lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Une biographie à la façon de Lytton Strachey

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La place occupée par la biographie dans la littérature a cette particularité qu’on lui pardonne plus difficilement la médiocrité de son ambition que dans les autres genres littéraires. Sans doute parce que le lecteur ne se dirige pas vers elle pour s’évader loin des frontières du réel – comme le permet le roman ou la poésie – la biographie implique d’observer certaines règles strictes pour donner, parfois de façon illusoire, un aperçu à la fois historique et « privé » d’une vie authentiquement vécue. Ainsi jusqu’au XIXe siècle, corsetés par les archives, les lettres et les témoignages, les biographes composaient des récits de vie d’une linéarité exemplaire, résultat d’une méthode scrupuleuse pour garantir la fidélité aux parcours de personnages illustres qu’ils ressuscitaient le temps d’un livre, souvent très épais afin de ne rien occulter de ces années qui s’étendaient du sein maternel à la lecture du testament. Comme très souvent, des exceptions échappaient à la règle : les Vies des douze Césars de Suétone ou La vie de Samuel Johnson par James Boswell, pour ne citer qu’eux, sont des ouvrages qui continuent à être lus aujourd’hui parce qu’ils se sont éloignés des sentiers battus de la biographie traditionnelle.

Mais au XIXe siècle cette uniformité subit quelques changements sous l’impulsion d’auteurs qui décidèrent de rénover méthode et sujets. Parmi eux, l’auteur anglais Lytton Strachey (1880-1932) faisait figure de précurseur. Membre du groupe de Bloomsbury, ami d’intellectuels tels que le couple Woolf ou l’économiste John Maynard Keynes, Lytton Strachey voua tout au long de sa vie une passion pour le XVIIe siècle français à laquelle s’ajoutait un goût prononcé pour le sarcasme et l’ironie à l’encontre du puritanisme de ses compatriotes. Sans devenir le poète ou l’auteur de théâtre auquel il aspirait, il sut mettre son talent au service de la biographie afin d’en élargir les frontières en levant le voile sur ce qui, à cette époque, ne s’écrivait pas pour rendre compte de vies « célèbres ». Mort assez jeune d’un cancer de l’estomac, on compte parmi ses travaux les plus importants Éminents Victoriens (1918), La Reine Victoria (1921), Elizabeth et Essex (1928) ou encore Cinq excentriques anglais (1931 et 1933).

Sur le principe, Lytton Strachey a travaillé à la façon de n’importe quel biographe, avec des heures passées au British Museum afin d’éplucher les archives et les journaux des sujets auxquels il redonnait vie le temps d’un livre. À cette différence près qu’il écrivait sans peur, avec l’intention de les présenter non pas du point de vue d’une renommée ou d’une puissance mais tels qu’ils étaient réellement dans leur quotidien, s’attachant à une conversation dérobée au détour d’un boudoir ou à l’anecdote secondaire qui porte en elle l’essentiel d’un trait de caractère. En cela, sa Reine Victoria semble son travail le plus abouti : son sujet d’étude avait laissé tellement de traces derrière lui que Lytton Strachey parvint à approcher une certaine exactitude dans la psychologie de ce symbole de l’Angleterre impériale. Reine à l’âge de 18 ans, sa première décision fut de congédier sa mère de la pièce où elles se trouvaient afin de passer, pour la première fois de son existence, une heure de solitude. Humant l’air du temps, détectant le mensonge et soucieux de préserver la sincérité de sa vision, l’auteur dresse dans ce livre un portrait tout en finesse et en irrévérence de celle dont le règne fut le plus long de celui du Royaume-Uni, avant Elizabeth II.

Ce renouveau de l’écriture biographique semble aujourd’hui plutôt banal. Les nombreux portraits dressés par Stefan Zweig et qui ont largement participé à son succès vont en ce sens. À première vue seulement. Dans la tradition de ce que l’on appelle les « biographies à l’américaine », l’anecdote est devenue légion pour interpréter voire imaginer le récit d’une vie. Dans Marie Stuart, Zweig prend de grandes libertés avec l’histoire pour concevoir un personnage qui relève trop souvent du héros de la fiction. Il suppute, se dit que et extrapole. Pas Lytton Strachey qui balaye assez rapidement la fin de vie de sa Victoria pour la simple et bonne raison qu’il n’avait pas assez d’éléments pour en parler. De la même manière, son Elizabeth reste nébuleuse dans la mesure où les matériaux venaient à manquer pour en faire une biographie telle qu’il l’espérait, prouvant ainsi que ce registre ne supporte pas l’approximatif et qu’il est très difficile de l’entourer d’une part de mystère. N’oublions pas que la première difficulté et aussi le premier talent du biographe consiste à sélectionner ce qu’il va choisir de révéler ou au contraire d’occulter.

Des contraintes avec lesquelles notre époque semble ne plus vouloir s’encombrer. Si les universitaires et les journalistes publient régulièrement des biographies, les intentions diffèrent et l’exercice rencontre des évolutions incongrues. Obsédé par sa « mission de déboulonnage », le philosophe Michel Onfray finit par livrer des portraits qui n’accordent d’autres places qu’à lui-même assis sur un bidet. Dans son Virginia Woolf, Viviane Forrester semblait ne pas avoir d’autres prérogatives que de laisser divaguer sa plume sur des projections venues d’on ne sait où, incapable d’expulser la vapeur du mensonge. Sans art, la biographie deviendrait ainsi une façon de parler de soi, dans la vacuité d’un narcissisme de pseudo artistes qui oublient sans doute que ce travail d’écriture fait d’abord appel aux qualités d’un rigoureux artisan.

 

Quelle fête …

JourdefeteLundioumardi

Soyons honnête : il fait chaud, je ne suis pas trop mécontent des textes présentés ici depuis le début de la période estivale et une furieuse envie de « bâcler » mon Lundioumardi s’est imposée comme une évidence caniculaire. Dans ce cas là comment procéder ? Rien de plus tentant pour un paresseux a-câblé que de se ruer sur Google pour taper « poésie + été », avec l’opportunité de passer un moment parfois nostalgique, souvent surprenant et toujours jubilatoire à lire des poèmes qui évoquent chaleur, moisson et un peu de sexe derrière une meule de foin. Parmi cette récolte saisonnière de strophes cueillies au hasard, « Jour de fête aux environs de Paris », semé par Victor Hugo et paru dans un recueil intitulé Les Chansons des rues et des bois (1865) :

Jour de fête aux environs de Paris

 Midi chauffe et sème la mousse ;
Les champs sont pleins de tambourins ;
On voit dans une lueur douce
Des groupes vagues et sereins.

Là-bas, à l’horizon, poudroie
Le vieux donjon de saint Louis ;
Le soleil dans toute sa joie
Accable les champs éblouis.

L’air brûlant fait, sous ses haleines
Sans murmures et sans échos,
Luire en la fournaise des plaines
La braise des coquelicots.

Les brebis paissent inégales ;
Le jour est splendide et dormant ;
Presque pas d’ombre ; les cigales
Chantent sous le bleu flamboiement.

Voilà les avoines rentrées.
Trêve au travail. Amis, du vin !
Des larges tonnes éventrées
Sort l’éclat de rire divin.

Le buveur chancelle à la table
Qui boite fraternellement.
L’ivrogne se sent véritable ;
Il oublie, ô clair firmament,

Tout, la ligne droite, la gêne,
La loi, le gendarme, l’effroi,
L’ordre ; et l’échalas de Surène
Raille le poteau de l’octroi.

L’âne broute, vieux philosophe ;
L’oreille est longue, l’âne en rit,
Peu troublé d’un excès d’étoffe,
Et content si le pré fleurit.

Les enfants courent par volée.
Clichy montre, honneur aux anciens !
Sa grande muraille étoilée
Par la mitraille des Prussiens.

La charrette roule et cahote ;
Paris élève au loin sa voix,
Noir chiffonnier qui dans sa hotte
Porte le sombre tas des rois.

On voit au loin les cheminées
Et les dômes d’azur voilés ;
Des filles passent, couronnées
De joie et de fleurs, dans les blés.

Jour de fête bien sûr mais pour quelles raisons ? Après avoir laissé planer le mystère tout au long de ces derniers mois, Nicolas Sarkozy a cru soulager « son pays » en annonçant qu’il était candidat à l’élection présidentielle. Ainsi sort-il un programme ou un livre – on ne sait jamais très bien – parce que n’oublions pas que sa dulcinée a reconnu en lui les talents d’un grand écrivain. Que dire : ouf… Pour une surprise c’est une surprise… On aurait tellement préféré l’oublier mais malheureusement lui et toute la clique médiatique persistent toujours à venir nous gâcher la fête, brandissant la menace d’une chienlit politique et sociale, sans parler de la culture mercantilisée et détournée d’un mandat à l’autre.

Jour de fête pour les indifférents au sport qui vont enfin pouvoir soigner leur gueule de bois consécutive au tapage sportif estival ? Pas sûr non plus puisque la candidature de Paris aux JO de 2024 nous promet jusqu’en septembre, voire huit années de prolongations, de joutes médiactico-intempestives si la capitale française était finalement retenue. Sans compter que la rentrée du foot – Zlatan, Pogba, Messi et consorts – a déjà commencé et que si nous n’en avons guère entendu parler, c’est essentiellement parce que les JO crevaient l’écran jour et nuit.

Ah oui, c’est aussi Jour de fête pour les Rose, Rosa et autres Rose-Marie. Sauf que Sainte-Rose de Lima, première sainte du Nouveau Monde canonisée en 1671, nous décourage vaguement par cette citation : « À part la Croix, il n’y a pas d’autre échelle pour atteindre le Paradis. » Cela tombe bien, j’ai le vertige ! Non la véritable fête, c’est qu’en m’octroyant une semaine de congés aujourd’hui, j’évite encore l’écueil des secrets d’une visite dans les châteaux de la Loire ou du fameux « dossier choc » pour révéler l’insalubrité des hôpitaux de Paris. Et si en plus je parviens vaguement à conclure (pour une fois) tout en glissant un texte de Victor Hugo … que demande le peuple ? Du pain ? Les chouquettes tant chéries par l’homme aux talonnettes ? Non, sans doute un peu plus de poésie et un peu moins de pseudo messies.

 

Marcher, s’égarer, éventuellement arriver

LundioumardiCecileReims

À l’âge de 86 ans, le graveur Cécile Reims, qui fit « naître sur chaque planche de cuivre un autre monde », poursuit dans Tout ça n’a pas d’importance les méditations qu’elle avait amorcées dans un livre autobiographique intitulé Peut-être (2010)[1]. Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a quelques mois[2] ; une vie de couple, « Cheminant ensemble, l’un soutenant l’autre, lorsque l’élan venait à faiblir sur le redoutable, l’éblouissant, le ténébreux, le luxuriant, le désertique chemin qui fut le nôtre. »

Parler de « vie de couple », puisque l’expression vient d’être employée, demeure une façon incomplète et malhabile pour évoquer le tracé de ces deux individus dont l’existence n’a jamais cessé d’être vouée à la création artistique et dans un éloignement quasi monacal des turpitudes de notre monde. À de nombreuses reprises, Cécile Reims évoque les maisons successives qu’ils ont habitées depuis la sortie du sana : toujours un peu délabrées, avec d’importants travaux de rénovation à réaliser pour pouvoir y vivre et difficiles à accéder. Au début sans électricité ni eau courante mais qu’est-ce que cela pouvait bien faire puisqu’ils étaient ensemble et que chaque jour était consacré à l’écriture, au dessin et à la gravure. Un isolement qui explique certainement l’originalité de leur œuvre respective, occupant une place inédite dans la création contemporaine, comme s’ils avaient vécu de façon totalement imperméable à ce qui autour tentait mollement d’exprimer une idée, un geste, une intention peut-être.

Ainsi les années ont filé. L’important travail de gravure d’interprétation de Cécile avec Hans Bellmer (1902-1975), les livres et les dessins de Fred, les déroutes et aussi la violence des réactions dans certains petits villages où il ne faisait (fait ?) pas bon à être juif. Mais le travail avançait, se précisait et, encore une fois, « qu’est-ce que cela pouvait bien faire puisqu’ils étaient ensemble ». Mais à l’heure où Cécile Reims se penche sur son passé, introduisant son récit par une table de travail qu’elle est obligée de délaisser parce que sa main de graveur « s’insoumet, opposant à la demande une douleur telle que la demande se rétracte et se soumet au verdict d’abstinence », encore capable de tenir un stylo mais qui a donc abdiqué à sillonner le cuivre de son burin, c’est à nouveau pour remplir son devoir d’artiste qu’elle s’interroge et revisite cette existence d’une rare intensité mais également pour rassembler les éléments fondateurs d’un « je » qui n’a pas manqué de l’interpeller tant et tant tout au long de sa vie, avec toute l’humilité qui est la sienne.

Plongée dans la réalité – le sens de cette réalité dont Fred Deux s’éloigne chaque jour davantage mais comme s’il poursuivait son travail d’imagination – Cécile Reims se confronte à ce qui lui a sans doute été le plus redoutable : survivre à son compagnon ou mourir avec lui. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprime recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésiterait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. » Et de cette route qu’elle nous livre, remercions la pour avoir laissé au lecteur la trace de ses repères.

[1] REIMS Cécile, Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), éd. Le temps qu’il fait.

[2] Sur la vie et l’œuvre de Fred Deux, voir : Lundioumardi, « Dans les limbes poétiques de La Gana », « Fred Deux, coryphée d’une poésie de la rue » et « Le poète a “cané” ».

 

Voyage au coeur du silence

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Quand on cherche des synonymes au verbe « voyager », le premier que propose Le Robert emporte au plus loin puisqu’il s’agit de « courir le monde »[1]. Mille et une façons de le parcourir ce vaste monde dont une seule vie ne saurait suffire pour en connaître chaque recoin, malgré toutes les tentatives de notre époque pour défendre l’idée selon laquelle il n’a jamais été aussi facile de « se déplacer ». Pas si sûr quand on relit les précieuses pages de l’écrivain Stefan Zweig dans Le Monde d’hier qui annonçait déjà en son temps les dérives de ce qu’il nommait la « passeportisation », avec les difficultés qu’il découvrait pour se rendre d’un pays à un autre. Autre penseur, autre nuance : le désarroi de Simon Leys dans ses lettres à Pierre Boncenne quand il constatait une « inflation touristique » qui falsifiait la définition même du voyage[2].

Dans son numéro actuellement en kiosque, le magazine Télérama offre un dossier sur ce qui pourrait finalement être considéré comme une destination trop souvent ignorée, à savoir « Le silence »[3]. Dans son éditorial, Fabienne Pascaud n’échappe pas à la contrainte de vouloir faire un pont avec l’actualité et envisage ce silence comme une potentialité pour surmonter « le chaos de nos sociétés sidérées » ; un silence de résistance contre « un brouhaha complaisant qui s’apitoie et ne s’adresse qu’à soi », auquel nous sommes chaque jour davantage confrontés et qui, paradoxalement ou pas, se veut aussi un geste de partage. Un silence multiforme aussi, pour « mieux révéler, parfois bruyamment, ce qui ne peut être dit à voix haute » écrit le journaliste Vincent Rémy dans son introduction au dossier.

Comme un trésor caché, ce silence appelle les chercheurs d’or à venir le débusquer dans des contrées lointaines telles que l’Islande, « île de la contemplation », où Yohav Oremiatzki a dressé le portrait d’artistes qui décrivent le temple silencieux de leur insularité où même le bruit du vent s’égare, loin de « la société du bruit ». Mais le silence peut aussi s’organiser le temps d’une minute : au Parlement, dans les stades, à l’école, etc., selon une récupération des rites religieux par le politique mais dont la jeunesse s’accommode mal dans un empressement que l’historien Alain Corbin analyse en ces termes : « Les jeunes générations ne connaissent plus le recueillement, pour marquer leur respect, ils ne peuvent qu’applaudir. »

Le silence dans notre monde en accompagne ainsi les transitions, avec des observateurs pour s’en inquiéter, comme l’ornithologue Grégoire Loïs qui souligne la disparition des passereaux et des chouettes aux abords de nos champs comme autant de notes musicales qui autrefois berçaient les silences particuliers de la campagne. Un silence sonore qui, en 1952, avait inspiré au compositeur John Cage son morceau vide de toute note 4’33’, « unique sonate sans note de l’histoire de la musique. »

Mais c’est encore davantage dans l’interview d’André le Breton que l’on mesure la nécessité d’un silence devenu la dernière frontière pour sortir de la « tyrannie de la communication », et que l’on repousse pourtant chaque jour un peu plus loin au risque de la voir disparaître un jour. Se référant à ce qu’il nomme les « écrivains de la disparition de soi » – à l’instar de Michaux, Sarraute ou Kafka – le sociologue et anthropologue réaffirme une urgence silencieuse au cœur des sentiments humains et comme étant l’outil indispensable à la conversation, pour laisser l’autre s’exprimer et mûrir soi-même sa propre réflexion : « Il y a un rythme dans la conversation, qui implique de ne pas dévorer l’espace de l’autre. » Savoir se taire pour penser donc, quand les gens « sont habitués à saturer en permanence leur espace sonore », jusqu’à devenir totalement sourd peut-être un jour ?

[1] Le Robert – Dictionnaire des synonymes et des nuances, édition de 2011.

[2] ZWEIG Stefan, Le Monde d’hier – Souvenirs d’un Européen, 1942. LEYS Simon, Quand vous viendrez me voir aux Antipodes – Lettres à Pierre Boncenne, 2015.

[3] Télérama, Dossier « Le silence », n° 3473 – 3474, 6 au 19 août 2016, pp. 8-52.

Les matriochkas de Miguel de Unamuno

Unamunolundioumardi

Pendant l’été 1925, le poète et romancier espagnol Miguel de Unamuno, alors âgé de 61 ans, marié et père de huit enfants, vit au rythme d’une incroyable solitude son exil parisien, après avoir été proscrit de son pays en raison de ses articles virulents contre la monarchie et le gouvernement de Primo de Rivera[1]. Ses journées dans la capitale française défilent alors entre promenades et lectures : un chapitre du Nouveau Testament chaque matin, La Peau de Chagrin de Balzac, des rendez-vous à la Rotonde avec d’autres membres de la communauté espagnole et, surtout, de longues méditations sur l’avenir de son pays qui le préoccupe depuis le lit de sa pension, au 2 de la rue Laperouse. Il vit pauvrement, ayant suspendu toute collaboration avec les revues espagnoles pour lesquelles il écrivait afin de ne pas avoir à supporter ce qu’il nomme lui-même la « censure de caserne »[2]. Dans ce contexte douloureux, loin des siens, il a échafaudé ce texte si particulier qu’est Comment se fait un roman.

La question de la traduction porte en elle la première matriochka de cette histoire. Le livre ayant été écrit par Unamuno dans sa langue d’origine en 1925, son auteur refuse qu’il paraisse dans une revue espagnole. Il confie alors le travail de la traduction en français à son ami Jean Cassou, qui se conclut par une première publication le 15 mai 1926 dans la revue Mercure de France. À ce moment, Unamuno avait déjà regagné Hendaye, sans réclamer à Cassou les feuillets manuscrits de son livre. Un an plus tard, en mai 1927, il décide de le publier dans sa propre langue mais sans reprendre le texte initial et pour les raisons suivantes : « Je ne sais pas même de quels yeux je verrais ces feuillets de mauvais augure que j’ai remplis dans la chambrette de la solitude de mes solitudes de Paris. Je préfère retraduire à partir de la traduction française de Cassou […]. Mais est-il possible qu’un auteur retraduise la traduction de l’un de ses écrits publiés dans une autre langue ? C’est plutôt une expérience de mort que de résurrection, voire même de mortification. Ou, mieux, un coup de grâce. » Le livre paraît la même année à Buenos Aires aux éditions Alba, puisque l’auteur refuse toujours de le voir recouvrir les étagères des librairies de son pays toujours soumis à la dictature de Primo de Rivera – la première édition intégrale de Como se hace una novela en Espagne dut attendre 1977.

Dans ce prologue au texte définitif de 1927, Unamuno attirait l’attention de ses lecteurs sur la dernière couche de vernis qu’il avait appliquée à son manuel de construction d’un roman. Il introduisait également les circonstances difficiles provoquées par l’éloignement : « J’essaie en même temps de me consoler de mon exil, de cet exil hors de mon éternité, de ce déterrement que je veux appeler mon dé-cielement ». Ces considérations, indispensables pour comprendre l’état d’esprit dans lequel était l’auteur espagnol à ce moment, laissaient ensuite la place à la promesse contenue dans le titre de raconter comment un livre est bâti – « le roman du roman » autrement dit. Il proposait pour cela d’établir un personnage du nom de U. Jugo de la Raza, errant sur les quais de la Seine. Celui-ci tombait alors sur un livre mortel, c’est-à-dire dont la lecture le tuait progressivement, selon un avertissement de l’auteur (fictif) qui aurait écrit « Lorsque le lecteur arrivera à la fin de cette douloureuse histoire, il mourra avec moi. » Obsédé par ce livre qui le consumait littéralement de l’intérieur, U. Jugo de la Raza le brûlait afin de s’en défaire.

Unamuno suggérait enfin d’emmener son personnage qui lui servait de modèle hors des frontières de la France afin d’échapper au souvenir des cendres du livre. Mais, alors qu’il se promenait, à Genève ou peut-être à Bruges ou peu importe en vérité, il tombait sur un nouvel exemplaire du livre maudit et l’achetait immédiatement. De retour à Paris, se posait alors pour lui la question fatidique de terminer le livre et d’en mourir ou bien de s’en débarrasser à nouveau pour continuer à vivre, sachant qu’il finirait bien par mourir un jour ou l’autre de toutes les façons. Le livre était devenu sa vie. En réalité, le squelette de cette histoire improvisée par Unamuno et qui se voudrait un exemple de construction d’un récit constitue le prétexte efficace pour déployer en parallèle ce qui compte réellement à ses yeux : « Tout lecteur qui, lisant un roman, se soucie de savoir comment finiront ses personnages, sans se soucier de savoir comment lui-même finira, ne mérite pas qu’on satisfasse sa curiosité. […] Le lecteur qui chercherait des romans finis ne mérite pas d’être mon lecteur ; il est lui-même déjà fini avant de m’avoir lu. »

À cet instant, Unamuno a déboîté ce que je nomme trois de ses matriochkas, afin de dévoiler les charpentes d’un roman mais qui n’est autre que ce roman là : l’usage de la langue, le contexte particulier dans lequel l’écrivain travaille, la trame d’une intrigue en construction qui pourrait servir de modèle universel. Le caractère autobiographique du roman va constituer sa quatrième et dernière poupée russe. Alors qu’il écrivait ce texte, Unamuno était plongé dans la lecture des lettres d’amour du révolutionnaire et patriote italien Giuseppe Mazzini (1805-1872) – lui aussi proscrit de son pays – avec Judith Sidoli (1804-1871). Répondant à celle-ci qui lui demandait d’écrire un roman, Mazzini écrivait : « Dès l’instant où je mets mon amour à tes côtés, le roman disparaît. » L’amour de Unamuno, c’était sa famille parce qu’il disait qu’elle représentait « le symbole vivant de l’Espagne et son avenir ». Une façon habile pour lui de nous dire, dans ce sombre exil parisien, qu’écrire une histoire n’a d’autre intérêt que celui d’écrire l’Histoire et qu’elle lui est indissociable de celle de son pays ; peut-être parce que l’ « On admire et on aime même ce que l’on exècre et que l’on combat »

Au final, en voulant tirer les rideaux sur les coulisses du roman, Miguel de Unamuno est resté fidèle au combat qu’il a toujours mené en faveur de l’avenir de l’Espagne, contre la monarchie et les « tyranneaux prétoriens » du Directoire de Primo de Rivera mais aussi en écrivant le dégoût que lui inspirait certains de ses compatriotes. Un combat en solitaire, forcément douloureux, y compris quand il s’interroge sur la folie qui le guette dans cette quête de vérité qui l’habita tout au long de sa vie.

[1] Pour plus de détails sur la biographie de Miguel de Unamuno, voir : « Miguel de Unamuno, le privilège des convictions », Lundioumardi, 8 mars 2016, https://lundioumardi.wordpress.com/2016/03/08/miguel-de-unamuno-le-privilege-des-convictions/

[2] L’ensemble des citations est tiré de l’édition suivante : DE UNAMUNO Miguel, Comment se fait un roman, Paris, éd. Allia, 2010.

PS : Errare humanum est, perseverare diabolicum (« se tromper est humain, persévérer est diabolique ») pourrait être une façon d’expliquer les raisons pour lesquelles le compte rendu de la semaine précédente, consacré au livre d’Anne Serre, fut modifié a posteriori dans le fond et dans la forme. Si je reconnais sans nul doute l’inégalité de certaines de mes critiques tout au long de ces chroniques, celle de Petite table, sois mise ! était non seulement lacunaire, maladroite et inadaptée aux qualités littéraires dont l’auteur a su faire preuve dans son récit. Je m’en excuse ici et espère avoir pu réparer le superficiel de ma première lecture.

Il était une fois…

lundioumardi

J’ignore pourquoi un écrivain se sent obligé de s’observer. Il est là, il extrapole, il s’aime ou se déteste. Il allume les flammes du passé, il les sacralise ou les condamne. Et puis il y a tous les autres, les « Grands » qui proposent une perspective sur leur époque, sur l’incohérence du monde ou ce qu’il en reste. Et puis dans tout cela il y a le lecteur, ce petit juge qui, un jour, se retrouve devant un texte inclassable tel que celui d’Anne Serre[1].

Née à Bordeaux en 1960, Anne Serre a publié ses premiers textes – des nouvelles principalement – dès l’âge de 20 ans dans des revues littéraires, dont la NRF. Sans doute avait-elle déjà le goût des contes puisqu’elle consacra son mémoire de maîtrise en Lettres modernes aux contes de fées de Madame d’Aulnoy. En 1992 paraît son premier roman, Les Gouvernantes (éd. Champ Vallon), dans lequel elle retraçait la vie de trois gouvernantes fantaisistes et d’une grande beauté recluses au fond d’un jardin. De nombreux autres récits suivront avec une importante reconnaissance de la critique.

Si elle a exploré plusieurs champs tout au long de son œuvre, elle renoue dans Petite table, sois mise ! avec l’écriture de la fable, dont le titre est déjà une référence à une formule magique énoncée par les Frères Grimm dans un de leurs célèbres contes. Seulement il ne faudrait pas s’y tromper et pourvoir les mains d’un enfant de ces soixante pages qui abordent – sans jamais les nommer – des thèmes comme l’inceste joyeux, la pédophilie enchantée et l’orgie sadienne apprivoisée depuis l’enfance. Le récit, écrit à la première personne, annonce ainsi la couleur dès la première phrase : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans. » Une entrée en matière pour annoncer les pages suivantes dans lesquelles elle décrit le paradis d’une maison familiale où parents, enfants et amis couchaient tour à tour les uns avec les autres, avec l’épicentre divin de la « table au disque luisant » plantée au milieu du salon pour accueillir ou observer la multitude des séquences érotiques, comme dans la plus totale étrangeté aux codes de la morale ou de la norme établie.

Oubliés donc prince charmant et autres esprits de la forêt, cette première partie du livre ne manque pas de déranger, de choquer, ce qui a souvent contraint l’auteur à devoir répéter qu’à aucun moment elle ne défendait l’inceste ou autres pratiques condamnables ; n’oublions pas qu’en 2012 le procès Outreau était encore dans toutes les têtes et allait connaître de nouveaux rebondissements trois ans plus tard. Non sans médiocrité, la critique fut davantage enclin à s’intéresser à la santé mentale d’Anne Serre et à l’enfance qui fut la sienne, quitte à occulter les nombreuses qualités littéraires qu’elle prouve une fois de plus dans cet ouvrage qui se veut sans aucun doute, comme elle l’écrit elle-même : « une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper des poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. »

[1] SERRE Anne, Petite table, sois mise !, éd. Verdier, 2012.

 

Comme d’habitude

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Fallait-il signifier particulièrement ce 100e « exemplaire » de Lundioumardi ? Rédiger un texte « en particulier » sans autre conséquence que de reléguer les quatre-vingt-dix-neuf autres au second plan ? Sans compter qu’à ce rythme là on ne s’en sort plus, on fête le 100e, le 150e, les deux ans en septembre et l’Assomption de Marie le 15 août pour tuer le temps. Et puis comment pourrait-on avoir le cœur à la fête quand il suffit d’ouvrir un journal pour sentir les larmes monter et la colère nous envahir ? Alors on termine son journal et sa tasse de café, on ouvre une page Word et, comme chaque semaine, on se remet à l’ouvrage en se disant que certaines habitudes portent en elles des vertus réparatrices.

Tiens parlons-en de l’habitude puisqu’elle est partout, jusqu’au bout des doigts qui tapent actuellement ce texte comme chaque semaine. Un critique plus sérieux aurait été au bout de son projet initial qui consistait à rendre compte de la quarantaine de pages écrites par le philosophe Félix Ravaisson (1813-1900), sous le titre De l’habitude – une note tirée de sa thèse de doctorat et publiée en 1898 dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Cette habitude est ainsi définie par lui comme le résultat d’un processus intellectuel et physique qui réaffirme les vertus de l’ordre et de la raison :

« Rien n’est donc susceptible d’habitude que ce qui est susceptible de changement ; mais tout ce qui est susceptible de changement n’est pas par cela seul susceptible d’habitude […] L’habitude n’implique pas seulement la mutabilité ; elle suppose un changement dans la disposition, dans la puissance, dans la vertu intérieure de ce en quoi le changement se passe, et qui ne change point […] L’histoire de l’habitude représente le retour de la liberté à la nature, ou plutôt l’invasion du domaine de la liberté par la spontanéité naturelle. »

Des lignes qui ont paraît-il beaucoup inspiré Proust, auxquelles Bergson a rendu un vibrant hommage et pour un auteur qu’il considérait comme son maître. On y parle Création, Liberté, Nature ; on trouve parfois que le style est trop ampoulé, ardu, que cela manque de sensibilité et puis on finit par tomber sur une phrase comme celle-ci : « Toutes les fois que la sensation n’est pas une douleur, à mesure qu’elle se prolonge ou se répète, par conséquent, qu’elle s’efface, elle devient de plus en plus un besoin. » Mais la vague retombe et Félix Ravaisson poursuit sa démonstration d’une habitude avec laquelle nous avons peut-être rompu tout commerce.

Qu’est-ce qui a bien pu changer entre temps ? Peut-être le fait que nos habitudes, elles aussi, sont devenues collectives et imposées. L’individu maître de ses choix, et par conséquent des habitudes qui régnaient sur son quotidien, n’est-il pas sobrement devenu un « habitué », embarqué à vitesse folle dans la roue du hamster mais dont l’horizon ne dépasse pas le bout de son nez. « On s’habitue à tout » paraît-il et surtout à ce qu’il y a de plus bête nous dit l’époque contemporaine. La voie s’ouvre t-elle pour devenir également des routiniers de la folie des hommes ? Le spectacle politico-médiatique des jours précédents tend à vouloir nous le confirmer. Mais comme cela n’est pas dans mes habitudes de terminer sur une note aussi pessimiste, on quitte avec les vers enjoués de Maurice Rollinat (1846-1903) dans le poème « L’habitude », paru dans Les névroses en 1883.

L’habitude

La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté
Et met sur notre volonté
La rouille de la servitude.

Elle infiltre une quiétude
Pleine d’incuriosité :
La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté.

Qui donc fertilise l’étude
Et fait croupir l’oisiveté ?
Qui donc endort l’adversité
Et moisit la béatitude ?
La goutte d’eau de l’Habitude !

Gardien de but en errance

Handkelundioumardi

Une façon de s’intéresser au football, quand on est totalement étranger au ballon rond et que l’on n’a pas la moindre appétence pour une bière chaude dans un gobelet en plastique assis devant un écran plat, c’est de lire Peter Handke. Certes, l’ambiance réunit moins de supporters, les sommes en jeux sont dérisoires et l’expérience vécue moins hystérique. Quoique… Personnage en totale rupture dans L’angoisse du gardien de but au moment du penalty[1], Joseph Bloch convoque sous la plume de l’auteur autrichien les troubles de l’égarement engendrés par l’échec – ou la défaite.

Monteur de profession et ancien gardien de but, Joseph Bloch se rendait comme chaque jour à son travail lorsqu’il interpréta le visage des autres ouvriers comme le signe de son licenciement. Sans chercher plus loin à vérifier son intuition, il abandonne sa routine pour amorcer une « errance » qui l’emmène dans les stands du marché, une chambre d’hôtel minable où il fait déjà figure de suspect et, surtout, le cinéma qu’il fréquente de façon compulsive. Une déroute prolongée un soir en suivant la caissière du cinéma qui l’invite à passer la nuit chez elle. Dans l’incertitude et la précipitation de ces réveils entre deux individus qui ne se connaissent pas, les questions et les maladresses s’enchaînent, faisant basculer Bloch vers le nouveau stade de sa folie : « Elle se leva et s’étendit sur le lit ; il s’assit près d’elle. Allait-il au travail aujourd’hui, demanda t-elle. Soudain il l’étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu’elle n’avait pas eu le temps de croire à une farce. »

L’errance accompagne la fuite dans ce prétexte à une intrigue policière qui sert à Peter Handke de chantier pour explorer les thématiques futures de son œuvre. Une écriture mécanicienne à défaut d’être mécanique où les gestes sont saccadés, tranchés par mouvements pour mieux dépeindre un climat de tension dans la plus stricte économie des dialogues : « La serveuse passa derrière le comptoir. Bloch posa les mains sur la table. La serveuse se baissa et déboucha la bouteille. Bloch repoussa le cendrier. La serveuse prit au passage un dessous de bière sur une autre table. Bloch recula avec la chaise. La serveuse ôta le verre de la bouteille sur laquelle elle l’avait retourné, posa le dessous de bière sur la table, mit le verre sur le dessous, vida la bouteille dans le verre, mit la bouteille sur la table et s’en alla. Voilà que ça recommençait ! Bloch ne savait plus que faire. »

Un style inimitable et finalement très cinématographique dont Wim Wenders dirigea l’adaptation à l’écran deux ans après la publication du livre – ce fut le début d’une longue collaboration avec Peter Handke dont les œuvres ont souvent été portées au cinéma par le réalisateur allemand. Les deux hommes partagent en effet le goût d’apprécier la réalité en dessinant les contours d’une morphologie de l’angoisse née à partir de détails caractéristiques, maniés en l’occurrence par un personnage déclassé, sans cesse relégué un peu plus au bord du terrain. On apprend alors que sa fatalité vient d’une carrière de footballer qui l’emmena en tournée jusqu’en Amérique mais à laquelle il dut renoncer pour finalement devenir monteur dans une grande ville – Vienne sans doute. Les souvenirs d’une vie de faste se mélangent dans sa tête pendant les quatre jours que dure le récit où le lecteur suit l’errance meurtrière puis passive de Joseph Bloch, faite de rencontres plus ternes les unes que les autres, dans un égarement psychologique sous haute pression  :

« tout tranquille qu’il était, il n’était rien qu’une mascarade et une corvée ; si flagrant et si voyant dans cet état qu’il ne pouvait se rabattre sur aucune image comparable. Tel qu’il était là, il était quelque chose de lubrique, d’obscène, d’incongru, une véritable agression ; enterrer ! pensa Bloch, enfouir, écarter ! Il crut éprouver un contact désagréable avec lui-même, mais s’aperçut que c’était simplement sa conscience de lui-même qui était si forte qu’il la ressentait comme un toucher sur toute la surface de son corps ; […] il avait été arraché à la cohérence. »

Auteur controversé pour ses engagements en faveur de la Serbie et sa présence aux funérailles de Slobodan Milošević – qui lui valut notamment la censure de la Comédie Française en 2007 où devait se jouer les représentations de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question ainsi que le refus par la ville de Düsseldorf de lui remettre le prix Heinrich Heine qui devait normalement lui être décerné la même année – Peter Handke se révèle être un artiste à tous crins qui n’a finalement pas cherché à construire sa carrière sur autre chose que le capital de son œuvre. Une œuvre puissante, d’exploration et de tentatives audacieuses, dont L’angoisse du gardien de but au moment du penalty reste sans doute la meilleure porte d’entrée.

[1] HANDKE Peter, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Paris, éd. Gallimard, 1972. Le livre paru d’abord en allemand sous le titre : Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, en 1970.

 

Tête, du latin testa

Lundioumardi

Existe t-il un personnage de fiction qui soit autant l’incarnation d’un idéal qu’Edmond Teste l’a été pour son créateur Paul Valéry (1871-1945) ? C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre et qui supposerait de disserter longuement sur le concept d’idéal pour un ouvrage dont la première phrase ne demeure pas moins : « La bêtise n’est pas mon fort. » Paru pour la première fois dans la Revue du Centaure en 1896, ce court texte fait directement suite à la fameuse « Nuit de Gênes » au cours de laquelle Paul Valéry assista au spectacle d’un orage vécu comme le dénouement d’une expérience intérieure. « Je me sens Autre ce matin » confessa t-il le jour suivant où il décida de renoncer à la poésie pour épouser le style qu’il développa le restant de sa vie dans ses Cahiers.

Alors il fallut faire court, tout cela ne pouvait être posé clairement. Edmond Teste, personnage flou, venant survoler les activités humaines, les surplomber. Son appartement verdâtre, les odeurs de menthe, Valéry précise, il veut le rendre humain voire crédible. Mais il est en même temps son « loup des steppes ». Il connaît Mallarmé, Gide et tout le tintouin, il est au carrefour des siècles mais à 25 ans naît chez lui ce personnage : « M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui, les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un bras ni un doigt : il avait tué la marionnette. »

Évaporé en somme mais il avait « tué la marionnette ». Valéry réussit alors sa magistrale démonstration de l’œuvre versus la vie, il a créé son idéal. M. Teste est l’incarnation de la pensée intrinsèque, qui sait et qui a entre ses mains les clés de la vie de l’esprit. Surtout, il connaît le danger des mots : « Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre pensée beaucoup trop d’après l’expression de celle des autres ! Dès lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles m’ont rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire » Pacotilles finalement puisque les mots n’ont plus de signification.

Le texte a vécu… continue à vivre aujourd’hui. Davantage M. Teste a visité Paul Valéry dans ses écrits suivants. Jorge Luis Borges n’a pas manqué de le qualifier comme étant « peut-être la plus extraordinaire invention des lettres contemporaines ». Et pourtant, quelle fatalité ! Heureusement je pense qu’il avait tort, que le monologue intérieur n’a pas fini de jouer avec ses miroirs, que les banalités qui ne sont pas l’apanage d’Edmond continueront de révéler la vie à laquelle il avait manquée dans cette sentence : « Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. »

 

Blog en grève

C’est aussi ça la critique du travail par Lundioumardi.

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