lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2015

Une Espagnole et un Italien s’écharpent sur un livre dont j’avais déjà parlé avec un Suisse

Lundioumardi

En 2007, Pierre Bayard invitait ses lecteurs à briller en société selon une mécanique bien huilée afin de parler des livres que l’on n’a pas lus[1]. Sans doute n’inventait-il rien mais il était un des rares à assumer et à théoriser cette imposture qui, qu’on le veuille ou non, nécessite un minimum de talent et d’aplomb – nombreux sont ces lecteurs capables de disserter sur Proust pendant des heures sans jamais avoir lu une seule ligne de La recherche. Imposture ou posture, broder autour d’un livre qui n’a jamais été ouvert est une pratique au moins aussi ancienne et poussiéreuse qu’une discussion dans un salon élisabéthain. Alors cette semaine je vais tenter de me livrer à un exercice non moins difficile mais qui gagne en honnêteté : parler des livres qu’on n’a pas encore lu mais dont on a beaucoup entendu parler.

Prenons au hasard ce récent succès de librairie qu’est « le dernier Binet »[2]. Je le confesse sans rougir, je n’ai jamais lu cet auteur par manque de temps ou d’intérêt mais voilà que le mal est réparé quand une amie – l’Espagnole – me l’offre récemment. Quelques jours auparavant, le Suisse l’avait lui-même reçu comme cadeau. Celui-ci ne tarit pas d’éloges et n’oublions pas de préciser qu’il est aussi un bon lecteur de Roland Barthes. Il apprécie le style et surtout la fantaisie de Laurent Binet à mêler une enquête policière à des anecdotes sulfureuses et des références littéraires. L’Espagnole connaissait moins le sémiologue et me prévient de suite que les lecteurs de Barthes doivent probablement détester ce livre. Elle me l’offre malgré mon goût pour les travaux de Barthes parce qu’elle a aimé l’écriture et la vivacité du récit. La septième fonction du langage est ainsi dans mon sac quand se pointe le Rital qui, lui, a détesté. Il est médiéviste, exigeant, brillant et aussi de mauvaise foi. Alors vous imaginez bien que Foucault dissertant sur le fist-fucking dans un sauna gay sous LSD, très peu pour lui…

Au moment où j’écris ces lignes, le livre est à côté de moi. J’en regarde la couverture et m’interroge sur le choix des deux titres : « La septième fonction du langage » pour séduire les érudits ; « Qui a tué Roland Barthes ? » pour brasser un public élargi. Sans oublier Foucault, Giscard, Umberto Eco sur la quatrième de couverture pour éveiller les papilles. À ce stade, je peux donc parler de ce livre sans l’avoir lu en disant qu’il contient en lui tous les ingrédients d’un succès littéraire moderne : name-dropping, mélange des genres, scènes pornographiques mais aussi et surtout cette étrange complaisance des écrivains actuels à vouloir systématiquement – psychanalytiquement ? – parler de leur propre rapport à l’écriture.

Un succès littéraire est-il forcément un bon livre, si tant est que l’on soit d’accord sur une définition ? Rien n’est moins sûr ! Quand Robert Musil décrit l’effondrement de l’Europe dans L’Hommes sans qualités, il érige à mon sens un monument littéraire. Pourtant le Ulysse de James Joyce me paraît non moins monumental alors qu’il ne fait que raconter une seule journée dans la vie d’un homme. Mais ce qui unit la puissance de ces deux livres, c’est la maîtrise de leurs auteurs à savoir observer le monde depuis une perspective unique, inimitable et selon des lois qu’ils avaient eux-mêmes définies. Lire c’est comparer et le lecteur a le droit – le devoir – d’être sévère en comparant chacune de ses lectures avec la plus grande de sa catégorie : cette petite voix qui s’est approchée de l’oreille de l’Espagnole et du Suisse pour leur murmurer le plaisir qu’ils avaient à lire Laurent Binet quand un petit diable battait la chamade dans le cerveau du Rital pour lui reprocher le temps qu’il perdait à trier de pareils détritus.

Voilà où j’en suis tout en essayant de ne pas être guidé par les préférences des autres. J’ouvre le livre en me demandant si son auteur saura ou non illuminer certaines fenêtres du passé, que peut-être il aura le mérite de dégourdir mes propres facultés créatrices. La première phrase est sentencieuse : « La vie n’est pas un roman. » C’est malheureusement déjà oublier que tout bon roman contient en lui une part inéluctable de la vie.

[1] BAYARD Pierre, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, Paris, éd. Minuit, 2007.

[2] BINET Laurent, La septième fonction du langage – Qui a tué Roland Barthes, Paris, éd. Grasset, 2015.

Dans l’asile de Gaston Ferdière

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« C’est chez vous, mon cher Robert Desnos, que j’ai connu le Dr Ferdière de Rodez en 1935 et je me souviens aussi que l’occulte est intervenu dans notre rencontre et que moi étant ici avant-hier 27 janvier 1943, vous vous êtes tous vus autour de moi, de la rue Marazine en 1935, ici, à Chezal-Benoît, le 27 janvier 1943. Et le ciel où vous vous retrouvez dans votre âme chrétienne et baptisée, avec l’âme de Jésus-Christ, était autour de nous. – Et en me réclamant pour me faire mettre à un régime d’homme et non de bête affamée, 5 ans et 4 mois dans les asiles d’aliénés français, le Dr Ferdière a accompli un geste chrétien. J’attends maintenant de lui qu’il me rende à ma famille qui n’est pas de la Terre mais du Ciel. Antonin Nalpas »

Voici les quelques mots adressés par Antonin Artaud (1896-1948) à son ami Robert Desnos (1900-1945) le 29 janvier 1943, avant qu’il ne rejoigne l’asile psychiatrique de Rodez dirigé par Gaston Ferdière (1907-1990). On ne saurait balayer en quelques mots la nature de la maladie mentale développée par Artaud lorsque sa mère retrouva sa trace à l’hôpital psychiatrique départemental de Sotteville-lès-Rouen (décembre 1937), incapable de la reconnaître et affirmant être grec devenu Antoneo Arlanapulos[1]. S’ensuivent les années d’enfermement dans des structures pour aliénés. Des « maisons » d’où l’on ne sort pas, où l’on ne guérit pas parce que « soigner » n’était pas une intention en soi et où l’on crève la faim parce que la Seconde Guerre mondiale ne se contentait pas de faire des victimes aux fronts de bataille.

Artaud ne manqua pas d’aller mener ses combats loin du feu des mitrailles, contre ses propres démons auxquels il opposait des exorcismes, des signes cabalistiques, lettres et « Sorts » dont la lecture témoigne de la pathologie de leur auteur. Depuis 1941 ses lettres portaient la signature du nom de jeune fille de sa mère – Nalpas – et décrivaient les terribles conditions de son enfermement mais aussi la nécessité de lui procurer héroïne et délivrance. Il obtint celle-ci le 25 mai 1946 lorsque Gaston Ferdière le « rendit » à sa liberté et après plus de trois années passées dans la clinique de Rodez. Les soins et les traitements reçus par Artaud au cours de ces mois auprès du psychiatre ont beaucoup fait parler, notamment la méthode découverte par Cerletti en 1938 qui consistait à employer des électrochocs pour « démagnétiser » le patient et utilisée par Ferdière.

Dans un très court texte publié en 2006, le psychiatre Emmanuel Venet est revenu sur la relation qui unit Antonin Artaud à son psychiatre au cours de cette période[2]. La première partie du livre est consacrée à la biographie de Gaston Ferdière, poète sans œuvre proche des surréalistes qui mena une carrière de psychiatre contesté, jusqu’à finir placardisé à l’asile de Rodez. Mais Desnos lui fit confiance et n’hésita pas à y envoyer son ami Artaud pour qu’il bénéficie de conditions plus favorables et échappe au fléau de la « chronicisation », c’est-à-dire conserver le malade dans un état de latence sans espoir d’amélioration. Injustement, les mois passés par Artaud à Rodez ont été limités à cette thérapie des électrochocs, négligeant l’art thérapie, les traductions et exercices de style que Ferdière proposait à son patient afin de le ramener à lui-même :

« Avec l’aide de l’aumônier, Artaud traduit Lewis Caroll. Le scorbut lui a laissé huit dents, qu’il gardera jusqu’à son départ de Rodez – et brossera peut-être. Il reprend du poids, rechigne à se laver, écrit de longues lettres à Ferdière ou à d’autres [signées Artaud]. De grâce, qu’on cesse de l’accuser de magie, il vit selon la règle de Jésus-Christ, se protège des envoûteurs, dénonce la cacophonie dans laquelle l’Europe a sombré depuis trente-neuf, et manifeste son amitié la plus empressée à Laval. Dodu Maffu sur un mur installé… »

Mais Antonin Artaud n’est pas le « héros » du récit d’Emmanuel Venet. Ce qu’il a dressé avec une puissante intensité, c’est le portrait de ce psychiatre qui a fait de son patient l’œuvre poétique qu’il avait lui-même autrefois avortée faute de talent : « Il le savait Ferdière, ce qu’il n’avait pas risqué dans son écriture, il le risquait maintenant dans sa danse avec un poète fou autour d’un volcan en furie. Donnons-lui acte qu’il a dansé de son mieux entre les coulées de lave et les escarbilles, conscient que l’un des deux, à la fin, serait sacrifié, et que ce serait lui. […] Alors la danse vire au combat, œil pour œil, coup pour coup. Il y aura un mort, ce sera Artaud ; et un perdant, ce sera Ferdière. »

[1] Pour une bonne synthèse de la biographie illustrée de Antonin Artaud, voir : GROSSMAN Évelyne, Antonin Artaud – Un insurgé du corps, Paris, éd. Découvertes Gallimard, 2006.

[2] VENET Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Paris, éd. Verdier, 2006.

Rien

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Je n’ai rien à écrire cette semaine. Savez-vous ce qu’est le « rien » ? Je l’ai lu, je l’ai bu, je l’ai vu et puis accessoirement je l’ai vécu. Mais de tout cela ne restait pas beaucoup en dehors d’une bonne fatigue. La fatigue des autres bien entendu mais aussi la fatigue d’être soi. Il se trouve que j’ai une chance énorme parce que certains enfants viennent me rappeler que c’est bien gentil d’être fatigué mais que peu s’en faudrait au matin qu’une Cop 21 et des élections suffisent à leur éclairer l’avenir. Je les en remercie par la même occasion.

Alors de fatigue en fatigue, on leur explique Mon rêve familier de Verlaine – vous savez « ce rêve étrange et pénétrant » – que le chiffre du bas d’une fraction est le gâteau dans son entier et que celui du haut constitue le nombre de parts. On leur explique ce que sont le Nord et le Sud. Et puis de défaites en incertitudes, de dénominateurs communs en numérateurs confondus, on se promène dans Paris avec la question de savoir ce que l’on va écrire sur son blog. Et la moindre des choses dans tout cela, de Feuillantines à la Porte de Saint-Ouen, c’est de repasser par la case « rien ».

Sur ce monopoly, ma case « rien » était un kiosquier à qui j’ai demandé de l’aide : « Bonjour monsieur, j’ai besoin d’une revue bien ficelée pour en parler sur mon blog ». Le monsieur faisait sa comptabilité, je le dérangeais dans son résidu. Ce n’est pas « rien » un résidu, on peut y avoir les tempes brûlantes. Et puis un résidu, c’est une fenêtre ouverte sur le long horizon que l’on contemple avec de grands yeux. Mais ses grands yeux avaient dû périr quelque part dans une autre brocante et, sans pleurer, il m’a remis Valeurs actuelles. De mes mains tremblantes, je lui ai demandé autre chose, pas du rêve, mais au moins un peu d’intelligence. Les grands yeux étaient déjà devenus quelque chose qu’il a lui-même nommé « la vérité ». La vérité et le rien tournoyaient ensemble, avec des milliers d’enfants pour escortes et qui ne sauront sans doute plus jamais ce qu’est l’insouciance.

L’honnêteté, l’intelligence, cela aurait été de reprendre point par point cette revue, cette « vérité ». Très noblement d’expliquer les références à Péguy, de moquer ce titre « La Raclée » et puis d’en sortir heureux d’un billet hebdomadaire qui n’a pas d’autre intention que d’éviter de verser des larmes. Alors je tire la carte « chance », elle me dit que demain il faut aller expliquer à un enfant qui était Chopin et… finalement ça ne sera pas « Rien ». Pour la citation, je vous laisse trouver et il faut bien un minimum de cynisme : « La vérité c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité est du côté de la mort. Il faut choisir : mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer, moi… »

Simon Leys, ne rien faire et l’amitié

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Pierre Boncenne est un homme d’une grande générosité et sans aucun doute un ami sincère. Un an après la mort de Simon Leys, il nous offre à lire ce qu’il a connu de celui qui savait penser son époque et ses égarements criminels, flairer les individus lucides et éviter les pièges de la facilité[1]. Ce témoignage est livré à travers une biographie et un recueil de lettres, respectivement intitulés : Le Parapluie de Simon Leys et Quand vous viendrez me voir aux antipodes – Lettres à Pierre Boncenne[2].

Organisée en abécédaire, la correspondance court sur plus de trente années d’amitié et d’échanges pendant lesquelles les deux hommes ont débattu des grandes questions de leur temps : l’impérialisme américain, les « nouveaux philosophes », la falsification du voyage par l’inflation touristique, la pertinence ou non du clivage droite/gauche, etc. Mais pas seulement puisqu’il s’agit également d’approcher les prédilections et l’art de vivre de Simon Leys.

Parmi ses occupations préférées, la rédaction de scrupuleuses notices bibliographiques dédiées à la constitution d’une « bibliothèque idéale », sur des thèmes allant de la Chine à la mer, en passant par l’Espagne et la philosophie. Simon Leys résume, partage, tergiverse sur les traductions, demande des conseils. Et comme tout n’est pas accessible depuis Canberra, il faut lui transmettre des manuscrits ou envoyer Pierre Boncenne à Amiens tirer les vers du nez à une bibliothécaire cauteleuse afin d’obtenir des textes de communications académiques de Jules Verne. Bien sûr il y a Internet et le téléphone, mais ce n’est pas dans ses façons de faire – lui dont la calligraphie était un plaisir esthétique pour les yeux de ses correspondants et qui n’avait pris de la « modernité » que le fax et la photocopieuse ; selon un usage excessif semble t-il.

C’est enfin ses impressions de lecteur. Celles que nous connaissons déjà : Conrad, Borges, Orwell, Gide ou Chesterton. Mais aussi moins connues : Unamuno, Cioran, Cervantès, etc. Et ce qui impressionne le plus – peut-être parce que nous ignorons cela dans la « critique » littéraire actuelle – c’est l’absence de volonté d’encenser ou de détruire pour privilégier le juste, ce qui est. Un seul paradoxe : comment une telle activité de l’esprit pouvait-elle cohabiter avec cet homme qui confesse volontiers que « ne rien faire » est une chose « délicieuse » :

« Personnellement, j’enrage souvent de ces perpétuelles interruptions – les obligations professionnelles quotidiennes qui m’empêchent d’écrire à loisir – mais d’un autre côté, je me demande si le furieux désir de surmonter ces obstacles n’est pas un soutien en soi ? Écririons-nous si nous n’avions rien à faire ? Ou serions-nous trop tentés d’en profiter pour précisément ne rien faire (ce qui est tellement délicieux)… »

Cette troisième référence à Simon Leys sur ce blog, bien que personnellement je ne m’en lasse pas, m’invite pour les semaines à venir à « le laisser un peu en paix » ; rien ne serait pire que de faire un monument de celui qui s’est toujours méfié d’eux. Je tiens néanmoins à remercier l’ami qui a réveillé mon intérêt pour cette œuvre il y a plusieurs mois – en mettant sous mon nez Le Studio de l’inutilité – avec cette citation de Tchekhov (Les Groseilliers-1898) repris par le sinologue dans sa correspondance avec Boncenne : « Sans doute l’homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans silence, le bonheur serait impossible… »

Bonne semaine.

[1] Voir : « Le Studio reste ouvert » (9 septembre 2014) et « Nostalgies d’Apostrophes » (10 novembre 2015), Lundioumardi.

[2] Les deux livres ont été édités en 2015 chez Philippe Rey. Pierre Boncenne est journaliste et écrivain. Il a été rédacteur en chef de la revue Lire et a longtemps collaboré à l’émission Apostrophes auprès de Bernard Pivot. En 2006 il a été récompensé par le prix de l’essai Renaudot pour son livre Jean-François Revel : un homme libre.

Les inconscients de la République

Lundioumardi

Chers lecteurs, je vole cette semaine à votre secours si, comme moi, vous avez l’ « imprudence », voire l’inconséquence de ne pas vous déplacer dimanche dans les bureaux de vote. C’est vrai, il faut être totalement écervelé pour refuser la validité d’un système libéral qui ne cesse de nous duper. Alors au procès du bien penser, on ne va pas vous louper soyez prévenus : lâche, inconscient, accoucheur du Front national et j’en passe. On vous dira aussi que vous offensez tous ceux qui n’ont pas le droit de vote, que les femmes connaissent la valeur de ce droit qu’elles ont mis si longtemps à acquérir – je n’ose imaginer si vous vous abstenez et que vous êtes une femme, on risque de vous brûler sur un bûcher. Oui c’est vrai, en 2005, on vous a consulté sur l’adhésion au Traité de la Constitution européenne ; vous aviez dit « non » et ils ont dit « oui » quand même. En 2012, vous avez élu un gouvernement socialiste mais Emmanuel Macron a dit lois libérales et Manuel Valls « interdiction de manifester ». J’en passe en matière de duperie !

Mais la situation n’est pas nouvelle et le 28 novembre 1888 l’écrivain français Octave Mirbeau publiait une tribune dans Le Figaro, intitulée « La grève des électeurs » et dont les arguments vous permettront également de passer pour un abominable contestataire, voire un « anarchiste » si on veut dire des gros mots…

La Grève des électeurs

« Une chose m’étonne prodigieusement — j’oserai dire qu’elle me stupéfie — c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne? Et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons.

Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s’obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel, parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective , quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire l’être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales; et non point de électeur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute- puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floquet fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre? Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant? Qu’est-ce qu’il espère? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baïhaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de se laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent, chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin de ton feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas, d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge. Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève. »

Octave Mirbeau.