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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Jean-Luc Mélenchon et le masque doucereux du conformisme

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Si on reconnaît le discours politique comme étant un genre littéraire, alors le candidat Jean-Luc Mélenchon apparaît sans aucun doute comme étant celui qui en fait aujourd’hui le meilleur usage. À l’occasion du premier débat qui réunissait hier tous nos poltrons, c’est encore lui qui amusait la galerie devant des journalistes incapables de fermer le clapet du Petit Nicolas préoccupé par les financements de la campagne occulte d’Emmanuel Du Roy Macron[1] ; le chantre du parti « insoumis » n’a pas manqué d’ironiser sur les difficultés d’accoucher un jour d’un débat au sein du Parti socialiste. Et c’est bien là que réside son talent, cette façon de faire mouche en quelques mots lapidaires, s’assurant d’apparaître en-dehors du lot : il y a eux, « tous pourris », et il y a moi, défenseur d’un néo-poujadisme comme unique remède aux ravages du capitalisme. Oui, mais …

Cette verve, cette stature de tribun, Jean-Luc Mélenchon l’emploie également et sans la moindre parcimonie pour faire oublier son opportunisme. Ayant picoré un peu dans toutes les chapelles des nombreux partis de gauche, fustigeant l’Union européenne, entretenant une certaine ambiguïté quant au réalisme soviétique mais défendant les expériences sud-américaines d’Evo Morales en Bolivie ou d’Hugo Chavez au Venezuela, il parvient toujours à séduire les uns en attisant la peur des autres.

Dans la littérature solaire et aride du Roman de Ferrare[2], écrit par l’auteur italien Giorgio Bassani (1916-2000) – plus précisément dans l’un des volets qui constitue le recueil Dans les murs, intitulé Les dernières années de Clelia Trotti – on retrouve certains traits du politique sans vergogne, toujours la main posée sur sa veste pour être prêt au moment de la retourner. L’histoire se passe à Ferrare durant l’automne 1946, lorsque la ville se réunit autour du cercueil de Clelia Trotti, institutrice révolutionnaire et socialiste, morte trois ans plus tôt en prison à l’âge de 60 ans. Dans cette ville, que le narrateur qualifie d’ « égout de province », survenait alors un cortège organisé par la municipalité communiste, orné de drapeaux rouges pour suivre le corbillard de la « martyre du socialisme Clelia Trotti ».

« Il y avait des socialistes, des communistes, des catholiques, des libéraux, des membres du Parti d’Action et des Républicains historiques : bref, au complet, l’ex-Directoire du dernier CNL clandestin, reconstitué pour l’occasion avec presque tous ses membres. » Et c’est le député et avocat Mauro Bottecchiari, le plus ancien compagnon de la lutte socialiste de Clelia Trotti qui jouait les orateurs pour l’occasion, redevenant le temps d’une cérémonie le chef reconnu et incontesté de l’antifascisme ferrarais, tentant de galvaniser l’assistance à grands coups de « Camarades ! » mais dont le narrateur interrogeait l’authenticité d’un vieux lutteur contraint à cette éternelle façon de dire les choses sans les dire, selon des allusions continuelles devenues une sorte de tic de langage; lui qui sans jamais prendre sa carte du parti fasciste aux heures les plus sombres avait mené à sa façon son œuvre de corruption, allant même jusqu’à faire partie du conseil d’administration de la Caisse Agricole.

À travers le personnage de Mauro Bottecchiari, qui « n’avait pas réussi à passer sans dommage, sans prostituer son âme et sa jeunesse droite et fière, sous la presse de ces décennies, de 1915 à 1939, qui avaient vu, à Ferrare comme partout en Italie, la dégénérescence progressive de toutes les valeurs », Giorgo Bassani dessinait les contours de ces politiques désagrégés par les circonstances qui, sous couvert d’un verbe haut et d’un appel à l’insoumission, finissent par se fondre parfaitement dans les rouages de la société, allant jusqu’à porter « fût-ce par jeu ou par coquetterie, le masque doucereux et cruel du troupeau conformiste. »

Une dialectique du pire pour convaincre, la promesse mensongère d’un avenir rendu aux citoyens, Jean-Luc Mélenchon contrarie sous son nom tout projet de caricature, étant lui-même l’artisan du candidat satirique et satirisé, dont la figure aurait pu se retrouver également sous la plume cynique de l’écrivain américain Marc Twain (1835-1910), dans un article paru dans le New York Evening le 9 juin 1879, qui écrivait alors : « Je me recommande comme quelqu’un de sûr – quelqu’un qui, partant sur les bases d’une complète dépravation, s’engage à rester monstrueux jusqu’au bout. »

[1] Pour les caricatures des candidats cités, voir Lundioumardi des semaines précédentes.

[2] BASSANI Giorgo, Le Roman de Ferrare, éd. Quarto Gallimard. Le volume contient les six livres constitutifs de l’œuvre de Giorgo Bassani : Dans les murs, Les Lunettes d’or, Le Jardin des Finzi-Contini, Derrière la porte, Le Héron et L’Odeur du foin.

 

Le Petit Benoît

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Un classique pour Macron, du théâtre pour Fillon et de la littérature étrangère pour Le Pen, cette semaine c’est au tour de Benoît Hamon de venir incarner un héros de la littérature, avec le registre jeunesse sous le coude pour revisiter cette cour de récréation qu’est le parti socialiste. Benoît Hamon et sa bande de copains, c’est finalement la reproduction des années plus tard des aventures du Petit Nicolas qui joue au foot et aux cow-boys avec Alceste, Rufus et Clotaire[1]. Bien des chamailleries conjuguent leurs journées mais, au soir du 29 janvier 2017, ils n’étaient pas mécontents d’avoir mis une bonne claque au méchant Eudes qui depuis ces cinq dernières années les menaçait d’un bourre-pif à coups de 49-3 pour imposer ses idées. Exit Manuel Valls, le Petit Benoît pouvait brandir haut et fier la tige épineuse de son « amie la rose ».

Depuis, on le voit au Havre escalader des grues, à la Porte de Versailles posant au côté de Fine – la vache star du Salon de l’agriculture – et, dimanche 12 mars, un avion l’emmenait en classe verte aux Antilles. Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire général du parti socialiste et authentique « Bouillon » dépassé par la turbulence de ses élèves, a beau tenter d’appeler au rassemblement et à l’apaisement, le Petit Benoît semble lui donner du fil à retordre avec ses velléités frontistes ; sans compter tous ces parents d’élèves qui menacent de foutre le camp dans le privé chez Emmanuel Du Roy Macron. Entre éducation nationale et instruction publique, le cours élémentaire façon PS peine à tirer son épingle du jeu.

Tout droit sorti de la grande section maternelle avec un stage d’observation en poche au gouvernement, le Petit Benoît est parvenu à se faire élire délégué de classe sur la base d’un programme en harmonie avec son temps, dans lequel il ne s’agit plus de préserver l’ouvrier à la mine ou l’industrie déclinante mais de réinventer la notion de travail autour du revenu universel et à l’unisson d’un monde robotisé. Seulement Clotaire en a eu un à noël de robot et il a promis que, s’il était élu président de la République, toute la classe pourrait jouer avec. Mais le Petit Benoît n’est pas dupe, il connaît les mesquineries de la vie politique et ses vicissitudes.

Depuis hier, il surfe sur la vague d’un nouvel écart de conduite de Geoffroy. Le fils à papa qui ne cesse de mentir et de se vanter, vient encore une fois de se faire épingler avec son baratin à tout le monde, vêtu de costumes à 48 000 euros payés par une émissaire, dont 35 500 euros en espèces. Pas de bol quand on lit dans la gazette de l’école la menace de fermeture qui pèse au-dessus du Tati boulevard Barbès. Ni une ni deux, entre deux papayes, le Petit Benoît s’est exprimé pendant sa classe de découverte guadeloupéenne : « Personne ne me fait des chèques pour me payer mes costumes. Mes costumes, je les achète moi-même et si possible pendant la période des soldes, cela me revient moins cher. » Ainsi le débat d’idées bat son plein tandis que, de leur côté, les rats envisagés la semaine dernière dans ce blog sont sans doute en train de broder nos uniformes…

[1] GOSCINNY René, Le Petit Nicolas, illustré par Jean-Jacques Sempé, 1960.

La rate au court-bouillon

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L’œuvre de dédiabolisation n’ayant pas encore étendu son voile sur l’ensemble du territoire, c’est la candidate Le Pen et non je ne sais quel « Bleu Marine » qui sera l’objet aujourd’hui de la série amorcée il y a trois semaines dans ce blog sur le rapprochement entre les pantins en lice pour les élections présidentielles et certains héros de la littérature. Les idées ne manquaient pas pour se jouer du bulldozer à vapoteuse qui caracole en tête des sondages. Mais, à chaque tentative, un sentiment d’inachevé venait ternir l’ensemble, rattraper la caricature dans ce qu’elle peut avoir d’insuffisant et rappeler que, Marine ou pas Marine, c’est avant tout une mécanique qui agit, insidieuse et inquiétante.

Cette invasion, qui s’étend des hauteurs du FN jusqu’au fin fond des provinces françaises, n’est pas sans rappeler le drame qui s’est abattu sur la maison de campagne de la famille Corio (La Doganella) dans une nouvelle écrite par l’auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) intitulée Les Souris (1954). Dans ce court récit, le narrateur s’étonnait de ne pas être invité par ses amis, comme chaque été, à passer quelques temps dans le calme et la douceur d’un lieu abrité au milieu d’une forêt. Cherchant une explication à ce silence, il commençait alors à se remémorer les étés précédents et notamment celui où tout commença à décliner lorsque : « Une souris minuscule fila entre [ses] jambes, traversa la chambre et courut se cacher sous la commode. »

Les années se succédèrent mais à chaque retour dans la maison les rongeurs proliféraient, investissaient l’espace, dupant le père Corio d’abord indifférent mais de plus en plus muré dans le silence face à cette menace qui avait désormais pris le dessus sur lui et sa famille : « […] il a peur maintenant, lui aussi. Il prétend qu’il vaut mieux ne pas les provoquer, que ce serait pis encore. Il dit que cela ne servirait à rien d’ailleurs, qu’ils sont trop nombreux désormais… Il dit que la seule chose à faire serait de mettre le feu à la baraque… Et puis, et puis tu sais ce qu’il dit ? C’est peut-être idiot, mais il dit qu’il vaut mieux ne pas se mettre trop ouvertement contre eux… »

Auteur engagé et écrivain de talent, Dino Buzzati mettait en scène, dix ans après les expériences fascistes de la première moitié du XXe siècle, les rouages de l’Occupation ; une allégorie afin de ne pas sous-estimer l’insignifiance d’une menace appelée à grandir jusqu’à provoquer une fin tragique lorsqu’on se laisse happer par elle une fois devenue : « […] un grouillement forcené de formes noires se chevauchant frénétiquement. Et dans cet abominable tumulte une puissance, une vitalité infernale, que nul n’aurait pu stopper. Les rats ! » La fin était courue d’avance. On retrouva Éléna Corio affairée devant son chaudron à servir les nouveaux occupants avides de manger et faisant un geste désolé à un paysan qui tentait de s’approcher de la maison, lui disant : « Ne frappez pas, c’est trop tard. L’espoir pour nous est mort désormais. »

Tout cela n’est sans doute que de la littérature, une simple allégorie datant d’une époque marquée au fer rouge des chambres à gaz et de l’extermination. Avec ses petites paresses, la nôtre a tellement l’impression d’être à l’abri, planquée derrière son système de dératisation qu’est la démocratie moderne mais qui pourtant ne cesse de dérouler le tapis rouge à tous ces campagnols maquillés de douceur et aux discours toujours plus édulcorés pour tromper les apparences. Les sondages parlent, fabriquent l’opinion, espèrent peut-être retarder la catastrophe mais quelle importance finalement puisque, dans de trop nombreuses maisons, alors que leurs habitants se réchauffent au coin du feu, le mulot a déjà investi les combles…

François Tartuffillon

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L’imposture au service de l’ambition, l’exercice du pouvoir et la manipulation pour nourrir ses intérêts comme une déformation mentale mais aussi comme une drogue que tous les faux dévots convoitent parce que sans lui ils ne sont plus rien, telle est la figure de l’hypocrite par excellence que Molière mit en scène en 1669 dans son Tartuffe, pièce de théâtre en cinq actes censurée par le roi après la première représentation et dont certains ne réclamèrent pas moins que le bûcher pour son auteur. À première vue, la trame de l’histoire investit peu nos politiques actuels : les amours de Mariane et Valère sont menacées par le culte sans bornes que voue le bourgeois Orgon à un certain Tartuffe à qui il veut marier sa fille. Le héros, machiavélique et infâme, dont l’hypocrisie révolte les autres membres de la famille, entreprend alors de séduire Elmire, la femme de son hôte.

Ainsi, il en va dans la maison d’Orgon comme dans celle des Républicains : les portes claquent, les querelles sévissent et parfois les huissiers menacent. Orgon pensait sauver la mise avec un mariage, feu l’UMP l’a fait avec ses primaires. À la surprise générale, les militants ont dit bye-bye à Nicolas Sarkozy qui se présentait comme le messie national. Ils ont également laissé Alain Juppé se déchausser « droit dans ses bottes » dans la buanderie et ont finalement élu le pieux François Fillon, authentique gardien de la morale et défenseur des valeurs chrétiennes comme seul remède au redressement d’un pays menacé par la « guerre civile » selon ses propres termes.

Plus de trois siècles ont passé et il suffit d’ouvrir un journal ou d’allumer son poste de télévision pour constater à quel point la pièce n’a pas pris une ride. Après tout, un politique et un comédien ne font-ils pas le même métier : quand on joue la comédie, les interprétations diffèrent mais les rôles demeurent identiques. François Fillon a donc choisi de revisiter le personnage de Molière afin de ratisser plus large auprès de tous les Orgon de l’Hexagone, en se définissant comme « gaulliste et de surcroît chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. » La dévotion moderne consisterait donc à pomper de l’argent public, qui plus est sous le nom de sa femme, tout en réinventant la justification sacrificielle que les Français doivent faire sur l’autel de leur sécurité sociale ou en réduisant le nombre des infirmières… Faut-il rappeler la mise en garde de Cléante à son beau-frère Orgon totalement hypnotisé par son directeur de conscience :

« […] Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux que le dehors plâtré d’un zèle spécieux, que ces francs charlatans, que ces dévots de place, de qui la sacrilège et trompeuse grimace abuse impunément et se joue à leur gré de ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré, ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, font de dévotion métier et marchandise, et veulent acheter crédit et dignités à prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés, ces gens, dis-je, qu’on voit d’une ardeur non commune par le chemin du Ciel courir à leur fortune, qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, et prêchent la retraite au milieu de la cour, qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices, et pour perdre quelqu’un couvrent insolemment de l’intérêt du Ciel leur fier ressentiment, d’autant plus dangereux dans leur âpre colère, qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère, et que leur passion, dont on leur sait bon gré, veut nous assassiner avec un fer sacré. »[1]

Avec un certain acharnement, la démocratie propulse ainsi ces figures toujours plus nombreuses qui parviennent non seulement à vaincre mais aussi à convaincre chaque Orgon qui s’offre à elles, la joue tendue avec le bulletin de vote à la main. Et plus la supercherie brille par sa grossièreté, plus la victime semble vouloir s’enfoncer dans la manipulation qui la cerne, au nom de prétendues valeurs communes ou d’un avenir suffisamment peu précieux pour le confier à tous les Tartuffe qui veulent s’en emparer. Restent les autres, toujours plus désabusés, pour qui la pièce a davantage les allures d’une tragédie et qui, comme dans l’opéra de Ruggero Leoncavallo intitulé Pagliacci (« Paillasse »), se prennent à rêver de voir surgir sur la scène un Canio horrifié pour leur lancer : « La Commedia è finita ! »

[1] Pour des raisons de mise en page, la versification n’a malheureusement pas pu être respectée.

 

Emmanuel Du Roy Macron

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Lundioumardi ouvre aujourd’hui une série de textes qui va nous emmener quelques semaines autour d’un défi qui n’est pas des moindres : porter un intérêt aux candidats à l’élection présidentielle. On aurait pu imaginer une étude analytique des programmes défendus par chacun d’eux mais comme la plupart sont inexistants et que leurs idées finissent toutes par se ressembler, il a fallu nourrir un autre projet. Celui-ci s’est finalement imposé de lui-même et de la meilleure des façons qui soit, autour d’un dîner entre amis quand deux bouteilles de Sancerre plus loin nous avons commencé à comparer tous ces polichinelles en Une de nos journaux avec des héros de la littérature. Curieusement ou pas, cela générait des débats plus passionnés qu’une émission politique du service public, avec des propositions qui s’opposaient, se défendaient et parfois selon des évidences insoupçonnables.

Pour ouvrir le bal, qui de mieux placé que le plus représentatif de notre époque, avec ses jolies petites joues roses pour faire oublier son opportunisme, un esprit dévoré par l’ambition, totalement rompu à l’économie de marché et pur produit du capitalisme sauvage ! j’ai nommé Emmanuel Macron le banquier. Ni droite ni gauche, il n’est pas celui qui bouffe à tous les râteliers : il est le râtelier, celui qui porte le nom de libéralisme extrême. Résumons sa carrière brièvement : des études de philosophie auprès de Paul Ricœur, l’apprentissage du monde du travail au sein de la Banque Rothschild, son entrée au gouvernement en tant que ministre de l’Économie avec une loi éponyme imposée à coup de 49-3, un appel aux jeunes pour être titulaire de leur premier million à 30 ans et déjà plusieurs couvertures de Paris Match, bras dessus bras dessous avec Brigitte que certains nommeraient déjà la « femme licorne ».

Cet archétype de l’arriviste est la figure tutélaire de Bel-Ami, célèbre roman de Guy de Maupassant publié en 1885 dans le laboratoire d’une IIIe République à la découverte des nombreux rouages de la spéculation qui ne quitteront jamais plus son fonctionnement et son maintien. Ainsi Georges Duroy, jeune provincial âgé de 25 ans, monte à Paris où il parviendra à gravir les nombreux échelons de la société à coups de tromperies, d’ambition démesurée et de provocations, n’hésitant pas à extorquer sa première épouse, multipliant les amitiés stratégiques et brisant les carrières de ses adversaires pour sa seule réussite. Véritable crève la faim au début du récit, il parvient à se hisser au titre de baron Georges Du Roy que toute la coterie parisienne vient célébrer le jour de son mariage sur le parvis de la Madeleine quand lui se prend déjà à convoiter la députation.

« Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui. Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait. Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon. »

Du Roy pour notre royaliste en apnée, toujours plus en marche pour séduire Paul quand la veille il défendait Jacques. Il se dilate la rate avec Philippe de Villiers tellement ils s’aiment et prend la mesure de « l’humiliation » ressentie par la « Manif’ pour tous » car peu importe si cela contredit le reste quand des voix sont susceptibles d’être gagnées. Âgé de 38 ans, Emmanuel Du Roy Macron, qui se veut l’incarnation du renouvellement des générations en politique et le manager en chef des options nouvelles, perpétue une tradition arriviste qui repose sur deux éléments fondamentaux : la séduction et l’opportunisme ; les deux ayant pour seule vocation le maintien de la barbarie capitaliste chapeautée par son élite et que le plus normalement du monde le citoyen continue de hisser aux sommets.

Toute convention à abolir

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« J’ai planté peut-être une centaine de bulbes. J’ai joué au tennis avec mon fils. J’ai essayé de divertir mon autre fils, qui a la coqueluche et qui s’efforce de plaisanter entre les crises. J’ai lu un roman policier en prenant mon bain. J’ai parlé avec un charpentier. J’ai écrit cinq lignes de poésie. Alors, à quoi peut bien se monter tout cela ? À rien. Juste du gaspillage. Et pourtant il s’agit là de l’une des meilleures journées que j’aie passée depuis longtemps. » Dans cette lettre datée du 18 septembre 1915 adressée à Virginia Woolf, Vita Sackville-West interrogeait son amie sur les « recettes » de sa concentration et admirait sa force de travail, y compris dans les moments les plus fragiles. Dans cette correspondance[1], les deux Anglaises partageaient leurs lectures, critiquaient leurs travaux respectifs et, surtout, suggéraient l’amour qu’elles avaient l’une pour l’autre.

L’erreur serait de juger Vita Sackville-West en tant qu’écrivain à partir de ces lettres : alors que Virginia, en pleine possession de son talent, renouvelait la littérature et la fonction du roman, Vita quant à elle menait une vie mondaine encore trop intense pour laisser la place à autre chose. Une certaine futilité, une façon de rester à la surface des choses et de minauder persistaient dans ces lignes mais c’était sans compter que sur cette « vie là », faite de jardins anglais, des montagnes de la Perse ou d’un procès en obscénité, la matière d’une œuvre romanesque de haute volée allaient germer[2].

Aristocrate frivole, romancière et essayiste, Victoria-Mary Sackville-West naquit en 1892 dans la somptueuse demeure de Knole dans le Kent. Très vite, elle opta pour le diminutif de Vita et épousa en 1913 le diplomate Harold Nicolson avec qui elle entretint une relation étroite mais libre, chacun des deux conjoints nouant des amours extra-conjugaux auprès de partenaires du même sexe ; dont la romancière Violet Trefusis qui était également la maîtresse officielle du roi Edouard VII. Une vie de palais et de cuillères en argent qu’elle n’a pas manqué d’égratigner dans The Edwardians (1930) ainsi que dans ses autres écrits. Grande admiratrice de Proust, elle était à l’affût pour témoigner d’une société aristocratique en pleine décomposition, profondément attachée à ses codes tel un rempart contre la menace qui pèse sur les conventions.

Voilà sans aucun doute le sujet des principaux romans de Vita Sackville-West : un appel à rompre les conventions. Ainsi dans Toute passion abolie (1931), Lady Slane, âgée de 88 ans et dont le mari Henry Holland vient de mourir, recouvre le goût de la liberté en se retirant dans une modeste maison à Hampstead afin de se débarrasser de celle que la société avait attendu qu’elle soit tout au long de son existence : « Habillée comme il convenait, elle s’était à tout moment tenue prête sur n’importe quel quai pour y être enregistrée comme un bagage. » Refusant la visite de ses enfants, la vieille dame parvenait à reprendre la main sur son présent et le droit de filer vers la mort selon sa propre nature, jusque-là enfouie derrière des règles de conduite imposées : « Alors elle s’était retrouvée face à face avec la vie, et avait dû faire preuve de toute sa lucidité. Aujourd’hui, face à la mort, il était à nouveau temps de se montrer clairvoyante, sans tricher avec les valeurs qui étaient les siennes. Entre ces deux époques n’avait régné que la confusion. »

Le même projet nourri Les Invités de Pâques (1953) dans lequel l’auteur interroge, de façon autobiographique certainement, l’envers d’un contrat de mariage non consommé, dans une vie d’aisance, de complicité et de frustration, avec un berger allemand et une maison de campagne sur lesquels le couple Mortibois catalyse sa propre intimité, au corps, à la vérité du sentiment et à la manière d’envisager une stricte vie à deux : « la révélation de l’existence d’une règle de vie » qui impose aux yeux de tous de préserver les apparences et de se sentir en « sécurité derrière ses pauvres petites phrases conventionnelles. » Grande amoureuse faisant usage de la littérature à de nombreuses fins, Vita Sackville-West suggérait que la vie commence une fois débarrassée du poids de l’institution, ce comburant qui permet finalement à chacun d’oublier « le luxe et la peine d’aimer au-delà du point où cela devient difficile. »[3]

[1] SACKVILLE-WEST Vita / WOOLF Virginia, Correspondance (1923-1941), trad. par Raymond Las Vergnas, éd. Stock, 2010.

[2] Il fallut la bienveillance de Micha Venaille, sa traductrice aux éditions Salvy, pour m’en convaincre et je la remercie ici.

[3] Pour les citations, voir : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy.

Pas si vite

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Courir après l’instant et sa mesure, après les livres qu’on a lus cette semaine sans avoir encore trouvé la minute pour en rendre compte ici. Se dire qu’après tout il ne doit pas y avoir de tyrannie dans la lecture – surtout quand il y en a déjà assez autour – et qu’il sera toujours temps de les évoquer la semaine prochaine ; eux ou ceux que j’ignore encore. S’interroger sur l’éventualité de rédiger rapidement une note avant ce soir minuit, heure à laquelle on aura basculé vers le mercredi, fermant la porte pour une durée de cinq jours avant le prochain Lundioumardi. Et puis conclure qu’une soirée de congés ce n’est finalement pas démériter même si, dans ces vers, Guillaume Apollinaire (1880-1918) n’a de cesse de vouloir nous prouver le contraire.

Allons plus vite

Et le soir vient et les lys meurent
Regarde ma douleur beau ciel qui me l’envoies
Une nuit de mélancolie

Enfant souris ô sœur écoute
Pauvres marchez sur la grand-route
Ô menteuse forêt qui surgis à ma voix
Les flammes qui brûlent les âmes

Sur le boulevard de Grenelle
Les ouvriers et les patrons
Arbres de mai cette dentelle
Ne fais donc pas le fanfaron
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite

Tous les poteaux télégraphiques
Viennent là-bas le long du quai
Sur son sein notre République
A mis ce bouquet de muguet
Qui poussait dru le long du quai
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite

La bouche en cœur Pauline honteuse
Les ouvriers et les patrons
Oui-dà oui-dà belle endormeuse
Ton frère
Allons plus vite nom de Dieu
Allons plus vite

 

À 30 euros le signe

lundioumardi

100 000 euros pour écrire 3 500 signes… cela signifie que Pauline Camille – nom de scène de Pénélope Fillon pour son œuvre de critique littéraire à La Revue des deux mondes – empochait près de 30 euros pour la seule virgule ou lettre tapotée sur le clavier de son ordinateur avec ses petits doigts. La tentation fut grande ce week-end de reprendre les articles publiés chaque semaine sur ce blog depuis plus de deux ans afin de comptabiliser les millions fictifs que je pourrais brasser avec mes petits doigts à moi si j’avais un tant soit peu d’entregent. Mais un chroniqueur de l’ombre qui verse dans l’amertume de ne pas avoir le destin de Pénélope Fillon, c’est le début de l’ennui croyez-moi !

La journaliste Delphine Legouté rappelle toutefois sur le site de l’hebdomadaire Marianne[1] que cette rémunération scandaleuse ne concernait pas uniquement les deux notes respectivement consacrées au romancier Lucien Azay et à l’essayiste William Marx en 2012. Marc Ladreit de Lacharrière avait en effet contacté la femme de l’ancien Premier ministre, au même titre que d’autres personnalités, parce que « c’est une femme intelligente, elle a lu beaucoup de livres. » Le patron de la holding qui détient la Revue et proche de la famille Fillon explique alors qu’en 2012 celle-ci traversait une mauvaise passe (la revue, pas la famille) et qu’un collège d’amis – payés 5 000 euros par mois ? – fut réuni pour envisager son devenir…

Chaque lecteur de la revue mensuelle débourse 15 euros s’il n’est pas abonné. Ainsi, près de 6 667 exemplaires ont été vendus pour la seule rémunération de Pauline Camille, avec ses deux colonnes publiées en toute fin de numéro et le développement d’une stratégie nébuleuse de renouveau pour l’avenir de La Revue des deux mondes dont on ignore encore le contenu et sans la moindre trace. Quoique … le mensuel titre actuellement « De quoi Fillon est-il le nom ? ». À droite de la photo figure cette célèbre citation de Winston Churchill : « Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. » Quelle ironie, on en rirait tellement c’est grotesque !

Relais incontournable de la vie intellectuelle et littéraire depuis 1829, la Revue accueillait en son temps des grands noms tels que Marcel Proust, Pierre Loti, Anatole Leroy-Beaulieu, etc., pour observer les transformations à l’œuvre dans notre monde. Aujourd’hui c’est Franz-Olivier Giesbert qui ouvre le dossier avec « François Fillon, l’homme des trois droites ». Les lecteurs peuvent donc être rassurés, Marc Ladreit de Lacharrière et ses copains de conseillers veillent au grain et au futur éditorial : moins de littérature, plus de démagogie, perquisition et malversations. Voilà sans doute de quoi il est le nom, leur candidat Fillon !

[1] Voir : http://www.marianne.net/voici-les-2-notes-100000eu-penelope-fillon-revue-deux-mondes-100249455.html

La madeleine depuis les cuisines

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Il l’appelait « ma chère Céleste », elle lui répondait « Monsieur ». Céleste Albaret (1891-1984) attendit l’âge de 82 ans pour livrer son témoignage des huit années passées aux côtés de Marcel Proust jusqu’à sa mort en 1922[1]. C’est en 1914 qu’elle entra à son service par l’intermédiaire de son mari Odilon qui était le chauffeur de l’écrivain, amorçant le début d’une relation étroite dans le contexte particulier que fut celui de la Première Guerre mondiale mais aussi dans l’urgence ressenti par Marcel Proust de mener son chef-d’œuvre à terme. D’abord simple coursière, la jeune fille parvint à instaurer avec celui qu’elle voyait comme un « grand seigneur » une relation de confiance qui éclipsa le reste du personnel, devenant pour lui la gouvernante tout à la fois discrète et indispensable au travail littéraire en train de s’accomplir

Était-ce l’absence d’opportunités ou plus simplement l’agacement face au détournement de la vie de l’auteur par certains biographes en manque d’inspiration mais il fallut attendre plus de cinquante années pour accéder à ce témoignage, publié pour la première fois en 1973 aux éditions Robert Laffont, grâce à l’intermédiaire de Georges Belmont qui recueillit ces précieux souvenirs dont il mesurait l’intensité de la façon suivante : « pendant les mois qui suivirent nos entretiens et qui virent naître l’ouvrage, non seulement, grâce à cette voix, j’ai vécu enveloppé de Marcel Proust, mais je l’ai vu et entendu au point que, à certaines heures, cela tenait presque de l’hallucination. » Ce sentiment hallucinatoire se manifeste si souvent à la lecture de ces lignes pour la seule raison que Céleste Albaret vivait à l’unisson du génie créateur qu’elle servait ; sa langue même finit par retentir dans les phrases qu’elle emploie comme s’il venait à son secours pour rétablir la vérité sur ce qu’il était : son exigence, sa coquetterie, ses relations, son sacerdoce littéraire et tout ce qui contribuait à faire qu’ « Il avait cette suprême élégance d’être ce qu’il était, simplement. »

La dévotion de la gouvernante survivait donc à l’homme pour continuer à le préserver dans sa tombe. Sa chère Céleste qui lui ferma les yeux à sa mort et qui partagea tout au long de ces années les murs d’un appartement calfeutré par des panneaux de liège afin de ne pas laisser entrer ni le froid ni la lumière, selon un rythme qualifié de « vie à l’envers » puisque Marcel Proust se réveillait au milieu de l’après-midi et se couchait généralement au petit matin, souvent entre huit et neuf heures. Ainsi suivait-elle ses horaires pour lui préparer son unique repas quotidien composé de deux cafés et d’un ou deux croissants, arranger ses vêtements s’il sortait la nuit ou encore envoyer chercher une bière au Ritz après trois heures du matin parce que c’était le seul alcool qu’il s’autorisait parfois. Aucune cuisine à faire mais du jamais vu dans la blanchisserie, sans compter toutes ces bouillotes à faire chauffer… mais Céleste mettait du cœur à l’ouvrage parce qu’il la traitait avec un profond respect et beaucoup de gratitude : « Je me moquais bien de vivre dans la nuit. Quand il rentrait, on aurait dit toute la gaieté du jour qui se levait. »

Ce lien, beaucoup l’ont qualifié de tyrannique avec ces sonnettes à répétition, cette vie nocturne et quelques moqueries sur les origines paysannes de Céleste. Pourtant, celle que l’on a jugée comme étant une mère pour lui devenait à son tour l’enfant lorsqu’il l’emmenait à Cabourg où elle vit pour la première fois la mer sous son coucher de soleil dans un œil de bœuf, l’observatoire de prédilection que Marcel Proust décidait de partager avec elle. L’élève également, quand il lui mit un exemplaire des Trois mousquetaires entre les mains ou lui conseilla de lire Balzac ; sans oublier toutes ces heures passées à rire sur ce « polichinelle » de Cocteau et ce « faux-moine » d’André Gide. Si tyran il y avait, Céleste Albaret confirme dans ce livre que Proust l’était davantage encore vis-à-vis de lui-même, dans un renoncement le plus total à tout ce qui pouvait desservir, ralentir ou, plus simplement encore, demeurer étranger à l’écriture de la Recherche : « la vie de reclus dans laquelle M. Proust s’est enfermé pour son œuvre, et moi avec lui, et que plus rien n’a troublée pendant huit ans, jusqu’à la fin. »

[1] ALBARET Céleste, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, éd. Robert Laffont, 2014.

 

À l’heure du bilan

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Sans avoir le choix quand ils entrent dans nos vies sans y être invités, il faut supporter depuis des semaines ce défilé médiatico-politique de messies toujours plus improvisés et désincarnés les uns que les autres, aux idées distantes de la plus stricte réalité et qui ne cessent de nous rebattre les oreilles avec ce qu’ils nomment : « tirer un bilan » – entendre : critiquer celui des autres pour éviter d’avoir à défendre une idée sincère ou volontaire. Pas très joli-joli ce mot « bilan » qui renvoie directement notre imaginaire à de rébarbatives écritures comptables ou à ces autres rêves de success-story soldés par un bilan à déposer.

Le 16 janvier 1935, l’écrivain et philosophe Paul Valéry prononçait un discours à l’université des Annales, paru ensuite sous le titre Le Bilan de l’intelligence[1], afin d’interroger les transitions à l’œuvre dans son époque, son allure et ses variations, avec un sentiment d’impuissance devant la confusion générale d’une modernité toujours plus propice à produire, à créer et à accélérer le temps mais dans un rapport au présent et à un avenir sans la moindre figure : « […] en présence de cet état si angoissant d’une part, si excitant de l’autre, la question même de l’intelligence humaine se pose ; la question de l’intelligence, de ses bornes, de sa préservation, de son avenir probable, se pose à elle-même et lui apparaît la question capitale du moment. »

Si l’auteur imputait à l’esprit humain la responsabilité de cet état de fait, il s’interrogeait à cette occasion sur la capacité de ce même esprit à nous en sortir. Dans la société « accélérée » qu’il dépeint, composée d’individus toujours plus avides de consommation, de vitesse, de lumière et de sensationnel, convoquée à abuser de tout jusqu’à sa propre intoxication, Paul Valéry interrogeait cet homme moderne qui ne « supporte plus la durée » et obsédé par la mesure du temps dont nous supportons aujourd’hui le diktat : « Il n’y avait pas de minute ni de seconde pour les anciens. Des artistes comme Stevenson, comme Gauguin, ont fui l’Europe et gagné des îles sans horloges. Le courrier ni le téléphone ne harcelaient Platon. L’heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s’oubliait à songer sur les quais d’Amsterdam. Mais nos mouvements d’aujourd’hui se règlent sur des fractions exactes du temps. Le vingtième de seconde lui-même commence à n’être plus négligeable dans certains domaines de la pratique. »

Pour remédier à cette existence de précipitations et réconcilier l’homme avec une forme de profondeur de l’être, le philosophe pointait alors du doigt une exagération de la volonté contemporaine à vouloir tout contrôler au détriment de la sensibilité inhérente à la nature humaine et qui demeure pourtant la clé de voûte de son salut. Dans cette démonstration, l’éducation occupait un rôle majeur et pas uniquement en tant qu’enseignement dispensé par l’institution – dont la vocation unique est devenue la délivrance d’un diplôme « ennemi mortel de la culture » – mais comme l’apprentissage de toute une vie qui doit permettre de se préserver de toutes les formules et locutions toutes prêtes qui nous délivrent du soin de penser : « Le langage s’use en nous. L’épithète est dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber la puissance des adjectifs les plus forts. La louange et même l’injure sont dans la détresse ; on doit se fatiguer à chercher de quoi glorifier ou insulter les gens ! »

Plus de 80 années après ce discours et à entendre ceux prononcés aujourd’hui dans les journaux ou à la télévision, il semble bien lointain le bilan dressé par Paul Valéry. La louange est devenue auto-promotion et l’injure stratégie politique. Aucune gloire dans cette société à l’esprit critique réduit à peau de chagrin. Et s’il y avait encore lieu d’évoquer l’intelligence, accolée désormais le plus souvent à son épithète d’ « artificiel », l’amertume pourrait vite nous gagner de constater qu’un nouveau bilan a été déposé. Seule reste la liberté intérieure de nos consciences, comme un rempart à cette ironie de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui où jamais les individus ont été aussi inquiets par la préservation de leurs libertés mais avec ce paradoxe d’en confier chaque jour davantage la sauvegarde à ceux qui nous en privent.

[1] Le texte paru pour la première fois dans Conferencia le 1er novembre 1935 avant d’être repris dans Variété III par les éditions Gallimard en 1936 et, depuis 2011, par les éditions Allia. VALÉRY Paul, Le Bilan de l’intelligence, Paris, éd. Allia, 2015.