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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Pline l’épistolier

pline le jeune

C’est vrai qu’avec son nom qui laisse présager une fontaine de jouvence à laquelle chaque jour il aurait été s’abreuver, il est presque difficile de prendre au sérieux l’épistolier que fut Pline le Jeune (61-113) dont certaines lettres viennent d’être retraduites du latin vers le français et publiées dans un recueil[1]. Neveu de Pline l’Ancien (23-79) – auteur et naturaliste romain réputé pour son Histoire naturelle en trente-sept volumes –, il exerçait le métier d’avocat tout en ayant cumulé différents grades de haut fonctionnaire ; une activité qu’il consignait rigoureusement dans sa correspondance (368 lettres) et qui constitue aujourd’hui un témoignage incontournable pour appréhender les règles d’administration de l’époque. Dans la sélection des lettres proposée par Nicolas Waquet, c’est davantage la vocation « littéraire » des épîtres de Pline le Jeune qui est offerte à la lecture, véritable ode aux vertus de l’écriture et à ses exigences.

Comme dans toute correspondance, la question des interlocuteurs auxquels l’auteur s’adresse est déterminante. Dans sa préface, Nicolas Waquet ne manque pas de rappeler le débat qui continue ainsi d’animer les philologues sur la question de savoir si ces lettres avaient réellement un destinataire : « Les tenants de cette thèse soulignent qu’il y a presque autant d’épîtres que de correspondants, qu’elles ne portent pas de date, que chacune ne traite que d’un sujet et qu’on ne possède aucune trace d’échange suivi […]. Ils estiment qu’ils s’agirait plutôt de brefs poèmes en prose ; leur forme épistolaire ne serait qu’un artifice et le destinataire un simple dédicataire. » Et quand les interlocuteurs dont il s’agit furent Tacite, Suétone ou Titinius Capito – envers lesquels Pline le Jeune témoignait à la fois de la déférence et de l’amitié – la confusion glisse parfois vers le plaisir à repérer les tournures personnelles adoptées.

Quelle que soit l’intention, exercice d’écriture ou échanges créatifs, l’ensemble n’en demeure pas moins un vibrant plaidoyer en faveur des mots, de leur pouvoir et de l’application à l’étude : « La littérature me comble et me console : il n’est pas de joie qu’elle n’accroisse par ses joies, pas de tristesse qu’elle ne rende moins triste. […] le seul moyen d’alléger mon tourment fut de me réfugier dans l’écriture ; elle me permet de mieux comprendre mes malheurs, mais surtout de mieux les endurer. » Replié dans sa tanière lorsque l’orage gronde, Pline le Jeune savait aussi déployer son joli phrasé pour décocher ses propres flèches, sachant très bien qu’un « discours pénètre dans l’esprit comme un glaive dans un corps : frapper ne suffit pas, il faut aussi appuyer. » Et s’il défendait la poésie comme une distraction propice à détendre le cerveau, « l’histoire surpassait selon lui l’éloquence parce qu’elle assurait aux actes, aux hommes et aux œuvres la pérennité qu’il recherchait. »

Soucieux de laisser une empreinte après sa mort, Pline le Jeune écrivait à Octavius Rufus : « La mort t’attend, ne l’oublie pas. Ce livre qui perpétuera ta mémoire est le seul moyen pour toi d’y échapper : tout le reste est périssable, éphémère, meurt et disparaît, comme les hommes eux-mêmes. » Près de vingt siècles ont passé pour celui qui n’aspirait à rien tant que l’immortalité de sa mémoire – « la plus digne aspiration de l’homme » – et pourtant nous continuons à le lire, avec son pouvoir de persuasion tenu au doigt et à l’œil dans chacune de ses phrases, comme autant d’encouragements à prolonger vingt siècles encore cet « art d’écrire » parfois si malmené.

[1] Pline le Jeune, L’art d’écrire, lettres choisies et traduites du latin par Nicolas Waquet, éd. Rivages poche, 2017. Outre les lettres et le fameux Panégyrique de Trajan qui nous sont parvenus et qui ont été édités à plusieurs reprises, tous les autres livres écrits autrefois de la main de Pline le Jeune ont disparu.

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Marcher, penser avec Thomas Bernhard

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Oehler marchait avec Karrer le lundi, mais ça c’était avant que ne survienne l’incident du magasin de Rustenschacher qui emmena Karrer tout droit à l’asile de Steinhof parce qu’il était « devenu fou ». Depuis le narrateur marche avec Oehler le lundi, en plus du mercredi. L’occasion pour Oehler de lui dire la folie de Karrer mais aussi ce qui a conduit un physicien de renommée internationale au suicide, ce qu’il faut attendre de Wittgenstein et le pessimisme radical auquel l’être humain ne devrait pouvoir échapper : « Mais cela ne change rien au fait, dit Oehler, que vous êtes obligé de constater jour après jour, sans rien comprendre, que de plus en plus d’hommes sont faits de façon de plus en plus imparfaite et malheureuse, qu’ils ne sont rien de plus que la même aptitude à souffrir et la même horreur et la même laideur et abomination que vous-même et qu’ils deviennent au cours des années une aptitude à souffrir et une horreur et une laideur et une abomination de plus en plus grandes. »

Voilà tout ce que l’on sait des personnages de cette nouvelle écrite par Thomas Bernhard (1931-1989), publiée sous le titre Gehen en 1971[1]. Écrivain et dramaturge autrichien né aux Pays-Bas, Thomas Bernhard grandit en Autriche aux côtés de ses grands-parents maternels. Sa jeunesse, largement influencée par un grand-père écrivain qui lui transmit le goût de la littérature et de la musique, fut également marquée par la tuberculose dont il fut atteint. Après avoir étudié au Conservatoire de musique et d’art dramatique de Vienne et au Mozarteum de Salzbourg, il amorça l’écriture de ses premiers textes. Auteur incontournable de la littérature autrichienne contemporaine, son œuvre sulfureuse est imprégnée de ses rapports complexes et violents avec l’Autriche et de sa difficulté à être autrichien ; une difficulté qu’il prolongea après sa mort en interdisant, via son testament, la diffusion et la représentation de ses œuvres en Autriche pendant soixante-dix ans.

Lorsqu’il termina ce texte en 1971, Thomas Bernhard achevait ce que le professeur de littérature germanique Jean-Marie Winkler définit dans sa préface comme étant « l’aboutissement de la première phase créative de Bernhard, jusque dans ses références au romantisme et dans sa complexité narrative, fondée sur l’imbrication de propos rapportés qui sont autant de perspectives possibles, systématiquement brisées ou enchevêtrées. Faut-il y entendre aussi les réminiscences des longues promenades faites dans l’enfance avec le grand-père, autant de leçons de choses, de leçons de vie ou de philosophie dispensées par un esprit pour le moins original ? » Sans aucun doute mais c’est faire peu cas de la particularité de ce récit à révéler le mouvement, celui de la marche, dans lequel s’imbrique la pensée selon une technique de la répétition quasi obsessionnelle par laquelle marcher et penser sont deux gestes qui se fondent, au risque de basculer dans la folie comme l’a fait Karrer.

La tournure étourdissante de cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, ramassées en seulement deux paragraphes, appartient sans doute plus au texte que les personnages eux-mêmes et le mouvement qu’ils entreprennent avec leurs jambes et leurs cerveaux. Portées par leurs réflexions et la marche qui les accompagne, les consciences décrites par Thomas Bernhard semblent n’avoir d’autre but que de garder la maîtrise de soi au moment du franchissement de la frontière vers la folie ; là où Karrer a échoué et où Oehler s’est résigné : « […], parce que notre marche et notre pensée, l’une découlant de l’autre, dit Oehler, avaient produit une incroyable tension nerveuse, devenue quasiment insupportable. Nous avions bien pensé qu’une telle pratique qui consiste à aboutir, en marchant et en pensant, à la plus monstrueuse des tensions nerveuses, ne pouvait être poursuivie sans dommage, et nous n’avons effectivement pas pu poursuivre cette pratique ». Un texte sombre mais d’une rare intensité qui annonce déjà tout le talent de Thomas Bernhard à faire exister son art contre la tiédeur des faits.

[1] S’agissant de l’édition utilisée pour ce texte, voir : BERNHARD Thomas, « Marcher », in Récits 1971-1982, trad. de l’allemand par Éliane Kaufholz, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2007. En ce qui concerne la photo, elle a été prise en 1988 par Sepp Dreissinger à Vienne, dans le Cafe Bräunerhof.

 

 

D’autres petites lumières pour Cécile Reims

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Dans la continuité de Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), Cécile Reims vient de publier le troisième volet de son récit autobiographique, intitulé L’embouchure du temps (éditions Le temps qu’il fait )[1], dans lequel elle interroge la nécessité du présent dans la solitude qui est la sienne depuis la disparition de son « compagnon », l’artiste Fred Deux (1924-2015). Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a maintenant deux ans[2].

Dans son précédent ouvrage, Cécile Reims avait introduit ses réflexions par une table de travail devant laquelle elle fut contrainte d’abdiquer parce que sa main fatiguée de graveur refusait désormais de sillonner le cuivre à l’aide d’un burin. Plongée dans une réalité à laquelle son compagnon devenait de plus en plus étranger en raison de la maladie, elle se confrontait alors à la perspective de la disparition de celui-ci et l’éventualité de ne pas lui survivre. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprimait recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésitait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. »

D’autres « petites lumières » semblent pourtant avoir guidé Cécile Reims depuis ces trois dernières années à la poursuite de L’embouchure du temps ; titre qui n’est autre qu’une métaphore reprise du livre qui le précède, avec un certain dépassement puisque l’auteure confie ne plus en être là : « Mais comme ceux dont la demeure s’est affaissée à la suite d’un lent et progressif glissement de terrain, je cherche, avec ce qu’il en reste, à construire autre chose que ce qui a été. » Plus question de « C » et de « F » dans ce nouveau texte, la vie à deux dans la maison de La Châtre – cet « ici illimité » – a laissé place à autre chose, le « je » bien entendu, solitaire, autour duquel l’auteure médite, et le souvenir de six décennies vécues au côté de son « compagnon », substantif anonyme présent à chaque page comme il semble l’avoir été lui-même dans sa tête au cours des derniers mois de sa vie.

Mais il ne faudrait pas croire que ce livre joue le rôle de support aux lamentations. Cécile Reims y déploie l’ensemble des éléments qui ont conjugué sa vie : la judéité, le travail d’artiste, son rapport à la nature, les traces laissées par le temps ou encore la modernité. Cette modernité sur laquelle elle s’interroge quand ses dispositifs ne font que soumettre les individus qui la composent aux nombreux identifiants pour « fonctionner » (« cette langue chiffrée ») et aux écrans nécessaires pour exister : « Vivant dans une continuelle urgence branchée, ils me font penser à cet enfant autiste qui ne se sentait rassuré, pleinement vivant, qu’à la condition, entrant dans une pièce, d’immédiatement se connecter. La prise était fictive, le branchement mental mais vital : le courant passait. Tout communiquait et lui avec ce Tout. » À son habitude, elle intercale ainsi le passé et le présent des bientôt quatre-vingt-dix années qu’elle a vu s’écouler, avec l’acuité particulière qui est la sienne et la résolution inébranlable, dans le renoncement contraint, à perpétuer la mémoire des force qui l’ont habitée tout au long de ce parcours qu’elle arpente désormais dans une solitude habitée.

[1] REIMS Cécile, L’embouchure du temps, éd. Le temps qu’il fait, 2017. À propos de son précédent livre, voir Lundioumardi, « Marcher, s’égarer, éventuellement arriver » : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/08/16/marcher-segarer-eventuellement-arriver/

[2] Lundioumardi, « Le poète a cané » : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/09/29/le-poete-a-cane/

 

Entre la chronique et la critique, Virginia Woolf : une voix qui résonne haut

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L’information m’a été transmise indirectement mais je ne doute pas de son authenticité : Virginia Woolf (1882-1941) était présente sur les étals de l’édition 2017 de la fête de l’Humanité, prouvant une fois de plus sa capacité à se trouver là où on ne l’attend pas. Cette prouesse n’a bien sûr de valeur que pour ceux qui ont le sentiment d’entendre sa voix à mesure qu’ils tournent les pages de ses livres ; une voix qui se fait plus limpide et plus précise encore lorsqu’il s’agit de son travail de critique littéraire, que la romancière anglaise prenait très au sérieux, élaboré selon une technique bien personnelle, un style inimitable et n’ayant jamais connu d’équivalent. Ainsi, les éditions Les Belles Lettres viennent de publier un recueil d’articles rassemblés sous le titre Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, dont certains étaient déjà accessibles en français mais revisités selon une traduction plus proche de l’auteure[1].

Arrêtons-nous un instant sur cette question de la traduction. Une des premières personnes à avoir traduit Virginia Woolf de l’anglais vers le français fut Marguerite Yourcenar, conquise par la poésie des Vagues (1931). Les deux femmes se rencontrèrent et étaient parvenues à s’entendre sur le projet. Aujourd’hui, une grande partie de l’œuvre est accessible – que ce soit la partie romanesque disponible en Pléiade ou tous les livres satellites (essais, lettres, nouvelles, romans, le journal intégral, etc.) proposés par différents éditeurs – avec des résultats parfois hasardeux ; la traduction l’an passé de A Room of One’s Own par Marie Darrieussecq, sous le titre Un lieu à soi (éd. Denoël), illustre parfaitement cette difficulté, reposant la sempiternelle paronomase du « traduttore, traditore ». Dans l’ouvrage qui nous intéresse cette semaine, cet écueil est évité grâce à la maîtrise de la traductrice Micha Venaille à pouvoir rendre compte et transmettre ce que l’on pourrait appeler de façon lacunaire « l’univers woolfien » ; un travail de haute volée que ce blog a déjà eu souvent l’occasion de valoriser[2].

Voilà, nous avons félicité l’entreprise, évalué sa forme et ses artisans mais reste le noyau, sa chair et sa peau à découper. Virginia Woolf dans ses articles a souvent utilisé les sujets qu’elle traitait comme un prétexte pour défendre une idée ou un geste : la lecture. Elle qui si souvent s’est montrée impitoyable dans son journal, si incohérente aussi, parvient dans ce laboratoire à démonter ses propres réflexes pour se ranger dans ce fameux Commun des lecteurs qu’elle a tenté de définir. Elle évoque Dickens, Defoe, Austen, Conrad ou Hardy, elle les malmène un peu mais les replace toujours dans un don, une époque, une technique aussi, qu’elle apprivoise ou dont elle se détache. Mais le plaisir de les lire, la liberté de pouvoir écrire ensuite sont également au cœur de son point de vue « Car pour cela nous devons être des critiques. Un écrivain, plus qu’aucun autre artiste, a besoin de l’être, car les mots sont si ordinaires, si familiers, qu’il doit les filtrer, les tamiser, pour qu’ils durent. Écrivez tous les jours ; écrivez librement ; mais ne refusons pas de comparer ce que nous avons écrit avec ce que les grands écrivains ont écrit. C’est humiliant mais essentiel. »

Vingt-deux textes sont ainsi réunis dans ce recueil, la plupart étant des articles publiés dans les journaux de l’époque, remaniés par la suite pour différentes éditions, auxquels s’ajoute la retranscription d’un dialogue entre Virginia et Leonard Woolf enregistré à la BBC le 15 juillet 1927 sur le thème « Est-ce que l’on écrit et publie trop de livres ? » et dans lequel on peut mesurer la vivacité des échanges entre les deux intellectuels. En cette rentrée littéraire qui voit paraître autour de six cents livres, on ne manquera de réfléchir à cette prédiction sentencieuse de Leonard Woolf : « Les livres étaient écrits par très peu de gens, qui écrivaient parce qu’ils avaient un don ; aujourd’hui, ils sont des milliers à s’y être mis, alors qu’ils n’ont aucun don, tout juste une technique qui relève de l’automatisme, consistant à assembler des mots et à les introduire dans une machine à écrire. Ce qui s’est passé pour les bottes est en train de se passer pour les livres. » Virginia ne partageait pas ce point de vue mais il y a toujours une Petite Mule pour nous contredire.

[1] WOOLF Virginia, Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, trad. de l’anglais et présenté par Micha Venaille, éd. Les Belles Lettres, 2017.

[2] Voir notamment : WOOLF Leonard, Ma vie avec Virginia, Paris, éd. Les Belles Lettres, trad. de l’anglais par Micha Venaille, 2016. Le livre est une sélection d’extraits de l’autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf, Sowing, Growing, Beginning Again, Downhill All the Way, The Journey, not the Arrival Matters, Hogarth Press. Mais aussi : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. de l’anglais par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy. Un compte rendu de ces livres est accessible sur Lundioumardi à partir des deux liens suivants : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/05/24/une-vie-a-deux/ et https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/13/toute-convention-a-abolir/

La posture bukowskienne

BukowLundioumardi

Connu en France pour l’ensemble de son œuvre, Charles Bukowski (1920-1994) l’est aussi – voire davantage – en raison des légendes qui entourent sa biographie, de sa prestation éthylique dans l’émission Apostrophes (septembre 1978) durant laquelle il finit par quitter le plateau au grand soulagement d’un Bernard Pivot démuni, et d’autres anecdotes ayant contribué à façonner la figure de l’artiste sulfureux. En cette rentrée littéraire, les éditions Au diable vauvert ont entrepris la traduction d’une partie de sa correspondance qui avait été publiée aux États-Unis en 2015 sous le titre On Writing[1] ; correspondance qui permet d’entrevoir l’intimité de cet auteur incontournable de la littérature américaine du XXe siècle : son regard sur la société, son rejet absolu des milieux intellectuels, ses références et surtout le travail en train de se faire.

Une première partie de ces lettres commence en 1945 et s’étale jusqu’en 1954 quand le jeune Bukowski s’adressait aux revues de son époque afin de faire publier ses nouvelles, le plus souvent accompagnées de dessins mis en page dans le présent recueil. Une période déterminante pour l’écrivain au cours de laquelle il déclare avoir été soûl pendant dix ans tout en essuyant un certain nombre de refus de la part des rédactions : « Retours encourageants, etc., mais ils ne pensent pas que mes textes soient de la poésie. Je vois ce qu’ils veulent dire. L’idée est là mais je n’arrive pas à transpercer la peau. je reste à la surface. La poésie ne m’intéresse pas. »[2] Citation qui ne reflète pas encore la haine qu’il développera par la suite à l’égard des cercles éditoriaux, reprochant leur manque d’audace et dénonçant les « anomalies [qui] prolifèrent dans ce milieu comme des bactéries. »

Cette vie passée dans des hôtels miteux, avalée à grandes lampées de whisky, de femmes levées dans les bars mais aussi de frénésie de l’écriture n’eut qu’un temps. L’écrivain en devenir développa un ulcère qui l’emmena tout droit sur un lit d’hôpital de l’assistance publique avec interdiction absolue et définitive de toucher à l’alcool – comprendre arrêter le whisky pour se limiter à la bière et au vin. Ce fut également les années où Bukowski se livra à son autre passion qui jamais plus ne le quitta : les courses hippiques. D’une certaine façon rendu à la vie, « Buk » s’installa à Los Angeles en 1958 où il fut embauché aux services postaux et continua à écrire de façon prolifique. La reconnaissance n’était pas encore au rendez-vous, ses textes choquaient, inspiraient le rejet tant par la forme que par la noirceur des sujets qu’il abordait, peignant une humanité en putréfaction. Alors que certains s’en détournèrent immédiatement, d’autres commencèrent à voir en lui l’avant-garde de la littérature américaine, dans la lignée de ce que Henry Miller ou John Fante entreprenaient parallèlement.

C’est dans ce contexte de renouvellement artistique que l’éditeur américain John Martin fonda les éditions Black Sparrow Press en 1966 pour permettre au public d’accéder à des récits la plupart du temps censurés et dont Charles Bukowski devint très rapidement un des chefs de file. Cette fois le succès fut au rendez-vous et l’employé des bureaux de poste put enfin se consacrer à l’écriture, selon une intransigeance dont personne ne peut douter. Là réside sans doute le principal intérêt de cette anthologie qui permet de voir avec quel acharnement Bukowski a travaillé pour élaborer une écriture nouvelle, seule à même de révéler le sang qui coule et la misère qui était la sienne : « Dieu est très loin de moi, peut-être quelque part à l’intérieur d’une bouteille, et oui j’suis vulgaire, ils m’ont rendu vulgaire, et d’une autre façon je suis vulgaire parce que je veux restituer les choses telles qu’elles sont – que ce soit, le couteau qui pénètre la chair, ou bien reluquer le trou de balle d’une putain, c’est là que se trouve la poésie […] »

Mais un problème plus essentiel est mis en évidence par la lecture de cette correspondance qui court sur quarante-huit années, quand l’intention poétique glisse progressivement vers la posture. À parcourir ces lettres qui se ressemblent toutes, on se lasse rapidement d’un Bukowski qui n’a de cesse d’insister sur sa soulographie et l’écriture qui le protège de la folie et du suicide, seule façon valable selon lui d’atteindre une poésie authentique. L’ensemble de ses contemporains, à quelques exceptions près (Louis-Ferdinand Céline ou John Fante), relève à son goût de l’imposture et de l’artifice : trop fades, empruntés, à la limite de leur reprocher de faire cas du style et des règles de grammaire. Pourquoi pas, mais la prudence avec laquelle il se protège dans les lettres envoyées à Henry Miller ne manque pas de faire sourire… Un artiste « sulfureux » disions-nous en introduction : « qui sent le soufre, l’enfer » résume la définition. Certes, mais à s’être enfermé dans cette posture, Bukowski n’a jamais réellement évolué dans son œuvre, écrivant avec acharnement mais promenant toujours la même histoire.

[1] BUKOWSKI Charles, Sur l’écriture, trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2017.

[2] Comme le précise l’éditeur : « Dans ce recueil, les erreurs typographiques ont été discrètement corrigées, tandis que les variations délibérées de typo ont été conservées dans l’optique de préserver au mieux la voix de l’auteur. »

 

 

Apollinaire et la faveur prolétaire

Guillaume Apollinaire

En ce 12 septembre 2017, les manifestations contre la nouvelle loi travail parsèment l’Hexagone du Havre à Marseille. La plèbe bat ainsi le pavé, pancartes brandies et colère bien sentie, tandis qu’au sommet de l’Olympe on imagine Emmanuel Du Roy Macron et son acolyte Pierre Gattaz en train de se frotter les mains. Plus que jamais, une transformation radicale de la société capitaliste assurant le dépassement du travail, de l’argent, de la marchandise et de la valeur marchande semble lointaine, un doux mirage valable uniquement pour les « fainéants et les cyniques » qu’il faut traquer, condamnés à rester comme ce prolétaire dépeint par Apollinaire, « triste et las le jour au fond des mines ». Des vers qui invitent à repenser encore et toujours de quoi les ouvriers sont pour aujourd’hui le nom.

Au prolétaire[1]

Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

[1] APOLLINAIRE Guillaume, « Au Prolétaire », Alcools, 1913.

Trois années contemplatives

Lundioumarditrois ans

Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818.

Le 2 septembre 2014 s’ouvrait la première page de Lundioumardi sans autre intention que celle d’un affinement de la lecture par son auteur, incapable encore aujourd’hui de se remémorer avec exactitude les livres qu’il tenait entre ses mains quelques semaines auparavant. Depuis trois ans, chaque jour ou presque, je suis fasciné d’entendre à la radio et dans les conversations ces personnes qui évoquent le plaisir ou l’indifférence qu’elles ont ressenti devant tel ou tel livre. Elles me semblent si précises dans leurs impressions et leurs façons d’exprimer un point de vue qu’à chaque fois l’inquiétude me guette de ne pas pouvoir en faire autant et, surtout, d’avoir à répondre à ces deux interrogations que je redoute : « Que lis-tu ? » et « Qu’en as-tu pensé ? » ; des questions que mes proches évitent soigneusement de me poser, observant le malaise se figer sur mon visage ou agacés par mes jugements lacunaires, stagnant souvent à la surface des mots.

À défaut de savoir « parler » de mes lectures, je crois avoir réussi par l’intermédiaire de ce blog à formaliser et à partager l’intensité avec laquelle un texte – romanesque, poétique ou pamphlétaire – parvenait à accrocher la lumière. Avoir encouragé au fil des mois la relecture de certains auteurs classiques – comme Jean-Jacques Rousseau ou Gustave Flaubert – ou la découverte d’écrivains plus méconnus – à l’instar de Fred Deux ou Ferenc Karinthy – demeure la plus grande satisfaction de ces trois dernières années. À celle-ci s’ajoutent bien entendu les discussions animées avec de nombreux compagnons de lecture mais également les auteurs et les éditeurs que j’ai eu la chance de rencontrer par ce biais. À ceux-là, qui m’accueillaient sur le pas de la porte de leur savoir-faire et de leur travail, j’espère que mes réflexions furent à la hauteur du plaisir que généreusement ils m’offraient lors de nos échanges.

Mais ces trois années de partage pèsent finalement peu comparé au plaisir égoïste et solitaire que fut celui de la lecture en tant que telle – ce geste si particulier qui permet tout à la fois de comprendre le monde dans lequel on vit et de s’en extraire quand il devient trop infréquentable. Lire relève ainsi de cette expérience unique qui porte en elle le dépassement momentané de la vie quotidienne afin de pouvoir ensuite mieux la supporter, la restituer de façon plus solide et avec un regard davantage aiguisé. Trop fragiles me paraissent aujourd’hui ceux qui s’en écartent pour affronter notre époque et son apologie consumériste. Alors perpétuons cette immunité du lecteur qui lui permet ses contemplations et au plaisir de vous retrouver pour cette quatrième année.

L’Université du déclin

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Un livre de mise en garde cette semaine dans Lundioumardi, avec une immersion dans les rouages du bulldozer éditorial conduit par les universités nord-américaines et les conséquences redoutables sur la recherche scientifique dans le domaine des humanités. C’est au début des années 2000 que Lindsay Waters – à la fois universitaire émérite et éditeur aux Presses universitaires d’Harvard – posait les jalons d’une réflexion sur l’offre éditoriale universitaire américaine et la qualité de son contenu, avec à la clé la publication d’un essai intitulé Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship[1], dans lequel il observait et analysait le déclin de la transmission des savoirs d’un système américain rompu aux logiques mercantiles. Pour bien comprendre le désarroi de l’auteur devant cette situation, rappelons d’abord cette particularité qu’aux États-Unis les ouvrages universitaires sont publiés par un puissant réseau de presses directement liées aux universités, selon une hiérarchie dans laquelle « prestige universitaire et éditorial se confondent. »

La thèse énoncée par Lindsay Waters dans son livre est limpide : depuis la Seconde Guerre mondiale, Les gestionnaires et les managers académiques ainsi que les éditeurs commerciaux des revues scientifiques ont évincé le corps des enseignants-chercheurs dans le contrôle d’une publication universitaire soumise à des logiques commerciales sévères et dramatiques. Dictée par les administrateurs de l’éducation, cette production toujours plus intensive génère une inflation du nombre de livres et d’articles publiés au sein d’un « marché des idées » saturé et dont la qualité ne cesse de se détériorer, polluant l’ensemble de l’activité académique : « en laissant les marchands prendre le contrôle du temple, nous avons permis à ceux qui veulent vider de leur sens et par là même profaner ce qu’il y a de bon dans nos livres et nos publications, d’occuper des positions de force dans un certain nombre de domaines, plus particulièrement celui des humanités. »

Sous le régime contemporain du « publish or perish », Lindsay Waters souligne le paradoxe d’une augmentation exponentielle du nombre de publications alors qu’elles sont de moins en moins lues, compilant la plupart du temps les articles d’un auteur qui n’a guère le temps de se consacrer à la rédaction d’un livre distinct mais qui parvient ainsi à satisfaire les exigences des éditeurs commerciaux de revues scientifiques et à s’assurer d’être maintenu dans son poste. Au cœur du système qu’il dénonce de par sa position institutionnelle d’éditeur chez Harvard, Waters établit comme principale victime de ce « marasme » une pensée en pleine déliquescence et conformiste, davantage soucieuse de la forme qui la structure que du fond qui devrait la transcender ; une pensée vide de maturation et incapable de rendre compte de l’originalité ou de la complexité de celui qui tente de la partager – dégradation qui selon lui accompagne celle du livre comme format particulier d’expression. « Il nous faut donc faire face à la situation peu plaisante où l’institution universitaire et le libre usage de l’intelligence s’opposent l’une à l’autre. »

Mais si le constat est pessimiste, l’auteur ne conclut pas son essai ainsi et appelle à résister contre ce diktat des gestionnaires. D’après lui, la théorie et les livres parviendront de nouveau à séduire les générations futures et à jouer leur rôle de transmission des savoirs à la seule condition de les entourer d’une aura de confidentialité ; en d’autres termes, des éditeurs indépendants plus parcimonieux à publier les travaux d’universitaires affranchis des contraintes et logiques exposées précédemment et garants de la responsabilité intellectuelle et de la valeur de leurs publications. On tentera un lapidaire : « think more, publish less ».

La nostalgie de la figure de l’érudit à l’ancienne plane tout au long de ces dernières pages qui occultent parfaitement de poser la question des nouvelles méthodes de recherche et du rôle incontournable joué par le numérique dans l’accès aux contenus éditoriaux. Mais à l’heure où le modèle universitaire américain est tant vanté en France et se répand comme une traînée de poudre dans les dispositifs d’asservissement de la pensée, le pamphlet de Lindsay Waters tire une sonnette d’alarme à laquelle il ne faut pas rester sourd et nous rappelle que le vitalité du monde universitaire réside justement dans sa vocation à « ne pas marcher au même pas que son époque. »

[1] WATERS Lindsay, Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship, éd. Prickly Paradigm Press, 2004. L’Éclipse du savoir, trad. de l’anglais par Jean-Jacques Courtine, éd. Allia, 2008.

 

 

 

600 km unis pour retourner travailler

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600 km de bouchons cumulés dans le sens des retours de vacances furent estimés le week-end dernier sur les autoroutes de France. 600 km de tas de fer agglutinés les uns derrière les autres après avoir replié les bagages et rendu la location. Les enfants qui se chamaillent dans la voiture pour avoir la tablette, l’odeur du sandwich au pâté qui grille sur la plage-arrière et les parents comptabilisant le nombre d’heures qui les séparent avant la reprise du travail le lundi suivant. Pour passer le temps, il aurait été de bon ton de proposer à tous ces automobilistes – au péage par exemple – le dernier numéro de la revue trimestrielle L’éléphant, avec dix pages consacrées à ce qui différencie le travail et l’emploi[1].

Sans être trop théorique, Jean-Christophe Blondel rappelle dans son article une matrice simple d’après laquelle travailler ne suppose pas nécessairement être employé et que ne pas l’être ne signifie pas pour autant n’avoir rien à faire. Partant de là, il déroule toute la valeur négative associée au travail qui, dès le texte de la Genèse, fut présenté comme une punition pour la première faute commise par l’homme. Loin du jardin d’Éden et de ses jouissances, Karl Marx avait quant à lui souligné le caractère aliéné et aliénant du travail avec cette citation des Manuscrits de 1844 : « Dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. » L’étymologie supposée du mot « travail » apporte également sa pierre à l’édifice puisque le latin tripalium « désignait un instrument de torture et un appareillage de contrainte des bêtes de somme. » Une charge négative qui justifierait que « dans le débat politique, quand on cherche à démontrer la valeur du travail, c’est finalement de l’emploi qu’on fait la promotion. »

En philosophe scrupuleux, Jean-Christophe Blondel poursuit son texte en énonçant que tous ces arguments pour enterrer le travail peuvent être retournés : avant même de goûter le fruit défendu, Ève accomplissait déjà un travail à partir du moment où elle réfléchissait à la décision qu’elle devait prendre, Marx reconnaissait que l’imagination mise au service du travail par l’homme révèle ce qui le différencie des animaux, etc. D’après l’auteur, le point crucial se loge dans la distinction entre l’exécutant pour autrui et celui qui met en œuvre des activités conçues par lui-même ; en somme, faire un travail plaisant que l’on a choisi ou occuper un emploi rébarbatif pour, de toutes les façons, répondre au diktat consumériste : « On devrait, en fait, instaurer une prime à la déshumanisation au travail. Mais nous ne le faisons pas parce que le simple fait de pouvoir participer un tant soit peu à la consommation est censé être une compensation suffisante à l’effort consenti “au travail”, oubliant que consommer ne suffit pas, qu’on est aussi en droit d’être l’auteur de quelque chose, ce qui réclame d’en avoir le temps. »

Sans les nommer, le philosophe défend dans les colonnes de L’éléphant la mise en place d’un revenu universel et une réduction du temps de travail pour en assurer une meilleure répartition. Mais c’est finalement en opposant le temps libre aux logiques modernes de la consommation que son analyse reste la plus percutante : « La consommation, elle, est le contraire du temps libre […]. Il n’y a aucun accomplissement personnel à consommer, puisqu’en réalité il n’en restera qu’un tas toujours plus immense d’ordures. On comprend mieux pourquoi dans l’Antiquité la sphère de la consommation, des échanges, du négoce était réservée aux esclaves. Le citoyen libre, lui, s’en tenait à l’écart. La société de consommation est donc moins celle du loisir que celle du divertissement. On ne s’y constitue pas, on s’y consume en consommant. » Assurément, c’est encore la paresse qui semble s’ériger en modèle de vertu… Bonne route !

[1] BLONDEL Jean-Christophe, « Le travail, machine à remonter le temps », L’éléphant, juillet 2017, pp. 44-53.

 

János Pilinszky et l’engagement immobile

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« Quand il passait dans quelque rue obscure de Budapest des années 50, vêtu de son pardessus aux épaules étroites, il marchait comme une légende persécutée. Il était bien cela, légende bannie et tout à fait inconnue de la littérature. » C’est en ces termes qu’Àgnes Nemes Nagy (1922-1991), figure phare de la littérature hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale, décrivait János Pilinszky (1921-1981), poète et dramaturge devenu incontournable en Hongrie mais à peine connu dans l’Hexagone ; même dans son pays, son œuvre demeura longtemps interdite parce que jugée trop pessimiste aux yeux d’un parti communiste soucieux d’entretenir le moral des foules et il fallut attendre plusieurs années avant qu’elle soit publiée dans son intégralité. Récompensée par les prix Attila József (1971) et Kossuth (1980), sa poésie est aujourd’hui traduite en anglais et en français, notamment grâce au précieux travail de son ami et traducteur Lorand Gaspar[1].

Ayant grandi dans les milieux intellectuels de Budapest, János Pilinszky commença à écrire de la poésie dès l’âge de quatorze ans. Il suivit des études à la faculté des lettres avant sa mobilisation dans l’armée hongroise en 1944, sans jamais combattre mais en étant fait prisonnier dans le camp de Ravensbrück en Allemagne où il fut le témoin des atrocités de l’époque. Si le destin tragique de l’homme était déjà au centre de ses réflexions, l’expérience totalitaire ajoutée à celle du régime communiste hongrois furent le fer de lance de ses textes. Une poésie dépouillée du moindre ornement, des mots simples et crus pour rendre compte de la cruauté à laquelle il assistait de ses yeux.

« Clou enfoncé dans la paume du monde,
pâle comme la mort,
Je suis couvert de sang. 
»

S’il est impossible d’évoquer la poésie de János Pilinszky sans mentionner sa foi chrétienne, précisons qu’elle exprimait davantage une croyance quasi désespérée en Dieu et parfaitement critique à l’égard des institutions catholiques. Une nuance qu’il exprimait lui-même de la sorte : « Je suis poète et catholique. À mon avis le catholicisme n’est rien d’autre au fond que l’acceptation du fait que l’homme vit irrémédiablement dans l’espace et dans le temps. […] J’aimerais bien être un poète catholique au sens où cela signifie universel. » En cela, sa découverte en 1963, lors d’un séjour à Paris, de l’œuvre de Simone Weil fut déterminante pour clarifier sa propre pensée et adhérer au concept d’« engagement immobile » que Lorand Gaspar précise comme étant « une sorte de propriété de l’âme religieuse, qui lui permet de s’identifier à la réalité immobile, et rapproche l’expérience de l’art, quand elle est don total de soi, de cette sorte d’engagement. »

En plus d’une série de poèmes – souvent laconiques, éloignés des figures de style et des fioritures –, le recueil publié par les éditions La Différence comporte également des extraits inédits du Journal d’un lyrique dans lesquels Pilinszki développe son rapport à la littérature dans ce qu’elle relève de l’expérience vécue : « Bien entendu au cours de l’écriture il apparaît clairement devant quelles sortes d’instances chacun a osé comparaître. Car tout comme dans la vie réelle il y a des échappatoires. Mais les « vrais » demandent d’eux-mêmes que leur procès soit engagé et le jugement prononcé, car la vérité est la valeur la plus importante, même si ses mots sont une condamnation. Le sens de l’écriture véritable dépasse tout risque personnel. » Par ces mots, János Pilinszki confirmait sa connaissance de ce que l’on pourrait appeler « le dehors de son époque ». Intensément exposé à la vie, sa situation était forcément précaire et il dut courir loin dans ses vers pour ne pas être trompé par sa duplicité ; rappelons qu’il était un fervent lecteur de Dostoïevski. Une œuvre dont beaucoup reste à rendre accessible, qui ne fabrique jamais rien d’utile mais qui fait partie de ces rares fontaines à restituer la vie de la façon la plus profonde.

[1] Les éléments biographiques sur János Pilinszky cités dans ce texte sont tirés de la préface signée par Lorand Gaspar dans le volume : PILINSZKY János, Même dans l’obscurité, Trad. par Lorand Gaspar et Sarah Clair, éd. Orphée-La Différence, Paris, 1991.