lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : août, 2018

Sans fin

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C’est nous les modernes, ce titre et cette exclamation de Franck Venaille résonnent dans ma tête depuis ces derniers jours. Il est parti. Il a emporté avec lui l’été, toutes les saisons qui ne devaient pas lui suffire tant ses souffles repoussaient les lois de la frontière. Insuffisantes. J’ai longtemps tenu la poésie à distance. Cela m’inquiétait. Une étrangère et la peur de ne pas la comprendre. Un certain classicisme, des vers, des théorèmes. Je me rendais hermétique à cela. Dans ce recueil, Franck Venaille a bousculé tout cela. Il m’a appris à lire, à apprivoiser le « je », à apprécier ce corset que l’on peut retrouver chez lui bousculé. Une liberté. Il a souffert des guerres et mené celles qui lui tenaient à cœur : « Je travaille avec des mots sans âges, parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage que j’ai menées. »

J’ai refusé de lire quoi que ce soit dans la presse pour lui rendre hommage. J’en aurais sûrement appris un peu plus sur son engagement communiste et sa déception, ses émissions à France Culture et tout ce qui avait entouré ses convictions, ses affinités électives. Mais je ne l’ai pas fait parce que ma bibliothèque était là. Lui, ses livres. J’ai rarement vu et lu une personne qui a porté si loin inquiétude et douceur. « Seul ! On n’en est que plus à l’aise pour souffrir. Un compagnon apporte ses pensées qui – si tristes fussent-elles – dérangent l’architecture équivoque des nôtres. Seul ! Marchant. Avançant une jambe l’une après l’autre. Recommençant. C’est une histoire sans fin que je vous conte. »

C’est cet homme sans fin qui nous écrit cela. Cet observateur lucide, impitoyable avec lui-même, généreux quand ses mots sont raides. Il vide les placards, ne connaît pas les emballages. Et les mots « requiem » ou « concorde » lui sont soumis. Il ne devrait pas nous manquer tant ses livres restent. Mais quand une personne a écrit avec une telle intensité, comment ne pas rêver à ce qu’elle nous reste davantage ? Dans sa Lettre à un jeune poète qui a peut-être été écrasée par celle de Rilke, Virginia Woolf annonçait toutes les raisons pour lesquelles Franck Venaille me semble incontournable : « Considérez-vous plutôt comme quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant – un poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir. » Cette phrase, que j’ai surlignée maintes fois, explose aujourd’hui en la comprenant autrement. Je l’ai lue en pensant au « poète du passé, dont jailliront tous les poètes à venir » ; j’avais complètement négligé ce que Franck Venaille nous laisse : « quelque chose de beaucoup plus humble et de moins spectaculaire, mais à mon avis de beaucoup plus intéressant ».

Rémy de Gourmont, entre anarchie et ésotérisme

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D’une génération d’écrivains maladroitement rangée sous le terme générique de « littérature fin de siècle », confondant souvent symbolisme et décadentisme, la postérité a gardé les noms de Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Alfred Jarry (1873-1907) ou encore Marcel Schwob (1867-1905). D’autres, sans raisons particulières, sont passés entre les mailles du filet et tomberaient définitivement dans l’oubli sans le précieux travail de passionnés qui occupent une partie de leur temps à réhabiliter les œuvres et à débusquer les manuscrits « perdus » d’écrivains dont les noms ne sont pas encore oubliés en raison d’une histoire pas encore si vieille que ça mais qui seraient condamnés à le devenir sans ces archéologues toujours à la recherche d’une vieille malle à ouvrir avec l’espoir d’y trouver un texte inédit.

Le romancier et critique littéraire Rémy de Gourmont (1858-1915), qui compte parmi les fondateurs de la revue du Mercure de France et que l’on surnommait « l’ours à écrire », tomberait facilement dans cet oubli. Il suffit de se rendre dans quelques librairies pourtant bien achalandées pour le constater. Enfin presque… puisque vient justement d’être édité un roman inédit et qui constitue un des rares publiés depuis la mort de l’auteur en 1915. Les raisons pour lesquelles ce texte passa sous silence, Nicolas Malais, libraire de livres anciens et spécialiste de Rémy de Gourmont, y répond dans une indispensable préface : « Écrit et réécrit pendant six ans (1893-1899), issu d’un vaste roman plus ancien et perdu, Le Désarroi est au cœur de l’évolution de l’écriture symboliste de Gourmont ; et tout à fait à part dans l’œuvre par deux de ses thèmes : l’ésotérisme et l’anarchisme, passions secrètes de l’écrivain. En 1899, Gourmont ne pouvait décemment pas publier un livre où huit cents bourgeois se retrouvent en morceaux sanglants sous les décombres de l’Assemblée ! Mais aujourd’hui cet ouvrage trouve une signification paradoxalement très actuelle. »[1]

Le Désarroi prend lieu et place dans le cadre des attentats anarchistes qui ont eu lieu entre 1892 et 1894 suite à la condamnation à mort de Ravachol, dans un contexte de crise politique et d’antiparlementarisme. Salèze, le héros de Gourmont, est un homme influent de la société parisienne, reconnu pour son esprit et son influence mais également poussé par un instinct de destruction des valeurs de la société qu’il exerce via le financement occulte d’attentats. Par ce personnage, l’auteur de Sixtine s’interroge sur l’esprit de révolte contre un ordre établi et la capacité d’un individu à mettre en pratique ses idées par l’usage d’une violence réelle. « L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix, et il n’a pas d’autre moyen d’affirmer sa liberté […]. Mais c’est dans la violation des lois de l’instinct le plus impérieux, si l’on veut qu’il soit le plaisir le plus grand, il faut le nier comme instinct et l’affirmer comme révolte. »

Cette révolte, Rémy de Gourmont l’exprime également contre le symbolisme dont il semble se détacher dans ce texte qui a plus à voir avec le réalisme, non seulement dans le style littéraire mais aussi dans les réflexions du personnage de Valentin Honorat qui semble tenir à sa banalité et que Salèze sanctionne par une phrase lapidaire : « Et vous avez le bonheur de voir vos joies se prostituer au carrefour du monde. » Tour à tour manipulatrices et prédicatrices – n’est-ce pas finalement la même chose ? – les sentences de Salèze se reflètent également dans le personnage d’Élise, davantage au service de l’intention ésotérique de Gourmont et dont il se sert pour apprivoiser la quête d’une liberté absolue par des expériences nouvelles afin de l’emporter dans son nihilisme. Simple vue de l’esprit ou vérité effective, le dernier chapitre y répond avec fracas.

« Si des spectateurs se passionnent à des incidents qui nous paraissent d’une damnable mesquinerie, c’est que, pour eux, doués de simples facultés végétatives, ces incidents, tout minuscules, ont l’importance du rare et de l’exceptionnel. Ils sont émus par la dramaturgie baveuse d’un Augier, comme nous par les dialogues philosophiques d’un Ibsen, et les romances de M. Déroulède leur donnent une impression esthétique aussi forte qu’à nous les sonnets de M. Mallarmé. Tout est relatif. Pénétrez-vous de cette vérité. Méprisez les imbéciles, mais ne méprisez pas le plaisir des imbéciles. » Mêlant histoire, philosophie, ésotérisme et littérature, ce court texte porte en lui un regard sans doute méconnu sur son auteur et sa singularité dans la place qu’il occupe dans cette « littérature fin de siècle ». Là encore, celle-ci porte bien mal son nom tant son contenu est hétérogène et d’une rare contemporanéité. Que l’on catégorise mal à force d’en avoir tant besoin.

[1] Toutes les citations de cette note sont extraites de : DE GOURMONT Rémy, Le Désarroi, éd. Mercure de France, 2018. Préface de Nicolas Malais et Postface d’Alexis Tchoudnowsky.

Erri De Luca, le « passant d’une équivoque »

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Né à Naples en 1950, Erri De Luca a publié son premier roman en 1989 sous le titre Non ora, non qui[1]. Il est depuis considéré comme un des écrivains les plus importants de sa génération et ses livres sont traduits dans de nombreux pays, notamment Montedidio, récompensé en 2002 par le prix Femina étranger. Pas ici, pas maintenant, conçu comme une longue lettre adressée à sa mère, retrace les souvenirs d’une enfance austère dans la lumière blanche des rues napolitaines où l’auteur grandit au sein d’une famille sans espace ni moyens, mais avec une haute idée des vertus prodiguées par une éducation stricte, taiseuse, quand la dignité impose de bien se tenir à table et de ne pas salir.

« Pendant presque toute mon enfance j’ai eu la chaire de poule. Que de dégoûts a provoqués en moi la ville qui ne s’en soucie guère. La morve au nez, le crachat, la toux catarrheuse, la dysenterie que donnait le froid déclenchaient un vomissement qui obstruait ma gorge. J’en avais honte. Les adultes qui m’en faisaient reproche avaient raison. […] J’étais difficile, une faiblesse dure à cacher. Je n’avais pas honte de paraître délicat, mais du manque d’indulgence que ma répugnance révélait. Un enfant ressent bien des différences même s’il ne sait pas les marquer. Je m’efforçai de dissimuler mes dégoûts, je m’exerçai de la sorte comme un étranger. Ville, dimanches : d’aussi loin que je me souvienne je n’ai pas su en faire partie. »

On ne retrouve pas dans ce texte les nombreuses vies que s’apprête à mener Erri De luca en marge de son œuvre, bien qu’il s’annonce déjà comme « le passant d’une équivoque ». L’auteur napolitain, ancien militant d’extrême-gauche (Lotta Continua), mais aussi maçon, commentateur de la Bible ou encore chauffeur de camions pour des convois humanitaires pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), interroge ici les ressorts d’une enfance déréglée par son bégaiement, un ami mort noyé ou une mère dont la prestance imposait le silence dans le brouhaha des rues. Lorsqu’il termina la rédaction du manuscrit en 1986, il offrit d’abord le texte à celle-ci pour les fêtes de Noël. En 1989, à la veille de ses 40 ans, il accepta cette première publication pour porter le livre à son père sur son lit de mort. Il n’y a pas réellement de drame dans ce qu’il leur a donné à lire, juste une nonchalance latente dans les sentiments qu’il décrit, un vide de la tendresse filiale à perpétuer.

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant je sais qu’ainsi perdurent les affections. Ce fut un renoncement et une réserve respectée comme une norme, inconnue de la volonté comme un instinct. Ne pas se comprendre fut une condition juste, se comprendre ne pouvait nous servir de rien. L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serai jamais lassé. »

Écriture sèche d’une enfance aride, De Luca ne s’encombre pas de mots enjoliveurs ni d’apitoiement. Il délivre ses ressentis à voix basse, ses humeurs parfois monacales mais aussi ses révoltes de jeune garçon, notamment lorsqu’il est réprimé à tort et refuse les excuses parce que le jeune bègue ne veut plus des mots. « Tu me regardes avec cette irritation sévère où demeure ton éternel reproche envers nous autres enfants : pas maintenant, pas ici. […] Tu avais raison, la plupart des choses qui me sont arrivées n’étaient que des erreurs de temps et de lieu et l’on pouvait bien dire : pas maintenant, pas ici. »

[1] DE LUCCA Erri, Non ora, non qui, 1989. Le livre est traduit en français pour la première fois aux éditions Verdier sous le titre Une fois, un jour. En 2008, le livre est à nouveau traduit de l’italien vers le français par Danièle Valin pour les éditions Gallimard, sous le titre Pas ici, pas maintenant – ce qui est finalement assez curieux puisque les mots sont inversés par rapport au titre original. Les citations figurant dans cette note de lecture sont tirées de cette dernière traduction.