lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juin, 2016

Blog en grève

C’est aussi ça la critique du travail par Lundioumardi.

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Le lundi au soleil …

Paveselundioumardi

Cette semaine Lundioumardi remercie chaleureusement l’écrivain et poète Geneviève Peigné[1] de lui avoir suggéré la lecture du premier recueil de poèmes de l’italien Cesare Pavese (1908 – 1950), intitulé Travailler fatigue. Avec un titre pareil, tous mes plans étaient bien échafaudés : je faisais une brève introduction pour parler de « Samedi poésies dimanche aussi », un ou deux mots sur le poète et puis, hop, un copié/collé d’un poème bien choisi : ni vu ni connu je t’embrouille, ma critique du travail de cette semaine était pliée en dix minutes sans trop besogner. Seulement voilà… comme tout ne se passe jamais comme prévu dès qu’il s’agit de littérature, de poésie qui plus est, et par un Italien de surcroît – ces gens-là ont un caractère épouvantable vous savez – il m’a fallu lire et relire plusieurs fois ces poèmes d’une incroyable intensité, où se confrontent à chaque vers la chaleur rustique des collines piémontaises et l’embrasement des rues de Turin.

Cesare Pavese est moins connu pour ses poèmes que pour ses romans, parmi lesquels on peut citer Le Bel Été écrit en 1939 ou La Lune et les feux (1949) et davantage encore pour son journal publié à titre posthume : Le Métier de vivre, ensemble de réflexions personnelles de l’auteur au sujet de son écriture mais dans lequel il exprime également les impuissances qui le font terriblement souffrir, un « climat de solitude existentielle » pour reprendre les mots de Sergio Solmi, sans autre échappatoire possible que de se donner la mort. Le journal s’achève ainsi sur la note : « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » La nuit du 26 au 27 août 1950 il se donne la mort dans une chambre d’hôtel à Turin, laissant sur la table de son bureau les poèmes qui constituent aujourd’hui son dernier recueil, La mort viendra et elle aura tes yeux, se terminant par cette radicale sentence « Assez de mots. Un acte ! »

Mais revenons à l’année 1936 lorsque Travailler fatigue est publié et que Pavese n’a pas 30 ans. Sa seule idée en tête est alors de renouveler le style italien et de se démarquer de la poésie lyrico-musicale de D’Annunzio. Ses vers prônent ainsi davantage de virilité dans la langue et s’organisent autour du principe de la poésie narrative – à chaque poème correspond un récit indépendant. Pas étonnant puisque c’est aussi l’époque où il traduit des écrivains comme Joyce, Melville et Dos Passos. Dans son journal daté du 22 avril 1936 il consigne à propos de son livre : « J’ai réduit le monde à une banale galerie de gestes de force ou de plaisir. Il y a le spectacle de la vie dans ces pages, non pas la vie. Tout est à recommencer. »

Mais de quel « travail » est-il question ? Le sien peut-être ? Pas seulement puisque ce qui « fatigue » plus que tout semble déjà pour lui le métier de vivre qu’il observe chez sa mère. Pavese avait six ans quand son père est mort et il n’en souffla mot par la suite. Sa mère l’éduqua seule, avec peu de moyens, en effectuant des travaux souvent pénibles et en élevant l’austérité au rang de modèle de vertu. Il faut donc travailler pour vivre mais le poète semble déjà ne plus vraiment y tenir. Dans les collines ou devant une fenêtre de la métropole, il privilégie le recul, l’abandon dans la solitude et le silence, afin de communier réellement avec les choses, avec cette existence qui n’est envisageable qu’en attendant la mort. Un univers vide et implacable, dans le récit de vagabonds, de prostituées et autres déclassés flottant avec lenteur dans leurs inutilités mais que le poète dépeint selon une rare puissance. Ainsi l’exemple de Révolte composé en 1934 :

Révolte

Le mort est crispé contre terre et ses yeux ne voient pas les étoiles :

ses cheveux sont collés au pavé. La nuit est plus froide.

Les vivants rentrent à la maison et en tremblent encore.

On ne peut pas les suivre ; ils se dispersent tous :

l’un monte un escalier, l’autre va à la cave.

Certains marchent jusqu’à l’aube et se jettent dans un pré,

en plein soleil. Demain en travaillant, il y en a

qui auront un rictus de désespoir. Puis ça aussi passera.

 

Quand ils dorment, ils sont pareils aux morts : s’il y a une femme,

les odeurs sont plus lourdes mais on dirait des morts.

Chaque corps se cramponne, crispé, à son lit

comme au rouge pavé : la longue peine

qui dure depuis l’aube vaut bien une brève agonie.

Sur chaque corps s’englue une obscurité sale.

Seul de tous, le mort est étendu aux étoiles.

 

Il a aussi l’air mort cet amas de haillons

appuyé au muret, que brûle le soleil.

C’est faire confiance au monde que dormir dans la rue.

Entre les haillons pointe une barbe que parcourent

des mouches affairées ; les passants vont et viennent dans la rue,

comme des mouches ; le clochard est un fragment de rue.

La misère, comme une herbe, recouvre de barbe

les rictus et donne un air tranquille. Ce vieux-là

qui aurait pu mourir crispé dans son sang

a l’air au contraire d’une chose et il vit.

Ainsi, à part le sang, chaque chose est un fragment de rue.

Et pourtant, les étoiles ont vu du sang dans la rue.

[1] Geneviève Peigné avait déjà fait l’objet d’une chronique dans ce blog pour son livre L’interlocutrice : « Ce que nous allons chercher dans les livres », Lundioumardi, 6 octobre 2015. Elle est également l’instigatrice de « Samedi poésies dimanche aussi », une chaleureuse rencontre poétique au carrefour de prestigieux éditeurs qui aura lieu à Bazoches-du-Morvan (Nièvre) les samedi 9 et dimanche 10 juillet 2016, dont le programme est accessible depuis le lien suivant : http://poesie.baz.free.fr/

 

Faire l’école buissonnière avec Stevenson

StevensonLundioumardi

Faudrait-il en rougir ? Pendant que certains battent le pavé pour défendre le travail et que d’autres bachotent consciencieusement leurs épreuves du baccalauréat, Lundioumardi rêvasse tranquillement sa critique de la servitude sur les pages de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894), auteur prolifique dont l’œuvre trop souvent méconnue ne saurait se résumer à L’Île au trésor (1883) ou L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886). Parmi les récits moins célèbres, un court texte publié en 1877 pour la première fois dans le Cornhill Mgazine, repris ensuite dans le volume Virginibus Puerisque and other papers (éd. Chatto & Windus – 1888), sous le titre « An Apology for Ilders », traduit généralement par « Une apologie des oisifs ».

En se voulant bien moins théoricien que Kazimir Malevitch dans le sujet qu’il traite[1], Stevenson va finalement beaucoup plus loin en attaquant directement l’accumulation de richesse que porte en lui l’Occident fraîchement industrialisé, mais aussi tous ceux qui pensent avoir tiré le sens de la vie à partir de leurs lectures en négligeant de vivre : « En fait, une personne intelligente, qui ouvre l’œil et tend l’oreille en gardant le sourire, sera bien plus instruite que bien d’autres qui auront passé leur vie en veilles héroïques. Il existe certainement une connaissance glaciale et aride sur les sommets de la science officielle et laborieuse. Mais c’est autour de vous, et au prix d’un simple regard, que vous apprendrez la chaleur palpitante de la vie. »[2]

Lui prône ainsi l’oisiveté comme étant le stade ultime de la sagesse parce qu’elle est la seule faculté accessible pour pouvoir « nous dégriser de nos vanités terrestres les plus orgueilleuses. » Mais attention, l’oisiveté n’est en rien synonyme d’inertie sous la plume de Stevenson – avec la quantité de romans, d’articles, de récits de voyage qu’il a écrits, ce serait un comble ! L’oisiveté porte en elle une attention particulière au monde qui nous entoure pour continuer à sourire, à s’extasier devant la beauté d’un texte, à écouter le bruit d’une rivière dont le flot polit la pierre, etc. Il compare alors l’attitude de ces deux hommes sur le quai d’une gare à attendre un train qui a plusieurs heures de retard – cela ne vous rappelle rien ? – dont le premier, figure de l’homme moderne, sera totalement perdu, dépourvu de ressources, alors que l’autre trouvera toujours un émerveillement ou une conversation à engager.

« Celui qui a contemplé à loisir la satisfaction puérile avec laquelle les autres vaquent à leurs menues activités aura pour les siennes propres une indulgence nettement ironique. Il ne rejoindra pas le chœur des dogmatiques. Il fera preuve de la plus grande tolérance envers toutes sortes de gens et d’opinions. »

Avec un humour d’une délicieuse insolence, Stevenson invite ainsi l’homme à se libérer de sa quête de puissance et de richesse qui ne fait qu’accroître sa servitude au travail. Il semble le prendre par la main pour l’asseoir une minute et lui montrer à quoi sa vie ressemblera : « S’il avait eu trois ans, notre homme aurait escaladé des caisses. S’il en avait eu vingt, il aurait regardé les filles. Mais maintenant, la pipe est fumée, la tabatière est vide, et le voilà assis sur un banc, raide comme un piquet, avec des yeux de chien battu. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle réussir sa vie. » Alors haut les cœurs semble t-il finalement nous conjurer pour faire l’école buissonnière, pour contempler le ciel et profiter du bon air, car c’est le seule garantie de ramener l’homme à davantage de bon sens. Et admettons qu’en ces temps obscurs, le monde en a bien besoin…

[1] Cf. « Vérité effective sur fond insuffisant », Lundioumardi, 7 juin 2016

[2] Les citations sont extraites de l’édition suivante : STEVENSON Robert Louis, Une apologie des oisifs, éd. Allia, Paris, 2016.

Vérité effective sur fond insuffisant

Lundioumardimalevitch

On poursuit notre route de la critique du travail à partir de textes littéraires avec un court essai de l’artiste peintre, également théoricien, Kazimir Malevitch (1878 – 1935), intitulé La Paresse comme vérité effective de l’homme, écrit d’une seule traite le 15 février 1921. L’auteur est alors chef de l’Unovis (Affirmation des nouvelles formes de l’art), un groupe constitué à l’École d’art de Vitebsk (dans l’actuelle Biélorussie), qu’il dirige depuis la fin de l’année 1919. Est-il nécessaire de le rappeler mais la critique du travail qu’il propose à cette époque accompagne les premières années de l’application du marxisme-léninisme en URSS, et de façon prudente voire incomplète dans ses lignes.

L’interrogation sur laquelle il démarre est la suivante : pourquoi les hommes ont-ils été nourris de tout temps dans l’étable de la valeur travail afin de se prémunir de « la paresse, mère de tous les vices » ? Lui, propose de rebattre les cartes autrement : « le travail doit être maudit, comme l’enseignent les légendes sur le paradis, tandis que la paresse doit être le but essentiel de l’homme. » Il tente alors, de façon plus ou moins heureuse, une mise en parallèle des systèmes capitaliste et socialiste unis dans une vocation commune selon des moyens différents pour « parvenir à la seule vérité de l’état humain, la paresse. » ; le socialisme se chargeant de l’humanité tandis que le capitalisme privilégierait l’individu pour aboutir à cet eldorado paresseux enfoui « au plus profond de l’inconscient ».

Dieu descend alors de son nuage pour prêter main forte à cette démonstration de l’artiste qui philosophe : « L’homme, le peuple, l’humanité entière se fixent toujours un but et ce but est toujours dans le futur : un de ces objectifs est la perfection, c’est-à-dire Dieu. » Mettons de côté la lapalissade contenue dans cette phrase, s’ensuivent quelques mots mis bout à bout pour retracer les six jours de la création de l’univers racontés dans la Bible et précédant au septième consacré au repos. Ce Dieu invoqué, qui fit notre monde à coups de « Que cela soit » devient pour lui l’incarnation parfaite de la paresse, contemplatif depuis son trône de sa propre sagesse. Des métaphores faisant appel au même champ lui permettent enfin de convoquer l’être humain, cette « petite copie de la divinité » et qui tendrait vers elle pour renouer avec son destin paresseux…

Le passage situé au milieu du récit, confrontant travail laborieux et travail créatif et qui s’intéresse à une forme bien particulière de la paresse dans nos sociétés contemporaines appelée le « repos », aurait sans doute mériter un plus long développement, quitte à laisser de côté les origines divines de cette paresse. Sur ces quatre ou cinq pages, Malevitch affirme le caractère secondaire du travail dans la nature de l’homme qui doit sans cesse accéder à davantage de science et de connaissance pour atteindre la « perfection humaine ». C’est cela le but qui lui a été imparti dans sa vie et s’il veut l’atteindre, il est indispensable de réduire son temps de travail et de renoncer aux « divertissements » qui lui sont proposés pour oublier sa condition servile. Mais finalement, que le texte de l’artiste russe soit lacunaire ou non, la question se pose t-elle encore de révéler « la vérité effective » à un homme qui s’éreinte sept heures par jour si celui-ci accède ensuite à sa propre perfection humaine en allumant D8, source de connaissance et de science construite à sa propre image.