lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2016

La littérature au cœur qui bat

compagnonlundioumardi

La question de la littérature – sa nature, ses usages voire sa vocation – a été posée depuis des décennies comme un révélateur possible de cet autre sujet non moins fondamental : celui de l’époque. Du pamphlet de Sartre pour balayer la critique littéraire au discours de Wolfgang Iser pour hisser la conscience individuelle du lecteur en sujet[1], sans oublier les travaux novateurs de Roland Barthes ou de Gérard Genette pour ne citer qu’eux, tous se sont interrogés autour du récit, du langage et de la modernité pour en critiquer les oripeaux ou au contraire défendre les vertus de cette littérature au cœur de la vie avec, parfois, un sentiment amer chez le lecteur de constater que le cœur ne battait plus.

Ce n’est pas ce que l’on ressent en lisant l’historien et romancier français Antoine Compagnon dans sa leçon inaugurale prononcée le 30 novembre 2006 – sous le titre La littérature, pour quoi faire ?[2] – lors de son intronisation à une chaire du Collège de France[3]. Jeune étudiant en école d’ingénieur, Antoine Compagnon mit les pieds pour la première fois dans l’enceinte de la place Marcelin Berthelot au début des années 1970 pour aller écouter un des maîtres de la linguistique, Roman Jakobson. Il délaissa rapidement la carrière scientifique pour embrasser celle des Lettres, restées pour lui à l’heure de cette consécration comme une « maîtresse de 18 ans » qu’il ne cesse de valoriser et de partager depuis. Ainsi les équations mathématiques furent abandonnées mais un théorème devait formuler son amour de la littérature, déployé autour des variables de l’histoire et de la création, avec l’apprentissage dans la transmission comme nécessité : « […] j’ai toujours enseigné ce que je ne savais pas et pris prétexte des cours que je donnais pour lire ce que je n’avais pas encore lu, et apprendre enfin ce que j’ignorais. »

Mais entre les murs de cette institution qu’il investit en ce jeudi de novembre 2006, Antoine Compagnon ne perd pas de vue le cœur de sa recherche – pas étonnant qu’il soit un spécialiste incontournable de l’œuvre de Marcel Proust – pour défendre les nécessités d’une littérature toujours plus menacée et afin de « […] percer la contradiction qui repousse et relie pour jamais la littérature et la modernité, telle l’étreinte des amants maudits dans le sonnet “Duellum” de Baudelaire. » Ainsi énumère t-il les raisons d’un espace qui s’amenuise avec l’accélération du numérique comme autant de temps volé à la possibilité de lire, d’une fin de XXe siècle qui a rendu moins déterminante et moins étroite l’association entre une nation et la littérature qu’elle produisait ou, pire encore, des soupçons que l’on nourrit à son adresse quand elle se trouve accusée de fracturer la société et de conduire au chômage ces têtes brûlées qui voudraient s’y consacrer.

Le propos semble fataliste mais le capitaine de ce navire ne sait que trop bien comme la lecture permet d’arrimer : « Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus simple pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas. » La littérature comme un lymphocyte, une défense immunitaire pour combattre les infections de longue durée : la soumission au pouvoir, la barbarie, le langage ordinaire ; ou de façon moins grandiloquente, s’inspirer de la littérature pour construire sa propre personnalité, un moyen de préserver et de transmettre aussi l’expérience des autres. Antoine Compagnon exprime ainsi dans son texte toute la puissance émancipatrice prodiguée par la littérature et comme elle seule peut nous permettre de nous affranchir de la pensée commune, à l’heure où cette dernière poursuit ses ravages, comme si l’histoire n’avait jamais existé et le futur était condamné.

[1] SARTRE Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, 1948. ISER Wolfgang, L’Appel du texte : l’indétermination comme condition d’effet esthétique de la prose littéraire, éd. Allia, 2012.

[2] COMPAGNON Antoine, La littérature, pour quoi faire ?, Leçon inaugurale du Collège de France n° 188, éd. Fayard. 2007.

[3] « Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie »

 

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Le métier de Jules Renard

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Si l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) a souvent été étouffée par un Petit Prince trop encombrant, celle de Jules Renard (1864-1910) semble victime du même syndrome avec un Poil de carotte dont les déboires occupent une place essentielle dans la littérature jeunesse et qui a connu de nombreuses adaptations au cinéma, au théâtre, en bande-dessinée, etc. Pourtant, Jules Renard compte à son actif près d’une vingtaine de romans, parmi lesquels L’Écornifleur (1892), Bucoliques (1898) ou Les Cloportes (1919) ainsi que des pièces de théâtre comme Le plaisir de rompre (1897) ou La Bigote (1909).

Le succès et la reconnaissance ont leur part de mystère et qui pourrait bien dire aujourd’hui que l’œuvre de Jules Renard ne mérite pas qu’on s’y attarde ? Personne et tout le monde à la fois certainement. Acteur de son temps, il accordait une grande attention à la vie littéraire et mondaine parisienne, fréquentait assidûment les salons et les soirs de première, fuyant sans doute la rengaine d’un mariage fructueux mais sans passion. Très vite devenu un des principaux artisans du troisième Mercure de France lors de sa création en 1890, Jules Renard baignait dans cet environnement artistique dans lequel il côtoyait chaque jour Edmond Rostand, les frères Goncourt ou encore Sarah Bernhardt, tout en menant de front ses activités d’écrivain et de journaliste.

« Activités »… Lui aurait parlé de « métier ». Le témoignage de son époque, Jules Renard l’a scrupuleusement consigné dans son Journal dont les éditions L’Anabase ont sélectionné certains passages pour les réunir dans un volume intitulé Notes sur le métier d’écrire[1], avec pour citation en quatrième de couverture un juste résumé de l’idée qu’il se faisait de l’écriture : « Le métier d’un écrivain, c’est d’apprendre à écrire. » Ainsi il égraine ses réflexions entre les années 1887-1910 pour évoquer ses doutes, ses exigences et aussi son sens de l’ironie – un trait de caractère qui parcourt son œuvre. Très peu, celui que le critique littéraire Charles du Bos qualifiait de « Montaigne minuscule dont La Bruyère aurait affûté le style », ne cherche à se noyer dans de profonds développements ; il ne sait que trop bien la fugacité d’une émotion et comme elle s’évapore quand son auteur cherche à tout prix à la déshabiller de haut en bas.

Peu à l’aise sur les longues distances, Jules Renard apparaît comme l’écrivain de l’instantanée. Tel un attrapeur de papillons, son filet est toujours suspendu pour saisir au vol ce que lui inspire le geste de l’écriture, distillé dans ces pages avec foi : « Le travail cérébral paraît ensuite une espèce de salut dans un couvent où l’on peut mourir » ; avec exigence : « Cette sensation poignante qui fait qu’on touche à une phrase comme à une arme à feu » ; avec ses doutes : « J’ai une idée comme je regarde un oiseau : j’ai toujours peur qu’elle ne s’envole, et je n’ose pas y toucher » ; et puis surtout avec ce service rendu à l’auteur de ce blog pour cette seule phrase : « Il faut l’avouer : je ne connais que la difficulté de me mettre au travail, mais je la connais tous les jours. »

[1] RENARD Jules, Notes sur le métier d’écrire, éd. L’Anabase, Rambouillet, 2013.

Adieu boussole, carte, plan et… égarement !

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Non sans aplomb, une maîtresse de maison équipée de tout ce que l’électro-ménager peut produire de plus inutile pour épater l’assemblée, s’exclamait devant ses convives réunis à l’occasion d’un dîner : « Pour moi le progrès, c’est de trouver ce qui me convient le mieux ! » Quand on y réfléchit une minute, la phrase ne manque pas de panache puisque, à sa façon, elle porte en elle l’épaisseur individualiste qui justifie aujourd’hui les directions d’un « progrès » prêt à tous les compromis avec la biologie, l’éthique et finalement avec la nature humaine dans son ensemble.

Parmi ces compromis, la rubrique « On nous prend pour des quiches ! » du magazine Causette ironise sur la nouvelle technologie proposée par la start-up mulhousienne Spinali Design : le jean Essentiel, véritable GPS intégré à la toile du pantalon et qui se manifeste en faisant vibrer les hanches de celle qui le porte, au gré du chemin à suivre pour arriver à destination – comme le progrès est sélectif il ne s’adresse pour le moment qu’aux femmes et les messieurs devront attendre un peu avant de revisiter leur déhanchement[1].

Pas simple d’être une start-up de nos jours… Le sens de la créativité doit battre à plein régime avec la nécessité d’inventer le plus indispensable. Aussi Spinali Design ne s’est pas arrêté à ses « deux capteurs vibrants situés au niveau de la ceinture du pantalon et reliés à votre smartphone via Bluetooth » puisque l’arrivée d’un nouvel e-mail ira lui aussi de sa petite « décharge »… Est-ce la perspective d’un ballet sur fond numérique dans les rues de Mulhouse qui animait David Spinali (le responsable innovation de la société), il n’en demeure pas moins que l’argument de vente laisse perplexe : « lutter contre burn-out » ! Et puis comme c’est de bon ton, le « made in France » est garanti.

Rester branché pour ne pas sombrer toujours un peu plus donc. À quand la start-up qui innovera dans la fabrication d’une prise reliée aux individus pour recharger leurs propres « batteries », donner l’illusion d’une journée vécue ou d’une émotion ressentie, quitte à finalement passer à côté de ce(tte) charmant(e) inconnu(e) croisé(e) au détour d’une rue, le regard perdu et qui n’aurait pas rêvé mieux qu’un passant peu pressé ou empressé d’apporter son aide. C’est pourtant ça, aussi, le début d’une histoire…

[1] S. F., « Essentiel mes fesses », Causette, n° 72, novembre 2016, p. 13.

 

Dino Buzzati ou la tentation de l’abîme

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« Les satisfactions que l’on tire d’une existence laborieuse, aisée et tranquille sont grandes, certes, mais l’attraction de l’abîme est encore supérieure. » Ainsi se pose le destin du jeune Stefano dans la nouvelle écrite par Dino Buzzati – Le K[1] –, lorsque, âgé de 12 ans, il accompagne son père marin lors d’un périple à bord de son bateau. À peine quitté la rumeur du port pour la traversée, il distingue dans le lointain une imposante silhouette noire et effrayante qui semble tranquillement accompagner le navire et son équipage. Il alerte son père qui reconnaît alors dans la description de Stefano la marque du K, un monstre marin que seule la proie peut entrevoir. Pour protéger son fils, le père de Stefano envoie celui-ci poursuivre sa vie dans les terres de l’Italie, loin de la menace qui continuera de l’attendre, patiemment, au large des côtes.

La suite coule de source : après le décès de son père, Stefano devenu adulte décide de devenir marin à son tour et de parcourir les océans. Il navigue sans relâche, s’enrichit énormément mais obtient sa plus grande satisfaction à braver le squale dont il est incapable de se détacher : « La menace continuelle qui le talonnait paraissait même décupler sa volonté, sa passion pour la mer, son ardeur dans les heures de péril et de combat. » Cette obsession le mena au terme de sa vie quand, avec une vive amertume, il prend conscience de l’avoir consacrée à cette fuite à travers les mers ; terrain de cet abîme qui fut plus attrayant pour lui que les plaisirs simples prodigués par une existence « aisée et tranquille ».

Cette mélancolie ressentie au crépuscule d’une vie jugée futile, Stefano ne pouvait la partager qu’avec l’artisan de sa tragédie – ce requin qui le poursuivit au fil des années dans la plus parfaite symétrie de leurs deux vies parallèles. Monté dans une chaloupe, il décide d’aller à sa rencontre muni d’un harpon pour l’affronter et rompre la malédiction. Plus hideux et vieux que jamais, le K se dresse alors devant lui et tire sa langue de laquelle jaillit la Perle de la Mer qui procure à celui auquel elle se destine la garantie d’une vie heureuse et prospère. Encore un peu plus abattu, Stefano comprend que sa méprise et ses certitudes n’ont fait que lui gâcher l’existence ainsi que celle du poisson téméraire qui prend en pitié la vacuité des hommes devant ce qui diffère d’eux.

Dino Buzzati naît dans le Frioul en 1906. Journaliste au Corriere della Sera, il signe ses principaux articles en tant que correspondant lors de la Seconde Guerre mondiale. Mort en 1972 à la suite d’un cancer, l’auteur du Désert des Tartares (1940) a fait un usage tout à fait personnel du conte fantastique en tant que registre littéraire, afin de mieux explorer la banalité du quotidien. Quelle meilleure illustration que ce monstrueux poisson pour souligner la peur de l’inconnu chez les êtres humains, terrifiés qu’ils sont devant des apparences non-conformes à leurs habitudes, à leurs critères mais toujours prêts à sortir le harpon contre la moindre dissemblance qui s’offre à eux. Le harpon pour le K détenant la Perle de la Mer ou le bulletin de vote pour élire la folie humaine… allez savoir où se loge le véritable monstre dans notre propre abîme.

[1] BUZZATI Dino, Le K, nouvelle parue dans le recueil éponyme, trad. par Jacqueline Remillet, éd. Laffont, 1992.

 

Martine Gilson

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« Martine Gilson est née… » Non, elle n’aurait jamais commencé ainsi. Comment aurait-elle commencé ? Avec ce qu’elle aimait ? Ce qu’elle jugeait insuffisant ? Non plus. Elle aurait évacué les codes et aurait aussitôt pris le taureau par les cornes pour arriver à ses fins, connaître la vérité, ne pas se laisser usurper. Martine Gilson s’en est allée et ce n’est pas seulement une journaliste ni une amitié que je pleure, c’est surtout l’intelligence d’une plume insoumise. Nombre de fois nous nous sommes heurtés, confrontés, rassemblés aussi. D’une fidélité inébranlable, elle était la maîtresse de sa pensée, sûre d’elle-même, ce qui est rare de nos jours chez des journalistes prêts à toutes les concessions.

Je lis les témoignages de son souvenir, maladroits souvent parce que le personnage si charismatique a pu en dérouter plus d’un. Elle avait « intimé » nombre de nos dirigeants, non pas parce qu’elle les aimait ou les détestait mais pour savoir, pour connaître, écrire à quelle sauce vous et moi allions être mangés. Cette qualité, cette intelligence qui consistent à analyser l’actualité à partir du point de vue de l’histoire et des convictions s’en va encore une fois un peu plus avec elle.

La chance m’a été donnée de croiser sa terrasse – elle qui sans doute a été la plus attentive à ceux qui n’avaient qu’un bout de table pour expliquer leurs quotidiens, leurs matins blêmes ou leurs amours contrariés. Ma chère amie vous allez incroyablement me manquer, vos rires et nos disputes, nos huîtres et nos clopes, je vous embrasse du plus profond de mon cœur avec la promesse de me souvenir du bon présage des « beaux jours qui débarquent ».