lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2019

Tyrannie domestique

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On rencontre Verlaine, Mallarmé, Joan Baez ou encore Guy Béart au milieu de cette famille de cinq enfants. Les cinq enfants inquiets du vieil About sur le point de mourir. Cinq enfants prénoms lieux vies parcours différents réunis sous le dénominateur commun du patronyme et des souvenirs : Primus, Triolette, Quartette, Quintette et Benjamin – en vérité les garçons d’abord parce que les filles ça ne compte pas pareil dans les cruautés paternelles. Cinq enfants à se relayer au chevet du vieil About et des souvenirs mauvais avec lui. « Les réticences envers le vieil About – de la pitié à l’exaspération – sont variables selon l’histoire de chacun, mais il est assuré que personne ici n’est la Cordelia du Roi Lear ni la tante Odette de son grand-père. »[1]

C’est essentiellement par la voix de Triolette, l’enseignante, que Nathalie de Courson mène l’interaction des échanges entre frères et sœurs aguerris aux mails collectifs. Triolette, l’enfant du milieu, qui se déplace le plus souvent à Péricourt pour supporter le père déclinant et qui redoute la place qu’elle occupe : « J’y lis aussi la crainte d’écraser mes frères et sœurs – moi, simple Triolette – avec ma voix narrative prédominante. Peur – ou désir – d’imposer ma parole et de garder le volant, quitte à tout avilir, à sentir mauvais, et, comme le vieil About, à ne pas être en état de conduire, de me conduire, de conduire mon récit. » Avec agilité elle y parvient faisant résonner celle des quatre autres, tour à tour exprimée ou ressentie. « Chacun de nous a sa maison et son visage à soi, son moi individuel à côté du moi tribal. Nous nous montrons compacts et vigoureux aux yeux des quatre autres, accentuant chacun ce qui nous est particulier. »

L’un à Tokyo, l’autre à Kuala Lumpur, Paris, une ferme en Bourgogne, tous dispersés mais happés par le centre de gravité paternelle qui les relie. Bientôt centenaire, cet ancien cadre militaire brille par sa misogynie, sa mauvaise foi, son verbe tranchant. Mais il est aussi le vieillard filant vers la mort avec son semainier de médicaments et son veuvage. Reclus avec son pommier et ses impatiences, la maison commence à devenir trop risquée pour ses sautes d’humeur et la violence qu’il manifeste contre ses auxiliaires de soin. « Et puis tout s’apaise. Les moments d’accalmie sont les plus inquiétants, centre vide et compact de l’ouragan. » Les enfants doivent décider. Un ehpad ? Un hôpital psychiatrique ? « Quand on parle de « mort digne », je me demande ce qui est plus digne : se tuer lucidement avant la déchéance avec une lettre affectueuse qui n’épargnera pas aux proches les remords, ou comme le vieil About suivre son destin jusqu’au bout de la perte ? »

La perte est inévitable, reste à savoir comment l’appréhender. « Devant ce qui se prépare, nous avons besoin de dire « nous », de nous livrer à des outrances d’enfants surexcités qui sautent sur les lits en cassant les ressorts des matelas et en criant des grossièretés, un besoin furieux de tourner en dérision ce que nous avons de plus inévitable, de détruire ce dont nous sommes nés et qui nous colle à la peau, de tout dérailler et de tout débrailler. Nous en rajoutons, nous forçons le trait avec des mots de tribu de frangins qui se ressemblent et lui ressemblent, qui sont lui et nous, et en même temps pas lui, pas nous. Tout près de nous, partie de nous, et chacun absent à soi. » Un récit audacieux cousu entre les passages narratifs et les échanges par messages interposés, dans lequel la filiation devient un personnage à part entière, sans cesse à rebattre les cartes entre la pitié et l’exaspération lorsque « Certaines choses de toujours se sont transformées en choses d’aujourd’hui. »

[1] DE COURSON Nathalie, À bout, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2019. Née en 1951, Nathalie de Courson a passé son enfance et son adolescence à Madrid. Elle a publié Nathalie Sarraute. La peau de maman (L’Harmattan, 2011) et Éclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin, 2014), ainsi que des articles dans différentes revues. À bout est son premier livre de fiction publié.

 

« Un jardin sur l’ongle du petit doigt »

annielebrunlundioumardi

Lors de la projection d’un film documentaire consacré à Francis Picabia, j’entendais à nouveau le son de sa voix : assise dans son fauteuil, Annie le Brun faisait l’éloge du peintre rebelle : « Ce qu’il y a de plus beau dans les cimetières, c’est les herbes folles. Quand il voit les cimetières, il voit toujours les herbes folles. Il est toujours du côté des herbes folles, du côté de la vie. Mais d’une vie qui ne prétend à rien, c’est cela qui est très important, d’une vie qui ne veut pas faire la leçon, d’une vie qui ne donne pas de recettes, d’une vie qui ne veut pas faire le bonheur des gens à leur place. »[1] La voix d’Annie Le Brun c’est un envoûtement qui s’empare de vous avec le curieux dessein de vouloir rendre l’envoûté plus lucide qu’il ne l’était auparavant. On connaît son indispensable travail en faveur du marquis de Sade et de son œuvre, ses amitiés et sa participation au surréalisme, ses positions à l’envers du féminisme moderne, ses collaborations avec Jean-Jacques Pauvert ou encore les nombreuses tribunes publiées dans la presse.

Philosophe, pamphlétaire, poète, critique d’art et littéraire… cela fait tant d’hypothèses à déployer que l’on pourrait douter de la sincérité de chacune d’elles. Alors comment démêler le vrai du faux ? Et bien je crois que si on ne la connaît jamais vraiment tout à fait, on approche la sensibilité d’un être à l’évocation de ses lectures. Annie Le Brun qui a si souvent défendu l’homme et la poésie comme étant immesurables, dans une époque qui ne cesse de vouloir toujours tout mesurer, livre un peu d’elle dans un recueil de ses textes qui recense tous ceux qui l’ont accompagnée : Sade et Jarry bien sûr mais également Breton, Fourier ; des textes d’humeur aussi contre la suprématie scientifique, le politique, les massacres d’État. Sous le titre De l’éperdu, elle revient sur tous ces personnages « comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ceux qui s’en éloigne le plus. »[2]

Sans surprise, et parce qu’il est souvent question d’amour chez Annie Le Brun, elle ouvre le bal avec Alfred Jarry et la postface écrite pour le Surmâle : « […] jamais avec nul autre texte, je n’aurais eu comme ici la certitude que peut-être pour la première fois, libres de jouer toutes leurs affinités, “les mots font l’amour”. »[3] Amour et désir, comme autant de possibilités humaines que l’on retrouve chez Sade souvent présent dans ses analyses, avec cette fois le commentaire d’une lettre adressée à sa femme : « Jamais encore on n’était parti d’aussi haut pour plonger aussi profondément dans la matière et en remonter en flèche jusqu’à faire, comme ici, de l’appétit et de sa splendeur enfantine – “porc frais de mes pensées” – la plus belle déclaration d’amour. Depuis lors, pareille comète n’est pas repassée dans la nuit de l’intelligence amoureuse. »[4]

Attentive des dérives du monde qu’elle habite, Annie le Brun est aussi l’auteure de ses colères. Comme le 14 juillet 1995, lors de la chute de Srebrenica, via un article intitulé Saisissons notre courage par les deux anses afin de dénoncer la « mensongère neutralité » des gouvernements européens, notamment français, et des instances internationales devant la boucherie des crimes commis depuis le début du siège de Sarajevo en 1992 – sa tribune sera rejetée par Le Monde comme par Libération. Colère que l’on retrouve ailleurs, un peu plus tard la même année, lorsque l’ONU annonce l’envoi de cinquante mille femmes « libres » en Chine pour couronner la 4e conférence de l’Organisation des Nations unies sur les femmes : « Mais cette mémoire courte ou cette schizophrénie est une longue tradition des néoféministes qui, de Simone de Beauvoir (avec l’URSS) à Julia Kristeva (avec la Chine des années 1970) en passant par Gisèle Halimi (et son admiration pour Fidel Castro), ont célébré jusqu’à l’obscénité des régimes totalitaires, sous prétexte qu’il y était menée une politique en faveur des femmes – fût-ce de la façon la plus mensongère comme on a pu le constater depuis. »[5]

Consciente du naufrage, Annie Le Brun sait la main épaisse de la manipulation. Ainsi reprend-t-elle la plume dans l’affaire de Theodore Kaczynski, plus connu sous le nom d’Unabomber : « Un tel consensus ne peut manquer d’alerter certains dont je suis, surtout quand notre monde ardemment défendu par tant d’experts vient de nous offrir, en moins de quinze jours, tout ce qui peut conforter les thèses de ce texte si décrié : la crise de la « vache folle », comme avatar du mépris des équilibres naturels ; les simagrées dix ans après la catastrophe de Tchernobyl de ceux qui l’ont provoquée ou si peu combattue, comme preuve de la collusion du pouvoir et des physiciens ; enfin l’oubli du massacre de la place Tien an Men pour vendre notre technologie, comme signe de la plus grande détérioration des rapports humains. »[6] À rebours de son propre fatalisme, elle poursuit son texte par cette interrogation : « catastrophe pour catastrophe, celle que nous aurons voulue ne vaut-elle pas mieux que celle qu’on nous prépare ? »

Déjà en 1988 l’amertume épousait l’acuité de ce regard qui, pour ne pas s’accommoder du monde réel, suggérait de réhabiliter la poésie comme éternel rempart – en réponse à la « haine de la poésie » formulée par Georges Bataille. Dans un livre intitulé Appel d’air, Annie Le Brun écrivait alors : « Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait de fermer les yeux ou d’ouvrir les livres pour voir des jardins qui tiennent sur l’ongle du petit doigt, des amours qui font vraiment dériver les continents, des époques qui dansent avec des singes bleus sur l’épaule, des mondes suspendus en crinoline de rumeur. C’était le temps où j’étais prête à croire qu’un surgissement du merveilleux dépendait presque d’un caprice de la paupière. »[7] Plus de dix années après c’est sur l’éperdu que misent ses incroyables paupières, à force de lucidité dans ce toujours trop plein de réalités.

[1] Notes prises lors de la projection du film de Rémy Ricordeau : Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia, Seven Doc, coll. Phares, 2019, 100’. Diffusé à la Halle Saint Pierre le 19 octobre 2019 dans le cadre des Rencontres en surréalisme.

[2] LE BRUN Annie, De l’éperdu, éd. Stock, 2000.

[3] « Comme c’est petit un éléphant », postface au Surmâle, éd. Jean-Jacques Pauvert chez Ramsay, 1990.

[4] « Porc frais de mes pensées », présentation d’une lettre de Sade dans Les Plus Belles Lettres manuscrites de la langue française, Bibliothèque nationale – Laffont, 1992.

[5] « Intuition féminine ou don d’aveuglement », Sud-Ouest, 4 septembre 1995.

[6] « Catastrophe en instance », préface au Manifeste de Unabomber : l’Avenir de la société industrielle, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, 1996.

[7] LE BRUN Annie, Appel d’air, éd. Plon, 1988.

Giovanni Papini : le farfadet iconoclaste

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L’histoire de tous et de Personne, c’est le défi lancé à lui-même par l’auteur italien Giovanni Papini (1881-1956) dans La Vita di Nessumo (La Vie de Personne) [1], récit paru en 1912 dans cette Mitteleuropa qui vit naître toute une génération intellectuelle et artistique attelée à la déconstruction du moderne, à la recherche d’une autre forme d’expression dans les arts plastiques, la littérature, la mode, la musique ou encore l’architecture[2]. Ainsi Fernando Pessoa au Portugal, Virginia Woolf et James Joyce en Grande-Bretagne, Marcel Proust en France, Arthur Schnitzler en Autriche, Italo Svevo et Giovanni Papini en Italie, entreprirent un renouvellement total de la forme littéraire.

Comme tous ces noms, Papini ne manque pas de briller par sa complexité. Né dans une famille pauvre de Florence, se jugeant comme un type assez laid, il fut un enfant à la fois turbulent et affamé de lecture. D’abord instituteur, il compte parmi les fondateurs de nombreuses revues dont on peut citer Leonardo, Lacerba ou encore Anima, via lesquelles il fit connaître ses positions nihilistes et anticléricales. Auteur incontournable de la culture futuriste, son autobiographie, intitulée Un homme fini (1913), tout comme sa poésie (Jours de fête, 1918 ; Pain et vin, 1926) furent l’expression d’une philosophie à la fois visionnaire et tourmentée.

Dans le travail des éditions Allia, La Vie de Personne est précédé d’une lettre adressée par l’auteur à son ami musicien Vannicola afin de lui signifier qu’en aucun cas il ne souhaitait lui dédier son texte : « Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » Ainsi Papini œuvrait autour des premiers paradoxes : ne rien lâcher à son lecteur tandis que s’ouvrait un texte écrit pour lui. Dans la même veine s’interrogeait-t-il sur l’histoire de la vie de quelqu’un qui, n’existant pas, devient l’histoire de tous. Le philosophe interroge, brode beaucoup comme un indispensable cheminement de sa pensée pour arriver à l’hypothèse qu’un être rencontre trois naissances successives : « Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Évoluant sous le ciel des idées, Papini fait évoluer dans ce texte son désir de façonner un homme universel, abstrait, que l’embryon incarnerait durant les neufs mois de sa vie intra-utérine et qui déjà poserait les fondations de sa personnalité dans une quête absolue de liberté : « Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. À peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. »

Profondément cynique voire antipathique, Papini décrit le dégoût de la vie ressenti avant même d’en avoir entrevu la lumière. Le dégoût d’une mère qui ne le désirait pas, d’un père qui continuait à pénétrer ce corps désormais habité par un être décidé à ne pas céder du terrain et apprivoisé aux intentions les moins louables : « […] je me sentais déjà homme et méchant. Et en tant qu’homme, en tant que patron et conquérant, je commençai à suçer[3] le meilleur sang de celle qui m’avait accueilli sans rien soupçonner et qui tressaillait déjà d’amour à la pensée incertaine de ma présence. »

Un style volontairement provocateur chez ce maître de la dérision comme autant de reflets des chapelles qu’il a tour à tour soutenues tout au long de sa vie. Ancré dans le terroir national et florentin, Papini n’a pas caché ses sympathies pour Mussolini – à qui fut dédicacé le premier volume de son Histoire de la littérature italienne – et le régime fasciste au début des années 1930. Homme de tous les paradoxes, il a également supposé une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et l’un de ses apôtres, avant de se convertir au catholicisme en 1920 et de publier Une histoire du Christ qui fut un grand succès. Celui qui se présentait comme le « farfadet anti-académique » allait finalement trouver refuge à l’abbaye franciscaine de Verna après la chute du Duce. Des prises de position difficiles à soutenir qui expliquent la relative confidentialité de son œuvre en France comme en Italie pendant plusieurs années mais suscitant, par exemple, l’admiration d’un auteur et bibliophile aussi exigeant que Jorge Luis Borges.

[1] PAPINI Giovanni, La Vie de Personne, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2009.

[2] Pour un panorama plus complet de ce bouillonnement intellectuel que fut les premières années du XXe siècle, voir notamment : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

[3] La traductrice précise qu’il s’agit de l’orthographe conforme au texte de Papini.

La semaine des prix Lundioumardi dit qu’il se dédit !

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