lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mars, 2019

Après faut pas s’étonner…

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À l’occasion du Printemps des poètes, on se prendrait à rêver aux mille façons d’honorer ce rendez-vous au moins cinq minutes par jour dans les écoles : lectures, rencontres, ateliers, etc. En plein printemps tout court, on aurait pu imaginer que ce serait une chance pour les enfants de rencontrer des paysagistes, des horticulteurs et autres maraîchers afin de découvrir de nouveaux métiers mais aussi de préserver l’environnement qui les entoure pendant une poignée d’années. Mais l’Éducation nationale, structure avant-gardiste de tous ses échecs, a une nouvelle fois pris les devants en répondant à « une initiative de la profession bancaire »…

Ainsi débute cette semaine et jusqu’à la fin de l’année scolaire l’opération « J’invite un banquier(e) dans ma classe ». (À noter qu’en tapant le « (e) » pour la féminisation de banquière, Word corrige automatiquement par « € »…) Une date qui ne laisse rien au hasard puisque comme le précise le site https://unbanquierdansmaclasse.com/, l’opération s’inscrit dans le cadre de l’European Money Week (à vos souhaits !) qui a lieu entre le 25 et 29 mars afin de « involves young people in more than 32 countries, with activities ranging from classroom sessions to seminars and conferences, all seeking to improve financial literacy through better financial education. » Pour celles et ceux qui ne lisent pas l’anglais, comprendre : technocrétin de l’Union européenne qui vient sensibiliser vos bambins aux taux d’épargne et autres prêts bancaires. À moins que Jérôme Kerviel ne soit dans place, ils sont loin nos poètes !

Mais revenons à notre « atelier ludo-pédagogique qui sensibilise les élèves de CM1-CM2 aux notions de budget, moyens de paiement, épargne et sécurité. […] à un âge où ils commencent à recevoir de l’argent de poche pour leurs loisirs. » Pendant une heure, les élèves s’affrontent autour d’un jeu de l’oie financier arbitré par un banquier ayant fait le déplacement spécialement pour eux afin de répondre aux questions et surtout « leur permettre de devenir des consommateurs responsables », précise le site Internet.

Ainsi, le petit Hyppolite assis au fondd’laclasseprèsduradiateur ou Margot l’effrontée cesseront peut-être de claquer 20 centimes d’euros chaque jour dans un Malabar et une sucette achetés à l’unité chez le boulanger situé en face de l’école en refaisant le monde. Désormais plus de gâchis, tête blonde tiendra ses comptes. Parmi les témoignages, un élève de CE1 enterre quant à lui un peu plus le Monopoly en confirmant : « J’ai aimé le jeu parce qu’on a voyagé dans le monde de la banque. » Implacable ! Simone Weil s’en alarmait déjà : « Argent, machinisme, algèbre ; les trois monstres de la civilisation actuelle. » Le prodige de la banque est sans aucun doute d’être parvenue à combiner les trois.

Baudelaire nouvelliste

Lafanfarlolundioumardi

Poète, traducteur, critique d’art et essayiste, Charles Baudelaire (1821-1867) a porté fiévreusement l’écriture de ces domaines à l’édifice d’une œuvre incontournable menée au rythme d’une vie tumultueuse, parisienne jusqu’au dégoût, où l’amour et la mélancolie se tuent à la tâche de la création littéraire. Plus méconnues sont les rares tentatives de l’auteur à l’exercice de la narration, le roman, dont il insiste pourtant sur « la gravité, la beauté et le côté infini de cet art-là ». Une option qui a existé chez le jeune Baudelaire de La Fanfarlo, une nouvelle qui s’étire presque à la mesure d’un court roman, parue en janvier 1847 dans le premier Bulletin de la Société des gens de lettres – après avoir été refusée par la Revue de Paris – sous la signature de Charles Defayis (nom, à une lettre près, de celui de sa mère).

L’histoire met en scène le personnage de Samuel Cramer, jeune homme de lettres dont les prétentions n’ont d’égal que sa paresse mais à qui Baudelaire a donné beaucoup de lui-même : le maniement de l’ironie, son aversion pour Walter Scott ou l’éloge de Balzac pour ne citer que ces exemples. « Samuel a le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure prétentieusement raphaélesque. – C’est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n’a guère eu dans sa vie que des moitiés d’idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au-dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l’a doué. »

La première partie dresse le portrait de ce jeune homme ambivalent autour de la discussion qu’il engage avec Mme de Cosmelly, un de ses premiers amours désormais l’épouse d’un homme riche et qui demande à Samuel de l’aider à certifier l’infidélité de son mari en séduisant la femme qu’il entretient : la Fanfarlo, comédienne aux atours chatoyants, inspirée de l’exubérante Lola Montès qui fit scandale à l’Opéra de Paris, dépeinte comme aussi « bête que belle ». Le prétentieux littérateur saisit la perche qu’on lui tend dans l’espoir de reconquérir cet amour d’antan, critique des passions et des manipulations amoureuses dont il va lui-même être la victime en tombant sous le charme de la danseuse dans la seconde partie du texte.

« Quant à lui, il a été puni par où il avait péché. Il avait souvent singé la passion ; il fut contraint de la connaître ; mais ce ne fut point l’amour tranquille, calme et fort qu’inspirent les honnêtes filles, ce fut l’amour terrible, désolant et honteux, l’amour maladif des courtisanes. Samuel connut toutes les tortures de la jalousie, et l’abaissement de la tristesse où nous jette la conscience d’un mal incurable et constitutionnel, – bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu’on nomme le concubinage. »

Dans cette nouvelle qui précède la poésie, Baudelaire annonce d’une certaine manière son appréhension à l’égard de la poésie versifiée au profit de l’écriture en prose. Après La Fanfarlo, plus de nouvelle ni de roman ébauché – lui qui pourtant écrivait dans les Notes nouvelles sur Edgar Poe : « La vérité peut être souvent le but de la nouvelle. » – mais une œuvre poétique qui a su adapter la prose à cette recherche esthétique comme nul autre avant lui. Déjà les thèmes récurrents se dessinent : les tableaux parisiens (« la ville maudite ») mais aussi la mélancolie et l’ennui, « Sans le don tout divin de l’espérance, comment pourrions-nous traverser ce hideux désert de l’ennui que je viens vous décrire ? » Un texte singulier dans le vaste ensemble baudelairien par lequel l’auteur s’arrache de l’illusion romantique pour explorer les profondeurs des malédictions inhérentes à son œuvre.

Antoine Emaz ou l’écriture au vrai

antoineemaz

Dans le Poème du mur[1], Antoine Emaz écrit « On se demande parfois si, un jour, on arrivera à se libérer de ce qui encombre depuis longtemps et dont on n’a jamais voulu, quand on y réfléchit bien. Mais qui reste là. » Dans ce poème paru en 1990 dans le recueil En deçà, il annonçait le travail qui était le sien de ne pas fuir le pessimisme geste de révolte et d’observation du monde. Une détermination qu’il confirmait dix ans plus tard dans un entretien accordé à la revue Scherzo : « Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. »[2]

Ce futur s’est un peu plus refermé le 3 mars dernier avec le décès d’Antoine Emaz. Né en 1955 à Paris, il vivait à Angers et laisse derrière lui une œuvre incontournable dans la poésie contemporaine, distante de la tentation expérimentale au profit d’une concision au ras du réel, via de courts textes en vers libres alternant avec des paragraphes brefs, justifiés, comme des blocs denses. Auteur de nombreux recueils parmi lesquels on peut citer Lichen, Lichen (éd. Rehauts), De l’air (Le Dé bleu), Cambouis (Le Seuil), Poèmes pauvres (Æncrages & co) ou Limite (Tarabuste), il a également travaillé à de nombreuses études littéraires sur André Du Bouchet, Eugène Guillevic ou encore Pierre Reverdy.

Poète du concentré, de l’émotion brute et de l’attente, ses vers éclatent sur les frontières d’un désespoir – un mur, une mer, une falaise – avec la « Patience d’une main qui passe, et use. » Une poésie inquiète que Franck Venaille décrivait très justement dans le texte qui lui était consacré dans C’est nous les modernes : « Il s’agit essentiellement de poèmes coupants, disant peu à la fois et qui ne vivent en fait que sous la protection de l’auteur. Ici, rien n’est écrit pour le plaisir et par plaisir. La poésie apparaît pour ce qu’elle est : une manière de comprendre et d’appréhender le monde en utilisant ses scories, ses fautes, cette éternelle inquiétude qui rôde autour de chacun de nous. […] Une vision de l’écriture poétique libre, c’est ce que nous offre ce poète sévère, tourné en entier sur soi, mêlant avec réussite différents niveaux d’écriture, ce qui lui permet notamment d’avouer : Impossible de dormir sur ce tabouret de cuisine. »[3]

Étrangère au lyrisme, sa poésie rejette tous les superflus afin de conserver l’attention sur l’infime mouvement qu’il scrute et qu’il appelle lui même « force-forme ». La modestie de sa langue pourrait laisser paraître le renoncement d’un homme figé. C’est tout le contraire qui est à l’œuvre le vers suivant où il n’est plus question que de désir, de renversement et de duel intérieur. Avec cette écriture unique, il rebat sans cesse les cartes d’un possible, le dos collé au mur, patient et attentif d’un peut-être que finalement il tenait depuis longtemps au bout de ses doigts. « Écrire, comme si quelque chose devait se jouer un jour ou l’autre à cet endroit. / Alors, on se maintient, on entretient la main. À certains moments, on ne peut davantage. / Quand cela se prolonge, on finit par se demander si ce n’est pas cela, écrire, au vrai. »

[1] EMAZ Antoine, En deçà, éd. Fourbis, 1990. Intégré depuis dans l’anthologie suivante : EMAZ Antoine, Caisse claire (Poèmes 1990-1997), éd. Points, 2007.

[2] EMAZ Antoine, « Entretien », Scherzo, 12-13, été 2001.

[3] VENAILLE Franck, « Antoine Emaz et le mur de la peur », C’est nous les modernes, éd. Flammarion, 2010.

Help !

Méllundioumardi

Pas de Lundioumardi cette semaine parce que le temps que vous pourriez prendre à lire une modeste chronique, je vous invite à le passer en préservant La Maison des écrivains et de la littérature (Mél), menacée de disparaître sous les coups de la macronie décérébrée. Si la situation devient critique, selon l’équipe et le conseil d’administration, c’est parce que la DRAC a annoncé une nouvelle coupe dans les subventions, à hauteur de 50.000 euros. Et cela, alors que « nos actions sont restées constantes, et ont même augmenté dans certains domaines », précise l’équipe. De plus, la DRAC Île-de-France aurait indiqué à la Mél qu’elle ne financerait plus que les actions ayant lieu en Île-de-France. Élitisme parisien plus que nauséeux… Alors une petite signature via le lien suivant et à la semaine prochaine : https://www.change.org/p/monsieur-le-ministre-de-la-culture-la-maison-des-%C3%A9crivains-et-de-la-litt%C3%A9rature-est-en-p%C3%A9ril