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Mois : avril, 2018

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La faible température d’un succès

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En parcourant les livres de nombreux auteurs contemporains – à l’image de Laurent Binet, Emmanuel Carrère ou Marie Darrieusecq pour ne citer que ces exemples – on se trouve, en parallèle de la narration, devant tout un appareil quasi psychanalytique de l’écrivain qui interroge sa propre écriture et les modes opératoires qui la cernent. Le résultat est souvent décevant, voire très agaçant en raison de l’entre-soi, une autosatisfaction qui consiste à se contempler dans l’exercice de ce geste. Le 17 janvier 1932, Roberto Arlt (1900-1942) publiait dans le supplément littéraire du quotidien La Naciòn, à Buenos Aires, une nouvelle intitulée Un hombre fracasado, reprise l’année suivante sous le titre Escritor Fracasado[1]. Drôle, cynique, acerbe, l’auteur argentin aurait pu transposer les Narcisses mentionnés plus haut pour les intégrer dans son récit quand, lui aussi, interroge l’écriture mais davantage pour se moquer de la posture ambitieuse de celui qui rumine l’œuvre à laquelle il prétend, sans jamais parvenir à l’aboutir.

À bon escient, les éditions Sillage ont apporté dans cet ouvrage quelques repères biographiques afin d’appréhender Roberto Arlt et ses livres. Fils d’un émigré prussien souffleur de verre à Buenos Aires, il abandonna rapidement les études pour se mêler à différents milieux littéraires argentins qui lui permirent de contribuer à des revues telles que La Idea ou Tribuna Libre, et de se lier avec des hommes de lettres comme Conrado Nalé Roxlo. La dot de son épouse, Carmen Antinucci, lui permit de mener toutes sortes d’entreprises commerciales qui échouèrent les unes après les autres, notamment une société de bas renforcés qui ne filent pas, tout en publiant ses premiers textes et en collaborant à différents journaux, y compris d’extrême droite ou associés à la Ligue patriotique argentine. Membre du groupe littéraire Boedo, qui défendait une fonction de l’art engagé à fonction sociale et opposé au groupe Florida, plus préoccupé de recherche formelle (avec Jorge Luis Borges comme figure de proue), Arlt fut surtout considéré comme un marginal en raison d’une vie relativement bohème et de ses idées anarchistes.

Dans ce récit écrit à la première personne, le lecteur découvre un narrateur ambitieux, âgé d’une vingtaine d’années et promis à un brillant avenir d’écrivain après le succès de son premier roman. Plein de lui-même, il se pavane dans les rues de la capitale argentine tel un dieu grec surplombant la masse populaire depuis les hauteurs de l’Olympe, sûr que rien ne lui résiste. Rien, excepté le temps qui file entre ses mains et l’orgueil cloué à la selle de ses certitudes : « Tel le voyageur inexpérimenté qui s’aventure sur une plaine glacée et subitement découvre que la glace rompt, dévoilant à travers ses fissures la mer immobile qui va l’engloutir, je découvris avec la même horreur la catastrophe de mon génie, le dégel de ma violence. Les fissures de ce que je croyais être la terre ferme étaient celles d’une fine couche d’eau durcie. La faible température d’un succès avait suffi à la faire fondre. »

Mais il n’y a pas que le temps et la peur de l’oubli pour le presser. Les « autres » publient, rencontrent le succès eux aussi et il y assiste. Bien entendu, il est convaincu d’être d’une trempe supérieure quand il rêve à « l’œuvre de longue haleine » qui germe dans son esprit la nuit, ce « Décalogue de la non-action » qui regrouperait à lui seul toute la connaissance de l’histoire humaine. Mais à nouveau, il se voit contraint d’avorter ce projet, l’humanité n’est plus bonne à recevoir ça selon lui. Alors il rassemble des adeptes autour d’une « Esthétique de l’Exigeant », nom donné à ce groupe qui agit par « nécessité péremptoire d’exterminer le sus-cité larbin de la littérature, qui faisait gémir les linotypes et inondait le marché, année après année, de deux ou trois livres impossibles à lire à cause de leur construction agrammaticale et primitive. » Mais là encore il doit s’amender et reconnaît alors que « L’homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain. »

Devenu critique littéraire, le fin limier de l’imposture, il observe que jamais il n’empêchera quiconque d’écrire, que ses charges ne constituent pas un risque. L’individu n’est plus la même promesse que lorsqu’il avait vingt et il se voit désormais évoluer dans la compagnie des hommes qu’il méprisait autrefois, conscient d’une égale envergure : « Ces écrivains que j’appelais des ratés étaient d’excellentes personnes, solidaires, capables de rendre non pas un service à leur prochain mais beaucoup. Voués à l’art à un âge où même les notaires parlent de la lune, auteurs d’un ou deux recueils de poésie bien intentionnés et moraux, ils continuaient, au nom de cette velléité transitoire de leurs vingt ans passés depuis longtemps, à se proclamer écrivains et poètes avec un optimisme ahurissant. Il ne s’en trouvait pas un parmi eux pour ne pas conserver dans un porte-document un chef-d’œuvre, dont qui sait quand il se résoudrait à le publier et à le terminer, parce que les temps n’étaient pas à l’art pur. »

Roberto Arlt abandonna l’école quand il était adolescent. Âgé de quinze ans, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque de son quartier où il se découvrit une passion pour la littérature russe. Difficile en lisant L’Écrivain raté d’ignorer ces résonances, notamment Dostoïevski, avec une critique en règle des milieux, des convenances bourgeoises et des mondanités. Tout raté qu’il se sent, ce narrateur montre finalement qu’il n’est autre que le produit du système de classes qu’il côtoie, vivant au siècle des machines dans lequel il peine à trouver sa place, soumis aux contingences de l’offre et de la demande, avec quelques gouttes de vernis réparties sur la couche de ses échecs afin d’arriver à faire comme tout le monde : maintenir les restes d’une illusion.

[1] La nouvelle a été publiée en français pour la première fois aux éditions Sillage, en 2014. Voir : ARLT Roberto, L’Écrivain raté, trad. de l’espagnol par Geneviève Adrienne Orssaud, éd. Sillage, 2014.

 

À Lundioumardi prochain

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Citroën – Vive la grève ![1]

À la porte des maisons closes,
C’est une petite lueur qui luit…
Quelque chose de faiblard, de discret,
Une petite lanterne, un quinquet.
Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale :
Une grande lueur grimpe sur la tour,
Une lumière toute crue.
C’est la lanterne du bordel capitaliste,
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.
Bénéfices nets…
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,
300 voitures, 600 voitures par jour.
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets…
Millions, millions, millions, millions,
Citroën, Citroën,
Même en rêve, on entend son nom.

500, 600, 700 voitures
800 autos camions, 800 tanks par jour,
200 corbillards par jour,
200 corbillards,
Et que ça roule
Il sourit, il continue sa chanson,
Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent,
Il n’entend pas la voix des ouvriers,
Il s’en fout des ouvriers.
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu,
Quand y’en a un qui crève,
On l’entend même pas crever.

Citroën n’écoute pas, Citroën n’entend pas.
Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.
Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.
Un million Monsieur Citroën, un million.
S’il gagne c’est tant mieux, c’est gagné.
Mais s’il perd c’est pas lui qui perd,
C’est ses ouvriers.
C’est toujours ceux qui fabriquent
Qui en fin de compte sont fabriqués.
Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino
Le voilà à Nice qui fait le beau
Sur la Promenade des Anglais avec un petit veston clair,
Beau temps aujourd’hui ! Le voilà qui se promène qui prend l’air,
A Paris aussi il prend l’air,
Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,
Ses poumons abîmés par le sable et les acides,
Il lui refuse une bouteille de lait.
Qu’est-ce que ça peut lui foutre, une bouteille de lait ?

Il n’est pas laitier…Il est Citroën.
Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sur son paillasson.
Citron … Citron …Bénéfices nets… Millions… Millions…
Oh si le chiffre d’affaires vient à baisser,
Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,
Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser les salaires
Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,
Pour faire la grève…

La grève…
Vive la grève !

*****

[1] Poème qui a été écrit par Jacques Prévert avec le Groupe Octobre (1930-1937) en soutien aux grévistes de l’usine Citroën entre mars et mai 1933. Alors que la société est bénéficiaire (186 millions de francs de bénéfices sur les deux exercices précédents) et que l’usine mère de Javel était remise à neuf afin d’en faire « la plus belle du monde », André Citroën avait annoncé une baisse de 18 à 20% des salaires.