lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juin, 2018

À beau de souffle

Lutilitédubeaulundioumardi

La semaine dernière s’achevait sur ce blog une récréation littéraire intitulée D’une application l’autre, sorte de projection cynique mais pas tant que ça de notre société à court terme, enfuie vers le vain. Malgré le profond désespoir ressenti à imaginer qu’un personnage tel que Comar Doval était parfaitement envisageable et qu’il en existe déjà probablement un peu partout, le divertissement attendu fut à la hauteur de ce que j’en attendais : un mois de lecture bénévole, sans la perspective d’en rendre compte ici, de justifier une affinité ou une répulsion, juste l’évasion avec les mots pour passeport et l’esprit pour bagage. En somme, se réfugier dans la lecture pour supporter tous les Comar Doval qui courent les rues.

Ces trois semaines ont notamment été l’occasion de découvrir un texte de Victor Hugo dans lequel il s’intéresse à ce que l’homme tient à sa disposition, comme par la grâce de génies bienfaisants, afin de pouvoir supporter la laideur qui le cerne autour de lui. Utilité du beau est un texte philosophique écrit entre 1863 et 1864, tiré des Post-scriptum de ma vie, dans lequel il défend une conception de l’art dont les apparences inutiles cachent des trésors pour l’âme humaine et qui lui permet d’irriguer son mouvement : « Mettez cet homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui ? Le Beau est là. L’homme regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ».[1]

C’est ce mystère que Victor Hugo tente de s’écouter ressentir en sachant très bien qu’il ne saurait être question de chercher à le dévoiler. Sa première remarque est d’observer la capacité du Beau à pouvoir s’adresser en particulier. Confronté à lui, l’homme se sent uniquement concerné. Il croit un instant à sa propre élection par la création artistique qu’il contemple, le meilleur réceptacle de son intensité. « Une inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu ; il lui semble que ce poème l’a choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre. »

Passé ce premier réflexe, l’homme serait ramené à se redresser au rythme de l’expérience en cours. Basculant de la contemplation vers l’éblouissement, un élan de bonté, un optimisme à toute épreuve l’envahiraient par son regard. C’est le rôle que Victor Hugo confère au Beau dans les progrès de l’humanité, sa capacité à relier les hommes entre eux, unis dans la révérence qu’ils tirent au Beau. Pour Hugo, l’émotion prodiguée par l’art civilise et fait grandir tant qu’il demeure fidèle à sa loi : le Beau. « Les mœurs s’adoucissent, les cœurs se rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entre-secourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on admire. Le Beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. »

Sont cités ensuite les exemples d’Horace et de Virgile pour démontrer la supériorité du style sur l’intention déterminée. Il juge que le premier n’est pas un homme bon, que le second est un flatteur. Pourtant, une seule ligne de ces deux écrivains suffit à ses yeux à réunir toute l’immanence céleste. Peu importe l’idée, veule ou courtisane, elle finira par se fondre dans le style si celui-ci déploie son sublime. Commençant par défendre la forme sur le fond, Hugo finit alors par les réunir en un tout comme l’incontournable condition à toute pensée. « […] l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. »

Expression portée par l’intuition, le Beau n’a donc d’autre version que celle qui lui est propre, unique en soi et qui définit sa consistance. Pouvoir le discerner n’est rien de moins qu’une victoire de l’intelligence contre les désordres de la bêtise, une hauteur sur la précarité des hommes, une façon de surplomber les limites humaines. Comme il fallait s’y attendre, Hugo ne perce pas les mystères de ce Beau que lui-même dispense si bien dans ces pages. Tout juste parvient-il à distinguer historiquement les sentiments du fini et de l’infini qui ont successivement engendré le Beau dans l’Antiquité grecque et la modernité chrétienne. Une légère suffisance qui permet à l’auteur de conclure que peu importe le choix entre les deux puisque de tout temps le Beau reste l’indéfectible révélateur de l’âme.

[1] Toutes les citations sont tirées de : HUGO Victor, Utilité du Beau et autres textes, éd. Manucius, 2018.

 

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D’une application l’autre (fin)

comardovalsaturne

Cette semaine, troisième et dernier volet des aventures de Comar Doval, une sombre perspective d’avenir rapidement imaginée par celui qui se contente de vivre la fenêtre ouverte et de garder ses oreilles attentives. N’est-ce pas Cioran qui écrivait : « Le progrès n’est rien d’autre qu’un élan vers le pire » ?

*****

Cinq années avaient passé depuis les débuts de l’émission Le Camp de la dernière chance, réunissant des millions de téléspectateurs à travers le monde autour d’un succès désormais indiscutable. Rassemblée sur le port à chaque débarquement de nouveaux migrants, la foule se bousculait pour prendre les premiers selfies avec ceux qui venaient jouer leur destin dans les rouages de la télé-réalité sans avoir été réellement informés d’être les instruments d’une irréversible « société du spectacle ». Comar Doval, lui, avait dû essuyer quelques procès lors des premières diffusions mais que pouvait représenter une poignée de mouvements contestataires devant un empire de la modernité acoquiné avec l’ensemble de l’appareil politico-financier ?

Le bruit avait également couru à propos d’une dizaine de décès ainsi que de nombreux blessés lors de la traversée en bateau et à l’occasion des épreuves imposées aux candidats, mais ces images parvinrent à rester confidentielles et aucun chiffre ne filtra dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Comar le savait, l’opinion publique n’était pas encore tout à fait prête à recevoir ce genre d’information. « Chaque chose en son temps », calmait-il ses conseillers qui le pressaient activement à faire fond de commerce de ces images. D’autre part, avec l’aide d’agences de communication bien léchées, le gouvernement avait accueilli Le Camp de la dernière chance comme du pain béni puisque, en l’espace de quelques mois, ce qu’on appelait autrefois « la crise migratoire » était devenue une opportunité soutenue par la générosité des pouvoirs publics.

Tout se déroulait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Comar Doval accumulait les millions mais cela lui paraissait presque dérisoire à côté du prestige qu’il avait acquis. Jalousé par ses pairs, adulé par ses banquiers, vénéré par les gouvernements, il contemplait sa réussite depuis les hauteurs de son Olympe à côté duquel plus un seul oiseau blanc ne volait. Au sommet de sa gloire, il s’amusait à caresser l’idée que si les dictionnaires existaient encore son nom ne manquerait pas d’y figurer. Les dictionnaires… un vague souvenir se rappelait à sa mémoire de l’époque où sa fille Michaela, alors âgée de 10 ans à peine, était rentrée de l’école avec une étrange histoire à raconter.

Sous un tas de tablettes numériques et d’écouteurs défectueux empilés dans une armoire de la classe, elle avait déniché le vestige d’un passé qui n’est plus, un volume ensommeillé sur lequel était inscrit en grosses lettres Le Nouveau Petit Robert – 2010 avec les lambeaux d’une couverture cartonnée qui peinait à contenir un nombre de pages comme elle n’en avait jamais vu et comme elle n’en verrait sans doute jamais plus. Curieuse comme le sont les enfants devant ce qui leur échappe, la jeune fille se dirigea vers le modérateur chargé de veiller au bon apprentissage en ligne des autres élèves de la classe afin de l’interroger sur sa trouvaille. Perplexe, le modérateur avait enlevé le dictionnaire des mains de Michaela mais prit tout de même un instant pour la renseigner :

« Élève B312, je ne vais pas te gronder mais tu sais que tu n’as pas le droit de te promener ainsi dans la classe sans me demander l’autorisation par SMS. J’ignore ce que cette antiquité fabriquait ici mais elle n’a rien à y faire. Cela s’appelle un « dictionnaire ». Les générations d’autrefois s’en servaient quand elles avaient un doute sur un mot ou sur une personne et qu’elles souhaitaient obtenir une définition, une biographie ou simplement vérifier une orthographe. C’était un moyen ancestral pour acquérir une forme de connaissance qui a traversé de nombreux siècles. Mais peu à peu son usage perdit de sa valeur et on s’aperçut qu’il ne convenait pas aux nouvelles méthodes d’apprentissage. Certains dictionnaires furent encore édités par des gardiens fanatiques de la langue française mais un décret du ministère finit par les interdire définitivement pour ne pas vous détourner des réels enjeux de notre époque. Je te remercie de me l’avoir donné, je vais pouvoir le remettre à la direction de l’école pour qu’elle le passe dans le broyeur à papier. Maintenant regagne ton poste et termine ton tutoriel d’éveil aux marchés financiers. »

Comar Doval, qui avait bien connu les dictionnaires pour avoir suffisamment entendu ses grands-parents vanter leurs mérites, riait encore aujourd’hui de l’anecdote de sa fille. Vautré dans son Chesterfield à contempler les nombreux cadres qui tapissaient les murs de son bureau et sur lesquels on le voyait poser aux côtés des grands de ce monde, il se demanda un instant où ce monde en serait aujourd’hui si les dictionnaires et autre Bescherelle avaient continué de sévir. L’espace d’une minute, il ressentit une sorte de vertige à imaginer une société soucieuse de son passé et de l’histoire qui la définit, une société pervertie par l’étude des classiques de la littérature et noyée dans les profondeurs de la poésie. Pire que tout, il tremblait à l’idée que des individus puissent reprendre la main sur leur destin comme les y avaient invités autrefois certains penseurs du XVIIIe siècle et dont il avait vaguement entendu parler sous le nom de « philosophes des Lumières ».

Heureusement ! plus personne n’était là pour mettre de pareilles sornettes dans la tête des gens et on avait veillé à ce que les programmes scolaires ne provoquent plus ce genre de dysfonctionnement. Réconforté par le temps présent et le son mélodieux des drones publicitaires qui volaient au dessus de la tour de son entreprise, le génie créateur se leva de son Chesterfield pour regagner l’écran de son ordinateur. Amusé par le tourment ridicule qui venait de le secouer, il cliqua avec enthousiasme sur le fichier intitulé « dossiers secrets ». L’idée d’une application inédite venait à nouveau de germer dans l’esprit de Comar Doval…

 

D’une application l’autre (2)

Comardovallundioumardi

Cette semaine, le deuxième volet des aventures de Comar Doval amorcées la semaine dernière, un portrait annoncé de la réussite des temps futurs…

*****

Cela tient à peu de choses pour que le désir soit ravivé. Après ces nombreuses semaines d’abattement qui l’avaient confronté à la déception de sa propre personne – chose inédite tant il s’appréciait –, Comar Doval semblait retrouver le goût d’entreprendre. Il renouait avec le catéchisme de son époque et sa valeur cardinale : le mode projet. L’affaire du chihuahua sauvé de l’amputation par le jeune Makélélé avait été le prétexte qu’il attendait pour déplacer son inspiration vers d’autres cieux et tourner la page du commerce de l’adultère en ligne. Lors d’une soirée mémorable organisée sur le toit terrasse d’un grand hôtel parisien à laquelle était présent tout le gratin habituel de la Confrérie des 3P (presse, politiques, patrons), il prononça un long discours qui restera gravés dans tous les disques durs externes branchés ce soir-là.

Il rendit d’abord hommage aux avocats qui l’avaient sorti de la panade plus d’une fois, aux amis financiers qui n’avaient jamais hésité à sortir leur chéquier lorsqu’un juge un peu trop scrupuleux attendait qu’on lui graisse la patte, aux journalistes, évidemment, pour leur souplesse déontologique et, enfin, à ses enfants, désormais seuls gardiens de l’héritage familial à perpétuer. L’émotion de tous était palpable sauf celle de Comar qui, à vrai dire, avait déjà les yeux rivés sur un nouvel empire à conquérir. Il resta bien encore une petite heure, un mojito par-ci, un rail de coke par-là, avant d’abandonner la scène pour consacrer son énergie à la grosse journée qui l’attendait le lendemain.

C’est avec son vieil ami centenaire, Donald, qu’il avait choisi de discuter en premier de la pertinence de ce projet toujours à l’état confidentiel. Après une longue carrière menée aux États-Unis, marquée par la construction d’un certain nombre de murs et quelques sulfureux labels déposés dans le domaine des implants capillaires, celui-ci avait été séduit par la vague populiste qui s’étendait en Europe pour venir y passer ses vieux jours. Des liens indéfectibles unissaient les deux hommes : une collection d’armes à feux datant de la guerre froide, un nombre de procès supérieur à celui des livres lus, une poupée de cire au musée Grévin, une ex-femme et la légende courait qu’un soir de beuverie ils avaient tous deux envoyé leur semence dans la même banque de sperme, séduits par l’idée d’avoir des enfants inconnus un peu partout dans le monde. Comar et Donald se réunirent pour le déjeuner par écrans interposés, évoquant le passé un moment puis il fallut montrer à Donald le reportage consacré à l’Affaire Joint-Venture dont il ignorait tout. Le visionnage le laissa de marbre mais il est vrai que les nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient quelque peu figé son visage. Comar s’inquiéta donc auprès de son ami taiseux de savoir ce qu’il pensait avant de lui exposer ce qu’il se tramait dans sa tête :

« Doni, un homme peut sauver huit personnes des flammes d’un incendie, il ne sera récompensé par rien d’autre qu’un peu de gratitude s’il n’est pas filmé. Et la gratitude, toi et moi on sait ce que ça vaut. En revanche, qu’il sauve un clébard devant une caméra et qu’en plus il soit en situation irrégulière, il devient un héros national – du moins pendant deux à trois semaines. C’est le nouveau trip à la mode : à défaut de considérer la situation chaotique de milliers de vies refoulées aux marges de l’existence, les gens ont besoin de croire en de belles histoires, de fabriquer des héros. Et ces héros d’un jour sommeillent un peu partout si on regarde bien. Il suffit juste d’être au bon endroit, au bon moment, devant la bonne personne. Et ces éléments de circonstance ne demandent qu’à être réunis… par moi. Je vais donc créer la première émission de télé-réalité qui met en scène des migrants. On commencerait par un panorama du chaos qui sévit dans tel ou tel pays. Sur place on désignerait un certain nombre d’individus appelés à être choisis par le public pour venir occuper un camp que l’on installerait dans une banlieue quelconque. On mettrait en scène un trajet en bateau à haut risque, avec de nombreuses incertitudes sur le pays d’accueil, les gouvernements se renvoyant le bébé avant finalement de céder sous la pression d’intérêts financiers. Bien entendu des épreuves devront être relevées autour de la construction du camp, de la violence des forces de l’ordre, des expulsions ou encore de l’indifférence générale. Chaque semaine un ou plusieurs candidats seraient renvoyés dans leur pays par un vote du public tandis que le vainqueur se verrait délivrer un titre de séjour. Bien sûr il y a de nombreux ajustements à effectuer mais qu’est-ce que ton flair et toi en pensez ? »

Les yeux écarquillés, un insecte grillé au safran au bout de sa fourchette immobile tenue dans sa main, Donald avait écouté Comar avec la plus grande attention. Il avait suivi de près les nombreux projets que celui-ci avait développés tout au long de ces années. Il se souvenait parfaitement de l’étudiant qui avait obtenu son diplôme en faisant chanter le doyen qui détournait les frais de scolarité dans des placements boursiers. Il revoyait leur première rencontre, chez un baron de la prostitution hongroise pour lequel Comar avait créé une application sur-mesure malheureusement interdite dans des pays comme la France et les États-Unis. Un procès pour discrimination à l’embauche dans une société où ils étaient tous deux actionnaires avait fini de sceller leur amitié. Dans les moments difficiles comme dans la célébration de ses plus gros succès, Donald avait vu Comar se démener avec rage pour parvenir à ses fins. Pourtant, jamais encore il ne l’avait vu aussi déterminé et investi dans une entreprise qui ne manquerait pas de faire du bruit. Ne sachant trop s’il devait l’encourager ou freiner son enthousiasme, Donald ne trouva qu’une question à poser pour gagner du temps : « Et tu as un nom pour ton émission ? » Le sourire à ses lèvres pincées, Comar Doval approcha son visage de la caméra et dans un murmure à peine audible il sortit de l’écran de son interlocuteur un : « À ton avis Doni… »

 

D’une application l’autre (1)

comardovallundioumardi

Les contingences du quotidien, le confort de lire sans une échéance à respecter et aussi parce que cette petite récréation a le mérite de me divertir, Lundioumardi va troquer pendant quelques semaines ses traditionnelles notes de lecture par… un feuilleton consacré aux aventures de Comar Doval, pur produit de notre époque et de ses dérives, dans les rouages d’une société repoussant toujours un peu plus loin les limites du pire. Bonne lecture…

*****

Comar Doval était un nom que personne ne connaissait mais à la fortune duquel toutes les personnes en âge d’être mariées et de tromper leur partenaire avaient largement contribué. D’ailleurs, l’expression consacrée n’était plus « tromper » mais « partager » ; cela sonnait moins accusateur dans le ton et s’assimilait plus immédiatement aux réseaux sociaux. Ainsi Comar Doval, qui avait connu l’amour virtuel dès son plus jeune âge en explorant toutes les potentialités du Minitel, avait bâti un empire sur la pierre numérique de l’adultère, multipliant les applications avec une imagination débordante dédiée au libertinage géolocalisé, depuis tousssscocus.com, son premier grand succès, à sa dernière création, boostetaretraite.com, une plateforme adressée aux seniors à la recherche d’un sel différent de celui qu’on leur interdisait de consommer dans l’assiette…

Anonyme du grand public, Comar Doval n’en demeurait pas moins un homme d’affaires respecté et admiré pour sa capacité à produire de l’argent. Sa présence labellisait le succès des mondanités du CAC60, l’Élysée le recevait avec les honneurs dus à son compte de résultat et, plus encore, il arrivait que l’agenda présidentiel se cale sur l’emploi du temps de cet homme qui avait assis sa notoriété en affirmant un jour : « Quel est l’abruti qui va encore payer un dîner à une fille quand il peut la serrer sur mes applis ? » C’était l’homme d’une époque, avec ses maux doux par webcams interposées et ses procès pour vidéos cochonnes non autorisées à la diffusion.

Seulement voilà, à l’approche de ses 70 printemps, Comar Doval commençait à en avoir soupé de son commerce du désir en ligne. Ses enfants avaient repris le flambeau sur les différentes applications qu’il avait su décliner tout au long de ces années. Dora s’occupait des studios d’enregistrement des parties fines. Tobby se chargeait d’aménager l’emploi du temps des ménagères de plus de 40 ans en mal de tendresse. Et Michaela, la plus investie des trois, supervisait la communauté LGBT, les seniors et les cadres en déplacement, en France et à l’étranger. Personne n’osait trop rien dire sur la dépression rampante de celui qui avait su, au cours des années 2000, ce que gagner son premier million à 30 ans représentait… Mais dans les couloirs du Medef, des murmures chahutaient l’ordre d’un empire reconnu par tous : aucune application nouvelle n’avait vu le jour depuis six mois, son absence au festival La main au cul 2050 avait été très remarquée et le Président lui-même avait, paraît-il, réuni un cabinet noir pour discuter de « l’après Comar Doval ».

Ce que tout le monde ignorait, c’étaient les interminables journées passées par Comar dans son bureau, avachi sur son chesterfield le ventre à l’air, restant là à avaler des steaks macrobiotiques devant ses cinq écrans plats, sans valeurs à abattre ni principes à détourner. Bref, le vide dans ses yeux condamnés à suivre les lignes horizontales des bandeaux de l’information en continu diffusée par les chaînes TV de ses amis businessmen. Tout semblait ainsi avoir été conquis par d’autres que lui : Bill avait la main sur le commerce de la guerre en Afrique, Paul assurait la formation des avocats pour les affaires de harcèlements et de fraudes électorales, Nikita avait su redonner ses lettres de noblesse à la corruption au sein de l’Organisation internationale du libéralisme affranchi et il y avait cette bonne vieille Emmanuelle, à la superbe reconversion, parvenue à mettre en place un trafic à l’échelle mondiale de poissons irradiés sans que cela ne figure sur l’étiquetage ; il y avait bien eu quelques contestations des mouvements écologistes mais Debby avait calmé le jeu en leur promettant des médicaments interdits à la vente.

Devant l’autel de ces nombreux succès, sa réussite à lui paraissait tout à coup sans saveur, le révélateur d’un manque de panache. Il se sentait gagne-petit comparé à tous ses amis dans la fleur de l’âge et désormais plus audacieux que lui pour souffler sur les braises de la faiblesse humaine. Il ressentait la frustration de n’avoir pas su manipuler les foules avec autant de persévérance qu’il aurait souhaité. Déçu de sa personne, de son parcours et de son steak au thon susceptible d’avoir été irradié par Emmanuelle, Comar Doval dérivait en regardant un portrait télévisé sur le nouvel héros du jour : un jeune Makélélé ayant sauvé le chihuahua de l’épouse du PDG d’une grande banque d’affaires internationale. Alors que celle-ci marchait dans la rue, les yeux rivés sur son téléphone à la recherche d’un chauffeur UBER avec lequel elle n’avait pas encore couché, sa pauvre Joint-Venture située au bout de la laisse s’était coincée la patte arrière dans le trou d’une bouche d’égout. Observant la scène depuis le trottoir d’en face, le jeune Makélélé avait bondi de son matelas, sa seule propriété, traversé la chaussée sans même prêter attention aux trottinettes électriques susceptibles de le renverser, et préserva ainsi Joint-Venture d’une amputation certaine de la patte arrière droite qu’aurait causée le violent coup de laisse prodigué par madame M. en l’absence de chauffeur disponible selon son seul critère de recherche…

À cette heure de l’après-midi, dans un quartier résidentiel de la capitale française, peu de personnes assistèrent à la scène. Heureusement, un coureur muni d’une caméra intégrée à son casque – conçue pour filmer la transpiration produite par le lobe de l’oreille à chaque minute – passait sur les lieux et put fournir une trace de l’événement. L’enregistrement fut aussitôt envoyé aux nombreuses chaînes d’information et le sauvetage de Joint-Venture fut relayé tout au long de la journée à l’échelle nationale. On apprit également de sources sûres que le jeune Makélélé, en situation irrégulière, serait reçu par les plus hautes instances de la République. Madame M., totalement sous le choc mais pleine de reconnaissance pour le sauveur de son chihuahua, aurait envoyé à la presse le communiqué suivant : « Je ne saurais vous dire à quel point je suis bouleversé par l’acte héroïque qui permet aujourd’hui à ma petite Joint-Venture de tenir debout sur ses quatre pattes. Et si je peux faire quoi que ce soit pour aider ou récompenser la bravoure de son auteur, en lui payant une formation pour devenir chauffeur particulier par exemple, sachez bien, mesdames et messieurs les journalistes, que je ne me déroberai pas à ce devoir de gratitude, trop souvent négligé dans notre société individualiste. »

Comar Doval avait suivi cette histoire avec le même désintérêt que les autres émissions qui défilaient sur ses écrans. Il refusait également de prêter main forte à Michaela, pourtant fourbue de travail avec la mise en place de la nouvelle application niquetonclone.com. Deux jours plus tard, alors qu’il n’était pas sorti de son bureau, sans personne à qui parler en dehors du livreur de poulets rôtis au laser nucléaire, un nouveau reportage fut consacré à « l’affaire Joint-Venture » et fit rejaillir l’espoir dans le cœur de notre homme… Les nouvelles du cabot semblaient excellentes et madame M. avait finalement décidé que, dorénavant, elle recruterait elle-même des chauffeurs privés. Le jeune Makélélé avait été reçu à l’Élysée par la Première dame qui régularisa sa situation en moins de 24 heures : il bénéficiait désormais de la nationalité française, d’une promesse d’embauche au service d’entretien de la mairie de Paris et d’un nouveau matelas. Quel accomplissement pour ce jeune homme titulaire d’un doctorat en orthodontie dans son pays d’origine ! Mais, surtout, le reportage évoquait la grogne des membres de l’opposition et des associations chargées de défendre les migrants. Cela faisait de nombreuses années que les images de tous ces camps rejetés aux frontières de la ville, de la décence et du vivant n’étaient plus montrées à la télévision. Il y avait bien encore quelques-uns pour évoquer le harcèlement, le tri, la violence dont été victimes ces occupants portés dans l’ombre mais, à vrai dire, cela n’intéressait plus personne. Plus personne sauf un : Comar Doval.