lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juillet, 2017

« Un vent qu’on sent passer, une attention, là où elle touche des limites »

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Cette semaine, Lundioumardi a le grand plaisir d’accueillir une chronique de Geneviève Peigné. Après avoir enseigné les lettres en Pologne, aux Antilles et en Algérie, celle-ci a publié, sous son nom ou celui de Geneviève Hélène, quatre ouvrages chez Jacqueline Chambon, deux aux Éditions Virgile et chez Agnès Pareyre et Potentille. Plusieurs livres d’artistes en collaboration avec Claude Stassart-Springer, Jean-Marie Queneau, Petra-Bertram Farille et Catherine Liégeois. Son dernier livre, L’interlocutrice[1], avait fait l’objet d’une recension dans ce blog lors de sa parution .Elle a aussi fondé, dans la Nièvre, le festival « Samedi poésies dimanche aussi » qui a honoré en juillet dernier sa 9e édition. Elle partage aujourd’hui, via cette note, sa lecture d’un récit de l’écrivain et scénariste russe Friedrich Gorenstein (1932-2002), intitulé Compagnons de route[2]

Quoi de plus banal que la situation de deux inconnus seuls dans la voiture couchette d’un train de nuit ? L’un commence à raconter sa vie à l’autre, et le voyage s’enclenche qui va simultanément nous conduire au long de trois parcours : un, géographique, traversant en une nuit l’Ukraine, de Kiev à Zblodounov ; un autre, historique, égrenant le vécu des catastrophes connues par l’Ukraine au XXe siècle. Enfin – et là est intimement l’enjeu du livre – l’accomplissement d’une création commune aux deux compagnons de hasard, celle d’un récit que l’absolue attention offerte par l’un, l’Auditeur, permettra à l’autre, le Narrateur, de faire advenir.

Le premier à engager la conversation, le Narrateur, est un paysan pauvre, un Ukrainien que rien n’a épargné : infirme suite à un accident durant l’enfance et, avec tant d’autres, victime des atrocités qui ont ravagé l’Ukraine au XXe siècle : anéantissement des paysans pendant la famine liée à la collectivisation du début des années trente, occupation allemande, extermination des Juifs, répression soviétique à la fin de la guerre. Et nationalisme. Celui qui va dès les premiers instants de la rencontre éprouver la nécessité de se vouer à « cet acte-là, ce rôle de l’Auditeur », est un écrivain soviétique aisé et reconnu, humoriste. D’origine berditchevienne (comme l’auteur du livre, Gorenstein[3]), l’Auditeur a une conscience aigüe – humaine, tragique et politique – de son rôle et des raisons de ne pas être surpris par les confidences de ce voisin inconnu.

« Les hommes sont compartimentés, et privé de visage celui qui n’a pas trouvé son Auditeur. L’Auditeur est là pour faire comprendre au Narrateur sa nature profonde, celle qui le rend différent des autres, et pour le faire non pas avec les mots mais en lui accordant cette attention divine qui est déjà le sommet de la création, inaccessible au reste de l’humanité. (Divine elle l’est non au sens où elle parviendrait à Dieu, mais dans la mesure où elle n’a pas d’égale, où elle touche des limites ; comme le vent divin des Écritures, c’est disons, un vent qu’on sent passer.) […] Ce n’est pas un hasard si dans les pays totalitaires l’Auditeur individualiste est considéré par la collectivité comme un criminel qui désagrège la masse. »

Si Compagnons de route nous installe très tôt dans une tension extrême, le récit progresse rythmé par la succession des arrêts nocturnes en gare qui le laissent momentanément en suspens et le scandent. Les salles d’attente, l’activité ferroviaire, la qualité des puits où à chaque halte renouveler sa provision d’eau renouent avec le présent du Narrateur et de l’Auditeur, autorisent les commentaires et les rencontres avec d’autres voyageurs, tantôt mettant à distance le passé, tantôt le repérant qui affleure. « La tragédie moderne n’a pas de grandeur. Ce ne sont pas des dieux cruels, des titans fous qui commettent les gigantesques horreurs modernes, mais de ridicules petits tortionnaires qui ont fondé leurs théories au comptoir des bars, des cafés. »

Tout comme ces pauses dans le trajet offrent de reprendre souffle dans la remémoration de ce qui fut pour le Narrateur « une vie ordinaire », l’humour – féroce – des commentaires de l’Auditeur trace un autre mode d’approche dans cette tentative de digérer ce « monde des guillemets de fer qui se referment sur l’homme vivant. […] Le terrain à Kiev et dans ses environs est très accidenté, les tumulus y sont nombreux, ce qui rend plus faciles les fusillades de masse et les enterrements collectifs. » Un autre des intérêts de ce livre, écrit en 1983, réside dans les réflexions de l’Auditeur, qui conservent leur actualité, sur ce qu’aurait pu être le destin de l’Ukraine depuis le XVIIe siècle, tiraillée entre Pologne et Russie.

Dans cette création commune, les souvenirs, y compris amoureux, et la parole, tantôt lyrique, tantôt triviale d’un Narrateur qui est d’abord un conteur, se joignent aux capacités d’observation et d’imagination de l’Auditeur. Ce qu’a d’exceptionnel l’instant du surgissement d’un passé dans la parole d’un témoin, parole suscitée, acceptée, réfléchie nous est rendu intelligible, assimilable et sensible. Le Narrateur à la fin du voyage s’éclipsera ; la relation fusionnelle se défait, un récit a abouti et a été transmis, transaction qui demeure un recours ultime pour survivre moins hanté. L’écrivain, ayant fait sien le récit, à son tour élaborera la forme apte à en rendre compte, non dans la reconstitution historique d’une époque, mais dans l’accompagnement d’une voix. Ce faisant, il transmettra la place d’Auditeur au lecteur, redonnant à chacun son pouvoir.

[1] PEIGNÉ Geneviève, L’interlocutrice, éd. Le nouvel Attila, 2015. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] GORENSTEIN Friedrich, Compagnons de route, trad. du russe et préfacé par Luba Jurgenson, éd. Héros Limite, 2016. Ses ouvrages ont paru en quasi totalité en Allemagne, plusieurs sont traduits chez Gallimard. Compagnons de route, écrit en 1983, est paru en 1988.

[3] Né à Kiev en 1932, l’année de la famine que Staline infligea à l’Ukraine, Friedrich Gorenstein, Juif ukrainien, fut orphelin tout jeune. Son père, professeur d’économie politique a été fusillé en 1937, victime des purges staliniennes. Sa mère et son jeune frère moururent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut alors recueilli par la famille de sa tante à Berditchev, ville dont les communautés juives furent massacrées au début de la guerre par les unités ukrainiennes de la Waffen SS. Devenu ouvrier, puis ingénieur diplômé de l’Institut des Mines de Dniepropetrovsk, il commença à écrire, d’abord comme scénariste. Il émigra en 1980 pour s’installer à Berlin-Ouest où il mourut en 2002. (source : Wikipédia).

 

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BessetteLundioumardi

En se concentrant sur les quelques photos d’elle, on est tenté de vouloir déchiffrer tout ce qui a constitué le malheureusement nommé « cas Bessette ». Une histoire simple comme il y en a mille d’un auteur salué par la critique et les écrivains majeurs de son époque, dont les treize romans promettaient de bouleverser l’ensemble de la production littéraire contemporaine en France mais dont la popularité succomba à la malédiction de l’oubli. Institutrice, femme de ménage ou de pasteur, Hélène Bessette (1918-2000) quitta le monde dans le plus parfait dénuement et en proie à la folie causée par le manque de reconnaissance. Et quand on parle d’elle aujourd’hui, c’est en ressassant le bandeau porté par Raymond Queneau, qui fut le premier à l’éditer en 1953, s’exclamant : « Enfin du nouveau ! ». Dans la foulée, Marguerite Duras apportait sa pierre à l’édifice en témoignant son admiration : « La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. »

Pendant vingt ans (1953-1973), l’œuvre va se constituer autour de romans, d’une pièce de théâtre, une série de journaux et de récits autobiographiques. À la fin des années 1950, elle rédigea une revue samizdat (Résumé) dans laquelle elle revendiquait une littérature dégagée de la tradition et fonda également un mouvement appelé Gang du roman poétique (GRP). Nombreux furent ceux, de Nathalie Sarraute en passant par Michel Leiris ou encore Jean Dubuffet, à saluer cette écriture inédite, provoquante et tentatrice. Son biographe Julien Doussinault n’hésite pas à dire que Duras « lui a tout piqué »[1] ; une sentence qui ne manque pas de poser des questions tant le style des deux femmes s’apparente, avec des phrases courtes, lapidairement versées par d’infinis retours à la ligne. Mais, pompeusement, on dira que « le succès a ses secrets que la raison ne connaît pas ». Duras caracole en tête des ventes et Bessette ne décolle pas auprès des lecteurs. Après 1973, Gallimard refuse de continuer à l’éditer, plongeant la romancière dans la paranoïa et l’abandon.

Il aura fallu attendre 2006 et le travail de l’éditrice Laure Limongi (éd. Léo Scheer) pour entendre parler à nouveau d’Hélène Bessette avec la publication de sept romans. Deux ans plus tard, Julien Doussinault fit écho à cette entreprise en lui consacrant la première biographie[2]. Cette année, les éditions Le nouvel Attila poursuivent l’opération via le nom de code LNB7, avec la sortie de Vingt minutes de silence[3], paru pour la première fois en 1955 chez Gallimard. Un projet de haute volée énoncé comme suit dans la couverture : « Le nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Dans ce livre aux allures d’intrigue policière, l’auteure déploie son style reconnaissable par des mots brefs et une syntaxe minimale, valorisé par la minutie de la mise en page des équipes de Benoît Virot. Inspirée d’un fait divers, l’histoire raconte un meurtre, peut-être un parricide « tombé comme un fruit mûr glisse de la branche. » Qui a tué ? Le fils de quinze ans ? La bonne ? Ou la mère adultère ? Peu importe à vrai dire puisque le but de Bessette est de nous détourner en permanence de cette enquête ; « c’est une histoire qui avance de silence en silence. » Ce qui la motive, ce sont les égratignures troubles sous la couche du vernis bourgeois. : « L’occasion aiguë, l’occasion qui force le destin, l’accident qui se transforme en meurtre. / Ils ont réduit le meurtre en séparation éternelle, en abîme d’indifférence, de mépris, de révolte, de rancune. / Ils ont eu un dérivatif à ce grand désespoir. » Tous coupables dans la tentation de mort, les personnages d’Hélène Bessette se tiennent là comme son écriture le fait : à l’écart des sentiers battus, appelée à être aimée ou détestée mais peut-être enfin à ne plus être ignorée.

[1] Cité par LANDROT Marine, « Vingt minutes de silence, Hélène Bessette », Télérama, n° 3516, mai 2017.

[2] DOUSSINAULT Julien, Hélène Bessette, éd. Léo Scheer, 2008.

[3] BESSETTE Hélène, Vingt minutes de silence, éd. Le nouvel Attila, 2017. Paraîtront dans les prochains mois Garance Rose et On ne vit que deux fois.

 

William Cliff : l’autoportrait en poésie

Lundioumardicliff

Après quelques semaines sans avoir pu « s’épauler » sur ce blog et tout droit sorti de ce que certaine nomme « le tunnel des obligations », Lundioumardi reprend aujourd’hui ses activités en s’arrêtant sur un poète contemporain de langue française : William Cliff. Né dans la province de Namur (Belgique) en 1940, il a été découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard à partir de 1973. Lauréat de plusieurs prix, dont le Grand prix de la poésie de l’Académie française (2007) et le prix Goncourt de la poésie-Robert Sabatier (2015), il est également auteur de romans et a traduit vers le français Shakespeare, Dante ou encore Gabriel Ferrater.

Voilà sûrement ce que l’on peut écrire de moins représentatif et de plus infidèle à la personnalité et à l’écriture de William Cliff. Dans son Autobiographie rédigée en vers[1], le poète réglait la question de l’enfant qu’il fut autrefois et qu’il est encore aujourd’hui quand on le lit :

« je suis né à Gembloux en mil neuf cent quarante
mon père était dentiste et je l’ai déjà dit
ma mère eut neuf enfants et je l’ai dit aussi
pourquoi faut-il que je revienne à cette enfance

j’étais un gosse à grosse bouche et grands yeux vides
qui se jetaient partout pour comprendre le monde
et plus ils se jetaient plus ils étaient avides
et moins ils comprenaient tout ce monde qui gronde »

Mais à y regarder de plus près, derrière le corset formel aux lacets serrés pour composer la moindre strophe, c’est précisément l’autoportrait qui domine chaque poème. On prétend souvent qu’il est « facile à lire » en raison d’un vocabulaire simple. Réaliste sans être descriptif conviendrait sans doute mieux pour qualifier cette écriture jamais superficielle. Chaque poème contient une histoire, un passage vers une autre exécuté en deux mots, selon une recherche quasi obsessionnelle de la forme, tenue comme les rênes du cavalier à chaque foulée de son cheval lors d’une reprise de dressage. Derrière cette volonté et d’autres signes encore – l’emploi des rimes notamment – on peut aisément soupçonner William Cliff de vouloir défendre le retour à une poésie mémorisable, comme dans ce passage pour décrire ses impressions de Montevideo :

« des êtres déformés des malheureux des pauvres
des genoux crevassés plantés dans des mentons
ou des têtes cachées par de mauvais vestons
que le vent fait claquer d’un bout du port à l’autre

des restants de manger pourrissant sur le sol
et livrant aux passants des relents de poubelles
des enfants se traînant dans des débris de bols
d’assiettes à même le pavé de la ruelle »[2]

Aborder la versification chez William Cliff est incontournable pour prendre la mesure de ce qu’il y a derrière : l’homosexualité, cela a sans doute été assez dit, mais aussi l’obscénité, la mélancolie et la question de l’identité, sexuelle encore une fois mais aussi belge tant son pays d’origine parcourt l’œuvre. Et plus on descend avec lui dans la souillure de lieux de rencontre aux murs jonchés de sperme et de crasse, plus William Cliff, naturellement rebelle sans chercher à l’être, abat les cartes de ses portraits à la fois dégoûtants et adorables, morbides et innocents, tellement humains surtout. Son talent et le précieux de sa poésie viennent évidemment du fait qu’à aucun moment Cliff ne pense alors être singulier ou que sa situation est beaucoup plus difficile que celle des autres. Il avance sur ses chemins sans jamais rien déguiser, gardant le réel à distance avec la ferme intention de parfaitement le déstructurer pour nous en restituer les failles, non sans une certaine urgence. Cette intensité qui permet aujourd’hui à un poète de faire vivre en lui les autres du passé et de nous faire espérer tous ceux qui jailliront après.

[1] CLIFF William, Autobiographie, Paris, éd. La Table Ronde, 2009

[2] CLIFF William, America, Paris, éd. Gallimard, 1983.