lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : septembre, 2018

Une « Divine Comédie ivre »

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Si Flaubert disait à propos de son héroïne : « Madame Bovary, c’est moi ! », Malcolm Lowry aurait pu renchérir : « Le Consul, c’est moi ! ». Publié en 1947, Au-dessous du volcan fait partie de ces ouvrages considérés par les lecteurs et les critiques comme « un des plus grands récits du XXe siècle », au point d’avoir supplanté la renommée de son auteur. Né en 1909, le romancier et poète britannique Malcolm Lowry ne figure certainement pas dans une liste quelconque d’écrivains étudiés à l’université. Pour faire court, sa vie a été dirigée par une égale obsession entre la littérature et l’alcool, déclinée dans diverses parties du monde, allant des États-Unis à la Chine en passant par le Mexique, la France, le Canada ou encore la Sicile. Son premier livre (Ultramarine) a été publié en 1933, ouvrant la voie à une œuvre composée de poèmes et de romans connus à cette époque par un cercle restreint d’initiés. À tel point que la nouvelle de sa mort en juin 1957 dans le Sussex – à la suite d’une absorption de somnifères combinée à une forte dose d’alcool – fut relayée seulement quelques mois plus tard, avec des commentaires d’ordre anecdotique.

En 1938, Malcolm Lowry avait été chassé du Mexique en raison de sa conduite tapageuse. Il avait entamé depuis quelques mois l’écriture d’Au-dessous du volcan, un récit largement inspiré par sa récente rupture avec Jan Gabrial, actrice et romancière américaine de faible notoriété, rencontrée lors d’un voyage à Grenade. En cela, le livre figure parmi ce qu’on appelle les ”histoires d’amour” : après un long premier chapitre d’une centaine de pages servant à planter l’obscur et bouillant décor mexicain, le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Yvonne à Quauhnahuac – sordide bourgade à touristes américains – pour retrouver son mari Geoffrey Firmin (Le consul) qu’elle avait quitté un an auparavant. Lowry raconte alors l’itinéraire de ces retrouvailles l’espace d’une journée, qui est aussi celle où le Mexique célèbre les morts, à travers une succession de scènes ritualisées entre cantinas, jardins et routes poussiéreuses à mesure desquelles le couple ne parvient pas à se rejoindre.

« Ne te reste-t-il donc plus de tendresse ou d’amour pour moi ? demanda soudain Yvonne, presque piteusement en se tournant vers lui, et il pensa : Si, je t’aime, et il me reste pour toi tout l’amour du monde, mais cet amour me paraît si loin de moi, et si étrange aussi, je pourrais prétendre l’entendre, un bruit sourd et un sanglot, mais loin, très loin, un son triste, perdu, et qu’il s’approche ou s’éloigne, je ne saurais le dire. »[1]

Ceci est une première lecture. La suivante n’est pas moins sombre puisqu’elle répond à la volonté de l’auteur d’écrire le récit de sa propre crise alcoolique, ce que Malcolm Lowry a lui-même nommé une « Divine Comédie ivre ». Et la référence ne se limite pas au titre de Dante puisque le déroulement de cette journée fatale est aussi la traversée des cercles infernaux du consul dans les vapeurs du mescal qu’il ingurgite à grandes lampées. L’ivresse comme solution pour s’isoler du monde, comme « maladie de l’âme » dit le docteur Vigil, mais embrassée par Firmin comme la seule réconciliation possible avec lui-même, la délivrance religieuse à laquelle il aspire pour absoudre ses péchés dans l’abjection des bars sordides qu’il fréquente, jusqu’au ravin où il va finir au milieu des cadavres de chiens errants mais libéré de sa tyrannie, enfin !

« Et ce fut comme si, un moment, il était devenu le pelado, le voleur – oui, le chapardeur des idées absurdes et embrouillées d’où avait germé son rejet de la vie, celui qui avait porté ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses déguisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus réelle de toutes [sa mort] se faisait proche. »

[1] LOWRY Malcolm, Au-dessous du volcan, éd. Gallimard, Trad. de l’anglais par Clarisse Francillon, Malcolm Lowry et Stephen Spriel. Avant-propos de Maurice Nadeau, postface de Max-Pol Fouchet.

L’apanage de la jeunesse

Erikaklausmannlundioumardi

Dorée, perdue, décadente, insolente … la jeunesse semble incapable de se suffire à elle-même avec tous ces adjectifs agglutinés contre elle. Il faut dire que ce n’est pas rien cette affaire de jeunesse après laquelle le monde court comme un trésor oublié. Elle devrait être contemplative et pourtant c’est l’objet même de toutes les contemplations. Ce mécanisme n’a cessé depuis les origines, chaque génération livrant son flambeau à la jeunesse dont elle avait accouchée avec la responsabilité de faire tourner le monde – rien que ça ! « La jeunesse montre l’homme comme le matin montre le jour » nous rappelait déjà John Milton (1608 – 1674) en son temps dans Le Paradis retrouvé. Malheureusement on entendrait comme un bruit dans le moteur, un frein à la reproduction de cette mécanique bien huilée : la jeunesse serait de moins en moins capable de répondre à ce qu’on attend d’elle, futile et inconséquente, en route vers la catastrophe d’un monde qui va à sa perte…

Alors plus tout à fait jeune mais pas encore tellement vieux, je m’assieds et pense à Thomas Mann ou plutôt à ses deux « enfants terribles », Erika et Klaus[1]. L’année 1927 ne fut pas du meilleur cru pour les deux aînés de la famille. La dernière pièce de Klaus, Revue à 4, est huée par le public et la critique en raison des relations croisées et donc homosexuelles des deux couples mis en scène. Erika décide quant à elle de prendre des distances avec l’homme qu’elle vient d’épouser, le célèbre comédien Gustaf Gründgens. Et la fiancée de Klaus décide également de rompre pour un homme trente ans plus âgé qu’elle. Ce sera le début d’une relation frère/sœur bâtie autour d’idées communes et d’une complicité pour braver les interdits de l’époque : homosexualité, consommation de drogues diverses et variées, etc. Erika a 22 ans, Klaus 21, et tous les deux quittent le port de Rotterdam le 7 octobre 1927, à bord du Hamburg, direction New York. Pendant les dix mois qui vont les séparer de leur retour à Munich, ils passèrent les six premiers à traverser en long et en large les Etats-Unis, trois sur l’île d’Hawaï, puis le Japon, la Corée, avant de rejoindre Moscou après une traversée de la Sibérie.

Jeunesse insouciante mais créative, les enfants Mann partent le cœur léger. Ils sont plus ou moins tenus par la promesse de fournir un récit de voyage aux éditions Fischer mais rien ne presse sur le pont du bateau. Ce qui les inquiète davantage c’est l’accueil qui leur sera réservé une fois sur place. Thomas Mann est mondialement connu mais eux savent que pour se faire une place dans les cercles new-yorkais il faut une originalité : « Que nous restait-il ? Nous hésitions entre les tortues, une pendule de cheminée et une poule couveuse. C’est alors que l’idée des jumeaux nous est venue à l’esprit. Voir un tel couple voyager ensemble ne pouvait être que touchant, nous allions faire un effet monstre sur les affiches, c’était à la fois la volonté divine et quelque chose de sensationnel, et c’est justement parce que le subterfuge était sans prétention qu’il ne manquerait pas de réussir. »[2]

Banco ! Les jumeaux Mann sont accueillis par tout le gratin de l’époque et reçus par les grandes universités américaines pour donner une série de conférences sur la jeunesse intellectuelle et artistique allemande. C’est un pays en pleine effervescence qu’ils découvrent : une littérature qui s’affirme, une scène théâtrale totalement différente et l’essor du cinéma en tant que moyen d’expression inédit. Mais c’est également l’époque de la prohibition, de la justice corrompue, d’une presse à scandale inconnue sur le continent européen, de la ségrégation, etc. Fascinés par New York, Chicago et San Francisco, ils détestent les artifices de Los Angeles. Arrivés à Hawaï, l’horizon asiatique leur tend les bras et c’est sans un sou qu’ils embarquent vers le Japon. L’argent manque de plus en plus, les jumeaux doivent régulièrement « faire le point » comme ils disent. La notoriété de leur père fut ici d’un grand secours pour se faire prêter de l’argent et ouvrir des portes qui seraient restées closes pour des citoyens lambda.

Le témoignage de ces deux jeunes européens lancés à la découverte du monde a été publié sous forme de reportages dans les journaux allemands. Le manuscrit original d’À travers le vaste monde ayant disparu, il est impossible de savoir quelle a été la part de chaque auteur, mais on peut déduire que Klaus en a rédigé la plus grande partie compte tenu des différents reportages qu’il a signés. Vingt ans plus tard, il donna dans Le Tournant une version réduite de ce livre dans laquelle il a révisé quelques-unes de leurs impressions de l’époque : certaines personnes citées n’avaient en effet pas encore pactisé avec le régime nazi. Mais ce qui est fondateur dans ce premier voyage hors de la vieille Europe, c’est la conscience d’un monde en basculement et des prises de position décisives pour le frère et la sœur afin de lutter contre le nationalisme sous toutes ses formes. Tous les deux contraints à l’exil, c’est en Amérique qu’ils décidèrent de s’installer dès mars 1933 avec l’arrivée d’Hitler.

Seule question en suspens : qui a dit « les voyages forment la jeunesse »… ?

[1] Six enfants sont nés de l’union entre Thomas Mann et sa femme Katia et malgré l’homosexualité longtemps refoulée de celui-ci : Erika (1905-1969), Klaus (1906-1949), Golo (1909-1994), Monika (1910-1992), Elisabeth (1918-2002) et Michael (1919-1977).

[2] Citation tirée de : MANN Erika et Klaus, À travers le vaste monde, trad. de l’allemand vers le français par Dominique Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi, éd. Payot, 2009.

De profundis russe

RévoltéeLundioumardi

Sur sa poitrine, elle avait inscrit en grosses lettres « mort aux tchékistes » et avait demandé à ceux qui l’entouraient dans le camp de prisonniers des îles Solovki de lui tatouer cette phrase sur les seins. Nous sommes en 1931, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon a 29 ans et s’apprête à être fusillée pour avoir tenu un discours de propagande antisoviétique et tenté d’abattre Ouspenski, le maton-maître des lieux. Lucide sur son destin mais également sur le dégoût que lui inspirait la dictature bolchévique, la jeune femme avait décidé d’écrire dans l’urgence un condensé de son autobiographie afin de témoigner d’un système qu’elle exécrait tant il fourvoyait le principe même de révolution.

« […] je jure de venger les poètes fusillés – Goumiliov, Lev Tchiorny, l’énigmatique Faïne, le poète Essénine harcelé et poussé au suicide ! Je jure aussi de venger le malheureux dont la main armée d’un revolver a éteint la pensée lumineuse d’Alexandre Iaroslavski, et tous les fusilleurs qui, hypnotisés par vos hypocrites paroles pseudo-révolutionnaires, acceptent, avec l’insouciance d’un salarié ou d’un esclave, de devenir des meurtriers ; je jure de venger par le verbe et par le sang tous ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ! » Et je tiendrai ce serment, à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une « autonécrologie »… »[1]

Née en 1902 dans une famille d’intellectuels moscovites proches des idées révolutionnaires mais trop apathiques à son goût et repus dans leur confort, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon déclare être « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution » à l’âge de treize ans. Alors quand surviennent les premiers désordres de 1917 elle abandonne son écrin pour observer de plus près l’objet de cet amour. Entre Moscou et Leningrad, elle a nourri des illusions sur le renversement à l’œuvre qui allait se révéler à la hauteur de sa déception. À mesure que la propagande et la répression s’insinuaient dans tous les rouages du soviétisme, la jeune fille prenait ses distances avec un système qu’elle ne tarderait pas à haïr.

« […] mais nous savons qu’en réalité la révolte de Kronstadt était non seulement révolutionnaire à l’égard du pouvoir soviétique, mais, par son idéologie, beaucoup plus à gauche, plus cohérente et plus honnête qu’elle. C’est pourquoi d’ailleurs le pouvoir soviétique en a eu si peur et l’a réprimée de manière si sanglante ! De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire. »[2]

Dégoûtée par la dictature qui se mettait en place, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se rapprochait des milieux anarchistes et fit la connaissance du poète biocosmiste Alexandre Iaroslavski – également fusillé pour ses écrits antibolchéviques – dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa. Dans l’idée de la révolution qui l’animait et à laquelle il se fondait, le couple semblait totalement hermétique aux autres drames : « En 1923 (mars), alors que je vivais avec Iaroslavski depuis exactement trois mois, je suis tombée sous un train et on a dû m’amputer des deux pieds – événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! »

Ensemble ils ont traversé l’Europe de Moscou à Paris, ont multiplié les rencontres et se sont enthousiasmés pour la lutte de Nestor Makhno en faveur des paysans ukrainiens. Mais déjà le nihilisme d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se déployait ailleurs, par un éloge des vies marginales. Elle découvrait un terrain révolutionnaire nouveau parmi les prostituées et les vagabonds, hissant le vol au rang professionnel et se mettant à détrousser les vestiaires de tous les cabinets dentaires de Moscou. Tripots et bas-fonds devenaient ses lieux de prédilection, au milieu des enfants abandonnés et de tous les recalés de la société qui représentaient à ses yeux les authentiques révolutionnaires. « J’ai tout de suite été contaminée par cette frénésie, une envie irrépressible m’a prise de passer de créature du jour à créature de la nuit, de gagner ma vie avec tous ces gens, d’avoir ma part de ce butin prématinal – une envie de voler avec chic, de voler par défi. » Défi qu’elle a relevé en insistant sur la dimension idéologique de ce geste, au côté des voleurs récidivistes et des paysans « dékoulakisés ». Même dans sa cellule des îles Solovki, ce combat ne la quittait pas et elle tenta d’organiser une mutinerie en incitant toutes les codétenues à refuser le travail qui leur était imparti.

Jetée au cachot et condamnée à mort pour « acte terroriste » (une brique lancée contre le directeur de la prison, le camarade Ouspenski, à peine blessé), Evguénia Iaroslavskaïa-Markon ignorait probablement que son mari avait déjà été fusillé. Cependant, sa lutte à elle devait se poursuivre jusqu’à la fin : sa pègre à défendre, une politique répressive à révéler et tout un système à dénoncer. Ainsi se lançait t-elle dans l’écriture de ces quelques pages d’une rare intensité, qui vont bien au-delà du parcours atypique de l’auteure et qui interroge sur le sens même du mot révolte. Elle a mené la sienne de façon individuelle et collective à la fois : au milieu des marginaux mais finalement très solitaire dans ses actions et donnant une valeur hautement symbolique à l’ordre qu’elle renversait à sa façon, authentique et révoltée.

[1] IAROSLAVSKAÏA-MARKON Evguénia, Révoltée, traduit du russe vers le français par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, postface d’Irina Fligué, éd. du Seuil (Points), 2017. Les trente-neuf feuillets qui constituent ce manuscrit ont été découverts dans les archives de la direction du FSB de la région d’Arkhangelsk par Irina Fligué. Le texte a été pour la première fois publié en 2001, en anglais, dans un recueil intitulé Remembering the Darkness : Women in Soviet Prisons, puis en russe en 2008, dans la revue Zvezda.

[2] Entre 1905 et 1921, les marins de l’île de Kronstadt, située non loin de Saint-Pétersbourg, se sont rebellés trois fois contre le pouvoir établi : en 1905 contre le régime tsariste et ses officiers, en 1917 contre le gouvernement de coalition qui prolongeait l’implication russe dans la guerre de 1914-1918 et en 1921 contre le gouvernement bolchevik.