lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : septembre, 2016

Un an de boucan

lundioumardisilence

Voilà, cela démarrait cette nuit aux Etats-Unis, cela ne fait que commencer en France : le tapage médiatique autour des présidentielles va aboyer dans nos oreilles pendant ces longs mois d’hiver et ce jusqu’au printemps. Même dans les rares cafés non encore pollués par un écran plat suspendu au-dessus de la carafe Berger, les échanges au comptoir – également connus sous le nom de « brèves » – vont abandonner leur poésie habituelle pour éprouver l’expérience commune du pays en campagne électorale. Meilleur rempart contre ces folies modernes : la lecture. La lecture pour s’isoler, s’évader loin du brouhaha commun et apprécier le silence, à l’instar de l’écrivain François Garagnon qui en livre une merveilleuse apologie dans cet extrait de Jade et les sacrés mystères de la vie[1] :

« Je sais pas si vous avez remarqué : ce qui sépare les gens, ce sont les mots. Même les p’tits mots de rien du tout ça peut produire les pires maux. Il y a des mots blessants, et puis des mots qui tuent. Ainsi l’amour peut commencer sur un signe et finir par un mot, un mot de trop. Peut-être bien qu’on habille la réalité avec des mots parce qu’on a peur de la voir toute nue. Peut-être bien aussi qu’il vaudrait mieux se taire plus souvent.

Apprendre à contempler. Rien dire. Rester dans le silence. Mais pas n’importe quel silence ! Il y a toute une gamme de silences : des graves, les aigus, des intenses. Il y a le silence qui cache l’absence et le vide ; il y a le silence parce qu’on n’ose pas ; il y a le silence parce qu’on ne veut rien dire, ou qu’on s’en fiche ; il y a le silence parce qu’on ferme les yeux et qu’on ne veut pas s’occuper de ce qui ne nous regarde pas : tout ça, c’est pas des beaux silences.

Moi, je parle des silences à étoiles, des silences à deux, avec des signes et des messages et des sculptures de connivence, un silence moelleux et rond comme de la tendresse, et grisant comme de l’amour. Un silence dense, la danse d’un silence…. Les amoureux n’aiment rien tant que le silence. C’est drôle : c’est quand ils ne disent rien qu’ils s’entendent le mieux. »

[1] GARAGNON François, Jade et les sacrés mystères de la vie, 1991. Principalement connu pour ce conte philosophique, réédité de nombreuses fois et traduit dans une douzaine de langues, François Garagnon est aussi le fondateur des éditions Monte-Cristo et un artisan du mouvement des Réenchanteurs Associés.

Jouer à vivre avec Joanne Anton

decouragementlundioumardi

Avec Le Découragement[1], Joanne Anton semble observer au-dessus de sa propre épaule les difficultés rencontrées devant le sujet qu’elle interroge – et cela dès la première phrase de son livre : « Est-ce possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? » Pour se reposer sur une épaule plus solide que la sienne – ou au contraire pour plonger vers des eaux encore plus profondes – elle a convoqué Thomas Bernhard et le récit de Marcher pour avancer dans ce découragement abyssal qu’elle tente finalement de prendre au piège dans l’espoir né de pouvoir l’écrire.

Texte aux multiples paradoxes, hésitant entre sa volonté de riposte et son écriture au conditionnel, Le Découragement aurait pu trop facilement glisser dans la petite satisfaction de son auteur d’être parvenue au bout de ses peines, avec chaque mot produit comme autant de victoires sur la maladie. Mais l’écueil fut évité grâce à la justesse de Joanne Anton qui ne s’épargne pas dans ces lignes. Le lecteur la trouve parfois abattue et puis soudain elle hésite, elle semble recouvrer ses forces pour aller non pas vers son sujet mais à l’intérieur de lui : « On jouerait à vivre, écrirait-on, et enfin rattrapé par son rôle, on aurait perdu son regard critique, sa distance, sa façon de marcher à l’intérieur de son existence comme on paie son billet avec le sentiment que quelque chose nous est dû qui ne vient pas. On jouerait à vivre, et on y arriverait presque. »

Avec ce premier ouvrage, celle qui était alors rédactrice dans une maison d’édition et diplômée en littérature russe, se plaît à triturer la langue pour borner la quête à la fois littéraire et identitaire qu’elle mène ; d’où un usage si personnel de la ponctuation et des phrases parfois limitées à une simple conjonction de coordination, peut-être elles-mêmes découragées à devoir avancer : « À moins que l’on ne soit en train de développer une schizophrénie psychiatrique anodine, écrirait-on. Car. Mais. Arrêtons-nous pour reprendre notre souffle. » Livre d’une écriture et sur l’écriture, Joanne Anton balaye le mirage de la page blanche et préfère nous la rendre transparente afin que nous suffoquions avec elle de cette fureur d’écrire qui doit parfois s’éteindre pour se rallumer aux moments où on ne s’y attend le moins : « Une irrésistible tentation d’exposer ses forces vitales à leur possible anéantissement. Voilà ce qui formerait peut-être notre caractère. »

Mais le découragement devant son récit, l’auteur parvient avec finesse à l’étendre à tout ce qui finalement la constitue en tant qu’être : l’amour, le sexe, la vie de famille ou la tyrannie de ce corps qu’il faut sans cesse occuper, faire marcher quand « on se serait levé angoissé par devoir de vivre. » Heureusement, Thomas Bernhard reste présent en quarto sur sa table de bureau comme une protection lorsque, désoeuvrée, elle parvient à soutirer à la lecture quelque chose de l’ordre du désir. Un roman de l’écriture et de la lecture, du mouvement et sans doute du « métier de vivre » quand tout simplement incapable de mourir on ne peut faire autrement que de continuer à marcher.

[1] ANTON Joanne, Le Découragement, Paris, éd. Allia, 2011.

 

Robe de chambre Vs Rolex

diderotlundioumardi

Denis Diderot (1713-1784) restera, espérons-le, une grande figure de la philosophie des Lumières et de la rédaction de l’Encyclopédie – un héritage qui n’a pas encore été totalement banni des programmes scolaires[1]. Mais si on prend le temps de fouiller un peu, ne serait-ce qu’en laissant ses yeux vagabonder sur le présentoir d’une librairie telle que L’Usage du monde (75017), aux choix toujours plus avertis, on peut tomber sur la réédition de textes inattendus et, pourtant, d’une incroyable contemporanéité. Ainsi Les regrets sur ma vielle robe de chambre du philosophe français et que les Éditions de l’éclat ont proposé dans une collection qui n’oublie pas de préciser que « ceci n’est pas un livre »[2].

Qu’est-ce donc alors ? L’éditeur s’interroge lui-même dans une note qui précède le récit pour expliquer que trop souvent associé aux pièces esthétiques de Diderot, ce livre relève davantage de la critique sociale : un « Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune » comme il est précisé dans le titre. Écrits en 1768 et adressés à Friedrich M. Grimm (1723-1807) ces « regrets » furent d’abord intégrés à la Correspondance littéraire (1769) entre les deux hommes avant de paraître dans un volume in octavo, sans l’accord de Diderot. Contrairement aux éditions précédentes qui ont souvent associé ce texte à La promenade Vernet et qui, d’une certaine façon lui répond, les Éditions de l’éclat ont privilégié l’ajout d’un extrait du Salon de 1767 et qui se veut une satire contre le luxe, « à la manière de Perse ».

Cette histoire éditoriale ne manque pas d’intérêt mais elle ne doit pas nous détourner de l’incroyable modernité des lignes contenues dans cet ouvrage. Lorsque Marie-Thérèse Geoffrin, figure incontournable du mécénat de l’Encyclopédie, entreprend la rénovation du salon de Diderot, son mobilier et sa garde-robe, celui-ci se désespère de la perte de son ancienne robe de chambre dans laquelle il se trouvait « pittoresque et beau » : « Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis. » On comprend vite que le nouveau vêtement, avec ses fioritures, ses finitions élaborées, son manque de confort, le « mannequine » davantage qu’il ne l’aide dans son travail.

Dans le faste de son nouveau cabinet, le philosophe ne voit plus qu’encombrement et richesses pour nuire à l’exercice de sa pensée. Réfléchissant à cette posture, il se livre à une attaque en règle contre le superficiel de l’univers des objets, le luxe et les pièges tendus par la matérialité : « De ma médiocrité première, il n’est resté qu’un tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j’ai juré et je jure, car les pieds de Denis le philosophe ne fouleront jamais un chef-d’œuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserva ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j’entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j’aperçois mon ancien tapis de lisière ; il me rappelle mon premier état, et l’orgueil s’arrête à l’entrée de mon cœur. »

Dans notre siècle « rolex », fashion, bling et plus tellement rock’n’roll, dans lequel un ministre déjà plus ministre invite les jeunes générations à disposer de leur premier million à l’âge de 30 ans, Diderot continue de lancer ses flèches : « triste, mais image réelle d’une nation abandonnée au luxe, symbole de la richesse des uns, et masque de la misère générale du reste. » Alors on se prend à espérer que certaines d’entre elles parviennent à transpercer le centre de la cible, que l’apprentissage d’une connaissance redevienne le but en soi et non plus une étape malheureuse du projet humain le plus vénal, pourfendeur du faste financier, du crédit bancaire et de tous ces artifices matériels vendus comme la bonne façon de vivre.

[1] Voir Lundioumardi en date du 6 septembre 2016 : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/09/06/najat-vallaud-belkacem-docteur-es-communication/

[2] DIDEROT Denis, Regrets sur va vieille robe de chambre, Paris, éd. de l’éclat, 2011.

Najat Vallaud-Belkacem, Docteur es communication ?

lundioumardirentree

Le 2 septembre 2014, ce blog s’ouvrait sur une observation des réformes prévues par Najat Vallaud-Belkacem peu après sa nomination au ministère de l’Éducation nationale au mois d’août[1]. Deux années ont passé et le bon petit soldat de François Hollande semble parvenu à ses fins : devenir un des pires ennemis de l’école et du processus d’apprentissage. Ce qui était annoncé comme la priorité du candidat Hollande en 2012 s’est ainsi soldé par l’abandon des classes bilangues et européennes, une réforme des rythmes scolaires génératrice d’inégalités cuisantes, une formation continue des enseignants rétablie mais totalement sinistrée, le renforcement du primaire évaporé, sans parler du contenu des programmes conçus sur la base d’un discours idéologisé et obscurantiste dont la ministre se fait le porte-parole, indifférente au recul de la maîtrise de la langue et du savoir. En toute humilité et déjà en campagne pour soutenir son mentor, Najat Vallaud-Belkacem se dit « fière » de son bilan, laissant entrevoir la capacité de certains à appuyer sur le champignon lorsque le mur se dresse devant eux.

Dans un article paru aujourd’hui dans le journal Libération[2], l’économiste Ioana Marinescu s’interroge sur l’échec des stratégies élaborées depuis plusieurs décennies et qui ont relégué la France à la 25e place du classement international Pisa en 2012. De gouvernement en gouvernement, de réforme en réforme, le système éducatif n’a cessé de s’étioler jusqu’à devenir cette épave dont la principale faillite est de ne plus parvenir à aider les élèves les plus en difficultés. Une situation également partagée par les Etats-Unis, occupant la 36e place du classement mais avec une meilleure conscience du problème et des tentatives pour sortir du marasme. Parmi elles, les écoles dites « charter », plus autonomes dans l’organisation de l’enseignement et le choix des programmes, sont financées par l’argent public mais ferment leurs portes si elles n’attirent pas suffisamment d’élèves ou que leurs méthodes échouent. On pourrait les comparer en quelque sorte aux lycées autogérés que nous connaissons chez nous.

Ioana Marinescu montre alors l’ambivalence de ces écoles charter qui ne semblent finalement pas « meilleures ou pires que les traditionnels établissements publics. » En revanche elle constate qu’une formule obtient des résultats plus que convaincants : « Le modèle “pas d’excuses” est particulièrement efficace. Basé sur une philosophie très exigeante à l’égard des élèves et des professeurs, la discipline est stricte, les heures de cours sont rallongées et les professeurs ajustent leur enseignement pour coller aux besoins des élèves. » Appliquées dans de nombreux établissements laboratoires, les méthodes « pas d’excuses » ont ainsi révélé des résultats surprenants, favorables à la réussite des élèves mais aussi vecteur d’une meilleure intégration des minorités, souligne Ioana Marinescu. La recette ne semble donc pas miraculeuse : un minimum de rigueur dans les classes et des heures de travail. En somme, tout ce dont nous sommes dépourvus depuis plus de trente ans et l’avènement de la métamorphose pédagogique. Mais les chiffres et les études, tristement éloquents sur le sujet, tout comme les témoignages d’enseignants désemparés par des méthodes absurdes, ne paraissent guère être des raisons suffisantes pour notre ministre toujours un peu trop contente d’elle-même, lancée à toute allure dans son rôle de communicante pour nous assurer que même dans la catastrophe et l’incohérence la lumière serait au bout du tunnel…

[1] « Monsieur Rabelais, où êtes-vous passé ? », Lundioumardi, 2 septembre 2014. https://lundioumardi.wordpress.com/2014/09/02/monsieur-rabelais-ou-etes-vous-passe/

[2] « MARINESCU Ioana, « L’expérience américaine pour lutter contre l’échec scolaire », Libération, mardi 6 septembre 2016, p. 23.