lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

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D’une application l’autre (fin)

comardovalsaturne

Cette semaine, troisième et dernier volet des aventures de Comar Doval, une sombre perspective d’avenir rapidement imaginée par celui qui se contente de vivre la fenêtre ouverte et de garder ses oreilles attentives. N’est-ce pas Cioran qui écrivait : « Le progrès n’est rien d’autre qu’un élan vers le pire » ?

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Cinq années avaient passé depuis les débuts de l’émission Le Camp de la dernière chance, réunissant des millions de téléspectateurs à travers le monde autour d’un succès désormais indiscutable. Rassemblée sur le port à chaque débarquement de nouveaux migrants, la foule se bousculait pour prendre les premiers selfies avec ceux qui venaient jouer leur destin dans les rouages de la télé-réalité sans avoir été réellement informés d’être les instruments d’une irréversible « société du spectacle ». Comar Doval, lui, avait dû essuyer quelques procès lors des premières diffusions mais que pouvait représenter une poignée de mouvements contestataires devant un empire de la modernité acoquiné avec l’ensemble de l’appareil politico-financier ?

Le bruit avait également couru à propos d’une dizaine de décès ainsi que de nombreux blessés lors de la traversée en bateau et à l’occasion des épreuves imposées aux candidats, mais ces images parvinrent à rester confidentielles et aucun chiffre ne filtra dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Comar le savait, l’opinion publique n’était pas encore tout à fait prête à recevoir ce genre d’information. « Chaque chose en son temps », calmait-il ses conseillers qui le pressaient activement à faire fond de commerce de ces images. D’autre part, avec l’aide d’agences de communication bien léchées, le gouvernement avait accueilli Le Camp de la dernière chance comme du pain béni puisque, en l’espace de quelques mois, ce qu’on appelait autrefois « la crise migratoire » était devenue une opportunité soutenue par la générosité des pouvoirs publics.

Tout se déroulait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Comar Doval accumulait les millions mais cela lui paraissait presque dérisoire à côté du prestige qu’il avait acquis. Jalousé par ses pairs, adulé par ses banquiers, vénéré par les gouvernements, il contemplait sa réussite depuis les hauteurs de son Olympe à côté duquel plus un seul oiseau blanc ne volait. Au sommet de sa gloire, il s’amusait à caresser l’idée que si les dictionnaires existaient encore son nom ne manquerait pas d’y figurer. Les dictionnaires… un vague souvenir se rappelait à sa mémoire de l’époque où sa fille Michaela, alors âgée de 10 ans à peine, était rentrée de l’école avec une étrange histoire à raconter.

Sous un tas de tablettes numériques et d’écouteurs défectueux empilés dans une armoire de la classe, elle avait déniché le vestige d’un passé qui n’est plus, un volume ensommeillé sur lequel était inscrit en grosses lettres Le Nouveau Petit Robert – 2010 avec les lambeaux d’une couverture cartonnée qui peinait à contenir un nombre de pages comme elle n’en avait jamais vu et comme elle n’en verrait sans doute jamais plus. Curieuse comme le sont les enfants devant ce qui leur échappe, la jeune fille se dirigea vers le modérateur chargé de veiller au bon apprentissage en ligne des autres élèves de la classe afin de l’interroger sur sa trouvaille. Perplexe, le modérateur avait enlevé le dictionnaire des mains de Michaela mais prit tout de même un instant pour la renseigner :

« Élève B312, je ne vais pas te gronder mais tu sais que tu n’as pas le droit de te promener ainsi dans la classe sans me demander l’autorisation par SMS. J’ignore ce que cette antiquité fabriquait ici mais elle n’a rien à y faire. Cela s’appelle un « dictionnaire ». Les générations d’autrefois s’en servaient quand elles avaient un doute sur un mot ou sur une personne et qu’elles souhaitaient obtenir une définition, une biographie ou simplement vérifier une orthographe. C’était un moyen ancestral pour acquérir une forme de connaissance qui a traversé de nombreux siècles. Mais peu à peu son usage perdit de sa valeur et on s’aperçut qu’il ne convenait pas aux nouvelles méthodes d’apprentissage. Certains dictionnaires furent encore édités par des gardiens fanatiques de la langue française mais un décret du ministère finit par les interdire définitivement pour ne pas vous détourner des réels enjeux de notre époque. Je te remercie de me l’avoir donné, je vais pouvoir le remettre à la direction de l’école pour qu’elle le passe dans le broyeur à papier. Maintenant regagne ton poste et termine ton tutoriel d’éveil aux marchés financiers. »

Comar Doval, qui avait bien connu les dictionnaires pour avoir suffisamment entendu ses grands-parents vanter leurs mérites, riait encore aujourd’hui de l’anecdote de sa fille. Vautré dans son Chesterfield à contempler les nombreux cadres qui tapissaient les murs de son bureau et sur lesquels on le voyait poser aux côtés des grands de ce monde, il se demanda un instant où ce monde en serait aujourd’hui si les dictionnaires et autre Bescherelle avaient continué de sévir. L’espace d’une minute, il ressentit une sorte de vertige à imaginer une société soucieuse de son passé et de l’histoire qui la définit, une société pervertie par l’étude des classiques de la littérature et noyée dans les profondeurs de la poésie. Pire que tout, il tremblait à l’idée que des individus puissent reprendre la main sur leur destin comme les y avaient invités autrefois certains penseurs du XVIIIe siècle et dont il avait vaguement entendu parler sous le nom de « philosophes des Lumières ».

Heureusement ! plus personne n’était là pour mettre de pareilles sornettes dans la tête des gens et on avait veillé à ce que les programmes scolaires ne provoquent plus ce genre de dysfonctionnement. Réconforté par le temps présent et le son mélodieux des drones publicitaires qui volaient au dessus de la tour de son entreprise, le génie créateur se leva de son Chesterfield pour regagner l’écran de son ordinateur. Amusé par le tourment ridicule qui venait de le secouer, il cliqua avec enthousiasme sur le fichier intitulé « dossiers secrets ». L’idée d’une application inédite venait à nouveau de germer dans l’esprit de Comar Doval…

 

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D’une application l’autre (2)

Comardovallundioumardi

Cette semaine, le deuxième volet des aventures de Comar Doval amorcées la semaine dernière, un portrait annoncé de la réussite des temps futurs…

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Cela tient à peu de choses pour que le désir soit ravivé. Après ces nombreuses semaines d’abattement qui l’avaient confronté à la déception de sa propre personne – chose inédite tant il s’appréciait –, Comar Doval semblait retrouver le goût d’entreprendre. Il renouait avec le catéchisme de son époque et sa valeur cardinale : le mode projet. L’affaire du chihuahua sauvé de l’amputation par le jeune Makélélé avait été le prétexte qu’il attendait pour déplacer son inspiration vers d’autres cieux et tourner la page du commerce de l’adultère en ligne. Lors d’une soirée mémorable organisée sur le toit terrasse d’un grand hôtel parisien à laquelle était présent tout le gratin habituel de la Confrérie des 3P (presse, politiques, patrons), il prononça un long discours qui restera gravés dans tous les disques durs externes branchés ce soir-là.

Il rendit d’abord hommage aux avocats qui l’avaient sorti de la panade plus d’une fois, aux amis financiers qui n’avaient jamais hésité à sortir leur chéquier lorsqu’un juge un peu trop scrupuleux attendait qu’on lui graisse la patte, aux journalistes, évidemment, pour leur souplesse déontologique et, enfin, à ses enfants, désormais seuls gardiens de l’héritage familial à perpétuer. L’émotion de tous était palpable sauf celle de Comar qui, à vrai dire, avait déjà les yeux rivés sur un nouvel empire à conquérir. Il resta bien encore une petite heure, un mojito par-ci, un rail de coke par-là, avant d’abandonner la scène pour consacrer son énergie à la grosse journée qui l’attendait le lendemain.

C’est avec son vieil ami centenaire, Donald, qu’il avait choisi de discuter en premier de la pertinence de ce projet toujours à l’état confidentiel. Après une longue carrière menée aux États-Unis, marquée par la construction d’un certain nombre de murs et quelques sulfureux labels déposés dans le domaine des implants capillaires, celui-ci avait été séduit par la vague populiste qui s’étendait en Europe pour venir y passer ses vieux jours. Des liens indéfectibles unissaient les deux hommes : une collection d’armes à feux datant de la guerre froide, un nombre de procès supérieur à celui des livres lus, une poupée de cire au musée Grévin, une ex-femme et la légende courait qu’un soir de beuverie ils avaient tous deux envoyé leur semence dans la même banque de sperme, séduits par l’idée d’avoir des enfants inconnus un peu partout dans le monde. Comar et Donald se réunirent pour le déjeuner par écrans interposés, évoquant le passé un moment puis il fallut montrer à Donald le reportage consacré à l’Affaire Joint-Venture dont il ignorait tout. Le visionnage le laissa de marbre mais il est vrai que les nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient quelque peu figé son visage. Comar s’inquiéta donc auprès de son ami taiseux de savoir ce qu’il pensait avant de lui exposer ce qu’il se tramait dans sa tête :

« Doni, un homme peut sauver huit personnes des flammes d’un incendie, il ne sera récompensé par rien d’autre qu’un peu de gratitude s’il n’est pas filmé. Et la gratitude, toi et moi on sait ce que ça vaut. En revanche, qu’il sauve un clébard devant une caméra et qu’en plus il soit en situation irrégulière, il devient un héros national – du moins pendant deux à trois semaines. C’est le nouveau trip à la mode : à défaut de considérer la situation chaotique de milliers de vies refoulées aux marges de l’existence, les gens ont besoin de croire en de belles histoires, de fabriquer des héros. Et ces héros d’un jour sommeillent un peu partout si on regarde bien. Il suffit juste d’être au bon endroit, au bon moment, devant la bonne personne. Et ces éléments de circonstance ne demandent qu’à être réunis… par moi. Je vais donc créer la première émission de télé-réalité qui met en scène des migrants. On commencerait par un panorama du chaos qui sévit dans tel ou tel pays. Sur place on désignerait un certain nombre d’individus appelés à être choisis par le public pour venir occuper un camp que l’on installerait dans une banlieue quelconque. On mettrait en scène un trajet en bateau à haut risque, avec de nombreuses incertitudes sur le pays d’accueil, les gouvernements se renvoyant le bébé avant finalement de céder sous la pression d’intérêts financiers. Bien entendu des épreuves devront être relevées autour de la construction du camp, de la violence des forces de l’ordre, des expulsions ou encore de l’indifférence générale. Chaque semaine un ou plusieurs candidats seraient renvoyés dans leur pays par un vote du public tandis que le vainqueur se verrait délivrer un titre de séjour. Bien sûr il y a de nombreux ajustements à effectuer mais qu’est-ce que ton flair et toi en pensez ? »

Les yeux écarquillés, un insecte grillé au safran au bout de sa fourchette immobile tenue dans sa main, Donald avait écouté Comar avec la plus grande attention. Il avait suivi de près les nombreux projets que celui-ci avait développés tout au long de ces années. Il se souvenait parfaitement de l’étudiant qui avait obtenu son diplôme en faisant chanter le doyen qui détournait les frais de scolarité dans des placements boursiers. Il revoyait leur première rencontre, chez un baron de la prostitution hongroise pour lequel Comar avait créé une application sur-mesure malheureusement interdite dans des pays comme la France et les États-Unis. Un procès pour discrimination à l’embauche dans une société où ils étaient tous deux actionnaires avait fini de sceller leur amitié. Dans les moments difficiles comme dans la célébration de ses plus gros succès, Donald avait vu Comar se démener avec rage pour parvenir à ses fins. Pourtant, jamais encore il ne l’avait vu aussi déterminé et investi dans une entreprise qui ne manquerait pas de faire du bruit. Ne sachant trop s’il devait l’encourager ou freiner son enthousiasme, Donald ne trouva qu’une question à poser pour gagner du temps : « Et tu as un nom pour ton émission ? » Le sourire à ses lèvres pincées, Comar Doval approcha son visage de la caméra et dans un murmure à peine audible il sortit de l’écran de son interlocuteur un : « À ton avis Doni… »

 

D’une application l’autre (1)

comardovallundioumardi

Les contingences du quotidien, le confort de lire sans une échéance à respecter et aussi parce que cette petite récréation a le mérite de me divertir, Lundioumardi va troquer pendant quelques semaines ses traditionnelles notes de lecture par… un feuilleton consacré aux aventures de Comar Doval, pur produit de notre époque et de ses dérives, dans les rouages d’une société repoussant toujours un peu plus loin les limites du pire. Bonne lecture…

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Comar Doval était un nom que personne ne connaissait mais à la fortune duquel toutes les personnes en âge d’être mariées et de tromper leur partenaire avaient largement contribué. D’ailleurs, l’expression consacrée n’était plus « tromper » mais « partager » ; cela sonnait moins accusateur dans le ton et s’assimilait plus immédiatement aux réseaux sociaux. Ainsi Comar Doval, qui avait connu l’amour virtuel dès son plus jeune âge en explorant toutes les potentialités du Minitel, avait bâti un empire sur la pierre numérique de l’adultère, multipliant les applications avec une imagination débordante dédiée au libertinage géolocalisé, depuis tousssscocus.com, son premier grand succès, à sa dernière création, boostetaretraite.com, une plateforme adressée aux seniors à la recherche d’un sel différent de celui qu’on leur interdisait de consommer dans l’assiette…

Anonyme du grand public, Comar Doval n’en demeurait pas moins un homme d’affaires respecté et admiré pour sa capacité à produire de l’argent. Sa présence labellisait le succès des mondanités du CAC60, l’Élysée le recevait avec les honneurs dus à son compte de résultat et, plus encore, il arrivait que l’agenda présidentiel se cale sur l’emploi du temps de cet homme qui avait assis sa notoriété en affirmant un jour : « Quel est l’abruti qui va encore payer un dîner à une fille quand il peut la serrer sur mes applis ? » C’était l’homme d’une époque, avec ses maux doux par webcams interposées et ses procès pour vidéos cochonnes non autorisées à la diffusion.

Seulement voilà, à l’approche de ses 70 printemps, Comar Doval commençait à en avoir soupé de son commerce du désir en ligne. Ses enfants avaient repris le flambeau sur les différentes applications qu’il avait su décliner tout au long de ces années. Dora s’occupait des studios d’enregistrement des parties fines. Tobby se chargeait d’aménager l’emploi du temps des ménagères de plus de 40 ans en mal de tendresse. Et Michaela, la plus investie des trois, supervisait la communauté LGBT, les seniors et les cadres en déplacement, en France et à l’étranger. Personne n’osait trop rien dire sur la dépression rampante de celui qui avait su, au cours des années 2000, ce que gagner son premier million à 30 ans représentait… Mais dans les couloirs du Medef, des murmures chahutaient l’ordre d’un empire reconnu par tous : aucune application nouvelle n’avait vu le jour depuis six mois, son absence au festival La main au cul 2050 avait été très remarquée et le Président lui-même avait, paraît-il, réuni un cabinet noir pour discuter de « l’après Comar Doval ».

Ce que tout le monde ignorait, c’étaient les interminables journées passées par Comar dans son bureau, avachi sur son chesterfield le ventre à l’air, restant là à avaler des steaks macrobiotiques devant ses cinq écrans plats, sans valeurs à abattre ni principes à détourner. Bref, le vide dans ses yeux condamnés à suivre les lignes horizontales des bandeaux de l’information en continu diffusée par les chaînes TV de ses amis businessmen. Tout semblait ainsi avoir été conquis par d’autres que lui : Bill avait la main sur le commerce de la guerre en Afrique, Paul assurait la formation des avocats pour les affaires de harcèlements et de fraudes électorales, Nikita avait su redonner ses lettres de noblesse à la corruption au sein de l’Organisation internationale du libéralisme affranchi et il y avait cette bonne vieille Emmanuelle, à la superbe reconversion, parvenue à mettre en place un trafic à l’échelle mondiale de poissons irradiés sans que cela ne figure sur l’étiquetage ; il y avait bien eu quelques contestations des mouvements écologistes mais Debby avait calmé le jeu en leur promettant des médicaments interdits à la vente.

Devant l’autel de ces nombreux succès, sa réussite à lui paraissait tout à coup sans saveur, le révélateur d’un manque de panache. Il se sentait gagne-petit comparé à tous ses amis dans la fleur de l’âge et désormais plus audacieux que lui pour souffler sur les braises de la faiblesse humaine. Il ressentait la frustration de n’avoir pas su manipuler les foules avec autant de persévérance qu’il aurait souhaité. Déçu de sa personne, de son parcours et de son steak au thon susceptible d’avoir été irradié par Emmanuelle, Comar Doval dérivait en regardant un portrait télévisé sur le nouvel héros du jour : un jeune Makélélé ayant sauvé le chihuahua de l’épouse du PDG d’une grande banque d’affaires internationale. Alors que celle-ci marchait dans la rue, les yeux rivés sur son téléphone à la recherche d’un chauffeur UBER avec lequel elle n’avait pas encore couché, sa pauvre Joint-Venture située au bout de la laisse s’était coincée la patte arrière dans le trou d’une bouche d’égout. Observant la scène depuis le trottoir d’en face, le jeune Makélélé avait bondi de son matelas, sa seule propriété, traversé la chaussée sans même prêter attention aux trottinettes électriques susceptibles de le renverser, et préserva ainsi Joint-Venture d’une amputation certaine de la patte arrière droite qu’aurait causée le violent coup de laisse prodigué par madame M. en l’absence de chauffeur disponible selon son seul critère de recherche…

À cette heure de l’après-midi, dans un quartier résidentiel de la capitale française, peu de personnes assistèrent à la scène. Heureusement, un coureur muni d’une caméra intégrée à son casque – conçue pour filmer la transpiration produite par le lobe de l’oreille à chaque minute – passait sur les lieux et put fournir une trace de l’événement. L’enregistrement fut aussitôt envoyé aux nombreuses chaînes d’information et le sauvetage de Joint-Venture fut relayé tout au long de la journée à l’échelle nationale. On apprit également de sources sûres que le jeune Makélélé, en situation irrégulière, serait reçu par les plus hautes instances de la République. Madame M., totalement sous le choc mais pleine de reconnaissance pour le sauveur de son chihuahua, aurait envoyé à la presse le communiqué suivant : « Je ne saurais vous dire à quel point je suis bouleversé par l’acte héroïque qui permet aujourd’hui à ma petite Joint-Venture de tenir debout sur ses quatre pattes. Et si je peux faire quoi que ce soit pour aider ou récompenser la bravoure de son auteur, en lui payant une formation pour devenir chauffeur particulier par exemple, sachez bien, mesdames et messieurs les journalistes, que je ne me déroberai pas à ce devoir de gratitude, trop souvent négligé dans notre société individualiste. »

Comar Doval avait suivi cette histoire avec le même désintérêt que les autres émissions qui défilaient sur ses écrans. Il refusait également de prêter main forte à Michaela, pourtant fourbue de travail avec la mise en place de la nouvelle application niquetonclone.com. Deux jours plus tard, alors qu’il n’était pas sorti de son bureau, sans personne à qui parler en dehors du livreur de poulets rôtis au laser nucléaire, un nouveau reportage fut consacré à « l’affaire Joint-Venture » et fit rejaillir l’espoir dans le cœur de notre homme… Les nouvelles du cabot semblaient excellentes et madame M. avait finalement décidé que, dorénavant, elle recruterait elle-même des chauffeurs privés. Le jeune Makélélé avait été reçu à l’Élysée par la Première dame qui régularisa sa situation en moins de 24 heures : il bénéficiait désormais de la nationalité française, d’une promesse d’embauche au service d’entretien de la mairie de Paris et d’un nouveau matelas. Quel accomplissement pour ce jeune homme titulaire d’un doctorat en orthodontie dans son pays d’origine ! Mais, surtout, le reportage évoquait la grogne des membres de l’opposition et des associations chargées de défendre les migrants. Cela faisait de nombreuses années que les images de tous ces camps rejetés aux frontières de la ville, de la décence et du vivant n’étaient plus montrées à la télévision. Il y avait bien encore quelques-uns pour évoquer le harcèlement, le tri, la violence dont été victimes ces occupants portés dans l’ombre mais, à vrai dire, cela n’intéressait plus personne. Plus personne sauf un : Comar Doval.

Paris, quatre anecdotes

Parislundioumardi

Le 18 octobre 1974, à 10h30, Georges Perec s’installait au tabac de la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement de Paris. Pendant trois jours consécutifs il a disséqué ce lieu, ses habitudes, ses mouvements, sa météo, les gestes de ses occupants, sa monotonie aussi, sans craindre « la lassitude des yeux. La lassitude des mots. » Dans ce texte intitulé Tentative d’épuisement d’un lieu parisien[1] – conçu comme une liste à la manière de Pérec – le quotidien parisien grouille à la fois comme dans n’importe quelle ville et pourtant comme nulle autre part : cette particularité qui fait de Paris un lieu unique, inimitable malgré les tentatives hasardeuses et qui font pourtant constater à l’oulipien qu’« en ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Étampes ou à Bourges, ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je n’ai d’ailleurs jamais été. »

Hier au soir, une personne anonyme – disons moi – roulait jusque chez un ami important afin de lui parler. C’est vrai que je n’étais pas invité, surtout pas attendu, qu’il était déjà tard (près de 23h, un monde !) et passablement éméché. Mais, après tout, l’ami en question avait énoncé, attendez, comment avait-il formulé cela ? ah oui, vouloir « élever notre relation ». Bien entendu cela signifiait maintenir sa porte close. L’anonyme roula dans l’autre sens en éprouvant sa déception, s’arrêta une heure encore chez une complice qui fêtait ses 40 ans dans un Barbès gentrifié mais comme il y avait de la vaisselle à terminer et un bébé à coucher, il ne s’éternisa pas. Revenu à la case départ, il se souvint que l’après-midi une précieuse acolyte avait été voir une adaptation de la pièce Bérénice au théâtre de l’Odéon et de cette réplique de Titus dans l’Acte V, scène 5 : « Et c’est moi seul aussi qui pouvait me détruire. Je pouvais vivre alors, et me laisser séduire. Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir, chercher ce qui un jour pouvait nous désunir. Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible, je n’examinais rien, j’espérais l’impossible. Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux, avant que d’en venir à ces cruels adieux. »[2]

Un autre soir, Violette Leduc marchait avec son amie Hermine (Denise dans la vraie vie) sur les quais de la Seine. Les jours précédents, Hermine avait poussé Violette à se rendre dans les boutiques chics de la place Vendôme afin d’acheter de luxueux vêtements : un lamé de chez Schiaparelli, des gants Hermès, un nouveau chapeau et des escarpins à la mode. Ensuite « la bâtarde » se rendit chez Antonio, le meilleur coiffeur de la capitale, et lorsqu’elle en ressortit tous les hommes se retournaient dans la rue, lui faisaient des avances crasses comme à la première des prostituées. Le soir venu donc, toujours dans la honte d’elle-même, Violette, interdite, se promenait avec son amie. Elles croisèrent une bande de garçons joyeux, festifs et menés par une seule fille qui, au moment de voir le visage de Violette dans la nuit, la sanctionna d’un : « moi, si j’avais cette tête-là, je me suiciderais. »[3]

Antoine Blondin écrivait : « Les sortilèges de Paris tiennent aux monuments et aux sites, mais également à cette impression, qui vous envahit soudain, au débouché d’une rue banale, que le système nerveux du monde passe par là. » Roland Landenbach, son éditeur, devait enfermer Antoine Blondin à double tour dans une chambre avec pour seuls objets de détournement du papier et un stylo. C’était la seule façon pour lui de s’assurer que l’auteur d’Un singe en hiver n’aille pas se livrer à ses passions éthyliques dans les estaminets d’un Saint-Germain-des-Prés non encore ravagés par les grandes enseignes qui ont justement annihilé le système nerveux évoqué par Blondin. Une fois le livre terminé, il pouvait retourner à ses occupations favorites dont certaines restent mémorables : la transformation de la rue de Seine en jardin potager, à l’aube d’une nuit « chargée », en plantant des légumes dans la terre d’un chantier, ou encore le petit-déjeuner pris dans la vitrine d’un antiquaire…

[1] PEREC Georges, « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », Cause commune, 1975. L’article a ensuite été édité sous forme de livre par Christian Bourgois en 1982.

[2] RACINE Jean, Bérénice, 1670.

[3] LEDUC Violette, La Bâtarde, 1964.

La littérature pour considérer

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Partout dans les grandes villes, nos regards sont appelés à ressentir quelque chose – un sentiment, une émotion voire l’absence de celle-ci, du dégoût chez certains d’entre nous – devant les sorts réservés à ceux que l’on désigne sous le terme générique de « migrants », sans vraiment comprendre la réalité que cette terminologie recouvre. Ces « sorts », au pluriel donc, ce sont des vies décomposées depuis l’obligation de fuir un pays, un chez soi, pour survivre, avec pour seul bagage le faible espoir de reconstruction souvent contrarié par la précarité des destins que nos pays, soi-disant civilisés, contribuent à fabriquer, incapables de mener l’indispensable réflexion sur la notion d’accueil autrement que sous le prisme de la pression électorale. Une inhospitalité de la part des pouvoirs publics mais bien plus encore de nos regards, justement, qui évitent, détournent, méprisent parfois, interrogent ou qui tentent la vaine compassion, sans savoir comment elle sera reçue.

Dans un livre au format mince mais à la réflexion dense, l’historienne de la littérature et essayiste Marielle Macé reprend ces questions pour confronter cette indécence de l’inertie devant des personnes venues reprendre possession de leur vie[1]. Évitant l’écueil contenu dans l’injonction d’un Stéphane Hessel appelant à l’indignation selon un choix d’expériences arbitraire[2], Marielle Macé choisit de convoquer la littérature comme un potentiel pour comprendre une douleur et basculer de la sidération vers la considération, plus propice à la réappropriation du vivant.

« Considérer en effet, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ; c’est le mot du « prendre en estime », du « faire cas de », mais aussi du jugement, du droit, de la pesée, du scrutin. C’est un mot de la perception et de la justice, de l’attention et du droit. Il désigne cette disposition où se conjuguent le regard (l’examen, par les yeux ou la pensée) et l’égard, le scrupule, l’accueil sérieux de ce que l’on doit faire effort pour garder sous les yeux… Devant des événements aussi violents que la « crise des migrants », il est plus commun, plus immédiat, de se laisser sidérer que de considérer. »

Attentive aux migrants qui s’étaient « installés » pendant quelques mois sur le quai d’Austerlitz à Paris en 2015, sous une discothèque (le Wanderlust), à deux pas de la Cité de la mode et du design et face au siège de Natixis, avant d’être sauvagement évacués par les forces de l’ordre, l’auteure énumère un certain nombre de situations semblables où des individus se trouvent « rejetés aux bords » des marges de la ville, de l’habitable, du langage, de notre attention et, finalement, de leur propre existence. À grand renfort de références littéraires, très (trop ?) nombreuses pour un texte aussi court, Marielle Macé invoque la littérature pour qu’elle s’engage à faire dire ces vies, à leur donner la parole.

« Il ne s’agit pas d’exalter des situations de dénuement, encore moins de s’y résigner – et la porte est étroite, car il faut dire qu’il y a parfois, en ces matières, beaucoup de complaisance, quelque chose comme un tourisme humanitaire des artistes (et moi ?) qui jouent à leurs heures aux exilés, et une étrange ou même louche collusion entre ces enjeux et le fait même de l’art aujourd’hui ; or il faudrait garder en soi tant de peur, de peur de parler, en parlant de tout cela… Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s’impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu’elles sont et par exemple du monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement.  »

Ce passage, qui figure dans les deux dernières pages du livre, répond partiellement à un reproche qui pourrait être adressé à Marielle Macé quant à la sincérité de sa démarche et la bien-pensance dont on peut la soupçonner. Ainsi s’interroge-t-elle également par ce « et moi ? » sur le risque de complaisance inhérente à son entreprise littéraire. Mais en lisant attentivement l’essai qu’elle propose, sans une thèse clairement définie mais une réflexion sculptée par des lectures et l’observation in vivo de ses sujets – là encore le pluriel est de mise – elle parvient à son objectif de formuler les « dires » de ces vies dont nous ne pouvons sans cesse nous détourner, à employer le domaine qui est le sien, la littérature, comme un gage de considération pour ces individus reclus dans le double exil auquel l’indifférence de nos comportements les condamne.

[1] MACÉ Marielle, Sidérer, considérer, éd. Verdier, 2017.

[2] HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, éd. Indigène, 2010.

 

La mort de Gérard Genette, la fin d’une allure

genettelundioumardi

Curieuse façon de reprendre ce blog après quelques semaines de repos en se livrant au délicat exercice de l’éloge funèbre. Pourtant, quand on songe à celui qui nous y invite, celui qui laisse derrière lui une œuvre à la fois exploratrice, pointue et aussi pleine d’humour, on retrouve tout le réconfort que l’on peut puiser dans ses livres, un amour de la langue au service d’un verbe, celui de comprendre le monde qui nous entoure. Critique littéraire et théoricien de la littérature, Gérard Genette est décédé le 11 mai dernier à l’âge de 87 ans, presque silencieusement dans le boucan général des maux de notre époque et après des années passées à apprivoiser le temps et l’espace ; lui qui gardait une mémoire précise des lieux auxquels il faisait référence tandis que les dates lui échappaient totalement – pas si étonnant pour quelqu’un qui avait d’abord envisagé le métier de géographe, puis de cinéaste, avant de devenir homme de lettres.

Il n’est pas simple de catégoriser cet auteur et l’abondante production littéraire qui fut la sienne : entre théoricien de la littérature, critique mais aussi poète, son œuvre est à la fois atypique et inclassable. Normalien, agrégé de lettres, il débuta sa carrière à l’École des hautes études grâce au soutien de Roland Barthes qui encouragea sa nomination. Il acquit rapidement une reconnaissance académique pour ses analyses structuralistes sur les mécanismes internes du récit et de son discours – narratologie – notamment développées dans Figures (1972 – 2002) et son concept de « transtextualité », c’est-à-dire les relations secrètes ou révélées d’un texte avec un autre, sa transcendance[1]. Des travaux qui ont fait de lui un chef de file de la « nouvelle critique » amorcée dans les années 1960 et dont Roland Barthes avait été, encore une fois, l’instigateur.

Tout cela paraît bien sérieux et ne reflète pas deux autres aspects de Gérard Genette : sa tendresse et son humour. Observateur attentif de la langue et de ses représentations, Genette poursuivit une tradition qui remonte à Montaigne, en passant par Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) et, plus récemment, à Perec (Je me souviens). Un héritage ou une lignée dont l’attachement à la langue est le dénominateur commun, ce patrimoine qu’il a su valoriser aussi bien dans les sphères académiques que parmi le commun des lecteurs. Et c’est là que réside toute la force de son œuvre, acerbe et puissante, capable de nous emmener dans les nombreuses potentialités du mot, évoluant, versatile et évocateur mais incontournable pour saisir une époque.

Cette générosité est notamment au cœur de la série amorcée en 2006 avec Bardadrac, suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016), dans laquelle Genette a inventé une forme littéraire inédite où l’autobiographie participe au travail plus théorique qu’il a toujours mené. Ainsi parvenait-il à ressusciter des mots en proie à la déshérence (« Béguin », « Cogitum » ou « Tradéridéra ») comme un rempart contre les tics de langage et de prononciation aussi insensés que stupides mais qui sont désormais légion. L’entrée « Médialecte » – mot chimère qui renvoie directement au cynisme dont Flaubert usait déjà dans son dictionnaire – est à ce sujet édifiante de bon sens et sert de fil rouge à l’ensemble de la série : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il (le médialecte) devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[2]

Lire Genette c’est apprendre l’esprit critique, c’est voyager dans la sphère des mots et croire, un instant, qu’ils sont un précieux rempart contre la barbarie. Les mots raccourcis, incompris, malmenés et qui deviennent aujourd’hui le modus vivendi de nos échanges constituaient une cible privilégiée des livres de Genette. Il était en cela un observateur généreux de ce monde, attentif à ses égards et à ses errances, ce que le premier imbécile venu considèrerait comme un roi perché en haut de sa tour d’ivoire et ignorant tout ce que la littérature a d’hospitalière, de généreuse, les désirs qu’elle crée et les renoncements qu’elle dissipe. Dans Épilogue, il écrivait : « Je ne savais trop ce qu’on pouvait entendre par le mot « avenir ». J’en dois à Talleyrand une définition prudente, quoique cynique, dont je vais désormais me contenter : « c’est la semaine prochaine » ; au-delà, c’est l’inconnu. » Gérard Genette parti, c’est d’une certaine façon une allure donnée à la littérature qui se trouve aujourd’hui face à cet inconnu.

[1] Théorie développée dans Palimpsestes – La littérature au second degré (1982).

[2] Bardadrac. L’ensemble de l’œuvre est édité aux éditions du Seuil où l’auteur dirigeait la collection « Poétique ».

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La faible température d’un succès

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En parcourant les livres de nombreux auteurs contemporains – à l’image de Laurent Binet, Emmanuel Carrère ou Marie Darrieusecq pour ne citer que ces exemples – on se trouve, en parallèle de la narration, devant tout un appareil quasi psychanalytique de l’écrivain qui interroge sa propre écriture et les modes opératoires qui la cernent. Le résultat est souvent décevant, voire très agaçant en raison de l’entre-soi, une autosatisfaction qui consiste à se contempler dans l’exercice de ce geste. Le 17 janvier 1932, Roberto Arlt (1900-1942) publiait dans le supplément littéraire du quotidien La Naciòn, à Buenos Aires, une nouvelle intitulée Un hombre fracasado, reprise l’année suivante sous le titre Escritor Fracasado[1]. Drôle, cynique, acerbe, l’auteur argentin aurait pu transposer les Narcisses mentionnés plus haut pour les intégrer dans son récit quand, lui aussi, interroge l’écriture mais davantage pour se moquer de la posture ambitieuse de celui qui rumine l’œuvre à laquelle il prétend, sans jamais parvenir à l’aboutir.

À bon escient, les éditions Sillage ont apporté dans cet ouvrage quelques repères biographiques afin d’appréhender Roberto Arlt et ses livres. Fils d’un émigré prussien souffleur de verre à Buenos Aires, il abandonna rapidement les études pour se mêler à différents milieux littéraires argentins qui lui permirent de contribuer à des revues telles que La Idea ou Tribuna Libre, et de se lier avec des hommes de lettres comme Conrado Nalé Roxlo. La dot de son épouse, Carmen Antinucci, lui permit de mener toutes sortes d’entreprises commerciales qui échouèrent les unes après les autres, notamment une société de bas renforcés qui ne filent pas, tout en publiant ses premiers textes et en collaborant à différents journaux, y compris d’extrême droite ou associés à la Ligue patriotique argentine. Membre du groupe littéraire Boedo, qui défendait une fonction de l’art engagé à fonction sociale et opposé au groupe Florida, plus préoccupé de recherche formelle (avec Jorge Luis Borges comme figure de proue), Arlt fut surtout considéré comme un marginal en raison d’une vie relativement bohème et de ses idées anarchistes.

Dans ce récit écrit à la première personne, le lecteur découvre un narrateur ambitieux, âgé d’une vingtaine d’années et promis à un brillant avenir d’écrivain après le succès de son premier roman. Plein de lui-même, il se pavane dans les rues de la capitale argentine tel un dieu grec surplombant la masse populaire depuis les hauteurs de l’Olympe, sûr que rien ne lui résiste. Rien, excepté le temps qui file entre ses mains et l’orgueil cloué à la selle de ses certitudes : « Tel le voyageur inexpérimenté qui s’aventure sur une plaine glacée et subitement découvre que la glace rompt, dévoilant à travers ses fissures la mer immobile qui va l’engloutir, je découvris avec la même horreur la catastrophe de mon génie, le dégel de ma violence. Les fissures de ce que je croyais être la terre ferme étaient celles d’une fine couche d’eau durcie. La faible température d’un succès avait suffi à la faire fondre. »

Mais il n’y a pas que le temps et la peur de l’oubli pour le presser. Les « autres » publient, rencontrent le succès eux aussi et il y assiste. Bien entendu, il est convaincu d’être d’une trempe supérieure quand il rêve à « l’œuvre de longue haleine » qui germe dans son esprit la nuit, ce « Décalogue de la non-action » qui regrouperait à lui seul toute la connaissance de l’histoire humaine. Mais à nouveau, il se voit contraint d’avorter ce projet, l’humanité n’est plus bonne à recevoir ça selon lui. Alors il rassemble des adeptes autour d’une « Esthétique de l’Exigeant », nom donné à ce groupe qui agit par « nécessité péremptoire d’exterminer le sus-cité larbin de la littérature, qui faisait gémir les linotypes et inondait le marché, année après année, de deux ou trois livres impossibles à lire à cause de leur construction agrammaticale et primitive. » Mais là encore il doit s’amender et reconnaît alors que « L’homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain. »

Devenu critique littéraire, le fin limier de l’imposture, il observe que jamais il n’empêchera quiconque d’écrire, que ses charges ne constituent pas un risque. L’individu n’est plus la même promesse que lorsqu’il avait vingt et il se voit désormais évoluer dans la compagnie des hommes qu’il méprisait autrefois, conscient d’une égale envergure : « Ces écrivains que j’appelais des ratés étaient d’excellentes personnes, solidaires, capables de rendre non pas un service à leur prochain mais beaucoup. Voués à l’art à un âge où même les notaires parlent de la lune, auteurs d’un ou deux recueils de poésie bien intentionnés et moraux, ils continuaient, au nom de cette velléité transitoire de leurs vingt ans passés depuis longtemps, à se proclamer écrivains et poètes avec un optimisme ahurissant. Il ne s’en trouvait pas un parmi eux pour ne pas conserver dans un porte-document un chef-d’œuvre, dont qui sait quand il se résoudrait à le publier et à le terminer, parce que les temps n’étaient pas à l’art pur. »

Roberto Arlt abandonna l’école quand il était adolescent. Âgé de quinze ans, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque de son quartier où il se découvrit une passion pour la littérature russe. Difficile en lisant L’Écrivain raté d’ignorer ces résonances, notamment Dostoïevski, avec une critique en règle des milieux, des convenances bourgeoises et des mondanités. Tout raté qu’il se sent, ce narrateur montre finalement qu’il n’est autre que le produit du système de classes qu’il côtoie, vivant au siècle des machines dans lequel il peine à trouver sa place, soumis aux contingences de l’offre et de la demande, avec quelques gouttes de vernis réparties sur la couche de ses échecs afin d’arriver à faire comme tout le monde : maintenir les restes d’une illusion.

[1] La nouvelle a été publiée en français pour la première fois aux éditions Sillage, en 2014. Voir : ARLT Roberto, L’Écrivain raté, trad. de l’espagnol par Geneviève Adrienne Orssaud, éd. Sillage, 2014.

 

À Lundioumardi prochain

lundioumardigrèveprévert

Citroën – Vive la grève ![1]

À la porte des maisons closes,
C’est une petite lueur qui luit…
Quelque chose de faiblard, de discret,
Une petite lanterne, un quinquet.
Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale :
Une grande lueur grimpe sur la tour,
Une lumière toute crue.
C’est la lanterne du bordel capitaliste,
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.
Bénéfices nets…
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,
300 voitures, 600 voitures par jour.
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets…
Millions, millions, millions, millions,
Citroën, Citroën,
Même en rêve, on entend son nom.

500, 600, 700 voitures
800 autos camions, 800 tanks par jour,
200 corbillards par jour,
200 corbillards,
Et que ça roule
Il sourit, il continue sa chanson,
Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent,
Il n’entend pas la voix des ouvriers,
Il s’en fout des ouvriers.
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu,
Quand y’en a un qui crève,
On l’entend même pas crever.

Citroën n’écoute pas, Citroën n’entend pas.
Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.
Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.
Un million Monsieur Citroën, un million.
S’il gagne c’est tant mieux, c’est gagné.
Mais s’il perd c’est pas lui qui perd,
C’est ses ouvriers.
C’est toujours ceux qui fabriquent
Qui en fin de compte sont fabriqués.
Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino
Le voilà à Nice qui fait le beau
Sur la Promenade des Anglais avec un petit veston clair,
Beau temps aujourd’hui ! Le voilà qui se promène qui prend l’air,
A Paris aussi il prend l’air,
Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,
Ses poumons abîmés par le sable et les acides,
Il lui refuse une bouteille de lait.
Qu’est-ce que ça peut lui foutre, une bouteille de lait ?

Il n’est pas laitier…Il est Citroën.
Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sur son paillasson.
Citron … Citron …Bénéfices nets… Millions… Millions…
Oh si le chiffre d’affaires vient à baisser,
Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,
Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser les salaires
Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,
Pour faire la grève…

La grève…
Vive la grève !

*****

[1] Poème qui a été écrit par Jacques Prévert avec le Groupe Octobre (1930-1937) en soutien aux grévistes de l’usine Citroën entre mars et mai 1933. Alors que la société est bénéficiaire (186 millions de francs de bénéfices sur les deux exercices précédents) et que l’usine mère de Javel était remise à neuf afin d’en faire « la plus belle du monde », André Citroën avait annoncé une baisse de 18 à 20% des salaires.

Pasolini, une discussion

Pasolinilundioumardi

Cela commence toujours un peu de la même manière. Des amis sont réunis autour d’une table et d’un dîner auquel ils touchent à peine pour s’animer et s’emporter au fil des heures, à mesure que leurs verres se vident. Parfois il y a des rires interminables qui s’éteignent pour laisser la place à de mini drames. Mais ce qu’il en reste le plus souvent, c’est un certain nombre de taches sur la nappe et des avis divergents. Cela s’appelle l’amitié et, il y a peu de temps, « l’amitié » avait convoqué à sa table une discussion sur le poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini (1922-1975), et notamment sur son dernier film, Salò ou les 120 Journées de Sodome (Salò o le centoventi giornate di Sodoma), interdit et censuré pendant de nombreuses années dans plusieurs pays, y compris en Italie.

Le film a été conçu autour de quatre tableaux, en référence à l’œuvre du marquis de Sade, et dont les noms sont inspirés par la lecture de Dante : Antinferno, Girone delle manie, Girone della merda et Girone del sangue. Dans ce film, Pasolini transposait Sade au contexte mussolinien de la République de Salò, représenté ici par quatre bourreaux (le duc, le prêtre, le juge et le directeur) qui s’évertuaient à ôter l’humanité et la liberté de seize adolescents selon un protocole de sévices et de mutilations allant crescendo jusqu’à leurs morts. Plus encore, l’intention de Pasolini était de dénoncer la société de consommation d’après-guerre dans laquelle le corps est exploité. Le fascisme devenait ici une allégorie de la société de consommation qui exhorte ses sujets à épuiser tout le potentiel de plaisir que recèle leur corps.

Sans aucun doute, tout ce qui entoure le film fascine : l’histoire des nombreuses bandes de pellicule qui ont été volées, la violence inédite des scènes et, bien entendu, Pasolini assassiné quelques mois avant la sortie du film. Ces satellites suffisaient pour garantir à Salò une postérité dans l’histoire du cinéma ; bien plus que le film en lui-même peut-être qui, d’une certaine façon, « échoue ». De mon point de vue, son auteur n’a pas atteint la valeur critique qui avait fait la puissance de ses précédents longs-métrages (Accattone, L’Évangile selon saint Matthieu et Théorème en tête). La mise en scène du sadisme telle que l’a conçue Pasolini, agrémentée de citations de Nietzsche, de Maurice Blanchot ou de Pierre Klossowski, a étouffé son projet initial de vouloir dénoncer l’asservissement de l’individu transformé en marchandise par la main capitaliste.

En relisant L’Ultima intervista di Pasolini[1] – que lui-même avait choisi d’intituler « Siamo tutti in pericolo » (« Nous sommes tous en danger ») avant sa parution dans le quotidien La Stampa – on ne peut s’empêcher de penser que transperçait dans les réponses de Pasolini au journaliste tout ce qui finalement faisait défaut dans son dernier film. Ainsi, lorsque Furio Colombo lui fit remarquer que son langage a « un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose », Pasolini répondit : « Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. » Cette tragédie, il la définissait plus loin comme suit :

« […] une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire. »

Il y a peut-être en Italie, plus qu’ailleurs, une tradition artistique qui a longtemps considéré le pays comme un objet de rhétorique, de Dante à D’Annunzio. Pier Paolo Pasolini, le cinéaste mais bien plus encore le poète, a participé au renversement de cette tradition en s’attardant sur les douleurs de son pays avec une très forte résonance politique et sociétale. Indissociable de ses engagements, son œuvre interroge, dérange, sent parfois l’arnaque tant il met de plaisir à vouloir l’exposer aux attaques, mais elle sait également convaincre quand, de sa main, Pasolini creuse la tombe aux démons qu’il s’efforce de vaincre.
C’est ce que peut hurler un prophète qui n’a pas
la force de tuer une mouche
et dont la force est dans sa dégradante différence.

[1] Un entretien réalisé par Furio Colombo et qui s’est déroulé le samedi 1er novembre 1975, entre quatre et six heures de l’après-midi, quelques heures avant l’assassinat du cinéaste et poète italien. Voir : COLOMBO & FERRETTI, L’Ultima intervista di Pasolini, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2015.