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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

János Pilinszky et l’engagement immobile

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« Quand il passait dans quelque rue obscure de Budapest des années 50, vêtu de son pardessus aux épaules étroites, il marchait comme une légende persécutée. Il était bien cela, légende bannie et tout à fait inconnue de la littérature. » C’est en ces termes qu’Àgnes Nemes Nagy (1922-1991), figure phare de la littérature hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale, décrivait János Pilinszky (1921-1981), poète et dramaturge devenu incontournable en Hongrie mais à peine connu dans l’Hexagone ; même dans son pays, son œuvre demeura longtemps interdite parce que jugée trop pessimiste aux yeux d’un parti communiste soucieux d’entretenir le moral des foules et il fallut attendre plusieurs années avant qu’elle soit publiée dans son intégralité. Récompensée par les prix Attila József (1971) et Kossuth (1980), sa poésie est aujourd’hui traduite en anglais et en français, notamment grâce au précieux travail de son ami et traducteur Lorand Gaspar[1].

Ayant grandi dans les milieux intellectuels de Budapest, János Pilinszky commença à écrire de la poésie dès l’âge de quatorze ans. Il suivit des études à la faculté des lettres avant sa mobilisation dans l’armée hongroise en 1944, sans jamais combattre mais en étant fait prisonnier dans le camp de Ravensbrück en Allemagne où il fut le témoin des atrocités de l’époque. Si le destin tragique de l’homme était déjà au centre de ses réflexions, l’expérience totalitaire ajoutée à celle du régime communiste hongrois furent le fer de lance de ses textes. Une poésie dépouillée du moindre ornement, des mots simples et crus pour rendre compte de la cruauté à laquelle il assistait de ses yeux.

« Clou enfoncé dans la paume du monde,
pâle comme la mort,
Je suis couvert de sang. 
»

S’il est impossible d’évoquer la poésie de János Pilinszky sans mentionner sa foi chrétienne, précisons qu’elle exprimait davantage une croyance quasi désespérée en Dieu et parfaitement critique à l’égard des institutions catholiques. Une nuance qu’il exprimait lui-même de la sorte : « Je suis poète et catholique. À mon avis le catholicisme n’est rien d’autre au fond que l’acceptation du fait que l’homme vit irrémédiablement dans l’espace et dans le temps. […] J’aimerais bien être un poète catholique au sens où cela signifie universel. » En cela, sa découverte en 1963, lors d’un séjour à Paris, de l’œuvre de Simone Weil fut déterminante pour clarifier sa propre pensée et adhérer au concept d’« engagement immobile » que Lorand Gaspar précise comme étant « une sorte de propriété de l’âme religieuse, qui lui permet de s’identifier à la réalité immobile, et rapproche l’expérience de l’art, quand elle est don total de soi, de cette sorte d’engagement. »

En plus d’une série de poèmes – souvent laconiques, éloignés des figures de style et des fioritures –, le recueil publié par les éditions La Différence comporte également des extraits inédits du Journal d’un lyrique dans lesquels Pilinszki développe son rapport à la littérature dans ce qu’elle relève de l’expérience vécue : « Bien entendu au cours de l’écriture il apparaît clairement devant quelles sortes d’instances chacun a osé comparaître. Car tout comme dans la vie réelle il y a des échappatoires. Mais les « vrais » demandent d’eux-mêmes que leur procès soit engagé et le jugement prononcé, car la vérité est la valeur la plus importante, même si ses mots sont une condamnation. Le sens de l’écriture véritable dépasse tout risque personnel. » Par ces mots, János Pilinszki confirmait sa connaissance de ce que l’on pourrait appeler « le dehors de son époque ». Intensément exposé à la vie, sa situation était forcément précaire et il dut courir loin dans ses vers pour ne pas être trompé par sa duplicité ; rappelons qu’il était un fervent lecteur de Dostoïevski. Une œuvre dont beaucoup reste à rendre accessible, qui ne fabrique jamais rien d’utile mais qui fait partie de ces rares fontaines à restituer la vie de la façon la plus profonde.

[1] Les éléments biographiques sur János Pilinszky cités dans ce texte sont tirés de la préface signée par Lorand Gaspar dans le volume : PILINSZKY János, Même dans l’obscurité, Trad. par Lorand Gaspar et Sarah Clair, éd. Orphée-La Différence, Paris, 1991.

Les mesquineries du menteur solitaire

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Le 3 août dernier, Emmanuel Du Roy Macron visitait une base de loisirs qui accueille des enfants défavorisés dans les Yvelines. Cote de popularité en berne oblige, cette opération de communication – organisée conjointement par le Secours populaire et la Fondation PSG, en compagnie de la non moins illustre présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse – mettait en scène le dénommé président Jupiter afin qu’il échange devant les caméras avec la plèbe autour d’un cordon bleu. La suite, on la connaît : à la question d’un enfant qui lui demandait « Vous êtes riche monsieur ? », notre ancien cambuteur de fafiots répondit « Tu sais, quand tu es président de la République, c’est pas le moment où tu gagnes le plus d’argent. »

En effet, par sens du devoir ou du sacrifice, la star en marche a vu son salaire passer de 400 mille euros par an quand il était associé-gérant de la banque Rothschild, à 12 696 euros par mois pour diriger le pays. Sans compter que depuis qu’il a été élu – comme il le soulignait devant ces mêmes enfants issus de milieux très modestes – il dut se résoudre à quitter sa maison pour occuper un logement de fonction, une vulgaire bicoque située non loin des Champs-Élysées. Pas facile tous les jours d’être Emmanuel Du Roy Macron, avec tous ces gens qui ne sont « rien » mais à la rencontre desquels il faut sans cesse aller ; et puis il y a tous ces étudiants qui se mettent à « pleurer » parce qu’on leur supprime cinq euros d’allocation pour le logement chaque mois. Un métier plein d’ingratitude, assurément …

En voyant le spectacle de cette triste comédie, j’ai pensé au texte d’une conférence prononcée par Joseph Gabel en 1966 à la faculté des lettres de Rabat, intitulée Mensonge et maladie mentale[1]. Dans cet essai qui emprunte davantage à la méthode philosophique, l’auteur définissait la maladie mentale par quatre traits essentiels – esseulement, perte de liberté, absence de rencontre et de valeurs – dont il montrait qu’ils sont également caractéristiques du menteur. L’occasion pour lui de distinguer également l’égocentrisme de l’égoïsme : le premier est un phénomène logique et ontologique, par lequel la personne se croit le centre du monde, quand le second est un phénomène moral. L’égoïste ne se préoccupe que de ses propres intérêts quand l’égocentrique est davantage affecté de maladie mentale. Ici, libre à chacun d’identifier untel ou untel comme étant malade ou menteur.

Ce qui concerne davantage notre chantre du libéralisme qui va se dégourdir les jambes en proche banlieue, c’est la question évoquée par Gabel de la rencontre et des valeurs. Dans notre pays où le dirigeant joue perpétuellement un numéro d’équilibriste entre une fonction « à incarner » et une proximité factice avec son peuple, on entend ponctuellement quand tout va encore plus mal ou qu’une campagne électorale débute : « il ira à la rencontre des Français ». Et quand monsieur Du Roy Macron se déplace, on constate que la seule chose qu’il rencontre est l’illusion d’une séduction artificielle : « devenez ce que je suis » aurait pu être le mantra de cet apôtre de la finance pour qui tout jeune doit rêver d’empocher son premier million à l’âge de 30 ans et qui, à défaut de rencontrer, ne cesse de véhiculer une projection de sa personne. Gabel écrit alors : « C’est là un phénomène très général ; le délirant est incapable de rencontre ; il rencontre son propre délire, il se rencontre lui-même. »

On pourrait donc imputer à une sorte de maladie mentale cette façon de diviser le pays entre « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien »[2], selon d’obscurs critères finalement très attendus de la part du banquezingue. Cependant, on lit chez Gabel des traits qui sont également tout à fait conforme à la figure du menteur avec une distinction fondamentale dans l’affaire qui nous occupe : « Ce n’est pas la même chose de dire que telle personne ment parce qu’elle n’arrive pas à résister à une force qui la pousse à mentir ou de dire qu’elle ment parce qu’elle n’a aucune raison de dire la vérité. » Quand le 3 août dernier, après avoir fait tomber la veste, Du Roy Macron énonçait devant le même parterre d’enfants : « T’as rien si t’as pas de volonté. Si tu travailles pas, si tu te dépasses pas, t’as rien. », était-il en proie à une force qui l’obligeait à cette complaisance, ou mentait-il juste pour entretenir un faux dialogue et garantir l’illusion ? Là encore, Joseph Gabel fait mouche : « Le menteur ordinaire est en marge de la vie parce qu’il ment ; le menteur hystérique ment parce qu’il est en marge de la vie. » La conclusion, je ne ferai pas l’injure de la préciser…

[1] Joseph Gabel (1912-2004) est un sociologue et philosophe d’origine hongroise qui se fit connaître en 1962 par la publication de : La Fausse conscience : essai sur la  réification, Paris, éd. de Minuit ; livre dans lequel il intégrait les notions de fausse conscience et de réification développées par Karl Mannheim et Georg Lukacs à une analyse psychopathologique des états schizophréniques. Le texte de la conférence citée est disponible aux éditions Allia : GABEL Joseph, Mensonge et maladie mentale, Paris, éd. Allia, 1995.

[2] Phrase prononcée le 29 juin 2017, à l’occasion de l’inauguration de la station F dans l’ancienne Halle Freyssinet : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».

 

« Un vent qu’on sent passer, une attention, là où elle touche des limites »

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Cette semaine, Lundioumardi a le grand plaisir d’accueillir une chronique de Geneviève Peigné. Après avoir enseigné les lettres en Pologne, aux Antilles et en Algérie, celle-ci a publié, sous son nom ou celui de Geneviève Hélène, quatre ouvrages chez Jacqueline Chambon, deux aux Éditions Virgile et chez Agnès Pareyre et Potentille. Plusieurs livres d’artistes en collaboration avec Claude Stassart-Springer, Jean-Marie Queneau, Petra-Bertram Farille et Catherine Liégeois. Son dernier livre, L’interlocutrice[1], avait fait l’objet d’une recension dans ce blog lors de sa parution .Elle a aussi fondé, dans la Nièvre, le festival « Samedi poésies dimanche aussi » qui a honoré en juillet dernier sa 9e édition. Elle partage aujourd’hui, via cette note, sa lecture d’un récit de l’écrivain et scénariste russe Friedrich Gorenstein (1932-2002), intitulé Compagnons de route[2]

Quoi de plus banal que la situation de deux inconnus seuls dans la voiture couchette d’un train de nuit ? L’un commence à raconter sa vie à l’autre, et le voyage s’enclenche qui va simultanément nous conduire au long de trois parcours : un, géographique, traversant en une nuit l’Ukraine, de Kiev à Zblodounov ; un autre, historique, égrenant le vécu des catastrophes connues par l’Ukraine au XXe siècle. Enfin – et là est intimement l’enjeu du livre – l’accomplissement d’une création commune aux deux compagnons de hasard, celle d’un récit que l’absolue attention offerte par l’un, l’Auditeur, permettra à l’autre, le Narrateur, de faire advenir.

Le premier à engager la conversation, le Narrateur, est un paysan pauvre, un Ukrainien que rien n’a épargné : infirme suite à un accident durant l’enfance et, avec tant d’autres, victime des atrocités qui ont ravagé l’Ukraine au XXe siècle : anéantissement des paysans pendant la famine liée à la collectivisation du début des années trente, occupation allemande, extermination des Juifs, répression soviétique à la fin de la guerre. Et nationalisme. Celui qui va dès les premiers instants de la rencontre éprouver la nécessité de se vouer à « cet acte-là, ce rôle de l’Auditeur », est un écrivain soviétique aisé et reconnu, humoriste. D’origine berditchevienne (comme l’auteur du livre, Gorenstein[3]), l’Auditeur a une conscience aigüe – humaine, tragique et politique – de son rôle et des raisons de ne pas être surpris par les confidences de ce voisin inconnu.

« Les hommes sont compartimentés, et privé de visage celui qui n’a pas trouvé son Auditeur. L’Auditeur est là pour faire comprendre au Narrateur sa nature profonde, celle qui le rend différent des autres, et pour le faire non pas avec les mots mais en lui accordant cette attention divine qui est déjà le sommet de la création, inaccessible au reste de l’humanité. (Divine elle l’est non au sens où elle parviendrait à Dieu, mais dans la mesure où elle n’a pas d’égale, où elle touche des limites ; comme le vent divin des Écritures, c’est disons, un vent qu’on sent passer.) […] Ce n’est pas un hasard si dans les pays totalitaires l’Auditeur individualiste est considéré par la collectivité comme un criminel qui désagrège la masse. »

Si Compagnons de route nous installe très tôt dans une tension extrême, le récit progresse rythmé par la succession des arrêts nocturnes en gare qui le laissent momentanément en suspens et le scandent. Les salles d’attente, l’activité ferroviaire, la qualité des puits où à chaque halte renouveler sa provision d’eau renouent avec le présent du Narrateur et de l’Auditeur, autorisent les commentaires et les rencontres avec d’autres voyageurs, tantôt mettant à distance le passé, tantôt le repérant qui affleure. « La tragédie moderne n’a pas de grandeur. Ce ne sont pas des dieux cruels, des titans fous qui commettent les gigantesques horreurs modernes, mais de ridicules petits tortionnaires qui ont fondé leurs théories au comptoir des bars, des cafés. »

Tout comme ces pauses dans le trajet offrent de reprendre souffle dans la remémoration de ce qui fut pour le Narrateur « une vie ordinaire », l’humour – féroce – des commentaires de l’Auditeur trace un autre mode d’approche dans cette tentative de digérer ce « monde des guillemets de fer qui se referment sur l’homme vivant. […] Le terrain à Kiev et dans ses environs est très accidenté, les tumulus y sont nombreux, ce qui rend plus faciles les fusillades de masse et les enterrements collectifs. » Un autre des intérêts de ce livre, écrit en 1983, réside dans les réflexions de l’Auditeur, qui conservent leur actualité, sur ce qu’aurait pu être le destin de l’Ukraine depuis le XVIIe siècle, tiraillée entre Pologne et Russie.

Dans cette création commune, les souvenirs, y compris amoureux, et la parole, tantôt lyrique, tantôt triviale d’un Narrateur qui est d’abord un conteur, se joignent aux capacités d’observation et d’imagination de l’Auditeur. Ce qu’a d’exceptionnel l’instant du surgissement d’un passé dans la parole d’un témoin, parole suscitée, acceptée, réfléchie nous est rendu intelligible, assimilable et sensible. Le Narrateur à la fin du voyage s’éclipsera ; la relation fusionnelle se défait, un récit a abouti et a été transmis, transaction qui demeure un recours ultime pour survivre moins hanté. L’écrivain, ayant fait sien le récit, à son tour élaborera la forme apte à en rendre compte, non dans la reconstitution historique d’une époque, mais dans l’accompagnement d’une voix. Ce faisant, il transmettra la place d’Auditeur au lecteur, redonnant à chacun son pouvoir.

[1] PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le nouvel Attila, 2015. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] GORENSTEIN Friedrich, Compagnons de route, trad. du russe et préfacé par Luba Jurgenson, éd. Héros Limite, 2016. Ses ouvrages ont paru en quasi totalité en Allemagne, plusieurs sont traduits chez Gallimard. Compagnons de route, écrit en 1983, est paru en 1988.

[3] Né à Kiev en 1932, l’année de la famine que Staline infligea à l’Ukraine, Friedrich Gorenstein, Juif ukrainien, fut orphelin tout jeune. Son père, professeur d’économie politique a été fusillé en 1937, victime des purges staliniennes. Sa mère et son jeune frère moururent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut alors recueilli par la famille de sa tante à Berditchev, ville dont les communautés juives furent massacrées au début de la guerre par les unités ukrainiennes de la Waffen SS. Devenu ouvrier, puis ingénieur diplômé de l’Institut des Mines de Dniepropetrovsk, il commença à écrire, d’abord comme scénariste. Il émigra en 1980 pour s’installer à Berlin-Ouest où il mourut en 2002. (source : Wikipédia).

 

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En se concentrant sur les quelques photos d’elle, on est tenté de vouloir déchiffrer tout ce qui a constitué le malheureusement nommé « cas Bessette ». Une histoire simple comme il y en a mille d’un auteur salué par la critique et les écrivains majeurs de son époque, dont les treize romans promettaient de bouleverser l’ensemble de la production littéraire contemporaine en France mais dont la popularité succomba à la malédiction de l’oubli. Institutrice, femme de ménage ou de pasteur, Hélène Bessette (1918-2000) quitta le monde dans le plus parfait dénuement et en proie à la folie causée par le manque de reconnaissance. Et quand on parle d’elle aujourd’hui, c’est en ressassant le bandeau porté par Raymond Queneau, qui fut le premier à l’éditer en 1953, s’exclamant : « Enfin du nouveau ! ». Dans la foulée, Marguerite Duras apportait sa pierre à l’édifice en témoignant son admiration : « La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. »

Pendant vingt ans (1953-1973), l’œuvre va se constituer autour de romans, d’une pièce de théâtre, une série de journaux et de récits autobiographiques. À la fin des années 1950, elle rédigea une revue samizdat (Résumé) dans laquelle elle revendiquait une littérature dégagée de la tradition et fonda également un mouvement appelé Gang du roman poétique (GRP). Nombreux furent ceux, de Nathalie Sarraute en passant par Michel Leiris ou encore Jean Dubuffet, à saluer cette écriture inédite, provoquante et tentatrice. Son biographe Julien Doussinault n’hésite pas à dire que Duras « lui a tout piqué »[1] ; une sentence qui ne manque pas de poser des questions tant le style des deux femmes s’apparente, avec des phrases courtes, lapidairement versées par d’infinis retours à la ligne. Mais, pompeusement, on dira que « le succès a ses secrets que la raison ne connaît pas ». Duras caracole en tête des ventes et Bessette ne décolle pas auprès des lecteurs. Après 1973, Gallimard refuse de continuer à l’éditer, plongeant la romancière dans la paranoïa et l’abandon.

Il aura fallu attendre 2006 et le travail de l’éditrice Laure Limongi (éd. Léo Scheer) pour entendre parler à nouveau d’Hélène Bessette avec la publication de sept romans. Deux ans plus tard, Julien Doussinault fit écho à cette entreprise en lui consacrant la première biographie[2]. Cette année, les éditions Le nouvel Attila poursuivent l’opération via le nom de code LNB7, avec la sortie de Vingt minutes de silence[3], paru pour la première fois en 1955 chez Gallimard. Un projet de haute volée énoncé comme suit dans la couverture : « Le nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Dans ce livre aux allures d’intrigue policière, l’auteure déploie son style reconnaissable par des mots brefs et une syntaxe minimale, valorisé par la minutie de la mise en page des équipes de Benoît Virot. Inspirée d’un fait divers, l’histoire raconte un meurtre, peut-être un parricide « tombé comme un fruit mûr glisse de la branche. » Qui a tué ? Le fils de quinze ans ? La bonne ? Ou la mère adultère ? Peu importe à vrai dire puisque le but de Bessette est de nous détourner en permanence de cette enquête ; « c’est une histoire qui avance de silence en silence. » Ce qui la motive, ce sont les égratignures troubles sous la couche du vernis bourgeois. : « L’occasion aiguë, l’occasion qui force le destin, l’accident qui se transforme en meurtre. / Ils ont réduit le meurtre en séparation éternelle, en abîme d’indifférence, de mépris, de révolte, de rancune. / Ils ont eu un dérivatif à ce grand désespoir. » Tous coupables dans la tentation de mort, les personnages d’Hélène Bessette se tiennent là comme son écriture le fait : à l’écart des sentiers battus, appelée à être aimée ou détestée mais peut-être enfin à ne plus être ignorée.

[1] Cité par LANDROT Marine, « Vingt minutes de silence, Hélène Bessette », Télérama, n° 3516, mai 2017.

[2] DOUSSINAULT Julien, Hélène Bessette, éd. Léo Scheer, 2008.

[3] BESSETTE Hélène, Vingt minutes de silence, éd. Le nouvel Attila, 2017. Paraîtront dans les prochains mois Garance Rose et On ne vit que deux fois.

 

William Cliff : l’autoportrait en poésie

Lundioumardicliff

Après quelques semaines sans avoir pu « s’épauler » sur ce blog et tout droit sorti de ce que certaine nomme « le tunnel des obligations », Lundioumardi reprend aujourd’hui ses activités en s’arrêtant sur un poète contemporain de langue française : William Cliff. Né dans la province de Namur (Belgique) en 1940, il a été découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard à partir de 1973. Lauréat de plusieurs prix, dont le Grand prix de la poésie de l’Académie française (2007) et le prix Goncourt de la poésie-Robert Sabatier (2015), il est également auteur de romans et a traduit vers le français Shakespeare, Dante ou encore Gabriel Ferrater.

Voilà sûrement ce que l’on peut écrire de moins représentatif et de plus infidèle à la personnalité et à l’écriture de William Cliff. Dans son Autobiographie rédigée en vers[1], le poète réglait la question de l’enfant qu’il fut autrefois et qu’il est encore aujourd’hui quand on le lit :

« je suis né à Gembloux en mil neuf cent quarante
mon père était dentiste et je l’ai déjà dit
ma mère eut neuf enfants et je l’ai dit aussi
pourquoi faut-il que je revienne à cette enfance

j’étais un gosse à grosse bouche et grands yeux vides
qui se jetaient partout pour comprendre le monde
et plus ils se jetaient plus ils étaient avides
et moins ils comprenaient tout ce monde qui gronde »

Mais à y regarder de plus près, derrière le corset formel aux lacets serrés pour composer la moindre strophe, c’est précisément l’autoportrait qui domine chaque poème. On prétend souvent qu’il est « facile à lire » en raison d’un vocabulaire simple. Réaliste sans être descriptif conviendrait sans doute mieux pour qualifier cette écriture jamais superficielle. Chaque poème contient une histoire, un passage vers une autre exécuté en deux mots, selon une recherche quasi obsessionnelle de la forme, tenue comme les rênes du cavalier à chaque foulée de son cheval lors d’une reprise de dressage. Derrière cette volonté et d’autres signes encore – l’emploi des rimes notamment – on peut aisément soupçonner William Cliff de vouloir défendre le retour à une poésie mémorisable, comme dans ce passage pour décrire ses impressions de Montevideo :

« des êtres déformés des malheureux des pauvres
des genoux crevassés plantés dans des mentons
ou des têtes cachées par de mauvais vestons
que le vent fait claquer d’un bout du port à l’autre

des restants de manger pourrissant sur le sol
et livrant aux passants des relents de poubelles
des enfants se traînant dans des débris de bols
d’assiettes à même le pavé de la ruelle »[2]

Aborder la versification chez William Cliff est incontournable pour prendre la mesure de ce qu’il y a derrière : l’homosexualité, cela a sans doute été assez dit, mais aussi l’obscénité, la mélancolie et la question de l’identité, sexuelle encore une fois mais aussi belge tant son pays d’origine parcourt l’œuvre. Et plus on descend avec lui dans la souillure de lieux de rencontre aux murs jonchés de sperme et de crasse, plus William Cliff, naturellement rebelle sans chercher à l’être, abat les cartes de ses portraits à la fois dégoûtants et adorables, morbides et innocents, tellement humains surtout. Son talent et le précieux de sa poésie viennent évidemment du fait qu’à aucun moment Cliff ne pense alors être singulier ou que sa situation est beaucoup plus difficile que celle des autres. Il avance sur ses chemins sans jamais rien déguiser, gardant le réel à distance avec la ferme intention de parfaitement le déstructurer pour nous en restituer les failles, non sans une certaine urgence. Cette intensité qui permet aujourd’hui à un poète de faire vivre en lui les autres du passé et de nous faire espérer tous ceux qui jailliront après.

[1] CLIFF William, Autobiographie, Paris, éd. La Table Ronde, 2009

[2] CLIFF William, America, Paris, éd. Gallimard, 1983.

 

Une parenthèse, rien de plus

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144 articles, soit autant de semaines à remplir chaque lundi ou mardi une ode à la lecture et à ses vertus, à montrer le rempart qu’elle constitue contre les turpitudes et les artifices d’un monde toujours plus complexe à cerner. Mais cette semaine, Lundioumardi a été contraint de rendre page blanche pour la première fois parce que le monde oblige à cela aussi parfois ; une absence qui se prolongera encore cinq semaines, avec la promesse d’un retour en force littéraire, en espérant avoir le plaisir de vous y retrouver tous autant qu’avant.

Le tournant clitoridien

magnardlundioumardi

Le monde des SVT (sciences de la vie et de la terre) a connu un petit bouleversement éditorial ces derniers jours, à l’occasion de la réactualisation des manuels scolaires adressés aux collégiens pour l’année 2017-2018. Le clitoris, grand absent des schémas consacrés à l’anatomie et à la reproduction, va enfin trouver une juste représentation dans les manuels conçus par les éditions Magnard, restant le tabou sulfureux qu’il a toujours été chez les autres éditeurs de livres scolaires.

Tout simplement occulté ou relégué à un petit point de quelques millimètres alors qu’il fait en moyenne 10 centimètres, le « bouton de rose » du plaisir féminin, dont l’anatomie est connue depuis le XVIe siècle, était le seul organe « oublié » dans l’apprentissage du corps humain auprès de jeunes adolescents pourtant les premiers à être concernés ; eux qui de plus en plus tôt s’éveillent à la sexualité à partir d’une chaîne pornographique accessible sur leurs écrans, sans le moindre contrôle, et qui conçoivent la réalité d’un rapport sexuel à l’identique de ce qu’ils y voient.

L’initiative, saluée par le réseau de professeurs SVT égalité, tente de réparer selon certains les dégâts causés par la terminologie freudienne qui évoquait le « plaisir clitoridien », provoquant la suppression de cette partie du corps dans l’ensemble des encyclopédies. Une logique qui aurait largement participé à concevoir le désir et le plaisir féminins comme essentiellement cérébraux et non charnels. Un premier pas dont se félicitent de nombreux enseignants pour que berlingot, bonbon, clicli, cliquette, framboise et autre soissonnais trouvent enfin la place qui leur avaient été confisquée dans les modes de représentation.

Coeur solitaire dans sa chambre intérieure

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Le 15 mai dernier, la Maison de la poésie organisait à Paris une soirée de lancement pour la réédition d’une partie de l’œuvre de Carson McCullers (1917-1967), à l’occasion de ce que l’on pourrait maladroitement nommer un double anniversaire : le 100e anniversaire de sa naissance et le 50e de celui de sa mort. Ce travail mené par Stock, artisan des précédentes éditions de l’auteure américaine, offre ainsi à (re)découvrir ses principaux romans, préfacés de façon inédite par des écrivains contemporains tels que Arnaud Cathrine et Véronique Ovaldé, la réalisatrice Éva Ionesco ou encore la critique littéraire Nelly Kaprièlian[1]. Pour le reste, à quelques exceptions près, motus et bouche cousue dans l’Hexagone. Il n’y a que la chanteuse folk Suzanne Vega pour ouvrir la sienne et lui rendre hommage dans un neuvième album consacré à la vie de l’auteure et intitulé Lover, Beloved : Songs from an Evening with Carson McCullers.

Dans notre modernité qui a fait de la mesure et de la géolocalisation des marqueurs quasi obsessionnels, on observe régulièrement d’artificiels compléments du nom pour évoquer les qualités littéraires de Carson McCullers : « auteure du Sud » (des États-Unis), « une œuvre mince », etc. Si bien entendu elle a fait de sa région natale le terrain principal de ses récits, n’oublions pas que le titre de sa première nouvelle, publiée en 1936, était ni plus ni moins que Wunderkind (« Un enfant prodige »). Née à Columbus dans l’État de Géorgie, la vie de Lula Carson Smith s’est déroulée dans une sorte de précocité pour tout : publiée à 19 ans, mariée à 20 avec Reeves McCullers, elle rencontre au cours de ses jeunes années les artistes de son temps dans le salon littéraire qu’elle tient : Wystan Hugh Auden, Anaïs Nin, Richard Wright, Leonard Bernstein, Salvador Dali et, surtout, Tennessee Williams qui la protègera à plusieurs reprises contre les affres d’une critique littéraire inconséquente et injurieuse.

En effet, si son premier roman (Le Cœur est un chasseur solitaire) publié à l’âge de 23 ans reçut un accueil positif, son divorce, ses liaisons homosexuelles, notamment avec la reporter Annemarie Schwarzenbach, puis son remariage avec Reeves participent à un dénigrement général de son travail. Écriture de la solitude, du désespoir et de la fatalité d’être « juste » ce que nous sommes, il n’en fallait pas moins pour la hisser au rang de « perverse » et de « névrosée ». Une façon de refuser de lire convenablement et de mettre un voile sur l’expérience moderne sous-jacente dans le parcours de ses personnages, marginaux et infirmes, incapables d’identité et d’identifier dans ce théâtre américain où « chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir, et tout devenait immobile »[2]. Mais à la différence de ses personnages, celle que Denis de Rougemont décrivait comme « une toute jeune fille montée en graine », avait éclairé sa chambre intérieure de multiples illuminations pour traverser les nuits blanches.

Suite à une crise de rhumatisme articulaire mal soignée qui va progressivement paralyser ses membres, elle ne pouvait plus se déplacer qu’en fauteuil roulant dès les années 1950. C’est à cette même époque que les thèmes de la douleur et de la mort occupèrent une place revisitée dans ses écrits, notamment dans La Ballade du café triste. À la fin de sa vie, Carson McCullers travaillait sur un essai relatif aux artistes et à la création dans la difficulté qui aurait dû s’intituler En dépit de… : le corps prisonnier de Frida Kahlo, la censure contre James Joyce, etc. C’était sans compter le sujet de premier ordre qu’elle aurait finalement constitué dans un tel ouvrage, laissant derrière elle une littérature de la blessure, de la dislocation mais aussi de l’amour, bien souvent inguérissable quand il faut, bon an mal an, retourner dans cette fameuse « chambre intérieure » atrophiée et trouver la force de continuer à l’habiter.

[1] McCULLERS Carson, Frankie Addams (1946), Le Cœur est un chasseur solitaire (1940), Reflets dans un œil d’or (1941), L’Horloge sans aiguilles (1961), La Ballade du café triste (1951), éd. Stock, coll. La Cosmopolite, 2017. À noter également la parution récente en poche du Cœur hypothéqué, un recueil de textes inédits (poèmes, nouvelles, essais) publié à titre posthume en 1971 et la biographie que Josyane Savigneau lui avait consacrée en 1995 sous le titre : Carson McCullers, un cœur de jeune fille.

[2] Frankie Addams.

 

Franck Venaille, se situer au monde

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Cela pourrait s’apparenter à un billet d’actualité tant la sienne est dense et pourtant ce texte trotte dans ma tête depuis longtemps, à la lecture parcellaire d’une œuvre qui m’était parfaitement étrangère il y a quelques mois et qu’une heureuse rencontre, elle aussi littéraire, a permis de me faire découvrir. Il s’agit du poète Franck Venaille, récompensé par le prix Goncourt de la poésie Robert Sabatier 2017 pour l’ensemble de son œuvre – rassemblant une quarantaine de titres – et par le Prix national de la poésie 2017[1]. Mais s’il n’est jamais simple de lire la poésie, il l’est encore moins de partager ce geste constitutif d’une expérience de vie sans la moindre équivalence sensible, hors norme et souvent bouleversante. Cette difficulté redouble quand on souffre d’un esprit trop cartésien et là il faudrait remercier le poète lui-même lorsqu’il nous tend la main : « Faut-il donc toujours comprendre la poésie ? Je crois que ma réponse est négative. Je demande à ce que l’on se méfie de l’impérialisme du sens, à ce que l’on se laisse guider par le rythme, la construction illogique, la langue dans tous ses états, l’humour passé et à venir, une dose de rêve et accepter de pactiser avec l’incompréhensible. »[2]

Alors oublions un temps les règles qui imposeraient quelques repères biographiques pour situer cette figure incontournable de la poésie contemporaine et voyons plutôt les contours de cette expérience singulière qui consiste à « habiter », le temps d’un ou plusieurs recueils, chez Franck Venaille avant de devoir rentrer chez soi, changé mais comme soutenu aussi. Auteur du passage du temps, alternant entre la passion et le désespoir, celui qui écrit dans son dernier recueil que « le rêve est une seconde vie » a fait des mots et de l’écriture une façon d’exister dans le monde sans vouloir se débarrasser de la souffrance qui l’accompagne pour l’accueillir d’une autre manière : « C’est en lisant L’âge d’homme qu’une partie de la honte qui m’habitait a disparu et que j’ai senti que l’on pouvait tout dire par l’écriture : la peur de la mort, la rébellion, l’angoisse sexuelle. »[3] Profondément marqué par la guerre d’Algérie (1954-1962) dans laquelle il fut embarqué et au cœur même de son œuvre poétique, il fit de l’ironie un guide éventuel puis nécessaire pour se déplacer dans ce qu’il nomme « la caverne du langage ».

Ce mouvement, incarné par les mots qui permettent d’agir, on le lit dans les vers d’un auteur écrivant avec force la marche qui est la sienne, à l’instar de ce passage de La Descente de l’Escaut : « C’est cela la vérité. Je marchais pour me connaître, allant à la poursuite d’un rêve dont je m’étais fait un but. […] Durant tout ce voyage je n’eus d’autre compagnon/comparse que moi. Voilà ma vérité. On démarre. On se saisit du fonctionnement de son corps. Ensuite, il est impossible de revenir sur ses pas, question de principe ! Mais, dans sa chambre d’hôtel, si spacieuse soit-elle, on se retrouve bien sûr à l’étroit. Que faire de ses jambes ? De son courage. De ce qui perdure en nous de concentration bassement physique. Je fis donc connaissance d’un sentiment nouveau et estimable : la concorde, qu’à moi-même, je m’octroyai. »[4]

Une jambe après l’autre, cette démarche « qui fait aussi de vous un enfant égaré », révèlerait sans doute au lecteur de poésie naïf que je suis la valeur du rythme au fondement même de l’esprit, cet art de tenir au doigt et à l’œil chaque mot de la langue en suggérant plus qu’il n’est censé dire mais sans jamais le travestir. Des mots « parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage » que Franck Venaille a menées mais qui sont tout autant un « acquis » pour permettre de se situer au monde sans jamais penser que sa situation était plus difficile à observer qu’une autre. « Face tragique, corps menacé, rebelle à jamais »[5], le poète ne fait pas le choix de surplomber les activités humaines du haut de son piédestal. Bien au contraire, il les cerne autour de sa sensibilité humaine, authentique et sans concession, sans foi ni sentence, quand « Par de telles larmes amères Toute vie dit sa peine ».

[1] Vient de paraître : VENAILLE Franck, Requiem de guerre, éd. Mercure de France, 2017.

[2] VENAILLE Franck, C’est nous les Modernes, éd. Flammarion, 2010.

[3] Ibid.

[4] VENAILLE Franck, La Descente de l’Escaut, éd. Obsidiane, 1995.

[5] VENAILLE Franck, Tragique, éd. Obsidiane, 2001.

Le lendemain …

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Des idées fixes on en a tous et parfois elles vous prennent au saut du lit avant même de connaître la couleur du ciel. Ce matin, le premier après ces interminables semaines de campagne électorale, je me suis levé avec la « nécessité » de trouver l’origine de l’expression « Les lendemains qui chantent ». L’encyclopédie numérique au « W » bien connu l’attribue ainsi à la lettre d’adieu écrite par le député communiste et journaliste Gabriel Péri (1902-1941), la veille du jour où il a été fusillé par les nazis au Mont-Valérien. Elle se terminait de la façon suivante : « Je crois toujours, cette nuit, que mon cher Paul Vaillant-Couturier avait raison de dire que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent ». Avec la voix de Florian Philippot sur France Inter et le café qui n’en finissait pas de se faire, c’était le début d’une journée – d’une semaine peut-être, d’un mois qui sait, voire de tout un quinquennat – interminable qui s’annonçait.

Deux solutions : se recoucher et attendre que cela passe – mais cinq années au lit cela me paraît un peu long – ou bien changer de radio et trouver une lecture plus joyeuse que l’autobiographie posthume du journaliste à L’Humanité. Une fois « La Matinale » de Patrick Cohen en sourdine, je me suis souvenu de l’entrée « Matinal » du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert : « Matinal : L’être, preuve de moralité. Si l’on se couche à 4 heures du matin et qu’on se lève à 8, on est paresseux, mais si l’on se met au lit à 9 heures du soir pour en sortir le lendemain à 5, on est actif. » Bien qu’il prétende le contraire, Flaubert était un travailleur acharné et, d’après sa Correspondance, je le soupçonne d’avoir souvent traîné au lit jusqu’à 10-11 heures le matin… À 30 ans, lui aussi devait avoir d’autres rêves que celui de gagner son premier million muni d’une Rolex au poignet.

Le « lendemain » reprenait cependant une tournure classique : un livre dans une main, une tasse de café dans l’autre. Et là, grossière erreur : ouvrir sa page Facebook. Heureusement qu’un écran pour une fois nous protège du tsunami des « analystes politiques » d’un soir ou d’un jour. D’un côté, il y a ceux qui manifestent déjà contre celui pour qui ils ont voté la veille, de l’autre ceux qui remercient leur entourage d’avoir respecté « leurs consignes », en toute humilité… On clique donc sur le point rouge en haut à gauche, on ferme la fenêtre de l’ordinateur pour ouvrir celle qui donne sur l’extérieur. Paris, toujours endormie en ce jour férié, semblait vouloir rendre justice aux mots de Balzac : « Une fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d’artifice ; esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s’y éteint comme des fusées. Le lendemain chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir. »

Henri Michaux nous réconforterait en écrivant que « Les amis fidèles sont souvent un encouragement à rester aussi borné le lendemain que vous l’étiez la veille. » (Passages – 1950) mais à mesure qu’avance ce « lendemain » il semble inutile de remuer trop les idées fixes immiscées pendant la nuit. Leurs auteurs aussi connaissent des lendemains difficiles, qui chantent et déchantent, « Puis revenant avec une lassitude superflue, ils jurent qu’ils ignorent eux-mêmes pourquoi ils sont sortis, où ils ont été, et le lendemain ils recommencent à errer par les mêmes chemins », nous dit Sénèque pour conclure sur ce lendemain qui, bientôt terminé, finit par ressembler à tous ceux qui l’ont précédé.