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Photo : Micha Venaille

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Lumière et obscurité chez Charles Juliet

Charlesjulietlundioumardi

Dans le premier des neuf tomes qui composent le journal de Charles Juliet, on est surpris par l’alternance entre je et tu que lui éclaircit rapidement dans ce même cahier : « Pourquoi parfois, dans ces notes, le tu au lieu du je ? Parce qu’il convient à la mise en cause et l’accusation. »[1] Né en 1934, Charles Juliet commence son journal quand il a 23 ans : une furieuse envie d’écrire et la certitude que s’il échoue il devra mourir ; idée romantique sous la plume de beaucoup mais qui recouvre chez lui une sincérité différente : le suicide comme une possibilité qui vous suit afin de supporter la vie ? Il a aujourd’hui 84 ans et une œuvre qui laisserait sans doute perplexe le jeune homme épuisé qu’il décrivait à 25 ans.

Un journal de longue haleine, des récits autobiographiques, des lettres, des essais, des pièces de théâtre, de la poésie, pas de roman stricto sensu. Une écriture de l’intime. Dans L’année de l’éveil, publié en 1989 (éd. P.O.L), il racontait son enfance dans un milieu paysan suisse avant d’intégrer le lycée militaire d’Aix-en-Provence comme enfant de troupe. Adulte, il abandonne rapidement ses études de médecine pour se consacrer à l’écriture, à la solitude, à l’ennui qu’il ne fuit pas. « Plutôt que de m’épuiser en efforts stériles sur une page blanche, je serais plus avisé en essayant de vivre. Mais qu’est-ce à dire ? Vivre, c’est se dissiper, se perdre dans le bruit, tenter de s’abrutir. Je n’ai aucun goût pour cette mort-là. Restent l’ennui, le sentiment de ma propre inutilité, auxquels je ne peux faire face que par l’écriture. »[2]

Seul dans son coin l’auteur fait ses gammes. Il lit beaucoup. Et comme l’ouvrier descend à la mine, Charles Juliet s’enfonce dans les profondeurs de son histoire pour gratter la glaise du texte à venir. Dans Lambeaux (1995, éd. P.O.L), il rend hommage à ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. La première, celle qui l’a mis au monde, est morte de faim dans un hôpital psychiatrique lors de l’« extermination douce » décidée pendant l’Occupation[3] ; la seconde, celle qui l’accueillit dans sa famille, l’a élevé comme son propre fils. À nouveau le je le tu. « Tu songes de temps à autres à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu. […] ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge ».[4]

Être le dernier-né pas vraiment désiré a fracturé la vie de Charles Juliet qui s’est longtemps senti coupable de la tentative de suicide de sa mère et de l’enfermement qui s’en est suivi. Une culpabilité au long terme chassée par l’écriture de ce livre après 60 années. Écrire… un moyen chez lui d’intervenir, de se creuser, de mettre au clair ses silences et de trouver une issue à la torpeur, au désespoir. Avec succès confirme son journal. On y lit un auteur qui s’écarte peu à peu du sombre, fidèle à ses blessures, patient du présent et hospitalier des lumières du jour. À l’intérieur de lui en permanence, il ne verse jamais dans le narcissisme et s’échappe à la rencontre des autres de tout horizon. En 2017 paraissait Gratitude (éd. P.O.L), le neuvième tome de son journal qui couvre la période 2004-2008. Au soir de son existence, il y consignait : « Écrire, ce fut pour moi un moyen de surmonter mon dégoût de la vie, de réparer ce qui avait été abîmé, puis d’entreprendre la lente pérégrination qui m’a conduit à naître à moi-même. » Un dixième tome paraîtra. Le dernier a-t-il assuré.

[1] Jusqu’à présent, Charles Juliet a publié neuf tomes de son journal depuis le premier qui démarre en 1957 : JULIET Charles, Ténèbres en terre froide (1957-1964), éd. P.O.L.

[2] Ibid.

[3] Un mois après la naissance de son dernier fils, la mère de Charles Juliet fait une tentative de suicide. Un mariage sans amour et quatre maternités rapprochées la plonge dans une profonde dépression que l’hôpital psychiatrique dans lequel elle est envoyée ne fait qu’intensifier. Elle y passa huit années avant d’y mourir dans les atroces conditions que ce livre rappelle : la famine qui tua l’ensemble des patients internés pendant la Seconde Guerre mondiale.

[4] JULIET Charles, Lambeaux, éd. Folio.

Lire jusque dans le noir

LispectorLundioumardi

J’ignore si beaucoup envoient encore des livres dans la boîte aux lettres de leurs amis mais cela devrait être un service public. Ce service public a laissé dans la mienne une enveloppe et deux livres de Clarice Lispector. « […] je pense que son écriture pourrait te plaire, même si c’est une intuition seulement. » Clarice Lispector je ne connais pas, le Brésil non plus et les auteurs qui écrivent en portugais… Pessoa – que je ne prononce toujours pas Pechooâ – avec tous ses hétéronymes. Mais Clarice Lispector (1920-1977) ça ne sonne pas portugais et ne révèle pas le Brésil à l’ouïe de ce prénom. Un pseudonyme pour cette enfant née dans un shtetl en Ukraine au sein d’une famille juive qui a fui les pogroms et qui émigre au Brésil juste après la naissance de leur fille. La biographie poursuit ses tragédies. Éclaircissent-elles la lecture de son œuvre ? Une possibilité est aussi de la laisser nous mener : « Je dois être lisible jusque dans le noir. » écrit Clarice Lispector dans Un souffle de vie (pulsations)[1].

On la compare à James Joyce, Virginia Woolf, Kafka, Katherine Mansfield. À l’Europe[2]. À tous ces écrivains assis sur leur territoire littéraire. Mais c’est sous le soleil de Rio qu’elle a proposé de nouvelles formes, interrogé les ponctuations et cherché à comprendre l’« agonie » de celui qui écrit, nous dit son amie et éditrice Olga Borelli. Dans une société fortement matriarcale, elle observe les évolutions des rapports entre hommes et femmes, les volontés d’indépendance. Davantage féminine que féministe. Les chapitres sont morcelés, les paragraphes fragmentaires à l’image de l’édifice social et familial qu’elle dépeint. Peindre plutôt qu’écrire serait une éventualité pour considérer ces deux livres dans lesquels l’auteure creuse le dessin : « J’entre lentement dans l’écriture ainsi que je suis déjà entrée dans la peinture. C’est un monde enchevêtré de lianes, syllabes, chèvrefeuilles, couleurs et mots ».

La confusion règne durablement comme si Clarice Lispector cherchait elle-même à remettre au clair sa pensée à mesure que le livre avance. Ainsi Un Souffle de vie observe un auteur à l’ouvrage du personnage qu’il a imaginé. « L’auteur. Je suis l’auteur d’une femme que j’ai inventée et que j’ai nommée Angela Pralini. Je vivais en bons termes avec elle. Mais elle a commencé à m’inquiéter et j’ai compris que je devais de nouveau assumer le rôle de l’écrivain afin de mettre Angela en mots, parce que c’est la seule façon de communiquer avec elle. » Angela Pralini écrit. Elle écrit les livres de Clarice. Et Lispector se glisse dans la peau de l’auteur à l’étude d’Angela, une femme « très provisoire », « urgente et émergente », « individuelle comme un passeport ».

Une écriture plurielle, des mots tirés à coups de carabine qui laissent place à des passages plus sensuels, langoureux. Des ratés également mais qu’elle défend : « Angela a un don qui m’émeut : le don de l’erreur » parce que rien n’autorise à taire ce qui échoue. Son œuvre est ancrée dans la société brésilienne mais n’échappe pas à la tradition juive des origines de Lispector et son goût pour une forme de mysticisme qui jalonne ses questionnements autour de la mort et de la création. Un envoûtement qui survécut à la dictature militaire de 1964-1985 initiée par le maréchal Castelo Branco, une fascination autour de cette auteure intemporelle dont l’œuvre éprouve les silences, laisse battre les respirations. « Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne que la grande mesure du silence. »

[1] Toutes les citations sont tirées de : LISPECTOR Clarice, Água Viva, trad. du portugais par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. Des femmes – Antoinette Fouque. Un souffle de vie (pulsations), trad. du portugais par Jacques et Teresa Thiériot, éd. Des femmes – Antoinette Fouque.

[2] Journaliste spécialisée dans la mode, elle a épousé un diplomate dont elle a eu deux fils, et qu’elle a suivi en Europe et aux Etats-Unis, avant de divorcer et de revenir au Brésil en 1959.

Après faut pas s’étonner…

lundioumardi

À l’occasion du Printemps des poètes, on se prendrait à rêver aux mille façons d’honorer ce rendez-vous au moins cinq minutes par jour dans les écoles : lectures, rencontres, ateliers, etc. En plein printemps tout court, on aurait pu imaginer que ce serait une chance pour les enfants de rencontrer des paysagistes, des horticulteurs et autres maraîchers afin de découvrir de nouveaux métiers mais aussi de préserver l’environnement qui les entoure pendant une poignée d’années. Mais l’Éducation nationale, structure avant-gardiste de tous ses échecs, a une nouvelle fois pris les devants en répondant à « une initiative de la profession bancaire »…

Ainsi débute cette semaine et jusqu’à la fin de l’année scolaire l’opération « J’invite un banquier(e) dans ma classe ». (À noter qu’en tapant le « (e) » pour la féminisation de banquière, Word corrige automatiquement par « € »…) Une date qui ne laisse rien au hasard puisque comme le précise le site https://unbanquierdansmaclasse.com/, l’opération s’inscrit dans le cadre de l’European Money Week (à vos souhaits !) qui a lieu entre le 25 et 29 mars afin de « involves young people in more than 32 countries, with activities ranging from classroom sessions to seminars and conferences, all seeking to improve financial literacy through better financial education. » Pour celles et ceux qui ne lisent pas l’anglais, comprendre : technocrétin de l’Union européenne qui vient sensibiliser vos bambins aux taux d’épargne et autres prêts bancaires. À moins que Jérôme Kerviel ne soit dans place, ils sont loin nos poètes !

Mais revenons à notre « atelier ludo-pédagogique qui sensibilise les élèves de CM1-CM2 aux notions de budget, moyens de paiement, épargne et sécurité. […] à un âge où ils commencent à recevoir de l’argent de poche pour leurs loisirs. » Pendant une heure, les élèves s’affrontent autour d’un jeu de l’oie financier arbitré par un banquier ayant fait le déplacement spécialement pour eux afin de répondre aux questions et surtout « leur permettre de devenir des consommateurs responsables », précise le site Internet.

Ainsi, le petit Hyppolite assis au fondd’laclasseprèsduradiateur ou Margot l’effrontée cesseront peut-être de claquer 20 centimes d’euros chaque jour dans un Malabar et une sucette achetés à l’unité chez le boulanger situé en face de l’école en refaisant le monde. Désormais plus de gâchis, tête blonde tiendra ses comptes. Parmi les témoignages, un élève de CE1 enterre quant à lui un peu plus le Monopoly en confirmant : « J’ai aimé le jeu parce qu’on a voyagé dans le monde de la banque. » Implacable ! Simone Weil s’en alarmait déjà : « Argent, machinisme, algèbre ; les trois monstres de la civilisation actuelle. » Le prodige de la banque est sans aucun doute d’être parvenue à combiner les trois.

Baudelaire nouvelliste

Lafanfarlolundioumardi

Poète, traducteur, critique d’art et essayiste, Charles Baudelaire (1821-1867) a porté fiévreusement l’écriture de ces domaines à l’édifice d’une œuvre incontournable menée au rythme d’une vie tumultueuse, parisienne jusqu’au dégoût, où l’amour et la mélancolie se tuent à la tâche de la création littéraire. Plus méconnues sont les rares tentatives de l’auteur à l’exercice de la narration, le roman, dont il insiste pourtant sur « la gravité, la beauté et le côté infini de cet art-là ». Une option qui a existé chez le jeune Baudelaire de La Fanfarlo, une nouvelle qui s’étire presque à la mesure d’un court roman, parue en janvier 1847 dans le premier Bulletin de la Société des gens de lettres – après avoir été refusée par la Revue de Paris – sous la signature de Charles Defayis (nom, à une lettre près, de celui de sa mère).

L’histoire met en scène le personnage de Samuel Cramer, jeune homme de lettres dont les prétentions n’ont d’égal que sa paresse mais à qui Baudelaire a donné beaucoup de lui-même : le maniement de l’ironie, son aversion pour Walter Scott ou l’éloge de Balzac pour ne citer que ces exemples. « Samuel a le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure prétentieusement raphaélesque. – C’est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n’a guère eu dans sa vie que des moitiés d’idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au-dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l’a doué. »

La première partie dresse le portrait de ce jeune homme ambivalent autour de la discussion qu’il engage avec Mme de Cosmelly, un de ses premiers amours désormais l’épouse d’un homme riche et qui demande à Samuel de l’aider à certifier l’infidélité de son mari en séduisant la femme qu’il entretient : la Fanfarlo, comédienne aux atours chatoyants, inspirée de l’exubérante Lola Montès qui fit scandale à l’Opéra de Paris, dépeinte comme aussi « bête que belle ». Le prétentieux littérateur saisit la perche qu’on lui tend dans l’espoir de reconquérir cet amour d’antan, critique des passions et des manipulations amoureuses dont il va lui-même être la victime en tombant sous le charme de la danseuse dans la seconde partie du texte.

« Quant à lui, il a été puni par où il avait péché. Il avait souvent singé la passion ; il fut contraint de la connaître ; mais ce ne fut point l’amour tranquille, calme et fort qu’inspirent les honnêtes filles, ce fut l’amour terrible, désolant et honteux, l’amour maladif des courtisanes. Samuel connut toutes les tortures de la jalousie, et l’abaissement de la tristesse où nous jette la conscience d’un mal incurable et constitutionnel, – bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu’on nomme le concubinage. »

Dans cette nouvelle qui précède la poésie, Baudelaire annonce d’une certaine manière son appréhension à l’égard de la poésie versifiée au profit de l’écriture en prose. Après La Fanfarlo, plus de nouvelle ni de roman ébauché – lui qui pourtant écrivait dans les Notes nouvelles sur Edgar Poe : « La vérité peut être souvent le but de la nouvelle. » – mais une œuvre poétique qui a su adapter la prose à cette recherche esthétique comme nul autre avant lui. Déjà les thèmes récurrents se dessinent : les tableaux parisiens (« la ville maudite ») mais aussi la mélancolie et l’ennui, « Sans le don tout divin de l’espérance, comment pourrions-nous traverser ce hideux désert de l’ennui que je viens vous décrire ? » Un texte singulier dans le vaste ensemble baudelairien par lequel l’auteur s’arrache de l’illusion romantique pour explorer les profondeurs des malédictions inhérentes à son œuvre.

Antoine Emaz ou l’écriture au vrai

antoineemaz

Dans le Poème du mur[1], Antoine Emaz écrit « On se demande parfois si, un jour, on arrivera à se libérer de ce qui encombre depuis longtemps et dont on n’a jamais voulu, quand on y réfléchit bien. Mais qui reste là. » Dans ce poème paru en 1990 dans le recueil En deçà, il annonçait le travail qui était le sien de ne pas fuir le pessimisme geste de révolte et d’observation du monde. Une détermination qu’il confirmait dix ans plus tard dans un entretien accordé à la revue Scherzo : « Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. »[2]

Ce futur s’est un peu plus refermé le 3 mars dernier avec le décès d’Antoine Emaz. Né en 1955 à Paris, il vivait à Angers et laisse derrière lui une œuvre incontournable dans la poésie contemporaine, distante de la tentation expérimentale au profit d’une concision au ras du réel, via de courts textes en vers libres alternant avec des paragraphes brefs, justifiés, comme des blocs denses. Auteur de nombreux recueils parmi lesquels on peut citer Lichen, Lichen (éd. Rehauts), De l’air (Le Dé bleu), Cambouis (Le Seuil), Poèmes pauvres (Æncrages & co) ou Limite (Tarabuste), il a également travaillé à de nombreuses études littéraires sur André Du Bouchet, Eugène Guillevic ou encore Pierre Reverdy.

Poète du concentré, de l’émotion brute et de l’attente, ses vers éclatent sur les frontières d’un désespoir – un mur, une mer, une falaise – avec la « Patience d’une main qui passe, et use. » Une poésie inquiète que Franck Venaille décrivait très justement dans le texte qui lui était consacré dans C’est nous les modernes : « Il s’agit essentiellement de poèmes coupants, disant peu à la fois et qui ne vivent en fait que sous la protection de l’auteur. Ici, rien n’est écrit pour le plaisir et par plaisir. La poésie apparaît pour ce qu’elle est : une manière de comprendre et d’appréhender le monde en utilisant ses scories, ses fautes, cette éternelle inquiétude qui rôde autour de chacun de nous. […] Une vision de l’écriture poétique libre, c’est ce que nous offre ce poète sévère, tourné en entier sur soi, mêlant avec réussite différents niveaux d’écriture, ce qui lui permet notamment d’avouer : Impossible de dormir sur ce tabouret de cuisine. »[3]

Étrangère au lyrisme, sa poésie rejette tous les superflus afin de conserver l’attention sur l’infime mouvement qu’il scrute et qu’il appelle lui même « force-forme ». La modestie de sa langue pourrait laisser paraître le renoncement d’un homme figé. C’est tout le contraire qui est à l’œuvre le vers suivant où il n’est plus question que de désir, de renversement et de duel intérieur. Avec cette écriture unique, il rebat sans cesse les cartes d’un possible, le dos collé au mur, patient et attentif d’un peut-être que finalement il tenait depuis longtemps au bout de ses doigts. « Écrire, comme si quelque chose devait se jouer un jour ou l’autre à cet endroit. / Alors, on se maintient, on entretient la main. À certains moments, on ne peut davantage. / Quand cela se prolonge, on finit par se demander si ce n’est pas cela, écrire, au vrai. »

[1] EMAZ Antoine, En deçà, éd. Fourbis, 1990. Intégré depuis dans l’anthologie suivante : EMAZ Antoine, Caisse claire (Poèmes 1990-1997), éd. Points, 2007.

[2] EMAZ Antoine, « Entretien », Scherzo, 12-13, été 2001.

[3] VENAILLE Franck, « Antoine Emaz et le mur de la peur », C’est nous les modernes, éd. Flammarion, 2010.

Help !

Méllundioumardi

Pas de Lundioumardi cette semaine parce que le temps que vous pourriez prendre à lire une modeste chronique, je vous invite à le passer en préservant La Maison des écrivains et de la littérature (Mél), menacée de disparaître sous les coups de la macronie décérébrée. Si la situation devient critique, selon l’équipe et le conseil d’administration, c’est parce que la DRAC a annoncé une nouvelle coupe dans les subventions, à hauteur de 50.000 euros. Et cela, alors que « nos actions sont restées constantes, et ont même augmenté dans certains domaines », précise l’équipe. De plus, la DRAC Île-de-France aurait indiqué à la Mél qu’elle ne financerait plus que les actions ayant lieu en Île-de-France. Élitisme parisien plus que nauséeux… Alors une petite signature via le lien suivant et à la semaine prochaine : https://www.change.org/p/monsieur-le-ministre-de-la-culture-la-maison-des-%C3%A9crivains-et-de-la-litt%C3%A9rature-est-en-p%C3%A9ril

Sade à rebours des légendes

sadelundioumardi

Dans Les châteaux de la subversion (éd. Gallimard, 2010), Annie Le Brun explorait les paysages du roman noir de la fin du XVIIIe siècle et écrivait alors : « À dévoiler les prisons successives que l’être installe à l’intérieur de lui-même, on découvre en même temps que cette prison peut devenir le lieu d’un inquiétant plaisir. Les images les plus troublantes surgissent alors pour remodeler les forteresses du mal que sont les prisons, les couvents, les maisons de force, et ce, au cours d’une surprenante prise en charge de la perversité, de la déraison, au moment où tout les accable. » Cet accablement, Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) l’a éprouvé avec férocité pendant les vingt-sept années qu’il a passées entre la prison et l’asile d’aliénés où il a écrit avec ferveur une œuvre à la fois dérangeante et révoltée, comme si les murs de sa cellule déverrouillaient les chaînes de sa pensée pour installer un autre espace, cette fois littéraire et mental.

Ses livres ont traversé les siècles dans la clandestinité en creusant le fossé entre la besogneuse lecture au pied de la lettre et ceux tentant de la dépasser afin de saisir autre chose dans ses écrits. En 1990, l’œuvre de Sade entre dans la Pléiade et prouve à nouveau qu’elle ne saurait se limiter aux Cent Vingt Journées de Sodome, La Philosophie dans le boudoir ou encore La Nouvelle Justine. Il faut y ajouter les nombreux textes politiques, les romans historiques et les différents essais ; Sans oublier la vaste correspondance d’un épistolier contraint à ce seul support pour échanger derrière les barreaux de ses prisons. Sa vie, les légendes bâties autour des rumeurs, ont passionné biographes et intellectuels, de Jean-Jacques Pauvert à Roland Barthes, en passant par Simone de Beauvoir, Pierre Klossowski, Gilbert Lely, Pierre Lever et, bien sûr, Annie Le Brun.

Récemment, Stéphanie Genand – spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle et présidente de la Société des études staëliennes – a publié une nouvelle biographie consacrée au libertaire avec le principe méthodique de démythifier le personnage autour de l’homme[1]. Après tout, comme il est rappelé dans le prologue, les études menées sur son crâne par le docteur Ramon en 1818 n’avaient-elles pas abouti à la déception suivante : « son crâne était en tous points semblable à celui d’un père de l’Église. » D’entrée, la biographe écarte le monstre tant de fois recherché pour interroger le caractère de l’homme, son intimité, ses appétits et ses égarements, l’acharnement aussi dont il fut victime et les mauvais coups du sort. « Sade, non pas sadique, mais penseur lucide du sadisme. »

À partir d’une lecture attentive des textes et notamment de la correspondance, elle retrace les grandes lignes du parcours de Sade : la noblesse insouciante de son père Jean-Baptiste, les premières affections du jeune homme romantique, la confusion des sentiments de la Présidente – belle-mère acharnée à l’aimer tout autant qu’à le faire condamner –, l’amour intrépide de son épouse Renée, souvent peu abordé par la littérature bien qu’étant l’interlocutrice de prédilection pendant de longues années, ses trois procès, le rendez-vous manqué avec l’histoire lors de la Révolution de 1789, ses combats politiques contre les institutions, à rebours de l’ordre social et, surtout, la teneur de l’œuvre en train de se faire au fond des cachots. À plusieurs reprises, l’auteure réhabilite « l’humanité sadienne [qui] lézarde la légende noire. »

Dans l’asile de Charenton où il termine sa vie, Sade fortement diminué trouve encore l’énergie de former un théâtre joué par les aliénés avant d’être interdit. Sa personne n’inquiète plus beaucoup mais la perpétuité de son œuvre menace. Les manuscrits sont saisis et tout son matériel d’écriture est confisqué. « L’adieu à la vie n’a cependant plus de secrets pour lui. Exécuté par contumace, enfermé pendant vingt-sept ans, privé de l’administration de ses biens, déclaré mort dans la presse et fou par les autorités consulaires, qu’a-t-il encore à découvrir du néant ? Sade, éternel déjà mort, n’attend pas en effet son testament pour ouvrir la porte du tombeau. Il l’installe au cœur de son existence […]. » Une biographie dans laquelle Stéphanie Genand s’écarte des traditionnelles rengaines liées au personnage pour valoriser une littérature de la liberté, écrite de la main d’un homme déterminé à ouvrir les yeux de son époque sur les rapports sociaux, la violence qui les gouverne, conçue (paradoxalement ?) loin de l’ordre du monde, dans les forteresses du mal évoquées par Annie Le Brun et qui ont fait naître l’écrivain à l’implacable destin.

[1] GENAND Stéphanie, Sade, éd. Gallimard (Folio), 2018.

 

Les matriochkas de Miguel de Unamuno

Unamunolundioumardi

Pendant l’été 1925, le poète et romancier espagnol Miguel de Unamuno, alors âgé de 61 ans, marié et père de huit enfants, vit au rythme d’une incroyable solitude son exil parisien, proscrit de son pays après une série d’articles virulents contre la monarchie et le gouvernement de Primo de Rivera[1]. Ses journées dans la capitale française défilent alors entre promenades et lectures : un chapitre du Nouveau Testament chaque matin, La Peau de Chagrin de Balzac, des rendez-vous à la Rotonde avec d’autres membres de la communauté espagnole et des heures de méditation sur l’avenir de son pays qui le préoccupe depuis le lit de sa pension, au 2 rue Laperouse. Précaire, suspendu de toute collaboration avec les revues espagnoles pour lesquelles il écrivait afin de ne pas avoir à supporter ce qu’il nomme lui-même la « censure de caserne »[2], il échafaude ce texte si particulier qu’est Comment se fait un roman.

La question de la traduction porte en elle la première matriochka de cette histoire. Le livre ayant été écrit par Unamuno dans sa langue d’origine en 1925, son auteur refuse qu’il paraisse dans une revue espagnole. Il confie alors le travail de la traduction en français à son ami Jean Cassou, qui aboutit à une première publication le 15 mai 1926 dans la revue du Mercure de France. À ce moment, Unamuno avait déjà regagné Hendaye, sans réclamer à Cassou les feuillets manuscrits de son livre. Un an plus tard, en mai 1927, il décide de le publier dans sa propre langue mais sans reprendre le texte initial : « Je ne sais pas même de quels yeux je verrais ces feuillets de mauvais augure que j’ai remplis dans la chambrette de la solitude de mes solitudes de Paris. Je préfère retraduire à partir de la traduction française de Cassou […]. Mais est-il possible qu’un auteur retraduise la traduction de l’un de ses écrits publiés dans une autre langue ? C’est plutôt une expérience de mort que de résurrection, voire même de mortification. Ou, mieux, un coup de grâce. » Le livre paraît la même année à Buenos Aires aux éditions Alba parce que l’auteur refuse de le voir recouvrir les étagères des librairies de son pays toujours soumis à la dictature de Primo de Rivera – la première édition intégrale de Como se hace una novela en Espagne dut attendre 1977.

Dans ce prologue au texte définitif de 1927, Unamuno attirait l’attention de ses lecteurs sur la dernière couche appliquée à son manuel de construction d’un roman. Il introduisait également les circonstances difficiles provoquées par l’éloignement : « J’essaie en même temps de me consoler de mon exil, de cet exil hors de mon éternité, de ce déterrement que je veux appeler mon dé-cielement ». Ces considérations, indispensables pour comprendre l’état d’esprit de l’auteur, laissaient place à la promesse contenue dans le titre de raconter comment un livre est bâti – « le roman du roman ». Son personnage, U. Jugo de la Raza, erre sur les quais de la Seine quand il tombe sur un livre mortel, c’est-à-dire dont la lecture va le tuer progressivement, selon un avertissement de l’auteur (fictif) qui aurait écrit « Lorsque le lecteur arrivera à la fin de cette douloureuse histoire, il mourra avec moi. » Obsédé par ce livre qui le consume littéralement de l’intérieur, U. Jugo de la Raza décide de le brûler pour s’en défaire.

Miroir des propres tourments d’Unamuno, son personnage fuit hors des frontières de France afin d’échapper au souvenir des cendres du livre. Mais alors qu’il se promène, à Genève ou peut-être à Bruges, peu importe en vérité, le héros tombe sur un nouvel exemplaire du livre maudit et l’achète immédiatement. De retour à Paris, se repose la question de terminer le livre et d’en mourir ou bien de s’en débarrasser à nouveau pour continuer à vivre, sachant que la mort est inévitable quoi qu’il arrive. Le livre était devenu sa vie. En réalité, le squelette de cette histoire improvisée par Unamuno, laquelle se voudrait un exemple de construction d’un récit, constitue le prétexte efficace pour défendre une conviction littéraire : « Tout lecteur qui, lisant un roman, se soucie de savoir comment finiront ses personnages, sans se soucier de savoir comment lui-même finira, ne mérite pas qu’on satisfasse sa curiosité. […] Le lecteur qui chercherait des romans finis ne mérite pas d’être mon lecteur ; il est lui-même déjà fini avant de m’avoir lu. »

À cet instant, Unamuno a déboîté trois de ses matriochkas, lesquelles contiennent les fondements du roman qui n’est autre que ce roman-là : l’usage de la langue, le contexte particulier dans lequel l’écrivain travaille, la trame d’une intrigue en construction qui pourrait servir de modèle universel. Le caractère autobiographique du récit va constituer sa quatrième et dernière poupée russe. Alors qu’il écrivait ce texte, Unamuno était plongé dans la lecture des lettres d’amour du révolutionnaire et patriote italien Giuseppe Mazzini (1805-1872) – lui aussi proscrit de son pays – avec Judith Sidoli (1804-1871). Répondant à la demande de celle-ci de concevoir un roman, Mazzini écrivait : « Dès l’instant où je mets mon amour à tes côtés, le roman disparaît. » L’amour de Unamuno c’était sa famille, « le symbole vivant de l’Espagne et son avenir ». Une façon habile pour lui de nous dire, dans ce sombre exil parisien, qu’écrire une histoire n’a d’autre intérêt que celui d’écrire l’Histoire et qu’elle lui est indissociable de celle de son pays ; peut-être parce que l’ « On admire et on aime même ce que l’on exècre et que l’on combat. »

Au final, en voulant tirer les rideaux sur les coulisses du roman, Miguel de Unamuno restait fidèle au combat mené en faveur de l’avenir de l’Espagne, contre la monarchie et les « tyranneaux prétoriens » du Directoire de Primo de Rivera mais aussi en écrivant le dégoût que lui inspiraient certains de ses compatriotes. Un combat solitaire, forcément douloureux, y compris quand il s’interroge sur la folie qui le guette dans cette quête de vérité qui l’habita tout au long de sa vie.

[1] Pour plus de détails sur la biographie de Miguel de Unamuno, voir : « Miguel de Unamuno, le privilège des convictions », Lundioumardi, 8 mars 2016, https://lundioumardi.wordpress.com/2016/03/08/miguel-de-unamuno-le-privilege-des-convictions/

[2] L’ensemble des citations est tiré de l’édition suivante : DE UNAMUNO Miguel, Comment se fait un roman, Paris, éd. Allia, 2010.

 

De Jean à Max

jeanmoulinlundioumardi

Jean Moulin (1899-1943), c’est la figure du héros national associé à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est celui dont le combat s’apprend dans une double-page des manuels scolaires d’histoire, celui à qui France Télévisions consacre régulièrement un nouveau téléfilm, celui qui compte pas moins de quatre musées en France pour honorer sa mémoire (Paris, Lyon, Bordeaux et Saint-Andiol). Sans oublier les nombreux livres, biographies, articles et sites Internet qui lui sont dédiés. Une monographie vertigineuse à la hauteur de l’homme qui fut tour à tour préfet, chef de la Résistance et fondateur de l’État clandestin en 1943.

De façon plus confidentielle, le seul témoignage écrit de la main de Jean Moulin apparaît comme l’incontournable introduction pour mesurer la détermination de ce caractère. Publié en 1947 aux éditions de Minuit[1], avec une courte préface du Général de Gaulle, Premier combat constitue le récit des cinq jours, entre les 14 et 18 juin 1940, au cours desquels le préfet d’Eure-et-Loir va tenir le journal, quasiment heure par heure, du basculement de son administration entre les mains de S.S. ivres de leur propre cruauté, face à un homme d’État résolu à faire entendre son « Non » malgré la désertion générale.

Le 21 février 1939, Jean Moulin entrait dans ses fonctions à la préfecture d’Eure-et-Loir. Malgré des demandes répétées auprès du ministre de l’Intérieur pour suivre le sort de sa classe en cas de mobilisation générale, le préfet est assigné à rester en lieu et place de son mandat. Qu’à cela ne tienne, il organisa du mieux possible la protection de ses administrés à grand renfort d’un patriotisme exalté. Le 11 juin 1940, six jours avant l’entrée des Allemands dans le département, il faisait imprimer une brochure intitulée Que faire en cas d’attaques aériennes. Déjà, il n’était question que de dignité : « Vos fils résistent victorieusement à la ruée allemande. Soyez dignes d’eux en restant calmes. Aucun ordre d’évacuation du département n’a été donné parce que rien ne le justifie. […] Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner l’exemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée. Je connais les qualités de sagesse et de patriotisme des populations de ce département. »

La première partie du récit témoigne justement de cette organisation de fortune qui doit faire face à l’arrivée massive des réfugiés du Nord et à quelques unités combattantes en retraite qui seront bientôt suivis par les premiers détachements de la Wehrmacht. Il faut soigner, nourrir, abriter, prévenir la multiplication des pillages et surtout convaincre d’une mobilisation réduite à peau de chagrin. Jours et nuits, Jean Moulin se déploie sur tous les fronts, ébauche des solutions et assiste au départ précipité de la plupart des habitants. Paris et l’armée française capitulent mais le fonctionnaire de l’État reste debout malgré l’abandon de son gouvernement. « Nous décidons d’attendre les Allemands dans la cour de la Préfecture. Mgr Lejards à ma droite, Besnard à ma gauche, nous échangeons de tristes réflexions sur les événements. Nous sommes face au drapeau qui flotte toujours au-dessus de la grille d’entrée. Nous nous surprenons à le regarder intensément, comme si nous voulions en emplir, en rassasier nos yeux pour longtemps… »

L’affaire était pliée et seulement quelques heures séparaient Jean Moulin de la mise à l’épreuve de son tempérament et de son « sens du devoir ». Les officiers allemands vinrent le chercher un soir pendant le dîner. Il quitta la table pour enfiler son uniforme afin de rester « vis-à-vis de l’ennemi, sur le plan strict des relations officielles. » Emmené dans un bureau, on lui demandait de signer un « protocole » actant la responsabilité de l’armée française – des « nègres » – dans le meurtre et le viol d’une dizaine de personnes, hommes femmes enfants confondus. Jean Moulin refusa de salir l’honneur des troupes nationales et surtout de signer la falsification d’une histoire montée de toutes pièces pour humilier les perdants.

Battu, bâillonné, torturé durant des heures, il ne cesse d’opposer ce « Non » à la violence de l’injonction. Jeté à demi-mort dans une cellule, Jean Moulin interroge le gouvernement de ses convictions : « Je sais qu’aujourd’hui je suis allé jusqu’à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer. » Perspective impossible pour cet homme qui distingue dans ce dernier carré les débris de verre épars autour de lui susceptibles de ne pas le compromettre. Plutôt mourir. Sans un pli, il se taille la gorge. « Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront qu’un Français aussi est capable de se saborder. » Cela ne devait pas être encore l’heure pour celui qui parvint « miraculeusement » à réchapper à cette mort auto-administrée. Jean devint Max, un des noms de code du résistant qu’il fut. Toujours une écharpe autour du cou sous laquelle restait gravée la cicatrice d’une détermination.

[1] MOULIN Jean, Premier combat, éd. de Minuit, coll. Documents, préface du Général de Gaulle, 1947.