lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Appeler à voter versus appeler à penser

Weillundioumardi

Dans un texte daté de 1940, intitulé Note sur la suppression générale des partis politiques et intégré par la suite aux Écrits de Londres[1], la philosophe Simone Weil (1909-1943) pointait du doigt une hystérie collective qui consiste à croire que les partis et leur fonctionnement sont le terreau indispensable à l’exercice démocratique. Une certitude qui, loin d’être remise en question, a trouvé une forme d’aboutissement au cours des cinq dernières années avec l’organisation des primaires aux élections – en France comme à l’étranger – pensées comme une forme de plénitude du principe démocratique. Pourtant, les exemples américain et français de ces primaires ont respectivement porté à l’investiture suprême des candidats soit haïs par le peuple qu’ils étaient appelés à représenter, soit assurés de la défaite de leur propre « camp ». Sans surprise, le tiercé gagnant du 1er tour de la présidentielle du 23 avril 2017 consacrait la victoire de candidats désignés sans passer par la case primaire (Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon).

Cette culture partisane, constitutive de l’exercice du pouvoir et de la démocratie, se révèle pour Simone Weil comme le redoutable obstacle aux principes de vérité, de justice et de bien. Elle énumère ainsi les trois critères inhérents à tout parti : « une machine à fabriquer de la passion collective », « une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres » et une ambition unique qui n’est autre que celle d’assurer leur propre croissance sans aucune limite. Elle observe via ce triptyque le retournement de la relation entre la fin et les moyens à partir d’organes « officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. »

À partir de cette démonstration, la philosophe détricote la supercherie des partis comme un mensonge sur la place publique, faisant de ces mécaniques les abjects directeurs de conscience, armés de toute leur propagande dans le seul but d’assurer leur survie : « Les partis parlent, il est vrai, d’éducation à l’égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s’agit d’un dressage pour préparer l’emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres. » Des structures ravageuses ayant le monopole d’une vérité qui n’est finalement que la leur mais assez culottées pour faire croire qu’elles œuvrent pour le bien de tous ; l’occasion pour Simone Weil de poser une réflexion sur le concept de vérité : « La vérité, ce sont les pensées qui surgissent dans l’esprit d’une créature pensante uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité. Le mensonge, l’erreur – mots synonymes – ce sont les pensées de ceux qui ne désirent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie. »

Dans cette attaque en règle, l’auteur fustige les partis politiques comme un « merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. […] Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux. » Elle voyait ainsi dans son époque l’attrait exercé par le prestige du pouvoir auquel s’ajouterait aujourd’hui la préservation des intérêts, République des copains et autre coterie du CAC 40, tous unis dans cette même hypocrisie qui n’a de démocratie que le nom. Une logique finalement implacable, nous rappelle Simone Weil, tant elle est confortable quand : « Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée. »

[1] WEIL Simone, Écrits de Londres, éd. Gallimard, 1957.

Le lecteur, cet animal affamé

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Drôle de zèbre que ce lecteur anonyme, universel, qui pourrait être vous, qui pourrait être moi et à la recherche duquel Pascal Quignard part afin de poser les jalons d’une réflexion au sujet de ce curieux face-à-face entre le lecteur et le livre. L’essai aurait été la forme « naturelle » pour ce court texte comme adressé à la lecture. Mais sur les traces d’écrivains comme Georges Bataille, Pierre Klossowski ou Maurice Blanchot, Pascal Quignard a livré dans Le lecteur (1976) une méditation fictive[1], une forme trouble, dans laquelle le narrateur s’interroge sur la disparition mystérieuse d’un personnage, le lecteur, qui semble filer entre les pages et les époques et qui n’est peut-être nul autre que vous, qui, à ce moment êtes en train de traverser le récit. Premier suspect désigné de cet enlèvement : la lecture en tant qu’activité.

Pascal Quignard est né en 1948 de parents professeurs de lettres classiques. Il passe une enfance difficile au Havre, traversant des périodes douloureuses et notamment d’anorexie. Adolescent, il poursuit ses études aux lycées du Havre et de Sèvres, avant d’entamer en 1966 des études de philosophie à la Faculté des lettres de Nanterre avec pour professeurs Emmanuel Levinas et Paul Ricoeur. En 1968, il abandonne son projet de thèse et quitte la fac pour se consacrer à la littérature et à la musique. Il écrit alors ses premiers textes tout en exerçant le métier de libraire bouquiniste et en s’adonnant à sa pratique de l’orgue et du violoncelle. En 1969, il publie au Mercure de France son premier livre, un essai consacré à Léopold von Sacher-Masoch intitulé L’Être du balbutiement. Cet ouvrage remarqué par Louis-René des Forêts lui ouvre les portes des éditions Gallimard qui lui proposent un poste de lecteur. Il y travaillera à différents postes pendant vingt-cinq ans, avant de démissionner de l’ensemble de ses fonctions pour se consacrer à l’écriture. Auteur d’essais sur la vie des grands artistes comme celle de Georges de la Tour, il est à l’origine de nombreux textes philosophiques parmi lesquels Le Sexe et l’effroi (1994) ou La Haine de la musique (1996). Également romancier, il se fait connaître du grand public avec Le Salon du Wurtemberg, Les Escaliers de Chambord et Tous les matins du monde (1991). Terrasse à Rome obtient le Grand Prix du roman de l’Académie française en 2000 et le prix Goncourt lui est attribué en 2002 pour Les Ombres errantes.

Le lecteur, qui est aussi son premier roman, a déjà tous les prémices du style de Pascal Quignard, ardu, fragmentaire et sans le moindre enrobement. Un « je », narrateur-témoin, raconte la disparition d’un « il », lecteur, pour en faire part à « vous » lecteur ; l’addition de ces trois pronoms personnels formant le « nous », à la fois être de chair, communauté de lecteurs et personnage fictif : « Alors il faut en convenir d’entrée de jeu. Dire à voix forte : “Je ne suis pas un vrai lecteur. Vous n’êtes pas un vrai lecteur. Le soupçon d’imposture que l’un comme l’autre nous avions aussitôt pressentie est fondé. Je suis un héros de roman. Vous êtes un héros de roman. La sensation de soi, nos âmes, la conscience de nos chairs, de nos vies, sont ses tropes et ses impostures. Elles sont des lectrices affamées de néant. […] »

Jamais vieille dame, la lecture demeure sous la plume de Pascal Quignard cette éternelle tentatrice qui appelle l’individu à venir s’évanouir dans ses bras, cette seule issue possible pour s’extraire du monde, s’en absenter ; tour à tour elle séduit, châtie et procède au « rapt des âmes ». Pascal Quignard observe alors le pouvoir destructeur de la lecture, parmi des lecteurs successivement dévoreurs et dévorés, totalement soumis à la langue d’un autre qui étend son emprise, au risque de finir par le faire disparaître. Mais l’instinct animal est plus fort, le lecteur entreprendrait le livre pour s’exclure du réel, le tromper, comme « une bête a faim » écrit l’auteur. Il est ce reclus qui assure la fusion ente le personnage livresque et l’être de chair, « Comme le rêve s’attache à transformer une émotion très manifeste en un contenu latent. La dure et attentive besogne d’un complot. Comme le lecteur s’attache à transformer un corps vivant dans la vie morte de son livre. » Correspondance âpre entre le langage et la fiction, scindée autour de la figure singulière du lecteur disparu, Pascal Quignard aborde ici les thèmes fondateurs de son œuvre, la solitude et le réel, le silence, le geste animal et bien entendu la relation entre l’écriture et la lecture, au gré de fragments qui résonnent comme le chant des sirènes, un appel à venir percer la croûte océanique pour explorer les profondeurs cachées derrière la couverture de n’importe quel livre.

[1] QUIGNARD Pascal, Le lecteur, éd. Gallimard, 1976.

Giovanni Papini : le farfadet iconoclaste

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L’histoire de tous et de Personne, voici le projet que l’auteur italien Giovanni Papini (1881-1956) tenta de relever en 1912 dans un court récit intitulé La Vita di Nessuno (La Vie de Personne)[1], dans le contexte d’une Mitteleuropa qui vit naître à cette époque tout une génération intellectuelle et artistique ayant soupé du « moderne », à la recherche d’une autre forme d’expression – dans les arts plastiques, en littérature, dans la mode, la musique ou encore l’architecture[2]. Ainsi Fernando Pessoa au Portugal, Virginia Woolf et James Joyce au Royaume-Uni, Marcel Proust en France, Arthur Schnitzler en Autriche, Italo Svevo et Giovanni Papini en Italie, entreprirent un renouvellement total de la forme littéraire.

Comme tous ces noms, Papini ne manqua pas de briller par sa complexité. Né dans une famille pauvre de Florence, se jugeant laid, il fut un enfant aussi affamé de lecture que turbulent. D’abord instituteur, il fut le fondateur de nombreuses revues parmi lesquelles on peut citer Leonardo, Lacerba ou encore Anima, par lesquelles il fit connaître ses positions nihilistes et anticléricales. Auteur incontournable de la culture futuriste, son autobiographie, intitulée Un homme fini (1913), tout comme sa poésie (Jours de fête, 1918 ; Pain et vin, 1926) furent la marque d’une philosophie à la fois visionnaire et tourmentée.

Dans le travail des éditions Allia, La Vie de Personne est précédé d’une lettre adressée par l’auteur à son ami Vannicola afin de lui signifier qu’en aucun cas il ne souhaitait lui dédier son texte : « Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » Ainsi Papini œuvrait autour des premiers paradoxes : ne rien lâcher à son lecteur tandis que s’ouvrait un texte écrit pour lui. Dans la même veine s’interrogea t-il sur l’histoire de la vie de quelqu’un qui, n’existant pas, devient l’histoire de tous. Le philosophe se questionnait, brodait également beaucoup comme un indispensable cheminement de sa pensée pour en arriver à formuler l’hypothèse qu’un être connaît trois naissances : « «  Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Évoluant sous le ciel des idées, Papini faisait évoluer dans ce texte son désir de trouver un homme universel, abstrait, que l’embryon incarnerait durant les neufs mois de sa vie intra-utérine et qui déjà poserait les fondations de sa personnalité dans une quête absolue de liberté : « « Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. À peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. »

Profondément cynique voire antipathique, Papini décrivait également le profond dégoût de la vie ressenti avant même d’en avoir entrevu la lumière. Le dégoût d’une mère qui ne le désirait pas, d’un père qui continuait à pénétrer ce corps désormais habité par un être bien décidé à ne pas céder du terrain et apprivoisé aux intentions les moins louables : « […] je me sentais déjà homme et méchant. Et en tant qu’homme, en tant que patron et conquérant, je commençai à suçer[3] le meilleur sang de celle qui m’avait accueilli sans rien soupçonner et qui tressaillait déjà d’amour à la pensée incertaine de ma présence. »

Un style volontairement provocateur chez ce maître de la dérision comme autant de reflets des chapelles qu’il a tour à tour soutenues tout au long de sa vie. Profondément ancré dans le terroir national et florentin, Papini ne cacha pas ses sympathies pour Mussolini – à qui fut dédicacé le premier volume de son Histoire de la littérature italienne – et le régime fasciste au début des années 1930. Homme de tous les paradoxes, il supposa une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et un de ses apôtres tout en se convertissant finalement au catholicisme en 1920, avant de publier Une histoire du Christ qui fut un grand un succès. Celui qui se présentait comme le « farfadet anti-académique » alla finalement trouver refuge à l’abbaye franciscaine de Verna après la chute du Duce. Des prises de position difficiles à soutenir et expliquant la relative confidentialité de son œuvre en France comme en Italie pendant plusieurs années mais suscitant, par exemple, l’admiration d’un auteur et bibliophile aussi pointu que Jorge Luis Borges.

[1] PAPINI Giovanni, La Vie de Personne, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2009.

[2] Pour un panorama plus complet de ce chaudron intellectuel que fut les premières années du XXe siècle, voir notamment : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

[3] La traductrice précise qu’il s’agit de l’orthographe conforme au texte de Papini.

À la recherche de l’adjectif perdu

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Comment dit-on déjà – la plupart du temps au sujet d’une personne – quand les qualités mises en avant relèguent au second plan d’autres bien plus étoffées ou d’une plus grande valeur ? Impossible de me souvenir de cet adjectif depuis le début du week-end dernier alors que je parcourais le dernier numéro de la revue littéraire Décapage[1]. La thématique inscrite en couverture était alléchante : « Que font les écrivains quand ils n’écrivent pas ? » ; le contenu du dossier répondant à cette question nettement moins. Était-ce la sélection des écrivains qui laissait à désirer ou le sujet en lui-même qui se révélaient sans saveur, mais le numéro commençait à me tomber des mains à la lecture du Mystère des garçons d’Arthur Dreyfus, décidé à photographier chacune de ses conquêtes …

Mais Décapage c’est comme la Revue des deux mondes (les notes de lecture de Pénélope en moins) : pour 15 euros on finit toujours par trouver une pépite et un point de vue sur la littérature en train de se faire. Prenons par exemple l’autoportrait « Bégaudeau par Bégaudeau ». Le romancier, essayiste, critique littéraire, auteur de théâtre et de bandes-dessinées (respirez !) revient non sans dérision sur certains aspects de sa biographie à mesure que ses livres sont sortis. Pour reprendre la troisième et dernière catégorie – la pire – des « connaissances courantes de l’homme ordinaire » établie par le collectif Grinburg en 1987 et qu’il cite dans ces pages, François Bégaudeau c’est pour moi « Le truc que je connais vaguement. Ou que je crois connaître alors que je connais vaguement. » ; comprendre : avoir vu le film Entre les murs (2008) mais jamais ouvert un de ses livres.

Un manque à combler quand on lit les différents commentaires qu’il laisse ici, notamment sur la lecture et l’écriture, avec leurs forces mais également leurs abîmes, citant à cette occasion les mots du poète et écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003) : « en littérature on perd toujours. » François Bégaudeau prolonge cette idée d’une note plus optimiste : « On perd devant le présent, et que dire du verdict des siècles. Du point de vue de la réception, on est perdant. Dès le livre publié, c’est perdu. Mais auparavant il s’est passé l’écriture, sa physique, sa pratique, la petite usine qui a fumé pendant six mois, six ans. De ce point de vue la littérature gagne toujours. » L’occasion aussi de défendre une certaine façon de faire de la critique : « En la matière mon commandement numéro 1 est la précision. Toute chose dite devra l’être sur la foi d’un fait matériel de l’œuvre, ou ne pas être dite. » Ou encore de souligner le maintien d’une condescendance bourgeoise dans le théâtre contemporain, « parfois jaloux de sa spécificité, et imbu de ses codes. Ce qui ne l’empêche pas de s’inquiéter de sa forclusion, des effets d’entre-soi. »

Une autre bonne raison de lire le numéro 56 de Décapage, ce sont les six nouvelles inédites illustrées qui viennent ponctuer le cahier, avec des plumes encore confidentielles comme celles de Fabien Clouette ou de Quentin Leclerc, aux côtés de plus connues. Ainsi Franz Bartelt, romancier à succès et nouvelliste hors-pair, publie ici un récit sur la solitude qui prend la forme d’un entretien[2]. Le personnage, dont les parents échangistes sont morts dans un accident de voiture au retour d’une partie fine, s’interroge ainsi sur sa solitude et le vivre-ensemble, non sans humour : « Cela dit, je n’ai jamais pu en vouloir à mon père et à ma mère d’avoir cherché à améliorer un peu l’ordinaire de leur vie de couple. Après tout, il n’y a pas différence entre un groupe d’échangistes et un groupe de prières. Tout ce qu’on veut, n’est-ce-pas, c’est faire quelque chose ensemble. »

On en arrive finalement à Franz Bartelt mais toujours l’adjectif recherché depuis plusieurs jours m’échappe, peut-être même n’existe t-il que dans mon cerveau ou uniquement ailleurs que chez celui-ci. Reste que celui de « pétillant » est le minimum à prendre en compte pour qualifier la lecture du bisannuel de Jean-Baptiste Gendarme et ses acolytes, avec également une correspondance des lecteurs truculente, la traditionnelle interview imaginaire et cent autres suggestions pour aller remplir les caisses d’une librairie, indépendante si possible.

[1] Décapage, hiver-printemps 2017, n° 56, éd. Flammarion.

[2] Nouvelle illustrée par Aurélie Garnier.

Lundioumardi déclare forfait !

Lundioumardi

C’est facile de baver sur TF1 qui n’a invité que cinq des onze candidats à l’élection présidentielle. Amusez-vous un jour à préparer des fiches sur toute cette clique et vous verrez le syndrome BFM TV commencer à vous guetter sournoisement : une somme d’idées confuses pour une redoutable apathie devant les images qui défilent. Les premiers symptômes se sont manifestés quand je me suis surpris à chercher dans chacune de mes lectures un ou deux traits de caractère qui auraient pu refléter tel ou tel candidat, reléguant à la seconde place le plaisir littéraire[1]. Débusquer Emmanuel Macron chez Guy de Maupassant, ou François Fillon chez Molière, en se retrouvant aujourd’hui à disserter sur TF1, c’était bien plus que ce blog ne pouvait supporter.

Alors imaginer six semaines supplémentaires à ce rythme, traquant Philippe Poutou chez Balzac, Nicolas Dupont-Aignan dans Tintin ou Nathalie Arthaud chez Choderlos de Laclos, c’était la garantie de me retrouver cet été à jouer les sardines sur une plage au Grau-du-Roi avec un livre de Guillaume Musso entre les mains pour « se détendre ». La littérature, la lecture et le plaisir doivent retrouver leur place. Sans doute aussi parce qu’ils constituent le meilleur rempart à la capitulation quand, d’aventure, la question se pose de savoir quelle valeur accordée à des inspirations qui puisent uniquement dans le flot vain des circonstances qui les dictent. On appelle cela « l’actualité » et, dépouillé de ce diktat, Lundioumardi ne manquera pas, dès la semaine prochaine, d’aller butiner vers d’autres dilemmes, d’autres misères aussi, mais avec une liberté retrouvée.

Clôturons ainsi notre série politique comme il se doit, grâce à de la littérature et le plus politique des romanciers, avec ce passage des Misérables (1862) dans lequel Jean Valjean, acculé par Javert, s’interroge sur les affres du passé qui le rattrapent, terré dans une société qui avait déjà minutieusement conçu ses institutions pour le reléguer au rôle de renégat ou à celui de forçat :

« Il y eut un moment où il considéra l’avenir. Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bâtie, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc. Sa vieille portière, la seule servante qu’il eût, ne lui monterait plus son café le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! Si encore il était jeune ! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-Mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux à deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer et y devenir ange ! »[2]

[1] Voir Lundioumardi depuis les six dernières semaines, à partir du 21 février 2017.

[2] HUGO Victor, Les Misérables, éd. La Pléiade, p. 246.

 

Jean-Luc Mélenchon et le masque doucereux du conformisme

MélenchonLundioumardi

Si on reconnaît le discours politique comme étant un genre littéraire, alors le candidat Jean-Luc Mélenchon apparaît sans aucun doute comme étant celui qui en fait aujourd’hui le meilleur usage. À l’occasion du premier débat qui réunissait hier tous nos poltrons, c’est encore lui qui amusait la galerie devant des journalistes incapables de fermer le clapet du Petit Nicolas préoccupé par les financements de la campagne occulte d’Emmanuel Du Roy Macron[1] ; le chantre du parti « insoumis » n’a pas manqué d’ironiser sur les difficultés d’accoucher un jour d’un débat au sein du Parti socialiste. Et c’est bien là que réside son talent, cette façon de faire mouche en quelques mots lapidaires, s’assurant d’apparaître en-dehors du lot : il y a eux, « tous pourris », et il y a moi, défenseur d’un néo-poujadisme comme unique remède aux ravages du capitalisme. Oui, mais …

Cette verve, cette stature de tribun, Jean-Luc Mélenchon l’emploie également et sans la moindre parcimonie pour faire oublier son opportunisme. Ayant picoré un peu dans toutes les chapelles des nombreux partis de gauche, fustigeant l’Union européenne, entretenant une certaine ambiguïté quant au réalisme soviétique mais défendant les expériences sud-américaines d’Evo Morales en Bolivie ou d’Hugo Chavez au Venezuela, il parvient toujours à séduire les uns en attisant la peur des autres.

Dans la littérature solaire et aride du Roman de Ferrare[2], écrit par l’auteur italien Giorgio Bassani (1916-2000) – plus précisément dans l’un des volets qui constitue le recueil Dans les murs, intitulé Les dernières années de Clelia Trotti – on retrouve certains traits du politique sans vergogne, toujours la main posée sur sa veste pour être prêt au moment de la retourner. L’histoire se passe à Ferrare durant l’automne 1946, lorsque la ville se réunit autour du cercueil de Clelia Trotti, institutrice révolutionnaire et socialiste, morte trois ans plus tôt en prison à l’âge de 60 ans. Dans cette ville, que le narrateur qualifie d’ « égout de province », survenait alors un cortège organisé par la municipalité communiste, orné de drapeaux rouges pour suivre le corbillard de la « martyre du socialisme Clelia Trotti ».

« Il y avait des socialistes, des communistes, des catholiques, des libéraux, des membres du Parti d’Action et des Républicains historiques : bref, au complet, l’ex-Directoire du dernier CNL clandestin, reconstitué pour l’occasion avec presque tous ses membres. » Et c’est le député et avocat Mauro Bottecchiari, le plus ancien compagnon de la lutte socialiste de Clelia Trotti qui jouait les orateurs pour l’occasion, redevenant le temps d’une cérémonie le chef reconnu et incontesté de l’antifascisme ferrarais, tentant de galvaniser l’assistance à grands coups de « Camarades ! » mais dont le narrateur interrogeait l’authenticité d’un vieux lutteur contraint à cette éternelle façon de dire les choses sans les dire, selon des allusions continuelles devenues une sorte de tic de langage; lui qui sans jamais prendre sa carte du parti fasciste aux heures les plus sombres avait mené à sa façon son œuvre de corruption, allant même jusqu’à faire partie du conseil d’administration de la Caisse Agricole.

À travers le personnage de Mauro Bottecchiari, qui « n’avait pas réussi à passer sans dommage, sans prostituer son âme et sa jeunesse droite et fière, sous la presse de ces décennies, de 1915 à 1939, qui avaient vu, à Ferrare comme partout en Italie, la dégénérescence progressive de toutes les valeurs », Giorgo Bassani dessinait les contours de ces politiques désagrégés par les circonstances qui, sous couvert d’un verbe haut et d’un appel à l’insoumission, finissent par se fondre parfaitement dans les rouages de la société, allant jusqu’à porter « fût-ce par jeu ou par coquetterie, le masque doucereux et cruel du troupeau conformiste. »

Une dialectique du pire pour convaincre, la promesse mensongère d’un avenir rendu aux citoyens, Jean-Luc Mélenchon contrarie sous son nom tout projet de caricature, étant lui-même l’artisan du candidat satirique et satirisé, dont la figure aurait pu se retrouver également sous la plume cynique de l’écrivain américain Marc Twain (1835-1910), dans un article paru dans le New York Evening le 9 juin 1879, qui écrivait alors : « Je me recommande comme quelqu’un de sûr – quelqu’un qui, partant sur les bases d’une complète dépravation, s’engage à rester monstrueux jusqu’au bout. »

[1] Pour les caricatures des candidats cités, voir Lundioumardi des semaines précédentes.

[2] BASSANI Giorgo, Le Roman de Ferrare, éd. Quarto Gallimard. Le volume contient les six livres constitutifs de l’œuvre de Giorgo Bassani : Dans les murs, Les Lunettes d’or, Le Jardin des Finzi-Contini, Derrière la porte, Le Héron et L’Odeur du foin.

 

Le Petit Benoît

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Un classique pour Macron, du théâtre pour Fillon et de la littérature étrangère pour Le Pen, cette semaine c’est au tour de Benoît Hamon de venir incarner un héros de la littérature, avec le registre jeunesse sous le coude pour revisiter cette cour de récréation qu’est le parti socialiste. Benoît Hamon et sa bande de copains, c’est finalement la reproduction des années plus tard des aventures du Petit Nicolas qui joue au foot et aux cow-boys avec Alceste, Rufus et Clotaire[1]. Bien des chamailleries conjuguent leurs journées mais, au soir du 29 janvier 2017, ils n’étaient pas mécontents d’avoir mis une bonne claque au méchant Eudes qui depuis ces cinq dernières années les menaçait d’un bourre-pif à coups de 49-3 pour imposer ses idées. Exit Manuel Valls, le Petit Benoît pouvait brandir haut et fier la tige épineuse de son « amie la rose ».

Depuis, on le voit au Havre escalader des grues, à la Porte de Versailles posant au côté de Fine – la vache star du Salon de l’agriculture – et, dimanche 12 mars, un avion l’emmenait en classe verte aux Antilles. Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire général du parti socialiste et authentique « Bouillon » dépassé par la turbulence de ses élèves, a beau tenter d’appeler au rassemblement et à l’apaisement, le Petit Benoît semble lui donner du fil à retordre avec ses velléités frontistes ; sans compter tous ces parents d’élèves qui menacent de foutre le camp dans le privé chez Emmanuel Du Roy Macron. Entre éducation nationale et instruction publique, le cours élémentaire façon PS peine à tirer son épingle du jeu.

Tout droit sorti de la grande section maternelle avec un stage d’observation en poche au gouvernement, le Petit Benoît est parvenu à se faire élire délégué de classe sur la base d’un programme en harmonie avec son temps, dans lequel il ne s’agit plus de préserver l’ouvrier à la mine ou l’industrie déclinante mais de réinventer la notion de travail autour du revenu universel et à l’unisson d’un monde robotisé. Seulement Clotaire en a eu un à noël de robot et il a promis que, s’il était élu président de la République, toute la classe pourrait jouer avec. Mais le Petit Benoît n’est pas dupe, il connaît les mesquineries de la vie politique et ses vicissitudes.

Depuis hier, il surfe sur la vague d’un nouvel écart de conduite de Geoffroy. Le fils à papa qui ne cesse de mentir et de se vanter, vient encore une fois de se faire épingler avec son baratin à tout le monde, vêtu de costumes à 48 000 euros payés par une émissaire, dont 35 500 euros en espèces. Pas de bol quand on lit dans la gazette de l’école la menace de fermeture qui pèse au-dessus du Tati boulevard Barbès. Ni une ni deux, entre deux papayes, le Petit Benoît s’est exprimé pendant sa classe de découverte guadeloupéenne : « Personne ne me fait des chèques pour me payer mes costumes. Mes costumes, je les achète moi-même et si possible pendant la période des soldes, cela me revient moins cher. » Ainsi le débat d’idées bat son plein tandis que, de leur côté, les rats envisagés la semaine dernière dans ce blog sont sans doute en train de broder nos uniformes…

[1] GOSCINNY René, Le Petit Nicolas, illustré par Jean-Jacques Sempé, 1960.

La rate au court-bouillon

Lundioumardibuzzati

L’œuvre de dédiabolisation n’ayant pas encore étendu son voile sur l’ensemble du territoire, c’est la candidate Le Pen et non je ne sais quel « Bleu Marine » qui sera l’objet aujourd’hui de la série amorcée il y a trois semaines dans ce blog sur le rapprochement entre les pantins en lice pour les élections présidentielles et certains héros de la littérature. Les idées ne manquaient pas pour se jouer du bulldozer à vapoteuse qui caracole en tête des sondages. Mais, à chaque tentative, un sentiment d’inachevé venait ternir l’ensemble, rattraper la caricature dans ce qu’elle peut avoir d’insuffisant et rappeler que, Marine ou pas Marine, c’est avant tout une mécanique qui agit, insidieuse et inquiétante.

Cette invasion, qui s’étend des hauteurs du FN jusqu’au fin fond des provinces françaises, n’est pas sans rappeler le drame qui s’est abattu sur la maison de campagne de la famille Corio (La Doganella) dans une nouvelle écrite par l’auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) intitulée Les Souris (1954). Dans ce court récit, le narrateur s’étonnait de ne pas être invité par ses amis, comme chaque été, à passer quelques temps dans le calme et la douceur d’un lieu abrité au milieu d’une forêt. Cherchant une explication à ce silence, il commençait alors à se remémorer les étés précédents et notamment celui où tout commença à décliner lorsque : « Une souris minuscule fila entre [ses] jambes, traversa la chambre et courut se cacher sous la commode. »

Les années se succédèrent mais à chaque retour dans la maison les rongeurs proliféraient, investissaient l’espace, dupant le père Corio d’abord indifférent mais de plus en plus muré dans le silence face à cette menace qui avait désormais pris le dessus sur lui et sa famille : « […] il a peur maintenant, lui aussi. Il prétend qu’il vaut mieux ne pas les provoquer, que ce serait pis encore. Il dit que cela ne servirait à rien d’ailleurs, qu’ils sont trop nombreux désormais… Il dit que la seule chose à faire serait de mettre le feu à la baraque… Et puis, et puis tu sais ce qu’il dit ? C’est peut-être idiot, mais il dit qu’il vaut mieux ne pas se mettre trop ouvertement contre eux… »

Auteur engagé et écrivain de talent, Dino Buzzati mettait en scène, dix ans après les expériences fascistes de la première moitié du XXe siècle, les rouages de l’Occupation ; une allégorie afin de ne pas sous-estimer l’insignifiance d’une menace appelée à grandir jusqu’à provoquer une fin tragique lorsqu’on se laisse happer par elle une fois devenue : « […] un grouillement forcené de formes noires se chevauchant frénétiquement. Et dans cet abominable tumulte une puissance, une vitalité infernale, que nul n’aurait pu stopper. Les rats ! » La fin était courue d’avance. On retrouva Éléna Corio affairée devant son chaudron à servir les nouveaux occupants avides de manger et faisant un geste désolé à un paysan qui tentait de s’approcher de la maison, lui disant : « Ne frappez pas, c’est trop tard. L’espoir pour nous est mort désormais. »

Tout cela n’est sans doute que de la littérature, une simple allégorie datant d’une époque marquée au fer rouge des chambres à gaz et de l’extermination. Avec ses petites paresses, la nôtre a tellement l’impression d’être à l’abri, planquée derrière son système de dératisation qu’est la démocratie moderne mais qui pourtant ne cesse de dérouler le tapis rouge à tous ces campagnols maquillés de douceur et aux discours toujours plus édulcorés pour tromper les apparences. Les sondages parlent, fabriquent l’opinion, espèrent peut-être retarder la catastrophe mais quelle importance finalement puisque, dans de trop nombreuses maisons, alors que leurs habitants se réchauffent au coin du feu, le mulot a déjà investi les combles…

François Tartuffillon

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L’imposture au service de l’ambition, l’exercice du pouvoir et la manipulation pour nourrir ses intérêts comme une déformation mentale mais aussi comme une drogue que tous les faux dévots convoitent parce que sans lui ils ne sont plus rien, telle est la figure de l’hypocrite par excellence que Molière mit en scène en 1669 dans son Tartuffe, pièce de théâtre en cinq actes censurée par le roi après la première représentation et dont certains ne réclamèrent pas moins que le bûcher pour son auteur. À première vue, la trame de l’histoire investit peu nos politiques actuels : les amours de Mariane et Valère sont menacées par le culte sans bornes que voue le bourgeois Orgon à un certain Tartuffe à qui il veut marier sa fille. Le héros, machiavélique et infâme, dont l’hypocrisie révolte les autres membres de la famille, entreprend alors de séduire Elmire, la femme de son hôte.

Ainsi, il en va dans la maison d’Orgon comme dans celle des Républicains : les portes claquent, les querelles sévissent et parfois les huissiers menacent. Orgon pensait sauver la mise avec un mariage, feu l’UMP l’a fait avec ses primaires. À la surprise générale, les militants ont dit bye-bye à Nicolas Sarkozy qui se présentait comme le messie national. Ils ont également laissé Alain Juppé se déchausser « droit dans ses bottes » dans la buanderie et ont finalement élu le pieux François Fillon, authentique gardien de la morale et défenseur des valeurs chrétiennes comme seul remède au redressement d’un pays menacé par la « guerre civile » selon ses propres termes.

Plus de trois siècles ont passé et il suffit d’ouvrir un journal ou d’allumer son poste de télévision pour constater à quel point la pièce n’a pas pris une ride. Après tout, un politique et un comédien ne font-ils pas le même métier : quand on joue la comédie, les interprétations diffèrent mais les rôles demeurent identiques. François Fillon a donc choisi de revisiter le personnage de Molière afin de ratisser plus large auprès de tous les Orgon de l’Hexagone, en se définissant comme « gaulliste et de surcroît chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. » La dévotion moderne consisterait donc à pomper de l’argent public, qui plus est sous le nom de sa femme, tout en réinventant la justification sacrificielle que les Français doivent faire sur l’autel de leur sécurité sociale ou en réduisant le nombre des infirmières… Faut-il rappeler la mise en garde de Cléante à son beau-frère Orgon totalement hypnotisé par son directeur de conscience :

« […] Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux que le dehors plâtré d’un zèle spécieux, que ces francs charlatans, que ces dévots de place, de qui la sacrilège et trompeuse grimace abuse impunément et se joue à leur gré de ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré, ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, font de dévotion métier et marchandise, et veulent acheter crédit et dignités à prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés, ces gens, dis-je, qu’on voit d’une ardeur non commune par le chemin du Ciel courir à leur fortune, qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, et prêchent la retraite au milieu de la cour, qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices, et pour perdre quelqu’un couvrent insolemment de l’intérêt du Ciel leur fier ressentiment, d’autant plus dangereux dans leur âpre colère, qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère, et que leur passion, dont on leur sait bon gré, veut nous assassiner avec un fer sacré. »[1]

Avec un certain acharnement, la démocratie propulse ainsi ces figures toujours plus nombreuses qui parviennent non seulement à vaincre mais aussi à convaincre chaque Orgon qui s’offre à elles, la joue tendue avec le bulletin de vote à la main. Et plus la supercherie brille par sa grossièreté, plus la victime semble vouloir s’enfoncer dans la manipulation qui la cerne, au nom de prétendues valeurs communes ou d’un avenir suffisamment peu précieux pour le confier à tous les Tartuffe qui veulent s’en emparer. Restent les autres, toujours plus désabusés, pour qui la pièce a davantage les allures d’une tragédie et qui, comme dans l’opéra de Ruggero Leoncavallo intitulé Pagliacci (« Paillasse »), se prennent à rêver de voir surgir sur la scène un Canio horrifié pour leur lancer : « La Commedia è finita ! »

[1] Pour des raisons de mise en page, la versification n’a malheureusement pas pu être respectée.

 

Emmanuel Du Roy Macron

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Lundioumardi ouvre aujourd’hui une série de textes qui va nous emmener quelques semaines autour d’un défi qui n’est pas des moindres : porter un intérêt aux candidats à l’élection présidentielle. On aurait pu imaginer une étude analytique des programmes défendus par chacun d’eux mais comme la plupart sont inexistants et que leurs idées finissent toutes par se ressembler, il a fallu nourrir un autre projet. Celui-ci s’est finalement imposé de lui-même et de la meilleure des façons qui soit, autour d’un dîner entre amis quand deux bouteilles de Sancerre plus loin nous avons commencé à comparer tous ces polichinelles en Une de nos journaux avec des héros de la littérature. Curieusement ou pas, cela générait des débats plus passionnés qu’une émission politique du service public, avec des propositions qui s’opposaient, se défendaient et parfois selon des évidences insoupçonnables.

Pour ouvrir le bal, qui de mieux placé que le plus représentatif de notre époque, avec ses jolies petites joues roses pour faire oublier son opportunisme, un esprit dévoré par l’ambition, totalement rompu à l’économie de marché et pur produit du capitalisme sauvage ! j’ai nommé Emmanuel Macron le banquier. Ni droite ni gauche, il n’est pas celui qui bouffe à tous les râteliers : il est le râtelier, celui qui porte le nom de libéralisme extrême. Résumons sa carrière brièvement : des études de philosophie auprès de Paul Ricœur, l’apprentissage du monde du travail au sein de la Banque Rothschild, son entrée au gouvernement en tant que ministre de l’Économie avec une loi éponyme imposée à coup de 49-3, un appel aux jeunes pour être titulaire de leur premier million à 30 ans et déjà plusieurs couvertures de Paris Match, bras dessus bras dessous avec Brigitte que certains nommeraient déjà la « femme licorne ».

Cet archétype de l’arriviste est la figure tutélaire de Bel-Ami, célèbre roman de Guy de Maupassant publié en 1885 dans le laboratoire d’une IIIe République à la découverte des nombreux rouages de la spéculation qui ne quitteront jamais plus son fonctionnement et son maintien. Ainsi Georges Duroy, jeune provincial âgé de 25 ans, monte à Paris où il parviendra à gravir les nombreux échelons de la société à coups de tromperies, d’ambition démesurée et de provocations, n’hésitant pas à extorquer sa première épouse, multipliant les amitiés stratégiques et brisant les carrières de ses adversaires pour sa seule réussite. Véritable crève la faim au début du récit, il parvient à se hisser au titre de baron Georges Du Roy que toute la coterie parisienne vient célébrer le jour de son mariage sur le parvis de la Madeleine quand lui se prend déjà à convoiter la députation.

« Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui. Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait. Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon. »

Du Roy pour notre royaliste en apnée, toujours plus en marche pour séduire Paul quand la veille il défendait Jacques. Il se dilate la rate avec Philippe de Villiers tellement ils s’aiment et prend la mesure de « l’humiliation » ressentie par la « Manif’ pour tous » car peu importe si cela contredit le reste quand des voix sont susceptibles d’être gagnées. Âgé de 38 ans, Emmanuel Du Roy Macron, qui se veut l’incarnation du renouvellement des générations en politique et le manager en chef des options nouvelles, perpétue une tradition arriviste qui repose sur deux éléments fondamentaux : la séduction et l’opportunisme ; les deux ayant pour seule vocation le maintien de la barbarie capitaliste chapeautée par son élite et que le plus normalement du monde le citoyen continue de hisser aux sommets.