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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2014

Lâchez les rats

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Il se tient en ce moment, dans une antenne de la Bibliothèque nationale, une exposition qui ne fait pas assez de bruit en cette saison culturelle parisienne. Une exposition pourtant consacrée à un mouvement littéraire incomparable et sans précédent depuis sa création, le 24 novembre 1960, c’est-à-dire 54 ans jour pour jour ; à moins de considérer ce qu’il nomme lui-même « plagiat par anticipation ». Il se vend aussi en librairie le catalogue de cette même exposition, qui constitue un outil de grande valeur pour connaître et comprendre ceux que j’aime appeler « les empêcheurs de tourner en rond de la langue française ».

Mais arrêtons ici le suspens, il s’agit de l’exposition « Oulipo, la littérature en jeu(x) », organisée par la BnF dans les somptueux locaux de la bibliothèque de l’Arsenal (18 novembre 2014 – 15 février 2015)[1]. Alors éventuellement vous êtes-vous déjà rendus au Centre Pompidou pour admirer Duchamp le peintre, vous avez fait des heures de queue pour surfer sur la vague de Hokusai au Grand Palais et les carabines de Niki de Saint-Phalle vous ont définitivement convaincus que vous aviez assez piétiné dans les musées. Qu’à cela ne tienne, le catalogue est d’une telle qualité que l’on ne peut raisonnablement s’en priver[2].

Mais l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) c’est quoi ? Difficile de répondre en un mot, les Oulipiens eux-mêmes n’emploient jamais les mêmes : une famille, un jeu, un mouvement littéraire, des écriverons, un « rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir »[3], et que sais-je encore. Parmi leurs membres, on compte nombre de brillants cerveaux du dernier demi-siècle (Raymond Queneau, Italo Calvino, Marcel Duchamp, Georges Perec, etc.). Littérateurs, mathématiciens, les deux à la fois et dans les deux sens, quand on leur demande ce qu’ils font, ils répondent qu’ « ils travaillent ». Leurs outils ce sont les chiffres et les lettres triturés à partir d’un laboratoire intellectuel et créatif sans égal et ayant vocation à mettre la littérature « sous contraintes » : lipogrammes (suppression d’une lettre dans l’écriture d’un texte) [4], beaux présents (chaque vers est écrit avec les seules lettres du nom du destinataire), monovocalismes (toutes les voyelles à l’exception d’une seule sont bannies), palindromes (mots ou phrases qui peuvent se lire à l’identique de gauche à droite comme de droite à gauche, « tu l’as trop écrasé, César, ce Port-Salut »), etc.

Dans ce labyrinthe de mots, de sons, de vers, de poèmes, de romans et de bibliothèques, les Oulipiens ont ouvert la littérature française sur un champ infini de possibilités qu’ils continuent d’explorer et de nous faire découvrir – à travers leurs publications mais également via « Les jeudi de l’Oulipo », lorsqu’ils se réunissent une fois par mois pour partager leurs trésors d’ingéniosité et de créativité ludique. Pour avoir souvent exprimé ici le besoin d’une littérature en mouvement, les Oulipiens en offrent la représentation la plus dynamique, mais aussi la plus exigeante. Le catalogue remémorera aux initiés les « grands moments » du mouvement depuis sa création – avec sa chronologie, ses grandes figures, son esprit – et ouvrira l’œil du profane sur des options littéraires jubilatoires inédites.

[1] Bibliothèque de l’Arsenal – 1, rue de Sully – 75004 Paris.

[2] Ou li – po, Paris, éd. BnF / Gallimard, 2014 (39€). Avec sa riche iconographie et l’originalité de sa mise en page, ce catalogue entre dans la ligne des beaux livres que la BnF s’évertue de proposer au public.

[3] Définition que l’on prête à Raymond Queneau de ce qu’est un auteur oulipien.

[4] L’exemple le plus célèbre étant La disparition, roman écrit par Georges Perec et dans lequel la lettre « e » est totalement absente.

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C.3.3 au fond du trou

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Autant que les livres, ce sont les réputations qui tournoient autour de l’œuvre d’Oscar Wilde : Oscar Wilde le dandy, Oscar Wilde le décadent, Oscar Wilde le sulfureux, Oscar Wilde le provocateur mais, heureusement surtout, Oscar Wilde le talentueux ! Le texte sur lequel je souhaite revenir aujourd’hui, c’est la longue lettre écrite depuis le fond de sa cellule de prison – De profundis – adressée à son amant Alfred Douglas, « Bosie » de son surnom. Ce texte est loin de faire l’unanimité au sein de la critique littéraire parce que certains ont jugé bon de reprocher à son auteur d’avoir usé et abusé d’un vocabulaire sentencieux pour se disculper. Ce n’est pas totalement faux, sauf que Wilde n’est pas une mégère en train de laver son linge sale sur la place publique ! S’il est bel et bien l’amant blessé, Wilde est d’abord un artiste dont l’expérience de l’enfermement – dans la Maison de la Douleur, comme il l’appelle – a modifié en profondeur la conscience qu’il avait de lui.

Les deux années de procès qui ont eu lieu (1893-1895), c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé. Il faut rappeler que dans l’Angleterre puritaine de la reine Victoria, le Parlement de Westminster avait adopté un décret (1885) selon lequel « Tout homme qui […] commet un acte d’indécence grave avec une autre personne de sexe masculin […] se rend coupable d’un délit passible […] d’une peine de prison n’excédant pas deux ans, avec ou sans travaux forcés. » Par imprudence ou par provocation, Wilde et Bosie n’ont jamais manqué de s’afficher publiquement et ostensiblement lors de leurs sorties, avec des disputes d’une rare violence qui ont souvent obligé l’un et l’autre à fuir quelque temps vers l’étranger pour se faire oublier de la société à laquelle ils appartenaient. Mais il n’y avait pas que l’homosexualité qui dérangeait : lorsque le scandale arrive, Bosie est âgé de 23 ans et Wilde approche des 40, tous deux sont des clients d’un bordel clandestin du 13 Little College Street et Wilde publie coup sur coup Quelques maximes pour l’instruction des personnes trop instruites et Formules et maximes à l’usage des jeunes gens : une longue série de cinquante-quatre aphorismes dans lesquels il prône les vertus du dandysme et son hostilité envers l’establishment. C’en est trop pour le père de Bosie, John Sholto Douglas, marquis de Queensberry – surnommé le « Marquis écarlate » en raison de ses colères – qui décide de traquer les deux amants pour remettre son fils dans le droit chemin et, surtout, mettre à terre le décadent Oscar Wilde, ennemi juré de l’ordre anglais et de ses mœurs.

Traquer, c’est ce qu’il a fait jour et nuit le Marquis écarlate ! La brute épaisse est allé dans tous les lieux où se rendait l’écrivain pour exercer une pression vertigineuse auprès des directeurs de restaurant pour qu’il ne soit plus servi, auprès des directeurs de théâtre pour faire annuler la représentation de ses pièces, jusqu’à laisser sa propre carte de visite à l’Albemarle, club favori de Wilde, avec écrit dessus « For Oscar Wilde posing as Somdomite »[1]. La pression devient trop forte et c’est un Wilde exaspéré qui décide de poursuivre en justice Queensberry, avec le soutien appuyé de Bosie qui voue une haine sans limite contre son père. Ce sera la première erreur de Wilde et la racine d’un enchaînement de circonstances qui vont se retourner contre lui : Queensberry est défendu par Edward Carson, ancien condisciple de Wilde à Oxford et qui est ravi de s’attaquer à lui ; les jeunes prostitués, souvent mineurs, sont appelés à la barre et n’hésitent pas à planter un coup de couteau dans le dos de celui qui les couvrait pourtant de cadeaux la veille ; l’œuvre de Wilde est largement citée et interprétée selon des versions qui ajoutent à sa réputation sulfureuse ; enfin, quel crédit pouvait-il avoir face à un père qui a construit sa défense sur l’argument de n’avoir d’autre but que de protéger son fils qui s’égarait sous la coupe de Méphisto en personne ?

La condamnation est sans appel : deux ans d’emprisonnement et de travaux forcés ! Il est fini le temps de la canne à pommeau et de l’œillet vert à la boutonnière, le dandy a le crâne rasé et porte désormais le pyjama rayé du taulard.

« Après ma terrible condamnation, quand j’eus revêtu l’habit de prisonnier, et que la prison se fût refermée sur moi, je me retrouvai assis parmi les ruines de ma vie merveilleuse, écrasé d’angoisse, hébété de terreur, étourdi de douleur. »

« Dans la grande prison où j’étais alors incarcéré, je n’étais que le chiffre et la lettre d’une petite cellule dans une longue galerie, l’un de ces mille nombres sans vie, l’une de ces mille existences sans vie. »[2]

Le bel ouvrage édité récemment chez La Martinière retraçant la vie d’Oscar Wilde – avec une riche iconographie – revient précisément sur les conditions d’incarcération de l’artiste dans ses différents lieux de détention, et notamment sur le treadmill, ou « moulin de discipline » : « énorme roue de bois que le détenu, debout à l’intérieur, était obligé de faire tourner continuellement, six heures par jour, en actionnant à l’aide de ses pieds nus, des palettes mobiles. »[3] La question que je me suis posé finalement en lisant De profundis, c’est : que ne pouvait-il pas endurer ? La faim ? La honte publique d’une Angleterre enchantée que sa bête noire soit sous les verrous ? L’interdiction de lire et d’écrire pendant les premiers mois ? Le décès de sa mère qu’il vénérait mais qu’il ne revit jamais[4] ? La séparation avec sa femme Constance et l’enlèvement de la garde de ses deux fils[5] ? Et bien non ! Ce qu’il n’a pas supporté c’est que Bosie, co-responsable de sa déchéance, n’ait été capable de lui faire parvenir une seule lettre, un seul mot et que, suprême offense, il fasse de cette histoire l’engrais de sa mauvaise plume tout en se réclamant de l’aval factice d’Oscar Wilde. C’est de là que naît l’écriture de De profundis quelques semaines avant le terme de sa peine, avec pour titre original : Epistola : in carcere et vinculis[6]. Bien entendu, l’amertume qu’il exprime à l’encontre de Douglas traverse une grande partie de la lettre, avec le reproche d’avoir été l’instrument du combat qui l’opposait à son père, mais aussi l’artisan de sa chute, que ce soit sur le plan financier ou créatif[7].

« Je me blâme d’avoir laissé une amitié sans affinités intellectuelles, une amitié dont le but essentiel n’était pas la création et la contemplation des belles choses dominer entièrement ma vie. »

« Souviens-toi que le sentimental est toujours, au fond, un cynique. À vrai dire, la sentimentalité n’est que le cynisme en congé. »

Entre les lignes de cette rancœur de bon aloi et au-delà de la dimension morale et souvent repentante que Wilde tente de restaurer pour sa propre image, c’est toute la conscience de l’écrivain qu’il était, malgré l’épreuve de la prison, qu’il veut défendre. Il souhaite, à sa sortie de la geôle de Reading, redevenir l’homme de lettres pour lequel il était admiré mais aussi un écrivain métamorphosé par la souffrance. Son enfermement est converti en une lucidité nouvelle sur la vie qu’il menait et l’humilité gouvernera celle à venir après sa libération. Il nous livre aussi les détails de sa pensée et de l’évolution qu’elle a suivie au fil du temps passé entre quatre murs :

« Mais tandis que je me réjouissais parfois à l’idée que mes souffrances seraient sans fin, je ne pouvais supporter qu’elles fussent dénuées de sens. Maintenant, quelque chose en moi me dit que rien au monde n’est dénué de sens, et la souffrance moins que toute chose. Ce qui est enfoui en mon être, comme un trésor dans un champ, c’est l’humilité. »

« Mais pour moi il semble que tout cela est survenu non pas hier, mais aujourd’hui. La souffrance est un très long moment. On ne peut la diviser en saisons. On ne peut qu’enregistrer ses accès et noter leurs retours. Pour nous, le temps lui-même ne progresse pas. Il tourne. Il paraît entourer un centre unique de douleur. La paralysante immobilité d’une vie, dont le moindre détail est réglé selon un programme immuable, de sorte que nous mangeons, buvons, marchons, nous couchons et prions, ou du moins nous agenouillons pour prier, selon les inflexibles lois d’une règle de fer […] C’est toujours le crépuscule dans notre cellule, comme c’est toujours le crépuscule dans notre cœur. Et dans le domaine de la pensée, non moins que dans celui du temps, le mouvement n’existe plus. »

Dans un essai publié pour la première fois le 25 octobre 1952, intitulé L’Artiste en prison, Albert Camus affirmait que la force créatrice de Wilde trouvait son accomplissement seulement après son expérience carcérale. C’est très contestable dans la mesure où la grande majorité de son œuvre précède son procès[8], mais il n’en demeure pas moins que De profundis symbolise une rupture de Wilde dans son rapport au monde et à la société : l’écrivain de premier rang est devenu un paria que l’on a mis en cage et n’espère pas grand chose de ce qui l’attend dehors. Il va donc falloir chercher ailleurs, auprès des amis de toujours comme Robert Ross, mais surtout dans l’art et l’écriture qui sont désormais indissociables de la souffrance mais une souffrance qui relève presque de la sérénité, voire de la religiosité[9] :

« Bien des hommes, une fois libérés, emportent leur prison avec eux et la cachent dans leur cœur comme une honte secrète, puis comme des pauvres créatures empoisonnées, finissent par se terrer dans un trou pour y mourir. Il est pitoyable qu’ils doivent en venir là et la société est injuste, terriblement injuste, de les y obliger. La société s’arroge le droit d’infliger à l’individu d’effroyables punitions, mais elle a aussi ce vice suprême d’être superficielle et ne se rend pas compte de ce qu’elle fait. Quand l’homme a purgé sa peine, elle l’abandonne à lui-même, c’est-à-dire au moment même où commence envers lui son devoir le plus haut. Elle a, en vérité, honte de ses actes et évite ceux qu’elle a punis comme on évite un créancier que l’on ne peut rembourser ou quelqu’un à qui l’on a causé un tort irréparable, irrémédiable. Quant à moi, si je me rends compte de ce que j’ai souffert, je puis exiger que la société comprenne ce qu’elle m’a infligé, de façon qu’il n’y ait amertume ou haine ni d’un côté ni de l’autre. »

Il ne croyait pas si bien dire… le lendemain de sa sortie de prison, Wilde écrit une lettre au premier monastère catholique qu’il trouve pour solliciter une retraite de six mois. C’est par un refus catégorique qu’on lui répond. Condamné à vivre dans une ville étrangère à celle de ses fils, Wilde quitte de toutes les façons l’Angleterre pour se réfugier en France. Il débarque à Dieppe le 20 mai 1897, sous le nom de Sebastian Melmoth. C’est au cours de l’été suivant qu’il écrit La Ballade de la geôle de Reading, publiée en février 1898 sous le nom de C.3.3[10], avec un succès retentissant. Mais ce n’était pas suffisant pour infléchir la descente aux enfers qui avait été entamée depuis quatre ans. D’abord les retrouvailles tant attendues avec Bosie sur l’île de Capri ne purent résister à la pression extérieure : de la part de Constance qui menaçait Wilde de lui couper la maigre rente qu’elle lui versait, de la part de Queensberry qui menaçait son fils de le déshériter s’il s’obstinait dans cette voie. De retour à Paris, Wilde est sans le sou. Il finit par s’installer dans le modeste hôtel d’Alsace, au 3, rue des Beaux-Arts. Il y a bien sûr quelques rencontres avec des artistes de l’époque, comme Toulouse Lautrec ou Alfred Jarry. Mais il semblerait que le dandy soit devenu trop chiffonné pour être fréquenté : quelle aigreur de lire André Gide raconter la honte qui a été la sienne de s’installer à une terrasse de café auprès du poète déchu, en prenant soin de tourner le dos à la rue pour ne pas être reconnu[11] ! Quel panache Wilde a t-il eu alors de lui répondre : « Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ne rougissais pas de lui […] J’étais riche, joyeux, couvert de gloire, mais je sentais que d’être vu près de lui m’honorait ; même quand Verlaine était ivre. »[12]

La suite on ne la connaît que trop bien malheureusement : l’absence de tout projet littéraire, des amis qui sont pour la plupart fuyants à l’exception de Ross et une santé qui ne cesse de décliner. Oscar Wilde avait contracté une syphilis avec une prostituée londonienne en février-mars 1878 et, à l’époque, on n’en guérissait pas. D’autre part, une chute au pénitencier de Wandsworth avait profondément endommagé son oreille droite, avec des infections toujours plus aigües. Durant l’automne 1900, la septicémie se généralise et le 30 novembre de la même année, il meurt dans sa chambre d’hôtel, à l’âge de 46 ans, entouré de Ross et du patron de l’établissement. Pour sa dernière demeure, le dandy en haillons n’a plus un seul vêtement valable et sera recouvert d’une simple chemise de nuit blanche. Direction le cimetière de Bagneux pour un enterrement de 6ème classe, c’est-à-dire la dernière avant la fausse commune. Il fallut attendre 1909 et la détermination de Robert Ross pour que la réhabilitation d’Oscar Wilde soit effective, avec le transfert de son tombeau au cimetière du Père-Lachaise. Mais la postérité de l’écrivain est encore une autre histoire…

« Je me rappelle avoir dit souvent que je croyais pouvoir supporter une véritable tragédie si elle se présentait sous un manteau de pourpre et un masque de noble douleur, mais que l’affreux côté du modernisme est qu’il affuble la tragédie du vêtement de la comédie, de sorte que les grandes réalités de la vie paraissent triviales, ou grotesques, ou dénuées de style. Cela est absolument vrai pour l’époque moderne. »[13]

[1] La faute d’orthographe à so(m)domite figure sur la carte.

[2] Wilde Oscar, De profundis, Paris, éd. Stock, 1975.

[3] SCHIFFER Daniel Salvatore, Oscar Wilde – Splendeur et misère d’un dandy, Paris, éd. La Martinière, 2014, p. 164

[4] Oscar Wilde est né en 1854 à Dublin, au sein d’une famille protestante. Son père, William Robert Wilde était un éminent ophtalmologue, tandis que sa mère, Jane Frances Elgee, était une poétesse nationaliste. Contrairement à ce qui est souvent cru, Oscar Wilde était irlandais.

[5] Le 12 février 1897, Constance Holland, épouse d’Oscar Wilde, obtint officiellement et conjointement avec son cousin Adrian Hope la garde de ses deux fils, Cyril et Vyvyan. A la mort de Constance en 1898, Hope fut le seul tuteur des deux garçons.

[6] « Épitre : en prison et dans les chaînes. » L’édition de cette lettre est une histoire en soi : il y eut une première publication posthume en 1905 qui avait été épurée de tous les reproches adressés par Wilde à Bosie ; Robert Ross, le légataire testamentaire de Wilde, craignant un procès en diffamation, sectionna lui-même les parties « dérangeantes » et conféra le titre définitif de De profundis. Il fallut attendre 1962 pour que la version intégrale soit enfin publiée.

[7] Le 25 septembre 1895, le tribunal des faillites prononça, après leurs ventes aux enchères, la liquidation de tous ses biens.

[8] La quasi totalité de l’œuvre d’Oscar Wilde a été écrite avant son incarcération, que ce soit Le Portrait de Dorian Gray (l’unique roman), les principales pièces de théâtre (Un mari idéal, L’Importance d’être constant, Salomé, etc.), ou encore la poésie (La Maison de la courtisane, La Sphinge, L’Artiste, etc.)

[9] Si les références à Dante sont très nombreuses dans De profundis, il est également fait mention de La Vie de Jésus d’Ernest Renan et de la biographie de saint François d’Assise ; deux livres étudiés par O. Wilde durant ses derniers mois de prison.

[10] Le nom de Wilde demeurant trop sensible, celui-ci évite de l’utiliser pour signer ce poème, tout comme celui de son nouveau pseudonyme ; C.3.3 étant son matricule lors de son incarcération (troisième cellule, du troisième étage, du bloc C).

[11] GIDE André, Oscar Wilde, in Essais critiques, Paris, éd. Gallimard – La Pleiade, 1999, pp. 853-854. Rappelons également qu’Oscar Wilde était parfaitement francophone.

[12] Ibid.

[13] De profundis.

Peurs dominicales

Edvard Munch, Le Cri, 1893

Edvard Munch, Le Cri, 1893

Je ne vais pas mentir, l’inspiration manquait cruellement pour rendre compte d’un livre cette semaine ; cette semaine où l’intelligentsia littéraire française primait pourtant ses « élites » annuelles. En panne d’idées, je suis allé acheter la presse dans l’espoir de trouver un os à me mettre sous la dent et là… j’ai lu la « peur » partout !

La « peur » d’un ancien Premier ministre dont les manipulations pour accélérer la chute de son rival ont été révélées. « La peur » d’Eric Fottorino dont l’hebdomadaire – Le un / 1 – fait apparaître le mot pas moins de six fois en une : cinq pour faire la promotion d’un colloque auquel il participe et une fois à propos de la menace Ebola. « La peur » des Américains qui ont sanctionné la politique de l’actuelle majorité par un vote massif en faveur des républicains. Quel imbécile aussi cet Obama de les avoir doté d’un système d’assurance santé ! La « peur » de Gorbatchev : invité d’honneur des commémorations organisées à Berlin pour fêter le 25ème anniversaire de la chute du Mur, l’artisan de la dissolution de l’URSS nous alerte que nous sommes à nouveau dans une ère de guerre froide, que la menace gronde mais que les Russes n’ont pas à s’inquiéter puisque Saint Poutine veille sur leurs intérêts. Sans oublier Eric Zemmour qui ne cesse de catalyser dans tous les journaux ses propres « peurs » (femmes, étrangers, musulmans, etc.) comme si un livre ne suffisait pas ! Même les bimbo issues de la télé-réalité commencent à faire peur, à donner des coups de couteau en veux-tu en voilà pour exister ! En somme, j’ignore si l’être humain a peur mais c’est ce que l’on voudrait bien nous faire croire.

Mais la peur c’est quoi ? Dans Les Nouvelles nourritures (1935), André Gide prétend qu’ « il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons ». Ce que Gide semble négliger, c’est la peur organisée soumise à la caricature des lois de l’offre et de la demande : générer de la peur pour établir les sauveurs. L’histoire du monde est truffée de ces messies sortis tout droit des entrailles de la peur collective. Et malgré les catastrophes qui ont particulièrement marqué le XXe siècle, pour citer un exemple proche, le fond de commerce de la peur semble avoir encore de beaux jours devant lui.

Fumée lue

Pablo Picasso, Le Fumeur, 1971

Pablo Picasso, Le Fumeur, 1971

C’est l’histoire de Proust qui, déjà très malade, est assis dans son lit à écrire la phrase parfaite en avalant ses litres de tisane à température exacte. Non content que sa phrase ne fasse que sept lignes au lieu de quinze, il décide de sortir de son appartement calfeutré à la recherche d’une situation qui lui permettrait de trouver les mots manquants. Jeu du hasard, il tombe sur Joyce dont il fait la connaissance. Marcel lui dit alors : « Connaissez-vous la princesse X ? » « Non » lui répond James. « Connaissez-vous la princesse Y ? » se risque t-il encore. « Non, répond Joyce à nouveau, et je m’en contrefiche. » Ce sera leur unique entrevue. L’anecdote, c’est l’auteur italien Italo Svevo (1861 – 1928) qui la raconte[1]. Pas étonnant puisqu’il a bien connu Joyce dont il était l’ami. L’auteur irlandais a vingt ans de moins – vingt et un pour être précis – et une carrière d’écrivain bien assise comparée à celle de Svevo qui a travaillé presque toute sa vie pour une banque avant de rejoindre l’entreprise de sa belle-famille. Ses écrits intéressent peu la critique et le public italiens de l’époque et c’est Joyce qui a participé activement à le faire connaître, après leur première rencontre à Trieste en 1906. Aujourd’hui, ses trois romans ont fait de lui un monument national de la littérature italienne : Une vie (1892), Senilità (1898) et surtout La Conscience de Zeno (1923).

Mais ce n’est pas ça qui m’intéresse aujourd’hui. Et pour être honnête, je n’avais encore jamais entendu son nom il y a de ça une semaine. Non, il y a une semaine j’étais chez mon ami Henri Dulac, éminent traducteur suisse-allemand, qui est toujours à l’affût de dénoncer une imposture, y compris les siennes. Mais ce soir là l’imposteur, c’était moi : alors que j’allumais une cigarette, il me reprocha de ne pas être un fumeur authentique. Il a raison, je ne fume qu’en certaines occasions et je parviens à m’en passer plusieurs jours d’affilée sans que cela soit contraignant. Une discussion s’est installée sur le sujet et il m’a fait découvrir Svevo à partir de son recueil de textes sur les Dernières cigarettes[2]. Si l’auteur est souvent qualifié, à tort ou à raison, de « Proust italien », sa madeleine à lui c’est la clope. Pas la cigarette du dandy qui pose en société. Non, la vraie dépendance qui conjugue chaque geste, de toutes les heures, de toute la sainte journée. Quel intérêt me direz-vous d’écrire ça et, encore plus, de le lire ? Et bien le simple intérêt que c’est de la littérature et de la bonne littérature quand l’auteur parvient avec une vigueur singulière à écrire l’obsession. Une obsession qui est au cœur de son œuvre – un chapitre entier de La Conscience de Zeno – mais également de ses écrits intimes. Parce que si Svevo fumait comme un sapeur, il a toute sa vie cherché à arrêter sans y parvenir, quitte à se mettre dans des situations inextricables : outre les tensions que cela a générées dans son mariage avec Livia, Svevo s’est ruiné dans des paris avec ses proches sur l’éventuelle réussite de mettre un terme à son « vice » ; paris qui se sont toujours soldés par un échec. Presque chaque jour a été pour lui celui de « la dernière » et autant de fois il s’est fourvoyé.

« Les résolutions s’accumulent en moi et l’amour aussi. J’ai, notamment, une peur horrible que tu (sa femme) puisses me mépriser en lisant ces lignes. N’est-ce pas que tu ne me méprises pas ? Et que tu m’estimeras au contraire beaucoup si maintenant je peux regarder cette date avec orgueil ? »

« Chez le vrai fumeur, les yeux fument, et l’estomac, et les poumons, et le cerveau ; chaque organe particulier du vicieux est un vicieux. »

« Le fumeur est avant tout un rêveur, c’est l’effet le plus immédiat de son vice ; un rêveur terrible qui s’usera l’intelligence en dix rêves et qui se retrouvera n’avoir noté qu’un seul mot. »

« Je pense que la cigarette a un goût plus intense quand elle est la dernière. Les autres ont aussi un goût particulier, mais moins intense. La dernière tire sa saveur du sentiment de victoire sur soi-même et de l’espoir d’un proche avenir de force et de santé. Les autres ont leur importance parce que, en les allumant, on proclame la liberté et que l’avenir de force et de santé persiste, mais il s’éloigne un peu. »

Quel intérêt de lire ça donc ? Et bien Le fumeur s’y retrouvera. Le non-fumeur comprendra peut-être enfin cette relation unique, faite d’amour et de haine, entre lui et ses plus ou moins 91,0% de nicotine. Quant au faux-fumeur comme moi, il se délectera d’être un imposteur si ça peut lui permettre qu’un ami cher pose un livre de Svevo et une cigarette entre ses mains.

[1] SVEVO Italo, Sur James Joyce, éd. Allia, 2014, 79 p. (6,20€). Allia publie ici la conférence, remaniée, prononcée par Svevo, le 8 mars 1927 au Convegno à Milan, sur le thème de James Joyce et particulièrement la (ou les) lecture d’Ulysse.

[2] SVEVO Italo, Dernières cigarettes – Du plaisir et du vice de fumer, éd. Rivages poche, 2000, 168 p.