lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mars, 2018

Pasolini, une discussion

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Cela commence toujours un peu de la même manière. Des amis sont réunis autour d’une table et d’un dîner auquel ils touchent à peine pour s’animer et s’emporter au fil des heures, à mesure que leurs verres se vident. Parfois il y a des rires interminables qui s’éteignent pour laisser la place à de mini drames. Mais ce qu’il en reste le plus souvent, c’est un certain nombre de taches sur la nappe et des avis divergents. Cela s’appelle l’amitié et, il y a peu de temps, « l’amitié » avait convoqué à sa table une discussion sur le poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini (1922-1975), et notamment sur son dernier film, Salò ou les 120 Journées de Sodome (Salò o le centoventi giornate di Sodoma), interdit et censuré pendant de nombreuses années dans plusieurs pays, y compris en Italie.

Le film a été conçu autour de quatre tableaux, en référence à l’œuvre du marquis de Sade, et dont les noms sont inspirés par la lecture de Dante : Antinferno, Girone delle manie, Girone della merda et Girone del sangue. Dans ce film, Pasolini transposait Sade au contexte mussolinien de la République de Salò, représenté ici par quatre bourreaux (le duc, le prêtre, le juge et le directeur) qui s’évertuaient à ôter l’humanité et la liberté de seize adolescents selon un protocole de sévices et de mutilations allant crescendo jusqu’à leurs morts. Plus encore, l’intention de Pasolini était de dénoncer la société de consommation d’après-guerre dans laquelle le corps est exploité. Le fascisme devenait ici une allégorie de la société de consommation qui exhorte ses sujets à épuiser tout le potentiel de plaisir que recèle leur corps.

Sans aucun doute, tout ce qui entoure le film fascine : l’histoire des nombreuses bandes de pellicule qui ont été volées, la violence inédite des scènes et, bien entendu, Pasolini assassiné quelques mois avant la sortie du film. Ces satellites suffisaient pour garantir à Salò une postérité dans l’histoire du cinéma ; bien plus que le film en lui-même peut-être qui, d’une certaine façon, « échoue ». De mon point de vue, son auteur n’a pas atteint la valeur critique qui avait fait la puissance de ses précédents longs-métrages (Accattone, L’Évangile selon saint Matthieu et Théorème en tête). La mise en scène du sadisme telle que l’a conçue Pasolini, agrémentée de citations de Nietzsche, de Maurice Blanchot ou de Pierre Klossowski, a étouffé son projet initial de vouloir dénoncer l’asservissement de l’individu transformé en marchandise par la main capitaliste.

En relisant L’Ultima intervista di Pasolini[1] – que lui-même avait choisi d’intituler « Siamo tutti in pericolo » (« Nous sommes tous en danger ») avant sa parution dans le quotidien La Stampa – on ne peut s’empêcher de penser que transperçait dans les réponses de Pasolini au journaliste tout ce qui finalement faisait défaut dans son dernier film. Ainsi, lorsque Furio Colombo lui fit remarquer que son langage a « un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose », Pasolini répondit : « Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. » Cette tragédie, il la définissait plus loin comme suit :

« […] une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire. »

Il y a peut-être en Italie, plus qu’ailleurs, une tradition artistique qui a longtemps considéré le pays comme un objet de rhétorique, de Dante à D’Annunzio. Pier Paolo Pasolini, le cinéaste mais bien plus encore le poète, a participé au renversement de cette tradition en s’attardant sur les douleurs de son pays avec une très forte résonance politique et sociétale. Indissociable de ses engagements, son œuvre interroge, dérange, sent parfois l’arnaque tant il met de plaisir à vouloir l’exposer aux attaques, mais elle sait également convaincre quand, de sa main, Pasolini creuse la tombe aux démons qu’il s’efforce de vaincre.
C’est ce que peut hurler un prophète qui n’a pas
la force de tuer une mouche
et dont la force est dans sa dégradante différence.

[1] Un entretien réalisé par Furio Colombo et qui s’est déroulé le samedi 1er novembre 1975, entre quatre et six heures de l’après-midi, quelques heures avant l’assassinat du cinéaste et poète italien. Voir : COLOMBO & FERRETTI, L’Ultima intervista di Pasolini, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2015.

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Un geste à la hauteur de l’homme

FILES-FRANCE-RUSSIA-BRITAIN-ESPIONNAGE

Le week-end dernier se tenait le raout annuel de l’édition, à savoir le 37e Salon du livre dont il ne sera pas vraiment question dans ce texte, sinon pour évoquer le climat de relatives tensions dans lequel celui-ci s’ouvrait : les revendications socio-économiques des différents acteurs, principalement la grogne des correcteurs avant leur totale extinction, mais aussi la confirmation par Antoine Gallimard de la réédition des textes antisémites de Céline. Chacun de ces sujets mériterait qu’on s’y attarde longuement. J’espère le faire autrement tout au long de l’année sans attendre ce rendez-vous précis comme un fallacieux prétexte pour ouvrir les yeux sur la précarité des artisans de la littérature ou la pauvreté de certains débats qui ne devraient même pas avoir lieu.

L’autre sujet qui a retenu l’attention, c’est le choix du président Emmanuel Du Roy Macron[1] de boycotter le pavillon russe, pourtant invité d’honneur de cette année 2018, pour des raisons… comment dit-on déjà ? « diplomatiques » ! Motif : l’empoisonnement à Salisbury, au Royaume-Uni, de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Youlia, tous deux victimes d’un gaz innervant de fabrication russe. Theresa May, en grande difficulté dans son propre pays, accuse l’État russe d’en être le commanditaire, rompant ainsi les contacts bilatéraux avec Moscou et expulsant de son territoire vingt-trois des cinquante-neuf diplomates présents au Royaume-Uni. En somme, des relents de guerre froide en veux-tu en voilà.

« J’ai décidé, compte tenu du contexte international, de ne pas me rendre sur le site officiel de la Russie […] en solidarité avec nos amis britanniques » a expliqué notre manager présidentiel, reléguant ainsi les trente-huit auteurs russes invités sur le Salon à de simples écrivaillons à la botte du Kremlin puisque directement assimilés, par ce geste, au régime de leur pays. Une décision des plus navrantes quand on notait sur place la présence d’écrivains tels que Ludmila Oulitskaïa[2], lauréate du prix Médicis étranger en 1996 et réputée pour ses positions contre la politique de Vladimir Poutine. De même, Natalia Soljenitsyne, veuve de l’auteur de L’Archipel du Goulag, qui a déclaré que « la démarche d’hier a peiné beaucoup d’entre nous », ajoutant très justement que « quand les diplomates ne savent plus se parler ça devient encore plus important que se parlent les artistes et les gens de la culture et des arts. »

Arpentant les halls de la Porte de Versailles le jeudi 15 mars en compagnie de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, notre chantre du libéralisme expliquait aux journalistes qui les accompagnaient là ou se loge son intérêt pour la littérature : « J’ai souhaité inaugurer ce Salon avec la ministre pour redire la place du livre dans notre pays. Les derniers chiffres montrent une grande vitalité de l’édition française. » Une place dans un tableau comptable donc, mais qui jamais ne méritait ce geste méprisant à l’égard des auteurs russes. La question se pose de savoir si le même dédain aurait été observé dans le cadre d’un Salon ou d’une rencontre justifiant de gros contrats économiques. À l’épreuve de la finance, la « solidarité avec les Britanniques » ne se serait sans doute pas traduite par une hostilité aux roubles et à l’or noir. Mais pour un kopek de littérature, Jupiter n’a pas manqué d’insulter toute une tradition.

[1] Voir aussi : https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/21/emmanuel-du-roy-macron/

[2] Invitée par son éditeur, Gallimard.

Écrire, ce petit anarchiste

Mise en page 1

On redoute en lisant le titre du dernier ouvrage de Christiane Veschambre[1] de se retrouver face à un énième texte de celui ou celle qui s’écoute écrire pour se raconter, dans la narration ou dans l’essai, tentant de disséquer ce geste par tous les bouts et aboutir aux mêmes fadaises et dispensables platitudes psychanalytiques. « Écrire »… quel verbe mais aussi quel prétexte narcissique. En 1993, Marguerite Duras aussi écrivait son Écrire ; un transitif, une mise en danger : « Ça va très loin l’écriture … Jusqu’à en finir avec », jugeait-elle, signant là son meilleur texte[2]. Autour il y a eu des tentatives, des imitations, du papier gâché et beaucoup d’ennui. Puis il y a eu Christiane Veschambre – « enfin ! » aurait-on envie d’ajouter.

Née en 1946, C.V. vit entre Paris et l’Allier. Elle compte à son actif une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels on peut citer Le Lais de la traverse (1979), Les Mots pauvres (1996) ou Robert & Joséphine (2008). Dans ÉcrireUn caractère, elle poursuit les « traverses » qu’elle sillonnait déjà dans Basse langue[3], le récit de quatre expériences de lecture (Erri De Luca, Robert Walser, Emily Dickinson et Gilles Deleuze), à côté desquelles l’auteure interrogeait l’odyssée de sa propre écriture, posant peut-être à elle-même ce qu’elle formulait à l’adresse des autres : « À quoi se fier pour juger d’une écriture en proie à l’instabilité quant à l’identification de celui qui écrit, son adhérence à ce qu’il écrit ? »

Le texte publié cette année répondait initialement à la commande d’une revue sur le thème du travail[4]. On pouvait s’attendre à un développement sur la notion d’effort, de régularité, d’impasse et d’issue, à Nathalie Sarraute qui expliquait se rendre au café tous les matins pour écrire comme un ouvrier se rend à la mine. Et bien pas du tout ! Christiane Veschambre a privilégié le vivant à l’œuvre dans le geste d’écrire, faisant de lui une entité distinctive, « un caractère ai-je choisi de dire, car il ne s’agit pas de psychologie mais de signes distinctifs. […] Un nom propre, sans nom dans ces pages qui parlent de lui. » Ainsi s’impose Écrire, capable de disparaître, prompt à manifester son angoisse, acceptant de reprendre confiance, ajustant les mots et lui, le verbe. Le voici donc qui met l’auteur à son pas. « Écrire doit avec les mots de la tribu faire apparaître, surgir, entendre, exister, lancer à la traverse du vivant parlant ce que la musique, la peinture, la danse, lancent à travers lui sans les mots. »

En dressant le portrait de ce « petit anarchiste qui ne veut d’aucune contrainte – que les siennes », le reflet de l’auteure se dessine. Christiane Veschambre est là, tour à tour contemplative et aux aguets, prête à se faire « déloger » des contingences du quotidien pour suivre Écrire qui semble toujours marcher devant. Il est un impératif, un diktat, souvent capricieux mais parfois généreux, le seul capable de l’emmener vers cette intimité qui déjà résonnait haut dans Basse langue : « Quelle est cette langue que tu ne parleras jamais, qui aurait été la langue de ton peuple-à-venir ? La langue opaque qui trébuche sur les mots. C’était à toi de buter et d’approcher pas à pas de l’obscur consistant de la langue basse. Ta libre langue à toi : basse et libre. » Langue souterraine et précieuse, qui sait gronder quand il le faut, la seule capable de nous tenir au plus juste, à distance des lieux communs.

 

[1] VESCHAMBRE Christiane, Écrire – Un caractère, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2018.

[2] DURAS Marguerite, Écrire, éd. Gallimard, 1993.

[3] VESCHAMBRE Christiane, Basse langue, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2016.

[4] Peut-être les Cahiers jungiens de psychanalyse (encore elle…) n°140 et N47, deux revues dans lesquelles ont été publiées des pages d’Écrire.

 

Paul Léautaud, un tempérament pour si peu d’émotion

Léautaudlundioumardi

Léautaud (1872-1956), c’est un nom incontournable de la critique littéraire française du premier XXe siècle, une œuvre centrée sur l’écriture de son Journal, un regard acerbe jeté par le trou de la serrure pour se moquer de la vie littéraire de son temps et tout ce qu’il pouvait y voir de pédant chez ses auteurs. « Ouvrier » au Mercure de France entre 1907 et 1941 – d’abord en tant qu’employé puis comme associé –, il a bénéficié là-bas d’un observatoire privilégié pour imposer son style, libre d’égratigner tous ceux à qui l’on avait l’habitude de graisser la patte. C’était l’époque d’Anatole France et des mardis de Mallarmé, auxquels devaient succéder le prestige d’André Gide, l’entrée de Paul Valéry à l’Académie ou la NRF de Jean Paulhan. « Un écrivain de revue, sans volumes »[1], comme il se présentait lui même, mais qui a su laisser son empreinte, peut-être plus encore par son caractère que par sa plume.

Il faut reconnaître au bonhomme un certain nombre de complexités : misanthrope, il préférait de loin la compagnie des bêtes. Dans son pavillon situé à Fontenay-aux-Roses, il vivait pauvrement entouré de la ribambelle de chats qu’il avait recueillie et de Guenette, la guenon qu’il noya lui-même de crainte qu’elle ne soit malheureuse après sa mort. Fuyant tous les engagements politiques et les formes de pouvoir, ses positions n’en demeuraient pas moins des plus contradictoires : vomissant le nationalisme façon Maurice Barrès mais taclant Léon Blum à coup de phrases antisémites : « Voilà ce que des gens de ma sorte doivent à cet imbécile d’illuminé de Léon Blum. Pendant ce temps, la racaille ouvrière jouit de vacances payées, de réductions sur les tarifs de chemins de fer, se croit la maîtresse, travaille à sa guise, pérore et déborde de partout. On voit un Juif, Français d’hier, légiférer sur les questions d’instruction, la racaille étrangère naturalisée à tour de bras, les rues de Paris de plus en plus pleines de gens à faciès bizarres, venus on ne sait d’où, la société, les mœurs, baissées en deux ans d’une façon prodigieuse. »

Les avis qu’il a pu émettre en littérature ne manquent pas non plus de surprendre. Stendhal fut pour lui le grand homme, le modèle suivi et honoré tout au long de sa vie : il appréciait l’écriture nette, la spontanéité, l’incarnation pour Léautaud de celui qui ne s’encombre pas de devoir rechercher un style, ce qu’il méprisait par-dessus tout. Le reste, ou une bonne partie, n’était qu’inutile fantaisie ! Ainsi pouvait-il balayer Jules Renard et Gustave Flaubert en un seul jugement lapidaire : « C’est beaucoup plus un cahier de notes d’écrivain qu’un Journal au sens exact du mot. Ces notes peuvent intéresser ceux qui aiment la littérature de Renard. Pour moi, pour la façon dont je vois la littérature, c’est la puérilité même, le manque complet d’intérêt. J’ai horreur de la littérature fabriquée et celle de Renard l’est à l’extrême. C’est sans cesse l’amour du détail, de la trouvaille, de l’effet, le culte des mots pour les mots eux-mêmes. Je crois bien que c’est pire que Flaubert. »

Cette inflexible liberté de penser se poursuit tout au long de ces pages, au gré des portraits qu’il dresse ; il n’a jamais vraiment lu Proust, trouvait que Céline était de la « littérature de mœurs populaires. » Gide a occasionnellement trouvé grâce à ses yeux mais lorsque son amie Marie Dormoy lui confie un jour son admiration pour Dostoïevski, Léautaud rua aussitôt dans les brancards : « C’est de la littérature de malade, d’épileptique, de taré. C’est une hygiène intellectuelle de s’en tenir éloigné, de ne pas vouloir la connaître. C’est de la littérature de cabanon, bien faite pour les Russes, ces cerveaux malades, faibles, résignés, fatalistes, fuyants. Cette littérature est à fuir, pour un esprit clair, hardi, libre. Non seulement à fuir, mais à détester. » Ainsi, seules les littératures française et anglaise avaient droit de cité.

Voilà comme tout porte à détester celui que Jean Chalon surnomma « le concierge des lettres, son Attila ». Alors pourquoi cette postérité quand on croit détecter autant d’aigreur dans ce qu’il écrit ? Et bien c’est sans doute parce qu’on ressent aussi du plaisir à le lire, autant qu’il en a eu à écrire. Par son sens de l’ironie, sans la moindre gêne à se contredire d’un portrait à l’autre, Léautaud nous fait oublier ses erreurs. Il égratigne autant son travail que celui des autres comme une façon de faire. Les réputations l’ennuient et il trouve beaucoup plus vivant de déranger, de perturber l’ordre et de renverser le sens commun. « Quand on est un écrivain, le tempérament passe par-dessus l’émotion », jugeait-il. Ainsi la Terre se serait-elle arrêtée de tourner un matin que Léautaud ne s’en serait pas formalisé davantage, finalement incapable de saisir la valeur authentique des événements auxquels il assistait.

[1] Toutes les citations sont tirées de : LÉAUTAUD Paul, Journal littéraire, éd. Folio, 1998. Choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot.