lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juillet, 2015

Lundioumardi, ou la paresse à peine cachée de votre serviteur

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Cette semaine Lundioumardi a fait le choix paresseux de ne pas parler littérature pour la simple et bonne raison qu’il en a bien le droit. Cela aurait pu se solder par un banal : « J’ai les pieds en éventail, bon vent à tous et à la semaine prochaine » mais il se trouve que la culpabilité et moi entretenons des liens étroits depuis de nombreuses années – inévitablement hérités de mon éducation, vous l’aurez compris. C’est en réfléchissant à cette forme d’indolence que je me suis souvenu d’une ode écrite par le poète anglais John Keats (1795 – 1821) – Ode sur l’Indolence (1819) – que je me contenterai de vous restituer, comme une pirouette plus ou moins adroite pour ne pas sentir les affres du désarroi, tel un élève qui aurait oublié de rendre son devoir hebdomadaire pour l’école !

Ode sur l’Indolence[1]

Ils ne travaillent point, ils ne filent point (Matthieu, VI, 28)

 I

Un matin devant moi j’aperçus trois figures,
Le cou penché, les mains jointes, vues de profil.
L’une derrière l’autre, marchant d’un pas serein,
En paisibles sandales, vêtues de blanches robes,
Elles passèrent : ainsi, sur une urne de marbre,
Défilent les figures quand on tourne le vase.
Elles revinrent, comme les ombres déjà vues
Reviennent lorsque l’urne est à nouveau tournée ;
Étranges à mes yeux, comme il peut arriver
Quand un vase surprend un expert en Phidias.

II

Ombres, se peut-il donc que je ne vous connaisse,
Venues vers moi masquées dans ce muet cortège ?
Ourdissant en silence un occulte complot
Afin de dérober et laisser sans labeur
Mes jours oisifs ? Mûre semblait l’heure torpide ;
Un nuage serein d’indolence estivale
Assoupissait mes yeux ; mon poux s’alentissait ;
Souffrance sans aiguillon et gerbe de plaisir
Sans fleurs. Que ne vous êtes-vous évaporées,
Me laissant l’esprit vide, hanté du seul néant !

III

Lors défilant une troisième fois, chacune
Un moment a tourné son visage vers moi
Et puis a disparu ; je brûlais de les suivre,
Et, connaissant les trois, je désirais des ailes ;
La première, aux beaux traits, avait pour nom Amour ;
Et la seconde, à la joue pâle, Ambition,
Qui sans cesse aux aguets, avait l’œil fatigué ;
La dernière, à mon cœur était d’autant plus chère
Que l’opprobre l’accable, elle, vierge insoumise :
Je reconnus en elle mon démon, Poésie.

IV

Je les vis s’évanouir : il me manquait des ailes !
Ô folie ! Qu’est l’Amour ? Et où séjourne-t-il ?
Quant à la pauvre Ambition, elle jaillit
D’un court accès de fièvre au cœur faible d’un homme.
La Poésie ? elle n’offre, du moins pour moi,
Nulle joie aussi douce qu’un midi somnolent
Ou que le soir baigné du miel baigné de l’indolence.
Oh ! disposer d’un temps à l’abri des tourments,
Où je puisse oublier les phases de la lune
Et n’entendre la voix du bon sens affairé !

V

Une fois de plus les voici : hélas ! pourquoi ?
Ma somnolence était brodée de rêves flous ;
Mon âme était une prairie jonchée de fleurs
Où de mouvantes ombres déjouaient les rayons ;
Et l’aube ennuagée n’avait connu l’averse,
Malgré les pleurs de Mai perlant à ses paupières ;
La croisée envahie par la vigne feuillue
S’ouvrait à la chaleur féconde, au chant des grives ;
Ombres, c’était alors le temps de dire adieu !
Sur vos robes n’était tombée de larme mienne.

VI

Adieu donc à vous trois, fantômes ! vous ne ferez
Lever ma tête d’un lit d’herbe frais et fleuri,
Car je ne voudrais point me nourrir de louanges,
Être l’agneau sur qui le public s’attendrit !
Doucement à mes yeux effacez-vous, au songe
De l’urne redevenez figures d’un masque.
Adieu ! d’autres visions m’attendent dans la nuit
Et dans le jour, plus floues, viendront en abondance.
Spectres, disparaissez, et de mon âme oisive
Montez dans les nuées pour n’en plus revenir !

[1] KEATS John, Poèmes, éd. Imprimerie nationale (bilingue), 2000, pp. 383-387.

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Un prophète pour qui sonne le glas

Lundioumardi

Dans son dernier numéro, la Revue des Deux Mondes propose un dossier tout à fait intéressant qui s’intitule : « Les écrivains prophètes – Ceux qui avaient tout prévu »[1]. Un recueil d’articles qui revient sur le rapport des écrivains, de Chateaubriand à Orwell en passant par Baudelaire ou encore Alain Robida, avec l’anticipation et le progrès, la façon avec laquelle leurs écrits ont reflété la conscience « extralucide » de leurs époques respectives. Plus curieusement, le numéro fait sa une avec un portrait de l’écrivain Michel Houellebecq, légendée par l’appel d’offre suivant : « interview confession – Michel Houellebecq – “Dieu ne veut pas de moi” ». Là, on oscille déjà plus entre un numéro de Gala ou un supplément de L’Express pour l’été. Quand on y réfléchit bien, il pourrait y avoir une certaine continuité avec le précédent numéro qui titrait sur « Les musulmans face au Coran – La réforme est-elle possible ? », avec une photo d’Eric Zemmour en couverture et un article de Franz-Olivier Giesbert qui s’interrogeait sur la question de savoir si le polémiste était oui ou non un intellectuel… À ce stade je crois que l’on n’oscille plus et que l’on tourne désespérément les pages à la recherche d’un mots-croisés.

Mais revenons à Michel Houellebecq qui a généreusement accepté de revenir sur son dernier livre et les nombreuses polémiques qu’il a suscitées[2]. Je précise « généreusement » parce que l’éditorial insiste sur l’exclusivité de cette interview quand l’auteur a prévenu que c’était la toute dernière fois qu’il s’exprimait sur le sujet. Amen ! Alors Michel Houellebecq il faut le comprendre – je sais il ne fait pas beaucoup d’efforts d’articulation à cet effet – tous les critiques sont passés à côté de son livre et ne l’ont pas compris. Tous sauf deux, dont Agathe Novak-Lechevalier du journal Libération, dans un article intitulé « Soumission, la littérature comme résistance » et que Michel Houellebecq remercie pour avoir su débusquer le thème du cogito cartésien dans la figure de François, le héros du livre. Il continue ainsi de s’auto-congratuler le temps de quelques questions, égratigne les intellectuels de gauche, évoque ses lectures du moment, pour ensuite poser son rapport à la religion quand on l’interroge sur l’éventualité de se convertir à la chrétienté :

« […] vous savez, je suis trop vieux pour me convertir maintenant. Donc je me débrouille avec une espèce de nostalgie […] Dieu ne veut pas de moi, vous savez (non, on ne savait pas !). Il m’a rejeté. »

Michel Houellebecq en mal de chapelle, il faut avouer que tout le monde s’en moque. Ce qui est davantage caractéristique, c’est la complaisance de toute une frange dite « intellectuelle » à ne pas avoir su ou voulu comprendre la sortie du religieux depuis le XVIème siècle au sein des sociétés occidentales. Précautions d’usage : il ne s’agit absolument pas de nier les religions et leurs pratiquants mais d’avoir en tête que depuis la fin du XIXème siècle et le remplacement par l’Etat, elles ne gouvernent plus nos structures et nos rapports sociaux. Le fait religieux est devenu totalement périphérique à l’organisation de nos sociétés, un bref thème de campagne électorale au sein d’une aile conservatrice en mal d’électeurs tout au plus. Quand Michel Houellebecq pronostique l’avènement d’un gouvernement musulman en France à l’horizon 2022, il semble surtout oublier une chose incontournable : c’est qu’avant d’être musulman ou de gauche ou je ne sais quoi encore, ce gouvernement sera avant tout et offensivement libéral, seule religion qui soit ostensiblement en exercice depuis le début du XXème siècle et qui demeure pleinement séculière. George Orwell, auquel Houellebecq ne manque pas de se comparer – en toute humilité vous imaginez bien – ne s’y était pas trompé : 1984, bien entendu, mais aussi ses essais, regroupés sous le titre Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931 – 1943), traduits en français aux éditions Ivrea / Encyclopédie des Nuisances.

Un diktat du libéralisme que l’Église catholique a elle-même parfaitement intégré. Comme le rappelait récemment le journal Libération[3] : alors qu’en France les églises construites avant 1905 appartiennent à l’État, en Italie elles appartiennent à l’Église, et celle-ci n’a pas tergiversé longtemps avant de vendre plus de 70 édifices, désormais convertis en musée, hôtel de luxe, garage ou encore en boîte de nuit, pour renflouer ses caisses. Et finalement si la prophétie c’était un pape fredonnant la messe avec ces quelques mots : « Money, money, money / Must be funny / in the rich man’s world » …

[1] Revue des Deux Mondes, juillet – août 2015.

[2] HOUELLEBECQ Michel, Soumission, éd. Flammarion, 2015.

[3] CARZON David, « En Italie, la dolce vita des églises défroquées », Libération.

Emmanuel Macron et le mirage de la monarchie libérale

lundioumardi

On assiste depuis deux semaines dans la presse à une curieuse surenchère de journalistes qui se montrent du doigt les uns les autres pour savoir lequel sera le plus réac’, qui sera l’authentique charlatan, lequel sera finalement le plus convaincant pour nous détourner définitivement d’une presse écrite déjà bien assez décharnée. Le dernier numéro de l’hebdomadaire Le 1 sauve la mise en posant la question du rapport entretenu par la pensée philosophique avec l’action en politique. On pouvait s’attendre à retrouver Hannah Arendt ou Nietzsche mais, au lieu de cela, la rédaction a préféré Michel Onfray, Régis Debray et Luc Ferry – sans doute à la recherche d’un job d’été. Ce qu’on s’attendait moins à trouver, c’est cette interview d’Emmanuel Macron – actuel ministre de l’Économie, de l’industrie et du numérique – pour apporter un éclairage, voire un remède, à notre lacunaire démocratie. Et là, surprise ! on découvre un royaliste en apnée.

Pour faire bref, Emmanuel Macron a fait ses armes en philosophie auprès de Paul Ricœur, dont il souhaite perpétuer l’héritage de ce qu’il nomme lui-même une « culture politique ». Il aurait pu écrire des livres ou se percher en haut d’une chaire pour délivrer la bonne parole mais le jeune homme a fait le choix du terrain : le fils spirituel alla philosopher à la banque Rothschild et au ministère de l’Économie. On n’a pas réussi sa vie sans sa Rolex, j’ignore si son poignet en est serti, mais il a depuis peu une loi qui porte son nom, imposée à coup de 49-3. Paul Ricœur serait fier de son disciple …

Mais revenons à l’interview. Chateaubriand écrivait, « Il ne faut pas être plus royaliste que le roi ». C’était sans compter sur Emmanuel Macron qui, plus de deux siècles après la Révolution française, nous explique que la démocratie actuelle ne se suffit plus à elle-même, regrettant l’absence du roi dont les Français n’auraient finalement jamais voulu la tête. Un espace vide que le Président est appelé à occuper selon lui, dans une « république plus contractuelle » dit-il encore, même si pour cela la démocratie, dans son incarnation et dans son existence, doit accepter des « zones intermédiaires faites d’impuretés ». L’occasion pour notre nostalgique de la monarchie d’en avoir gros sur la patate à cause du « manque d’État », cantonné à ses fonctions régaliennes :

« Il est saisissant de voir que, dans le moment que nous vivons, on pense si peu à l’État […] Il faut élargir la réflexion sur le rôle que doit avoir l’État dans le temps, dans ses territoires, dans la régulation sociale. Comment reconstruire notre imaginaire politique et notre régulation sociale à la lumière de ce qui est notre économie et notre société ? »

Surprenant pour quelqu’un qui accepte avec autant d’exemplarité le renoncement du politique devant les mécanismes du marché et pour qui la mondialisation devient une chance parce qu’il n’y a pas d’autre alternative que de s’y soumettre. Moins surprenant en revanche pour celui qui a achevé le virage libéral du Parti socialiste et qui n’a jamais caché son admiration à l’égard des politiques menées dans les années 1980 par le gouvernement Thatcher. Droit dans ses bottes, Emmanuel Macron serait donc le hussard assumé du libéralisme et de la nécessité indiscutable qui, rappelons-le, nous avait déjà vendu du rêve quelques mois auparavant en invitant les jeunes générations à rencontrer leur histoire : « L’économie du Net est une économie de Superstars. Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires. »[1]

Une chose est sûre : plus besoin de feux, tous les artifices sont là.

[1] Interview au journal Les Echos en janvier 2015.

Insultez-moi Benoit !

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Chassés-croisés sur les autoroutes de France, serviette contre serviette sous fortes chaleurs – le petit Hyppolite ne manquant pas de secouer la sienne un peu trop près – 10 millions d’électeurs grecs, et moi et moi et moi… les noms d’oiseaux fusent de partout. Des noms d’oiseaux malheureusement coléreux et qui sentent davantage la transpiration que l’imagination. J’ignore si Jean-Paul Morel a tenu la caisse d’un péage d’autoroute ou s’il a écumé les plages du Sud de la France mais son anthologie du Meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux ne pourra que donner un peu d’épaisseur à ce que Robert Edouard observait déjà en son temps comme étant une « faillite de l’injure »[1].

Mais méfiance avant tout ! Comme le rappelle l’auteur, si le blasphème a été aboli par et depuis la Déclaration des Droits de l’homme, injure, diffamation et outrage sont punis par la loi. Et oui, comme l’écrivait récemment Riss dans son éditorial du journal Charlie Hebdo[2], nous sommes à l’heure du respect, dans laquelle « « Respecter » est devenu le synonyme de « taisez-vous » ».

Mais ce livre est aussi l’occasion de revenir sur la place occupée par l’insulte en littérature, depuis Rabelais jusqu’aux surréalistes. Jean-Paul Morel a pour cela décidé d’un ordre chronologique pour livrer le meilleur cru de ces affronts littéraires, de les replacer dans leurs contextes, présentant tour à tour injurieux et injuriés. Sur le plan linguistique, donner des noms d’oiseaux à quelqu’un était au départ de l’ordre du sentiment amoureux et devait naturellement glisser sur le verbe « roucouler » – injurier étant le verbe antonyme. Les mots et les expressions suivent des parcours dont la logique est parfois obscure et le « trop d’éloges » est devenu au fil du temps plus assassin qu’une brouette d’injures.

Quoi qu’il en soit, on comprend très vite à la lecture du livre que la formulation d’une insulte ne peut s’adresser au hasard, elle est d’abord le résultat d’une connivence entre deux personnes qui se connaissent suffisamment pour savoir se blesser l’une et l’autre par la langue. Ainsi Charles Baudelaire s’attaquant à Victor Hugo cible sa flèche : « Hugo a toujours le front penché – trop penché pour rien voir, excepté son nombril. » De même Flaubert sur la postérité de Lamartine : « Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire. » André Breton quant à lui avait inscrit la « Lettre d’insulte » dans les genres littéraires. C’est à ce titre qu’il s’était adressé à « l’innommable M. Cocteau », qui ne manqua pas de lui répondre de la façon suivante « C’est une infâme bouche d’égout, sacrilège, pornographique, etc., lâchant sur moi toute sa haine. »

Outre les querelles d’écrivains, Jean-Paul Morel recense également les insultes contre l’antisémitisme d’un Edouard Drumont ou contre la censure. Georges Bernanos lui s’en prenait par exemple à l’Académie : « Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie. » Bref, un florilège truculent qui aura toute sa place dans la boîte à gants de votre voiture pour accompagner les embouteillages houleux ou pour répondre avec charisme et sans talonnettes à ce désormais tristement célèbre « casse-toi, pauv’ con » …

[1] MOREL Jean-Paul, Le meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux, éd. Mille et une nuits [hors commerce], 2015. En 1967, Robert Edouard publiait aux éditions Tchou son Dictionnaire des injures et appelait à la création d’un Institut des Hautes Études injurologiques, en remède à ce qu’il nommait donc la « faillite de l’injure ».

[2] Riss, « Je mens donc je suis », Charlie Hebdo, n° 1196, 24 juin 2015, p. 3.