lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2016

Théophile Gautier pour prendre congés

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                       Edvard MUNCH, Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892.

Léthargie absolue en cette semaine de fin d’année, avec toute ma compassion adressée à ceux qui ont encore des fêtes à préparer ou auxquelles ils « doivent » se rendre. Ici c’est farniente sous les vapeurs d’une tasse de thé, sans autre obligation que le geste paresseux des pages d’un livre de Jacques Yonnet à tourner. Et en attendant de se retrouver l’année prochaine, cet octosyllabique de Théophile Gautier (1811-1872) paru dans le recueil Émaux et Camées (1852) pour accompagner flâneurs, oisifs et autres contemplateurs à qui reste si doux de pouvoir s’épargner la fameuse « bonne soirée ».

 La bonne soirée

Quel temps de chien ! – il pleut, il neige ;
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu’il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu !

À l’angle de la cheminée
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maitresse,
« Tu resteras ! »

Un papier rose à découpures,
Comme un sein blanc sous des guipures.
Voile à demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.

On n’entend rien dans le silence
Que le pendule qui balance
Son disque d’or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.

C’est bal à l’ambassade anglaise ;
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants ;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser, pour être mise,
Ses poignets blancs.

Les brodequins à pointe étroite
Montrent leur vernis qui miroite,
Au feu placés ;
À côté des minces cravates
S’allongent comme des mains plates
Les gants glacés.

Il faut sortir ! – quelle corvée !
Prendre la file à l’arrivée
Et suivre au pas
Les coupés des beautés altières
Portant blasons sur leurs portières
Et leurs appas.

Rester debout contre une porte
À voir se ruer la cohorte
Des invités ;
Les vieux museaux, les frais visages,
Les fracs en cœur et les corsages
Décolletés ;

Les dos où fleurit la pustule,
Couvrant leur peau rouge d’un tulle
Aérien ;
Les dandys et les diplomates,
Sur leurs faces à teintes mates,
Ne montrant rien.

Et ne pouvoir franchir la haie
Des douairières aux yeux d’orfraie
Ou de vautour,
Pour aller dire à son oreille
Petite, nacrée et vermeille,
Un mot d’amour !

Je n’irai pas ! – et ferai mettre
Dans son bouquet un bout de lettre
À l’Opéra.
Par les violettes de Parme,
La mauvaise humeur se désarme :
Elle viendra !

J’ai là l’Intermezzo de Heine,
Le Thomas Grain-d’Orge de Taine,
Les deux Goncourt ;
Le temps, jusqu’à l’heure où s’achève
Sur l’oreiller l’idée en rêve,
Me sera court.

La poésie en train de se faire

lundioumardi

Quel sens peut-il y avoir à écrire de la poésie aujourd’hui si tant est que cette question ne se pose jamais au poète cerné par l’envie, la volonté ou l’intuition de s’atteler à cette tâche ? Une lâche complaisance semble finalement régner chez certains pour se rassurer avec la certitude que la poésie contemporaine s’est éteinte ou qu’elle n’a pas lieu d’être, conjuguant notre époque avec ses responsabilités imbibées de fatalisme. Le cortège funèbre a engagé sa marche mais quelques commères continuent heureusement de jacasser pour évoquer le manque d’ardeur ou de courage à éditer de la poésie, de celle que l’on déclame dans des cercles involontairement confidentiels, où l’on ose croire encore à la résonnance poétique : à sa survie voire à son avenir.

Ainsi, certains guerriers persisteraient à la sueur de leur front à encourager la poésie contemporaine et leurs auteurs. À Paris, cela s’organiserait même autour de siestes collectives dominicales accompagnées de lectures poétiques… Pourquoi pas mais reconnaissons que le dernier usage de la poésie reste bien celui de pousser un ronflement. Alors survient ce deuxième trébuchement : la résignation du lecteur, cet animal toujours un peu plus domestiqué par les restes disposés dans sa gamelle autour d’une composition éditoriale qui laisse souvent à désirer au point de lui ôter ce trait essentiel à sa nature : son instinct de chasse, avec parfois la récompense de son bon flair.

Le travail effectué par les éditions Isabelle Sauvage demeure un exemple de l’attention portée à la poésie contemporaine et à ses artisans. Parmi un catalogue audacieux et éclectique[1], prenons deux ouvrages : Inventaire, un souffle de Julien Simon et juin juillet peu importe de Sarah Clément. Deux auteurs, deux poètes, que rien ne rapproche au niveau du style mais qui confirment tous deux les vastes usages du registre poétique et des sujets dont celui-ci peut s’emparer.

Le premier, déjà à l’origine d’un long travail d’historien autour d’une famille juive originaire de Roumanie qui s’établit en Bretagne à partir de 1935[2], les Perper, assassinés en 1943 au camp de Sobibor, propose de revisiter ce parcours/itinéraire à travers l’intensité du langage poétique pour ouvrir les fenêtres, au-delà des certitudes intrinsèques à la note de bas de page et pour laisser place à cette autre « Peur de franchir à nouveau, des seuils et les passages, de retrouver pas à pas les fatigues et les regards, de marcher avec le silence. Il n’y a plus de jardin, les lieux s’agitent, les figures disparaissent. » La seconde – est-elle plus libre ou plus inquiète ? – ne s’est pas encombrée de la moindre ponctuation pour délivrer une entêtante ritournelle d’une rare maîtrise, capable de poser et de reposer les silences dans le flot d’un souvenir qui porte en lui les maillons fondateurs d’une expérience humaine ; depuis que « l’enfant pense si fort maintenant puisque l’été décidément commence sur cette plage-là » jusqu’à cet homme dont « je sais bien qu’il s’est tué pour ne pas mourir »[3].

Deux poètes en chantier – n’est-ce pas le propre de la poésie ? – qui me rappellent la vérité de ce passage d’une Lettre à un jeune poète qui n’est pas celle de R. M. Rilke : « Telle est sans doute votre tâche – trouver le rapport entre des choses qui semblent incompatibles mais qui n’en ont pas moins une mystérieuse affinité ; absorber sans crainte toutes les expériences qui vous sont offertes et les saturer si complètement que votre poème en devient un tout et non un fragment ; repenser la vie humaine en termes de poésie et nous rendre par-là la tragédie et la comédie au moyen de caractères que vous ne déploierez pas à la manière d’un romancier, mais qui seront condensés et synthétisés à la manière du poète – voilà ce qu’aujourd’hui nous attendons de vous. »[4] Qui sont ceux à y parvenir ? C’est à nous lecteurs de répondre à cette question en allant chercher la poésie là où elle se trouve et par ceux qui la font, en faisant confiance à nos intuitions mais sans oublier parfois de penser contre nous-mêmes lorsque la gamelle semble pleine.

[1] Voir : https://editionsisabellesauvage.wordpress.com/catalogue/

[2] Voir : POSTIC Marie-Noëlle, Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne, éd. Coop Breizh, 2007.

[3] Sarah Clément, née en 1963, a publié jusqu’à présent de petites formes, essentiellement en complicité avec Jean Yves Cousseau, dont trois livres d’artistes aux éditions : Juin juillet peu importe (2002 ; rééd. 2016), Rien à dire (2006) et Une pierre dans mon jardin (2008), deux textes dans Lieux d’écrits (éditions Royaumont, 1987) et Quantités discrètes (Musée/muséum de Gap / éditions Fage, 2006), ainsi que dans D’un bout à l’autre d’un signe (recueil, à l’occasion d’une exposition de Marc Charpin, Saint-Étienne, galerie Louis Caterin, 1988). Julien Simon, né en 1952, est comédien et auteur dramatique. En 1989, il a entamé un travail pluridisciplinaire sur « les traces de la mémoire » avec Comme un ange après temps de misère (éditions Ubacs), suivi de Un drôle de silence (pièce radiophonique, création RTBF 2008, et livre, éditions Lansman, 2004) et de La vie comme la vie / Ils sont partis comme ça (pièce radiophonique, création RTBF 2012-2013, et film, 2014).

[4] WOOLF Virginia, Lettre à un jeune poète, 1932.

 

Dans les carnets de Doris Lessing

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La page blanche, cet objet de crainte et de doute rendu célèbre par les nombreux écrivains qui ont fait état de lui mais que n’importe quel adolescent rencontre dès son plus jeune âge, à l’heure des premières rédactions quand il s’agit d’évoquer un souvenir de l’enfance ou cet autre « rêve familier ». Un grand vide qui déploie autour de lui la profonde vacuité que peut ressentir l’individu qui choisit l’écrit pour s’exprimer, sur sa vie ou celle des autres, avec l’ambition plus ou moins consciente de parvenir à rester sincère à des idées qui satellisent dans le cerveau humain et avec la menace lancinante de s’évaporer au moment de les retranscrire sur le papier.

Dans le célèbre roman à caractère autobiographique de Doris Lessing (1919-2013), intitulé Le carnet d’or (1962), ce syndrome de la page blanche a pu être relégué par le lecteur loin derrière les autres thèmes abordés par la romancière britannique et qui composent l’ensemble de son œuvre : son engagement communiste vite rattrapé par la désillusion soviétique, la condition de la femme dans la société mais avec distances gardées à l’égard des mouvements féministes ou encore la fonction du roman et ses récentes évolutions. Dans la préface qu’elle signe en 1971 à la réédition de son livre, Doris Lessing ne manque pas de souligner un réflexe du lecteur à toujours vouloir débusquer le sujet dominant d’un livre, au risque de négliger les éléments fondateurs de son unité et que seul son auteur semble encore capable de discerner.

Paradoxalement, la construction originale du Carnet d’or formait le meilleur rempart à cette critique puisque chacune de ses parties et sous-parties constitue le développement d’un thème indifférent à dominer le suivant. Ainsi défilent quatre chapitres énumérant l’évolution des quatre carnets tenus par la jeune romancière Anna Wulf, hantée par son incapacité à écrire après le succès de son premier ouvrage et instigatrice de son propre effondrement : le noir pour développer des idées littéraires, le rouge pour analyser sa critique du communisme, le jaune pour consigner les évènements de sa vie privée et le bleu comme un support psychanalytique. Un besoin de séparer les choses pour se préserver de la folie qui la guette, d’être « divisée » à travers quatre carnets qu’elle mènera chacun au terme d’un lourd trait noir tracé en travers de la page, avant de pouvoir se rassembler dans le carnet d’or, symbole de sa propre renaissance, comme une sorte d’épilogue à ce qui précède.

« Ce qui m’arrive est nouveau dans ma vie. Je suppose que beaucoup de gens ont dans leur vie un sens de la forme du déroulement. Ce sens leur permet de dire : Oui, cette nouvelle personne est importante pour moi ; elle marque le début de quelque chose que je dois traverser. Ou : Cette émotion, que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent, ne m’est pas étrangère comme je l’avais cru. Elle fera dorénavant partie de moi, et je dois en tenir compte. Il m’est facile, maintenant, de regarder ce qu’à été ma vie et de dire : Cette Anna-là, à cette époque, était telle et telle personne. Et puis cinq ans plus tard, elle était telle et telle. Une année, ou deux, ou cinq, d’un certain comportement, peuvent être ainsi roulées et étiquetées, ou « nommées » – oui, pendant cette période, j’étais ainsi. Et maintenant, je traverse telle phase, et lorsqu’elle sera terminée, je me retournerai pour lui jeter un coup d’œil décontracté, et je dirai : Oui, j’étais ainsi. J’étais une femme terriblement vulnérable et critique, j’employais ma féminité comme étalon, comme unité de mesure pour mépriser les hommes. Oui – quelque chose de ce genre. J’étais une Anna qui invitait les hommes à la défaire, sans même en avoir conscience. (Mais j’en ai conscience. En avoir conscience signifie que je vais laisser tout cela derrière moi et devenir … mais quoi ?) »

Plus de cinquante ans après sa publication, ce livre plusieurs fois récompensé et ayant contribué à la renommée du prix Nobel de littérature de 2007 accuse quelques rides et de nombreux arguments abonderaient pour le ranger parmi ce qu’on appelle les « livres d’une génération », marqueurs d’une époque mais dont l’intensité s’amenuise à mesure que les années passent au sépia la couleur des engagements décrits. Pourtant le style de Doris Lessing reste intact quant à lui : sincère dans les idées développées, attentif à la complaisance qui plane au-dessus des personnages et d’une grande maîtrise dans l’échafaudage d’une construction ambitieuse.

Jack London socialiste ?

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Ici ou là, journalistes, spécialistes et amateurs éclairés se sont arrêtés un instant pour évoquer l’itinéraire et l’œuvre de l’auteur américain Jack London (1876-1916) à l’occasion du 100e anniversaire de sa mort en novembre dernier. Dans cet esprit, la chaîne de télévision Arte diffusa un remarquable documentaire consacré à celui pour qui « La fonction propre de l’homme est de vivre, non d’exister » et dont les livres reflètent avec une grande lucidité les mouvements d’une Amérique déjà en proie à ses propres démons[1]. Figurant aujourd’hui parmi les auteurs les plus lus au monde, Jack London est mort à 40 ans, laissant derrière lui une œuvre prolixe composée de romans, de poèmes, d’essais et de reportages mais également d’un parcours qui résonne comme une ode à l’irrévérence.

C’est ce dernier aspect qu’a choisi de mettre en lumière la revue Le Comptoir sur son site Internet, en revenant sur le roman Martin Eden (1909), dans un article intitulé : « Martin Eden : la vraie fausse autobiographie de Jack London »[2]. Roman tragique et sociétal d’un jeune homme tout droit sorti des bas-fonds qui décide de se cultiver de façon « encyclopédique » pour séduire une jeune fille issue de la bourgeoisie américaine, Jack London prend le prétexte d’une histoire d’amour pour dresser le tableau des grandes théories qui animaient l’organisation du monde à la veille de la Première Guerre mondiale : « Sur la même rangée, à la bibliothèque, il trouva Karl Marx, Ricardo, Adam Smith et Mill, et les idées abstraites de l’un ne permettaient pas de conclure que les idées de l’autre fussent surannées. Il était dérouté, mais assoiffé du désir de s’instruire. En un seul jour, l’économie sociale, l’industrie, la politique le passionnèrent. »

Martin Eden boit, parle comme un charretier pendant que son apprentissage de la connaissance lui permet d’obtenir les faveurs de la femme qu’il convoite. Mais comme le souligne Jack London, la construction d’un être par le savoir ne pouvait suffire à renverser les codes d’une bourgeoisie hermétique aux efforts de son héros et toujours terrorisée par cette intrusion prolétaire dans son milieu lissé. Qu’à cela ne tienne, Martin Eden fait le pari de se hisser à leur rang dans une lutte contre sa nature intrinsèque et son passé, tout en poursuivant l’ambition d’écrire. Un pari qu’il gagne en devenant un auteur à succès mais dans le courant d’une vie bourgeoise qu’il excècre et sur laquelle il crache, à mesure que son amour pour Ruth s’éteint jusqu’à devenir platonique : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce trucage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et à la loi du plus fort. Moi, j’y crois. […] Il n’y a peut-être qu’une demi-douzaine d’individualistes dans tout Oakland – Martin Eden est l’un de ceux-là. »

Noé Roland, l’auteur de cet article, rappelle alors l’héritage nietzschéen qui imprègne les nombreux textes de Jack London et particulièrement dans ce roman à caractère autobiographique où la philosophie individualiste de Nietzche trouve un écho attendu dans le choix de Martin Eden de se donner la mort : « Pendant qu’il mourait de faim, il pensait constamment aux millions d’êtres qui, de par le monde, mouraient de faim comme lui ; aujourd’hui qu’il était rassasié, il les oublia. » Une fin complexe que le journaliste met en perspective à partir des lettres écrites par Jack London suite à la parution de son livre et dans lesquelles il prend ses distances avec son héros : « “Je suis Martin Eden ? Celui-ci est mort parce qu’il était individualiste, je vis parce que j’étais socialiste et que j’avais une conscience sociale. » À l’heure où l’individualisme et le socialisme tel qu’il est incarné par les partis sont plus que jamais confondus, c’est peut-être finalement dans la conscience sociale partagée entre l’écrivain et son héros que des chemins semblent toujours valables pour être empruntés ; des chemins sinueux sur lesquels la lecture reste l’incontournable bâton du pèlerin et où l’irrévérence d’un Jack London permet de borner la distance parcourue.

[1] « Jack London, une aventure américaine », documentaire réalisé par Michel Viotte, 2016, accessible sur le site Arte + 7 : http://www.arte.tv/guide/fr/064438-000-A/jack-london-une-aventure-americaine

[2] ROLAND Noé, « Martin Eden : la vraie fausse autobiographie de Jack London », Le Comptoir, 23 novembre 2016, lien : https://comptoir.org/2016/11/23/martin-eden-la-vraie-fausse-autobiographie-de-jack-london/