lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : septembre, 2017

Entre la chronique et la critique, Virginia Woolf : une voix qui résonne haut

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L’information m’a été transmise indirectement mais je ne doute pas de son authenticité : Virginia Woolf (1882-1941) était présente sur les étals de l’édition 2017 de la fête de l’Humanité, prouvant une fois de plus sa capacité à se trouver là où on ne l’attend pas. Cette prouesse n’a bien sûr de valeur que pour ceux qui ont le sentiment d’entendre sa voix à mesure qu’ils tournent les pages de ses livres ; une voix qui se fait plus limpide et plus précise encore lorsqu’il s’agit de son travail de critique littéraire, que la romancière anglaise prenait très au sérieux, élaboré selon une technique bien personnelle, un style inimitable et n’ayant jamais connu d’équivalent. Ainsi, les éditions Les Belles Lettres viennent de publier un recueil d’articles rassemblés sous le titre Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, dont certains étaient déjà accessibles en français mais revisités selon une traduction plus proche de l’auteure[1].

Arrêtons-nous un instant sur cette question de la traduction. Une des premières personnes à avoir traduit Virginia Woolf de l’anglais vers le français fut Marguerite Yourcenar, conquise par la poésie des Vagues (1931). Les deux femmes se rencontrèrent et étaient parvenues à s’entendre sur le projet. Aujourd’hui, une grande partie de l’œuvre est accessible – que ce soit la partie romanesque disponible en Pléiade ou tous les livres satellites (essais, lettres, nouvelles, romans, le journal intégral, etc.) proposés par différents éditeurs – avec des résultats parfois hasardeux ; la traduction l’an passé de A Room of One’s Own par Marie Darrieussecq, sous le titre Un lieu à soi (éd. Denoël), illustre parfaitement cette difficulté, reposant la sempiternelle paronomase du « traduttore, traditore ». Dans l’ouvrage qui nous intéresse cette semaine, cet écueil est évité grâce à la maîtrise de la traductrice Micha Venaille à pouvoir rendre compte et transmettre ce que l’on pourrait appeler de façon lacunaire « l’univers woolfien » ; un travail de haute volée que ce blog a déjà eu souvent l’occasion de valoriser[2].

Voilà, nous avons félicité l’entreprise, évalué sa forme et ses artisans mais reste le noyau, sa chair et sa peau à découper. Virginia Woolf dans ses articles a souvent utilisé les sujets qu’elle traitait comme un prétexte pour défendre une idée ou un geste : la lecture. Elle qui si souvent s’est montrée impitoyable dans son journal, si incohérente aussi, parvient dans ce laboratoire à démonter ses propres réflexes pour se ranger dans ce fameux Commun des lecteurs qu’elle a tenté de définir. Elle évoque Dickens, Defoe, Austen, Conrad ou Hardy, elle les malmène un peu mais les replace toujours dans un don, une époque, une technique aussi, qu’elle apprivoise ou dont elle se détache. Mais le plaisir de les lire, la liberté de pouvoir écrire ensuite sont également au cœur de son point de vue « Car pour cela nous devons être des critiques. Un écrivain, plus qu’aucun autre artiste, a besoin de l’être, car les mots sont si ordinaires, si familiers, qu’il doit les filtrer, les tamiser, pour qu’ils durent. Écrivez tous les jours ; écrivez librement ; mais ne refusons pas de comparer ce que nous avons écrit avec ce que les grands écrivains ont écrit. C’est humiliant mais essentiel. »

Vingt-deux textes sont ainsi réunis dans ce recueil, la plupart étant des articles publiés dans les journaux de l’époque, remaniés par la suite pour différentes éditions, auxquels s’ajoute la retranscription d’un dialogue entre Virginia et Leonard Woolf enregistré à la BBC le 15 juillet 1927 sur le thème « Est-ce que l’on écrit et publie trop de livres ? » et dans lequel on peut mesurer la vivacité des échanges entre les deux intellectuels. En cette rentrée littéraire qui voit paraître autour de six cents livres, on ne manquera de réfléchir à cette prédiction sentencieuse de Leonard Woolf : « Les livres étaient écrits par très peu de gens, qui écrivaient parce qu’ils avaient un don ; aujourd’hui, ils sont des milliers à s’y être mis, alors qu’ils n’ont aucun don, tout juste une technique qui relève de l’automatisme, consistant à assembler des mots et à les introduire dans une machine à écrire. Ce qui s’est passé pour les bottes est en train de se passer pour les livres. » Virginia ne partageait pas ce point de vue mais il y a toujours une Petite Mule pour nous contredire.

[1] WOOLF Virginia, Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, trad. de l’anglais et présenté par Micha Venaille, éd. Les Belles Lettres, 2017.

[2] Voir notamment : WOOLF Leonard, Ma vie avec Virginia, Paris, éd. Les Belles Lettres, trad. de l’anglais par Micha Venaille, 2016. Le livre est une sélection d’extraits de l’autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf, Sowing, Growing, Beginning Again, Downhill All the Way, The Journey, not the Arrival Matters, Hogarth Press. Mais aussi : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. de l’anglais par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy. Un compte rendu de ces livres est accessible sur Lundioumardi à partir des deux liens suivants : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/05/24/une-vie-a-deux/ et https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/13/toute-convention-a-abolir/

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La posture bukowskienne

BukowLundioumardi

Connu en France pour l’ensemble de son œuvre, Charles Bukowski (1920-1994) l’est aussi – voire davantage – en raison des légendes qui entourent sa biographie, de sa prestation éthylique dans l’émission Apostrophes (septembre 1978) durant laquelle il finit par quitter le plateau au grand soulagement d’un Bernard Pivot démuni, et d’autres anecdotes ayant contribué à façonner la figure de l’artiste sulfureux. En cette rentrée littéraire, les éditions Au diable vauvert ont entrepris la traduction d’une partie de sa correspondance qui avait été publiée aux États-Unis en 2015 sous le titre On Writing[1] ; correspondance qui permet d’entrevoir l’intimité de cet auteur incontournable de la littérature américaine du XXe siècle : son regard sur la société, son rejet absolu des milieux intellectuels, ses références et surtout le travail en train de se faire.

Une première partie de ces lettres commence en 1945 et s’étale jusqu’en 1954 quand le jeune Bukowski s’adressait aux revues de son époque afin de faire publier ses nouvelles, le plus souvent accompagnées de dessins mis en page dans le présent recueil. Une période déterminante pour l’écrivain au cours de laquelle il déclare avoir été soûl pendant dix ans tout en essuyant un certain nombre de refus de la part des rédactions : « Retours encourageants, etc., mais ils ne pensent pas que mes textes soient de la poésie. Je vois ce qu’ils veulent dire. L’idée est là mais je n’arrive pas à transpercer la peau. je reste à la surface. La poésie ne m’intéresse pas. »[2] Citation qui ne reflète pas encore la haine qu’il développera par la suite à l’égard des cercles éditoriaux, reprochant leur manque d’audace et dénonçant les « anomalies [qui] prolifèrent dans ce milieu comme des bactéries. »

Cette vie passée dans des hôtels miteux, avalée à grandes lampées de whisky, de femmes levées dans les bars mais aussi de frénésie de l’écriture n’eut qu’un temps. L’écrivain en devenir développa un ulcère qui l’emmena tout droit sur un lit d’hôpital de l’assistance publique avec interdiction absolue et définitive de toucher à l’alcool – comprendre arrêter le whisky pour se limiter à la bière et au vin. Ce fut également les années où Bukowski se livra à son autre passion qui jamais plus ne le quitta : les courses hippiques. D’une certaine façon rendu à la vie, « Buk » s’installa à Los Angeles en 1958 où il fut embauché aux services postaux et continua à écrire de façon prolifique. La reconnaissance n’était pas encore au rendez-vous, ses textes choquaient, inspiraient le rejet tant par la forme que par la noirceur des sujets qu’il abordait, peignant une humanité en putréfaction. Alors que certains s’en détournèrent immédiatement, d’autres commencèrent à voir en lui l’avant-garde de la littérature américaine, dans la lignée de ce que Henry Miller ou John Fante entreprenaient parallèlement.

C’est dans ce contexte de renouvellement artistique que l’éditeur américain John Martin fonda les éditions Black Sparrow Press en 1966 pour permettre au public d’accéder à des récits la plupart du temps censurés et dont Charles Bukowski devint très rapidement un des chefs de file. Cette fois le succès fut au rendez-vous et l’employé des bureaux de poste put enfin se consacrer à l’écriture, selon une intransigeance dont personne ne peut douter. Là réside sans doute le principal intérêt de cette anthologie qui permet de voir avec quel acharnement Bukowski a travaillé pour élaborer une écriture nouvelle, seule à même de révéler le sang qui coule et la misère qui était la sienne : « Dieu est très loin de moi, peut-être quelque part à l’intérieur d’une bouteille, et oui j’suis vulgaire, ils m’ont rendu vulgaire, et d’une autre façon je suis vulgaire parce que je veux restituer les choses telles qu’elles sont – que ce soit, le couteau qui pénètre la chair, ou bien reluquer le trou de balle d’une putain, c’est là que se trouve la poésie […] »

Mais un problème plus essentiel est mis en évidence par la lecture de cette correspondance qui court sur quarante-huit années, quand l’intention poétique glisse progressivement vers la posture. À parcourir ces lettres qui se ressemblent toutes, on se lasse rapidement d’un Bukowski qui n’a de cesse d’insister sur sa soulographie et l’écriture qui le protège de la folie et du suicide, seule façon valable selon lui d’atteindre une poésie authentique. L’ensemble de ses contemporains, à quelques exceptions près (Louis-Ferdinand Céline ou John Fante), relève à son goût de l’imposture et de l’artifice : trop fades, empruntés, à la limite de leur reprocher de faire cas du style et des règles de grammaire. Pourquoi pas, mais la prudence avec laquelle il se protège dans les lettres envoyées à Henry Miller ne manque pas de faire sourire… Un artiste « sulfureux » disions-nous en introduction : « qui sent le soufre, l’enfer » résume la définition. Certes, mais à s’être enfermé dans cette posture, Bukowski n’a jamais réellement évolué dans son œuvre, écrivant avec acharnement mais promenant toujours la même histoire.

[1] BUKOWSKI Charles, Sur l’écriture, trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2017.

[2] Comme le précise l’éditeur : « Dans ce recueil, les erreurs typographiques ont été discrètement corrigées, tandis que les variations délibérées de typo ont été conservées dans l’optique de préserver au mieux la voix de l’auteur. »

 

 

Apollinaire et la faveur prolétaire

Guillaume Apollinaire

En ce 12 septembre 2017, les manifestations contre la nouvelle loi travail parsèment l’Hexagone du Havre à Marseille. La plèbe bat ainsi le pavé, pancartes brandies et colère bien sentie, tandis qu’au sommet de l’Olympe on imagine Emmanuel Du Roy Macron et son acolyte Pierre Gattaz en train de se frotter les mains. Plus que jamais, une transformation radicale de la société capitaliste assurant le dépassement du travail, de l’argent, de la marchandise et de la valeur marchande semble lointaine, un doux mirage valable uniquement pour les « fainéants et les cyniques » qu’il faut traquer, condamnés à rester comme ce prolétaire dépeint par Apollinaire, « triste et las le jour au fond des mines ». Des vers qui invitent à repenser encore et toujours de quoi les ouvriers sont pour aujourd’hui le nom.

Au prolétaire[1]

Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

[1] APOLLINAIRE Guillaume, « Au Prolétaire », Alcools, 1913.

Trois années contemplatives

Lundioumarditrois ans

Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818.

Le 2 septembre 2014 s’ouvrait la première page de Lundioumardi sans autre intention que celle d’un affinement de la lecture par son auteur, incapable encore aujourd’hui de se remémorer avec exactitude les livres qu’il tenait entre ses mains quelques semaines auparavant. Depuis trois ans, chaque jour ou presque, je suis fasciné d’entendre à la radio et dans les conversations ces personnes qui évoquent le plaisir ou l’indifférence qu’elles ont ressenti devant tel ou tel livre. Elles me semblent si précises dans leurs impressions et leurs façons d’exprimer un point de vue qu’à chaque fois l’inquiétude me guette de ne pas pouvoir en faire autant et, surtout, d’avoir à répondre à ces deux interrogations que je redoute : « Que lis-tu ? » et « Qu’en as-tu pensé ? » ; des questions que mes proches évitent soigneusement de me poser, observant le malaise se figer sur mon visage ou agacés par mes jugements lacunaires, stagnant souvent à la surface des mots.

À défaut de savoir « parler » de mes lectures, je crois avoir réussi par l’intermédiaire de ce blog à formaliser et à partager l’intensité avec laquelle un texte – romanesque, poétique ou pamphlétaire – parvenait à accrocher la lumière. Avoir encouragé au fil des mois la relecture de certains auteurs classiques – comme Jean-Jacques Rousseau ou Gustave Flaubert – ou la découverte d’écrivains plus méconnus – à l’instar de Fred Deux ou Ferenc Karinthy – demeure la plus grande satisfaction de ces trois dernières années. À celle-ci s’ajoutent bien entendu les discussions animées avec de nombreux compagnons de lecture mais également les auteurs et les éditeurs que j’ai eu la chance de rencontrer par ce biais. À ceux-là, qui m’accueillaient sur le pas de la porte de leur savoir-faire et de leur travail, j’espère que mes réflexions furent à la hauteur du plaisir que généreusement ils m’offraient lors de nos échanges.

Mais ces trois années de partage pèsent finalement peu comparé au plaisir égoïste et solitaire que fut celui de la lecture en tant que telle – ce geste si particulier qui permet tout à la fois de comprendre le monde dans lequel on vit et de s’en extraire quand il devient trop infréquentable. Lire relève ainsi de cette expérience unique qui porte en elle le dépassement momentané de la vie quotidienne afin de pouvoir ensuite mieux la supporter, la restituer de façon plus solide et avec un regard davantage aiguisé. Trop fragiles me paraissent aujourd’hui ceux qui s’en écartent pour affronter notre époque et son apologie consumériste. Alors perpétuons cette immunité du lecteur qui lui permet ses contemplations et au plaisir de vous retrouver pour cette quatrième année.