lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2015

À J + 11 avec la « putain de Paris »

Lundioumardi

                         William Hogarth, Carrière d’un Roué : Orgie, 1732-1735

 

Une dizaine de jours que l’on dispute de la chape à l’évêque et c’est presque sans s’en rendre compte que les choses reprennent leur cours. Les bouteilles de Beaujolais ont côtoyé les premières guirlandes de noël et les musées de Paris ont rouvert leurs portes à un public méfiant de « ce qui pourrait arriver ». Et peu à peu la ville reprend les droits qui lui avaient été ôtés le temps d’un massacre. Mais ce n’est pas la première fois que le pavé parisien fut recouvert de sang. En mai 1871, Arthur Rimbaud dressait un tableau éloquent de la capitale dans les jours qui suivirent la Semaine sanglante (21-28 mai 1871), pendant laquelle la Commune de Paris fut matée. Un poème d’abord ironique d’une « putain de Paris » qui accueille ses bourreaux afin de mieux les abrutir de ses délices mais qui exprime aussi la tristesse du poète d’une Commune déchue. C’est finalement dans les entrailles de la ville que Rimbaud continue à percevoir la promesse d’une résurrection à venir.

L’orgie parisienne ou Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité belle assise à l’occident !

Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà,
Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie,
Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila.

Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes.
Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,

Buvez. Quand la lumière arrive intense et folle
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l’action des stupides hoquets
Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme
Vous craignez d’elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu’est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris.
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de Batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gèneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »

L’orage t’a sacrée suprême poésie ;
L’immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des maudits ;
Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !

— Société, tout est rétabli : — les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

Arthur Rimbaud – Mai 1871

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Le vacarme et le réel

LedésespéréLundioumardi

         Gustave Courbet, Le désespéré, 1845

 

Il n’aura pas fallu bien des jours pour que le vacarme et l’indécence reprennent leurs droits ! Avaient-ils seulement cessé ne serait-ce qu’une poignée d’heures que dès le samedi 14 novembre Laurent Wauquiez proposait la création de « centres d’internement anti-terroristes spécifiquement dédiés » pour toutes les personnes « fichées ». On aurait pu espérer le temps imparti au silence de la part de tous mais c’était sans compter sur le règne d’une communication tyrannique qui n’a que faire du réel. Il avait déjà fallu être Charlie ou ne pas l’être, il fallait désormais être Paris ou ne pas l’être, mettre un drapeau tricolore sur son profil Facebook ou ne pas le mettre, se sentir en guerre ou rejeter l’idée de cette menace comme une offense à tous les Musulmans de France. La France des attaques du 7 janvier s’était consolée sur le thème de l’unité du peuple français à peu près aussi longtemps que durent les roses. Le discours officiel propose cette fois-ci de le faire sur le thème de la peur, selon une dialectique qui se voudrait en phase avec le sentiment des Français. Alors François Hollande réunit le Congrès et envoie ses bombes, Manuel Valls insiste sur la pérennité de la menace et Nicolas Sarkozy propose un bracelet électronique aux 11 000 fichés « S », parmi lesquels on compte aussi des hooligans et des zadistes.

Les journalistes ne sont pas en reste, engagées dans une course affolante à l’image la plus terrifiante, la plus dévastatrice et sans la moindre conscience des répercutions que cela engendre sur le public – sans parler des familles des victimes qui assistent presque à la mort de leurs proches sur la place publique. Parce que dans cette communication à outrance, chacun s’est improvisé le temps d’un instant, y compris monsieur et madame lambda, spécialiste es attentats terroristes, prêcheur de la grande vérité et commercial en techniques de recueillement. Privilégier en somme les émotions pour surtout éviter d’avoir à affronter le réel : parler de terroristes et de criminels pour ne pas employer intégristes musulmans ou djihadistes, substituer la marque « Daech » aux velléités d’un État islamique, prendre la mesure de forces antagonistes au sein de l’Islam, peut-être enfin constater que le « multiculturalisme » est un échec. L’histoire avait permis de comprendre qu’il était dangereux de réduire Hitler à un fou capable de galvaniser les foules et pourtant nous répétons les mêmes erreurs. C’est ce que souligne le journaliste Eric Leser dans un récent article parus sur Slate.fr de la façon suivante :

« L’État islamique et ses adeptes ne sont pas une bande de psychopathes et de « paumés » en mal d’exaltation. On en trouve dans leurs rangs, mais c’est aussi et surtout un groupe religieux et militaire organisé, disposant de dirigeants compétents avec une stratégie cohérente au service de la guerre sainte (djihad). »[1]

Et puisqu’il faut bien un peu de littérature pour supporter tout cela, quittons-nous cette semaine avec ces quelques mots de Victor Hugo : « Prenons virilement la situation. L’équilibre est rompu. La situation actuelle a ce mérite de n’avoir que deux issues, la guerre d’Europe ou la révolution d’Europe. Le dénouement, je suis convaincu que les peuples le déroberont aux rois, et qu’au lieu de la situation sanglante on aura la solution pacifique, au lieu de la guerre la révolution, au lieu du glaive tiré la fraternité proclamée. »[2]

[1] LESER Éric, « La vraie nature de Daech », Slate.fr, 15 novembre 2015. Disponible sur : http://www.slate.fr/story/109981/daech-vraie-nature

[2] HUGO Victor, Choses vues, fragments sans date – postérieurs au retour de l’exil.

Nostalgies d’Apostrophes

Occasionnellement, Lundioumardi revient cette semaine sur une émission de télévision. Pour le 40ème anniversaire du premier numéro d’Apostrophes, France 2 a diffusé vendredi dernier une rétrospective des « temps forts » de ce rendez-vous littéraire[1]. C’est Pierre Assouline qui a orchestré cet hommage conçu sous la forme d’un abécédaire lacunaire – certaines lettres manquent – en interrogeant Bernard Pivot sur les différents extraits et les coulisses de l’émission.

Ces images et ces débats occupent une place à part dans notre patrimoine audiovisuel, dont la qualité explique une longévité de 15 années (1975-1990), au cours desquelles Pivot a œuvré tel un authentique et populaire passeur de livres. Parce-que comme il le rappelle lui-même à plusieurs occasions, de nombreux ouvrages se sont retrouvés entre les mains du grand public qui les achetait – contre toute attente – par « reconnaissance » à une personne entendue dans l’émission ; citons par exemple L’homme de paroles du linguiste Claude Hagège ou Le Je-ne-sais-quoi et le Presque rien de Vladimir Jankélévitch qui ont été de grands succès de librairie malgré une écriture et des disciplines souvent négligées en raison de leurs complexités.

Mais Apostrophes c’était aussi et surtout un laboratoire incroyable de représentation de l’histoire des idées, selon des interactions n’allant pas toujours de soi. S’il était touchant, et d’une certaine façon naturelle, de réunir Roland Barthes et Françoise Sagan pour disserter autour de l’Amour, interroger l’œuvre du Marquis de Sade par une confrontation entre Elisabeth Badinter et Jean-Jacques Pauvert ne pouvait qu’opposer deux points de vue irréconciliables sur l’idée même de ce qu’est la littérature. Apostrophes devenait ainsi l’espace où la liberté de ne pas s’entendre faisait rage avec l’intelligence comme seul remède ; à l’instar de Simon Leys venu régler son compte à la coterie des intellectuels maoïstes en démontant le livre de Maria Antonietta Macciocchi (Deux mille ans de bonheur – 1983) ; malheureux bouc-émissaire, Macciocchi confessa des années plus tard à Pivot, lors d’une rencontre fortuite à Rome, que ce débat avait ruiné sa carrière et qu’elle avait pris pour tous les autres.

25 années que le clap de fin d’Apostrophes a résonné … si court et si long à la fois ! Pivot lui est toujours là pour en parler avec une égale passion mais les choses ont radicalement changé depuis. Impensable aujourd’hui d’imaginer sur nos antennes le romantique nuage de fumée et le non moins romantique Bukowski quittant le plateau totalement pété. Les journalistes et les écrivains ne sont plus les mêmes, tout comme les attentes d’un public qui a les yeux rivés sur le « buzz ». Une télévision désormais à l’affût des « clash », dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles au péril de la réflexion. A entendre Nadine Morano s’écharper sur la notion de « race blanche », on finirait presque par regretter la disparition de Glusksmann et les autres « nouveaux philosophes » ; ou pas… ! Mais terminons ce billet avec une dernière nostalgie, celle d’avoir pu revoir Claude Lévi-Strauss lors de son tête-à-tête avec Pivot et disant ceci :

« […] dans l’esprit j’ai toujours vécu ailleurs ou à d’autres époques que la mienne. Je me sens en réalité […] beaucoup plus un homme du XVIIIème siècle – peut-être davantage encore du XIXème siècle – qu’un homme de ce siècle où, en réalité, tout ce que j’aime, tout ce à quoi j’attache du prix – je ne suis pas en train de faire son procès ni de le condamner, c’est une confession autobiographique que je suis en train de vous faire – et bien tout ça est en train d’être détruit et de disparaître. »

Bonne semaine !

[1] L’émission est disponible en replay quelques jours encore sur : http://pluzz.francetv.fr/videos/les_vendredis_d_apostrophes.html

L’art d’être méchant

Lundioumardi

Il a refait surface en vitrine des librairies Le Bouquin des méchancetés – Et autres traits d’esprits de François-Xavier Testu. Logique commerciale quand tu nous tiens… l’ouvrage figurait parmi les meilleures ventes de Noël dernier et comme la rengaine publicitaire ne cesse déjà de le marteler : « les fêtes approchent ! »

L’« auteur » est avocat et professeur de droit à l’université François-Rabelais de Tours. Son métier lui a donné le goût des bons mots, épigrammes et autres ponts-neufs[1] ; une qualité qui se perd chez les robes noires… Un été où il s’était réfugié chez des amis dans le Beaujolais pour fuir la chaleur, François-Xavier Testu décidait avec Francis-Édouard Chauveau – à qui le livre est dédié – de restituer « les méchancetés les plus drôles que tel personnage avait pu destiner à tel autre », chaque anecdote étant complétée par une notice biographique[2]. Un moyen de tendre l’oreille aux vacheries échangées dans les cercles littéraires, cabinets politiques ou les salons de l’Angleterre post-victorienne. L’intérêt réside donc aussi dans le mélange des genres dont voici un bref aperçu :

Georges Clémenceau, à la mort de Félix Faure : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. » Rodin au jeune Picasso qui était venu lui montrer un de ses tableaux : « Commencez par signer, que je sache dans quel sens ça se regarde ! » Ou encore Karl Lagerfeld au sujet de Yves Saint-Laurent : « L’alcoolisme de Saint-Laurent ne rendait pas ses robes plus belles. Les couturiers effondrés comme des fleurs non-arrosées dans des T-shirt sales, ce n’est pas mon truc. » Un recueil qui n’exige pas de lecture continue, que l’on prend et que l’on repose à loisir pour apprécier le verbe de telle ou telle personnalité.

Par ses affinités, Testu a préféré les figures historiques de la politique aux artistes et écrivains, cités en moins grand nombre. Certains prestigieux absents étonnent malgré tout dans cette compilation : Gustave Flaubert, Louis-Ferdinand Céline ou encore Julien Gracq font partie des oubliés du livre. Autre écueil : à la préface narcissique et complaisante de Philippe Alexandre – intitulée « Moi, méchant ? » – dans laquelle il encense sa propre carrière de journaliste, on aurait davantage préféré une réflexion sur la notion de méchanceté, à l’instar de Jean-Paul Morel et son anthologie du Meilleur des insultes et autres noms d’oiseau qui avait le mérite d’interroger le sens et la vocation de ce registre littéraire[3]. Enfin, un index des noms propres aurait amplement facilité cette lecture en pioche : le classement alphabétique des auteurs sélectionnés permet effectivement d’accéder rapidement à leur entrée – à condition encore d’avoir un nom particulier à chercher – mais il est totalement inefficace quand il s’agit par exemple de trouver la victime à laquelle le couperet est adressé.

Malgré ces lacunes, le livre pose la question intéressante de savoir si la méchanceté, quand elle est talentueuse et incisive, ne perd pas de sa puissance à être lue. Philippe Alexandre et François-Xavier Testu ont raison d’insister sur le fait que les meilleures formules sont celles qui ont été conçues dans la spontanéité, telles les fameuses joutes verbales entre Churchill et de Gaulle, dont la portée reste indissociable de la carrure et de la voix des deux protagonistes, et que l’écrit ne parvient pas à rendre dans sa pleine dimension. Mais comment résister à une anecdote du type : Churchill, portant un nœud papillon à pois sur une chemise à carreaux, entre dans le bureau londonien du général de Gaulle qui entame les hostilités de la façon suivante : « Je ne savais pas que c’était carnaval à Londres », Churchill lui rétorquant du tac au tac : « Tout le monde ne peut pas se déguiser en soldat inconnu. » Ambiance …

Mais dans ce florilège de dents dures qui sillonne le livre, le rire laisse parfois la place à un sentiment d’amertume devant ce triste constat : si nous sommes aussi vaches que nos ancêtres, c’est sans le panache qui était le leur. Une pique de Nicolas Sarkozy ou de Jacques Chirac manque cruellement de saveur et d’audace devant la plus petite pichenette de Victor Hugo ou d’Anatole France. Les temps changent me direz-vous… il est vrai qu’aujourd’hui l’insulte n’est plus l’apanage de brillants esprits : elle court péniblement en 140 signes de sinistres twittes, le souffle court et le verbe gras.

[1] Chansons satiriques que les bateleurs chantaient devant le pont éponyme.

[2] TESTU François-Xavier, Le Bouquin des méchancetés – Et autres traits d’esprit, Paris, éd. Robert Laffont, 2014, 1184 p.

[3] MOREL Jean-Paul, Le meilleur des insultes et autres noms d’oiseaux, éd. Mille et une nuits [hors commerce], 2015. Voir : « Insultez-moi Benoit ! », Lundioumardi, 7 juillet 2015.