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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : février, 2016

Une « Divine Comédie ivre »

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Si Flaubert disait à propos de son héroïne : « Madame Bovary, c’est moi ! », Malcolm Lowry aurait pu renchérir : « Le Consul, c’est moi ! ». Publié en 1947, Au-dessous du volcan fait partie de ces ouvrages considérés par les lecteurs et les critiques comme « un des plus grands récits du XXe siècle », au point d’avoir supplanté la renommée de son auteur. Né en 1909, le romancier et poète britannique Malcolm Lowry ne figure certainement pas dans une liste quelconque d’écrivains étudiés à l’université. Pour faire court, sa vie a été dirigée par une égale obsession entre la littérature et l’alcool, déclinée dans diverses parties du monde, allant des États-Unis à la Chine en passant par le Mexique, la France, le Canada ou encore la Sicile. Son premier livre (Ultramarine) a été publié en 1933, ouvrant la voie à une œuvre composée de poèmes et de romans connus à cette époque par un cercle restreint d’initiés. À tel point que la nouvelle de sa mort en juin 1957 dans le Sussex – à la suite d’une absorption de somnifères combinée à une forte dose d’alcool – fut relayée seulement quelques mois plus tard, avec des commentaires d’ordre anecdotique.

En 1938, Malcolm Lowry avait été chassé du Mexique en raison de sa conduite tapageuse. Il avait entamé depuis quelques mois l’écriture d’Au-dessous du volcan, un récit largement inspiré par sa récente rupture avec Jan Gabrial, actrice et romancière américaine de faible notoriété, rencontrée lors d’un voyage à Grenade. En cela, le livre figure parmi ce qu’on appelle les ”histoires d’amour” : après un long premier chapitre d’une centaine de pages servant à planter l’obscur et bouillant décor mexicain, le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Yvonne à Quauhnahuac – sordide bourgade à touristes américains – pour retrouver son mari Geoffrey Firmin (Le consul) qu’elle avait quitté un an auparavant. Lowry raconte alors l’itinéraire de ces retrouvailles l’espace d’une journée, qui est aussi celle où le Mexique célèbre les morts, à travers une succession de scènes ritualisées entre cantinas, jardins et routes poussiéreuses à mesure desquelles le couple ne parvient pas à se rejoindre.

« Ne te reste-t-il donc plus de tendresse ou d’amour pour moi ? demanda soudain Yvonne, presque piteusement en se tournant vers lui, et il pensa : Si, je t’aime, et il me reste pour toi tout l’amour du monde, mais cet amour me paraît si loin de moi, et si étrange aussi, je pourrais prétendre l’entendre, un bruit sourd et un sanglot, mais loin, très loin, un son triste, perdu, et qu’il s’approche ou s’éloigne, je ne saurais le dire. »

Ceci est une première lecture. La suivante n’est pas moins sombre puisqu’elle répond à la volonté de l’auteur d’écrire le récit de sa propre crise alcoolique, ce que Malcolm Lowry a lui-même nommé une « Divine Comédie ivre ». Et la référence ne se limite pas au titre de Dante puisque le déroulement de cette journée fatale est aussi la traversée des cercles infernaux du consul dans les vapeurs du mescal qu’il ingurgite à grands coups. L’ivresse comme solution pour s’isoler du monde, comme « maladie de l’âme » dit le docteur Vigil mais embrassée par Firmin comme la seule réconciliation possible avec lui-même, la délivrance religieuse à laquelle il aspire pour absoudre ses péchés dans l’abjection des bars sordides qu’il fréquente, jusqu’au ravin où il va finir au milieu des cadavres de chiens errants mais libéré de sa tyrannie, enfin !

« Et ce fut comme si, un moment, il était devenu le pelado, le voleur – oui, le chapardeur des idées absurdes et embrouillées d’où avait germé son rejet de la vie, celui qui avait porté ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses déguisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus réelle de toutes [sa mort] se faisait proche. »

Tendre Hrabal ?

Tendrehrabal

 

Sa vie s’est arrêtée entre le 5ème étage et le rez-de-chaussée d’une clinique praguoise, le 3 février 1997. L’écrivain Bohumil Hrabal avait rapproché une table contre la fenêtre pour s’y dresser et, enfin, plonger ; un saut davantage qu’une chute peut-on présumer pour cet auteur trop méconnu dans nos contrées occidentales, qui incarne pourtant une littérature inédite en Bohême mais également parmi les romanciers du XXe siècle. La popularité demeure hasardeuse et connaît parfois des raisons que l’on ignore, ayant préféré les horizons aseptisés de Milan Kundera aux caves humides et aux effluves éthyliques de Hrabal.

Né à Brno (Tchécoslovaquie) le 28 mars 1914, il passa les vingt-cinq premières années de sa vie chez un brasseur à Nymburk pour lequel son père exerçait le métier de comptable. Élève plutôt médiocre, il entama malgré tout des études de droit à Prague, suspendues par la fermeture des universités tchèques imposée par le régime nazi dès 1939. Il obtint son diplôme de docteur en droit en 1946 mais n’occupa jamais la fonction de juriste. L’enseignement qu’il mit à profit, c’est celui des discussions de comptoir qui le bercèrent tout au long de sa jeunesse, sous la tutelle de son oncle Pépine – authentique conteur de bistrot. Mais comme il fallait bien manger, Hrabal se fit tour à tour clerc de notaire, cheminot, commercial pour des articles de droguerie, feux d’artifice et de Bengale, emballeur de vieux papiers, etc.

En 1963, à près de 50 ans, son premier recueil de nouvelles fût publié sous le titre Perlička na dně (Les petites perles au fond de l’eau). Pouvait-on alors parler du début de la ”carrière d’un écrivain” dans un pays où la loi réprimait ceux qui n’avaient pas d’emploi, considérés comme des parasites sociaux ? Sa situation restait donc précaire et les années qui suivirent ne manquèrent pas de lui mettre des bâtons dans les roues. En 1968, les Soviétiques envahirent la Tchécoslovaquie et interdirent la publication de ses livres – sanction à laquelle s’ajoutait une condamnation pour pornographie. Muselé, Bohumil Hrabal s’attaqua à l’écriture de ses plus grands livres parmi lesquels on peut citer : Une trop bruyante solitude (1976), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971) ou encore Tendre barbare (1973). Clandestinement, ses manuscrits circulaient alors en samizdat et il fallut attendre les années 1980 pour les voir édités à nouveau légalement. S’il a beaucoup écrit – et malgré l’effort de traduction en France des éditions Robert Laffont – son œuvre reste globalement peu accessible à l’étranger. Et même ce qui a déjà été traduit reste majoritairement épuisé et non-réédité.

Une trop bruyante solitude[1], « Majestueux cri de révolte lancé à l’assaut des sociétés totalitaires » comme l’indique la 4ème de couverture, aborde également le monde perdu de Hrabal qu’il déplore à travers le parcours de Hanta, antihéros œuvrant dans une usine de vieux papiers destinés au recyclage et qui voit la modernité détruire tout ce à quoi il restait attaché. Ressuscitant les ouvrages condamnés au pilon, du Talmud à Schopenhauer en passant par Camus, « parce qu’un livre renvoie toujours ailleurs hors de lui-même », Hanta voit revivre ses souvenirs depuis les 35 années qu’il campe dans sa presse à ”tasser” du papier. Bohumil Hrabal fit le choix d’un ultime et radical plongeon. C’est aussi le sort qu’il assigna à son héros de suivre le même destin que celui des vieux papiers qu’il broyait dans sa presse au fond d’une cave, parce qu’il était « Fini le bon temps des vieux presseurs comme moi, tous instruits malgré eux ! C’était une autre façon de penser … Même si l’on donnait, en prime, à ces ouvriers un exemplaire de tous les chargements, c’était ma fin à moi, la fin de mes amis, de nos bibliothèques entières de livres sauvés dans les dépôts avec l’espoir fou d’y trouver la possibilité d’un changement qualitatif. »

[1] HRABAL Bohumil, Une trop bruyante solitude, trad. par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, Paris, éd. Robert Laffont – pavillons poche, 2007.

Fièvre et lecture

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David J.-L., Érasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus, 1774

J’ai une angine. Cela fait trois ou quatre jours qu’elle est là, au fond de ma gorge mais j’ai attendu ce matin pour aller consulter un médecin et avoir une ordonnance. À n’en pas douter, ce diagnostic vous intéresse à peu près autant que moi, c’est-à-dire pas du tout. Mais je me suis demandé pourquoi je répétais sans cesse la même erreur, lorsque je sens la maladie venir et la fièvre monter, d’attendre le dernier moment pour me soigner. Je ne ressens pas de réelle aversion vis-à-vis de la médecine ni une appétence particulière pour la douleur. On ne manque pas non plus le travail pour une angine et boire de la soupe devient rapidement lassant. Alors quoi ? Et bien je crois que ma procrastination tient à l’état dans lequel on se trouve lorsqu’on a de la fièvre et qui me plaît. La maladie, à condition de n’être que passagère, a cette incroyable vertu d’arrêter le temps et de projeter notre esprit vers des horizons inexplorés par le corps vaillant et le cerveau dégourdi.

Si la maladie peut s’envisager comme une invitation à la fièvre contemplative, les individus n’ont pas tous les mêmes réflexes pour que les heures défilent dans l’indifférence de la souffrance qui s’affirme. Nous sommes là, prostrés sur un canapé ou allongés dans un lit, le nez dans un thé au citron qui incendie nos organes à chaque gorgée et on oublie enfin que derrière la porte les activités humaines se poursuivent. Voilà le cadeau offert par la fièvre en contrepartie des sévices qu’elle inflige : l’espace de quelques jours, l’individu peut légitimement s’extraire du monde et de ses obligations pour aller galoper depuis sa chambre le long des chemins de ronde auxquels il n’a habituellement pas accès. À ce moment précis, il ne faut pas manquer d’ambition : faire avec ses 40°C en attendant que cela passe ou bien embarquer vers un voyage avec l’égarement pour seule destination.

Le premier cas s’adapte bien aux craintifs, à ceux qui justement redoutent la maladie quand elle les tient éloignés trop longtemps du reste du monde. À eux je n’ai rien à dire, l’époque moderne les soigne déjà à coups de séries chronophages pour traverser ces heures, sans rien espérer de mieux que de recouvrer ses forces au plus vite. Ceux-là sont malades comme ils sont fatigués, c’est-à-dire inutilement et sans verve. Pour les seconds… c’est le moment idéal d’aller chercher dans sa bibliothèque des compagnons trop souvent laissés sur le carreau, parce que les occasions manquent ou qu’il semble insurmontable de se plonger dans une œuvre à des périodes où nos facultés mentales sont paradoxalement le plus propices à en faire usage.

Quel meilleur état que celui prodigué par la fièvre pour reprendre La Divine Comédie de Dante, Les Fleurs du mal de Baudelaire ou encore La naissance de la tragédie de Nietzsche ? Étouffés sous de grosses couvertures et dans une position sans doute inconfortable mais plus supportable que le plus léger mouvement, vous naviguez sur ces pages sans nulle autre obligation que de recevoir le plaisir que cela procure. La santé mentale porte en elle la perversion de nous obliger à percevoir, à analyser et à comprendre tout ce qui s’offre à notre attention, au risque de négliger la beauté ou l’obscurité d’une œuvre. La fièvre rend ainsi l’homme à sa liberté de ne rien chercher d’autre dans la lecture que le plaisir instantané que des auteurs aussi puissants et ingénieux que ceux que j’ai cités bouleversent mais que notre raison finit pas brouiller à force de toujours chercher quelque chose dans ce qu’elle lit.

Et pour conclure avec les mots de Nietzsche dans Ecce homo justement : « La maladie me libéra lentement : elle m’épargna toute rupture, toute démarche violente et choquante […]. La maladie me conféra du même coup le droit à un bouleversement complet de toutes mes habitudes ; elle me permit, elle m’ordonna l’oubli, elle me fit le cadeau de l’obligation à la position allongée, au loisir, à l’attente et à la patience… Mais c’est cela justement qui s’appelle penser ! »

Tchin !

Lundioumardilebuveur

                                     Viktor Oliva, Le buveur d’absinthe, 1901

L’alcool et les écrivains sont une histoire qui a souvent été relatée et davantage encore fantasmée. Les principaux concernés en ont beaucoup joué, à l’instar de Charles Bukowski ou de Françoise Sagan, parfois au risque d’occulter l’œuvre et d’être réduit à une banale réputation éthylique. Pour certains, le seul nom de Marguerite Duras renvoie d’abord à une bouteille de whisky ou de vin rouge, avant d’évoquer une œuvre littéraire. Mais c’est aussi elle, qui a choisi d’intégrer ce rapport dans ses textes, dont « L’alcool » publié dans la revue Hors jeu en 1990 et qui énumère sans la moindre pudeur ce qu’est une femme qui boit : « Au départ, j’ai bu du whisky, du calvados, ce que j’appelle des alcools fades, de la bière, de la Verveine du Velay – le pire pour le foie. En dernier, j’ai commencé à boire du vin et je ne me suis jamais arrêtée. Dès que j’ai commencé à boire, je suis devenue alcoolique. J’ai laissé tout le monde derrière moi. J’ai commencé à boire le soir, puis j’ai bu à midi, puis le matin, puis j’ai commencé à boire la nuit. »

Malheureusement, la postérité de ces récits ou de ces interviews dépasse rarement l’anecdotique pour basculer dans le registre de ce que l’on pourrait appeler « la légende autour d’un artiste », sanctifiée dans une maladroite mise en relief entre alcool et écriture, et cette sempiternelle question : doit-on dissocier l’écrivain de son œuvre ? Dans un ”petit livre” intitulé Se noyer dans l’alcool ?, l’écrivain et essayiste Alexandre Lacroix a posé les jalons d’une réflexion dépassionnée sur le lien entre alcool et création littéraire, envisagé en tant que mouvement bien spécifique dont la durée de vie court entre le milieu du XIXe siècle et la fin des années 1960 : « […] cent dix ans à peu près, durant lesquels l’alcool a effectivement été le moteur d’un intense renouvellement des formes et des thèmes. C’est beau, c’est magnifique – mais cet âge d’or de l’éthylisme inspiré, dont traite cet essai, est révolu. »[1]

De façon méthodique, Alexandre Lacroix ne se contente pas d’étudier les nombreux écrivains qu’il cite en tant que ”buveurs” ; il tend surtout à analyser de quelles façons tous ont cherché à thématiser l’alcool dans leurs livres et surtout l’influence portée sur la littérature contemporaine. Par expérience de la vie ou enquête approfondie, il distingue ainsi trois types d’alcooliques : continu, épisodique et abstinent. Les premiers et les derniers sont envisagés dans la première partie de l’essai, depuis un choix irrémédiable qui s’est posé à l’écrivain moderne, entre mener une expérience extrême de l’alcool ou cesser de boire. Les alcooliques épisodiques constituent la deuxième partie, avec l’alcool comme générateur de « violents passages à l’acte ». La dernière partie s’intéressant au postulat autodestructeur inhérent à la consommation d’alcool par un écrivain, avec citation de Durkheim à l’appui : « Une soif inextinguible est un suicide perpétuellement renouvelé. »

Cette classification aléatoire ne rend pas compte d’une grande réalité. On comprend le sérieux d’Alexandre Lacroix à vouloir distinguer ses sujets pour mieux les cerner mais on s’aperçoit très vite que si l’alcool est un dénominateur commun à chacun d’eux, les potentialités qu’ils ont développées, les tourments qui les animaient et la consécration par l’écrit qui en a éventuellement découlé, diffèrent radicalement d’un écrivain à l’autre. Mais tout cela n’est que détail puisque l’ensemble brille par son érudition et le vaste corpus d’exemples sur lequel il s’appuie, n’hésitant pas à mêler l’histoire sociale à son analyse littéraire afin d’élever au plus haut la technicité de son propos qui aurait pu facilement glisser dans la babillage. C’est également une excellente occasion de relire des passages de Debord dont le style très précieux est interrogé – écrivant dans Panégyrique : « Quoiqu’ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent ; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. » Également de nombreux passages de Baudelaire, de Brecht, de Kerouac, de Joyce ou d’Antoine Blondin allant faire baptiser un gigot au petit matin. On regrette évidemment l’absence de Pessoa si souvent pris « en flagrant délitre » ou de Henry Miller dont les héros tournoient sans cesse autour de l’alcool, mais on (re)découvre des noms d’auteurs moins exposés tels que Bohumil Hrabal et son Tendre barbare (1973).

C’est enfin une manière comme une autre de s’interroger sur notre époque aseptisée, à la traque de tout excès et qui semble laisser Alexandre Lacroix sur une note amère puisqu’il conclut ainsi : « Aujourd’hui, cette expérience est d’autant plus désespérée qu’elle n’a pas vraiment d’horizon. À l’époque de la prévention routière, des sports de bien-être, du lifting et des crèmes contre le vieillissement, l’alcoolique est un saurien, le survivant d’une ère antérieure où la saleté, les rides, la paresse, l’irresponsabilité, les grands discours idéalistes avaient encore un sens. Au mieux, il devient un observateur marginal et objectif […]. Faut-il s’en réjouir ? Se noyer dans l’alcool est devenu un choix sans avenir. »

[1] Alexandre Lacroix est écrivain et directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. Il est également l’auteur, aux éditions J’ai lu, de De la supériorité des femmes et de Quand j’étais nietzschéen. Pour le présent ouvrage : LACROIX Alexandre, Se noyer dans l’alcool ?, éd. J’ai lu, 2012.

Ponctuation et émerveillements

ponctuation

Après moult tergiversations de mise en page, de format et de ligne éditoriale, Le Magazine littéraire a renoué depuis quelques mois avec un gage de qualité en revenant tout bonnement à l’ancienne formule. Le numéro de février présente ainsi un dossier passionnant et très complet intitulé « L’art de la ponctuation » qui retrace les grandes évolutions – depuis le IIIe siècle avant J.-C. et sa mise en place par les conservateurs de la bibliothèque d’Alexandrie, jusqu’à notre époque fleurie (ravagée ?) par les émoticônes.

Comme le rappelle Isabelle Serça, Aristophane de Byzance (257 – 180 av. J.-C.) et ses collègues avaient en leur temps amorcé la ponctuation des textes de Homère afin d’en améliorer les interprétations. L’arrivée de l’imprimerie a été un véritable bouleversement dans les usages de la ponctuation, tout autant que le précédent passage de la lecture à voix haute vers le déchiffrement silencieux. Dans tous les cas, c’est la question essentielle posée par des spécialistes en 1997 de savoir « À qui appartient la ponctuation ? » : à l’auteur ? au lecteur ? aux intermédiaires ? Une question qui entraîna la brouille de nombreux écrivains avec leurs éditeurs, faisant dire à Victor Hugo que ses imprimeurs wallons parsemaient ses textes d’« insectes belgicains », ou à George Sand la formule : « On a dit, le style c’est l’homme. La ponctuation est encore plus l’homme que le style. »

Alors cette ponctuation c’est bien entendu cet imposant corpus de signes codifié et autoritaire, « un système répressif, contraignant, forme de procédure de contrôle interne au discours » nous dit Julien Rault, auteur de Poétique du point de suspension[1]. Mais elle est également le souffle, la mélodie inhérente à un texte ou le cri de révolte de son auteur. Écrit sans la moindre ponctuation, Paradis de Philippe Sollers a ensuite été reponctué par son auteur à cause des nombreuses lectures qu’il devait en faire : lire à haute voix ne pouvant se faire sans la respiration, sacralisant d’une certaine façon les battements du cœur de la lecture en tant que geste rythmé par la ponctuation. Reprenant un extrait du livre de Chantal Thomas consacré à Roland Barthes[2], le poète et essayiste Michel Deguy fait la démonstration de l’usage très ponctuel chez le sémiologue du point d’exclamation et des points de suspension afin de mieux « se tenir à distance du jaillissement de l’émotion et du caractère imprévisible et dangereusement ineffable de l’intériorité. »

D’autres grands noms de la littérature et donc d’autres appropriations de la ponctuation sont cités dans ce dossier comme autant de marques de fabrique : Julien Gracq, Céline, Flaubert, James Joyce, Guyotat, etc. Mais c’est également l’occasion de (re)découvrir des trésors oubliés de la ponctuation, notamment via l’article de Sylvie Prioul qui revient sur d’authentiques objets de création tombés en désuétude. On apprend par exemple que l’ancêtre de nos puces (•) remonte au Moyen-Âge quand la fin d’un verset ou d’un paragraphe était marquée d’un periodus, symbolisé par un point suivi d’un trait ondulé (. ~). Il faut reconnaître que les auteurs de l’époque savaient vivre : cul-de-lampe pour indiquer la fin d’un chapitre ou d’un livre, heredera, punctus percontativus et autres points d’ironie « en forme de coup de fouet » noircissaient les feuilles de papier et résonnent aujourd’hui comme de poétiques reliques. Autant d’émerveillements qui viennent murmurer à notre oreille les mots de Cioran : « Les ”vérités”, nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule. »

[1] RAULT Julien, Poétique du point de suspension, éd. Cécile Defaut, 2015.

[2] THOMAS Chantal, Pour Roland Barthes, éd. du Seuil, 2015.