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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2017

Plan de table

Lundioumardimanetmichon

                        MANET Édouard, Au Café / Coin de café-concert, 1878

Élément central du mobilier des jours passés, la table a une nouvelle fois éprouvé sa sinistre fonction de réceptacle des traditions : nappe étalée, vaisselle dressée, pieds et poings liés autour d’une volaille grassement élevée. La bête a été dépecée, l’argenterie minutieusement rangée et la nappe mise à tremper. Rideau, à l’année prochaine ! Nue et seule, la table demeure pourtant là, libérée des conversations agitées, respirant enfin sur ses quatre pieds. Bien sûr il y aura d’autres dîners, d’autres conversations plus ou moins engageantes et puis tous ces mauvais textes écrits sur sa croupe dans l’espoir que, cette fois peut-être, il restera une ou deux belles images dans le choix hasardeux des mots qui s’alignent. Mais tout cela bien sûr n’est le récit que d’une table bien particulière, différente de celle d’à côté ou de l’ancienne abandonnée dans un grenier.

Un destin et un récit différents également de la table peinte par Édouard Manet (1832-1883) en 1878, initialement conçue sur une même toile mais que le peintre découpa en deux, créant ainsi deux tableaux autonomes : Au café et Coin de café-concert[1]. En 2005, le Musée des beaux-arts de Winterthour en Suisse organisa une exposition intitulée « Manet retrouve Manet », à l’occasion de laquelle les deux pièces furent rassemblées en une composition. L’écrivain Pierre Michon fut alors sollicité pour écrire le texte devant accompagner les deux tableaux réunis. Intitulé Tablée, il fut traduit en langue allemande avant d’être tout récemment publié dans sa forme première par les éditions de L’Herne[2]. L’occasion d’aborder une pièce maîtresse de l’œuvre d’Édouard Manet mais aussi de retrouver dans cette lecture à l’huile les thèmes de prédilection de l’auteur français, avec sa limpidité et la cadence de ses phrases afin d’ériger, sans réelle surprise, la Table pour héroïne :

« Je n’ai pas besoin d’inventer le nom du personnage central, c’est la Table, la table de marbre qui porte les bières, le café, l’absinthe au fond et sa carafe, le petit vase à allumettes du premier plan. Qu’est-ce qu’une table ? C’est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux, une césure entre les corps, qui espace les corps les uns des autres et les distribue, qui fait des corps des antagonistes pacifiés. La table semble prendre de la place aux hommes ; mais non, en réalité elle en donne. » Dans cette « visite guidée d’un chef-d’œuvre » – pour reprendre l’expression d’Agnès Castiglione qui signe la préface – défile des figures hautement signifiantes sous les traits de crayon dont Pierre Michon interroge le destin et qui n’est autre que celui de la coexistence dans les cafés où l’ « on touche l’autre, on l’évite . »

Dans ce texte aux allures d’histoire sociale, Pierre Michon décline les motifs, les vêtements et les chapeaux, afin de dresser le portrait d’une époque saisie dans son cadre. Époque qui fut celle des riches heures du café parisien où toutes les classes sociales se réunissaient autour de la « tablée démocratique où chacun est roi. » Ainsi décrit-il avec minutie le prolétaire régnant – sept années après la Commune –, accoudé de toute sa virilité sur la table, au milieu des hauts-de-forme et autres fanfreluches plus tellement baroques. Une scène qui, à la regarder de plus près, rend bien pâles les tristes représentations auxquelles on assiste aujourd’hui en regardant du dehors n’importe quel bistrot parisien.

Mais Pierre Michon n’oublie pas pour autant la genèse de l’ensemble recomposé qu’il a sous les yeux : deux peintures autonomes rassemblées pour la première fois après que Manet ait décidé de rompre le marbre de manière irréversible à l’aide d’une paire de ciseaux. Pourquoi un pareil geste ? L’auteur des Vies minuscules tranche, lui aussi, bien plus qu’il n’y paraît :« On aimerait penser, et on est en droit de penser, étant donné ce qu’on sait de l’intelligence nerveuse de Manet, de sa terrible violence policée, de sa fulgurance spécifique qui était un savoir, on peut penser donc que ce qu’il a coupé avec une jubilation noire ou avec résignation, avec tristesse, ce qu’il a scié, marbre ou toile, c’est la tablée fondatrice des faubourgs de Jérusalem, celle autour de laquelle l’amour est donné, que l’amour organise. Nous sommes séparés et cloisonnés, divorcés, le lien a disparu […]. Le monde est en morceaux, les petits atomes roulent chacun pour soi sur le clinamen. Manet avec ses ciseaux le ratifie. »

[1] Dans son projet de 1877, Édouard Manet envisageait un seul tableau dont le titre aurait été Reichshoffen, du nom d’un café-concert montmartrois. Au café est aujourd’hui une pièce de la Collection Oskar Reinhart du Musée de Winterthour, tandis que Coin de café-concert se trouve à la National Gallery de Londres.

[2] MICHON Pierre, Tablée (suivi de Fraternité), éd. L’Herne, 2017.

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Flémingite aiguë en compagnie de Jules Laforgue

Lundioumardimonetlaforgue

                     MONET Jean, La locomotive ou Le train sous la neige, 1875.

 

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D’usines….

On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent !
Qu’il revienne….
Qu’il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et hallali !
Ô triste antienne, as-tu fini !…
Et font les fous !…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !…

Allons, allons, et hallali !
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !
Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques !…
Mélancoliques !…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton !…
Les cors, les cors, les cors !…
S’en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d’échos !…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges !…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
(Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux ?)

Non, non ! C’est la saison et la planète falote !
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote !
C’est la saison, oh déchirements ! c’est la saison !
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note. [1]

[1] LAFORGUE Jules, « L’hiver qui vient », derniers vers, éd. A. Colin, 1959. Né à Montevideo le 16 août 1860 et mort à Paris le 20 août 1887, Jules Laforgue était un poète français du mouvement décadent.

 

La « Révo. cul. » en bonne et due forme

Pimpaneaulundioumardi

Cette semaine, deux livres écrits par deux auteurs français, aux préfaces réciproques, pour évoquer leur expérience commune de professeurs de langue et de culture chinoises. Mais surtout, deux récits afin de témoigner des événements qui ont eu lieu pendant les années de dictature maoïste, dans le sillon de la révolution culturelle. Un travail qui continue malheureusement d’avoir son importance pour rétablir l’histoire dans sa vérité, contre la réalité falsifiée de la badiouserie & cie, cet intellectualisme sournois indifférent aux massacres au nom de l’idéologie, et prêt à tous les compromis pour continuer à jouer les pontifes. Avec force et humilité, Hervé Denès et Jacques Pimpaneau racontent leurs parcours singuliers dans la Chine depuis la fin des années 1950 (l’automne 1964 pour le premier) et les ravages de la maolâtrie ambiante qui a démarré à cette époque.

« Ils voyaient dans les événements de Chine un Mai 68 à la chinoise, oubliant que Mai 68 n’avait provoqué qu’une mort accidentelle, et la « Révo. cul. » plus d’un million de tués ou acculés au suicide, avec toute une population humiliée et terrorisée. Les mêmes, une fois leurs illusions expulsées aux latrines, continuèrent à pontifier, sans la moindre honte d’avoir justifié l’horreur, et critiquent la Chine d’aujourd’hui, qui s’est au moins débarrassée de la peur répandue jusqu’au cœur des familles – car un enfant dénonçait alors ses parents, un époux sa conjointe, pour échapper aux violences ou, pis encore, en croyant se comporter en bon élève du président Mao ! »[1]

C’est au cours de l’automne 1964 qu’un jeune étudiant de 23 ans, inscrit en deuxième année de chinois aux Langues O’, quitta son job de barman et son flirt du moment pour s’envoler vers la Chine afin d’enseigner le français à l’Université de Nankin et d’approfondir sa maîtrise de la langue[2]. Celui-ci s’appelait Hervé Denès et il resta deux années dans ce pays acculé par les labours de la « révolution culturelle » en gestation, au sein d’une société totalement pétrifiée par le Parti et la « chape de terreur » ambiante. Une prise de conscience vertigineuse à « une époque où les Occidentaux avaient connaissance de ce pays par les livres d’intellectuels comme Sartre et Simone de Beauvoir décrivant les merveilles de la vie en Chine », rappelle Jacques Pimpaneau dans sa préface, concluant qu’intellectuel ne rime pas toujours avec intelligence.

Mais l’intensité du témoignage d’Hervé Denès redouble par le récit de son histoire d’amour avec une de ses élèves, Hsi Hsia-jeou (Douceur de l’aube). Dans la plus parfaite clandestinité, les deux jeunes gens se fréquentèrent à l’abri des regards indiscrets, de l’attention scrupuleuse portée par une caserne universitaire à la botte du Parti et d’une police aux aguets du moindre baiser frauduleux. Cela ne fut guère suffisant et un beau matin la jeune fille disparut. Accusée d’« intelligence avec l’étranger », ce ne fut que des années plus tard, alors qu’il était revenu en France sans jamais l’avoir revue, qu’Hervé Denès apprit le suicide de celle-ci. Dans l’intimité de cette histoire partagée avec le lecteur, celui qui est devenu un traducteur de chinois réputé déroule par le menu une idéologie sur le point d’exploser : la manipulation des consciences, le puritanisme des mœurs, la surveillance et la délation, l’interdiction de voyager librement, l’hypocrisie qui préside aux relations avec les prétendus « amis étrangers », toujours considérés comme des espions potentiels, etc.

Dans un registre différent et avec l’intention de retracer le parcours qui a été le sien, Jacques Pimpaneau livre une interprétation commune à celle de son ancien élève, Hervé Denès. Affichant ses sympathies libertaires et « vacciné contre l’épidémie maoïste », il estime aujourd’hui que, même si « les droits de l’homme sont bafoués et les inégalités économiques scandaleuses », la plupart des Chinois « n’ont plus peur les uns des autres, osent débattre ouvertement et rigolent quand on leur parle de socialisme. » Étudiant à l’université de Pékin entre 1958 et 1961, il assista successivement à la fin du mouvement antidroitiste, du Grand Bond en avant, de la fondation des communes populaires, de la rupture avec l’URSS et au début de la famine qui causa plusieurs millions de morts.

Ainsi raconte-t-il l’échec et la violence de tout ce fanatisme organisé pour asservir le peuple. Sinophile plus que sinologue – dire « spécialiste de la Chine » est pour lui une insulte –, Pimpaneau dresse également dans ce livre un bref panorama de la littérature et du théâtre chinois, le tout accompagné des rencontres qui ont marqué sa vie : ses amitiés avec Georges Bataille, Louis-René des Forêts et Pierre Klossowski, son emploi de secrétaire de Jean Dubuffet, etc. Des fréquentation qui ne pouvaient l’amener qu’à une seule chose : lorsque Jacques Pimpaneau quitta la Chine après ce premier séjour d’étude à Pékin, il apprit que son dossier d’étudiant se concluait par la mention suivante : « Intellectuel sur lequel on ne peut compter. » C’était sans aucun doute la promesse d’un bel avenir qui s’ouvrait devant lui…

[1] PIMPANEAU Jacques, Le tour de Chine en 80 ans, éd. L’Insomniaque, 2017.

[2] DENÈS Hervé, Douceur de l’aube – Souvenirs doux-amers d’un Parisien dans la Chine de Mao, éd. L’Insomniaque, 2015.

Et ce fut la fin de l’insouciance…

Lesyeuxfardéslundioumardi

Incarnation de la Catalogne et de ses multiples facettes, le poète chanteur Lluís Llach est une figure de proue de la culture populaire et de la résistance au franquisme depuis la fin des années 1960. Né à Gérone en 1948, il a vécu en France entre 1971 et 1976 lors de son exil, avant de revenir en Catalogne au moment de la transition démocratique. Il mena une carrière musicale de haute volée, avec des concerts pouvant rassembler près de 120 000 personnes mais à laquelle il mit un terme en 2007. Depuis, il s’est engagé en politique dans le camp indépendantiste, notamment après son élection au parlement catalan pour la coalition indépendantiste Junts Pel Sí, le 27 septembre 2015.

Au-delà des textes de ses chansons – dont la plus connue, L’Estaca (« Le Pieu »), fait figure d’hymne libertaire catalan – Lluís Llach est l’auteur d’un récit intitulé Les Yeux fardés (Memoria d’uns ulls pintats – 2012), récompensé en 2016 par le prix Méditerranée étranger[1]. Écrit sous la forme d’un entretien, ce livre compile vingt-six enregistrements cédés par Germinal Massagué i Fita, un Barcelonais âgé de plus de quatre-vingt-sept ans, à Lluís, un jeune réalisateur en quête d’un témoignage qui ferait un bon scénario. Le vieil homme qui décide d’ouvrir la boîte de ses souvenirs  à cette occasion apparaît extravagant, légèrement prétentieux mais les secrets qu’il souhaite livrer semblent précieux ; comme le résume l’auteur dans son épilogue, « La petite histoire des personnages de ce livre passe par la grande histoire des faits qui ont ébranlé les fondations de la société catalane et même au-delà. »

Petites ou grandes, les histoires contenues dans ce livre demeurent indissociables les unes des autres depuis que sont nés en 1920 quatre enfants dans le quartier populaire de la Barceloneta : Germinal, David, Joana et Mireia. Sur ce terrain de jeux formidable qu’est le port de la ville, les quatre enfants grandissent dans une « adolescence chorale » et paisible, ensoleillée par les espoirs que laissait supposer la récente proclamation de la République : « je me demande encore d’où sortaient ces gens-là, moulés dans une argile particulière. C’était une époque où on croyait encore à l’être humain comme une entité unique, qui méritait d’avoir une chance face à son destin et qui était doté d’une générosité magnifique. Vous imaginez ça, au début du XXIe siècle ? Pas moi. »

Bien entendu, c’est dans cette quiétude toute relative qu’intervient l’Histoire avec un grand « H » : le 18 juillet 1936, après plusieurs mois de grèves, d’expropriations, de batailles entre paysans et gardes civils, l’insurrection éclate dans le pays. L’Espagne est rapidement coupée en deux et la répression s’abat : d’un côté sur les quartiers ouvriers (massacres de Séville, Grenade, etc.) et, de l’autre, sur la bourgeoisie de droite – notamment à Barcelone, où les anarchistes vengent les leurs tués dans les durs combats du 19 juillet – et surtout sur le clergé. La cloche de la guerre civile et de quarante années de dictature franquiste allait résonner dans toute l’Espagne. Une période sombre de l’histoire, d’une rare complexité, mais dont les contours se distinguent avec force, humilité mais aussi révolte sous la plume de Lluís Llach :

« Des injustices, des assassinats, une ribambelle de cruautés qui se déchaînèrent et firent remonter en surface la part la plus abjecte de l’être humain. […] On tua au nom de la révolution, de la religion, de l’ordre nouveau des fascistes de droite, du surprenant totalitarisme de gauche. On tua au nom de tout, de n’importe quoi et de rien du tout. […] je vais être sincère avec vous : jamais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai entendu la voix des fascistes qui ont gouverné l’Espagne pendant quarante ans par le sang de cette guerre demander pardon pour leur responsabilité dans ces massacres, qui se prolongèrent longtemps après la victoire. Jamais. Et je n’ai jamais entendu le moindre regret des catholiques non plus, ni une mise au point critique des communistes, ni des républicains de telle ou telle tendance, qui furent cependant souvent responsables d’incroyables atrocités. Alors ce n’est pas moi qui vais me mettre à présent à rendre responsables les miens, les groupes libertaires, de tout ce qui s’est passé. Pendant plus de soixante ans, tous les acteurs de cette époque ont transformé le mouvement anarchiste en une grandiose décharge où chacun est venu déverser ses propres immondices, pour mieux les cacher. Et il faudrait que ce soit moi qui vienne maintenant y épandre mes propres remords ? Non ! Il n’en est pas question. »

C’est également l’histoire d’une ville lumière, Barcelone, qui bascule sous les décombres et dont l’auteur raconte le destin funeste comme s’il s’agissait d’un être de chair et de sang : « Alors que nous sortions de la ville, les images d’une Barcelone en ruine, grise, dans laquelle il ne restait rien de cet esprit intrépide et cultivé qui avait séduit la moitié du monde, défilèrent devant nous. Ce n’était plus qu’une ville qui capitulait. » Aujourd’hui rénovée, Barcelone ne semble pas attirer les grâces du vieux Germinal qui y passa son enfance et l’on comprend pourquoi. À l’évocation de celles et ceux qui furent fusillés au camp de la Bota – sombre terrain où se déroule également une scène déterminante du récit – le personnage ne manque pas de souligner la folie contemporaine qui a fait de ce lieu un Forum des Cultures en-dessous duquel on peut encore observer les trous laissés par les balles sur les murs…

Ce livre est enfin, et peut-être surtout, celui d’une histoire d’amour. Celle entre deux amis d’enfance pris dans la brutalité des événements. D’abord amis, Germinal et David mirent à profit leurs années d’adolescence pour établir, non sans timidité, le langage secret de leurs corps, à l’abri du poids des hontes de cette époque. Ce lien était si intense, le sentiment entre ces deux « Amis-aimés » tellement authentique, que lorsque l’un sombra dans l’inévitable pathologie mentale laissée par un « Grand connard » de chef franquiste comme il y en avait tant, seuls les souvenirs d’enfance à la Barceloneta racontés dans la voix de l’autre étaient susceptibles de le ramener vers la vie. Malheureusement, ici, ailleurs, comme partout finalement, le mal était déjà fait. « Car, voyez-vous, le nouveau monde était le domaine des gens brutaux, des gens capables de la brutalité la plus perverse, sans que ni leur main ni leur conscience tremble. »

[1] LLACH Lluís, Les Yeux fardés, trad. du catalan par Serge Mestre, éd. Acte sud, 2015.