lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Dans le tunnel du cynisme

Hawks Nest Dam Gauley Bridge, WV

Les Égyptiens croyaient en la promesse d’une vie après la mort. Pour accéder à cet au-delà, ils étaient tenus au respect d’un certain nombre de rites, parmi lesquels celui d’emporter avec eux dans la tombe le Livre des morts, appelé par les plus anciens le Livre pour Sortir au Jour. Autre époque, autres morts, peut-être certains ont conservé avec eux le long poème éponyme écrit par Muriel Rukeyser (1913-1980) afin de témoigner de la catastrophe industrielle survenue à Gauley Bridge, en Virginie occidentale, lorsque plus de 750 mineurs périrent après avoir inhalé une quantité mortelle de silice. Paru aux États-Unis en 1938, ce « nouveau » Livre des morts était initialement un projet commun entre Muriel Rukeyser et Nancy Naumburg qui devait accompagner le texte par des photographies du site. Ce projet n’a finalement pas pu se faire mais dans la traduction inédite récemment proposée par les éditions Isabelle Sauvage, on retrouve certaines de ces photographies, donnant un aperçu de ce qu’aurait pu être l’ouvrage souhaité par les deux femmes[1].

En 1937, Muriel Rukeyser a donc emprunté la six-voies qui devait la mener jusqu’en Virginie Occidentale, cette région où des « visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee. » Elle allait à la rencontre des nombreuses victimes atteintes de silicose, une maladie provoquée par le dépôt de poussière de silice dans les poumons de la personne qui l’aspire et qui la conduit à mourir lentement des suites de problèmes respiratoires. Tout commença au début des années 1930 lorsqu’une filiale de la Union Carbibe & Carbon Co. entreprit la construction d’une hydrocentrale avec le percement d’un tunnel d’environ cinq kilomètres reliant Gauley Bridge à Hawk’s Nest. Le projet nécessitait une main-d’œuvre conséquente, appelée dans cette région économiquement sinistrée à réaliser ce chantier selon une rémunération et des conditions de travail plus que précaires.

Lors de l’ouverture des travaux, d’importants dépôts de silice à l’état presque pur furent constatés sur le site. L’extraction des minéraux fut alors décidée dans le mépris le plus parfait des autorisations législatives nécessaires et, surtout, des règles de sécurité indispensables à mettre en place : le port d’un masque, un système d’aération adéquat, un forage hydraulique, etc. Au bout de quelques mois, les mineurs maigrirent plus que de raison, leur respiration devint douloureuse et difficile. Pour le médecin recruté par la compagnie, il ne s’agisssait que de la « tunnelite », appellation fourre-tout destinée à rassurer les employés, soignés avec la même pilule noire pour tous et pour toutes les maladies. Mais lorsque les premières victimes succombèrent en 1932, ce fut près de trois cents malades qui décidèrent de poursuivre en justice leurs entrepreneurs, selon un procès fantoche et sans suite ouvert au printemps 1933.

Ce récit de la sombre réalité bétonnée est donné à lire par Muriel Rukeyser dans une forme poétique intense et déroutante. Coupures de presse, témoignages et réquisitoire du procès sont versifiés pour rendre compte de « l’exemple le plus barbare de construction industrielle jamais réalisée dans le monde. » Chaque strophe est un pas de plus dans les abysses de ce tunnel du cynisme des puissances industrielles, à ce lieu où « la flamme cruelle résonne dans la gorge de brique. » Une catastrophe que les autorités veillèrent à étouffer et dont la presse nationale ne fit pratiquement pas écho ou à contrecœur. Seule la poésie de Muriel Rukeyser parvient encore à honorer la mémoire de ces morts grâce à ce livre. La poésie et la terre, puisque comme l’écrit Vladimir Pozner (1905-1992), dont un chapitre du livre Les États-Désunis résonne étrangement avec ce Livre des morts, « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. »

[1] RUKEYSER Muriel, Le Livre des morts, trad. de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault et Sarah Clément, éd. Isabelle Sauvage, 2017. Le poème est suivi du chapitre intitulé « Cadavres, sous-produits des dividendes », extrait du livre de Vladimir Pozner, Les États-Désunis (1938).

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Voyage en solitude

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Médiatiquement connu sous le nom d’Unabomber – terme formé par le FBI à partir de l’acronyme de UNiversity and Airline BOMber –, Theodore Kaczynski, né en 1942, est un prodige des mathématiques qui fut accepté à Harvard dès l’âge de 16 ans. Ayant obtenu son doctorat à l’université du Michigan et trouvé un poste universitaire dans la foulée, le jeune professeur décida de rompre avec la carrière qui s’ouvrait devant lui pour s’isoler et mener une campagne d’attentats contre des chercheurs afin de contribuer à la lutte contre la technologie. Responsable de seize attentats entre 1978 et 1995, ce « technophobe » envoyait ses bombes via des colis piégés, blessant ainsi vingt-trois personnes et en tuant trois autres (universitaires, généticiens, informaticiens, etc.)

En 1995, de nouvelles lettres furent envoyées aux médias et à ses victimes, dans lesquelles il conditionnait l’arrêt de ses attentats à la publication de son manifeste dans la presse nationale : le 19 septembre suivant, le New York Times et le Washington Post publiaient « La société industrielle et son avenir », tribune qui permit à son frère David d’identifier l’auteur et de le dénoncer aux autorités. De 1970 à 1996, année où il fut arrêté, Theodore Kaczynski a vécu dans une montagne du Montana, à l’intérieur d’une cabane qu’il avait fabriquée lui-même, sans électricité et sans eau courante, avec une surface de 3 mètres sur 3 mètres 65.

Cette histoire ne figure pas parmi les réflexions posées par Olivier Remaud dans son dernier livre intitulé Solitude volontaire[1], « un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. » Avec la même vitalité que dans son précédent ouvrage (voir note), le philosophe prend la littérature comme bâton de pèlerin pour escalader la pente de ses idées et cerner les contours de ce rapport particulier entre les nouveaux usages de la solitude et une vie sociale qui semblerait les commander. Hypothèse de départ : « se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? »

Le paradoxe n’en est pas vraiment un et la force du livre est bien de révéler les nombreux ressorts d’une solitude qui aide à vivre collectivement et dont les vertus se déclinent sur les multiples terrains des vies individuelles, à l’image de cette citation tirée de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonnée des sciences, des arts et des métiers : « C’est une folie de vouloir tirer gloire de sa cachette. Mais il est à propos de se livrer quelquefois à la solitude, & cette retraite a de grands avantages ; elle calme l’esprit, elle assure l’innocence, elle apaise les passions tumultueuses que le désordre du monde a fait naître : c’est l’infirmerie des âmes, disait un homme d’esprit. »[2] La cachette justement… quand solitude rime avec abandon ou fuite alors que, pour Olivier Remaud, elle consiste en un détour, un « pas de côté » qui, au contraire, nous ramène avec davantage de clairvoyance dans la vie en société.

Les références se multiplient, de l’« arrière-boutique » de Montaigne en passant par la distinction entre « isolement », « solitude » et « désolation » établie par Hannah Arendt ou encore les « rêveries » de Jean-Jacques Rousseau, le désir de solitude se déploie comme une hygiène de l’esprit, « un rempart contre l’isolement et la désolation » et une option pour parvenir enfin à « être à soi ». Mais le véritable fil rouge que l’auteur se propose de suivre est Walden et l’ensemble de l’œuvre de Henry David Thoreau (1817-1862), dont les travaux connaissent un regain d’intérêt depuis ces dernières années. À 27 ans, celui-ci avait investi un bout de terre dans un bois proche de l’étang de Walden et bâtit une hutte pour, comme il l’écrivait lui-même : « affronter les seuls faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les livres de Thoreau relatent, entre autres choses, le récit de cette expérience de la vie retirée dans la cabane. Cependant, Olivier Remaud rappelle qu’il y a là aussi un « dispositif de la volonté, une dramaturgie du pas de côté ». Éloigné partiellement des activités humaines, Thoreau retourne régulièrement dans son village pour se tenir informer des actualités, de la vie civile et … manger un bon repas. Cela n’a finalement pas d’importance parce qu’en dépit de l’aspect fictionnel du voyage, Thoreau parvient à cette concordance des temps entre l’impératif social et les vertus du conditionnel solitaire. Ainsi, « La solitude des cabanes n’est pas une solitude sans portes ni fenêtres. On ne coupe pas vraiment ses liens avec autrui. On compose autrement sa volonté de vivre avec lui. Le pas de côté est une école de société », commente Olivier Remaud.

Voici sans doute la raison pour laquelle un Theodore Kaczynski n’avait de toutes les façons pas sa place dans ce livre. La cabane de Thoreau abrite un espace de solitude pendant un moment de sa vie qui ne le sépare pas de la société mais, au contraire, contribue à ce qu’il puisse s’accorder avec elle. Kaczynski, lui, avait fui cette société, il la rejetait et souhaitait en partie la faire exploser, au sens propre comme au figuré. Il était dans cet isolement qualifié par Hannah Arendt de « pré-totalitaire », susceptible de verser dans la désolation. Aux antipodes finalement de cette Solitude volontaire, geste libre qui « assouvit le désir de fuir vers les marges » quand, éloigné du vacarme, l’homme parvient à retrouver l’exercice de sa raison.

[1] REMAUD Olivier, Solitude volontaire, éd. Albin Michel, 2017. Olivier Remaud est philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Son précédent livre, Un monde étrange – Pour une autre approche du cosmopolitisme (éd. Puf, 2015), avait également été chroniqué sur ces pages. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/04/26/le-cosmopolitisme-par-un-observateur-passionne/

[2] Il s’agit de l’article intitulé « Solitude », écrit par le chevalier de Jaucourt (1704-1779).

 

Tout se passe comme si

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Cette semaine j’ai le plaisir complice d’accueillir sur mon blog les lignes d’une camarade de long parcours, pour qui les mots, la lecture et l’écriture ne se cantonnent pas à leur évocation symbolique mais forcent la vie à dessiner ses contours, à préciser ses expressions et, bien plus encore, à révéler son intensité. À l’occasion d’un week-end que nous passions ensemble au coin du feu dans une grange située près des plages du Cotentin, Stéphanie Bros ébaucha sa précieuse tentative de fondre trois textes qu’a priori rien ne destinait à être rapprochés mais dont les auteurs ont été fortement investis dans les rapports personnels entretenus avec ce que l’on pourrait nommer de façon générique « l’écrit ». Ainsi a-t-elle su confronter l’engagement de Virginia Woolf à la détresse éclairée de Joanne Anton, réunies par la médiation bienveillante de Wolfgang Iser[1].  Je lui cède donc la place en la remerciant chaleureusement pour ce travail.

***

Tout se passe comme si les trois auteurs ici découverts nous racontaient chacun à leur manière et en des endroits littéraires et scientifiques bien distincts, ce que la joie d’écrire enfante et ce qu’elle sauve. Pour nous lecteurs, c’est comme s’ils nous permettaient la joie de lire en ayant éprouvé auparavant l’espace indicible de la douleur d’où tout surgit. Et comment, au prix de quels efforts, ce qui paraissait tu, finit avoué sur le papier, comme saisi dans l’écrit. Tout se passe comme si l’appel de l’écriture engendrait la nécessité de trouver son refuge pour accoucher du texte, comme si poussé par l’espérance des mots l’écrivain devait vaincre son découragement. Celui où à l’endroit même du quotidien, il ne trouvait ni force ni lieu de son embrasement. De sorte qu’il faut une chambre à soi pour parvenir à engager et vivre pleinement cet appel du texte. Et pour pouvoir y consentir et s’y abandonner, il faut le découragement et l’épuisement avoir vaincu d’abord. Pour en finir avec le découragement, il faut une chambre à soi. Ce lieu intime où honorer l’écho des mots et offrir un monde habitable à sa pensée en acte.

Quelles sont les vérités des textes ? Que nous révèlent-ils à nous-mêmes ? Hantée par ces questions, Virginia Woolf, la première d’entre eux, répond dans son siècle : « La vérité projette sa lumière sur quelque propos passager. Elle se précipite sur vous sous un ciel étoilé et transforme le monde du silence en quelque chose de plus réel que le monde des paroles ». Elle nous montre là comment la pensée qui parachève l’esprit qui se cherche et qui finit par ordonnancer les mots est plus forte que toute parole étincelante. L’écrivaine n’aura alors de cesse d’insister sur la nécessité de ce refuge privé qui seul permet cette rencontre avec soi-même. Mais pour s’y abandonner complètement et se défaire du monde, il faut avoir eu la sensation et le désespoir solitaire du découragé. Il faut s’être senti glissé jusqu’à cet état de désolation qui oblige dans le meilleur des cas à nous relever. Le désir, après la nécessité d’une chambre à soi, c’est le cadeau offert à celui qui a surmonté son découragement d’écrire. Alors le geste se fait plus sûr et détaché des conditions qui l’obsédaient.

Cette désillusion dans les mots, c’est toute une formule que déploie Joanne Anton ensuite dans les variations de l’âme qui combat la dépression. Tout se passerait ainsi : « À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer avec la langue. » Reprenant la métaphore d’un Thomas Bernhard et scandant qu’En Marche c’est le mouvement de l’esprit qui mène le corps, on comprend combien s’effondrer à l’intérieur de soi empêche proprement de se tenir debout. Or cette chambre à moi, c’est l’endroit sans reproche. L’unité de soi s’y trouve possible, à l’abri, et ramassée en son lieu. À la ressource intérieure convoquée, la chambre est propice à cette retrouvaille. La présence à soi s’ouvre sur cet écho où, entre quatre murs, secrètement tout peut soudain se libérer.

Après le découragement et la désillusion du vécu face à l’impossibilité de l’écrit, Wolfgang Iser pense l’appel du texte comme cette intention enfin retrouvée. Tout se passerait comme si celui-ci répondait par un écho, un détour de soi-même et qui, enfin, rapprocherait l’auteur et le lecteur de l’ineffable. « Ce n’est pas seulement du texte dont nous faisons l’expérience, c’est aussi de nous-mêmes. » Là où le découragement délie, l’être-là face au texte qui patiente est réifié. Or, c’est encore cette impatience qui crée les conditions du découragement. Et l’impuissance qu’elle engendre. Ensuite viendrait le moment d’être remercié de cette attente par le plaisir du texte et la satisfaction de l’écrit. Si nous parvenons à remplir ainsi l’indéterminé présent dans le texte qu’un auteur nous confie, si nous complétons ce lieu-dit du texte par notre signifiant, nous arrivons à nous-mêmes. C’est ce que les trois auteurs dans leurs époques et leurs verbes nous communiquent de si précieux.

Pour chacun, il a fallu assez de force, de courage, de foi en soi, pour se déposer en ce lieu même de la recherche, et nous partager le don de cette quête incessante et invraisemblable de la vérité, afin qu’elle trouve son reposoir. La quiétude de l’être dit dans la création du verbe ; pas de plus bel encouragement à continuer de souffrir par les mots et grâce à eux se consoler de sa propre perte. Mais où la faiblesse en pensée devient une faiblesse en acte, on devient plus coupable par omission que si l’on ose et que l’on échoue. Nous ne sommes ainsi pas condamnés à la réussite ou au succès mais seulement au devoir d’essayer. Et toute l’histoire de cette conquête de l’idée de vérité passe d’abord par notre émancipation. Elle n’est pas l’apprentissage d’une faveur qu’on nous fait mais d’un octroi qu’on arrache à notre condition dans ce monde, pour être enfin créateur. Et un créateur qui négocie avec sa liberté.

C’est encore ce que nous enseigne Joanne Anton grâce au découragement : « Nous vivrions ainsi au cœur de la disparition, d’un anéantissement progressif. Vie, amour, récit. Comme notre chaire indifférente à l’envers, à la surface du temps. On est toujours abandonné par quelque chose rappelle le découragement. Et c’est toujours notre faute. » Comme elle des années avant, Virginia Woolf aussi nous signifiait qu’il s’agit bien de notre responsabilité. C’est pourquoi j’engage volontairement ici lecture et écriture dans un même élan de création, convoquées dans ces textes comme indissociables de l’être qui se grandit, après s’être proprement échoué. Et Wolfgang Iser de nourrir notre interrogation : « Que faire de cette liberté que conserve le roman face à l’obligation quotidienne de réagir ? Pour atteindre le sens, il faut se libérer, se défaire. »

C’est aussi ce que nous montre le découragement ; cette voie du dépouillement que nous enseigne l’humilité comme un préalable à la compréhension et l’expression intelligible du monde. La disposition primordiale de cet espace intime de la chambre à soi est déterminante dans la délivrance, face au chaos du désenchantement initial et pour honorer avec modestie cette mission : découvrir après avoir apprivoisé l’échec, l’épuisement de la volonté, puis renoncer à la facilité pour se corriger enfin. Autant d’ingrédients difficiles à atteindre mais qui concourent au sacre des mots, par la vertu du verbe et président à la naissance des textes. Lire et relire ces trois auteurs. Ensemble articulés, ils sauvent un peu de ce vide sidéral où se trouve piégé notre esprit et si lâchement abandonné parfois notre empire du sens hors du commun.

[1] ANTON Joanne, Le découragement, éd. Allia, 2011 ; ISER Wolfgang, L’Appel du texte, trad. de l’allemand par Vincent Platini, éd. Allia, 2012 (1re édition allemande en 1970) ; WOOLF Virginia, Une Chambre à soi, trad. de l’anglais par Clara Malraux, éd. 10/18, 2001 (conférence prononcée par l’auteure en 1928). La photographie qui illustre le blog de cette semaine a été prise par Stéphanie Bros dans un recueil de René Char intitulé Le Marteau sans maître, ouvrant la page au poème « Commune présence ».

Milton et la morue

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Il s’agit d’une option de rangement comme une autre mais on observe certaines maladresses dans la classification « géographique » des livres retenue par la plupart des libraires, surtout si l’on s’intéresse à la littérature contemporaine, de plus en plus cosmopolite et difficilement associable à une tradition nationale. Alors Gustave Flaubert, auteur français ; Fernando Pessoa, figure incontournable de la littérature portugaise ; Henry Miller, chantre du bitume américain, etc. Ces quelques exemples faciles contredisent l’énoncé mais qu’en est-il de tous ces modernes qui (d)écrivent la société mondialisée et les cultures homogénéisées ? Cela n’a sans doute que peu d’importance puisque les marqueurs de la dite tradition tendent eux-mêmes à disparaître du narratif.

Pourtant, il demeure des « terrains » sur lesquels les éléments, les mœurs, la couleur du pain que l’on mange et le degré d’alcool que l’on boit sont indissociables du récit pour la simple raison qu’ils en sont l’essence, la poésie. Ainsi lit-on la trilogie de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson, dont le premier volet s’intitule Entre ciel et terre[1] (2007). Dans un baraquement au milieu des glaciers, à une époque floue mais contemporaine de Zola et de Dickens, vit un groupe de pêcheurs à la morue islandais. La nuit semble permanente, le vent les glace et, avec frénésie, ils jettent à la mer leurs lignes appâtées afin de saisir le poisson tant convoité. Une vie aride et laborieuse, sans la moindre échappatoire, et dont le destin n’est pas si éloigné de celui des poissons qu’ils pêchent inlassablement :

« La morue est jaune et se plaît à nager, constamment en quête d’une nouvelle pitance, peu de choses dignes d’intérêt se produisent dans son existence et une ligne qui oscille, parsemée d’appâts fixés à des hameçons, est une grande nouvelle, elle est un événement important. Qu’est-ce que c’est que ça ? se demandent les morues les unes aux autres, enfin quelque chose de nouveau, répond l’une avant de mordre sans hésiter, et alors les autres se précipitent pour mordre également car aucune d’elles ne veut se faire remarquer, c’est plutôt agréable d’être accrochée là, observe la première, la gueule en coin, et les autres acquiescent. Les heures passent, puis tout se met à s’agiter, on les tire, une force puissante les hisse vers le haut, plus haut, toujours plus haut vers le ciel qui, bientôt, s’ouvre, cédant alors la place à un autre monde, peuplé d’étranges poissons. »

Parmi eux, Bárður et le « gamin » dénotent par leur esprit contemplatif et leur complicité. Attelés au même métier de vivre que leurs compagnons, ils ont trouvé refuge dans les recueils de poésie et les vers qu’ils mémorisent. Les mots sont devenus pour ces deux-là les armes nécessaires pour se défendre contre la rudesse de l’histoire et du froid. Une arme qui finit par se retourner contre Bárður le jour où, absorbé par la lecture des Paradis perdus de John Milton, il oublia d’emporter sa vareuse, couverture indispensable pour se protéger du vent glacial qui souffle sur la barque avançant dans la nuit. La poésie qui l’aidait jusqu’ici à vivre, emporta le pêcheur, abandonné sur la table où l’on appâte les lignes. À nouveau seul, le gamin prit la décision de se rendre au village pour remettre l’ouvrage de Milton à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle parce qu’il lisait trop. Ensuite le gamin choisirait de se donner la mort ou non. « […] un monde ancien s’est écroulé et un nouveau s’élève : il faut parfois qu’un monde périsse afin qu’un autre puisse naître. »

Jón Kalman Stefánsson convoque dans ce récit la puissance des montagnes, la noirceur des nuits d’Islande, les engelures sur la peau et l’intensité poétique qui a pouvoir de vie et de mort sur les hommes. Grâce à une écriture des profondeurs vers lesquelles on descend au rythme d’une lenteur hypnotique, l’auteur a délaissé l’ « aventure » afin de privilégier le voyage solitaire de ses personnages. Seuls certains d’entre eux se sont donné le droit de contester le passé pour affronter la vie et c’est certainement ce qui les différencie des autres ; ils ont atteint une perplexité devant l’existence qui est aussi leur sagesse. « Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu’es-tu donc ? interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n’a rien d’étrange, nous n’en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd’hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. »

[1] STEFANSSON Jón Kalman, Entre ciel et terre, trad. de l’islandais par Éric Boury, éd. Gallimard, 2010. Les deux autres volumes qui composent cette trilogie sont respectivement intitulés : La tristesse des anges (2011) et Le cœur de l’homme (2013).

Plan de table

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                        MANET Édouard, Au Café / Coin de café-concert, 1878

Élément central du mobilier des jours passés, la table a une nouvelle fois éprouvé sa sinistre fonction de réceptacle des traditions : nappe étalée, vaisselle dressée, pieds et poings liés autour d’une volaille grassement élevée. La bête a été dépecée, l’argenterie minutieusement rangée et la nappe mise à tremper. Rideau, à l’année prochaine ! Nue et seule, la table demeure pourtant là, libérée des conversations agitées, respirant enfin sur ses quatre pieds. Bien sûr il y aura d’autres dîners, d’autres conversations plus ou moins engageantes et puis tous ces mauvais textes écrits sur sa croupe dans l’espoir que, cette fois peut-être, il restera une ou deux belles images dans le choix hasardeux des mots qui s’alignent. Mais tout cela bien sûr n’est le récit que d’une table bien particulière, différente de celle d’à côté ou de l’ancienne abandonnée dans un grenier.

Un destin et un récit différents également de la table peinte par Édouard Manet (1832-1883) en 1878, initialement conçue sur une même toile mais que le peintre découpa en deux, créant ainsi deux tableaux autonomes : Au café et Coin de café-concert[1]. En 2005, le Musée des beaux-arts de Winterthour en Suisse organisa une exposition intitulée « Manet retrouve Manet », à l’occasion de laquelle les deux pièces furent rassemblées en une composition. L’écrivain Pierre Michon fut alors sollicité pour écrire le texte devant accompagner les deux tableaux réunis. Intitulé Tablée, il fut traduit en langue allemande avant d’être tout récemment publié dans sa forme première par les éditions de L’Herne[2]. L’occasion d’aborder une pièce maîtresse de l’œuvre d’Édouard Manet mais aussi de retrouver dans cette lecture à l’huile les thèmes de prédilection de l’auteur français, avec sa limpidité et la cadence de ses phrases afin d’ériger, sans réelle surprise, la Table pour héroïne :

« Je n’ai pas besoin d’inventer le nom du personnage central, c’est la Table, la table de marbre qui porte les bières, le café, l’absinthe au fond et sa carafe, le petit vase à allumettes du premier plan. Qu’est-ce qu’une table ? C’est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux, une césure entre les corps, qui espace les corps les uns des autres et les distribue, qui fait des corps des antagonistes pacifiés. La table semble prendre de la place aux hommes ; mais non, en réalité elle en donne. » Dans cette « visite guidée d’un chef-d’œuvre » – pour reprendre l’expression d’Agnès Castiglione qui signe la préface – défile des figures hautement signifiantes sous les traits de crayon dont Pierre Michon interroge le destin et qui n’est autre que celui de la coexistence dans les cafés où l’ « on touche l’autre, on l’évite . »

Dans ce texte aux allures d’histoire sociale, Pierre Michon décline les motifs, les vêtements et les chapeaux, afin de dresser le portrait d’une époque saisie dans son cadre. Époque qui fut celle des riches heures du café parisien où toutes les classes sociales se réunissaient autour de la « tablée démocratique où chacun est roi. » Ainsi décrit-il avec minutie le prolétaire régnant – sept années après la Commune –, accoudé de toute sa virilité sur la table, au milieu des hauts-de-forme et autres fanfreluches plus tellement baroques. Une scène qui, à la regarder de plus près, rend bien pâles les tristes représentations auxquelles on assiste aujourd’hui en regardant du dehors n’importe quel bistrot parisien.

Mais Pierre Michon n’oublie pas pour autant la genèse de l’ensemble recomposé qu’il a sous les yeux : deux peintures autonomes rassemblées pour la première fois après que Manet ait décidé de rompre le marbre de manière irréversible à l’aide d’une paire de ciseaux. Pourquoi un pareil geste ? L’auteur des Vies minuscules tranche, lui aussi, bien plus qu’il n’y paraît :« On aimerait penser, et on est en droit de penser, étant donné ce qu’on sait de l’intelligence nerveuse de Manet, de sa terrible violence policée, de sa fulgurance spécifique qui était un savoir, on peut penser donc que ce qu’il a coupé avec une jubilation noire ou avec résignation, avec tristesse, ce qu’il a scié, marbre ou toile, c’est la tablée fondatrice des faubourgs de Jérusalem, celle autour de laquelle l’amour est donné, que l’amour organise. Nous sommes séparés et cloisonnés, divorcés, le lien a disparu […]. Le monde est en morceaux, les petits atomes roulent chacun pour soi sur le clinamen. Manet avec ses ciseaux le ratifie. »

[1] Dans son projet de 1877, Édouard Manet envisageait un seul tableau dont le titre aurait été Reichshoffen, du nom d’un café-concert montmartrois. Au café est aujourd’hui une pièce de la Collection Oskar Reinhart du Musée de Winterthour, tandis que Coin de café-concert se trouve à la National Gallery de Londres.

[2] MICHON Pierre, Tablée (suivi de Fraternité), éd. L’Herne, 2017.

Flémingite aiguë en compagnie de Jules Laforgue

Lundioumardimonetlaforgue

                     MONET Jean, La locomotive ou Le train sous la neige, 1875.

 

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D’usines….

On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent !
Qu’il revienne….
Qu’il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et hallali !
Ô triste antienne, as-tu fini !…
Et font les fous !…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !…

Allons, allons, et hallali !
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !
Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques !…
Mélancoliques !…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton !…
Les cors, les cors, les cors !…
S’en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d’échos !…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges !…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
(Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux ?)

Non, non ! C’est la saison et la planète falote !
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote !
C’est la saison, oh déchirements ! c’est la saison !
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note. [1]

[1] LAFORGUE Jules, « L’hiver qui vient », derniers vers, éd. A. Colin, 1959. Né à Montevideo le 16 août 1860 et mort à Paris le 20 août 1887, Jules Laforgue était un poète français du mouvement décadent.

 

La « Révo. cul. » en bonne et due forme

Pimpaneaulundioumardi

Cette semaine, deux livres écrits par deux auteurs français, aux préfaces réciproques, pour évoquer leur expérience commune de professeurs de langue et de culture chinoises. Mais surtout, deux récits afin de témoigner des événements qui ont eu lieu pendant les années de dictature maoïste, dans le sillon de la révolution culturelle. Un travail qui continue malheureusement d’avoir son importance pour rétablir l’histoire dans sa vérité, contre la réalité falsifiée de la badiouserie & cie, cet intellectualisme sournois indifférent aux massacres au nom de l’idéologie, et prêt à tous les compromis pour continuer à jouer les pontifes. Avec force et humilité, Hervé Denès et Jacques Pimpaneau racontent leurs parcours singuliers dans la Chine depuis la fin des années 1950 (l’automne 1964 pour le premier) et les ravages de la maolâtrie ambiante qui a démarré à cette époque.

« Ils voyaient dans les événements de Chine un Mai 68 à la chinoise, oubliant que Mai 68 n’avait provoqué qu’une mort accidentelle, et la « Révo. cul. » plus d’un million de tués ou acculés au suicide, avec toute une population humiliée et terrorisée. Les mêmes, une fois leurs illusions expulsées aux latrines, continuèrent à pontifier, sans la moindre honte d’avoir justifié l’horreur, et critiquent la Chine d’aujourd’hui, qui s’est au moins débarrassée de la peur répandue jusqu’au cœur des familles – car un enfant dénonçait alors ses parents, un époux sa conjointe, pour échapper aux violences ou, pis encore, en croyant se comporter en bon élève du président Mao ! »[1]

C’est au cours de l’automne 1964 qu’un jeune étudiant de 23 ans, inscrit en deuxième année de chinois aux Langues O’, quitta son job de barman et son flirt du moment pour s’envoler vers la Chine afin d’enseigner le français à l’Université de Nankin et d’approfondir sa maîtrise de la langue[2]. Celui-ci s’appelait Hervé Denès et il resta deux années dans ce pays acculé par les labours de la « révolution culturelle » en gestation, au sein d’une société totalement pétrifiée par le Parti et la « chape de terreur » ambiante. Une prise de conscience vertigineuse à « une époque où les Occidentaux avaient connaissance de ce pays par les livres d’intellectuels comme Sartre et Simone de Beauvoir décrivant les merveilles de la vie en Chine », rappelle Jacques Pimpaneau dans sa préface, concluant qu’intellectuel ne rime pas toujours avec intelligence.

Mais l’intensité du témoignage d’Hervé Denès redouble par le récit de son histoire d’amour avec une de ses élèves, Hsi Hsia-jeou (Douceur de l’aube). Dans la plus parfaite clandestinité, les deux jeunes gens se fréquentèrent à l’abri des regards indiscrets, de l’attention scrupuleuse portée par une caserne universitaire à la botte du Parti et d’une police aux aguets du moindre baiser frauduleux. Cela ne fut guère suffisant et un beau matin la jeune fille disparut. Accusée d’« intelligence avec l’étranger », ce ne fut que des années plus tard, alors qu’il était revenu en France sans jamais l’avoir revue, qu’Hervé Denès apprit le suicide de celle-ci. Dans l’intimité de cette histoire partagée avec le lecteur, celui qui est devenu un traducteur de chinois réputé déroule par le menu une idéologie sur le point d’exploser : la manipulation des consciences, le puritanisme des mœurs, la surveillance et la délation, l’interdiction de voyager librement, l’hypocrisie qui préside aux relations avec les prétendus « amis étrangers », toujours considérés comme des espions potentiels, etc.

Dans un registre différent et avec l’intention de retracer le parcours qui a été le sien, Jacques Pimpaneau livre une interprétation commune à celle de son ancien élève, Hervé Denès. Affichant ses sympathies libertaires et « vacciné contre l’épidémie maoïste », il estime aujourd’hui que, même si « les droits de l’homme sont bafoués et les inégalités économiques scandaleuses », la plupart des Chinois « n’ont plus peur les uns des autres, osent débattre ouvertement et rigolent quand on leur parle de socialisme. » Étudiant à l’université de Pékin entre 1958 et 1961, il assista successivement à la fin du mouvement antidroitiste, du Grand Bond en avant, de la fondation des communes populaires, de la rupture avec l’URSS et au début de la famine qui causa plusieurs millions de morts.

Ainsi raconte-t-il l’échec et la violence de tout ce fanatisme organisé pour asservir le peuple. Sinophile plus que sinologue – dire « spécialiste de la Chine » est pour lui une insulte –, Pimpaneau dresse également dans ce livre un bref panorama de la littérature et du théâtre chinois, le tout accompagné des rencontres qui ont marqué sa vie : ses amitiés avec Georges Bataille, Louis-René des Forêts et Pierre Klossowski, son emploi de secrétaire de Jean Dubuffet, etc. Des fréquentation qui ne pouvaient l’amener qu’à une seule chose : lorsque Jacques Pimpaneau quitta la Chine après ce premier séjour d’étude à Pékin, il apprit que son dossier d’étudiant se concluait par la mention suivante : « Intellectuel sur lequel on ne peut compter. » C’était sans aucun doute la promesse d’un bel avenir qui s’ouvrait devant lui…

[1] PIMPANEAU Jacques, Le tour de Chine en 80 ans, éd. L’Insomniaque, 2017.

[2] DENÈS Hervé, Douceur de l’aube – Souvenirs doux-amers d’un Parisien dans la Chine de Mao, éd. L’Insomniaque, 2015.

Et ce fut la fin de l’insouciance…

Lesyeuxfardéslundioumardi

Incarnation de la Catalogne et de ses multiples facettes, le poète chanteur Lluís Llach est une figure de proue de la culture populaire et de la résistance au franquisme depuis la fin des années 1960. Né à Gérone en 1948, il a vécu en France entre 1971 et 1976 lors de son exil, avant de revenir en Catalogne au moment de la transition démocratique. Il mena une carrière musicale de haute volée, avec des concerts pouvant rassembler près de 120 000 personnes mais à laquelle il mit un terme en 2007. Depuis, il s’est engagé en politique dans le camp indépendantiste, notamment après son élection au parlement catalan pour la coalition indépendantiste Junts Pel Sí, le 27 septembre 2015.

Au-delà des textes de ses chansons – dont la plus connue, L’Estaca (« Le Pieu »), fait figure d’hymne libertaire catalan – Lluís Llach est l’auteur d’un récit intitulé Les Yeux fardés (Memoria d’uns ulls pintats – 2012), récompensé en 2016 par le prix Méditerranée étranger[1]. Écrit sous la forme d’un entretien, ce livre compile vingt-six enregistrements cédés par Germinal Massagué i Fita, un Barcelonais âgé de plus de quatre-vingt-sept ans, à Lluís, un jeune réalisateur en quête d’un témoignage qui ferait un bon scénario. Le vieil homme qui décide d’ouvrir la boîte de ses souvenirs  à cette occasion apparaît extravagant, légèrement prétentieux mais les secrets qu’il souhaite livrer semblent précieux ; comme le résume l’auteur dans son épilogue, « La petite histoire des personnages de ce livre passe par la grande histoire des faits qui ont ébranlé les fondations de la société catalane et même au-delà. »

Petites ou grandes, les histoires contenues dans ce livre demeurent indissociables les unes des autres depuis que sont nés en 1920 quatre enfants dans le quartier populaire de la Barceloneta : Germinal, David, Joana et Mireia. Sur ce terrain de jeux formidable qu’est le port de la ville, les quatre enfants grandissent dans une « adolescence chorale » et paisible, ensoleillée par les espoirs que laissait supposer la récente proclamation de la République : « je me demande encore d’où sortaient ces gens-là, moulés dans une argile particulière. C’était une époque où on croyait encore à l’être humain comme une entité unique, qui méritait d’avoir une chance face à son destin et qui était doté d’une générosité magnifique. Vous imaginez ça, au début du XXIe siècle ? Pas moi. »

Bien entendu, c’est dans cette quiétude toute relative qu’intervient l’Histoire avec un grand « H » : le 18 juillet 1936, après plusieurs mois de grèves, d’expropriations, de batailles entre paysans et gardes civils, l’insurrection éclate dans le pays. L’Espagne est rapidement coupée en deux et la répression s’abat : d’un côté sur les quartiers ouvriers (massacres de Séville, Grenade, etc.) et, de l’autre, sur la bourgeoisie de droite – notamment à Barcelone, où les anarchistes vengent les leurs tués dans les durs combats du 19 juillet – et surtout sur le clergé. La cloche de la guerre civile et de quarante années de dictature franquiste allait résonner dans toute l’Espagne. Une période sombre de l’histoire, d’une rare complexité, mais dont les contours se distinguent avec force, humilité mais aussi révolte sous la plume de Lluís Llach :

« Des injustices, des assassinats, une ribambelle de cruautés qui se déchaînèrent et firent remonter en surface la part la plus abjecte de l’être humain. […] On tua au nom de la révolution, de la religion, de l’ordre nouveau des fascistes de droite, du surprenant totalitarisme de gauche. On tua au nom de tout, de n’importe quoi et de rien du tout. […] je vais être sincère avec vous : jamais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai entendu la voix des fascistes qui ont gouverné l’Espagne pendant quarante ans par le sang de cette guerre demander pardon pour leur responsabilité dans ces massacres, qui se prolongèrent longtemps après la victoire. Jamais. Et je n’ai jamais entendu le moindre regret des catholiques non plus, ni une mise au point critique des communistes, ni des républicains de telle ou telle tendance, qui furent cependant souvent responsables d’incroyables atrocités. Alors ce n’est pas moi qui vais me mettre à présent à rendre responsables les miens, les groupes libertaires, de tout ce qui s’est passé. Pendant plus de soixante ans, tous les acteurs de cette époque ont transformé le mouvement anarchiste en une grandiose décharge où chacun est venu déverser ses propres immondices, pour mieux les cacher. Et il faudrait que ce soit moi qui vienne maintenant y épandre mes propres remords ? Non ! Il n’en est pas question. »

C’est également l’histoire d’une ville lumière, Barcelone, qui bascule sous les décombres et dont l’auteur raconte le destin funeste comme s’il s’agissait d’un être de chair et de sang : « Alors que nous sortions de la ville, les images d’une Barcelone en ruine, grise, dans laquelle il ne restait rien de cet esprit intrépide et cultivé qui avait séduit la moitié du monde, défilèrent devant nous. Ce n’était plus qu’une ville qui capitulait. » Aujourd’hui rénovée, Barcelone ne semble pas attirer les grâces du vieux Germinal qui y passa son enfance et l’on comprend pourquoi. À l’évocation de celles et ceux qui furent fusillés au camp de la Bota – sombre terrain où se déroule également une scène déterminante du récit – le personnage ne manque pas de souligner la folie contemporaine qui a fait de ce lieu un Forum des Cultures en-dessous duquel on peut encore observer les trous laissés par les balles sur les murs…

Ce livre est enfin, et peut-être surtout, celui d’une histoire d’amour. Celle entre deux amis d’enfance pris dans la brutalité des événements. D’abord amis, Germinal et David mirent à profit leurs années d’adolescence pour établir, non sans timidité, le langage secret de leurs corps, à l’abri du poids des hontes de cette époque. Ce lien était si intense, le sentiment entre ces deux « Amis-aimés » tellement authentique, que lorsque l’un sombra dans l’inévitable pathologie mentale laissée par un « Grand connard » de chef franquiste comme il y en avait tant, seuls les souvenirs d’enfance à la Barceloneta racontés dans la voix de l’autre étaient susceptibles de le ramener vers la vie. Malheureusement, ici, ailleurs, comme partout finalement, le mal était déjà fait. « Car, voyez-vous, le nouveau monde était le domaine des gens brutaux, des gens capables de la brutalité la plus perverse, sans que ni leur main ni leur conscience tremble. »

[1] LLACH Lluís, Les Yeux fardés, trad. du catalan par Serge Mestre, éd. Acte sud, 2015.

 

Violette Leduc, le glissement paranoïaque

Violetteleduclundioumardi

Il y aurait beaucoup à dire et à critiquer sur les engagements et les combats menés par Simone de Beauvoir (1908-1986). Mais s’il en est un pour lequel les lecteurs peuvent lui être reconnaissants, c’est bien la générosité et l’attention qu’elle a montrées vis-à-vis de Violette Leduc (1907-1972) pour l’encourager à poursuivre son travail d’écriture. L’être humain est rarement simple, un écrivain peut-être encore moins, dans le cas de Violette Leduc on repousse davantage encore les limites.

Fille illégitime de Berthe Leduc et d’André Debaralle, un fils de famille qui ne la reconnaît pas, elle entame en 1927 une relation avec Denise Hertgès, surveillante au collège de Douai. L’année suivante, Violette « monte » à Paris et devient échotière chez Plon où elle rencontre de nombreux écrivains. Le début de sa perte… Violette est une amoureuse et cible les impossibles : Maurice Sachs fut le premier de ceux-là. Il lui conseilla d’écrire : elle tomba folle amoureuse de Maurice Sachs. Aimer des femmes inaccessibles (Simone de Beauvoir, qui l’entretint pour qu’elle puisse écrire tout en maintenant une distance, Nathalie Sarraute, la libraire Adrienne Monnier), ainsi que des jeunes « Lesbos » (Isabelle, Hermine). Enfin, tour à tour Jean Genet et le parfumeur Jacques Guérin, tous deux homosexuels et n’ayant que leur amitié à lui offrir.

De cette vie tumultueuse, rythmée par les amours contrariées, Violette Leduc a tiré la matière de ses livres. À défaut de pouvoir vivre ses passions, elle fait de l’écriture son défouloir sur lequel pencher ses désillusions. À caractère autobiographique – faut-il appeler cela de l’autofiction ? – son œuvre se conçoit autour de ces différents pics de sensibilité : la naissance honteuse, le scandale, l’écriture et son milieu, la difficulté d’être et… l’amour bien sûr ; avec des titres évocateurs à l’image de cette âme tourmentée : L’Asphyxie (1946), L’Affamée (1948), Ravages (1955), La Bâtarde (1964), La Folie en tête (1970) ou encore La Chasse à l’amour (1973). Était-ce suffisant pour reposer, même un moment, cette détresse incarnée au gré de phrases lapidaires et sonores comme on tire une cartouche avec sa carabine ?

« Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié, j’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu, dès que j’y réfléchis… Je ne peux pas réfléchir longtemps mais je peux me complaire sur une feuille de salade fanée où je n’ai que des regrets à remâcher. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus, les qualités, le courage, la méditation, la culture, bras croisés, je me suis brisée à ces mots là. »[1]

Ainsi écrit Violette Leduc, séduisante avec ses misères, chaotique jusque dans sa ponctuation, avec le souffle haletant qui cherche à se libérer. Parfois il y parvient et l’auteure semble jouir d’un moment d’accalmie. Très court, juste pour reprendre un peu de force avant de repartir affronter une nouvelle impossibilité. Cela n’est pas sans conséquence et la paranoïa gagne du terrain. Un peigne disparaît et c’est aussitôt ses voisins qui agissent au service de ses détracteurs pour la tourmenter. Ce sont les éditions Gallimard qui complotent pour que ses livres ne rencontrent pas le succès en la censurant. Partout et en toute chose, elle se sent illégitime mais pas forcément à la mauvaise place ; à l’exception peut-être de la cure de sommeil recommandée par ses amis dans une clinique de Versailles pendant six mois en 1956 dont elle ressort famélique et toujours aussi paranoïaque.

De retour chez elle, rebelote ! des hommes, des femmes, de l’inaccessible et des livres pour expier l’ensemble ; ne pas mourir aussi. En 1964 sort La Batârde, un livre longuement préfacé par son Castor protecteur. Violette Leduc rencontre enfin le succès qu’elle attendait, la légitimité à laquelle elle ne croyait plus. Beauvoir en profite pour exiger d’elle le remboursement intégral des sommes qu’elle lui avait versées afin de lui garantir la liberté qu’assure l’indépendance. Elle en profite également pour acheter une maison à Faucon, dans le Vaucluse, où elle passe le plus clair de son temps à écrire, avant de mourir d’un cancer du sein en 1972, finalement de la même façon qu’elle avait vécu : « Le passé ne nourrit pas. Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. »[2]

[1] LEDUC Violette, La Bâtarde, éd. Gallimard / L’Imaginaire.

[2] Ibid.

J’aurais pu…

lundioumardileparesseux

                                            © jonzer, Flickr, CC by-nc-nd 2.0

En cette belle semaine de novembre, j’aurais pu vous parler d’un article du Monde daté d’aujourd’hui (21 novembre) consacré à Robert Mugabe, président du Zimbabwe « sans autre pouvoir que son verbe » mais accroché à son trône comme une moule à son rocher[1]. J’aurais pu vous raconter la triste nouvelle d’apprendre que le bouquiniste de l’avenue de Clichy, dans le quartier Brochant du 17e arrondissement de Paris, allait fermer ses portes pour laisser la place à une boutique de téléphonie. J’aurais pu vous raconter à quel point la lecture de La vie des douze Césars de Suétone est palpitante et comment Caligula gonflait ses victimes de vin avec l’impossibilité d’uriner en leur liant l’urètre. J’aurais pu également vous évoquer la paranoïa de Violette Leduc et comment sa maladie suintait dans chacune de ses phrases. J’aurais pu… en effet ! Mais voici que je tombe sur ce petit poème de Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661) et que toute velléité de labeur me semble superflue quand on a la chance de pouvoir, un instant de plus, garder son « âme en langueur ensevelie »[2].

Le Paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

 

[1] RÉMY Jean-Philippe, « Au Zimbabwe, l’ultime défi de Mugabe », Le Monde, 21 novembre 2017, p. 4.

[2] SAINT-AMANT Marc-Antoine G., « Le Paresseux », Œuvres.