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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

La posture bukowskienne

BukowLundioumardi

Connu en France pour l’ensemble de son œuvre, Charles Bukowski (1920-1994) l’est aussi – voire davantage – en raison des légendes qui entourent sa biographie, de sa prestation éthylique dans l’émission Apostrophes (septembre 1978) durant laquelle il finit par quitter le plateau au grand soulagement d’un Bernard Pivot démuni, et d’autres anecdotes ayant contribué à façonner la figure de l’artiste sulfureux. En cette rentrée littéraire, les éditions Au diable vauvert ont entrepris la traduction d’une partie de sa correspondance qui avait été publiée aux États-Unis en 2015 sous le titre On Writing[1] ; correspondance qui permet d’entrevoir l’intimité de cet auteur incontournable de la littérature américaine du XXe siècle : son regard sur la société, son rejet absolu des milieux intellectuels, ses références et surtout le travail en train de se faire.

Une première partie de ces lettres commence en 1945 et s’étale jusqu’en 1954 quand le jeune Bukowski s’adressait aux revues de son époque afin de faire publier ses nouvelles, le plus souvent accompagnées de dessins mis en page dans le présent recueil. Une période déterminante pour l’écrivain au cours de laquelle il déclare avoir été soûl pendant dix ans tout en essuyant un certain nombre de refus de la part des rédactions : « Retours encourageants, etc., mais ils ne pensent pas que mes textes soient de la poésie. Je vois ce qu’ils veulent dire. L’idée est là mais je n’arrive pas à transpercer la peau. je reste à la surface. La poésie ne m’intéresse pas. »[2] Citation qui ne reflète pas encore la haine qu’il développera par la suite à l’égard des cercles éditoriaux, reprochant leur manque d’audace et dénonçant les « anomalies [qui] prolifèrent dans ce milieu comme des bactéries. »

Cette vie passée dans des hôtels miteux, avalée à grandes lampées de whisky, de femmes levées dans les bars mais aussi de frénésie de l’écriture n’eut qu’un temps. L’écrivain en devenir développa un ulcère qui l’emmena tout droit sur un lit d’hôpital de l’assistance publique avec interdiction absolue et définitive de toucher à l’alcool – comprendre arrêter le whisky pour se limiter à la bière et au vin. Ce fut également les années où Bukowski se livra à son autre passion qui jamais plus ne le quitta : les courses hippiques. D’une certaine façon rendu à la vie, « Buk » s’installa à Los Angeles en 1958 où il fut embauché aux services postaux et continua à écrire de façon prolifique. La reconnaissance n’était pas encore au rendez-vous, ses textes choquaient, inspiraient le rejet tant par la forme que par la noirceur des sujets qu’il abordait, peignant une humanité en putréfaction. Alors que certains s’en détournèrent immédiatement, d’autres commencèrent à voir en lui l’avant-garde de la littérature américaine, dans la lignée de ce que Henry Miller ou John Fante entreprenaient parallèlement.

C’est dans ce contexte de renouvellement artistique que l’éditeur américain John Martin fonda les éditions Black Sparrow Press en 1966 pour permettre au public d’accéder à des récits la plupart du temps censurés et dont Charles Bukowski devint très rapidement un des chefs de file. Cette fois le succès fut au rendez-vous et l’employé des bureaux de poste put enfin se consacrer à l’écriture, selon une intransigeance dont personne ne peut douter. Là réside sans doute le principal intérêt de cette anthologie qui permet de voir avec quel acharnement Bukowski a travaillé pour élaborer une écriture nouvelle, seule à même de révéler le sang qui coule et la misère qui était la sienne : « Dieu est très loin de moi, peut-être quelque part à l’intérieur d’une bouteille, et oui j’suis vulgaire, ils m’ont rendu vulgaire, et d’une autre façon je suis vulgaire parce que je veux restituer les choses telles qu’elles sont – que ce soit, le couteau qui pénètre la chair, ou bien reluquer le trou de balle d’une putain, c’est là que se trouve la poésie […] »

Mais un problème plus essentiel est mis en évidence par la lecture de cette correspondance qui court sur quarante-huit années, quand l’intention poétique glisse progressivement vers la posture. À parcourir ces lettres qui se ressemblent toutes, on se lasse rapidement d’un Bukowski qui n’a de cesse d’insister sur sa soulographie et l’écriture qui le protège de la folie et du suicide, seule façon valable selon lui d’atteindre une poésie authentique. L’ensemble de ses contemporains, à quelques exceptions près (Louis-Ferdinand Céline ou John Fante), relève à son goût de l’imposture et de l’artifice : trop fades, empruntés, à la limite de leur reprocher de faire cas du style et des règles de grammaire. Pourquoi pas, mais la prudence avec laquelle il se protège dans les lettres envoyées à Henry Miller ne manque pas de faire sourire… Un artiste « sulfureux » disions-nous en introduction : « qui sent le soufre, l’enfer » résume la définition. Certes, mais à s’être enfermé dans cette posture, Bukowski n’a jamais réellement évolué dans son œuvre, écrivant avec acharnement mais promenant toujours la même histoire.

[1] BUKOWSKI Charles, Sur l’écriture, trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2017.

[2] Comme le précise l’éditeur : « Dans ce recueil, les erreurs typographiques ont été discrètement corrigées, tandis que les variations délibérées de typo ont été conservées dans l’optique de préserver au mieux la voix de l’auteur. »

 

 

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Apollinaire et la faveur prolétaire

Guillaume Apollinaire

En ce 12 septembre 2017, les manifestations contre la nouvelle loi travail parsèment l’Hexagone du Havre à Marseille. La plèbe bat ainsi le pavé, pancartes brandies et colère bien sentie, tandis qu’au sommet de l’Olympe on imagine Emmanuel Du Roy Macron et son acolyte Pierre Gattaz en train de se frotter les mains. Plus que jamais, une transformation radicale de la société capitaliste assurant le dépassement du travail, de l’argent, de la marchandise et de la valeur marchande semble lointaine, un doux mirage valable uniquement pour les « fainéants et les cyniques » qu’il faut traquer, condamnés à rester comme ce prolétaire dépeint par Apollinaire, « triste et las le jour au fond des mines ». Des vers qui invitent à repenser encore et toujours de quoi les ouvriers sont pour aujourd’hui le nom.

Au prolétaire[1]

Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

[1] APOLLINAIRE Guillaume, « Au Prolétaire », Alcools, 1913.

Trois années contemplatives

Lundioumarditrois ans

Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818.

Le 2 septembre 2014 s’ouvrait la première page de Lundioumardi sans autre intention que celle d’un affinement de la lecture par son auteur, incapable encore aujourd’hui de se remémorer avec exactitude les livres qu’il tenait entre ses mains quelques semaines auparavant. Depuis trois ans, chaque jour ou presque, je suis fasciné d’entendre à la radio et dans les conversations ces personnes qui évoquent le plaisir ou l’indifférence qu’elles ont ressenti devant tel ou tel livre. Elles me semblent si précises dans leurs impressions et leurs façons d’exprimer un point de vue qu’à chaque fois l’inquiétude me guette de ne pas pouvoir en faire autant et, surtout, d’avoir à répondre à ces deux interrogations que je redoute : « Que lis-tu ? » et « Qu’en as-tu pensé ? » ; des questions que mes proches évitent soigneusement de me poser, observant le malaise se figer sur mon visage ou agacés par mes jugements lacunaires, stagnant souvent à la surface des mots.

À défaut de savoir « parler » de mes lectures, je crois avoir réussi par l’intermédiaire de ce blog à formaliser et à partager l’intensité avec laquelle un texte – romanesque, poétique ou pamphlétaire – parvenait à accrocher la lumière. Avoir encouragé au fil des mois la relecture de certains auteurs classiques – comme Jean-Jacques Rousseau ou Gustave Flaubert – ou la découverte d’écrivains plus méconnus – à l’instar de Fred Deux ou Ferenc Karinthy – demeure la plus grande satisfaction de ces trois dernières années. À celle-ci s’ajoutent bien entendu les discussions animées avec de nombreux compagnons de lecture mais également les auteurs et les éditeurs que j’ai eu la chance de rencontrer par ce biais. À ceux-là, qui m’accueillaient sur le pas de la porte de leur savoir-faire et de leur travail, j’espère que mes réflexions furent à la hauteur du plaisir que généreusement ils m’offraient lors de nos échanges.

Mais ces trois années de partage pèsent finalement peu comparé au plaisir égoïste et solitaire que fut celui de la lecture en tant que telle – ce geste si particulier qui permet tout à la fois de comprendre le monde dans lequel on vit et de s’en extraire quand il devient trop infréquentable. Lire relève ainsi de cette expérience unique qui porte en elle le dépassement momentané de la vie quotidienne afin de pouvoir ensuite mieux la supporter, la restituer de façon plus solide et avec un regard davantage aiguisé. Trop fragiles me paraissent aujourd’hui ceux qui s’en écartent pour affronter notre époque et son apologie consumériste. Alors perpétuons cette immunité du lecteur qui lui permet ses contemplations et au plaisir de vous retrouver pour cette quatrième année.

L’Université du déclin

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Un livre de mise en garde cette semaine dans Lundioumardi, avec une immersion dans les rouages du bulldozer éditorial conduit par les universités nord-américaines et les conséquences redoutables sur la recherche scientifique dans le domaine des humanités. C’est au début des années 2000 que Lindsay Waters – à la fois universitaire émérite et éditeur aux Presses universitaires d’Harvard – posait les jalons d’une réflexion sur l’offre éditoriale universitaire américaine et la qualité de son contenu, avec à la clé la publication d’un essai intitulé Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship[1], dans lequel il observait et analysait le déclin de la transmission des savoirs d’un système américain rompu aux logiques mercantiles. Pour bien comprendre le désarroi de l’auteur devant cette situation, rappelons d’abord cette particularité qu’aux États-Unis les ouvrages universitaires sont publiés par un puissant réseau de presses directement liées aux universités, selon une hiérarchie dans laquelle « prestige universitaire et éditorial se confondent. »

La thèse énoncée par Lindsay Waters dans son livre est limpide : depuis la Seconde Guerre mondiale, Les gestionnaires et les managers académiques ainsi que les éditeurs commerciaux des revues scientifiques ont évincé le corps des enseignants-chercheurs dans le contrôle d’une publication universitaire soumise à des logiques commerciales sévères et dramatiques. Dictée par les administrateurs de l’éducation, cette production toujours plus intensive génère une inflation du nombre de livres et d’articles publiés au sein d’un « marché des idées » saturé et dont la qualité ne cesse de se détériorer, polluant l’ensemble de l’activité académique : « en laissant les marchands prendre le contrôle du temple, nous avons permis à ceux qui veulent vider de leur sens et par là même profaner ce qu’il y a de bon dans nos livres et nos publications, d’occuper des positions de force dans un certain nombre de domaines, plus particulièrement celui des humanités. »

Sous le régime contemporain du « publish or perish », Lindsay Waters souligne le paradoxe d’une augmentation exponentielle du nombre de publications alors qu’elles sont de moins en moins lues, compilant la plupart du temps les articles d’un auteur qui n’a guère le temps de se consacrer à la rédaction d’un livre distinct mais qui parvient ainsi à satisfaire les exigences des éditeurs commerciaux de revues scientifiques et à s’assurer d’être maintenu dans son poste. Au cœur du système qu’il dénonce de par sa position institutionnelle d’éditeur chez Harvard, Waters établit comme principale victime de ce « marasme » une pensée en pleine déliquescence et conformiste, davantage soucieuse de la forme qui la structure que du fond qui devrait la transcender ; une pensée vide de maturation et incapable de rendre compte de l’originalité ou de la complexité de celui qui tente de la partager – dégradation qui selon lui accompagne celle du livre comme format particulier d’expression. « Il nous faut donc faire face à la situation peu plaisante où l’institution universitaire et le libre usage de l’intelligence s’opposent l’une à l’autre. »

Mais si le constat est pessimiste, l’auteur ne conclut pas son essai ainsi et appelle à résister contre ce diktat des gestionnaires. D’après lui, la théorie et les livres parviendront de nouveau à séduire les générations futures et à jouer leur rôle de transmission des savoirs à la seule condition de les entourer d’une aura de confidentialité ; en d’autres termes, des éditeurs indépendants plus parcimonieux à publier les travaux d’universitaires affranchis des contraintes et logiques exposées précédemment et garants de la responsabilité intellectuelle et de la valeur de leurs publications. On tentera un lapidaire : « think more, publish less ».

La nostalgie de la figure de l’érudit à l’ancienne plane tout au long de ces dernières pages qui occultent parfaitement de poser la question des nouvelles méthodes de recherche et du rôle incontournable joué par le numérique dans l’accès aux contenus éditoriaux. Mais à l’heure où le modèle universitaire américain est tant vanté en France et se répand comme une traînée de poudre dans les dispositifs d’asservissement de la pensée, le pamphlet de Lindsay Waters tire une sonnette d’alarme à laquelle il ne faut pas rester sourd et nous rappelle que le vitalité du monde universitaire réside justement dans sa vocation à « ne pas marcher au même pas que son époque. »

[1] WATERS Lindsay, Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship, éd. Prickly Paradigm Press, 2004. L’Éclipse du savoir, trad. de l’anglais par Jean-Jacques Courtine, éd. Allia, 2008.

 

 

 

600 km unis pour retourner travailler

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600 km de bouchons cumulés dans le sens des retours de vacances furent estimés le week-end dernier sur les autoroutes de France. 600 km de tas de fer agglutinés les uns derrière les autres après avoir replié les bagages et rendu la location. Les enfants qui se chamaillent dans la voiture pour avoir la tablette, l’odeur du sandwich au pâté qui grille sur la plage-arrière et les parents comptabilisant le nombre d’heures qui les séparent avant la reprise du travail le lundi suivant. Pour passer le temps, il aurait été de bon ton de proposer à tous ces automobilistes – au péage par exemple – le dernier numéro de la revue trimestrielle L’éléphant, avec dix pages consacrées à ce qui différencie le travail et l’emploi[1].

Sans être trop théorique, Jean-Christophe Blondel rappelle dans son article une matrice simple d’après laquelle travailler ne suppose pas nécessairement être employé et que ne pas l’être ne signifie pas pour autant n’avoir rien à faire. Partant de là, il déroule toute la valeur négative associée au travail qui, dès le texte de la Genèse, fut présenté comme une punition pour la première faute commise par l’homme. Loin du jardin d’Éden et de ses jouissances, Karl Marx avait quant à lui souligné le caractère aliéné et aliénant du travail avec cette citation des Manuscrits de 1844 : « Dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. » L’étymologie supposée du mot « travail » apporte également sa pierre à l’édifice puisque le latin tripalium « désignait un instrument de torture et un appareillage de contrainte des bêtes de somme. » Une charge négative qui justifierait que « dans le débat politique, quand on cherche à démontrer la valeur du travail, c’est finalement de l’emploi qu’on fait la promotion. »

En philosophe scrupuleux, Jean-Christophe Blondel poursuit son texte en énonçant que tous ces arguments pour enterrer le travail peuvent être retournés : avant même de goûter le fruit défendu, Ève accomplissait déjà un travail à partir du moment où elle réfléchissait à la décision qu’elle devait prendre, Marx reconnaissait que l’imagination mise au service du travail par l’homme révèle ce qui le différencie des animaux, etc. D’après l’auteur, le point crucial se loge dans la distinction entre l’exécutant pour autrui et celui qui met en œuvre des activités conçues par lui-même ; en somme, faire un travail plaisant que l’on a choisi ou occuper un emploi rébarbatif pour, de toutes les façons, répondre au diktat consumériste : « On devrait, en fait, instaurer une prime à la déshumanisation au travail. Mais nous ne le faisons pas parce que le simple fait de pouvoir participer un tant soit peu à la consommation est censé être une compensation suffisante à l’effort consenti “au travail”, oubliant que consommer ne suffit pas, qu’on est aussi en droit d’être l’auteur de quelque chose, ce qui réclame d’en avoir le temps. »

Sans les nommer, le philosophe défend dans les colonnes de L’éléphant la mise en place d’un revenu universel et une réduction du temps de travail pour en assurer une meilleure répartition. Mais c’est finalement en opposant le temps libre aux logiques modernes de la consommation que son analyse reste la plus percutante : « La consommation, elle, est le contraire du temps libre […]. Il n’y a aucun accomplissement personnel à consommer, puisqu’en réalité il n’en restera qu’un tas toujours plus immense d’ordures. On comprend mieux pourquoi dans l’Antiquité la sphère de la consommation, des échanges, du négoce était réservée aux esclaves. Le citoyen libre, lui, s’en tenait à l’écart. La société de consommation est donc moins celle du loisir que celle du divertissement. On ne s’y constitue pas, on s’y consume en consommant. » Assurément, c’est encore la paresse qui semble s’ériger en modèle de vertu… Bonne route !

[1] BLONDEL Jean-Christophe, « Le travail, machine à remonter le temps », L’éléphant, juillet 2017, pp. 44-53.

 

János Pilinszky et l’engagement immobile

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« Quand il passait dans quelque rue obscure de Budapest des années 50, vêtu de son pardessus aux épaules étroites, il marchait comme une légende persécutée. Il était bien cela, légende bannie et tout à fait inconnue de la littérature. » C’est en ces termes qu’Àgnes Nemes Nagy (1922-1991), figure phare de la littérature hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale, décrivait János Pilinszky (1921-1981), poète et dramaturge devenu incontournable en Hongrie mais à peine connu dans l’Hexagone ; même dans son pays, son œuvre demeura longtemps interdite parce que jugée trop pessimiste aux yeux d’un parti communiste soucieux d’entretenir le moral des foules et il fallut attendre plusieurs années avant qu’elle soit publiée dans son intégralité. Récompensée par les prix Attila József (1971) et Kossuth (1980), sa poésie est aujourd’hui traduite en anglais et en français, notamment grâce au précieux travail de son ami et traducteur Lorand Gaspar[1].

Ayant grandi dans les milieux intellectuels de Budapest, János Pilinszky commença à écrire de la poésie dès l’âge de quatorze ans. Il suivit des études à la faculté des lettres avant sa mobilisation dans l’armée hongroise en 1944, sans jamais combattre mais en étant fait prisonnier dans le camp de Ravensbrück en Allemagne où il fut le témoin des atrocités de l’époque. Si le destin tragique de l’homme était déjà au centre de ses réflexions, l’expérience totalitaire ajoutée à celle du régime communiste hongrois furent le fer de lance de ses textes. Une poésie dépouillée du moindre ornement, des mots simples et crus pour rendre compte de la cruauté à laquelle il assistait de ses yeux.

« Clou enfoncé dans la paume du monde,
pâle comme la mort,
Je suis couvert de sang. 
»

S’il est impossible d’évoquer la poésie de János Pilinszky sans mentionner sa foi chrétienne, précisons qu’elle exprimait davantage une croyance quasi désespérée en Dieu et parfaitement critique à l’égard des institutions catholiques. Une nuance qu’il exprimait lui-même de la sorte : « Je suis poète et catholique. À mon avis le catholicisme n’est rien d’autre au fond que l’acceptation du fait que l’homme vit irrémédiablement dans l’espace et dans le temps. […] J’aimerais bien être un poète catholique au sens où cela signifie universel. » En cela, sa découverte en 1963, lors d’un séjour à Paris, de l’œuvre de Simone Weil fut déterminante pour clarifier sa propre pensée et adhérer au concept d’« engagement immobile » que Lorand Gaspar précise comme étant « une sorte de propriété de l’âme religieuse, qui lui permet de s’identifier à la réalité immobile, et rapproche l’expérience de l’art, quand elle est don total de soi, de cette sorte d’engagement. »

En plus d’une série de poèmes – souvent laconiques, éloignés des figures de style et des fioritures –, le recueil publié par les éditions La Différence comporte également des extraits inédits du Journal d’un lyrique dans lesquels Pilinszki développe son rapport à la littérature dans ce qu’elle relève de l’expérience vécue : « Bien entendu au cours de l’écriture il apparaît clairement devant quelles sortes d’instances chacun a osé comparaître. Car tout comme dans la vie réelle il y a des échappatoires. Mais les « vrais » demandent d’eux-mêmes que leur procès soit engagé et le jugement prononcé, car la vérité est la valeur la plus importante, même si ses mots sont une condamnation. Le sens de l’écriture véritable dépasse tout risque personnel. » Par ces mots, János Pilinszki confirmait sa connaissance de ce que l’on pourrait appeler « le dehors de son époque ». Intensément exposé à la vie, sa situation était forcément précaire et il dut courir loin dans ses vers pour ne pas être trompé par sa duplicité ; rappelons qu’il était un fervent lecteur de Dostoïevski. Une œuvre dont beaucoup reste à rendre accessible, qui ne fabrique jamais rien d’utile mais qui fait partie de ces rares fontaines à restituer la vie de la façon la plus profonde.

[1] Les éléments biographiques sur János Pilinszky cités dans ce texte sont tirés de la préface signée par Lorand Gaspar dans le volume : PILINSZKY János, Même dans l’obscurité, Trad. par Lorand Gaspar et Sarah Clair, éd. Orphée-La Différence, Paris, 1991.

Les mesquineries du menteur solitaire

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Le 3 août dernier, Emmanuel Du Roy Macron visitait une base de loisirs qui accueille des enfants défavorisés dans les Yvelines. Cote de popularité en berne oblige, cette opération de communication – organisée conjointement par le Secours populaire et la Fondation PSG, en compagnie de la non moins illustre présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse – mettait en scène le dénommé président Jupiter afin qu’il échange devant les caméras avec la plèbe autour d’un cordon bleu. La suite, on la connaît : à la question d’un enfant qui lui demandait « Vous êtes riche monsieur ? », notre ancien cambuteur de fafiots répondit « Tu sais, quand tu es président de la République, c’est pas le moment où tu gagnes le plus d’argent. »

En effet, par sens du devoir ou du sacrifice, la star en marche a vu son salaire passer de 400 mille euros par an quand il était associé-gérant de la banque Rothschild, à 12 696 euros par mois pour diriger le pays. Sans compter que depuis qu’il a été élu – comme il le soulignait devant ces mêmes enfants issus de milieux très modestes – il dut se résoudre à quitter sa maison pour occuper un logement de fonction, une vulgaire bicoque située non loin des Champs-Élysées. Pas facile tous les jours d’être Emmanuel Du Roy Macron, avec tous ces gens qui ne sont « rien » mais à la rencontre desquels il faut sans cesse aller ; et puis il y a tous ces étudiants qui se mettent à « pleurer » parce qu’on leur supprime cinq euros d’allocation pour le logement chaque mois. Un métier plein d’ingratitude, assurément …

En voyant le spectacle de cette triste comédie, j’ai pensé au texte d’une conférence prononcée par Joseph Gabel en 1966 à la faculté des lettres de Rabat, intitulée Mensonge et maladie mentale[1]. Dans cet essai qui emprunte davantage à la méthode philosophique, l’auteur définissait la maladie mentale par quatre traits essentiels – esseulement, perte de liberté, absence de rencontre et de valeurs – dont il montrait qu’ils sont également caractéristiques du menteur. L’occasion pour lui de distinguer également l’égocentrisme de l’égoïsme : le premier est un phénomène logique et ontologique, par lequel la personne se croit le centre du monde, quand le second est un phénomène moral. L’égoïste ne se préoccupe que de ses propres intérêts quand l’égocentrique est davantage affecté de maladie mentale. Ici, libre à chacun d’identifier untel ou untel comme étant malade ou menteur.

Ce qui concerne davantage notre chantre du libéralisme qui va se dégourdir les jambes en proche banlieue, c’est la question évoquée par Gabel de la rencontre et des valeurs. Dans notre pays où le dirigeant joue perpétuellement un numéro d’équilibriste entre une fonction « à incarner » et une proximité factice avec son peuple, on entend ponctuellement quand tout va encore plus mal ou qu’une campagne électorale débute : « il ira à la rencontre des Français ». Et quand monsieur Du Roy Macron se déplace, on constate que la seule chose qu’il rencontre est l’illusion d’une séduction artificielle : « devenez ce que je suis » aurait pu être le mantra de cet apôtre de la finance pour qui tout jeune doit rêver d’empocher son premier million à l’âge de 30 ans et qui, à défaut de rencontrer, ne cesse de véhiculer une projection de sa personne. Gabel écrit alors : « C’est là un phénomène très général ; le délirant est incapable de rencontre ; il rencontre son propre délire, il se rencontre lui-même. »

On pourrait donc imputer à une sorte de maladie mentale cette façon de diviser le pays entre « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien »[2], selon d’obscurs critères finalement très attendus de la part du banquezingue. Cependant, on lit chez Gabel des traits qui sont également tout à fait conforme à la figure du menteur avec une distinction fondamentale dans l’affaire qui nous occupe : « Ce n’est pas la même chose de dire que telle personne ment parce qu’elle n’arrive pas à résister à une force qui la pousse à mentir ou de dire qu’elle ment parce qu’elle n’a aucune raison de dire la vérité. » Quand le 3 août dernier, après avoir fait tomber la veste, Du Roy Macron énonçait devant le même parterre d’enfants : « T’as rien si t’as pas de volonté. Si tu travailles pas, si tu te dépasses pas, t’as rien. », était-il en proie à une force qui l’obligeait à cette complaisance, ou mentait-il juste pour entretenir un faux dialogue et garantir l’illusion ? Là encore, Joseph Gabel fait mouche : « Le menteur ordinaire est en marge de la vie parce qu’il ment ; le menteur hystérique ment parce qu’il est en marge de la vie. » La conclusion, je ne ferai pas l’injure de la préciser…

[1] Joseph Gabel (1912-2004) est un sociologue et philosophe d’origine hongroise qui se fit connaître en 1962 par la publication de : La Fausse conscience : essai sur la  réification, Paris, éd. de Minuit ; livre dans lequel il intégrait les notions de fausse conscience et de réification développées par Karl Mannheim et Georg Lukacs à une analyse psychopathologique des états schizophréniques. Le texte de la conférence citée est disponible aux éditions Allia : GABEL Joseph, Mensonge et maladie mentale, Paris, éd. Allia, 1995.

[2] Phrase prononcée le 29 juin 2017, à l’occasion de l’inauguration de la station F dans l’ancienne Halle Freyssinet : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».

 

« Un vent qu’on sent passer, une attention, là où elle touche des limites »

gorensteinlundioumardi

Cette semaine, Lundioumardi a le grand plaisir d’accueillir une chronique de Geneviève Peigné. Après avoir enseigné les lettres en Pologne, aux Antilles et en Algérie, celle-ci a publié, sous son nom ou celui de Geneviève Hélène, quatre ouvrages chez Jacqueline Chambon, deux aux Éditions Virgile et chez Agnès Pareyre et Potentille. Plusieurs livres d’artistes en collaboration avec Claude Stassart-Springer, Jean-Marie Queneau, Petra-Bertram Farille et Catherine Liégeois. Son dernier livre, L’interlocutrice[1], avait fait l’objet d’une recension dans ce blog lors de sa parution .Elle a aussi fondé, dans la Nièvre, le festival « Samedi poésies dimanche aussi » qui a honoré en juillet dernier sa 9e édition. Elle partage aujourd’hui, via cette note, sa lecture d’un récit de l’écrivain et scénariste russe Friedrich Gorenstein (1932-2002), intitulé Compagnons de route[2]

Quoi de plus banal que la situation de deux inconnus seuls dans la voiture couchette d’un train de nuit ? L’un commence à raconter sa vie à l’autre, et le voyage s’enclenche qui va simultanément nous conduire au long de trois parcours : un, géographique, traversant en une nuit l’Ukraine, de Kiev à Zblodounov ; un autre, historique, égrenant le vécu des catastrophes connues par l’Ukraine au XXe siècle. Enfin – et là est intimement l’enjeu du livre – l’accomplissement d’une création commune aux deux compagnons de hasard, celle d’un récit que l’absolue attention offerte par l’un, l’Auditeur, permettra à l’autre, le Narrateur, de faire advenir.

Le premier à engager la conversation, le Narrateur, est un paysan pauvre, un Ukrainien que rien n’a épargné : infirme suite à un accident durant l’enfance et, avec tant d’autres, victime des atrocités qui ont ravagé l’Ukraine au XXe siècle : anéantissement des paysans pendant la famine liée à la collectivisation du début des années trente, occupation allemande, extermination des Juifs, répression soviétique à la fin de la guerre. Et nationalisme. Celui qui va dès les premiers instants de la rencontre éprouver la nécessité de se vouer à « cet acte-là, ce rôle de l’Auditeur », est un écrivain soviétique aisé et reconnu, humoriste. D’origine berditchevienne (comme l’auteur du livre, Gorenstein[3]), l’Auditeur a une conscience aigüe – humaine, tragique et politique – de son rôle et des raisons de ne pas être surpris par les confidences de ce voisin inconnu.

« Les hommes sont compartimentés, et privé de visage celui qui n’a pas trouvé son Auditeur. L’Auditeur est là pour faire comprendre au Narrateur sa nature profonde, celle qui le rend différent des autres, et pour le faire non pas avec les mots mais en lui accordant cette attention divine qui est déjà le sommet de la création, inaccessible au reste de l’humanité. (Divine elle l’est non au sens où elle parviendrait à Dieu, mais dans la mesure où elle n’a pas d’égale, où elle touche des limites ; comme le vent divin des Écritures, c’est disons, un vent qu’on sent passer.) […] Ce n’est pas un hasard si dans les pays totalitaires l’Auditeur individualiste est considéré par la collectivité comme un criminel qui désagrège la masse. »

Si Compagnons de route nous installe très tôt dans une tension extrême, le récit progresse rythmé par la succession des arrêts nocturnes en gare qui le laissent momentanément en suspens et le scandent. Les salles d’attente, l’activité ferroviaire, la qualité des puits où à chaque halte renouveler sa provision d’eau renouent avec le présent du Narrateur et de l’Auditeur, autorisent les commentaires et les rencontres avec d’autres voyageurs, tantôt mettant à distance le passé, tantôt le repérant qui affleure. « La tragédie moderne n’a pas de grandeur. Ce ne sont pas des dieux cruels, des titans fous qui commettent les gigantesques horreurs modernes, mais de ridicules petits tortionnaires qui ont fondé leurs théories au comptoir des bars, des cafés. »

Tout comme ces pauses dans le trajet offrent de reprendre souffle dans la remémoration de ce qui fut pour le Narrateur « une vie ordinaire », l’humour – féroce – des commentaires de l’Auditeur trace un autre mode d’approche dans cette tentative de digérer ce « monde des guillemets de fer qui se referment sur l’homme vivant. […] Le terrain à Kiev et dans ses environs est très accidenté, les tumulus y sont nombreux, ce qui rend plus faciles les fusillades de masse et les enterrements collectifs. » Un autre des intérêts de ce livre, écrit en 1983, réside dans les réflexions de l’Auditeur, qui conservent leur actualité, sur ce qu’aurait pu être le destin de l’Ukraine depuis le XVIIe siècle, tiraillée entre Pologne et Russie.

Dans cette création commune, les souvenirs, y compris amoureux, et la parole, tantôt lyrique, tantôt triviale d’un Narrateur qui est d’abord un conteur, se joignent aux capacités d’observation et d’imagination de l’Auditeur. Ce qu’a d’exceptionnel l’instant du surgissement d’un passé dans la parole d’un témoin, parole suscitée, acceptée, réfléchie nous est rendu intelligible, assimilable et sensible. Le Narrateur à la fin du voyage s’éclipsera ; la relation fusionnelle se défait, un récit a abouti et a été transmis, transaction qui demeure un recours ultime pour survivre moins hanté. L’écrivain, ayant fait sien le récit, à son tour élaborera la forme apte à en rendre compte, non dans la reconstitution historique d’une époque, mais dans l’accompagnement d’une voix. Ce faisant, il transmettra la place d’Auditeur au lecteur, redonnant à chacun son pouvoir.

[1] PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le nouvel Attila, 2015. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] GORENSTEIN Friedrich, Compagnons de route, trad. du russe et préfacé par Luba Jurgenson, éd. Héros Limite, 2016. Ses ouvrages ont paru en quasi totalité en Allemagne, plusieurs sont traduits chez Gallimard. Compagnons de route, écrit en 1983, est paru en 1988.

[3] Né à Kiev en 1932, l’année de la famine que Staline infligea à l’Ukraine, Friedrich Gorenstein, Juif ukrainien, fut orphelin tout jeune. Son père, professeur d’économie politique a été fusillé en 1937, victime des purges staliniennes. Sa mère et son jeune frère moururent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut alors recueilli par la famille de sa tante à Berditchev, ville dont les communautés juives furent massacrées au début de la guerre par les unités ukrainiennes de la Waffen SS. Devenu ouvrier, puis ingénieur diplômé de l’Institut des Mines de Dniepropetrovsk, il commença à écrire, d’abord comme scénariste. Il émigra en 1980 pour s’installer à Berlin-Ouest où il mourut en 2002. (source : Wikipédia).

 

LNB7-1

BessetteLundioumardi

En se concentrant sur les quelques photos d’elle, on est tenté de vouloir déchiffrer tout ce qui a constitué le malheureusement nommé « cas Bessette ». Une histoire simple comme il y en a mille d’un auteur salué par la critique et les écrivains majeurs de son époque, dont les treize romans promettaient de bouleverser l’ensemble de la production littéraire contemporaine en France mais dont la popularité succomba à la malédiction de l’oubli. Institutrice, femme de ménage ou de pasteur, Hélène Bessette (1918-2000) quitta le monde dans le plus parfait dénuement et en proie à la folie causée par le manque de reconnaissance. Et quand on parle d’elle aujourd’hui, c’est en ressassant le bandeau porté par Raymond Queneau, qui fut le premier à l’éditer en 1953, s’exclamant : « Enfin du nouveau ! ». Dans la foulée, Marguerite Duras apportait sa pierre à l’édifice en témoignant son admiration : « La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. »

Pendant vingt ans (1953-1973), l’œuvre va se constituer autour de romans, d’une pièce de théâtre, une série de journaux et de récits autobiographiques. À la fin des années 1950, elle rédigea une revue samizdat (Résumé) dans laquelle elle revendiquait une littérature dégagée de la tradition et fonda également un mouvement appelé Gang du roman poétique (GRP). Nombreux furent ceux, de Nathalie Sarraute en passant par Michel Leiris ou encore Jean Dubuffet, à saluer cette écriture inédite, provoquante et tentatrice. Son biographe Julien Doussinault n’hésite pas à dire que Duras « lui a tout piqué »[1] ; une sentence qui ne manque pas de poser des questions tant le style des deux femmes s’apparente, avec des phrases courtes, lapidairement versées par d’infinis retours à la ligne. Mais, pompeusement, on dira que « le succès a ses secrets que la raison ne connaît pas ». Duras caracole en tête des ventes et Bessette ne décolle pas auprès des lecteurs. Après 1973, Gallimard refuse de continuer à l’éditer, plongeant la romancière dans la paranoïa et l’abandon.

Il aura fallu attendre 2006 et le travail de l’éditrice Laure Limongi (éd. Léo Scheer) pour entendre parler à nouveau d’Hélène Bessette avec la publication de sept romans. Deux ans plus tard, Julien Doussinault fit écho à cette entreprise en lui consacrant la première biographie[2]. Cette année, les éditions Le nouvel Attila poursuivent l’opération via le nom de code LNB7, avec la sortie de Vingt minutes de silence[3], paru pour la première fois en 1955 chez Gallimard. Un projet de haute volée énoncé comme suit dans la couverture : « Le nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Dans ce livre aux allures d’intrigue policière, l’auteure déploie son style reconnaissable par des mots brefs et une syntaxe minimale, valorisé par la minutie de la mise en page des équipes de Benoît Virot. Inspirée d’un fait divers, l’histoire raconte un meurtre, peut-être un parricide « tombé comme un fruit mûr glisse de la branche. » Qui a tué ? Le fils de quinze ans ? La bonne ? Ou la mère adultère ? Peu importe à vrai dire puisque le but de Bessette est de nous détourner en permanence de cette enquête ; « c’est une histoire qui avance de silence en silence. » Ce qui la motive, ce sont les égratignures troubles sous la couche du vernis bourgeois. : « L’occasion aiguë, l’occasion qui force le destin, l’accident qui se transforme en meurtre. / Ils ont réduit le meurtre en séparation éternelle, en abîme d’indifférence, de mépris, de révolte, de rancune. / Ils ont eu un dérivatif à ce grand désespoir. » Tous coupables dans la tentation de mort, les personnages d’Hélène Bessette se tiennent là comme son écriture le fait : à l’écart des sentiers battus, appelée à être aimée ou détestée mais peut-être enfin à ne plus être ignorée.

[1] Cité par LANDROT Marine, « Vingt minutes de silence, Hélène Bessette », Télérama, n° 3516, mai 2017.

[2] DOUSSINAULT Julien, Hélène Bessette, éd. Léo Scheer, 2008.

[3] BESSETTE Hélène, Vingt minutes de silence, éd. Le nouvel Attila, 2017. Paraîtront dans les prochains mois Garance Rose et On ne vit que deux fois.

 

William Cliff : l’autoportrait en poésie

Lundioumardicliff

Après quelques semaines sans avoir pu « s’épauler » sur ce blog et tout droit sorti de ce que certaine nomme « le tunnel des obligations », Lundioumardi reprend aujourd’hui ses activités en s’arrêtant sur un poète contemporain de langue française : William Cliff. Né dans la province de Namur (Belgique) en 1940, il a été découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard à partir de 1973. Lauréat de plusieurs prix, dont le Grand prix de la poésie de l’Académie française (2007) et le prix Goncourt de la poésie-Robert Sabatier (2015), il est également auteur de romans et a traduit vers le français Shakespeare, Dante ou encore Gabriel Ferrater.

Voilà sûrement ce que l’on peut écrire de moins représentatif et de plus infidèle à la personnalité et à l’écriture de William Cliff. Dans son Autobiographie rédigée en vers[1], le poète réglait la question de l’enfant qu’il fut autrefois et qu’il est encore aujourd’hui quand on le lit :

« je suis né à Gembloux en mil neuf cent quarante
mon père était dentiste et je l’ai déjà dit
ma mère eut neuf enfants et je l’ai dit aussi
pourquoi faut-il que je revienne à cette enfance

j’étais un gosse à grosse bouche et grands yeux vides
qui se jetaient partout pour comprendre le monde
et plus ils se jetaient plus ils étaient avides
et moins ils comprenaient tout ce monde qui gronde »

Mais à y regarder de plus près, derrière le corset formel aux lacets serrés pour composer la moindre strophe, c’est précisément l’autoportrait qui domine chaque poème. On prétend souvent qu’il est « facile à lire » en raison d’un vocabulaire simple. Réaliste sans être descriptif conviendrait sans doute mieux pour qualifier cette écriture jamais superficielle. Chaque poème contient une histoire, un passage vers une autre exécuté en deux mots, selon une recherche quasi obsessionnelle de la forme, tenue comme les rênes du cavalier à chaque foulée de son cheval lors d’une reprise de dressage. Derrière cette volonté et d’autres signes encore – l’emploi des rimes notamment – on peut aisément soupçonner William Cliff de vouloir défendre le retour à une poésie mémorisable, comme dans ce passage pour décrire ses impressions de Montevideo :

« des êtres déformés des malheureux des pauvres
des genoux crevassés plantés dans des mentons
ou des têtes cachées par de mauvais vestons
que le vent fait claquer d’un bout du port à l’autre

des restants de manger pourrissant sur le sol
et livrant aux passants des relents de poubelles
des enfants se traînant dans des débris de bols
d’assiettes à même le pavé de la ruelle »[2]

Aborder la versification chez William Cliff est incontournable pour prendre la mesure de ce qu’il y a derrière : l’homosexualité, cela a sans doute été assez dit, mais aussi l’obscénité, la mélancolie et la question de l’identité, sexuelle encore une fois mais aussi belge tant son pays d’origine parcourt l’œuvre. Et plus on descend avec lui dans la souillure de lieux de rencontre aux murs jonchés de sperme et de crasse, plus William Cliff, naturellement rebelle sans chercher à l’être, abat les cartes de ses portraits à la fois dégoûtants et adorables, morbides et innocents, tellement humains surtout. Son talent et le précieux de sa poésie viennent évidemment du fait qu’à aucun moment Cliff ne pense alors être singulier ou que sa situation est beaucoup plus difficile que celle des autres. Il avance sur ses chemins sans jamais rien déguiser, gardant le réel à distance avec la ferme intention de parfaitement le déstructurer pour nous en restituer les failles, non sans une certaine urgence. Cette intensité qui permet aujourd’hui à un poète de faire vivre en lui les autres du passé et de nous faire espérer tous ceux qui jailliront après.

[1] CLIFF William, Autobiographie, Paris, éd. La Table Ronde, 2009

[2] CLIFF William, America, Paris, éd. Gallimard, 1983.