lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Dans l’asile de Gaston Ferdière

artaudlundioumardi

« C’est chez vous, mon cher Robert Desnos, que j’ai connu le Dr Ferdière de Rodez en 1935 et je me souviens aussi que l’occulte est intervenu dans notre rencontre et que moi étant ici avant-hier 27 janvier 1943, vous vous êtes tous vus autour de moi, de la rue Marazine en 1935, ici, à Chezal-Benoît, le 27 janvier 1943. Et le ciel où vous vous retrouvez dans votre âme chrétienne et baptisée, avec l’âme de Jésus-Christ, était autour de nous. – Et en me réclamant pour me faire mettre à un régime d’homme et non de bête affamée, 5 ans et 4 mois dans les asiles d’aliénés français, le Dr Ferdière a accompli un geste chrétien. J’attends maintenant de lui qu’il me rende à ma famille qui n’est pas de la Terre mais du Ciel. Antonin Nalpas ».

Voici les quelques mots adressés par Antonin Artaud (1896-1948) à son ami Robert Desnos (1900-1945) le 29 janvier 1943, avant qu’il ne rejoigne l’asile psychiatrique de Rodez dirigé par Gaston Ferdière (1907-1990). On ne saurait balayer en quelques mots la nature de la maladie mentale développée par Artaud lorsque sa mère retrouva sa trace à l’hôpital psychiatrique départemental de Sotteville-lès-Rouen (décembre 1937), incapable de la reconnaître et affirmant être grec devenu Antoneo Arlanapulos[1]. S’ensuivent les années d’enfermement dans des structures pour aliénés. Des « maisons » d’où l’on ne sort pas, sans espoir de guérison parce que « soigner » n’était pas une intention, sans oublier les années de la Seconde Guerre mondiale durant lesquelles la plupart des patients ont littéralement crevé de faim.

Artaud, lui, alla mener ses combats loin du feu des mitrailles, contre ses propres démons auxquels il opposait des exorcismes, des signes cabalistiques, lettres et « Sorts » dont la lecture témoigne de la pathologie de leur auteur. Depuis 1941 ses lettres portaient la signature du nom de jeune fille de sa mère – Nalpas – et décrivaient les terribles conditions de son enfermement mais aussi la nécessité de lui procurer héroïne et délivrance. Il obtint celle-ci le 25 mai 1946 lorsque Gaston Ferdière le « rendit » à sa liberté, après plus de trois années passées dans la clinique de Rodez. Les soins et les traitements reçus par Artaud au cours de ces mois auprès du psychiatre ont beaucoup fait parler, notamment la méthode découverte par Cerletti en 1938, conçue à partir d’électrochocs supposés « démagnétiser » le patient. Ferdière y croyait.

Dans un très court texte publié en 2006, le psychiatre Emmanuel Venet est revenu sur la relation qui unissait Antonin Artaud à son psychiatre au cours de cette période[2]. La première partie du livre est consacrée à la biographie de Gaston Ferdière, poète sans œuvre proche des surréalistes qui mena une carrière de psychiatre contesté, jusqu’à finir placardisé à l’asile de Rodez. Mais Desnos lui faisait confiance et n’hésita pas à envoyer son ami Artaud pour qu’il bénéficie de conditions plus favorables et échappe au fléau de la « chronicisation », c’est-à-dire conserver le malade dans un état de latence sans espoir d’amélioration. Injustement, les mois passés par Artaud à Rodez ont souvent été mythifiés autour des électrochocs qu’il aurait reçus, négligeant l’art thérapie, les traductions et exercices de style que Ferdière proposait à son patient afin de le ramener à lui-même :

« Avec l’aide de l’aumônier, Artaud traduit Lewis Caroll. Le scorbut lui a laissé huit dents, qu’il gardera jusqu’à son départ de Rodez – et brossera peut-être. Il reprend du poids, rechigne à se laver, écrit de longues lettres à Ferdière ou à d’autres [signées Artaud]. De grâce, qu’on cesse de l’accuser de magie, il vit selon la règle de Jésus-Christ, se protège des envoûteurs, dénonce la cacophonie dans laquelle l’Europe a sombré depuis trente-neuf, et manifeste son amitié la plus empressée à Laval. »

Mais Antonin Artaud n’est pas le « héros » du récit d’Emmanuel Venet. Ce qu’il a dressé avec une puissante intensité, c’est le portrait de ce psychiatre qui a fait de son patient l’œuvre poétique qu’il avait lui-même autrefois avortée faute de talent : « Il le savait Ferdière, ce qu’il n’avait pas risqué dans son écriture, il le risquait maintenant dans sa danse avec un poète fou autour d’un volcan en furie. Donnons-lui acte qu’il a dansé de son mieux entre les coulées de lave et les escarbilles, conscient que l’un des deux, à la fin, serait sacrifié, et que ce serait lui. […] Alors la danse vire au combat, œil pour œil, coup pour coup. Il y aura un mort, ce sera Artaud ; et un perdant, ce sera Ferdière. »

[1] Pour une bonne synthèse de la biographie illustrée de Antonin Artaud, voir : GROSSMAN Évelyne, Antonin Artaud – Un insurgé du corps, Paris, éd. Découvertes Gallimard, 2006.

[2] VENET Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Paris, éd. Verdier, 2006.

Publicités

Londres, en passant

lundioumardilondres

Les Français mentent. La vérité c’est que Londres est une ville incroyable peuplée d’Anglais charmants, fusion inimitable de gentillesse et d’élégance. Tout là-bas semblerait un délicieux Circus aux dimensions extravagantes, dilué dans l’obscurité d’une rue de Kensington qui dans un autre monde vous transporte aux briques dominatrices de Bloomsbury à l’abri de Gordon Square. Seulement les trous laissés par les bombardements sur les murs des bâtiments les plus prestigieux rappellent qu’on n’a pas toujours ri ni fait la fête à Londres. Et puis il y a cette dame âgée en haillons qui va de table en table pour demander un téléphone parce qu’elle voudrait parler à sa fille morte depuis des années. Je lui offre une cigarette qu’elle décline. Son œil dit « Pourquoi tu ne m’aides pas ? » mais il ne méprise pas. Alors il faut partir. Loin. Tout est toujours loin à Londres.

Monk’s House, la maison des Woolf, est fermée pour l’hiver. Comme si une maison ne se visitait qu’au soleil. J’irai donc à Kew Gardens parce que c’est à côté de mon hôtel all inclusive où je ne me rendrai pas à la salle de sport. Et puis à Kew Gardens je chercherai le banc sur lequel une plaque dit « Micha and Franck Venaille will love these gardens forever… » Je ne le trouverai pas mais dans la serre, à côté d’un artichaut, un jeune homme pleure sans faire de bruit parce que sa compagne a décidé de le planter là, au milieux des touristes et des artichauts. Il y a peut-être un dérangement mental chez moi parce que je me souviendrai toujours de ça, l’homme, la femme et l’artichaut. Pas de Big Ben que je n’ai pas pris la peine de visiter. Je me souviens aussi de la nouvelle de Virginia Woolf intitulée Kew Gardens dans laquelle la romancière écrit :

« On eût dit que toute la pesanteur des corps s’était résorbée sur le sol en une masse indistincte, mais d’où s’élevait une rumeur de voix oscillant comme la flamme d’une bougie surgie de l’épaisseur de sa cire. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans paroles, brisant brusquement le silence avec une satisfaction si profonde, un désir si passionné, ou bien, dans les voix des enfants, un étonnement si naïf : brisant le silence ? Mais il n’y avait pas de silence. »

C’est vrai qu’il n’y a pas de silence à Londres. Au pub surtout. Le vendredi soir. A glass of white wine please. Large or medium ? In your opinion ! Durablement je regretterai de ne pas aimer la bière mais je pense à Joyce qui n’était pas anglais mais irlandais et qui disait préférer le vin blanc au vin rouge parce qu’avec le second il avait l’impression d’avaler un steak. Je crois que c’est Italo Svevo qui raconte cette anecdote dans Sur James Joyce mais ce n’est pas lui qui raconte le jour où l’auteur d’Ulysse a rencontré Marcel Proust au Ritz en 1922. Le premier se serait plaint de sa mauvaise vue, le second de son estomac. Rien sur la littérature que chacun renouvelait avec force et pour longtemps. De cette soirée, Joyce écrit : « Notre conversation s’est résumée au mot « non ». Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu « non ». Notre hôtesse lui a demandé s’il avait lu telle ou telle partie d’Ulysse, il a répondu « non ». Et ainsi de suite. » Autour de la table figuraient également Picasso (qui s’y est « emmerdé ») et Stravinsky (« Je déteste Beethoven ! », a-t-il lancé à Proust).

Je n’étais pas là en 1922 mais à la Tate Modern il y a un Picasso situé au Level 2 or 3. Un portrait cubiste devant lequel tous les visiteurs passaient sans regarder comme dans le reste de cette ancienne usine d’électricité à l’architecture impressionnante (penser à demander si c’est une construction brutaliste mais je ne crois pas). Les musées nationaux sont gratuits, c’est donc un luxe incroyable de pouvoir s’y rendre sans se sentir obligé de regarder quoi que ce soit, comme cette jeune fille âgée d’une vingtaine d’années, assise sur les marches avec son thermos, qui semblait venir ici pour écrire un roman sans regarder quiconque et tenant son stylo avec fermeté. Je ne l’enviais pas parce que déjà pointait le retour à Paris. L’Eurostar c’est un peu le prolongement d’une rame de métro aérien avec 50 bornes à parcourir sous 75 mètres d’eau. Et moi je crois devoir renoncer au projet pas encore formulé d’écrire un jour de la littérature de voyage ; L’Usage du monde ça m’a toujours enquiquiné.

La paresse, ce raffinement

lundioumardikessel

Ce serait commode d’invoquer le calendrier 2018 pour justifier le silence de ces deux dernières semaines : chaque lundietmardi trop d’huîtres à ouvrir, de foie gras à dénerver, de dinde à plumer et de saumon à désintoxiquer. Pas le temps de lire dans la folie consumériste des fêtes de fin d’année ? Pas vraiment ! La vérité c’est que je n’ai jamais tellement aimé la bûche et que plusieurs livres sont passés entre mes mains sans autre finalité que le plaisir de les parcourir, comme ça, sans en rendre compte ni disséquer la phrase ou traquer l’imposture. Juste se contenter d’être Julien Sorel qui attrape la main de Madame de Rênal ou Molloy qui grimpe sur son vélo. Et redevenir soi. Paresseux ? Oui, au sens kesselien du terme. « On ne devient point paresseux. On naît avec la grâce. Il y faut du don, du talent. Et d’abord, ne pas offrir de prise à l’ennui. Pouvoir demeurer étendu des heures sans que la satiété ne vous effleure. Goûter dans le repos du corps l’essentielle des joies. Par l’immobilité, vaincre l’éphémère, les contingences, le désir toujours inefficace. Avoir le cerveau si vide ou si riche qu’il ne souffre point de l’inaction. »

Sobrement intitulé « La paresse », ce court texte de Joseph Kessel (1898-1979) est paru dans Les sept péchés capitaux (1929) aux éditions Kra, à l’initiative de Simon et Paul Kra, leurs directeurs. Un texte de commande dont l’auteur ne manque pas de souligner l’ironie besogneuse quand il rêve justement de l’inertie qu’il défend. « C’est d’ailleurs un supplice comique et raffiné que de se voir assis à une table, devant un encrier, sous le soleil, et de noircir, noircir, noircir du papier à tour de bras pour dénombrer avec conviction les charmes, les bienfaits et la grandeur de ne rien faire. »

Bien qu’il soit encore relativement jeune à cette époque, Joseph Kessel ne dissocie plus les voyages qu’il entreprend de la littérature qu’il écrit. Ce traité qui rassemble les souvenirs de ses excursions entre terres et mers prend la forme d’une enquête sur les expériences de la paresse à travers le monde, initiée au départ de Brest et qu’il mène jusqu’à Pékin, après des escales à San Francisco, Honolulu et Vladivostok. Né en Argentine d’un père médecin lituanien et d’une mère russe, l’auteur des Cavaliers (1967) avait entamé depuis la fin de la Première Guerre mondiale une double carrière de romancier et de grand reporter. Point de départ de son interrogation : pourquoi en Europe, et particulièrement en France, la paresse est-elle envisagée comme un défaut alors qu’elle représente partout ailleurs un instrument de volupté ?

Le mot lui-même, sa sonorité, semble agir chez Kessel comme le remède à tous les maux de la Terre : « Un mot a raison par lui-même sans que le sens intervienne. Or, quoi de plus séduisant et de plus loyal à la fois que celui de « paresse ». Ne le voyez-vous point qui s’étire, avec langueur, mais aussi avec franchise. Comme ses deux syllabes se fondent miraculeusement – la première claire, sonore, la seconde, étouffée, chantante et moelleuse – dans une harmonie où la vigueur et la nonchalance sont aussi précieuses l’une que l’autre ! » Que ce soit auprès de coolies chinois qui désertent définitivement le travail une fois gagnée la certitude de pouvoir obtenir un cercueil ou d’un guitariste hawaïen étendu sur la plage, partout il admire ce miracle oublié dans nos sociétés européennes de savoir se délivrer de toutes les contingences.

Un miracle, certes, mais aussi une religion, qui porte en elle ses rites et son lot de croyances. « Que celui-ci devienne ministre, que celui-là entre à l’Académie, que cet autre achète la moitié de Paris et charge de perles les gorges qu’il aime à caresser – le paresseux doit penser dans la sincérité de son cœur : « Vanité des vanités. J’ai mieux que tout cela. » Ainsi la paresse devient une religion, et se soumettre à elle, c’est prendre l’habit du plus rigoureux des ordres. » Citant des auteurs incontournables de la paresse – de Gontcharov (Oblomov) à Paul Valéry (La crise de l’intelligence) en passant par Somerset Maugham (L’Archipel aux sirènes) – Kessel l’encense comme une vertu à laquelle il faudrait savoir se rendre quand, dans notre course effrénée vers le diktat de l’efficacité, nous oublions comme il est doux de jardiner son loisir intérieur, laissant tranquillement s’écouler une journée « complète comme une belle vie. »

 

La propriété d’un engrenage

Unemorttrèsdoucelundioumardi

On y pense au moins une fois à la mort de ses proches, de ses parents. Seul, il arrive même que l’on s’interroge sur celui qui viendra le plus à manquer. C’est une tristesse à laquelle on prend du plaisir parce qu’elle permet d’éprouver toute l’affection que l’on ressent à vivre avec ceux qui nous entourent. Mais ces histoires que l’on se raconte en s’endormant au chaud de la présence des autres n’ont rien à voir avec l’expérience à venir. Radicale ou clinique. Irréversible. Douloureuse. Dans un court récit[1], Simone de Beauvoir a décrit le dernier mois qu’elle a passé au côté de sa mère Françoise. À 77 ans, celle-ci était tombée dans sa salle de bain. Elle entrait à l’hôpital pour une fracture du col du fémur et y mourut quelques semaines plus tard d’un cancer, après avoir enduré les souffrances de la maladie mais aussi les traitements mis en œuvre pour tenter de la soigner.

« Pour moi, ma mère avait toujours existé et je n’avais jamais sérieusement pensé que je la verrais disparaître un jour, bientôt. Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique. Quand je me disais : elle a l’âge de mourir, c’étaient des mots vides, comme tant de mots. Pour la première fois, j’apercevais en elle un cadavre en sursis. »

Sartre estimait que Castor avait signé là son meilleur livre et pour une fois il ne s’était pas trompé. Parce qu’au-delà d’une introspection sur les rapports ambivalents entre elle et sa mère, Beauvoir livre une critique d’un corps médical obsédé par la maladie qu’il éradique au point d’annihiler toute la part d’humanité chez le patient qui la porte. « On est pris dans un engrenage, impuissant devant le diagnostic des spécialistes, leurs prévisions, leurs décisions. Le malade est devenu leur propriété : allez donc le leur arracher ! Il n’y avait qu’une alternative, le mercredi : opération ou anesthésie. Le cœur solide, vigoureusement réanimée, maman aurait résisté longtemps à l’occlusion intestinale et vécu l’enfer, car les docteurs auraient refusé l’euthanasie. Il aurait fallu me trouver là à six heures du matin. Mais même alors, aurais-je osé dire à N. : « Laissez-là s’éteindre » ? C’est ce que je suggérais quand j’ai demandé : « Ne la tourmentez pas » et il m’a rabrouée avec la morgue d’un homme sûr de ses devoirs. »

Alors ils lui ont enlevé l’énorme poche infectieuse tissée par le crabe dans son ventre, deux litres de pus avec le péritoine éclaté. Un irrésistible défi pour ce chirurgien réjoui d’avoir sauvé sa « propriété », tenue à l’écart des décisions pour soigner le mal qui la rongeait. Échapper à la mort pour supporter les escarres, sanglée à son lit, dopée à l’Équanil et à la Morphine, patiente de tous ses cauchemars, Françoise de Beauvoir obtenait quelques jours de rabe. Un bonus qu’elle n’avait pas sollicité mais qui lui était accordé comme un précieux cadeau parce que laisser mourir n’était pas une option. Chaque jour s’enfonce dans la douleur et les humiliations de ne plus se subvenir mais la vieille dame croit encore sortir parce qu’on lui a dit qu’il ne s’agissait que d’une péritonite. Ses deux filles se relaient jours et nuits à son chevet dans la plus parfaite obligeance mais démunies devant cette dégradation arbitraire décidée par la médecine et ceux qui la font. Pas si douce la mort.

« Je ne tenais pas particulièrement à revoir maman avant sa mort ; mais je ne supportais pas l’idée qu’elle ne me reverrait pas. Pourquoi accorder tant d’importance à un instant, puisqu’il n’y aura pas de mémoire ? Il n’y aura pas non plus de réparation. J’ai compris pour mon propre compte, jusque dans la moelle de mes os, que dans les derniers moments d’un moribond on puisse enfermer l’absolu. » À la fois pudique et intense, le témoignage de Beauvoir n’apporte pas de réponse au débat sur la fin de vie. Il prouve simplement qu’on n’acclimate pas la mort en la reculant afin de conforter la médecine dans ses pouvoirs. Soigner une agonie c’est y mettre fin. Telle est l’idée défendue par ce livre écrit avec précision et sensibilité. Juste avant de devenir orpheline, Simone de Beauvoir regardait sa mère mourir une seconde fois dans ce texte et avec elle ce sont toutes les morts qui appellent leur dignité.

[1] DE BEAUVOIR Simone, Une mort très douce, éd. Gallimard, 1964.

 

Dépoussiérer Arthur Schnitzler

schnitzlerlundioumardi

Quand on commence à parcourir une pièce ou un roman d’Arthur Schnitzler (1862 – 1931) à notre époque, c’est-à-dire plus de 150 ans après sa naissance, la tentation est grande d’abréger la lecture de cette Autriche surannée et de son tableau traditionnel des salons poussiéreux, avec ses cafés viennois dénaturés par les légendes repassées. Mais quand on laisse ce réflexe de côté et qu’on ne renonce pas devant cette facture à la fois classique et onirique, Arthur Schnitzler s’insinue dans votre esprit pour renverser les premières impressions et gratter le vernis écaillé dudit tableau tombé en désuétude – selon des thématiques et des personnages aux destins ambivalents.

Né à Vienne dans une famille juive, Arthur Schnitzler a baigné très jeune dans l’univers artistique de la capitale autrichienne grâce aux comédiens et aux cantatrices soignés par son père, laryngologue réputé. Respectueux des logiques filiales, le fils réussit des études de médecine et entreprit une carrière à l’hôpital général de Vienne. L’écriture le taraudait depuis l’adolescence, il s’y consacrait pendant son temps libre mais c’est seulement après le décès de son père, en 1893, qu’il décida de s’y employer pleinement et pas à n’importe quel prix : historien des mentalités à sa façon, Schnitzler a profondément dérangé et bousculé l’establishment viennois.

S’attaquant à l’antisémitisme ambiant de ses compatriotes et mettant une sexualité licencieuse au cœur de ses récits, la censure n’a pas manqué de s’abattre sèchement sur lui dès les premières rumeurs. En février 1913, c’est sa nouvelle pièce intitulée Professeur Bernhardi qui fut interdite de représentation au prétexte qu’elle menaçait l’intérêt général. Mais c’est surtout La Ronde (Reigen), écrite en 1897, qui rangea durablement Arthur Schnitzler parmi les auteurs sulfureux, taxé d’israélite et de « pornographe ». Il fallut deux procès et attendre deux décennies pour que la pièce soit enfin jouée, à Berlin d’abord puis à Vienne.

De l’avis de ses contemporains, c’était un autre son de cloche qui résonnait enfin dans la littérature viennoise grâce à Schnitzler. Lorsqu’il fit une lecture de sa nouvelle Madame Béate et son fils (1913), une histoire d’Œdipe[1], Hugo von Hofmannsthal (1874 – 1929) et Felix Salten (1869 – 1945) – auteur présumé de Bambi et lui aussi censuré – étaient présents pour l’applaudir. Ce n’est pas un hasard non plus si Freud encouragea vivement les narrations de Schnitzler avec lequel il partageait de nombreuses affinités intellectuelles. Tous deux étaient médecins et vouaient une passion scientifique aux manifestations du cerveau et à ses humeurs. Caricaturés par une intelligentsia comme étant des frères siamois en raison de leurs sujets de prédilection[2], Freud et Schnitzler prirent soin de ne jamais se rencontrer, non sans humour. Lorsque le premier se décida enfin à écrire au second, à une seule reprise, ce fut pour lui confesser son appréhension, « une sorte de crainte de rencontrer mon double (Doppelgänger) ». Et lorsque le fils d’un industriel arriva dans le cabinet de Schnitzler, couvert de sang après que son pénis eût été mordu par un poney, le médecin ne manqua pas d’ironiser de la façon suivante : « Emmenez immédiatement le patient aux urgences – et envoyez de préférence le poney chez le docteur Freud. »

Mais ces anecdotes ne doivent pas faire oublier la singularité et la puissance de l’écriture de Schnitzler qui appelle aujourd’hui à être (re)découverte : Stanley Kubrick lui-même ne s’y était pas trompé en adaptant La Nouvelle rêvée (Traumnovelle – 1926) dans son dernier film Eyes Wide Shut (1999), prouvant avec son génie habituel la complexité et la modernité de l’auteur autrichien, dont la traduction française du Journal se fait encore attendre, les dix volumes ayant été édités en Autriche pour la première fois il y a cinq ans[3].

[1] Une femme couche avec l’ami de son fils adolescent. L’ami en question s’en vante autour de lui, plongeant la mère et le fils dans un désarroi total. Les deux décident alors de monter dans une barque dans laquelle ils s’échoueront non sans échanger leur amour incestueux.

[2] Pour cette anecdote et les suivantes, voir : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, éd. Piranha, 2014, pp. 50 – 60.

[3] Sont disponibles aux éditions Stock / La Cosmopolite : La Ronde, Mademoiselle Else, Berthe Garlan, Mourir, Madame Béate et son fils, Vienne au crépuscule, L’Étrangère, La Pénombre des âmes. Chez d’autres éditeurs : Au Perroquet vert, Comédie des mots, Heures vives, La Nouvelle rêvée, Le Lieutenant Gustel.

 

Ne pas capituler avec Dernier Carré

Derniercarrélundioumardi

Dans la terminologie militaire, le dernier carré constitue le groupe ultime des sacrifiés qui poursuivent la résistance sur le front avant que la défaite ne les emporte. Certains par loyauté au commandement qui les gouverne, d’autres parce qu’ils sont convaincus que leur cause est juste et doit être défendue jusqu’au bout. En ayant fait le choix d’intituler leur revue Dernier Carré, Marlène Soreda et Baudouin de Bodinat livrent une bataille sur le champ des mots, à contre-courant de l’actualité mais avec un regard critique sur le monde qui les entoure : ses dérives, ses ruines, ses extinctions mais aussi ses modes de subsistance, à la marge des diktats, portant la voix de ceux que l’on réduit toujours plus au silence. Sans fatalisme puisque, comme l’énonce la couverture, « Inlassables, tous les jours ils se remettent à vivre »[1].

Ce premier numéro prévient l’irrégularité des parutions suivantes et n’appelle à aucun concours extérieur : « Ne comptant que sur ses propres forces, Dernier Carré ne sollicite aucun renfort. » Le philosophe moraliste Baudouin de Bodinat, auteur de La vie sur Terre (éd. Encyclopédie des nuisances, 1999), fait l’ouverture via une série de considérations en rapport avec la modernité. Regroupés sous le titre « À la vue du cimetière, Estaminet », ses propos attaquent les folies contemporaines d’une humanité désincarnée dans son statut de consommateur acharné au Bitcoin, selon un réel dont la substance a pris le dessus sur le monde lui-même, toujours à exploiter davantage quitte à l’épuiser afin de consacrer le règne du dérivatif, la matérialité des existences.

« Mais personne ne regarde par les vitres, tous se distraient du temps mort avec leur portatif. & pareillement dans ce grand et beau parc de vieille capitale – divers siècles d’architecture s’ordonnent en perspective sous le ciel mobile aux nuances infinies – des parterres magnifiques, feuillages bruissants, des corbeaux occupés à piller une poubelle, etc. – et ils sont là, venus par voyage aérien, à faire des selfies de leur vie inimitable, ou assis devant ces grands bassins reflétant les nuées, à consulter leur optiphone, à y tapoter (couples : chacun le sien) – dans une parfaite indifférence au monde (et dans les musées – bermudas, tongs – c’est pareil, ils vérifient à l’écran les tableaux devant eux) ; lequel monde, quelque jour, au dépourvu, se rappellera brusquement à leur attention. Ils en seront tous ébahis. »

Un cadastre façon Élie Portrait ressuscite des vies disparues, des coupures de presse se désolent d’un monde qui court à sa perte et Marlène Soreda se souvient d’une bande d’intellectuels drogués par des gâteaux au cannabis faisant tchou-tchou à la queue-leu-leu le jour de son mariage. La scène ne manque pas de faire rire mais elle prolonge le désespoir de tous ceux qui ont à se raconter, à se justifier sur les formulaires de la subsistance : « On vous demande la cause principale qui vous a mené LÀ (dans cet appartement sombre où s’accumulent les impayés) aussi tranquillement que l’on vous a demandé votre adresse, votre date de naissance ou n’importe laquelle de ces choses qui entrent sur une demie ligne ! Alors, c’est une déflagration, toutes les images arrivent en même temps, chacune veut être la première, la « principale » et joue des coudes parmi les autres – la semaine dernière, non, quand vous aviez quatre ans, non, la fois où sur le bateau, non, c’était pendant la guerre… Inutile de rêver, vous ne pourrez pas faire entrer ça dans le cadre de 15 x 7 cm. Vous retournez vous coucher. »

Colère, humour, fronde, ironie sont les ingrédients qui jalonnent les pages d’un premier numéro d’une revue atypique, littéraire sans le prétendre et engagée sans insister. Juste des tranches de vie significatives, mises en perspective avec sensibilité mais aussi détermination. Contre les rouages d’une modernité dont les déchets sont parfois difficiles à trier, Dernier Carré appelle à une vigilance resserrée, relève les incohérences d’une société fondue dans ses artifices au point d’en retirer la part d’humanité à ceux qui la composent. Lucides, assurés de la défaite, les auteurs de Dernier Carré montrent à travers cet opus que se rendre ne doit en aucun cas faire partie de nos projets.

[1] Toutes les citations sont tirées du 1er numéro de la revue Dernier Carré, paru en novembre 2018 et publié par La Charrette orchestrale (charrette.orchestrale@gmail.com – 100 boulevard Davout/75020 Paris). La citation figurant sur la couverture est extraite du Journal (1887-1910) de Jules Renard.

Hervé Guibert à l’encontre des idées reçues

Guibertlundioumardi

On ne ferme pas un livre d’Hervé Guibert en disant J’ai aimé ! On le termine, on le pose à côté de soi et on se demande ce qu’il s’est passé parce qu’inévitablement il s’est passé quelque chose. Une expérience de lecture différente, à l’écart du jugement bienbonmauvais parce que Guibert a cette force de nous faire haïr avec lui, d’être dégoûtés par les mêmes déchets et de nous émouvoir lorsque son regard se fait plus tendre. Plus rare. Avec lui plus envie d’avoir pitié de ce monde féroce et désespéré. On y participe, on se l’inflige et parfois on aime. Dans Mes parents, son cinquième roman, le jeune auteur revenait sur les territoires d’une enfance passée dans le mépris que lui inspirait le conformisme de son père et sa mère mais également la haine qu’il ressentait devant sa propre répulsion.

« Tout ce qu’il y a de plus affreux en moi-même, de plus petit me semble hérité d’eux. L’exaspérante et louche vitalité de ma mère, malgré ses deux seins rognés, et que seule la mort pourra faire taire. La laideur et la mesquinerie dans lesquelles ils ont engagé leur vie. Non seulement je les hais, eux, et ma propre haine, mais je hais ce qu’ils regardent et ce qu’ils mangent, je hais les sièges où ils s’assoient et les vêtements qui recouvrent leurs corps, je hais leur appartement, je hais leurs lectures, je hais leur peur (et j’écris ces choses si effroyables en écoutant une musique si gaie comme l’eau qui coule sur une surface huilée), je hais leur mobilier, je hais leurs nourritures congelées. »[1]

Né en 1955 dans un milieu modeste, mort en 1991 quelques jours après une tentative de suicide, Hervé Guibert a fait de sa vie le matériel de son œuvre : l’homosexualité, ses amitiés avec Michel Foucault, Roland Barthes ou encore Isabelle Adjani, la brutalité de ses relations, la violence du sida, le regard que l’on porte sur la maladie, etc. Tous ces éléments et d’autres encore dépouillés dans un travail artistique protéiforme, composé d’une vingtaine de livres, d’articles journalistiques mais aussi des photographies et d’un film, La pudeur ou l’impudeur, achevé juste avant sa mort et dans lequel Guibert mettait en scène l’atrocité de son quotidien rongé par le sida, à une époque où la maladie génère toutes les craintes et divise la société.

La force littéraire de Guibert, c’est d’abord un style soigné sans être précieux pour extraire les odeurs, supplanter les décors et creuser ce qu’il y a de plus cruel en lui. Ainsi écrit-il à propos de sa mère bouffie par la cortisone qu’elle prenait pour son cancer : « Je suis presque heureux quand elle dit qu’elle souffre, je suis presque heureux quand je vois l’horrible roseur de sa peau boursoufflée, son gros derrière dans son pantalon moulé. » Une sévérité verbale, avec une vitre transparente pour séparer la réalité de ce patrimoine et l’observatoire depuis lequel il le raconte, implacable et sensible. « Mes rapports avec mes parents se sont réduits à des formules d’attentions, de craintes, d’inquiétudes réciproques. Je suis d’une froideur extrême avec eux, ils n’osent même plus me poser de questions. Mais je pense : les laisser juste me voir, et toujours vivant, est le plus grand don – le seul – que je puisse leur faire. »

Pour beaucoup, Hervé Guibert représente un auteur incontournable de la cause homosexuelle parce qu’il a levé le voile sur des réalités à la fois sensibles et tragiques, à une époque où le sida mais aussi les clichés véhiculés investissaient les passions les plus dégénérées. L’erreur qu’il ne faudrait pas commettre – et à laquelle de nombreux artistes contemporains semblent malheureusement céder – est de confondre sexualité et identité. Guibert évoque l’homosexualité dans l’ensemble de son œuvre mais elle ne prend jamais le pas sur les autres sujets. Les questions de la mort, du corps, de la révolte ou du milieu sont traitées avec autant voire davantage d’intensité. Et c’est sans doute la raison pour laquelle il est indispensable de continuer à le lire aujourd’hui, pour justement dissocier les deux et éviter l’écueil d’une « littérature homosexuelle » repliée sur sa rengaine, stérile dans sa valeur et malheureusement au service de toutes les idées reçues dont elle cherche à s’extraire.

[1] Toutes les citations sont tirées de : GUIBERT Hervé, Mes parents, éd. Gallimard, 1986.

 

Boxeur à poings des mots

Cravanlundioumardi

Son passage sur Terre fut de courte durée mais sa nature pleine marqua les esprits et inspira tout un pan de la littérature du XXe siècles, des dadaïstes aux surréalistes en passant par Guy Debord qui lui vouait une véritable reconnaissance. Certains lui reprocheraient de ne pas avoir laissé derrière lui une « œuvre », oubliant que l’un de ses principaux défis était justement d’abolir toutes les formes génériques de l’écriture afin de libérer la poésie des oripeaux du conformisme. Né le 22 mai 1887 à Lausanne, Fabian Avenarius Lloyd – devenu par la suite Arthur Cravan – n’a pas traîné longtemps sur les bancs de l’école. Il n’avait pas de temps à perdre pour mener sa vie aventureuse qu’il acheva trente-et-un ans plus tard (1918), en disparaissant de façon mystérieuse au Mexique[1].

Neveu d’Oscar Wilde, Arthur Cravan hérita de son oncle un physique imposant, un goût prononcé pour la provocation et une plume incisive à son service. Installé à Paris en 1909, il parvint à s’adonner à ses deux passions : la boxe et l’écriture. Dans la capitale française, il fondait la revue Maintenant en 1912 afin d’étriller la littérature de salon et le conformisme des écrivains. Cinq numéros parurent ainsi, tous écrits de la main de Cravan sous différents hétéronymes et qu’il distribuait lui-même dans la rue en les disposant sur une poussette. Des articles soignés pour passer au vitriol les figures tutélaires de la scène parisienne, André Gide en tête, mais aussi des poèmes et une invitation à bousculer le convenu, l’hégémonie anesthésiante des cercles à la mode :

« M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kilos et mesurer 1,65 m environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. »[2]

Provocateur dans l’âme, Cravan veillait à surligner l’esbroufe. Certes, il se plaît à tirer des coups de revolver pour retenir l’attention lors de ses conférences ou annoncer son faux suicide, mais toujours avec la volonté de renverser l’ordre des mondanités et de manifester sa révolte contre le statut d’artiste. Ainsi écrit-il dans une lettre adressée à André Level le 19 janvier 1915 son mépris à l’égard du groupe de Montparnasse où « l’art ne vit plus que de vols, de roublardises et de combinaisons […] où la tendresse est remplacée par la syntaxe et le cœur par la raison ».

La Première Guerre mondiale lui fait quitter Paris. En 1916 il rejoint d’abord un groupe de déserteurs à Barcelone avant de partir aux États-Unis l’année suivante. Ami avec Picabia, celui-ci lui fait rencontrer des figures comme Marcel Duchamp, Man Ray ou encore Mina Loy qu’il épousa l’année suivante. À cette époque il termine également le texte Notes qui prolonge son exigence de rupture et son dégoût à l’égard des bienséances en littérature. « Depuis cinq ans tu n’es plus le même, je ne veux pas vieillir – fournisseur des cours – ma carte d’électeur – … je te jure – poète-bûcheron – honneur – avec extravagance – le génie qui ne mange un kilo de chair par semaine – hebdomadaire – obésité du cœur, embonpoint – 200 frs environ, mon compte présente un disponible, banque – la totalité – littéralement fou – … espérer beaucoup – Tu places les lacs sous le joug des ponts – Je regarde la mort à travers mes hublots – Réverbères décolorés – esprit naval – réitérer – »

Aventurier, boxeur, ami de Blaise Cendrars et Félix Fénéon, poète mais surtout homme révolté, Arthur Cravan a vécu mille vies en un court temps. « J’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes. » À tout acte donner du sens, une consistance dans la colère, une vitalité dans l’existence. Pas longtemps. Arthur Cravan a bouleversé les codes et il est bon de s’en rappeler, de le (re)lire et l’écouter ne pas se taire, à la fois sauvage et tendre, une météore dans la pénombre de nos jours. « – la vie ne vaut d’être vécue, mais je vaux la peine de vivre – ».

[1] Sa femme Mina Loy, artiste et écrivain, entreprit de nombreuses recherches pour retrouver la trace de son mari. En vain. Tout au plus, la police mexicaine aurait fait état de deux corps d’hommes abattus près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement de l’un d’eux pouvait correspondre à celui du disparu.

[2] Toutes les citations sont tirées de : CRAVAN Arthur, Œuvres, éd. Gérard Lebovici, 1987.

La Pucelle indémontable

Jeannedarclundioumardi

Lire sa parole compte pour certains parmi les plus belles pages de la littérature française et sa biographie demeure un sujet passionnant pour les historiens. Son itinéraire messianique et militaire a fait l’objet de nombreux livres. Sa vie a été maintes fois adaptée au cinéma et les récupérations politico-militantes de sa mémoire sont aussi innombrables que dispensables. Jeanne d’Arc, c’est en effet le patrimoine autour duquel les Français aiment à se retrouver parce qu’elle incarne le consensus de l’histoire sans véritablement les diviser. On ne s’improvise pas contre Jeanne d’Arc, d’un coup le soir, en discutant d’elle devant son bol de soupe. Non, la seule chose c’est de prendre éventuellement un air suspect devant cette force habitée par les voix qui gouvernent son action et de faire le tri derrière les légendes qui cernent son histoire.

Il y a un peu plus de trois ans, en mars 2015, la ville de Rouen inaugurait les bâtiments rénovés de son archevêché transformé en Historial Jeanne d’Arc. À travers une série de vidéos réparties dans les différentes pièces, le public peut désormais revisiter le parcours de la Pucelle autour des grandes heures de ses deux procès : celui en condamnation en 1431, conduit par l’évêque de Beauvais, monseigneur Pierre Cauchon, qui la condamna à être brûlée vive sur le bûcher de la place publique ; puis le procès en réhabilitation, mené dix-neuf ans plus tard par Guillaume Bouillé, recteur de l’Université de Paris, doyen de la cathédrale de Noyon et docteur en théologie. Davantage politique, ce second procès inédit pour l’époque levait le voile sur l’obstination de l’Église à vouloir anéantir, de la façon la plus brutale, toutes les voix hérétiques du royaume de France.

Mais revenons au premier procès. Appelée par l’évêque à dire toute la vérité sur ce qui lui serait demandé, Jeanne balaya d’elle-même le cadre habituel de la juridiction pour imposer ses propres règles : « De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais, des révélations à moi faites par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par visions, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. » L’affaire était pliée, aussi funeste serait la sentence, c’est elle qui commanderait le procès souverainement[1].

Ce procès s’étala sur moins de cent jours, du 21 février au 30 mai 1431. Cent jours durant lesquels, seule à la barre, la prétendument analphabète déjoua tous les pièges tendus par les abbés et les théologiens déterminés à la faire plier. Les coups qu’on lui assène sont perfides, les remparts qu’elle dresse pour s’en protéger sont le bon sens. Même attaquée sur son salut pour la faire flancher, « Savez-vous si vous êtes dans la grâce de Dieu ? », l’indémontable accusée répond : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. » Seule face à quarante-sept instruits, sans avocat, elle décide de son propre gouvernement, renvoie dans leurs retranchements hallucinés ses bourreaux et reste dressée dans sa vérité venue de loin. « Quand j’eus l’âge de 13 ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et vint cette voix environ à l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. »

La lecture de ces comptes rendus d’audience est un modèle d’habileté. D’abord pour gagner du temps quand elle croit encore pouvoir être libérée. Poursuivre sa mission, ensuite, quand elle comprend qu’elle n’a pas à se défendre devant des juges mais des ennemis à combattre. Un sens de l’adversité, une conviction dans un cul-de-sac et une issue décidée à l’avance, voilà ce qui s’est joué dans ce procès du Moyen Âge dont la lecture ne manque pas de nous ramener aux inquisitions de la modernité, par ce langage d’une jeune fille de dix-neuf ans contre celui de ses tortionnaires, sans autre défense que le creux de ce murmure : « Je serai la plus dolente du monde si je savais ne pas être en état de grâce ».

[1] Les extraits des audiences du procès sont tirés de : Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, commenté par Jacques Trémolet de Villers, préface d’Olivier Sers, éd. Perrin, 2017.

Belle de mère

Lelivredemamèrelundioumardi

Albert Cohen (1895-1981) est principalement connu pour le personnage de Solal autour duquel il a constitué la tétralogie des Valeureux : Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du seigneur (1968) et Les Valeureux (1969)[1]. La partie autobiographique de son œuvre, plus confidentielle, est abordée dans ses Carnets (1978) et des récits comme Ô vous, frères humains (1972) et débute par le témoignage d’amour adressé à sa mère – après la mort de celle-ci en janvier 1943 –, sobrement intitulé Le livre de ma mère (éd. Gallimard, 1954), dont il va être question ici. À cette époque, la carrière diplomatique du fils adoré avait pris une nouvelle direction : dès 1941, Albert Cohen avait participé au regroupement de personnalités politiques et intellectuelles européennes réfugiées à Londres dans un comité interallié des amis du sionisme.

Son éloge de la mère aurait pu prendre la forme d’une lettre post-mortem mais il a choisi d’en faire un livre afin que la figure maternelle perdure après la mort, par le matériel littéraire. Réglant deux ou trois comptes avec le fils qu’il était, Cohen semblait ainsi convoquer l’hommage, ressusciter les souvenirs afin de prendre conscience que son enfance s’achevait avec cette perte : « Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »[2]

Dépeinte comme la mère juive par excellence, sa « vieillissante mère attendait ses deux buts de vie, son fils et son mari » jour après jour. L’un rentrant de l’école, l’autre du travail. Tous deux retrouvant boulettes de viande et gâteaux aux amandes disposés sur la table du salon, dans l’appartement modeste de la Cité phocéenne. Le baccalauréat en poche, Albert Cohen part à Genève poursuivre ses études de droit et finit par s’y installer définitivement. Un crève-cœur pour cette mère condamnée à errer entre chez elle et la pâtisserie où elle trouve un peu de réconfort, sans vocation, attendant les jours de départ l’emmener rejoindre son fils le temps d’un séjour en Suisse et conjurer « la lèpre de son isolement. »

Via une écriture larmoyante et de nombreuses répétitions, Cohen dresse le portrait d’une complicité déclinée autour de longues conversations nocturnes, de plaisirs et de tendresse débordants. Un amour filial exprimé sur des quais de gare, des restaurants et des bords de lit où les deux inséparables portent leur affection l’un à l’autre, jusqu’à la folie quand l’absence du fils se fait trop ressentir. « À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l’absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l’assiette de l’absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l’assiette de l’absent la première tranche de gâteau aux amandes, toujours le même parce que c’était celui que j’avais aimé en mon enfance. […] Elle mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma photographie. »

Cependant, la sensibilité d’Albert Cohen atteint une autre dimension à mesure qu’il revient sur ses hontes de fils méprisant. Tous ces dédains de l’enfant gêné par le comportement d’une mère protectrice, inquiète, mal fagotée quand on travaille sa propre élégance, aux manières grossières quand on se prétend la quintessence du raffinement. Tous ces gestes purement maternels que l’on finit ou que l’on doit rejeter en entrant dans l’âge adulte pour s’émanciper mais que l’on regrette ensuite en comprenant que cette affection, un jour, ne sera plus, laissant derrière elle un inconsolable manque et soldant une fois pour toutes, comme l’écrit Cohen, les refuges de notre enfance. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis. »

[1] Tous ont été édités indépendamment les uns des autres chez Gallimard mais la tétralogie a été publiée de manière unifiée pour la première fois en octobre dernier : COHEN Albert, Solal et les Solal, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2018.

[2] Toutes les citations sont tirées de : COHEN Albert, Le livre de ma mère, éd. Folio.