lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2018

La propriété d’un engrenage

Unemorttrèsdoucelundioumardi

On y pense au moins une fois à la mort de ses proches, de ses parents. Seul, il arrive même que l’on s’interroge sur celui qui viendra le plus à manquer. C’est une tristesse à laquelle on prend du plaisir parce qu’elle permet d’éprouver toute l’affection que l’on ressent à vivre avec ceux qui nous entourent. Mais ces histoires que l’on se raconte en s’endormant au chaud de la présence des autres n’ont rien à voir avec l’expérience à venir. Radicale ou clinique. Irréversible. Douloureuse. Dans un court récit[1], Simone de Beauvoir a décrit le dernier mois qu’elle a passé au côté de sa mère Françoise. À 77 ans, celle-ci était tombée dans sa salle de bain. Elle entrait à l’hôpital pour une fracture du col du fémur et y mourut quelques semaines plus tard d’un cancer, après avoir enduré les souffrances de la maladie mais aussi les traitements mis en œuvre pour tenter de la soigner.

« Pour moi, ma mère avait toujours existé et je n’avais jamais sérieusement pensé que je la verrais disparaître un jour, bientôt. Sa fin se situait, comme sa naissance, dans un temps mythique. Quand je me disais : elle a l’âge de mourir, c’étaient des mots vides, comme tant de mots. Pour la première fois, j’apercevais en elle un cadavre en sursis. »

Sartre estimait que Castor avait signé là son meilleur livre et pour une fois il ne s’était pas trompé. Parce qu’au-delà d’une introspection sur les rapports ambivalents entre elle et sa mère, Beauvoir livre une critique d’un corps médical obsédé par la maladie qu’il éradique au point d’annihiler toute la part d’humanité chez le patient qui la porte. « On est pris dans un engrenage, impuissant devant le diagnostic des spécialistes, leurs prévisions, leurs décisions. Le malade est devenu leur propriété : allez donc le leur arracher ! Il n’y avait qu’une alternative, le mercredi : opération ou anesthésie. Le cœur solide, vigoureusement réanimée, maman aurait résisté longtemps à l’occlusion intestinale et vécu l’enfer, car les docteurs auraient refusé l’euthanasie. Il aurait fallu me trouver là à six heures du matin. Mais même alors, aurais-je osé dire à N. : « Laissez-là s’éteindre » ? C’est ce que je suggérais quand j’ai demandé : « Ne la tourmentez pas » et il m’a rabrouée avec la morgue d’un homme sûr de ses devoirs. »

Alors ils lui ont enlevé l’énorme poche infectieuse tissée par le crabe dans son ventre, deux litres de pus avec le péritoine éclaté. Un irrésistible défi pour ce chirurgien réjoui d’avoir sauvé sa « propriété », tenue à l’écart des décisions pour soigner le mal qui la rongeait. Échapper à la mort pour supporter les escarres, sanglée à son lit, dopée à l’Équanil et à la Morphine, patiente de tous ses cauchemars, Françoise de Beauvoir obtenait quelques jours de rabe. Un bonus qu’elle n’avait pas sollicité mais qui lui était accordé comme un précieux cadeau parce que laisser mourir n’était pas une option. Chaque jour s’enfonce dans la douleur et les humiliations de ne plus se subvenir mais la vieille dame croit encore sortir parce qu’on lui a dit qu’il ne s’agissait que d’une péritonite. Ses deux filles se relaient jours et nuits à son chevet dans la plus parfaite obligeance mais démunies devant cette dégradation arbitraire décidée par la médecine et ceux qui la font. Pas si douce la mort.

« Je ne tenais pas particulièrement à revoir maman avant sa mort ; mais je ne supportais pas l’idée qu’elle ne me reverrait pas. Pourquoi accorder tant d’importance à un instant, puisqu’il n’y aura pas de mémoire ? Il n’y aura pas non plus de réparation. J’ai compris pour mon propre compte, jusque dans la moelle de mes os, que dans les derniers moments d’un moribond on puisse enfermer l’absolu. » À la fois pudique et intense, le témoignage de Beauvoir n’apporte pas de réponse au débat sur la fin de vie. Il prouve simplement qu’on n’acclimate pas la mort en la reculant afin de conforter la médecine dans ses pouvoirs. Soigner une agonie c’est y mettre fin. Telle est l’idée défendue par ce livre écrit avec précision et sensibilité. Juste avant de devenir orpheline, Simone de Beauvoir regardait sa mère mourir une seconde fois dans ce texte et avec elle ce sont toutes les morts qui appellent leur dignité.

[1] DE BEAUVOIR Simone, Une mort très douce, éd. Gallimard, 1964.

 

Dépoussiérer Arthur Schnitzler

schnitzlerlundioumardi

Quand on commence à parcourir une pièce ou un roman d’Arthur Schnitzler (1862 – 1931) à notre époque, c’est-à-dire plus de 150 ans après sa naissance, la tentation est grande d’abréger la lecture de cette Autriche surannée et de son tableau traditionnel des salons poussiéreux, avec ses cafés viennois dénaturés par les légendes repassées. Mais quand on laisse ce réflexe de côté et qu’on ne renonce pas devant cette facture à la fois classique et onirique, Arthur Schnitzler s’insinue dans votre esprit pour renverser les premières impressions et gratter le vernis écaillé dudit tableau tombé en désuétude – selon des thématiques et des personnages aux destins ambivalents.

Né à Vienne dans une famille juive, Arthur Schnitzler a baigné très jeune dans l’univers artistique de la capitale autrichienne grâce aux comédiens et aux cantatrices soignés par son père, laryngologue réputé. Respectueux des logiques filiales, le fils réussit des études de médecine et entreprit une carrière à l’hôpital général de Vienne. L’écriture le taraudait depuis l’adolescence, il s’y consacrait pendant son temps libre mais c’est seulement après le décès de son père, en 1893, qu’il décida de s’y employer pleinement et pas à n’importe quel prix : historien des mentalités à sa façon, Schnitzler a profondément dérangé et bousculé l’establishment viennois.

S’attaquant à l’antisémitisme ambiant de ses compatriotes et mettant une sexualité licencieuse au cœur de ses récits, la censure n’a pas manqué de s’abattre sèchement sur lui dès les premières rumeurs. En février 1913, c’est sa nouvelle pièce intitulée Professeur Bernhardi qui fut interdite de représentation au prétexte qu’elle menaçait l’intérêt général. Mais c’est surtout La Ronde (Reigen), écrite en 1897, qui rangea durablement Arthur Schnitzler parmi les auteurs sulfureux, taxé d’israélite et de « pornographe ». Il fallut deux procès et attendre deux décennies pour que la pièce soit enfin jouée, à Berlin d’abord puis à Vienne.

De l’avis de ses contemporains, c’était un autre son de cloche qui résonnait enfin dans la littérature viennoise grâce à Schnitzler. Lorsqu’il fit une lecture de sa nouvelle Madame Béate et son fils (1913), une histoire d’Œdipe[1], Hugo von Hofmannsthal (1874 – 1929) et Felix Salten (1869 – 1945) – auteur présumé de Bambi et lui aussi censuré – étaient présents pour l’applaudir. Ce n’est pas un hasard non plus si Freud encouragea vivement les narrations de Schnitzler avec lequel il partageait de nombreuses affinités intellectuelles. Tous deux étaient médecins et vouaient une passion scientifique aux manifestations du cerveau et à ses humeurs. Caricaturés par une intelligentsia comme étant des frères siamois en raison de leurs sujets de prédilection[2], Freud et Schnitzler prirent soin de ne jamais se rencontrer, non sans humour. Lorsque le premier se décida enfin à écrire au second, à une seule reprise, ce fut pour lui confesser son appréhension, « une sorte de crainte de rencontrer mon double (Doppelgänger) ». Et lorsque le fils d’un industriel arriva dans le cabinet de Schnitzler, couvert de sang après que son pénis eût été mordu par un poney, le médecin ne manqua pas d’ironiser de la façon suivante : « Emmenez immédiatement le patient aux urgences – et envoyez de préférence le poney chez le docteur Freud. »

Mais ces anecdotes ne doivent pas faire oublier la singularité et la puissance de l’écriture de Schnitzler qui appelle aujourd’hui à être (re)découverte : Stanley Kubrick lui-même ne s’y était pas trompé en adaptant La Nouvelle rêvée (Traumnovelle – 1926) dans son dernier film Eyes Wide Shut (1999), prouvant avec son génie habituel la complexité et la modernité de l’auteur autrichien, dont la traduction française du Journal se fait encore attendre, les dix volumes ayant été édités en Autriche pour la première fois il y a cinq ans[3].

[1] Une femme couche avec l’ami de son fils adolescent. L’ami en question s’en vante autour de lui, plongeant la mère et le fils dans un désarroi total. Les deux décident alors de monter dans une barque dans laquelle ils s’échoueront non sans échanger leur amour incestueux.

[2] Pour cette anecdote et les suivantes, voir : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, éd. Piranha, 2014, pp. 50 – 60.

[3] Sont disponibles aux éditions Stock / La Cosmopolite : La Ronde, Mademoiselle Else, Berthe Garlan, Mourir, Madame Béate et son fils, Vienne au crépuscule, L’Étrangère, La Pénombre des âmes. Chez d’autres éditeurs : Au Perroquet vert, Comédie des mots, Heures vives, La Nouvelle rêvée, Le Lieutenant Gustel.

 

Ne pas capituler avec Dernier Carré

Derniercarrélundioumardi

Dans la terminologie militaire, le dernier carré constitue le groupe ultime des sacrifiés qui poursuivent la résistance sur le front avant que la défaite ne les emporte. Certains par loyauté au commandement qui les gouverne, d’autres parce qu’ils sont convaincus que leur cause est juste et doit être défendue jusqu’au bout. En ayant fait le choix d’intituler leur revue Dernier Carré, Marlène Soreda et Baudouin de Bodinat livrent une bataille sur le champ des mots, à contre-courant de l’actualité mais avec un regard critique sur le monde qui les entoure : ses dérives, ses ruines, ses extinctions mais aussi ses modes de subsistance, à la marge des diktats, portant la voix de ceux que l’on réduit toujours plus au silence. Sans fatalisme puisque, comme l’énonce la couverture, « Inlassables, tous les jours ils se remettent à vivre »[1].

Ce premier numéro prévient l’irrégularité des parutions suivantes et n’appelle à aucun concours extérieur : « Ne comptant que sur ses propres forces, Dernier Carré ne sollicite aucun renfort. » Le philosophe moraliste Baudouin de Bodinat, auteur de La vie sur Terre (éd. Encyclopédie des nuisances, 1999), fait l’ouverture via une série de considérations en rapport avec la modernité. Regroupés sous le titre « À la vue du cimetière, Estaminet », ses propos attaquent les folies contemporaines d’une humanité désincarnée dans son statut de consommateur acharné au Bitcoin, selon un réel dont la substance a pris le dessus sur le monde lui-même, toujours à exploiter davantage quitte à l’épuiser afin de consacrer le règne du dérivatif, la matérialité des existences.

« Mais personne ne regarde par les vitres, tous se distraient du temps mort avec leur portatif. & pareillement dans ce grand et beau parc de vieille capitale – divers siècles d’architecture s’ordonnent en perspective sous le ciel mobile aux nuances infinies – des parterres magnifiques, feuillages bruissants, des corbeaux occupés à piller une poubelle, etc. – et ils sont là, venus par voyage aérien, à faire des selfies de leur vie inimitable, ou assis devant ces grands bassins reflétant les nuées, à consulter leur optiphone, à y tapoter (couples : chacun le sien) – dans une parfaite indifférence au monde (et dans les musées – bermudas, tongs – c’est pareil, ils vérifient à l’écran les tableaux devant eux) ; lequel monde, quelque jour, au dépourvu, se rappellera brusquement à leur attention. Ils en seront tous ébahis. »

Un cadastre façon Élie Portrait ressuscite des vies disparues, des coupures de presse se désolent d’un monde qui court à sa perte et Marlène Soreda se souvient d’une bande d’intellectuels drogués par des gâteaux au cannabis faisant tchou-tchou à la queue-leu-leu le jour de son mariage. La scène ne manque pas de faire rire mais elle prolonge le désespoir de tous ceux qui ont à se raconter, à se justifier sur les formulaires de la subsistance : « On vous demande la cause principale qui vous a mené LÀ (dans cet appartement sombre où s’accumulent les impayés) aussi tranquillement que l’on vous a demandé votre adresse, votre date de naissance ou n’importe laquelle de ces choses qui entrent sur une demie ligne ! Alors, c’est une déflagration, toutes les images arrivent en même temps, chacune veut être la première, la « principale » et joue des coudes parmi les autres – la semaine dernière, non, quand vous aviez quatre ans, non, la fois où sur le bateau, non, c’était pendant la guerre… Inutile de rêver, vous ne pourrez pas faire entrer ça dans le cadre de 15 x 7 cm. Vous retournez vous coucher. »

Colère, humour, fronde, ironie sont les ingrédients qui jalonnent les pages d’un premier numéro d’une revue atypique, littéraire sans le prétendre et engagée sans insister. Juste des tranches de vie significatives, mises en perspective avec sensibilité mais aussi détermination. Contre les rouages d’une modernité dont les déchets sont parfois difficiles à trier, Dernier Carré appelle à une vigilance resserrée, relève les incohérences d’une société fondue dans ses artifices au point d’en retirer la part d’humanité à ceux qui la composent. Lucides, assurés de la défaite, les auteurs de Dernier Carré montrent à travers cet opus que se rendre ne doit en aucun cas faire partie de nos projets.

[1] Toutes les citations sont tirées du 1er numéro de la revue Dernier Carré, paru en novembre 2018 et publié par La Charrette orchestrale (charrette.orchestrale@gmail.com – 100 boulevard Davout/75020 Paris). La citation figurant sur la couverture est extraite du Journal (1887-1910) de Jules Renard.