jean au Québec. On l’imagine un peu comme on traverse certains paysages du Nord-Est de la France, entre usines abandonnées et zones commerciales à crever. Là survivent des personnes également abandonnées ; à leur misère, leur hiérarchie, à la violence des rapports de force et aux éternelles impasses devant lesquelles ces avenirs semblent condamnés. Mais quand l’impasse devient colère, c’est la grève qui éclate et le piquet va durer un an dans l’enceinte de la scierie plantée par Kevin Lambert, jeune auteur canadien de 27 ans qui écrit dans Querelle une « fiction syndicale » à l’esthétique rare et inattendue.

Inattendue parce qu’au milieu du conflit social, du désespoir et de la fatalité, évolue ledit Querelle, jeune employé venu de Montréal qui fait tourner les têtes autant que les fesses dans cette bourgade sinistrée. Toutes les fesses des minets du coin qu’il encule chaque fois que résonne l’application Grindr sur son portable parce qu’une proie manifeste son manque de lui. Pas d’un simple coup de verge. Celle de Querelle plus particulièrement, à laquelle tous ces jeunes éphèbes voudraient appartenir pour en devenir l’unique réceptacle. « Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer, il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leur chapelet ou nos patronnes leurs colliers de perles. […] Querelle ne se distingue pas par son intelligence, mais dans ses coups de bassin scintille une autre forme de génie. »

Et c’est en effet le talent de Kevin Lambert d’avoir mis en valeur la complexité de ce personnage sans attache, distant de lui-même mais généreux dans chacun de ses gestes. Avec ses partenaires bien sûr mais aussi dans les relations qu’il noue avec ses collègues syndiqués. À l’usine comme au lit, la virilité de Querelle est traquée, on attend au détour le moment de relâchement de cet être afin de se l’approprier ou de le condamner. Lui reste fixe, ancré dans sa beauté et le mur de sa personnalité que seule Jézabel, elle aussi ouvrière à l’usine, parvient partiellement à dépasser. Mais déjà le ton monte, la colère devient plus forte et l’oppression plus menaçante. Un suicide, une baston et quelques morts collatéraux signeront la fin de l’histoire de la fiction syndicale. Une rupture comme une autre pour que le sinistre puisse reprendre ses droits à Roberval comme partout ailleurs.

« Puis quelque chose change dans l’alignement des planètes. Un nuage passe sur la lune, qui réapparaît plus brillante, les constellations se dessinent d’elles-mêmes dans les cieux et une brise rafraîchissante se met à couler des montagnes pour assécher les peaux suantes, salies par la terre, les larmes, les éraflures et le sang qui perle. Un silence de froissement de feuilles et de stridulations de criquets enveloppe l’immobilité des quelques syndiqués et forestiers qui sont encore sur le terrain de baseball. Les corps abîmés se reposent, mais le calme est bientôt trahi par un hurlement profond, une plainte d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant, puis qui s’enfle en un rire prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal et anti-humain, un glapissement moitié horreur, moitié triomphe, affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation. »

Roman en plein cœur de la modernité, Querelle s’écrit dans la langue du débordement. Celui des désirs hétérogènes : virtuels, assouvis, consommés, crachés, en cage parfois. Dans ces sous-sols où « espèrent ardemment souffrir l’agonie des maladies incurables qu’on s’injecte bareback, des éjaculations bien chaudes qui agissent comme des vaccins contre ce monde auquel ils ont déclaré une guerre sans trêve. » Mais les débordements ce sont aussi les ouvriers déclassés emprisonnés dans une organisation sociale plus brutale et plus vicieuse que leur révolte. À eux Kevin Lambert ne rend pas hommage, ne convoque aucune morale, laissant son écriture le guider vers une photographie du réel inédite, sans complaisance, et sans aucun doute incontournable à lire pour comprendre cet ordre qui inlassablement structure la barbarie de ces quotidiens étranglés.

[1] LAMBERT Kevin, Querelle (fiction syndicale), éd. Le Nouvel Attila, 2019.

Quinquennal sans le plan

lundioumardicinqans

Cinq ans m’annonce aujourd’hui WordPress. Cinq années de Lundioumardi et une sixième qui commence sans avoir vu filer les textes passés. À la louche, en comptant les absences et les rediffusions, je dirais autour de 225 chroniques. Il n’y avait aucun objectif sérieux à tout cela, juste essayer de garder en mémoire des lectures en écrivant sur elles. Un échec complet je dois avouer parce que je reste toujours incapable de parler de tel ou tel livre plusieurs mois après l’avoir lu. Bien sûr je sais à quel point il fallait que la censure se lève sur le livre de Bernard Noël. Bien sûr je garde en mémoire les critiques que j’ai pu adresser à Shoshana Rappaport en les regrettant ensuite partiellement. Enfin je sais l’indispensable générosité de tous ces auteurs recensés chaque semaine en interrogeant le voile levé sur le monde autour d’eux. De nous. On ne rend jamais assez bien compte de cela et on reste là, déçu, devant sa modeste tentative en se promettant de faire mieux la prochaine fois.

Et puis ce sont cinq années en compagnie des lecteurs de moi lecteur. Tous ces messages de remerciements et de reproches construits ont de la façon la plus surprenante prolongé l’expérience du livre. Il a fallu relire tant vos observations m’ont fait douter, conforter aussi et donné le droit d’avoir tort seul sur mon rocher. Ce rocher que vous m’avez fait quitter parfois pour aller à votre rencontre : sur un banc de Kew Gardens, le marbre d’une église vénitienne, dans une salle de conférences d’un hôpital parisien, une librairie métro Saint-Paul ou plus récemment un atelier au cœur des monts d’Arrée. Au voyage promis par le récit s’offrait le voyage vers vous tout aussi déterminant.

Mais cinq années ce sont aussi des tendresses amères. Il a fallu dire au-revoir. Je ne vous oublie pas Fred Deux, Antoine Emaz, Gérard Genette, Martine Gilson, Claire Mercier, Franck Venaille et les autres. Je pense à vous aujourd’hui, votre legs, et le mot flamboyance me vient à l’esprit de vos plumes toujours en vie dans les rayons de nos bibliothèques et les regards que vous avez su éclairer. On trouve dans les livres une source de consolation si intarissable qu’elle n’en rend que plus inconsolable la disparition de ceux qui en sont les artisans. Ici et ailleurs je continuerai à parler de vous.

Ce matin j’ai commencé à relire mes notes pour la chronique de la semaine qui devait être consacrée à Christiane Veschambre et son livre intitulé Les mots pauvres[1]. Remarquable livre. Une femme se réveille un jour de tous les autres en ayant perdu l’usage de la parole. Sans explication, elle doit se livrer à l’apprentissage du silence en conservant les mots sans issue vers l’extérieur de sa bouche. Elle comprend que : « Avant de parler, il faudrait recueillir dans l’obscurité des paumes refermées sur les yeux le goutte-à-goutte des mots pauvres, étrécis, des mots sans élan, peureux, le goutte-à-goutte des petits mots d’où s’absente toute grâce. » Je réfléchissais à cette phrase qui m’échappe et puis je suis allé nager 1,5 kilomètre en brasse coulée. Je suis rentré et toujours le sens de la phrase glissait entre mes doigts.

Perplexe j’ai ouvert la page de Lundioumardi quand j’ai découvert : cinq ans ! C’était un détour comme un autre pour ne pas me confronter à l’exercice du livre de Christiane Veschambre que je craignais de malmener. Et maintenant que j’arrive à la fin de ce Quinquennal sans le plan, cette phrase se révèle dans toute sa limpidité. Alors merci à tous ces auteurs qui ont su se dépouiller par le silence pour ne pas devenir des bavards. Merci à vous de continuer à les lire. Et merci à cette promesse de la littérature de nous garantir que sous ses toits rouillés toute une vie humaine ne sera jamais suffisante pour venir à bout de ce qu’elle a à nous offrir.

[1] VESCHAMBRE Christiane, Les mots pauvres, éd. Cheyne, 1996.

 

Les mots vivants

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Hermétiques également. Revêches. Fuyants. Inaccessibles. Hypocrites. Dispensables. Les mots que l’on désigne et qui nous disent. Aux autres. À soi. Qui nous précisent, nous consolent et nous blessent. Les mots à l’insouciance de notre usage après lesquels nous courons sans cesse. Sans avoir peur de les massacrer pour conclure que tout doit recommencer. Avec eux. Appartenant à eux. Vivre au pays ou à l’étranger des mots ? C’est un peu la question posée par Les Demeurées de Jeanne Benameur dont les deux personnages ont vécu sans mots, seules autour du feu à l’abri du verbe : « Rien n’est assez puissant pour faire aller le geste jusqu’à l’objet, l’esprit jusqu’à l’image. Le temps n’y fera rien. La mère et la fille, l’une dedans, l’autre dehors, sont des disjointes du monde. »[1]

Une mère et son enfant. Luce fille de La Varienne. Des « abruties », ont dit les villageois parce que la mère c’est l’idiote du village. Leur tandem se suffisait jusqu’à ce que l’école vienne menacer l’équilibre. Un matin de tous les autres, Luce a traversé le village et pénétré l’établissement. De loin La Varienne a suivi avant de se retrouver interdite devant le portail du déséquilibre qu’elle n’était pas autorisée à franchir. Derrière il y a l’apprentissage, les connaissances, la langue, les mots. Tout ce qu’elle n’a jamais eu. Tout ce qui risque de rendre Luce au monde qui n’est pas le sien. Et puis il y a Mademoiselle Solange, l’institutrice qui veut arracher l’enfant à son ignorance, qui « a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du monde, par les mots. »

C’est trop. De temps, de scrupule, de bienveillance, de charabia. Luce renonce à écrire son prénom sur le grand tableau noir et fuit la ferveur de son institutrice. Avec la fièvre pour riposte, la petite retrouve la paix mutique de sa mère. Anonyme. Juste ses gestes, son regard, son silence, triumvirat inconditionnel qui ne demande rien et qui dit tout. Pourquoi quelque chose de plus ? à demeure, elles sont invulnérables. « La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom. Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher. » À l’institutrice « il faudra toujours et des mots et des livres et nommer les choses ne la délivrera pas. » Elle en a pris conscience et évalue son existence qui perd son temps.

Tandis que son ancienne élève réapprend maintenant sans les mots, l’institutrice abandonne les journées, les visages, la parole et le sol. Elle sort parfois la nuit marcher dans la cour de l’école loin des regards mais déjà un autre enseignant a pris sa place. À l’exercice de la couture Luce découvre une sérénité nouvelle tout en gardant une oreille tendue vers le village qui évoque le cas de Mademoiselle Solange, nouvelle paria cachée sans voix sans mots. On pense à l’enfermer. Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’alphabet de l’enfant. « Les leçons de Mademoiselle Solange sont de drôles de pays restés dans sa tête. Les mots ont beau avoir été lancés de toutes ses forces jusqu’en haut des arbres. Les mots ont beau avoir été piétinés sur le chemin. Ils sont là. Ils ont fait leur nid dans sa tête. »

De flou à clair, le brouillard sur le canevas se désépaissit. Un abécédaire se dessine grâce auquel Luce parvient à reconstituer le mot S.O.L.A.N.G.E. sur un mouchoir afin de délivrer la nouvelle abrutie du village. Ignorant que son sursaut signerait le mot de la fin de l’autre. Via un texte court et puissant Jeanne Benameur donne une rare épaisseur à cette chose impalpable que sont les mots. Comment ils s’insinuent dans nos têtes et creusent nos perceptions. Les mots qui promettent mais aussi ceux qui condamnent, qui rejettent, dont on voudrait parfois savoir se passer parce qu’il « n’y a rien de plus sauvage, de plus libre, de plus irresponsable, de plus indomptable, que les mots. »[2]

[1] BENAMEUR Jeanne, Les Demeurées, éd. Denoël, 2000.

[2] WOOLF Virginia, « Les mots », Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, Trad. par Micha Venaille, éd. Les belles lettres, 2017.

Un oxymore dans le tourment

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Je ne le trouvais pas dans les rayons classés et il a fallu demander à la libraire si elle l’avait rangé ailleurs. Non il doit être là. C’est un livre que je suis. Caché derrière Les trois mousquetaires. Je ne sais pas pourquoi je lis rarement les livres conseillés ou offerts. Parfois ceux dont on me parle. Comme lorsque G. écrit : « Beau livre très sensible, touchant, dont le titre est une (sa) définition de l’écriture. » Un titre oxymore, Le Bonheur des tristes, dont je n’arrive toujours pas à décider s’il me plaît ou non. Peut-être parce qu’il me désarçonne comme la photo de son auteur en couverture, Luc Dietrich (1913-1944), les yeux fermés au tumulte la mèche au vent[1].

Paru en 1935, le livre est dédié à Lanza del Vasto à qui Dietrich écrit : « À mon ami Lanza del Vasto qui, témoin de toutes mes hésitations et de mes craintes, m’a donné son temps, sa science, pour tirer de moi ce livre et qui y travailla avec une ardeur tout égale à la mienne. »[2] Comme le rappelle Frédéric Richaud qui signe la préface, cette collaboration a atteint un niveau singulier dont del Vasto s’est lui-même expliqué : « Il n’y a pas un seul mot qui n’ait passé par sa bouche et puis par la mienne. Comme je l’ai raconté dans L’histoire d’une amitié, je le laissais parler d’abondance, parfois des heures de suite. Puis, après un quart d’heure de silence, je luis dictais un carré de texte – si c’était une poésie – ou bien dix pages de récit. Dans le manuscrit du Bonheur des tristes il y a des chapitres entiers de ma main composés de mémoire tandis que Luc était à Paris. Mais cela ne change rien, puisque ces pages, il les reconnaissait comme siennes au retour. »[3]

Dans ce premier roman autobiographique écrit en trois mois à l’âge de 22 ans, Luc Dietrich revient sur son enfance sans père, aux côtés d’une mère droguée et adorée, souvent contrainte de s’éloigner de son fils pour survivre ou se soigner. Il l’aime. Jusqu’au bout il la relèvera. « C’est à cette époque, que j’entendis la chanson qui m’a fait pleurer. C’était l’histoire d’une mère qui avait trop bu et roulé dans la boue et son fils l’aidait à se relever tandis que tout le monde se moquait d’eux. » Son enfance déménage entre la misère, l’asile pour adolescents, la ruralité impitoyable et les rares moments passés avec sa mère à Paris, dans le Pas-de-Calais ou en Auvergne. À cette école il apprend le mouvement, la violence, la colère, la méfiance à l’égard des autres, la solitude surtout. « Ils étaient tous là : les forts, les moins forts, les méchants, les gentils : un soupir continu couvrait leurs vies couchées. » C’est aussi là qu’il développe sa passion pour les fleurs, son seul refuge doux comme « la main d’une mère. »

L’adolescence creuse un peu plus cette sensibilité déjà tourmentée et déjà il doit répondre aux contraintes de la vie matérielle. Travailler. Comme vacher ou dans un bureau de presse pour sélectionner des articles. C’est à ce moment qu’il découvre son appétit des corps redoutés. Les désillusions de l’amour aussi. Charlotte sa collègue disparaît mais Gisèle la prostituée le console. Un maigre réconfort quand sa mère meurt de trop d’alcool et de fatigue. « Depuis ma naissance jusqu’à ma mort, ma mère m’avait conduit par la main à travers le monde, et ses pas traçaient ma route et ses yeux étaient la lumière qui me guidait. Et maintenant la lampe était tombée et je restais sans route, sans direction, sans futur. »

Un peu plus triste que tout à l’heure, le personnage poursuit. Ses mouvements, ses lectures, ses apprentissages. « Que deviendrai-je ? » se demande-t-il à toujours tomber dans le vide. Écrivain bien sûr. Une vocation confirmée par ce livre auquel succéda L’Apprentissage de la ville dans lequel il relate son expérience de la drogue et des milieux de la prostitution, entre désirs et tourments. « De cette pourriture que j’aime, il sortira une œuvre solide et d’autant plus pure et saine qu’elle aura été nourrie de vase, de sable et de chair crevée. » De nouvelles errances s’ensuivent avant que Dietrich décide de rejoindre un ami médecin sur le front de Normandie auprès duquel, en blouse blanche, il réconforte les blessés et les mourants. Son travail de photographe se poursuit mais les pierres d’un bombardement le blessent à la jambe. Hémiplégique puis gangréné, il meurt en 1944, trois mois après le décès de son ami le poète René Daumal qu’il photographia le dernier, sur son lit de mort.

[1] DIETRICH Luc, Le Bonheur des tristes, éd. Le temps qu’il fait, 2016.

[2] Lanza del Vasto (1901-1981) était un philosophe italien militant de la paix. Poète, sculpteur et dessinateur, il est le fondateur des Communautés de l’Arche, répliques des ashrams de l’apôtre de la non-violence Gandhi dont il comptait parmi les disciples.

[3] DEL VASTO Lanza, Histoire d’une amitié, in Le Livre des rêves ou l’Injuste Grandeur, éd. du Rocher, 1993.

Silenzio jusqu’au 19… juillet août peu importe

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