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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

La Pucelle indémontable

Jeannedarclundioumardi

Lire sa parole compte pour certains parmi les plus belles pages de la littérature française et sa biographie demeure un sujet passionnant pour les historiens. Son itinéraire messianique et militaire a fait l’objet de nombreux livres. Sa vie a été maintes fois adaptée au cinéma et les récupérations politico-militantes de sa mémoire sont aussi innombrables que dispensables. Jeanne d’Arc, c’est en effet le patrimoine autour duquel les Français aiment à se retrouver parce qu’elle incarne le consensus de l’histoire sans véritablement les diviser. On ne s’improvise pas contre Jeanne d’Arc, d’un coup le soir, en discutant d’elle devant son bol de soupe. Non, la seule chose c’est de prendre éventuellement un air suspect devant cette force habitée par les voix qui gouvernent son action et de faire le tri derrière les légendes qui cernent son histoire.

Il y a un peu plus de trois ans, en mars 2015, la ville de Rouen inaugurait les bâtiments rénovés de son archevêché transformé en Historial Jeanne d’Arc. À travers une série de vidéos réparties dans les différentes pièces, le public peut désormais revisiter le parcours de la Pucelle autour des grandes heures de ses deux procès : celui en condamnation en 1431, conduit par l’évêque de Beauvais, monseigneur Pierre Cauchon, qui la condamna à être brûlée vive sur le bûcher de la place publique ; puis le procès en réhabilitation, mené dix-neuf ans plus tard par Guillaume Bouillé, recteur de l’Université de Paris, doyen de la cathédrale de Noyon et docteur en théologie. Davantage politique, ce second procès inédit pour l’époque levait le voile sur l’obstination de l’Église à vouloir anéantir, de la façon la plus brutale, toutes les voix hérétiques du royaume de France.

Mais revenons au premier procès. Appelée par l’évêque à dire toute la vérité sur ce qui lui serait demandé, Jeanne balaya d’elle-même le cadre habituel de la juridiction pour imposer ses propres règles : « De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais, des révélations à moi faites par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par visions, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. » L’affaire était pliée, aussi funeste serait la sentence, c’est elle qui commanderait le procès souverainement[1].

Ce procès s’étala sur moins de cent jours, du 21 février au 30 mai 1431. Cent jours durant lesquels, seule à la barre, la prétendument analphabète déjoua tous les pièges tendus par les abbés et les théologiens déterminés à la faire plier. Les coups qu’on lui assène sont perfides, les remparts qu’elle dresse pour s’en protéger sont le bon sens. Même attaquée sur son salut pour la faire flancher, « Savez-vous si vous êtes dans la grâce de Dieu ? », l’indémontable accusée répond : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. » Seule face à quarante-sept instruits, sans avocat, elle décide de son propre gouvernement, renvoie dans leurs retranchements hallucinés ses bourreaux et reste dressée dans sa vérité venue de loin. « Quand j’eus l’âge de 13 ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et vint cette voix environ à l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. »

La lecture de ces comptes rendus d’audience est un modèle d’habileté. D’abord pour gagner du temps quand elle croit encore pouvoir être libérée. Poursuivre sa mission, ensuite, quand elle comprend qu’elle n’a pas à se défendre devant des juges mais des ennemis à combattre. Un sens de l’adversité, une conviction dans un cul-de-sac et une issue décidée à l’avance, voilà ce qui s’est joué dans ce procès du Moyen Âge dont la lecture ne manque pas de nous ramener aux inquisitions de la modernité, par ce langage d’une jeune fille de dix-neuf ans contre celui de ses tortionnaires, sans autre défense que le creux de ce murmure : « Je serai la plus dolente du monde si je savais ne pas être en état de grâce ».

[1] Les extraits des audiences du procès sont tirés de : Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, commenté par Jacques Trémolet de Villers, préface d’Olivier Sers, éd. Perrin, 2017.

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Belle de mère

Lelivredemamèrelundioumardi

Albert Cohen (1895-1981) est principalement connu pour le personnage de Solal autour duquel il a constitué la tétralogie des Valeureux : Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du seigneur (1968) et Les Valeureux (1969)[1]. La partie autobiographique de son œuvre, plus confidentielle, est abordée dans ses Carnets (1978) et des récits comme Ô vous, frères humains (1972) et débute par le témoignage d’amour adressé à sa mère – après la mort de celle-ci en janvier 1943 –, sobrement intitulé Le livre de ma mère (éd. Gallimard, 1954), dont il va être question ici. À cette époque, la carrière diplomatique du fils adoré avait pris une nouvelle direction : dès 1941, Albert Cohen avait participé au regroupement de personnalités politiques et intellectuelles européennes réfugiées à Londres dans un comité interallié des amis du sionisme.

Son éloge de la mère aurait pu prendre la forme d’une lettre post-mortem mais il a choisi d’en faire un livre afin que la figure maternelle perdure après la mort, par le matériel littéraire. Réglant deux ou trois comptes avec le fils qu’il était, Cohen semblait ainsi convoquer l’hommage, ressusciter les souvenirs afin de prendre conscience que son enfance s’achevait avec cette perte : « Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »[2]

Dépeinte comme la mère juive par excellence, sa « vieillissante mère attendait ses deux buts de vie, son fils et son mari » jour après jour. L’un rentrant de l’école, l’autre du travail. Tous deux retrouvant boulettes de viande et gâteaux aux amandes disposés sur la table du salon, dans l’appartement modeste de la Cité phocéenne. Le baccalauréat en poche, Albert Cohen part à Genève poursuivre ses études de droit et finit par s’y installer définitivement. Un crève-cœur pour cette mère condamnée à errer entre chez elle et la pâtisserie où elle trouve un peu de réconfort, sans vocation, attendant les jours de départ l’emmener rejoindre son fils le temps d’un séjour en Suisse et conjurer « la lèpre de son isolement. »

Via une écriture larmoyante et de nombreuses répétitions, Cohen dresse le portrait d’une complicité déclinée autour de longues conversations nocturnes, de plaisirs et de tendresse débordants. Un amour filial exprimé sur des quais de gare, des restaurants et des bords de lit où les deux inséparables portent leur affection l’un à l’autre, jusqu’à la folie quand l’absence du fils se fait trop ressentir. « À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l’absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l’assiette de l’absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l’assiette de l’absent la première tranche de gâteau aux amandes, toujours le même parce que c’était celui que j’avais aimé en mon enfance. […] Elle mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma photographie. »

Cependant, la sensibilité d’Albert Cohen atteint une autre dimension à mesure qu’il revient sur ses hontes de fils méprisant. Tous ces dédains de l’enfant gêné par le comportement d’une mère protectrice, inquiète, mal fagotée quand on travaille sa propre élégance, aux manières grossières quand on se prétend la quintessence du raffinement. Tous ces gestes purement maternels que l’on finit ou que l’on doit rejeter en entrant dans l’âge adulte pour s’émanciper mais que l’on regrette ensuite en comprenant que cette affection, un jour, ne sera plus, laissant derrière elle un inconsolable manque et soldant une fois pour toutes, comme l’écrit Cohen, les refuges de notre enfance. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis. »

[1] Tous ont été édités indépendamment les uns des autres chez Gallimard mais la tétralogie a été publiée de manière unifiée pour la première fois en octobre dernier : COHEN Albert, Solal et les Solal, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2018.

[2] Toutes les citations sont tirées de : COHEN Albert, Le livre de ma mère, éd. Folio.

 

 

 

 

 

Chesterton : un anarchiste amateur

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La qualité d’un livre se mesure-t-elle à celle de ses lecteurs ? Dans le cas du journaliste écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936), son livre intitulé Le nommé Jeudi – Un cauchemar (1908) a rassemblé autour de lui la reconnaissance unanime d’un collège de « grands » écrivains : Jorge Luis Borges le comptait parmi ses livres de chevet, Franz Kafka le mentionnait avec un vif intérêt dans les Conversations auprès de Gustav Janouch, Jean Paulhan a assuré la traduction française chez Gallimard et Raymond Queneau écrivait dans son Journal : « viens de lire l’extraordinaire Nommé Jeudi de Chesterton » (1921). Pourtant, au XXIe siècle, cet ouvrage ne parle pas au commun des lecteurs et ce n’est pas dans les rayons d’une librairie qu’on tombe dessus. Il faut passer commande ou avoir un ami bienveillant pour le mettre entre vos mains.

Chesterton a commencé à écrire dès l’âge de seize ans. Après un rapide passage par une école d’art, il fut engagé en tant que critique littéraire au Booksman à partir de 1899 et publia son premier roman l’année suivante (Le Napoléon de Notting Hill). Après le décès de son frère, il prit le relais de celui-ci en tant que rédacteur en chef de la revue The New Witness qui devint le G. K.’s Weekly. Très populaire en Angleterre, il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages qui alternent entre l’essai pamphlétaire, le roman, la biographie et des nouvelles policières mettant en scène le Père Brown, un prêtre détective.

Précisons d’abord le sens du mot « amateur » contenu dans le titre de cet article. Dans l’autobiographie qu’il a écrite peu avant de mourir – L’Homme à la clef d’or – Chesterton a livré dans le premier chapitre un tendre portrait de son père qui avait fait fortune dans l’immobilier tout en se livrant à différentes pratiques artistiques et dont l’humilité semble incontournable pour comprendre la personnalité du fils qui écrit alors à propos de lui :

« Sa virtuosité, tant comme expérimentateur que comme artisan dans toutes ces matières, était surprenante. […] Ce fut là pour moi une première, une excellente leçon de vie ; j’appris de lui que, dans toutes les choses qui comptent, le dedans est beaucoup plus grand que le dehors. Dans l’ensemble, je suis plutôt heureux qu’il n’ait jamais été un artiste. Le fait d’être un artiste eût pu l’empêcher pour devenir l’amateur qu’il a été. Être un artiste eût pu gâter sa carrière ; je veux dire : sa carrière privée. Il n’eût jamais pu transformer en bonheur vulgaire les mille riens qu’il réalisait avec tant de bonheur. »[1]

Cet amateurisme défendu par Chesterton était le sésame du poète accompli, celui capable de la contemplation du réel qui le cerne et qu’il retranscrit. Surnommé « le prince du paradoxe », il n’avait pas encore trouvé refuge dans la religion quand il écrivit Le nommé Jeudi[2] : âgé d’à peine 30 ans, il sortait d’une vague crise mystique, tâtonnait autour d’un ennuyeux pessimisme qu’il abandonna rapidement pour un optimisme jugé plus propice à sa tâche : « […] lorsque j’ai commencé à écrire, j’étais plein de la résolution, ardente et neuve, d’écrire contre les décadents et les pessimistes qui régnaient sur toute la culture de l’époque. »[3] Dans ce but naît la conspiration fictive à laquelle participe malgré lui « Jeudi » afin d’assurer la pérennité d’un ordre établi et dont la perpétuité va de pair avec la menace de sa destruction à venir. Seulement, à force d’agiter la menace anarchiste pour éviter sa concrétisation, les gardiens de l’ordre qui s’improvisent destructeurs d’un soir ne cessent de frôler le chaos tant redouté : le « cauchemar » contenu dans le titre et que Chesterton a souvent reproché à ses lecteurs de négliger.

Roman des forces invisibles qui nous dirigent, Le nommé Jeudi apparaît comme une puissante construction métaphysique menée tambour battant par la figure tutélaire et hors-norme de « Dimanche », artisan machiavélique de la perpétuation des humanités selon ses inspirations poétiques, selon qu’il soit le rêve ou le cauchemar et parfaitement résumé par Pierre Klossowski dans sa préface au livre : « Dans Le nommé Jeudi, le rêveur de ce nom lance à Dimanche un cri accusateur : Avez-vous jamais souffert ? Et tandis que la suprême figure emplit le ciel et que tout s’abîme dans les ténèbres, l’antique parole remonte du fond des âges par laquelle l’Être déclare ce qu’il lui en coûte d’avoir créé à partir de rien : Pouvez-vous boire à la coupe où je bois ? »[4]

[1] CHESTERTON Gilbert K., L’Homme à la clef d’or, Paris, éd. Les Belles Lettres, pp. 59-60.

[2] En 1922, soit près de 15 années après la publication du Nommé Jeudi, Chesterton fit sa conversion à la religion catholique.

[3] Ibid, p. 124.

[4] CHESTERTON G. K., Le nommé Jeudi – Un cauchemar, éd. Gallimard – L’imaginaire, Paris, 1966, p. 16.

 

Simon Johannin et la caricature rurale

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Décharges sauvages, animaux crevés et gueules ravagées ont été le terreau crasse de l’inspiration de Simon Johannin, jeune auteur étiqueté « sensation » de la rentrée littéraire de… l’année dernière, pour son roman intitulé L’été des charognes[1]. Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, le jeune homme a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il a quitté le domicile parental à 17 ans avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre, à Bruxelles, entre 2013 et 2016. Dans ce premier livre, il plante le décor de La Fourrière, un hameau fictif de cette France sinistrée des no man’s land, à cheval entre un Leclerc et les tôles fracassées d’une ruralité oubliée. « J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part. »

La scène inaugurale porte en elle la nausée que l’ensemble du livre tend à développer : deux gosses défoncent un chien avec une pierre tandis que quarante-six brebis sont tuées par les chiens du hameau. Pas d’équarisseur avant deux semaines et les cadavres ovins en putréfaction sont entassés sous le soleil qui cogne. Odeur et misère cernent ce territoire où vivent deux familles. « À force d’entasser les animaux morts ça avait formé le talus où nous on allait tout le temps jouer. Au fond depuis toujours on marchait avec les charognes. Elles étaient partout. Sous la tôle, dans les vieux frigos cassés au bord du chemin et dans la terre. » Partout, jusque dans l’estomac des personnages disséqués par le narrateur à coups d’orgies carnivores, spectateur aguerri des abattages qui fondent son environnement quotidien.

La première partie du livre décrit cette ambiance d’un été qui semble durer des années, voyant le narrateur et son ami Jonas passer de l’enfance à l’âge adulte. Les scènes se répètent dans une esthétique de la laideur parfois redondante, poussive, à la mesure de la violence incarnée par ces tranches de vies : les hommes boivent, l’oncle sort de prison, la peur de l’étranger, les clichés de la pauvreté. Un peu trop les clichés ! Et puis la volonté de quitter cet été, cette terre, sa misère. Le narrateur souhaite voir autrement. « On avait encore quelques étés pour que les visages soient rouges, pour que le sang nous frappe les tempes et fasse battre en nous le temps qu’il nous reste. On avait encore de quoi vivre un peu. »

Commence l’autre partie du livre, éloignée de La Fourrière. Les copains, les paradis artificiels, le sexe, l’égarement. C’est une autre errance qui démarre depuis l’abribus. L’enfance était frontale, l’adolescence diluée, seul l’abattage demeure le dénominateur commun – des bêtes aux nouveaux repères, de la barbaque au valium. L’été s’achève, voici l’automne. La langue se fait moins tranchante, elle accompagne confusément l’éthylisme du personnage et la métaphore animalière qui l’accompagne : « J’ai fait une longue entaille sur le dessus du bras gauche et une autre à l’arrière de ma tête. Je pensais ouvrir mon corps comme on ouvre un abcès pour que le chien sorte. J’avais, comme on m’a dit, besoin de repos ». Un repos de bon aloi pour ce personnage-prétexte à l’atmosphère qu’il est supposé révéler, bancal dans sa nature tant l’est aussi la vérité du paysage raconté.

[1] JOHANNIN Simon, L’été des charognes, éd. Allia, 2017.

L’espace-temps d’un viol

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C’est arrivé comme ça, en passant. Une fois, puis deux, puis trois et ainsi de suite. Ludo a quatorze ans et se retrouve le pantalon et la culotte baissés par un ami de la famille, un homme marié âgé de quarante-huit ans qui le congratule d’un « mon salaud tu bandes », après avoir glissé sa main entre ses jambes. En effet il bande, il est excité par ce quelqu’un qui s’intéresse à lui. Intimement. Dans la cave, dans les parkings à l’arrière de la voiture, l’homme en question se/le déshabille, se/le masturbe et se fait sucer. Comme ça, vite fait, l’air de rien, pendant que le reste de la famille débarrasse tranquillement la table et fait la vaisselle. Est-ce pour autant un viol ? À l’époque le dictionnaire écrivait que cela ne concernait que les femmes et la loi retenait le viol uniquement en « cas de pénétration ». Et puis après tout, puisqu’il bande Ludo, sans résistance, n’est-il pas un peu consentant ?

Ces questions sont posées par la victime elle-même, le poète Ludovic Degroote, dans un récit autobiographique intitulé Un petit viol[1], écrit trente-trois ans après les premiers attouchements qu’il a subis, afin de comprendre l’adolescent qu’il était à ce moment-là, au travers de cette expérience déterminante pour sa vie d’adulte. « quand je lis le journal je lis toujours les histoires de viol trente ans que je me demande si mon truc aussi ça tient du viol si le mot est bon si au fond ma responsabilité de tout ce qui est arrivé ne m’interdit pas de devenir victime moi aussi j’ai eu du plaisir ». Pas de reproches directement adressés par Ludo devenu Ludovic dans ce texte mais une volonté de démêler le passé : lui d’abord, l’autre un peu, ce qu’il en reste après.

Un texte pour éclaircir, écrit d’un seul jet, sans ponctuation ni majuscule, ordonné par les souvenirs qui se bousculent. « je n’ai rien conduit dans ce texte je me suis laissé dériver où l’on voit que la dérive peut nous mener aux lieux mêmes où nous nous trouvions à moins que ce ne soient les mêmes lieux qui se répètent ». Une question centrale dans cette confusion : était-ce mal ? Le prédateur était parvenu à suffisamment isoler le corps et bourrer le crâne de sa proie enclin à la culpabilité, à la honte. Non, ce n’est pas mal lui dit-il parce que tout le monde fait ça. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète, on ne devient pas pédé pour autant : « la bouche tu verras c’est comme un vagin » le rassure t-il. Il suffit de le regarder, lui, marié avec des enfants. Et puis il le félicite, le complimente sur ses aptitudes, son physique. Cela charrie des sensibilités chez cet adolescent qui a le sentiment de n’intéresser personne : « quand même il est gentil de bien m’aimer comme ça pas foule qui me donne de telles preuves ».

Consentir sans choisir, qu’est-ce que cela signifie à quatorze ans ? Un viol, mais « petit » s’en excuserait presque le titre du livre. Parce qu’à la honte de son expérience, Ludovic Degroote s’expose au risque d’être jugé pour l’avoir racontée. Ne l’avait-il pas un peu cherché se demanderont certains quand d’autres l’accuseront de cumuler en posant des mots sur ce passé. Pire : en faire le récit poétisé d’un espace-temps. « je ne peux rien épuiser de cette chose je ne peux que la répéter et la répéter ne l’use pas c’est pour ça que je ne peux pas m’en sortir je ne peux que vivre avec sans mesurer si l’avoir écrite et la mettre à jour lui donne moins de poids probable que je me leurre car à l’inquiétude de ce qui demeure s’ajoutera l’inquiétude liée à ce texte ». Et avec sa honte d’adulte, l’auteur achève son souvenir inconsolable en se rappelant que « le petit ludovic attend ses parents à la cave », toujours sans point ni majuscule.

 

[1] DEGROOTE Ludovic, Un petit viol, suivi de Un autre petit viol, éd. Champ Vallon, 2009. Un autre petit viol reprend symétriquement le premier texte en adoptant l’ordre alphabétique de ses fragments.

Deuil en volée

marporterlundioumardi

Pourquoi le deuil échoue-t-il souvent en littérature ? Ils sont nombreux ces livres disposés sur les tables des librairies, écrits de la main d’une personne – souvent médiatique – venue témoigner par le menu de perte, souffrance, reconstruction, sans oublier l’indispensable « résilience » déclinée depuis une décennie à toutes les modes. À cet échec stylistique, le diktat des chiffres nuancerait le propos par le succès rencontré par ces récits : le succès de l’auteur délivré de sa souffrance par l’écriture (son « travail de deuil »), le succès du lecteur en appétit d’en savoir davantage sur une célébrité qui se raconte à travers la disparition de quelqu’un. Seule laissée-pour-compte dans cette affaire : l’exigence littéraire.

Le problème ne semble pas être le sujet lui-même mais bien cette question de l’exigence et de la valeur littéraire qu’un écrivain injecte dans son travail en traitant du deuil. Certains s’y sont employés avec finesse et talent. En racontant le décès de sa mère dans Une mort très douce (1972, éd. Gallimard), Simone de Beauvoir a sans doute écrit son meilleur livre. Plus récemment, Geneviève Peigné élaborait une construction originale dans L’interlocutrice (2015, éd. Le nouvel Attila) en évoquant le décès de sa mère Odette atteinte de la maladie d’Alzheimer[1]. Et parce que le deuil est également affaire d’hommes, citons Max Porter, auteur du roman La douleur porte un costume de plumes dont il va être question aujourd’hui[2].

La trame narrative est épurée : les garçons et papa ont perdu leur mère/épouse et doivent apprivoiser un nouveau quotidien. Pour les accompagner, un corbeau frappe à la porte et devient la métaphore animalière qui s’incruste dans leur vie pour les confronter à la douleur lancinante qu’ils ressentent, à l’absence qu’il faut dompter. « Dans d’autres versions je suis docteur ou fantôme. Parfaits stratagèmes : docteurs, fantômes et corbeaux. Nous pouvons faire ce que les autres personnages ne peuvent pas, manger la tristesse par exemple, ou renfouir les secrets, ou mener les batailles homériques contre le langage et Dieu. J’étais excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, jouet, revenant, bâillon, psychanalyste et baby-sitter. » Finalement tout, excepté l’oiseau de mauvais augure.

Donnant tour à tour la parole à l’animal, au père et aux deux garçons fondus dans une seule et même voix, chaque personnage s’exerce à son chagrin, balaye les condoléances, éprouve sa culpabilité et entend la voix provocante du corbeau qui bouscule afin de rompre le traumatisme et se réapproprier le nid. Très investi par sa mission, sa présence se dissipe à mesure que la famille se redresse et lui-même délivre ses propres tourments de volatile. « Les lignes telluriques le lancèrent à travers le pays sans laisser un instant à la douleur, les lignes électriques catapultèrent des gerbes lâches de plumes et d’os couleur bitume tandis que du ciel se déversaient d’autres corbeaux, un déluge de corbeaux morts, pluie de piafs noirs sur les crêtes, mais notre corbeau mordilla et picora des canettes vides et des capotes sales et des paquets de clopes, et la tempête de feu passa au-dessus de sa tête, telle l’histoire écrite sur le prolétariat. »

Éditeur pour la maison d’édition britannique Granta, Max Porter signe avec ce premier livre une réflexion poétique du deuil. Compagnon du péril d’une fable qui insiste sur les vertus de l’imaginaire, le corbeau investit ce texte avec audace, humour mais aussi confusion et maladresse. L’écriture est inégale. Elle alterne entre des envolées d’une rare intensité et des passages sans le moindre relief. Un défaut qui n’en est pas tout à fait un quand il respecte le rythme de ces âmes esseulées ayant à faire avec la mort, à composer entre leur solitude et l’envie de la dépasser. Une construction littéraire originale donc, qui parvient à faire du deuil un personnage à part entière et non le simple sujet d’un auteur qui s’écoute le raconter.

[1] Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] PORTER Max, La douleur porte un costume de plumes, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, éd. Seuil, 2016.

Moi-de-onze-ans de la rue Paul-Bert

Venaillelundioumardi

Le 4 octobre paraîtra au Mercure de France L’enfant rouge, le dernier livre du poète Franck Venaille (1936-2018)[1]. Tableau de son enfance dans les quartiers Est de la capitale, ce récit autobiographique est celui d’un Moi-de-onze-ans qui arpente le faubourg Saint-Antoine, la rue Paul-Bert, la rue Basfroi et le boulevard Voltaire, comme un itinéraire à suivre pour restituer les pensées du poète en formation qu’il était – celui qui très jeune achetait quotidiennement la presse « pour retravailler les mots, les essorer, les tordre, eux qui s’étalaient là comme autant de blessures et de raisons d’espérer. » Un monologue dans lequel Franck Venaille explore les contours de sa vocation littéraire mais aussi son engagement politique au côté du parti communiste dont il s’est départi par la suite.

Qu’est devenu Moi-de-onze-ans ? Quelle sera la manière avec laquelle il s’opposera à ce monde qu’il méprise ? Il y a de l’apostasie en lui. Je. L’ai. Toujours su. Désormais je vais prendre la route. J’irai où mes envies, mes besoins me conduiront.

La vitrine du Bazar rouge, Violette Leduc avec ses bigoudis sur la tête « morte si souvent » et le square de l’église Sainte-Marguerite sont les éléments qu’il dépeint à mesure qu’il fait l’apprentissage de la douleur et des (dés)illusions. Dans l’intimité de ce décor, l’auteur revient sur ce qui est à l’origine de son œuvre : une protestation mais également un attachement à la mémoire, tout ce qui a fait la singularité et la puissance de sa poésie. Une marche ininterrompue au rythme de laquelle Franck Venaille est parti en guerre contre les mensonges et les falsifications du temps présent, à la recherche d’une authenticité – son Pays de la liberté ? L’écriture devient son pinceau pour redonner vie à un quartier autrefois populaire et défini par la lutte des classes.

« L’homme romantique, le marcheur des chemins creux se réfugiera, lui, dans ce qui était et sera son domaine personnel : la rue Paul-Bert. Volontaire pour passer ses nuits à creuser, bâtir, élaguer. Mais sa solitude ? Mais ses déceptions ? Mais son amertume ? Ce ne seront jamais que des barricades de fantaisie. Je vois de nouveaux écoliers traverser le Faubourg. Dès cet instant cela sent le porc bouilli, le vin blanc parfumé à l’encens. Déjà les éboueurs sortent leur matériel, oh, juste des balais de jonc mouillé par l’eau lâchée dans le caniveau. Franck ! Franck ! Je te porte depuis tant d’années que je n’en puis plus. Dis-moi que tu te retrouves dans le portrait que je suis amené à faire de toi et que je signe avec le sang des bêtes. »

La langue, l’Histoire, la guerre, la solitude… tous ces thèmes se fondent dans un livre concis et puissant. « Mémoire qui n’est rien. Rien qu’une part de ce qui nous a ramené, pieds et poings liés à nos origines. » Sans chapitre ni paragraphe, Franck Venaille tire un trait jusqu’à son but avec « pour tâche de dire le réel ». Le temps d’une œuvre passée à ausculter le métier de vivre, le poète creuse encore une fois les lacunes de nos indifférences. Sa voix résonne haut. Elle appelle à la vigilance. Le livre se referme, sa main tendue demeure.

[1] VENAILLE Franck, L’enfant rouge, éd. Mercure de France, collection Bleue, 2018. Dernier livre du poète décédé le 23 août dernier. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2018/08/28/sans-fin/

Une « Divine Comédie ivre »

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Si Flaubert disait à propos de son héroïne : « Madame Bovary, c’est moi ! », Malcolm Lowry aurait pu renchérir : « Le Consul, c’est moi ! ». Publié en 1947, Au-dessous du volcan fait partie de ces ouvrages considérés par les lecteurs et les critiques comme « un des plus grands récits du XXe siècle », au point d’avoir supplanté la renommée de son auteur. Né en 1909, le romancier et poète britannique Malcolm Lowry ne figure certainement pas dans une liste quelconque d’écrivains étudiés à l’université. Pour faire court, sa vie a été dirigée par une égale obsession entre la littérature et l’alcool, déclinée dans diverses parties du monde, allant des États-Unis à la Chine en passant par le Mexique, la France, le Canada ou encore la Sicile. Son premier livre (Ultramarine) a été publié en 1933, ouvrant la voie à une œuvre composée de poèmes et de romans connus à cette époque par un cercle restreint d’initiés. À tel point que la nouvelle de sa mort en juin 1957 dans le Sussex – à la suite d’une absorption de somnifères combinée à une forte dose d’alcool – fut relayée seulement quelques mois plus tard, avec des commentaires d’ordre anecdotique.

En 1938, Malcolm Lowry avait été chassé du Mexique en raison de sa conduite tapageuse. Il avait entamé depuis quelques mois l’écriture d’Au-dessous du volcan, un récit largement inspiré par sa récente rupture avec Jan Gabrial, actrice et romancière américaine de faible notoriété, rencontrée lors d’un voyage à Grenade. En cela, le livre figure parmi ce qu’on appelle les ”histoires d’amour” : après un long premier chapitre d’une centaine de pages servant à planter l’obscur et bouillant décor mexicain, le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Yvonne à Quauhnahuac – sordide bourgade à touristes américains – pour retrouver son mari Geoffrey Firmin (Le consul) qu’elle avait quitté un an auparavant. Lowry raconte alors l’itinéraire de ces retrouvailles l’espace d’une journée, qui est aussi celle où le Mexique célèbre les morts, à travers une succession de scènes ritualisées entre cantinas, jardins et routes poussiéreuses à mesure desquelles le couple ne parvient pas à se rejoindre.

« Ne te reste-t-il donc plus de tendresse ou d’amour pour moi ? demanda soudain Yvonne, presque piteusement en se tournant vers lui, et il pensa : Si, je t’aime, et il me reste pour toi tout l’amour du monde, mais cet amour me paraît si loin de moi, et si étrange aussi, je pourrais prétendre l’entendre, un bruit sourd et un sanglot, mais loin, très loin, un son triste, perdu, et qu’il s’approche ou s’éloigne, je ne saurais le dire. »[1]

Ceci est une première lecture. La suivante n’est pas moins sombre puisqu’elle répond à la volonté de l’auteur d’écrire le récit de sa propre crise alcoolique, ce que Malcolm Lowry a lui-même nommé une « Divine Comédie ivre ». Et la référence ne se limite pas au titre de Dante puisque le déroulement de cette journée fatale est aussi la traversée des cercles infernaux du consul dans les vapeurs du mescal qu’il ingurgite à grandes lampées. L’ivresse comme solution pour s’isoler du monde, comme « maladie de l’âme » dit le docteur Vigil, mais embrassée par Firmin comme la seule réconciliation possible avec lui-même, la délivrance religieuse à laquelle il aspire pour absoudre ses péchés dans l’abjection des bars sordides qu’il fréquente, jusqu’au ravin où il va finir au milieu des cadavres de chiens errants mais libéré de sa tyrannie, enfin !

« Et ce fut comme si, un moment, il était devenu le pelado, le voleur – oui, le chapardeur des idées absurdes et embrouillées d’où avait germé son rejet de la vie, celui qui avait porté ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses déguisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus réelle de toutes [sa mort] se faisait proche. »

[1] LOWRY Malcolm, Au-dessous du volcan, éd. Gallimard, Trad. de l’anglais par Clarisse Francillon, Malcolm Lowry et Stephen Spriel. Avant-propos de Maurice Nadeau, postface de Max-Pol Fouchet.

L’apanage de la jeunesse

Erikaklausmannlundioumardi

Dorée, perdue, décadente, insolente … la jeunesse semble incapable de se suffire à elle-même avec tous ces adjectifs agglutinés contre elle. Il faut dire que ce n’est pas rien cette affaire de jeunesse après laquelle le monde court comme un trésor oublié. Elle devrait être contemplative et pourtant c’est l’objet même de toutes les contemplations. Ce mécanisme n’a cessé depuis les origines, chaque génération livrant son flambeau à la jeunesse dont elle avait accouchée avec la responsabilité de faire tourner le monde – rien que ça ! « La jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour » nous rappelait déjà John Milton (1608 – 1674) en son temps dans Le Paradis retrouvé. Malheureusement on entendrait comme un bruit dans le moteur, un frein à la reproduction de cette mécanique bien huilée : la jeunesse serait de moins en moins capable de répondre à ce qu’on attend d’elle, futile et inconséquente, en route vers la catastrophe d’un monde qui va à sa perte…

Alors plus tout à fait jeune mais pas encore tellement vieux, je m’assieds et pense à Thomas Mann ou plutôt à ses deux « enfants terribles », Erika et Klaus[1]. L’année 1927 ne fut pas du meilleur cru pour les deux aînés de la famille. La dernière pièce de Klaus, Revue à 4, est huée par le public et la critique en raison des relations croisées et donc homosexuelles des deux couples mis en scène. Erika décide quant à elle de prendre des distances avec l’homme qu’elle vient d’épouser, le célèbre comédien Gustaf Gründgens. Et la fiancée de Klaus décide également de rompre pour un homme trente ans plus âgé qu’elle. Ce sera le début d’une relation frère/sœur bâtie autour d’idées communes et d’une complicité pour braver les interdits de l’époque : homosexualité, consommation de drogues diverses et variées, etc. Erika a 22 ans, Klaus 21, et tous les deux quittent le port de Rotterdam le 7 octobre 1927, à bord du Hamburg, direction New York. Pendant les dix mois qui vont les séparer de leur retour à Munich, ils passèrent les six premiers à traverser en long et en large les Etats-Unis, trois sur l’île d’Hawaï, puis le Japon, la Corée, avant de rejoindre Moscou après une traversée de la Sibérie.

Jeunesse insouciante mais créative, les enfants Mann partent le cœur léger. Ils sont plus ou moins tenus par la promesse de fournir un récit de voyage aux éditions Fischer mais rien ne presse sur le pont du bateau. Ce qui les inquiète davantage c’est l’accueil qui leur sera réservé une fois sur place. Thomas Mann est mondialement connu mais eux savent que pour se faire une place dans les cercles new-yorkais il faut une originalité : « Que nous restait-il ? Nous hésitions entre les tortues, une pendule de cheminée et une poule couveuse. C’est alors que l’idée des jumeaux nous est venue à l’esprit. Voir un tel couple voyager ensemble ne pouvait être que touchant, nous allions faire un effet monstre sur les affiches, c’était à la fois la volonté divine et quelque chose de sensationnel, et c’est justement parce que le subterfuge était sans prétention qu’il ne manquerait pas de réussir. »[2]

Banco ! Les jumeaux Mann sont accueillis par tout le gratin de l’époque et reçus par les grandes universités américaines pour donner une série de conférences sur la jeunesse intellectuelle et artistique allemande. C’est un pays en pleine effervescence qu’ils découvrent : une littérature qui s’affirme, une scène théâtrale totalement différente et l’essor du cinéma en tant que moyen d’expression inédit. Mais c’est également l’époque de la prohibition, de la justice corrompue, d’une presse à scandale inconnue sur le continent européen, de la ségrégation, etc. Fascinés par New York, Chicago et San Francisco, ils détestent les artifices de Los Angeles. Arrivés à Hawaï, l’horizon asiatique leur tend les bras et c’est sans un sou qu’ils embarquent vers le Japon. L’argent manque de plus en plus, les jumeaux doivent régulièrement « faire le point » comme ils disent. La notoriété de leur père fut ici d’un grand secours pour se faire prêter de l’argent et ouvrir des portes qui seraient restées closes pour des citoyens lambda.

Le témoignage de ces deux jeunes européens lancés à la découverte du monde a été publié sous forme de reportages dans les journaux allemands. Le manuscrit original d’À travers le vaste monde ayant disparu, il est impossible de savoir quelle a été la part de chaque auteur, mais on peut déduire que Klaus en a rédigé la plus grande partie compte tenu des différents reportages qu’il a signés. Vingt ans plus tard, il donna dans Le Tournant une version réduite de ce livre dans laquelle il a révisé quelques-unes de leurs impressions de l’époque : certaines personnes citées n’avaient en effet pas encore pactisé avec le régime nazi. Mais ce qui est fondateur dans ce premier voyage hors de la vieille Europe, c’est la conscience d’un monde en basculement et des prises de position décisives pour le frère et la sœur afin de lutter contre le nationalisme sous toutes ses formes. Tous les deux contraints à l’exil, c’est en Amérique qu’ils décidèrent de s’installer dès mars 1933 avec l’arrivée d’Hitler.

Seule question en suspens : qui a dit « les voyages forment la jeunesse »… ?

[1] Six enfants sont nés de l’union entre Thomas Mann et sa femme Katia et malgré l’homosexualité longtemps refoulée de celui-ci : Erika (1905-1969), Klaus (1906-1949), Golo (1909-1994), Monika (1910-1992), Elisabeth (1918-2002) et Michael (1919-1977).

[2] Citation tirée de : MANN Erika et Klaus, À travers le vaste monde, trad. de l’allemand vers le français par Dominique Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi, éd. Payot, 2009.

De profundis russe

RévoltéeLundioumardi

Sur sa poitrine, elle avait inscrit en grosses lettres « mort aux tchékistes » et avait demandé à ceux qui l’entouraient dans le camp de prisonniers des îles Solovki de lui tatouer cette phrase sur les seins. Nous sommes en 1931, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon a 29 ans et s’apprête à être fusillée pour avoir tenu un discours de propagande antisoviétique et tenté d’abattre Ouspenski, le maton-maître des lieux. Lucide sur son destin mais également sur le dégoût que lui inspirait la dictature bolchévique, la jeune femme avait décidé d’écrire dans l’urgence un condensé de son autobiographie afin de témoigner d’un système qu’elle exécrait tant il fourvoyait le principe même de révolution.

« […] je jure de venger les poètes fusillés – Goumiliov, Lev Tchiorny, l’énigmatique Faïne, le poète Essénine harcelé et poussé au suicide ! Je jure aussi de venger le malheureux dont la main armée d’un revolver a éteint la pensée lumineuse d’Alexandre Iaroslavski, et tous les fusilleurs qui, hypnotisés par vos hypocrites paroles pseudo-révolutionnaires, acceptent, avec l’insouciance d’un salarié ou d’un esclave, de devenir des meurtriers ; je jure de venger par le verbe et par le sang tous ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ! » Et je tiendrai ce serment, à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une « autonécrologie »… »[1]

Née en 1902 dans une famille d’intellectuels moscovites proches des idées révolutionnaires mais trop apathiques à son goût et repus dans leur confort, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon déclare être « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution » à l’âge de treize ans. Alors quand surviennent les premiers désordres de 1917 elle abandonne son écrin pour observer de plus près l’objet de cet amour. Entre Moscou et Leningrad, elle a nourri des illusions sur le renversement à l’œuvre qui allait se révéler à la hauteur de sa déception. À mesure que la propagande et la répression s’insinuaient dans tous les rouages du soviétisme, la jeune fille prenait ses distances avec un système qu’elle ne tarderait pas à haïr.

« […] mais nous savons qu’en réalité la révolte de Kronstadt était non seulement révolutionnaire à l’égard du pouvoir soviétique, mais, par son idéologie, beaucoup plus à gauche, plus cohérente et plus honnête qu’elle. C’est pourquoi d’ailleurs le pouvoir soviétique en a eu si peur et l’a réprimée de manière si sanglante ! De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire. »[2]

Dégoûtée par la dictature qui se mettait en place, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se rapprochait des milieux anarchistes et fit la connaissance du poète biocosmiste Alexandre Iaroslavski – également fusillé pour ses écrits antibolchéviques – dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa. Dans l’idée de la révolution qui l’animait et à laquelle il se fondait, le couple semblait totalement hermétique aux autres drames : « En 1923 (mars), alors que je vivais avec Iaroslavski depuis exactement trois mois, je suis tombée sous un train et on a dû m’amputer des deux pieds – événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! »

Ensemble ils ont traversé l’Europe de Moscou à Paris, ont multiplié les rencontres et se sont enthousiasmés pour la lutte de Nestor Makhno en faveur des paysans ukrainiens. Mais déjà le nihilisme d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se déployait ailleurs, par un éloge des vies marginales. Elle découvrait un terrain révolutionnaire nouveau parmi les prostituées et les vagabonds, hissant le vol au rang professionnel et se mettant à détrousser les vestiaires de tous les cabinets dentaires de Moscou. Tripots et bas-fonds devenaient ses lieux de prédilection, au milieu des enfants abandonnés et de tous les recalés de la société qui représentaient à ses yeux les authentiques révolutionnaires. « J’ai tout de suite été contaminée par cette frénésie, une envie irrépressible m’a prise de passer de créature du jour à créature de la nuit, de gagner ma vie avec tous ces gens, d’avoir ma part de ce butin prématinal – une envie de voler avec chic, de voler par défi. » Défi qu’elle a relevé en insistant sur la dimension idéologique de ce geste, au côté des voleurs récidivistes et des paysans « dékoulakisés ». Même dans sa cellule des îles Solovki, ce combat ne la quittait pas et elle tenta d’organiser une mutinerie en incitant toutes les codétenues à refuser le travail qui leur était imparti.

Jetée au cachot et condamnée à mort pour « acte terroriste » (une brique lancée contre le directeur de la prison, le camarade Ouspenski, à peine blessé), Evguénia Iaroslavskaïa-Markon ignorait probablement que son mari avait déjà été fusillé. Cependant, sa lutte à elle devait se poursuivre jusqu’à la fin : sa pègre à défendre, une politique répressive à révéler et tout un système à dénoncer. Ainsi se lançait t-elle dans l’écriture de ces quelques pages d’une rare intensité, qui vont bien au-delà du parcours atypique de l’auteure et qui interroge sur le sens même du mot révolte. Elle a mené la sienne de façon individuelle et collective à la fois : au milieu des marginaux mais finalement très solitaire dans ses actions et donnant une valeur hautement symbolique à l’ordre qu’elle renversait à sa façon, authentique et révoltée.

[1] IAROSLAVSKAÏA-MARKON Evguénia, Révoltée, traduit du russe vers le français par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, postface d’Irina Fligué, éd. du Seuil (Points), 2017. Les trente-neuf feuillets qui constituent ce manuscrit ont été découverts dans les archives de la direction du FSB de la région d’Arkhangelsk par Irina Fligué. Le texte a été pour la première fois publié en 2001, en anglais, dans un recueil intitulé Remembering the Darkness : Women in Soviet Prisons, puis en russe en 2008, dans la revue Zvezda.

[2] Entre 1905 et 1921, les marins de l’île de Kronstadt, située non loin de Saint-Pétersbourg, se sont rebellés trois fois contre le pouvoir établi : en 1905 contre le régime tsariste et ses officiers, en 1917 contre le gouvernement de coalition qui prolongeait l’implication russe dans la guerre de 1914-1918 et en 1921 contre le gouvernement bolchevik.