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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

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BessetteLundioumardi

En se concentrant sur les quelques photos d’elle, on est tenté de vouloir déchiffrer tout ce qui a constitué le malheureusement nommé « cas Bessette ». Une histoire simple comme il y en a mille d’un auteur salué par la critique et les écrivains majeurs de son époque, dont les treize romans promettaient de bouleverser l’ensemble de la production littéraire contemporaine en France mais dont la popularité succomba à la malédiction de l’oubli. Institutrice, femme de ménage ou de pasteur, Hélène Bessette (1918-2000) quitta le monde dans le plus parfait dénuement et en proie à la folie causée par le manque de reconnaissance. Et quand on parle d’elle aujourd’hui, c’est en ressassant le bandeau porté par Raymond Queneau, qui fut le premier à l’éditer en 1953, s’exclamant : « Enfin du nouveau ! ». Dans la foulée, Marguerite Duras apportait sa pierre à l’édifice en témoignant son admiration : « La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. »

Pendant vingt ans (1953-1973), l’œuvre va se constituer autour de romans, d’une pièce de théâtre, une série de journaux et de récits autobiographiques. À la fin des années 1950, elle rédigea une revue samizdat (Résumé) dans laquelle elle revendiquait une littérature dégagée de la tradition et fonda également un mouvement appelé Gang du roman poétique (GRP). Nombreux furent ceux, de Nathalie Sarraute en passant par Michel Leiris ou encore Jean Dubuffet, à saluer cette écriture inédite, provoquante et tentatrice. Son biographe Julien Doussinault n’hésite pas à dire que Duras « lui a tout piqué »[1] ; une sentence qui ne manque pas de poser des questions tant le style des deux femmes s’apparente, avec des phrases courtes, lapidairement versées par d’infinis retours à la ligne. Mais, pompeusement, on dira que « le succès a ses secrets que la raison ne connaît pas ». Duras caracole en tête des ventes et Bessette ne décolle pas auprès des lecteurs. Après 1973, Gallimard refuse de continuer à l’éditer, plongeant la romancière dans la paranoïa et l’abandon.

Il aura fallu attendre 2006 et le travail de l’éditrice Laure Limongi (éd. Léo Scheer) pour entendre parler à nouveau d’Hélène Bessette avec la publication de sept romans. Deux ans plus tard, Julien Doussinault fit écho à cette entreprise en lui consacrant la première biographie[2]. Cette année, les éditions Le nouvel Attila poursuivent l’opération via le nom de code LNB7, avec la sortie de Vingt minutes de silence[3], paru pour la première fois en 1955 chez Gallimard. Un projet de haute volée énoncé comme suit dans la couverture : « Le nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Dans ce livre aux allures d’intrigue policière, l’auteure déploie son style reconnaissable par des mots brefs et une syntaxe minimale, valorisé par la minutie de la mise en page des équipes de Benoît Virot. Inspirée d’un fait divers, l’histoire raconte un meurtre, peut-être un parricide « tombé comme un fruit mûr glisse de la branche. » Qui a tué ? Le fils de quinze ans ? La bonne ? Ou la mère adultère ? Peu importe à vrai dire puisque le but de Bessette est de nous détourner en permanence de cette enquête ; « c’est une histoire qui avance de silence en silence. » Ce qui la motive, ce sont les égratignures troubles sous la couche du vernis bourgeois. : « L’occasion aiguë, l’occasion qui force le destin, l’accident qui se transforme en meurtre. / Ils ont réduit le meurtre en séparation éternelle, en abîme d’indifférence, de mépris, de révolte, de rancune. / Ils ont eu un dérivatif à ce grand désespoir. » Tous coupables dans la tentation de mort, les personnages d’Hélène Bessette se tiennent là comme son écriture le fait : à l’écart des sentiers battus, appelée à être aimée ou détestée mais peut-être enfin à ne plus être ignorée.

[1] Cité par LANDROT Marine, « Vingt minutes de silence, Hélène Bessette », Télérama, n° 3516, mai 2017.

[2] DOUSSINAULT Julien, Hélène Bessette, éd. Léo Scheer, 2008.

[3] BESSETTE Hélène, Vingt minutes de silence, éd. Le nouvel Attila, 2017. Paraîtront dans les prochains mois Garance Rose et On ne vit que deux fois.

 

William Cliff : l’autoportrait en poésie

Lundioumardicliff

Après quelques semaines sans avoir pu « s’épauler » sur ce blog et tout droit sorti de ce que certaine nomme « le tunnel des obligations », Lundioumardi reprend aujourd’hui ses activités en s’arrêtant sur un poète contemporain de langue française : William Cliff. Né dans la province de Namur (Belgique) en 1940, il a été découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard à partir de 1973. Lauréat de plusieurs prix, dont le Grand prix de la poésie de l’Académie française (2007) et le prix Goncourt de la poésie-Robert Sabatier (2015), il est également auteur de romans et a traduit vers le français Shakespeare, Dante ou encore Gabriel Ferrater.

Voilà sûrement ce que l’on peut écrire de moins représentatif et de plus infidèle à la personnalité et à l’écriture de William Cliff. Dans son Autobiographie rédigée en vers[1], le poète réglait la question de l’enfant qu’il fut autrefois et qu’il est encore aujourd’hui quand on le lit :

« je suis né à Gembloux en mil neuf cent quarante
mon père était dentiste et je l’ai déjà dit
ma mère eut neuf enfants et je l’ai dit aussi
pourquoi faut-il que je revienne à cette enfance

j’étais un gosse à grosse bouche et grands yeux vides
qui se jetaient partout pour comprendre le monde
et plus ils se jetaient plus ils étaient avides
et moins ils comprenaient tout ce monde qui gronde »

Mais à y regarder de plus près, derrière le corset formel aux lacets serrés pour composer la moindre strophe, c’est précisément l’autoportrait qui domine chaque poème. On prétend souvent qu’il est « facile à lire » en raison d’un vocabulaire simple. Réaliste sans être descriptif conviendrait sans doute mieux pour qualifier cette écriture jamais superficielle. Chaque poème contient une histoire, un passage vers une autre exécuté en deux mots, selon une recherche quasi obsessionnelle de la forme, tenue comme les rênes du cavalier à chaque foulée de son cheval lors d’une reprise de dressage. Derrière cette volonté et d’autres signes encore – l’emploi des rimes notamment – on peut aisément soupçonner William Cliff de vouloir défendre le retour à une poésie mémorisable, comme dans ce passage pour décrire ses impressions de Montevideo :

« des êtres déformés des malheureux des pauvres
des genoux crevassés plantés dans des mentons
ou des têtes cachées par de mauvais vestons
que le vent fait claquer d’un bout du port à l’autre

des restants de manger pourrissant sur le sol
et livrant aux passants des relents de poubelles
des enfants se traînant dans des débris de bols
d’assiettes à même le pavé de la ruelle »[2]

Aborder la versification chez William Cliff est incontournable pour prendre la mesure de ce qu’il y a derrière : l’homosexualité, cela a sans doute été assez dit, mais aussi l’obscénité, la mélancolie et la question de l’identité, sexuelle encore une fois mais aussi belge tant son pays d’origine parcourt l’œuvre. Et plus on descend avec lui dans la souillure de lieux de rencontre aux murs jonchés de sperme et de crasse, plus William Cliff, naturellement rebelle sans chercher à l’être, abat les cartes de ses portraits à la fois dégoûtants et adorables, morbides et innocents, tellement humains surtout. Son talent et le précieux de sa poésie viennent évidemment du fait qu’à aucun moment Cliff ne pense alors être singulier ou que sa situation est beaucoup plus difficile que celle des autres. Il avance sur ses chemins sans jamais rien déguiser, gardant le réel à distance avec la ferme intention de parfaitement le déstructurer pour nous en restituer les failles, non sans une certaine urgence. Cette intensité qui permet aujourd’hui à un poète de faire vivre en lui les autres du passé et de nous faire espérer tous ceux qui jailliront après.

[1] CLIFF William, Autobiographie, Paris, éd. La Table Ronde, 2009

[2] CLIFF William, America, Paris, éd. Gallimard, 1983.

 

Une parenthèse, rien de plus

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144 articles, soit autant de semaines à remplir chaque lundi ou mardi une ode à la lecture et à ses vertus, à montrer le rempart qu’elle constitue contre les turpitudes et les artifices d’un monde toujours plus complexe à cerner. Mais cette semaine, Lundioumardi a été contraint de rendre page blanche pour la première fois parce que le monde oblige à cela aussi parfois ; une absence qui se prolongera encore cinq semaines, avec la promesse d’un retour en force littéraire, en espérant avoir le plaisir de vous y retrouver tous autant qu’avant.

Le tournant clitoridien

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Le monde des SVT (sciences de la vie et de la terre) a connu un petit bouleversement éditorial ces derniers jours, à l’occasion de la réactualisation des manuels scolaires adressés aux collégiens pour l’année 2017-2018. Le clitoris, grand absent des schémas consacrés à l’anatomie et à la reproduction, va enfin trouver une juste représentation dans les manuels conçus par les éditions Magnard, restant le tabou sulfureux qu’il a toujours été chez les autres éditeurs de livres scolaires.

Tout simplement occulté ou relégué à un petit point de quelques millimètres alors qu’il fait en moyenne 10 centimètres, le « bouton de rose » du plaisir féminin, dont l’anatomie est connue depuis le XVIe siècle, était le seul organe « oublié » dans l’apprentissage du corps humain auprès de jeunes adolescents pourtant les premiers à être concernés ; eux qui de plus en plus tôt s’éveillent à la sexualité à partir d’une chaîne pornographique accessible sur leurs écrans, sans le moindre contrôle, et qui conçoivent la réalité d’un rapport sexuel à l’identique de ce qu’ils y voient.

L’initiative, saluée par le réseau de professeurs SVT égalité, tente de réparer selon certains les dégâts causés par la terminologie freudienne qui évoquait le « plaisir clitoridien », provoquant la suppression de cette partie du corps dans l’ensemble des encyclopédies. Une logique qui aurait largement participé à concevoir le désir et le plaisir féminins comme essentiellement cérébraux et non charnels. Un premier pas dont se félicitent de nombreux enseignants pour que berlingot, bonbon, clicli, cliquette, framboise et autre soissonnais trouvent enfin la place qui leur avaient été confisquée dans les modes de représentation.

Coeur solitaire dans sa chambre intérieure

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Le 15 mai dernier, la Maison de la poésie organisait à Paris une soirée de lancement pour la réédition d’une partie de l’œuvre de Carson McCullers (1917-1967), à l’occasion de ce que l’on pourrait maladroitement nommer un double anniversaire : le 100e anniversaire de sa naissance et le 50e de celui de sa mort. Ce travail mené par Stock, artisan des précédentes éditions de l’auteure américaine, offre ainsi à (re)découvrir ses principaux romans, préfacés de façon inédite par des écrivains contemporains tels que Arnaud Cathrine et Véronique Ovaldé, la réalisatrice Éva Ionesco ou encore la critique littéraire Nelly Kaprièlian[1]. Pour le reste, à quelques exceptions près, motus et bouche cousue dans l’Hexagone. Il n’y a que la chanteuse folk Suzanne Vega pour ouvrir la sienne et lui rendre hommage dans un neuvième album consacré à la vie de l’auteure et intitulé Lover, Beloved : Songs from an Evening with Carson McCullers.

Dans notre modernité qui a fait de la mesure et de la géolocalisation des marqueurs quasi obsessionnels, on observe régulièrement d’artificiels compléments du nom pour évoquer les qualités littéraires de Carson McCullers : « auteure du Sud » (des États-Unis), « une œuvre mince », etc. Si bien entendu elle a fait de sa région natale le terrain principal de ses récits, n’oublions pas que le titre de sa première nouvelle, publiée en 1936, était ni plus ni moins que Wunderkind (« Un enfant prodige »). Née à Columbus dans l’État de Géorgie, la vie de Lula Carson Smith s’est déroulée dans une sorte de précocité pour tout : publiée à 19 ans, mariée à 20 avec Reeves McCullers, elle rencontre au cours de ses jeunes années les artistes de son temps dans le salon littéraire qu’elle tient : Wystan Hugh Auden, Anaïs Nin, Richard Wright, Leonard Bernstein, Salvador Dali et, surtout, Tennessee Williams qui la protègera à plusieurs reprises contre les affres d’une critique littéraire inconséquente et injurieuse.

En effet, si son premier roman (Le Cœur est un chasseur solitaire) publié à l’âge de 23 ans reçut un accueil positif, son divorce, ses liaisons homosexuelles, notamment avec la reporter Annemarie Schwarzenbach, puis son remariage avec Reeves participent à un dénigrement général de son travail. Écriture de la solitude, du désespoir et de la fatalité d’être « juste » ce que nous sommes, il n’en fallait pas moins pour la hisser au rang de « perverse » et de « névrosée ». Une façon de refuser de lire convenablement et de mettre un voile sur l’expérience moderne sous-jacente dans le parcours de ses personnages, marginaux et infirmes, incapables d’identité et d’identifier dans ce théâtre américain où « chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir, et tout devenait immobile »[2]. Mais à la différence de ses personnages, celle que Denis de Rougemont décrivait comme « une toute jeune fille montée en graine », avait éclairé sa chambre intérieure de multiples illuminations pour traverser les nuits blanches.

Suite à une crise de rhumatisme articulaire mal soignée qui va progressivement paralyser ses membres, elle ne pouvait plus se déplacer qu’en fauteuil roulant dès les années 1950. C’est à cette même époque que les thèmes de la douleur et de la mort occupèrent une place revisitée dans ses écrits, notamment dans La Ballade du café triste. À la fin de sa vie, Carson McCullers travaillait sur un essai relatif aux artistes et à la création dans la difficulté qui aurait dû s’intituler En dépit de… : le corps prisonnier de Frida Kahlo, la censure contre James Joyce, etc. C’était sans compter le sujet de premier ordre qu’elle aurait finalement constitué dans un tel ouvrage, laissant derrière elle une littérature de la blessure, de la dislocation mais aussi de l’amour, bien souvent inguérissable quand il faut, bon an mal an, retourner dans cette fameuse « chambre intérieure » atrophiée et trouver la force de continuer à l’habiter.

[1] McCULLERS Carson, Frankie Addams (1946), Le Cœur est un chasseur solitaire (1940), Reflets dans un œil d’or (1941), L’Horloge sans aiguilles (1961), La Ballade du café triste (1951), éd. Stock, coll. La Cosmopolite, 2017. À noter également la parution récente en poche du Cœur hypothéqué, un recueil de textes inédits (poèmes, nouvelles, essais) publié à titre posthume en 1971 et la biographie que Josyane Savigneau lui avait consacrée en 1995 sous le titre : Carson McCullers, un cœur de jeune fille.

[2] Frankie Addams.

 

Franck Venaille, se situer au monde

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Cela pourrait s’apparenter à un billet d’actualité tant la sienne est dense et pourtant ce texte trotte dans ma tête depuis longtemps, à la lecture parcellaire d’une œuvre qui m’était parfaitement étrangère il y a quelques mois et qu’une heureuse rencontre, elle aussi littéraire, a permis de me faire découvrir. Il s’agit du poète Franck Venaille, récompensé par le prix Goncourt de la poésie Robert Sabatier 2017 pour l’ensemble de son œuvre – rassemblant une quarantaine de titres – et par le Prix national de la poésie 2017[1]. Mais s’il n’est jamais simple de lire la poésie, il l’est encore moins de partager ce geste constitutif d’une expérience de vie sans la moindre équivalence sensible, hors norme et souvent bouleversante. Cette difficulté redouble quand on souffre d’un esprit trop cartésien et là il faudrait remercier le poète lui-même lorsqu’il nous tend la main : « Faut-il donc toujours comprendre la poésie ? Je crois que ma réponse est négative. Je demande à ce que l’on se méfie de l’impérialisme du sens, à ce que l’on se laisse guider par le rythme, la construction illogique, la langue dans tous ses états, l’humour passé et à venir, une dose de rêve et accepter de pactiser avec l’incompréhensible. »[2]

Alors oublions un temps les règles qui imposeraient quelques repères biographiques pour situer cette figure incontournable de la poésie contemporaine et voyons plutôt les contours de cette expérience singulière qui consiste à « habiter », le temps d’un ou plusieurs recueils, chez Franck Venaille avant de devoir rentrer chez soi, changé mais comme soutenu aussi. Auteur du passage du temps, alternant entre la passion et le désespoir, celui qui écrit dans son dernier recueil que « le rêve est une seconde vie » a fait des mots et de l’écriture une façon d’exister dans le monde sans vouloir se débarrasser de la souffrance qui l’accompagne pour l’accueillir d’une autre manière : « C’est en lisant L’âge d’homme qu’une partie de la honte qui m’habitait a disparu et que j’ai senti que l’on pouvait tout dire par l’écriture : la peur de la mort, la rébellion, l’angoisse sexuelle. »[3] Profondément marqué par la guerre d’Algérie (1954-1962) dans laquelle il fut embarqué et au cœur même de son œuvre poétique, il fit de l’ironie un guide éventuel puis nécessaire pour se déplacer dans ce qu’il nomme « la caverne du langage ».

Ce mouvement, incarné par les mots qui permettent d’agir, on le lit dans les vers d’un auteur écrivant avec force la marche qui est la sienne, à l’instar de ce passage de La Descente de l’Escaut : « C’est cela la vérité. Je marchais pour me connaître, allant à la poursuite d’un rêve dont je m’étais fait un but. […] Durant tout ce voyage je n’eus d’autre compagnon/comparse que moi. Voilà ma vérité. On démarre. On se saisit du fonctionnement de son corps. Ensuite, il est impossible de revenir sur ses pas, question de principe ! Mais, dans sa chambre d’hôtel, si spacieuse soit-elle, on se retrouve bien sûr à l’étroit. Que faire de ses jambes ? De son courage. De ce qui perdure en nous de concentration bassement physique. Je fis donc connaissance d’un sentiment nouveau et estimable : la concorde, qu’à moi-même, je m’octroyai. »[4]

Une jambe après l’autre, cette démarche « qui fait aussi de vous un enfant égaré », révèlerait sans doute au lecteur de poésie naïf que je suis la valeur du rythme au fondement même de l’esprit, cet art de tenir au doigt et à l’œil chaque mot de la langue en suggérant plus qu’il n’est censé dire mais sans jamais le travestir. Des mots « parfois défigurés au cours des nombreuses guerres du langage » que Franck Venaille a menées mais qui sont tout autant un « acquis » pour permettre de se situer au monde sans jamais penser que sa situation était plus difficile à observer qu’une autre. « Face tragique, corps menacé, rebelle à jamais »[5], le poète ne fait pas le choix de surplomber les activités humaines du haut de son piédestal. Bien au contraire, il les cerne autour de sa sensibilité humaine, authentique et sans concession, sans foi ni sentence, quand « Par de telles larmes amères Toute vie dit sa peine ».

[1] Vient de paraître : VENAILLE Franck, Requiem de guerre, éd. Mercure de France, 2017.

[2] VENAILLE Franck, C’est nous les Modernes, éd. Flammarion, 2010.

[3] Ibid.

[4] VENAILLE Franck, La Descente de l’Escaut, éd. Obsidiane, 1995.

[5] VENAILLE Franck, Tragique, éd. Obsidiane, 2001.

Le lendemain …

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Des idées fixes on en a tous et parfois elles vous prennent au saut du lit avant même de connaître la couleur du ciel. Ce matin, le premier après ces interminables semaines de campagne électorale, je me suis levé avec la « nécessité » de trouver l’origine de l’expression « Les lendemains qui chantent ». L’encyclopédie numérique au « W » bien connu l’attribue ainsi à la lettre d’adieu écrite par le député communiste et journaliste Gabriel Péri (1902-1941), la veille du jour où il a été fusillé par les nazis au Mont-Valérien. Elle se terminait de la façon suivante : « Je crois toujours, cette nuit, que mon cher Paul Vaillant-Couturier avait raison de dire que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent ». Avec la voix de Florian Philippot sur France Inter et le café qui n’en finissait pas de se faire, c’était le début d’une journée – d’une semaine peut-être, d’un mois qui sait, voire de tout un quinquennat – interminable qui s’annonçait.

Deux solutions : se recoucher et attendre que cela passe – mais cinq années au lit cela me paraît un peu long – ou bien changer de radio et trouver une lecture plus joyeuse que l’autobiographie posthume du journaliste à L’Humanité. Une fois « La Matinale » de Patrick Cohen en sourdine, je me suis souvenu de l’entrée « Matinal » du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert : « Matinal : L’être, preuve de moralité. Si l’on se couche à 4 heures du matin et qu’on se lève à 8, on est paresseux, mais si l’on se met au lit à 9 heures du soir pour en sortir le lendemain à 5, on est actif. » Bien qu’il prétende le contraire, Flaubert était un travailleur acharné et, d’après sa Correspondance, je le soupçonne d’avoir souvent traîné au lit jusqu’à 10-11 heures le matin… À 30 ans, lui aussi devait avoir d’autres rêves que celui de gagner son premier million muni d’une Rolex au poignet.

Le « lendemain » reprenait cependant une tournure classique : un livre dans une main, une tasse de café dans l’autre. Et là, grossière erreur : ouvrir sa page Facebook. Heureusement qu’un écran pour une fois nous protège du tsunami des « analystes politiques » d’un soir ou d’un jour. D’un côté, il y a ceux qui manifestent déjà contre celui pour qui ils ont voté la veille, de l’autre ceux qui remercient leur entourage d’avoir respecté « leurs consignes », en toute humilité… On clique donc sur le point rouge en haut à gauche, on ferme la fenêtre de l’ordinateur pour ouvrir celle qui donne sur l’extérieur. Paris, toujours endormie en ce jour férié, semblait vouloir rendre justice aux mots de Balzac : « Une fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d’artifice ; esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s’y éteint comme des fusées. Le lendemain chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir. »

Henri Michaux nous réconforterait en écrivant que « Les amis fidèles sont souvent un encouragement à rester aussi borné le lendemain que vous l’étiez la veille. » (Passages – 1950) mais à mesure qu’avance ce « lendemain » il semble inutile de remuer trop les idées fixes immiscées pendant la nuit. Leurs auteurs aussi connaissent des lendemains difficiles, qui chantent et déchantent, « Puis revenant avec une lassitude superflue, ils jurent qu’ils ignorent eux-mêmes pourquoi ils sont sortis, où ils ont été, et le lendemain ils recommencent à errer par les mêmes chemins », nous dit Sénèque pour conclure sur ce lendemain qui, bientôt terminé, finit par ressembler à tous ceux qui l’ont précédé.

L’appétit vient en parlant ?

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Il y a ceux que l’on ne parvient même plus à entendre quand, parka rouge sur le dos et la statue de Jeanne d’Arc en toile de fond, les feuilles s’envolent et les micros fatiguent de porter la rengaine de leur voix. « La fin d’un cycle » selon certains tics de langage, prompts à oublier qu’il s’agit uniquement d’une passation filiale, au sens propre comme au figuré. Les symboles, les métaphores et autres figures de style ont ainsi la vie dure avec tous ces discours électoraux pour les malmener, puisqu’en l’absence d’idée de chaque côté ce sont les sentiments – les moins valeureux – qu’il est nécessaire d’attiser afin de « vaincre sans convaincre », pour reprendre l’expression de l’auteur espagnol Miguel de Unamuno.

Pourtant, si l’on s’intéresse à sa nature même en tant que registre littéraire, le discours est l’exercice le plus abouti pour exposer voire imposer ses convictions. Qu’il soit réquisitoire ou plaidoyer, toujours engagé, le discours demeure cette forme unique en son genre associant le talent oratoire à la qualité de l’écrit, grâce auquel (ou à cause duquel) le cours de l’histoire peut basculer à partir d’un échange entre le séducteur et sa proie. Pas seulement !

Dans un essai rédigé autour de 1805, l’écrivain allemand Heinrich von Kleist (1777-1811) proposait le discours comme une alternative à la réflexion solitaire lorsqu’une idée peine à s’éclaircir ou à se formuler dans le silence[1] : « Si tu veux savoir une certaine chose et que tu ne puisses y parvenir par la médiation, je te conseille, mon cher et judicieux ami, d’en parler avec le premier homme de ta connaissance que tu rencontreras. Il n’est pas nécessaire que ce soit un esprit subtil ; il ne s’agit pas non plus de l’interroger sur ce qui t’occupe : non ! C’est toi qui dois plutôt commencer par lui conter ton affaire. » Une autre vocation du discours où l’oralité devient une condition de la raison.

Écrit sous la forme d’une lettre destinée à son ami Rühle von Lilienstern, l’auteur assignait au discours le rôle de stimulant, une technique favorable à la clarification d’une pensée dont on ignore l’issue au moment de l’introduire et dont on cherche encore les ressorts cachés. Il citait alors l’exemple du révolutionnaire français Mirabeau (1749-1791) – « l’Orateur du peuple » – lors de la séance royale du 23 juin 1789 et l’ordre de la dissolution de l’Assemblée constituante : « Je pense à la foudroyante sortie de Mirabeau clouant le bec au maitre des cérémonies qui, le 23 juin, une fois levée la dernière séance monarchique du roi, où ce dernier avait enjoint les trois ordres à se séparer, était revenu dans la salle plénière où ils se trouvaient toujours et avait demandé s’ils avaient entendu ce que le roi avait ordonné. « Oui, répondit Mirabeau, nous avons entendu l’ordre du roi » – je suis sûr qu’en commençant ainsi, de façon affable, il ne pensait pas encore aux baïonnettes avec lesquelles il allait conclure[2]. »

Aujourd’hui vidé de sa verve et de son audace, le discours n’oblige plus son auteur à puiser dans ses propres ressources. Il ne fait que réactualiser, plagier, condamnant ainsi son destinataire à devoir se résoudre à la vacuité d’une pensée dont l’absence est étouffée par une mise en scène de super-spectacles relayés, commentés, hologrammés afin de surtout pouvoir réseauter sur des plateformes anesthésiées où le premier péquin se réjouit de pouvoir s’improviser analyste politique le temps d’une journée. Une apologie du « médialecte » déjà décriée en son temps par Gérard Genette, dans un livre intitulé Bardadrac, et qui écrivait : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il [le médialecte] devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[3]

[1] VON KLEIST Heinrich, « Über die allmähliche Verfertigung der Gedanken beim Reden », publié pour la première fois à titre posthume dans la revue Nord und Süd en 1878. Le texte a ensuite été traduit de l’allemand vers le français par Jacques Decour pour la revue Mesures en 1936. Il a été republié aux éditions Allia en 2016 sous le titre L’Élaboration de la pensée par le discours.

[2] Mirabeau concluait alors son discours ainsi : « Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force ; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. »

[3] GENETTE Gérard, Bardadrac, éd. Seuil, 2006.

 

Appeler à voter versus appeler à penser

Weillundioumardi

Dans un texte daté de 1940, intitulé Note sur la suppression générale des partis politiques et intégré par la suite aux Écrits de Londres[1], la philosophe Simone Weil (1909-1943) pointait du doigt une hystérie collective qui consiste à croire que les partis et leur fonctionnement sont le terreau indispensable à l’exercice démocratique. Une certitude qui, loin d’être remise en question, a trouvé une forme d’aboutissement au cours des cinq dernières années avec l’organisation des primaires aux élections – en France comme à l’étranger – pensées comme une forme de plénitude du principe démocratique. Pourtant, les exemples américain et français de ces primaires ont respectivement porté à l’investiture suprême des candidats soit haïs par le peuple qu’ils étaient appelés à représenter, soit assurés de la défaite de leur propre « camp ». Sans surprise, le tiercé gagnant du 1er tour de la présidentielle du 23 avril 2017 consacrait la victoire de candidats désignés sans passer par la case primaire (Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon).

Cette culture partisane, constitutive de l’exercice du pouvoir et de la démocratie, se révèle pour Simone Weil comme le redoutable obstacle aux principes de vérité, de justice et de bien. Elle énumère ainsi les trois critères inhérents à tout parti : « une machine à fabriquer de la passion collective », « une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres » et une ambition unique qui n’est autre que celle d’assurer leur propre croissance sans aucune limite. Elle observe via ce triptyque le retournement de la relation entre la fin et les moyens à partir d’organes « officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. »

À partir de cette démonstration, la philosophe détricote la supercherie des partis comme un mensonge sur la place publique, faisant de ces mécaniques les abjects directeurs de conscience, armés de toute leur propagande dans le seul but d’assurer leur survie : « Les partis parlent, il est vrai, d’éducation à l’égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s’agit d’un dressage pour préparer l’emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres. » Des structures ravageuses ayant le monopole d’une vérité qui n’est finalement que la leur mais assez culottées pour faire croire qu’elles œuvrent pour le bien de tous ; l’occasion pour Simone Weil de poser une réflexion sur le concept de vérité : « La vérité, ce sont les pensées qui surgissent dans l’esprit d’une créature pensante uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité. Le mensonge, l’erreur – mots synonymes – ce sont les pensées de ceux qui ne désirent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie. »

Dans cette attaque en règle, l’auteur fustige les partis politiques comme un « merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. […] Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux. » Elle voyait ainsi dans son époque l’attrait exercé par le prestige du pouvoir auquel s’ajouterait aujourd’hui la préservation des intérêts, République des copains et autre coterie du CAC 40, tous unis dans cette même hypocrisie qui n’a de démocratie que le nom. Une logique finalement implacable, nous rappelle Simone Weil, tant elle est confortable quand : « Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée. »

[1] WEIL Simone, Écrits de Londres, éd. Gallimard, 1957.

Le lecteur, cet animal affamé

Lundioumardiquignard

Drôle de zèbre que ce lecteur anonyme, universel, qui pourrait être vous, qui pourrait être moi et à la recherche duquel Pascal Quignard part afin de poser les jalons d’une réflexion au sujet de ce curieux face-à-face entre le lecteur et le livre. L’essai aurait été la forme « naturelle » pour ce court texte comme adressé à la lecture. Mais sur les traces d’écrivains comme Georges Bataille, Pierre Klossowski ou Maurice Blanchot, Pascal Quignard a livré dans Le lecteur (1976) une méditation fictive[1], une forme trouble, dans laquelle le narrateur s’interroge sur la disparition mystérieuse d’un personnage, le lecteur, qui semble filer entre les pages et les époques et qui n’est peut-être nul autre que vous, qui, à ce moment êtes en train de traverser le récit. Premier suspect désigné de cet enlèvement : la lecture en tant qu’activité.

Pascal Quignard est né en 1948 de parents professeurs de lettres classiques. Il passe une enfance difficile au Havre, traversant des périodes douloureuses et notamment d’anorexie. Adolescent, il poursuit ses études aux lycées du Havre et de Sèvres, avant d’entamer en 1966 des études de philosophie à la Faculté des lettres de Nanterre avec pour professeurs Emmanuel Levinas et Paul Ricoeur. En 1968, il abandonne son projet de thèse et quitte la fac pour se consacrer à la littérature et à la musique. Il écrit alors ses premiers textes tout en exerçant le métier de libraire bouquiniste et en s’adonnant à sa pratique de l’orgue et du violoncelle. En 1969, il publie au Mercure de France son premier livre, un essai consacré à Léopold von Sacher-Masoch intitulé L’Être du balbutiement. Cet ouvrage remarqué par Louis-René des Forêts lui ouvre les portes des éditions Gallimard qui lui proposent un poste de lecteur. Il y travaillera à différents postes pendant vingt-cinq ans, avant de démissionner de l’ensemble de ses fonctions pour se consacrer à l’écriture. Auteur d’essais sur la vie des grands artistes comme celle de Georges de la Tour, il est à l’origine de nombreux textes philosophiques parmi lesquels Le Sexe et l’effroi (1994) ou La Haine de la musique (1996). Également romancier, il se fait connaître du grand public avec Le Salon du Wurtemberg, Les Escaliers de Chambord et Tous les matins du monde (1991). Terrasse à Rome obtient le Grand Prix du roman de l’Académie française en 2000 et le prix Goncourt lui est attribué en 2002 pour Les Ombres errantes.

Le lecteur, qui est aussi son premier roman, a déjà tous les prémices du style de Pascal Quignard, ardu, fragmentaire et sans le moindre enrobement. Un « je », narrateur-témoin, raconte la disparition d’un « il », lecteur, pour en faire part à « vous » lecteur ; l’addition de ces trois pronoms personnels formant le « nous », à la fois être de chair, communauté de lecteurs et personnage fictif : « Alors il faut en convenir d’entrée de jeu. Dire à voix forte : “Je ne suis pas un vrai lecteur. Vous n’êtes pas un vrai lecteur. Le soupçon d’imposture que l’un comme l’autre nous avions aussitôt pressentie est fondé. Je suis un héros de roman. Vous êtes un héros de roman. La sensation de soi, nos âmes, la conscience de nos chairs, de nos vies, sont ses tropes et ses impostures. Elles sont des lectrices affamées de néant. […] »

Jamais vieille dame, la lecture demeure sous la plume de Pascal Quignard cette éternelle tentatrice qui appelle l’individu à venir s’évanouir dans ses bras, cette seule issue possible pour s’extraire du monde, s’en absenter ; tour à tour elle séduit, châtie et procède au « rapt des âmes ». Pascal Quignard observe alors le pouvoir destructeur de la lecture, parmi des lecteurs successivement dévoreurs et dévorés, totalement soumis à la langue d’un autre qui étend son emprise, au risque de finir par le faire disparaître. Mais l’instinct animal est plus fort, le lecteur entreprendrait le livre pour s’exclure du réel, le tromper, comme « une bête a faim » écrit l’auteur. Il est ce reclus qui assure la fusion ente le personnage livresque et l’être de chair, « Comme le rêve s’attache à transformer une émotion très manifeste en un contenu latent. La dure et attentive besogne d’un complot. Comme le lecteur s’attache à transformer un corps vivant dans la vie morte de son livre. » Correspondance âpre entre le langage et la fiction, scindée autour de la figure singulière du lecteur disparu, Pascal Quignard aborde ici les thèmes fondateurs de son œuvre, la solitude et le réel, le silence, le geste animal et bien entendu la relation entre l’écriture et la lecture, au gré de fragments qui résonnent comme le chant des sirènes, un appel à venir percer la croûte océanique pour explorer les profondeurs cachées derrière la couverture de n’importe quel livre.

[1] QUIGNARD Pascal, Le lecteur, éd. Gallimard, 1976.