lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Un geste à la hauteur de l’homme

FILES-FRANCE-RUSSIA-BRITAIN-ESPIONNAGE

Le week-end dernier se tenait le raout annuel de l’édition, à savoir le 37e Salon du livre dont il ne sera pas vraiment question dans ce texte, sinon pour évoquer le climat de relatives tensions dans lequel celui-ci s’ouvrait : les revendications socio-économiques des différents acteurs, principalement la grogne des correcteurs avant leur totale extinction, mais aussi la confirmation par Antoine Gallimard de la réédition des textes antisémites de Céline. Chacun de ces sujets mériterait qu’on s’y attarde longuement. J’espère le faire autrement tout au long de l’année sans attendre ce rendez-vous précis comme un fallacieux prétexte pour ouvrir les yeux sur la précarité des artisans de la littérature ou la pauvreté de certains débats qui ne devraient même pas avoir lieu.

L’autre sujet qui a retenu l’attention, c’est le choix du président Emmanuel Du Roy Macron[1] de boycotter le pavillon russe, pourtant invité d’honneur de cette année 2018, pour des raisons… comment dit-on déjà ? « diplomatiques » ! Motif : l’empoisonnement à Salisbury, au Royaume-Uni, de l’ancien agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Youlia, tous deux victimes d’un gaz innervant de fabrication russe. Theresa May, en grande difficulté dans son propre pays, accuse l’État russe d’en être le commanditaire, rompant ainsi les contacts bilatéraux avec Moscou et expulsant de son territoire vingt-trois des cinquante-neuf diplomates présents au Royaume-Uni. En somme, des relents de guerre froide en veux-tu en voilà.

« J’ai décidé, compte tenu du contexte international, de ne pas me rendre sur le site officiel de la Russie […] en solidarité avec nos amis britanniques » a expliqué notre manager présidentiel, reléguant ainsi les trente-huit auteurs russes invités sur le Salon à de simples écrivaillons à la botte du Kremlin puisque directement assimilés, par ce geste, au régime de leur pays. Une décision des plus navrantes quand on notait sur place la présence d’écrivains tels que Ludmila Oulitskaïa[2], lauréate du prix Médicis étranger en 1996 et réputée pour ses positions contre la politique de Vladimir Poutine. De même, Natalia Soljenitsyne, veuve de l’auteur de L’Archipel du Goulag, qui a déclaré que « la démarche d’hier a peiné beaucoup d’entre nous », ajoutant très justement que « quand les diplomates ne savent plus se parler ça devient encore plus important que se parlent les artistes et les gens de la culture et des arts. »

Arpentant les halls de la Porte de Versailles le jeudi 15 mars en compagnie de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, notre chantre du libéralisme expliquait aux journalistes qui les accompagnaient là ou se loge son intérêt pour la littérature : « J’ai souhaité inaugurer ce Salon avec la ministre pour redire la place du livre dans notre pays. Les derniers chiffres montrent une grande vitalité de l’édition française. » Une place dans un tableau comptable donc, mais qui jamais ne méritait ce geste méprisant à l’égard des auteurs russes. La question se pose de savoir si le même dédain aurait été observé dans le cadre d’un Salon ou d’une rencontre justifiant de gros contrats économiques. À l’épreuve de la finance, la « solidarité avec les Britanniques » ne se serait sans doute pas traduite par une hostilité aux roubles et à l’or noir. Mais pour un kopek de littérature, Jupiter n’a pas manqué d’insulter toute une tradition.

[1] Voir aussi : https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/21/emmanuel-du-roy-macron/

[2] Invitée par son éditeur, Gallimard.

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Écrire, ce petit anarchiste

Mise en page 1

On redoute en lisant le titre du dernier ouvrage de Christiane Veschambre[1] de se retrouver face à un énième texte de celui ou celle qui s’écoute écrire pour se raconter, dans la narration ou dans l’essai, tentant de disséquer ce geste par tous les bouts et aboutir aux mêmes fadaises et dispensables platitudes psychanalytiques. « Écrire »… quel verbe mais aussi quel prétexte narcissique. En 1993, Marguerite Duras aussi écrivait son Écrire ; un transitif, une mise en danger : « Ça va très loin l’écriture … Jusqu’à en finir avec », jugeait-elle, signant là son meilleur texte[2]. Autour il y a eu des tentatives, des imitations, du papier gâché et beaucoup d’ennui. Puis il y a eu Christiane Veschambre – « enfin ! » aurait-on envie d’ajouter.

Née en 1946, C.V. vit entre Paris et l’Allier. Elle compte à son actif une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels on peut citer Le Lais de la traverse (1979), Les Mots pauvres (1996) ou Robert & Joséphine (2008). Dans ÉcrireUn caractère, elle poursuit les « traverses » qu’elle sillonnait déjà dans Basse langue[3], le récit de quatre expériences de lecture (Erri De Luca, Robert Walser, Emily Dickinson et Gilles Deleuze), à côté desquelles l’auteure interrogeait l’odyssée de sa propre écriture, posant peut-être à elle-même ce qu’elle formulait à l’adresse des autres : « À quoi se fier pour juger d’une écriture en proie à l’instabilité quant à l’identification de celui qui écrit, son adhérence à ce qu’il écrit ? »

Le texte publié cette année répondait initialement à la commande d’une revue sur le thème du travail[4]. On pouvait s’attendre à un développement sur la notion d’effort, de régularité, d’impasse et d’issue, à Nathalie Sarraute qui expliquait se rendre au café tous les matins pour écrire comme un ouvrier se rend à la mine. Et bien pas du tout ! Christiane Veschambre a privilégié le vivant à l’œuvre dans le geste d’écrire, faisant de lui une entité distinctive, « un caractère ai-je choisi de dire, car il ne s’agit pas de psychologie mais de signes distinctifs. […] Un nom propre, sans nom dans ces pages qui parlent de lui. » Ainsi s’impose Écrire, capable de disparaître, prompt à manifester son angoisse, acceptant de reprendre confiance, ajustant les mots et lui, le verbe. Le voici donc qui met l’auteur à son pas. « Écrire doit avec les mots de la tribu faire apparaître, surgir, entendre, exister, lancer à la traverse du vivant parlant ce que la musique, la peinture, la danse, lancent à travers lui sans les mots. »

En dressant le portrait de ce « petit anarchiste qui ne veut d’aucune contrainte – que les siennes », le reflet de l’auteure se dessine. Christiane Veschambre est là, tour à tour contemplative et aux aguets, prête à se faire « déloger » des contingences du quotidien pour suivre Écrire qui semble toujours marcher devant. Il est un impératif, un diktat, souvent capricieux mais parfois généreux, le seul capable de l’emmener vers cette intimité qui déjà résonnait haut dans Basse langue : « Quelle est cette langue que tu ne parleras jamais, qui aurait été la langue de ton peuple-à-venir ? La langue opaque qui trébuche sur les mots. C’était à toi de buter et d’approcher pas à pas de l’obscur consistant de la langue basse. Ta libre langue à toi : basse et libre. » Langue souterraine et précieuse, qui sait gronder quand il le faut, la seule capable de nous tenir au plus juste, à distance des lieux communs.

 

[1] VESCHAMBRE Christiane, Écrire – Un caractère, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2018.

[2] DURAS Marguerite, Écrire, éd. Gallimard, 1993.

[3] VESCHAMBRE Christiane, Basse langue, éd. Isabelle Sauvage, coll. Singuliers pluriel, 2016.

[4] Peut-être les Cahiers jungiens de psychanalyse (encore elle…) n°140 et N47, deux revues dans lesquelles ont été publiées des pages d’Écrire.

 

Paul Léautaud, un tempérament pour si peu d’émotion

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Léautaud (1872-1956), c’est un nom incontournable de la critique littéraire française du premier XXe siècle, une œuvre centrée sur l’écriture de son Journal, un regard acerbe jeté par le trou de la serrure pour se moquer de la vie littéraire de son temps et tout ce qu’il pouvait y voir de pédant chez ses auteurs. « Ouvrier » au Mercure de France entre 1907 et 1941 – d’abord en tant qu’employé puis comme associé –, il a bénéficié là-bas d’un observatoire privilégié pour imposer son style, libre d’égratigner tous ceux à qui l’on avait l’habitude de graisser la patte. C’était l’époque d’Anatole France et des mardis de Mallarmé, auxquels devaient succéder le prestige d’André Gide, l’entrée de Paul Valéry à l’Académie ou la NRF de Jean Paulhan. « Un écrivain de revue, sans volumes »[1], comme il se présentait lui même, mais qui a su laisser son empreinte, peut-être plus encore par son caractère que par sa plume.

Il faut reconnaître au bonhomme un certain nombre de complexités : misanthrope, il préférait de loin la compagnie des bêtes. Dans son pavillon situé à Fontenay-aux-Roses, il vivait pauvrement entouré de la ribambelle de chats qu’il avait recueillie et de Guenette, la guenon qu’il noya lui-même de crainte qu’elle ne soit malheureuse après sa mort. Fuyant tous les engagements politiques et les formes de pouvoir, ses positions n’en demeuraient pas moins des plus contradictoires : vomissant le nationalisme façon Maurice Barrès mais taclant Léon Blum à coup de phrases antisémites : « Voilà ce que des gens de ma sorte doivent à cet imbécile d’illuminé de Léon Blum. Pendant ce temps, la racaille ouvrière jouit de vacances payées, de réductions sur les tarifs de chemins de fer, se croit la maîtresse, travaille à sa guise, pérore et déborde de partout. On voit un Juif, Français d’hier, légiférer sur les questions d’instruction, la racaille étrangère naturalisée à tour de bras, les rues de Paris de plus en plus pleines de gens à faciès bizarres, venus on ne sait d’où, la société, les mœurs, baissées en deux ans d’une façon prodigieuse. »

Les avis qu’il a pu émettre en littérature ne manquent pas non plus de surprendre. Stendhal fut pour lui le grand homme, le modèle suivi et honoré tout au long de sa vie : il appréciait l’écriture nette, la spontanéité, l’incarnation pour Léautaud de celui qui ne s’encombre pas de devoir rechercher un style, ce qu’il méprisait par-dessus tout. Le reste, ou une bonne partie, n’était qu’inutile fantaisie ! Ainsi pouvait-il balayer Jules Renard et Gustave Flaubert en un seul jugement lapidaire : « C’est beaucoup plus un cahier de notes d’écrivain qu’un Journal au sens exact du mot. Ces notes peuvent intéresser ceux qui aiment la littérature de Renard. Pour moi, pour la façon dont je vois la littérature, c’est la puérilité même, le manque complet d’intérêt. J’ai horreur de la littérature fabriquée et celle de Renard l’est à l’extrême. C’est sans cesse l’amour du détail, de la trouvaille, de l’effet, le culte des mots pour les mots eux-mêmes. Je crois bien que c’est pire que Flaubert. »

Cette inflexible liberté de penser se poursuit tout au long de ces pages, au gré des portraits qu’il dresse ; il n’a jamais vraiment lu Proust, trouvait que Céline était de la « littérature de mœurs populaires. » Gide a occasionnellement trouvé grâce à ses yeux mais lorsque son amie Marie Dormoy lui confie un jour son admiration pour Dostoïevski, Léautaud rua aussitôt dans les brancards : « C’est de la littérature de malade, d’épileptique, de taré. C’est une hygiène intellectuelle de s’en tenir éloigné, de ne pas vouloir la connaître. C’est de la littérature de cabanon, bien faite pour les Russes, ces cerveaux malades, faibles, résignés, fatalistes, fuyants. Cette littérature est à fuir, pour un esprit clair, hardi, libre. Non seulement à fuir, mais à détester. » Ainsi, seules les littératures française et anglaise avaient droit de cité.

Voilà comme tout porte à détester celui que Jean Chalon surnomma « le concierge des lettres, son Attila ». Alors pourquoi cette postérité quand on croit détecter autant d’aigreur dans ce qu’il écrit ? Et bien c’est sans doute parce qu’on ressent aussi du plaisir à le lire, autant qu’il en a eu à écrire. Par son sens de l’ironie, sans la moindre gêne à se contredire d’un portrait à l’autre, Léautaud nous fait oublier ses erreurs. Il égratigne autant son travail que celui des autres comme une façon de faire. Les réputations l’ennuient et il trouve beaucoup plus vivant de déranger, de perturber l’ordre et de renverser le sens commun. « Quand on est un écrivain, le tempérament passe par-dessus l’émotion », jugeait-il. Ainsi la Terre se serait-elle arrêtée de tourner un matin que Léautaud ne s’en serait pas formalisé davantage, finalement incapable de saisir la valeur authentique des événements auxquels il assistait.

[1] Toutes les citations sont tirées de : LÉAUTAUD Paul, Journal littéraire, éd. Folio, 1998. Choix de pages par Pascal Pia et Maurice Guyot.

 

Influence et originalité chez André Gide

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Le premier sens du mot « influence » tel qu’on le trouve dans le Robert est quasiment interstellaire puisqu’il est ainsi défini : « Flux provenant des astres et agissant sur les hommes et les choses », avec cette citation du poète et romancier Théophile Gautier (1811-1872) pour illustrer : « L’influence bienfaisante ou maligne de son étoile. » Le sens plus courant arrive en deuxième position, sous différentes déclinaisons selon que cette influence est exercée par une chose ou par une personne. Dans ce dernier cas, le substantif connaît ses plus fâcheux synonymes, comme « domination », « empire » ou « puissance » pour ne citer que ces exemples. Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, le moraliste français Joseph Joubert (1754-1824) voyait dans l’influence exercée par les écrivains le simple révélateur de la pensée commune : « Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. »[1]

Le 29 mars 1900, l’écrivain André Gide (1869-1951) se penchait un instant sur cette question lors d’une conférence donnée à Bruxelles, au cercle culturel de la Libre Esthétique, et dont le texte a ensuite été publié dans la revue L’Ermitage en mai 1900[2]. Intitulée « De l’influence en littérature », cette conférence est le fruit d’un Gide encore jeune qui s’interrogeait sur le pouvoir de l’influence chez l’écrivain, partagé entre le réflexe de vouloir s’en défaire et les vertus qu’il y a à l’accueillir modestement. Surtout, il s’intéressait à la position de l’influencé qui se nourrit de l’imitation des mentors qu’il se choisit, à l’image de Gide lui-même avec Goethe (1749-1832).

Balayant rapidement la question des influences dites « communes », c’est-à-dire « celles que toute une famille, un groupement d’hommes, un pays subit à la fois ; [et qui] tendent à réduire l’individu au type commun » – s’appuyant sur l’exemple de Nietzsche qui défendait l’idée selon laquelle le choix des alcools avait une influence sur l’esprit national –, André Gide propose d’évaluer plus précisément les influences « particulières », à savoir celles qui révèlent à l’individu les parties encore ignorées de sa personnalité et ce qu’il est d’une façon latente ; des influences électives qu’il compare « à ce prince d’une pièce de Maeterlinck, qui vient réveiller des princesses. Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu’un contact, qu’un accord, qu’un mot les réveille ! »

Prêt à déployer son sujet, Gide va alors emprunter un chemin de traverse pour noter son agacement contre une tendance littéraire consistant à privilégier l’originalité par dessus tout, une volonté d’imposer sa signature et de la rendre reconnaissable dans le style, aussi artificiel soit celui-ci ; en somme, vouloir briller sans rien inventer, s’attacher davantage à son originalité quitte à flirter avec la vacuité. « Ceux qui craignent les influences et s’y dérobent font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. […] Un grand homme n’a qu’un souci : devenir le plus humain possible, – disons mieux : DEVENIR BANAL. Devenir banal, Shakespeare, banal Goethe, Molière, Balzac, Tolstoï… Et, chose admirable, c’est ainsi qu’il devient le plus personnel. »

Anticipant la question de la création littéraire posée ensuite dans Les faux-monnayeurs (1925), Gide attaquait ici tout nombrilisme en littérature. Les influences sont déterminantes et il est important que l’idée en littérature connaisse des héritiers pour être épuisée, pour en extraire toute la sève avant d’être gâtée. « Disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut d’autres, qui se dévouent aussi, pour l’exténuer, la compromettre et la détruire. – Je ne parle pas de ceux qui s’acharnent contre – non – ceux-là d’ordinaire servent l’idée qu’ils combattent, la fortifient de leur inimitié. – Mais je parle de ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui s’épuise enfin l’idée. » Dans cette ode à la transmission littéraire, André Gide fait l’apologie de la nécessaire influence des autres écrivains pour se trouver, ne manquant pas d’égratigner au passage ces faibles personnalités pour qui la curiosité des autres engendrerait toutes sortes de désastres, cette vanité de croire au piteux état de son originalité.

[1] JOUBERT Joseph, Pensées, éd. Club français du livre, 1954.

[2] Voir aussi : GIDE André, De l’influence en littérature, éd. Allia, 2010.

 

Une hygiène de l’esprit sous la canopée céleste

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Quelle amertume aurait-été celle de Leslie Stephen (1832-1904) à parcourir aujourd’hui les campagnes européennes dont la diversité des paysages cohabite désormais trop souvent avec le boucan d’une quatre voies menant à la zone commerciale la plus proche, le long d’un parcours jalonné par des panneaux publicitaires et de signalisation plus repoussants les uns que les autres. Remarquons que le phénomène n’est pas nouveau puisque déjà en 1901, dans son Éloge de la marche[1], l’« éminent victorien » célébrait un état idyllique de la société dans laquelle « entre les grandes lignes de chemin de fer, il y a encore des champs qui ne sont pas profanés par des publicités de pilules pour le foie. » On ne peut qu’imaginer comme il se serait senti à l’étroit dans nos régions « surcivilisées », lui qui a su si bien rendre compte de la beauté primitive des paysages qu’il observait.

Leslie Stephen fut considéré comme une figure emblématique de l’Angleterre victorienne, mais également comme un être à la fois de continuité et de rupture avec son époque : élevé dans la pure tradition aristocratique britannique, fréquentant Eton et Cambridge mais fuyant tout establishment et carrière universitaire. Critique littéraire aiguisé, biographe scrupuleux, historien minutieux, il est surtout réputé pour avoir été le premier éditeur du Dictionary of National Biography. Marié une première fois à la fille de l’écrivain William Thackeray, il épousa en seconde noce Julia Jackson, veuve d’Herbert Duckworth, au côté de laquelle il eut quatre enfants, parmi lesquels la peintre Vanessa Bell et l’écrivain Virginia Woolf.

Ayant souvent eu l’occasion de revenir sur la relation, parfois difficile, qui l’unissait à son père, la romancière n’a jamais manqué de rappeler tout l’enseignement qu’elle a pu tirer du libre accès dont elle a bénéficié, très tôt, entre les murs de la bibliothèque paternelle, à une époque à laquelle la place d’une adolescente de quinze ans était davantage devant un ouvrage de broderie. Revenant sur le caractère difficilement saisissable de son père, Virginia Woolf écrivait : « On a dit trop de choses, sans doute, sur son silence, on a trop mis l’accent sur sa réserve. Il aimait la pensée limpide, il détestait le sentimentalisme et les épanchements, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il était froid et impassible, ni qu’il se montrait perpétuellement critique et réprobateur dans la vie quotidienne. Au contraire, c’était sa capacité à ressentir les choses avec intensité et à les exprimer avec vigueur qui faisait parfois de lui un compagnon si inquiétant. »

Mais impossible d’évoquer Leslie Stephen sans parler du grand marcheur et du pionnier d’alpinisme, président de l’Alpine Club et éditeur de l’Alpine Journal entre 1868 et 1871. Comme le rappelle Thierry Gillybœuf dans sa préface au recueil récemment paru chez Rivage poche, Stephen est caractéristique de tout un mouvement littéraire du XIXe siècle pour qui la marche, que ce soit en haut des cimes alpines ou à travers la lande anglaise, constitue le pendant naturel et indispensable à la vie de l’esprit : « Pour lui, la marche répond à une discipline impérieuse permettant de dissiper les affres de l’activité intellectuelle, dans la grande tradition de ces walking-writers dont il convoque la présence, de William Shakespeare à William Wordsworth, en passant par Jonathan Swift, Thomas Carlyle ou Thomas De Quincey. »

Plaisir gratuit à la portée de tous, la marche compile sous sa plume l’indispensable compagnon des activités humaines : le soulagement du cauchemar intellectuel, le temple d’une mémoire individuelle des lieux foulés au gré des déambulations, un catéchisme et une communion, la rencontre des vies que l’on croise sur sa route, la quête d’un plaisir en soi qui associe l’effort musculaire aux paisibles rêveries qui surgissent, « un sentiment de solitude sous la grande canopée céleste où, comme autant d’emblèmes de l’infini ». Mais différemment de Nietzsche pour qui « seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose », Leslie Stephen écrit un sentiment plus généreux de la marche, accusant le mouvement versatile des « pensées glissantes » qui se formaient à mesure que les précédentes s’évanouissaient, laissant seule son humeur du moment s’accorder au panorama se dressant.

[1] STEPHEN Leslie, « In Praise of Walking », in Studies of a Biographer, vol. III, 1902. On utilise ici la traduction de l’anglais proposée par Thierry Gillybœuf à l’occasion de la publication d’un recueil de trois textes écrits par Leslie Stephen au sujet de la marche et de ses vertus, précédés par une note que Virginia Woolf consacra à son père dans ses essais. Voir : STEPHEN Leslie, Éloge de la marche, trad. de l’anglais par Thierry Gillybœuf, éd. Rivages poche, 2017.

 

L’écrivain « sensuré »

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                                      Léonard de Vinci, La Cène, 1495-1498.

En 1971, dans la France de Georges Pompidou et trois ans après mai 1968, le poète et romancier Bernard Noël publiait aux éditions Jean-Jacques Pauvert Le château de Cène, sorte de conte pornographique aux élans poétiques dans lequel il entreprenait de bousculer la morale gaullienne des années passées et de renverser les réflexes bourgeois à l’œuvre dans notre société. Deux ans plus tard, en 1973, l’auteur était appelé à comparaître en justice pour outrage aux mœurs. Malgré la plaidoirie élaborée par Roland Dumas pour défendre le principe de liberté d’expression, le livre fut retiré de la vente, avant d’être « remis en liberté » quelques années plus tard, augmenté au fur et à mesure des rééditions par les différents textes que sont L’outrage aux mots (1975), Le château de Hors (1979) et La pornographie (1990) ; un ensemble disponible aujourd’hui dans la collection L’imaginaire des éditions Gallimard avec la quatrième de couverture suivante :

« Être inacceptable… Il ne s’agissait pas de faire scandale ni violence, mais de céder à l’emportement d’une révolte qui, en soulevant l’imagination, combattait la censure intérieure et la réserve timide. L’écriture fut en tous cas un moment de jubilation et de liberté intenses, car être inacceptable conduit simplement à ne pas accepter les oppressions de l’ordre moral et de sa propre soumission. Ce livre, poursuivi pour outrage aux mœurs, est-il devenu inoffensif ? Ou bien la censure s’est-elle faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables ? »[1]

Pour les amateurs du genre, le récit ne manque certainement pas d’audace. À l’occasion d’un rite célébré dans un village retiré au bord de l’eau, le narrateur se voit confier Emma, une jeune vierge qu’il dépucèle gentiment dans les deux premiers chapitres avant de partir sur l’île située à côté pour aller à la rencontre de celle qui l’a choisi, Mona, une mystérieuse comtesse qui dirige le destin des villageois mais que personne n’a pu réellement approcher. S’ensuivent les réjouissances promises : sodomies, fellations, scènes de coprophagie et de torture, avec hommes, femmes, chiens ou singe, le tout avec des envolées poétiques et un vocabulaire hallucinatoire pour, ne l’oublions pas, invoquer le dérèglement, contrebalancer la répugnance que la bourgeoisie inspire et révéler le monde crasse sous sa couche de vernis : « J’ouvrais les yeux. J’étais dans la colonne transparente. J’étais avec le nègre qui m’avait sucé. Nous étions deux poissons, l’un noir, l’autre blanc qui se regardaient nager dans le doux foisonnement de l’air. Je me souvenais d’une chute légère, en moi, hors de moi, d’un sentiment de chute. »

Mais c’est encore dans les textes suivants, principalement L’outrage aux mots et La pornographie, que la critique opérée par Bernard Noël se précise et devient plus incisive. Revenant sur le contexte d’écriture de son livre et sur le procès qui a suivi, il formule le néologisme de « sensure », sous-entendant la pression qui s’exerce dans une société prétendument libre mais qui porte en elle la muselière et qui décharne les mots de leur sens. « Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue pour dire cela. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral – or, c’est cette morale-là qui massacre et fait la guerre. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? »

Dans les lettres adressées à Serge Fauchereau et rassemblées dans La pornographie, Bernard Noël a également pu éclaircir son intention en insistant sur la volonté d’en découdre avec les attributs de l’écrivain esthétique, de bon goût, celui que la structure sociale conçoit et attend qu’il soit. Ainsi a-t-il tenté de lever le voile sur ce qu’il est interdit de voir, en faisant dire à la langue ce qu’elle a coutume de nous dissimuler. La violence du récit pornographique contenue dans Le château de Cène permettait selon lui d’opérer ce passage : par l’obscénité du texte, le poète espérait aboutir à une vérité plus nue, débarrassée de tout ce qui est falsifié au sein de la société.

S’il confesse être ainsi parvenu à se « dévioler » lui-même – comprendre à ne plus s’autocensurer grâce à cette expérience littéraire –, devant ses juges, Bernard Noël demeurait l’écrivain « inoffensif », le témoin de l’aventure désenchantée : « Même quand j’essayais de dire au juge mon indignation, je la trahissais. Il aurait fallu n’être là qu’un corps – l’un de ces corps que censure tout ordre moral. N’être qu’un corps, et simplement chier là, devant le président. » Espérant retourner la langue contre elle-même, il constatait amèrement des mots qui savent aussi se rendre complices de la structure, des mots versatiles, doués d’un système-nerveux et qui, traversant les époques, continuent d’agir à leur guise, qu’ils soient pris dans l’étau de la réalité ou sous la plume de l’écrivain tout juste capable de les ordonner.

[1] NOËL Bernard, Le château de Cène, éd. Gallimard – L’imaginaire, 1990.

 

Perros le généreux

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L’œuvre de Georges Perros (1923-1978), c’est 1600 pages de réconfort et de découragement pour celui qui tente chaque semaine de rendre compte ici de ses lectures. Comprenez bien, il n’est pas question de faillir devant l’épaisseur de la brique récemment éditée chez Gallimard dans la collection Quarto[1] – avec ses 92 documents et son important appareil explicatif – mais davantage de s’interroger sur le potentiel d’une réflexion à propos du lecteur quand Perros semble avoir épuisé le sujet. Ajoutez à cela de brillantes envolées sur les vertus de la paresse et Lundioumardi n’a plus sa raison d’être, condamné par le poète de Douarnenez à mettre la clé sous la porte. Seulement voilà, en plus d’être acerbe et singulier, ce touche-à-tout littéraire n’oublie pas d’être d’une extrême générosité : ses notes de lecture balayent l’aridité habituelle de l’exercice pour laisser place à l’expérience intimiste, les tentatives diaristes qui ont jalonné sa vie tout comme sa correspondance révèlent le racé d’un caractère hermétique au moindre classement et ses Papiers collés constituent une alternative des plus sérieuses à l’automatisme du roman.

Le passage éclair au sein du mouvement lettriste au cours de l’année 1946 fut sans aucun doute déterminant dans l’appréhension de la modernité par Perros, avec son refus des formes académiques. Âgé de 23 ans, ils observent avec acuité les ruptures à l’œuvre dans la société post guerre : « L’homme moderne naît avec un écouteur téléphonique en guise d’oreille, un bouton de T.S.F. aux doigts, un film d’aventures mexicaines dans le regard, un système nerveux bouleversé, et une bombe atomique comme suppositoire. […] Une certaine conception de l’homme se meurt, et celle qui tend à la remplacer est encore dans le ventre de sa mère. »[2] Encore pensionnaire de la Comédie-Française, Perros va commencer à faire du « non » une hygiène de vie : non à la carrière de comédien, aux mondanités, à la vie parisienne et non surtout aux modes littéraires, au principe de publier pour être reconnu. L’écrivain ne se précipite pas, il peaufine son style, tient chaque mot au doigt et à l’œil.

Devenu lecteur pour le TNP de Jean Vilar puis pour la NRF de Jean Paulhan, Georges Perros fait de la note de lecture un exercice littéraire à part entière, alternant entre la phrase lapidaire et sarcastique pour exprimer son désintérêt et de vibrants plaidoyers lyriques lorsqu’il est séduit. Il salue ainsi la « tendresse dure, rurale » de Marcel Jouhandeau, le « bavardage qui n’ennuie jamais » chez Jean Giono, Michel Butor qui « vise trop bien, sans doute, et dans sa minutie [qui] oublie de tirer », Gide qui « n’intéresserait plus personne s’il n’avait pas dit je ». Sans oublier les trois Paul : Claudel, ce « champ mental océanique, dont l’axe fixe est Dieu », Valéry, « un être aussi sûr de sa volonté majeure » et Léautaud, manquant « à tel point d’imagination qu’il est perpétuellement obligé de s’en référer à lui-même, sensibilité au garde-à-vous. »

Lecteur avide, styliste hors norme, Georges Perros se présentait davantage comme un « noteur » que comme écrivain. Installé à Douarnenez (Finistère), à partir de 1959, avec son épouse Tania Moravsky, il aura peu publié de son vivant mais aura écrit beaucoup, partout où il pouvait et sur ce qui était à portée de main : « Pour ne rien perdre de cette incessante lecture, tout m’est bon – bouts de papier, souvent hygiénique, tickets de métro, boîtes d’allumettes, pages de livre. J’en suis couvert. » Le livre ne l’intéresse pas, ce qui le préoccupe relève de l’instant et la manière de le saisir. Dans la préface signée de son ami traducteur et écrivain Thierry Gillybœuf, celui-ci écrit : « Aux yeux de Perros, le livre retire à l’écriture – à la sienne, s’entend – son caractère transitoire ou, plus exactement, fulgurant, en empêchant le mouvement intime qui l’anime. Le texte se fossilise comme un insecte pris au piège de l’ambre. Ce n’est pas tant pour être lu qu’il avoue écrire, que « pour être vécu, un peu ». Longtemps, il a considéré que le livre était un obstacle à cette circulation, à ce flux vital. » Quarante ans après sa mort, la poétique de ce bandit des mots se retrouve matérialisée dans le traditionnel bloc que l’on nomme « livre » ou « recueil ». Dépassant la banalité du quotidien – l’épicentre de sa réflexion –, la voix de Perros résonne haut et fort à chaque page sans jamais chercher à sublimer l’expérience, la délicatesse sans les manières, enchantant avec humilité l’anecdotique existence.

[1] PERROS Georges, Œuvres, éd. Gallimard (coll. Quarto), 2017.

[2] Texte signé sous le nom de Georges Poulot, intitulé « Divagations sur le lettrisme » et paru en 1946 dans La Dictature lettriste, n° 1 (et unique numéro). Rassemblé autour de figures telles qu’Isidore Isou ou Gabriel Pomerand, le lettrisme fut un mouvement artistique et littéraire né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1946, qui théorise la destruction de l’art afin de privilégier la lettre, au détriment du sens et de la logique.

 

Tout de douceur …

jouhandeaulundioumardi

L’idée de départ était de raconter depuis le début ce dimanche après-midi où je suis sorti, passant devant un bouquiniste qui liquidait avant la fermeture définitive de son commerce pour céder la place à une boutique de téléphonie et les « affaires » que je fis ce jour ; le libraire m’offrit une vieille édition des Contes de Boccace pour avoir su calculer de tête le pourcentage de la ristourne. Mais, si je ne m’abuse, cette histoire a déjà été évoquée dans ces colonnes même si je suis incapable de me souvenir de quel ouvrage il était question alors[1]. Bref, je suis l’auteur d’un blog de haute volée dans lequel j’évoque mes lectures hebdomadaires – sauf rares crises de flémingite aigüe – et cette semaine il doit être question de trois livres de Marcel Jouhandeau (1888-1979) achetés le dimanche susmentionné.

Tout avait si bien commencé avec Divertissements[2], une quinzaine de textes rassemblés par l’auteur dans lesquels il présentait des œuvres classiques pour répondre aux demandes de divers éditeurs. Pénétrer dans la bibliothèque d’un écrivain et le laisser nous guider dans son expérience de lecteur introduit délicatement la tentation que l’on aura par la suite d’aller découvrir son œuvre propre. Le Livre des préfaces de Jorge Luis Borges ou les Préférences de Julien Gracq sont des exemples connus de cet accès à la pensée d’un auteur par les lectures qui l’ont façonnée. Ainsi l’individu Jouhandeau ne déméritait pas en ouvrant les pages de Suétone, Chateaubriand ou encore Madame de Sévigné. D’humeur chaleureuse, l’écrivain creusois se sentait en « sympathie » : « Les relations qu’on entretient avec les écrivains sont soumises aux mêmes courants de sympathie qui nous font rechercher la compagnie de certains êtres et fuir celle de quelques autres. »

La suite confirmait cette première bonne disposition avec Apprentis et garçons[3], quatrième volume de son Mémorial dans lequel il dressait le portrait de jeunes adolescents venus suivre leur apprentissage dans la boucherie de son père. De Charles à Antoine en passant par Titi ou le Grand Pompée, Jouhandeau s’attendrissait sur ces figures qui avaient accompagné son enfance et, sans doute, confirmé son orientation sexuelle. La vie de l’écrivain fut en effet jalonnée par un conflit interne entre son homosexualité et un catholicisme mystique généreux en culpabilité, du moins suffisamment pour qu’il tente de se suicider en février 1914 et brûle tous ses manuscrits. Ce conflit fut « résolu » par un mariage en 1929 avec la danseuse Élisabeth Toulemont qui incarne le personnage d’Élise dans ses récits. Sans se séparer de son épouse, Jouhandeau ne dissimula jamais dans ses livres ses affinités électives et continua de célébrer les corps masculins.

Ce couple infernal sillonne les pages de Souffrir et être méprisé[4], le XIIIe volume de ses Journaliers dans lesquels le mémorialiste consignait scrupuleusement les faits saillants de sa vie. Âgé de quatre-vingts ans, il y décrivait avec une rare douceur la disparition de ses proches, notamment son ami Jean Paulhan, ou ses souvenirs avec René Crevel. Se rapprochant de sa propre disparition, Jouhandeau racontait également le réconfort qu’il avait trouvé auprès de Marc, son petit-fils adoptif âgé de six ans, et la difficulté du travail d’écriture à poursuivre : « Une phrase est ce semblant de vie qui se distille au compte-gouttes, comme une sueur parfumée ou une larme qui peut-être amère ou avoir la douceur du miel. »

« Un être de douceur » disait ainsi de lui Bernard Pivot lors d’une émission spéciale d’Apostrophes consacrée à l’auteur en 1978, à l’occasion de son 90e anniversaire. C’était négliger la part obscure du personnage ayant publié dans L’Action française trois articles antisémites, repris en 1937 aux éditions Sorlot sous le titre : Le Péril juif, avec pour seule justification la nébuleuse suivante : « J’ai obéi à un devoir public et je demeure l’homme privé que je sais. Des livres comme L’Abjection et les Chroniques [maritales, 1938] sont de l’homme privé ». En 2005, le journaliste Richard Mille soutenait sa postérité dans un article paru dans le journal L’Express en écrivant : « Son œuvre compte tout de même plus de 120 livres. On parle souvent de son antisémitisme, mais il ne faudrait surtout pas le réduire à ça ! » Ne pas le réduire à ça mais ne pas oublier non plus un voyage en Allemagne, en 1941, en compagnie de Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle et Jacques Chardonne, pour assister au Congrès de Weimar organisé par Goebbels, sous les auspices du lieutenant Heller. À l’impardonnable, l’« être de douceur » eut pour seuls regrets de se dédouaner ainsi : « J’ai cru un moment être antisémite, parce que ma femme, elle seule, l’était foncièrement. »

[1] Si un lecteur attentif et assidu dispose d’une mémoire moins capricieuse que la mienne, qu’il se manifeste.

[2] JOUHANDEAU Marcel, Divertissements, éd. Gallimard-NRF, 1965.

[3] JOUHANDEAU Marcel, Mémorial IV – Apprentis et garçons, éd. Gallimard-NRF, 1953.

[4] JOUHANDEAU Marcel, Journaliers XIII – Souffrir et être méprisé, éd. Gallimard-NRF, 1976.

Dans le tunnel du cynisme

Hawks Nest Dam Gauley Bridge, WV

Les Égyptiens croyaient en la promesse d’une vie après la mort. Pour accéder à cet au-delà, ils étaient tenus au respect d’un certain nombre de rites, parmi lesquels celui d’emporter avec eux dans la tombe le Livre des morts, appelé par les plus anciens le Livre pour Sortir au Jour. Autre époque, autres morts, peut-être certains ont conservé avec eux le long poème éponyme écrit par Muriel Rukeyser (1913-1980) afin de témoigner de la catastrophe industrielle survenue à Gauley Bridge, en Virginie occidentale, lorsque plus de 750 mineurs périrent après avoir inhalé une quantité mortelle de silice. Paru aux États-Unis en 1938, ce « nouveau » Livre des morts était initialement un projet commun entre Muriel Rukeyser et Nancy Naumburg qui devait accompagner le texte par des photographies du site. Ce projet n’a finalement pas pu se faire mais dans la traduction inédite récemment proposée par les éditions Isabelle Sauvage, on retrouve certaines de ces photographies, donnant un aperçu de ce qu’aurait pu être l’ouvrage souhaité par les deux femmes[1].

En 1937, Muriel Rukeyser a donc emprunté la six-voies qui devait la mener jusqu’en Virginie Occidentale, cette région où des « visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee. » Elle allait à la rencontre des nombreuses victimes atteintes de silicose, une maladie provoquée par le dépôt de poussière de silice dans les poumons de la personne qui l’aspire et qui la conduit à mourir lentement des suites de problèmes respiratoires. Tout commença au début des années 1930 lorsqu’une filiale de la Union Carbibe & Carbon Co. entreprit la construction d’une hydrocentrale avec le percement d’un tunnel d’environ cinq kilomètres reliant Gauley Bridge à Hawk’s Nest. Le projet nécessitait une main-d’œuvre conséquente, appelée dans cette région économiquement sinistrée à réaliser ce chantier selon une rémunération et des conditions de travail plus que précaires.

Lors de l’ouverture des travaux, d’importants dépôts de silice à l’état presque pur furent constatés sur le site. L’extraction des minéraux fut alors décidée dans le mépris le plus parfait des autorisations législatives nécessaires et, surtout, des règles de sécurité indispensables à mettre en place : le port d’un masque, un système d’aération adéquat, un forage hydraulique, etc. Au bout de quelques mois, les mineurs maigrirent plus que de raison, leur respiration devint douloureuse et difficile. Pour le médecin recruté par la compagnie, il ne s’agisssait que de la « tunnelite », appellation fourre-tout destinée à rassurer les employés, soignés avec la même pilule noire pour tous et pour toutes les maladies. Mais lorsque les premières victimes succombèrent en 1932, ce fut près de trois cents malades qui décidèrent de poursuivre en justice leurs entrepreneurs, selon un procès fantoche et sans suite ouvert au printemps 1933.

Ce récit de la sombre réalité bétonnée est donné à lire par Muriel Rukeyser dans une forme poétique intense et déroutante. Coupures de presse, témoignages et réquisitoire du procès sont versifiés pour rendre compte de « l’exemple le plus barbare de construction industrielle jamais réalisée dans le monde. » Chaque strophe est un pas de plus dans les abysses de ce tunnel du cynisme des puissances industrielles, à ce lieu où « la flamme cruelle résonne dans la gorge de brique. » Une catastrophe que les autorités veillèrent à étouffer et dont la presse nationale ne fit pratiquement pas écho ou à contrecœur. Seule la poésie de Muriel Rukeyser parvient encore à honorer la mémoire de ces morts grâce à ce livre. La poésie et la terre, puisque comme l’écrit Vladimir Pozner (1905-1992), dont un chapitre du livre Les États-Désunis résonne étrangement avec ce Livre des morts, « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. »

[1] RUKEYSER Muriel, Le Livre des morts, trad. de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault, éd. Isabelle Sauvage, 2017. Le poème est suivi du chapitre intitulé « Cadavres, sous-produits des dividendes », extrait du livre de Vladimir Pozner, Les États-Désunis (1938).

Voyage en solitude

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Médiatiquement connu sous le nom d’Unabomber – terme formé par le FBI à partir de l’acronyme de UNiversity and Airline BOMber –, Theodore Kaczynski, né en 1942, est un prodige des mathématiques qui fut accepté à Harvard dès l’âge de 16 ans. Ayant obtenu son doctorat à l’université du Michigan et trouvé un poste universitaire dans la foulée, le jeune professeur décida de rompre avec la carrière qui s’ouvrait devant lui pour s’isoler et mener une campagne d’attentats contre des chercheurs afin de contribuer à la lutte contre la technologie. Responsable de seize attentats entre 1978 et 1995, ce « technophobe » envoyait ses bombes via des colis piégés, blessant ainsi vingt-trois personnes et en tuant trois autres (universitaires, généticiens, informaticiens, etc.)

En 1995, de nouvelles lettres furent envoyées aux médias et à ses victimes, dans lesquelles il conditionnait l’arrêt de ses attentats à la publication de son manifeste dans la presse nationale : le 19 septembre suivant, le New York Times et le Washington Post publiaient « La société industrielle et son avenir », tribune qui permit à son frère David d’identifier l’auteur et de le dénoncer aux autorités. De 1970 à 1996, année où il fut arrêté, Theodore Kaczynski a vécu dans une montagne du Montana, à l’intérieur d’une cabane qu’il avait fabriquée lui-même, sans électricité et sans eau courante, avec une surface de 3 mètres sur 3 mètres 65.

Cette histoire ne figure pas parmi les réflexions posées par Olivier Remaud dans son dernier livre intitulé Solitude volontaire[1], « un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. » Avec la même vitalité que dans son précédent ouvrage (voir note), le philosophe prend la littérature comme bâton de pèlerin pour escalader la pente de ses idées et cerner les contours de ce rapport particulier entre les nouveaux usages de la solitude et une vie sociale qui semblerait les commander. Hypothèse de départ : « se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? »

Le paradoxe n’en est pas vraiment un et la force du livre est bien de révéler les nombreux ressorts d’une solitude qui aide à vivre collectivement et dont les vertus se déclinent sur les multiples terrains des vies individuelles, à l’image de cette citation tirée de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonnée des sciences, des arts et des métiers : « C’est une folie de vouloir tirer gloire de sa cachette. Mais il est à propos de se livrer quelquefois à la solitude, & cette retraite a de grands avantages ; elle calme l’esprit, elle assure l’innocence, elle apaise les passions tumultueuses que le désordre du monde a fait naître : c’est l’infirmerie des âmes, disait un homme d’esprit. »[2] La cachette justement… quand solitude rime avec abandon ou fuite alors que, pour Olivier Remaud, elle consiste en un détour, un « pas de côté » qui, au contraire, nous ramène avec davantage de clairvoyance dans la vie en société.

Les références se multiplient, de l’« arrière-boutique » de Montaigne en passant par la distinction entre « isolement », « solitude » et « désolation » établie par Hannah Arendt ou encore les « rêveries » de Jean-Jacques Rousseau, le désir de solitude se déploie comme une hygiène de l’esprit, « un rempart contre l’isolement et la désolation » et une option pour parvenir enfin à « être à soi ». Mais le véritable fil rouge que l’auteur se propose de suivre est Walden et l’ensemble de l’œuvre de Henry David Thoreau (1817-1862), dont les travaux connaissent un regain d’intérêt depuis ces dernières années. À 27 ans, celui-ci avait investi un bout de terre dans un bois proche de l’étang de Walden et bâtit une hutte pour, comme il l’écrivait lui-même : « affronter les seuls faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les livres de Thoreau relatent, entre autres choses, le récit de cette expérience de la vie retirée dans la cabane. Cependant, Olivier Remaud rappelle qu’il y a là aussi un « dispositif de la volonté, une dramaturgie du pas de côté ». Éloigné partiellement des activités humaines, Thoreau retourne régulièrement dans son village pour se tenir informer des actualités, de la vie civile et … manger un bon repas. Cela n’a finalement pas d’importance parce qu’en dépit de l’aspect fictionnel du voyage, Thoreau parvient à cette concordance des temps entre l’impératif social et les vertus du conditionnel solitaire. Ainsi, « La solitude des cabanes n’est pas une solitude sans portes ni fenêtres. On ne coupe pas vraiment ses liens avec autrui. On compose autrement sa volonté de vivre avec lui. Le pas de côté est une école de société », commente Olivier Remaud.

Voici sans doute la raison pour laquelle un Theodore Kaczynski n’avait de toutes les façons pas sa place dans ce livre. La cabane de Thoreau abrite un espace de solitude pendant un moment de sa vie qui ne le sépare pas de la société mais, au contraire, contribue à ce qu’il puisse s’accorder avec elle. Kaczynski, lui, avait fui cette société, il la rejetait et souhaitait en partie la faire exploser, au sens propre comme au figuré. Il était dans cet isolement qualifié par Hannah Arendt de « pré-totalitaire », susceptible de verser dans la désolation. Aux antipodes finalement de cette Solitude volontaire, geste libre qui « assouvit le désir de fuir vers les marges » quand, éloigné du vacarme, l’homme parvient à retrouver l’exercice de sa raison.

[1] REMAUD Olivier, Solitude volontaire, éd. Albin Michel, 2017. Olivier Remaud est philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Son précédent livre, Un monde étrange – Pour une autre approche du cosmopolitisme (éd. Puf, 2015), avait également été chroniqué sur ces pages. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/04/26/le-cosmopolitisme-par-un-observateur-passionne/

[2] Il s’agit de l’article intitulé « Solitude », écrit par le chevalier de Jaucourt (1704-1779).