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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

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« Un jardin sur l’ongle du petit doigt »

annielebrunlundioumardi

Lors de la projection d’un film documentaire consacré à Francis Picabia, j’entendais à nouveau le son de sa voix : assise dans son fauteuil, Annie le Brun faisait l’éloge du peintre rebelle : « Ce qu’il y a de plus beau dans les cimetières, c’est les herbes folles. Quand il voit les cimetières, il voit toujours les herbes folles. Il est toujours du côté des herbes folles, du côté de la vie. Mais d’une vie qui ne prétend à rien, c’est cela qui est très important, d’une vie qui ne veut pas faire la leçon, d’une vie qui ne donne pas de recettes, d’une vie qui ne veut pas faire le bonheur des gens à leur place. »[1] La voix d’Annie Le Brun c’est un envoûtement qui s’empare de vous avec le curieux dessein de vouloir rendre l’envoûté plus lucide qu’il ne l’était auparavant. On connaît son indispensable travail en faveur du marquis de Sade et de son œuvre, ses amitiés et sa participation au surréalisme, ses positions à l’envers du féminisme moderne, ses collaborations avec Jean-Jacques Pauvert ou encore les nombreuses tribunes publiées dans la presse.

Philosophe, pamphlétaire, poète, critique d’art et littéraire… cela fait tant d’hypothèses à déployer que l’on pourrait douter de la sincérité de chacune d’elles. Alors comment démêler le vrai du faux ? Et bien je crois que si on ne la connaît jamais vraiment tout à fait, on approche la sensibilité d’un être à l’évocation de ses lectures. Annie Le Brun qui a si souvent défendu l’homme et la poésie comme étant immesurables, dans une époque qui ne cesse de vouloir toujours tout mesurer, livre un peu d’elle dans un recueil de ses textes qui recense tous ceux qui l’ont accompagnée : Sade et Jarry bien sûr mais également Breton, Fourier ; des textes d’humeur aussi contre la suprématie scientifique, le politique, les massacres d’État. Sous le titre De l’éperdu, elle revient sur tous ces personnages « comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ceux qui s’en éloigne le plus. »[2]

Sans surprise, et parce qu’il est souvent question d’amour chez Annie Le Brun, elle ouvre le bal avec Alfred Jarry et la postface écrite pour le Surmâle : « […] jamais avec nul autre texte, je n’aurais eu comme ici la certitude que peut-être pour la première fois, libres de jouer toutes leurs affinités, “les mots font l’amour”. »[3] Amour et désir, comme autant de possibilités humaines que l’on retrouve chez Sade souvent présent dans ses analyses, avec cette fois le commentaire d’une lettre adressée à sa femme : « Jamais encore on n’était parti d’aussi haut pour plonger aussi profondément dans la matière et en remonter en flèche jusqu’à faire, comme ici, de l’appétit et de sa splendeur enfantine – “porc frais de mes pensées” – la plus belle déclaration d’amour. Depuis lors, pareille comète n’est pas repassée dans la nuit de l’intelligence amoureuse. »[4]

Attentive des dérives du monde qu’elle habite, Annie le Brun est aussi l’auteure de ses colères. Comme le 14 juillet 1995, lors de la chute de Srebrenica, via un article intitulé Saisissons notre courage par les deux anses afin de dénoncer la « mensongère neutralité » des gouvernements européens, notamment français, et des instances internationales devant la boucherie des crimes commis depuis le début du siège de Sarajevo en 1992 – sa tribune sera rejetée par Le Monde comme par Libération. Colère que l’on retrouve ailleurs, un peu plus tard la même année, lorsque l’ONU annonce l’envoi de cinquante mille femmes « libres » en Chine pour couronner la 4e conférence de l’Organisation des Nations unies sur les femmes : « Mais cette mémoire courte ou cette schizophrénie est une longue tradition des néoféministes qui, de Simone de Beauvoir (avec l’URSS) à Julia Kristeva (avec la Chine des années 1970) en passant par Gisèle Halimi (et son admiration pour Fidel Castro), ont célébré jusqu’à l’obscénité des régimes totalitaires, sous prétexte qu’il y était menée une politique en faveur des femmes – fût-ce de la façon la plus mensongère comme on a pu le constater depuis. »[5]

Consciente du naufrage, Annie Le Brun sait la main épaisse de la manipulation. Ainsi reprend-t-elle la plume dans l’affaire de Theodore Kaczynski, plus connu sous le nom d’Unabomber : « Un tel consensus ne peut manquer d’alerter certains dont je suis, surtout quand notre monde ardemment défendu par tant d’experts vient de nous offrir, en moins de quinze jours, tout ce qui peut conforter les thèses de ce texte si décrié : la crise de la « vache folle », comme avatar du mépris des équilibres naturels ; les simagrées dix ans après la catastrophe de Tchernobyl de ceux qui l’ont provoquée ou si peu combattue, comme preuve de la collusion du pouvoir et des physiciens ; enfin l’oubli du massacre de la place Tien an Men pour vendre notre technologie, comme signe de la plus grande détérioration des rapports humains. »[6] À rebours de son propre fatalisme, elle poursuit son texte par cette interrogation : « catastrophe pour catastrophe, celle que nous aurons voulue ne vaut-elle pas mieux que celle qu’on nous prépare ? »

Déjà en 1988 l’amertume épousait l’acuité de ce regard qui, pour ne pas s’accommoder du monde réel, suggérait de réhabiliter la poésie comme éternel rempart – en réponse à la « haine de la poésie » formulée par Georges Bataille. Dans un livre intitulé Appel d’air, Annie Le Brun écrivait alors : « Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait de fermer les yeux ou d’ouvrir les livres pour voir des jardins qui tiennent sur l’ongle du petit doigt, des amours qui font vraiment dériver les continents, des époques qui dansent avec des singes bleus sur l’épaule, des mondes suspendus en crinoline de rumeur. C’était le temps où j’étais prête à croire qu’un surgissement du merveilleux dépendait presque d’un caprice de la paupière. »[7] Plus de dix années après c’est sur l’éperdu que misent ses incroyables paupières, à force de lucidité dans ce toujours trop plein de réalités.

[1] Notes prises lors de la projection du film de Rémy Ricordeau : Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia, Seven Doc, coll. Phares, 2019, 100’. Diffusé à la Halle Saint Pierre le 19 octobre 2019 dans le cadre des Rencontres en surréalisme.

[2] LE BRUN Annie, De l’éperdu, éd. Stock, 2000.

[3] « Comme c’est petit un éléphant », postface au Surmâle, éd. Jean-Jacques Pauvert chez Ramsay, 1990.

[4] « Porc frais de mes pensées », présentation d’une lettre de Sade dans Les Plus Belles Lettres manuscrites de la langue française, Bibliothèque nationale – Laffont, 1992.

[5] « Intuition féminine ou don d’aveuglement », Sud-Ouest, 4 septembre 1995.

[6] « Catastrophe en instance », préface au Manifeste de Unabomber : l’Avenir de la société industrielle, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, 1996.

[7] LE BRUN Annie, Appel d’air, éd. Plon, 1988.

Giovanni Papini : le farfadet iconoclaste

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L’histoire de tous et de Personne, c’est le défi lancé à lui-même par l’auteur italien Giovanni Papini (1881-1956) dans La Vita di Nessumo (La Vie de Personne) [1], récit paru en 1912 dans cette Mitteleuropa qui vit naître toute une génération intellectuelle et artistique attelée à la déconstruction du moderne, à la recherche d’une autre forme d’expression dans les arts plastiques, la littérature, la mode, la musique ou encore l’architecture[2]. Ainsi Fernando Pessoa au Portugal, Virginia Woolf et James Joyce en Grande-Bretagne, Marcel Proust en France, Arthur Schnitzler en Autriche, Italo Svevo et Giovanni Papini en Italie, entreprirent un renouvellement total de la forme littéraire.

Comme tous ces noms, Papini ne manque pas de briller par sa complexité. Né dans une famille pauvre de Florence, se jugeant comme un type assez laid, il fut un enfant à la fois turbulent et affamé de lecture. D’abord instituteur, il compte parmi les fondateurs de nombreuses revues dont on peut citer Leonardo, Lacerba ou encore Anima, via lesquelles il fit connaître ses positions nihilistes et anticléricales. Auteur incontournable de la culture futuriste, son autobiographie, intitulée Un homme fini (1913), tout comme sa poésie (Jours de fête, 1918 ; Pain et vin, 1926) furent l’expression d’une philosophie à la fois visionnaire et tourmentée.

Dans le travail des éditions Allia, La Vie de Personne est précédé d’une lettre adressée par l’auteur à son ami musicien Vannicola afin de lui signifier qu’en aucun cas il ne souhaitait lui dédier son texte : « Je ne veux rien donner à personne. Je ne veux consacrer ni donner quoi que ce soit à quelque homme que ce soit. » Ainsi Papini œuvrait autour des premiers paradoxes : ne rien lâcher à son lecteur tandis que s’ouvrait un texte écrit pour lui. Dans la même veine s’interrogeait-t-il sur l’histoire de la vie de quelqu’un qui, n’existant pas, devient l’histoire de tous. Le philosophe interroge, brode beaucoup comme un indispensable cheminement de sa pensée pour arriver à l’hypothèse qu’un être rencontre trois naissances successives : « Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième. »

Évoluant sous le ciel des idées, Papini fait évoluer dans ce texte son désir de façonner un homme universel, abstrait, que l’embryon incarnerait durant les neufs mois de sa vie intra-utérine et qui déjà poserait les fondations de sa personnalité dans une quête absolue de liberté : « Moi je me rappelle avoir été germe barbotant dans le sperme des testicules paternels et je me rappelle avoir eu depuis lors une volonté extrême de vie et de liberté. Je voulais sortir de l’étroite prison mais pas pour finir. De moi aussi monta l’un des désirs voluptueux éprouvés ce soir-là. À peine fus-je chassé dehors, quasiment dans un élan de haine, je courus vers mon but ultime, à travers l’obscurité molle et ardente et ma vie fut sauvée. Personne désormais ne pouvait m’empêcher d’être et de croître. »

Profondément cynique voire antipathique, Papini décrit le dégoût de la vie ressenti avant même d’en avoir entrevu la lumière. Le dégoût d’une mère qui ne le désirait pas, d’un père qui continuait à pénétrer ce corps désormais habité par un être décidé à ne pas céder du terrain et apprivoisé aux intentions les moins louables : « […] je me sentais déjà homme et méchant. Et en tant qu’homme, en tant que patron et conquérant, je commençai à suçer[3] le meilleur sang de celle qui m’avait accueilli sans rien soupçonner et qui tressaillait déjà d’amour à la pensée incertaine de ma présence. »

Un style volontairement provocateur chez ce maître de la dérision comme autant de reflets des chapelles qu’il a tour à tour soutenues tout au long de sa vie. Ancré dans le terroir national et florentin, Papini n’a pas caché ses sympathies pour Mussolini – à qui fut dédicacé le premier volume de son Histoire de la littérature italienne – et le régime fasciste au début des années 1930. Homme de tous les paradoxes, il a également supposé une relation homosexuelle entre Jésus-Christ et l’un de ses apôtres, avant de se convertir au catholicisme en 1920 et de publier Une histoire du Christ qui fut un grand succès. Celui qui se présentait comme le « farfadet anti-académique » allait finalement trouver refuge à l’abbaye franciscaine de Verna après la chute du Duce. Des prises de position difficiles à soutenir qui expliquent la relative confidentialité de son œuvre en France comme en Italie pendant plusieurs années mais suscitant, par exemple, l’admiration d’un auteur et bibliophile aussi exigeant que Jorge Luis Borges.

[1] PAPINI Giovanni, La Vie de Personne, trad. par Hélène Frappat, éd. Allia, 2009.

[2] Pour un panorama plus complet de ce bouillonnement intellectuel que fut les premières années du XXe siècle, voir notamment : ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

[3] La traductrice précise qu’il s’agit de l’orthographe conforme au texte de Papini.

La semaine des prix Lundioumardi dit qu’il se dédit !

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Au lit noir de la Vézère

françoisaugieraslundioumardi

Cela se passe de l’église à la caverne en passant par la rivière – la Vézère – pour y cacher son âme et fuir la prison. Cela se passe dans le Périgord noir : « Pays sauvage, pour qui sait voir, c’est un pays des esprits. Un pays de sorciers. »[1] Là, un adolescent de seize ans doit faire l’apprentissage de la discipline chez un jeune prêtre solitaire. L’obéissance rentrée à coups d’austérité, de silences, de fouet, de verge. D’affection ?

« Allons, s’écria-t-il, rentrons à la maison, c’est là que tu sentiras comme il faut ce que c’est que d’avoir l’insolence de me désobéir. En quoi l’avais-je offensé ? Nous quittâmes le jardin sous la lune et je le suivis dans ma chambre où, m’ayant attaché en travers d’une chaise, il me rossa, mais de verges. Puis, s’agenouillant près de moi, il me fit mille caresses, avec sa bizarrerie coutumière, me berçant tendrement dans mes habits pleins de joncs, éteignant la lumière, et restant là, à côté de ma chaise, dans une parfaite obscurité, sans rien dire, embrassant mon visage, tout un grand quart d’heure, avant de me libérer de mes liens. » Tous deux aimeront donner les coups les recevoir.

Nature bucolique et nocturne, complicités sulfureuses à l’envers des hommes, apprentissage de la pureté loin des règles sociales, les envoûtements s’aventurent dans la fable de François Augiéras ; dans cet Apprenti sorcier qui ne cesse de contempler la roche et les plantes vivre la nuit loin des hommes qui dorment – à l’image de cet auteur oublié dans les souterrains de la littérature française. Né en 1925 aux Etats-Unis, François Augiéras a vécu une petite enfance parisienne avant de rejoindre la Dordogne, les fugues, la délinquance et les métiers de la ferme. En 1949 paraît Le Vieillard et l’enfant, son premier ouvrage, sous le nom d’Abdallah Chaanba. André Gide est ébloui par le livre et le mystère qui l’entoure. Le mystère, lui, voyage dans le Sahara, en Grèce, au Mali, partout où il peut suivre la trajectoire cosmique qui le guide jusqu’à Périgueux ou une grotte de la Dordogne pour composer ses livres et sa peinture, sa mort en 1971.

Augiéras et sa vie loin des conventions, sur de longs trajets si bien rendus dans ce court récit dans lequel les courants de la Vézère flottent à l’autre bout de la nuit. À l’autre bout du vraisemblable. Disciple et docile de son prêtre, le personnage est aussi l’adolescent amoureux d’un autre de treize ans, « L’Enfant », qu’il retrouve secrètement dans la grotte de leurs corps qui se découvrent. Un nouvel apprentissage est à l’œuvre, sans violence à dominer ou à soumettre. Juste la pureté de ne plus vivre comme un devoir. Plus purs encore quand ils sont menacés par la gendarmerie qui commence à enquêter sur cette caverne de tous les vices, par la Loi des hommes à laquelle on ne se dérobe pas à moins de pouvoir secrètement dissimuler son âme.

« Je pouvais être arrêté. Je décidai d’éviter la prison par magie, de m’allier à mon âme éternelle ; […]. Après avoir manqué de périr dans l’argile, et m’être arraché non sans mal à l’emprise des feuilles mortes mêlées de boue, une bougie à la main je m’approchai d’une vasque naturelle emplie d’une source qui perlait goutte à goutte. Je vis mon visage sur le miroir de l’eau. Un sourire vint sur mes lèvres, un sourire où la ruse le disputait à la joie de me voir, de me savoir éternel. Je troublai l’eau ; mon visage s’effaça, pour se reformer quand le miroir retrouva son calme ; je soufflai sur l’eau, je disparus pour revivre quelques instants plus tard. Je recommençai, j’expirai tout l’air de mes poumons, jusqu’à mourir, jusqu’à perdre le souffle, je tirai mon âme hors de moi, et sans rouvrir la bouche je m’éloignai rapidement de la source. Après avoir fait ce que j’ai dit, mon âme cachée dans le miroir de l’eau où les hommes de Loi n’iraient pas la chercher, mon véritable moi à l’abri des poursuites, je rentrai chez mon prêtre. »

Chez son prêtre il est rentré sans la peur du fouet des coups du silence. Il est rentré sans la peur de mourir ou de souffrir. Les personnages de François Augiéras ne souffrent pas. Ils se tiennent à l’écart du monde, des hommes sûrs de leur âme gardée. « Le Monde était là devant mes yeux, celui des astres et des feuilles dans le Grand Temps de la Nuit. […]. Les rochers et les bois vivaient au clair de lune leur vraie vie, loin des hommes. Et moi aussi je vivais avec eux ma vraie vie ; je nourrissais mon âme, je m’abreuvais de bonheur, je buvais la force du Monde ; c’était cela le réel, le durable, l’inoubliable. L’insondable présence, vivante, du charme de l’espace traversait les feuillages. Yeux grands ouverts, je n’avais qu’un désir : ne jamais revenir du côté des humains. » Dans cette perspective où tous les territoires insoumis semblent aliénés, François Augiéras délivre les langues et leurs moissons intérieures comme la promesse d’un orage toujours plus fertile à venir.

[1] AUGIÉRAS François, L’apprenti sorcier, éd. Grasset, 1995.

De profundis russe

Révoltéelundioumardi

Sur sa poitrine, elle avait inscrit en grosses lettres « mort aux tchékistes » et avait demandé à ceux qui l’entouraient dans le camp de prisonniers des îles Solovki de lui tatouer cette phrase sur les seins. Nous sommes en 1931, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon a 29 ans et s’apprête à être fusillée pour avoir tenu un discours de propagande antisoviétique et tenté d’abattre Ouspenski, le maton-maître des lieux. Lucide sur son destin mais également sur le dégoût que lui inspirait la dictature bolchévique, la jeune femme avait décidé d’écrire dans l’urgence un condensé de son autobiographie afin de témoigner d’un système qu’elle exécrait par-dessus tout tant il fourvoyait le principe même de révolution.

« […] je jure de venger les poètes fusillés – Goumiliov, Lev Tchiorny, l’énigmatique Faïne, le poète Essénine harcelé et poussé au suicide ! Je jure aussi de venger le malheureux dont la main armée d’un revolver a éteint la pensée lumineuse d’Alexandre Iaroslavski, et tous les fusilleurs qui, hypnotisés par vos hypocrites paroles pseudo-révolutionnaires, acceptent, avec l’insouciance d’un salarié ou d’un esclave, de devenir des meurtriers ; je jure de venger par le verbe et par le sang tous ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ! » Et je tiendrai ce serment, à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une « autonécrologie »… »[1]

Née en 1902 dans une famille d’intellectuels moscovites proches des idées révolutionnaires mais trop apathiques à son goût et repus dans leur confort, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon déclare être « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution » à l’âge de treize ans. Alors quand surviennent les premiers désordres de 1917 elle a abandonné son écrin pour observer de plus près l’objet de cet amour. Entre Moscou et Leningrad, elle a nourri des illusions sur le renversement à l’œuvre qui allait se révéler à la hauteur de sa déception. À mesure que la propagande et la répression s’insinuaient dans tous les rouages du soviétisme, la jeune fille prenait ses distances avec un système qu’elle ne tarderait pas à haïr.

« […] mais nous savons qu’en réalité la révolte de Kronstadt était non seulement révolutionnaire à l’égard du pouvoir soviétique, mais, par son idéologie, beaucoup plus à gauche, plus cohérente et plus honnête qu’elle. C’est pourquoi d’ailleurs le pouvoir soviétique en a eu si peur et l’a réprimée de manière si sanglante ! De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire. »[2]

Dégoûtée par la dictature qui se mettait en place, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se rapprochait des milieux anarchistes et fit la connaissance du poète biocosmiste Alexandre Iaroslavski – également fusillé pour ses écrits antibolchéviques – dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa. Dans l’idée de la révolution qui les animait et à laquelle il se fondait, le couple semblait totalement hermétique aux autres drames : « En 1923 (mars), alors que je vivais avec Iaroslavski depuis exactement trois mois, je suis tombée sous un train et on a dû m’amputer des deux pieds – événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! »

Ensemble ils ont traversé l’Europe de Moscou à Paris, ont multiplié les rencontres et se sont enthousiasmés pour la lutte de Nestor Makhno en faveur des paysans ukrainiens. Mais déjà le nihilisme d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon se déployait ailleurs, par un éloge des vies marginales. Elle découvrait alors un terrain révolutionnaire nouveau parmi les prostituées et les vagabonds, hissant le vol au rang professionnel et se mettant à détrousser les vestiaires de tous les cabinets dentaires de Moscou. Tripots et bas-fonds devenaient ses lieux de prédilection, au milieu des enfants perdus et de tous les recalés de la société qui étaient à ses yeux les authentiques révolutionnaires. « J’ai tout de suite été contaminée par cette frénésie, une envie irrépressible m’a prise de passer de créature du jour à créature de la nuit, de gagner ma vie avec tous ces gens, d’avoir ma part de ce butin prématinal – une envie de voler avec chic, de voler par défi. » Défi qu’elle a relevé en insistant sur la dimension idéologique de ce geste, au côté des voleurs récidivistes et des paysans « dékoulakisés ». Même dans sa cellule des îles Solovki, ce combat ne la quittait pas et elle tenta d’organiser une mutinerie en incitant toutes les codétenues à refuser le travail qui leur était imparti.

Jetée au cachot et condamnée à mort pour « acte terroriste » (une brique lancée contre le directeur de la prison, le camarade Ouspenski, qui le blessa à peine), Evguénia Iaroslavskaïa-Markon ignorait probablement que son mari avait déjà été fusillé. Cependant, sa lutte à elle devait se poursuivre jusqu’à la fin : sa pègre à défendre, une politique répressive à révéler et tout un système à dénoncer. Ainsi se lançait t-elle dans l’écriture de ces quelques pages d’une rare intensité, qui vont bien au-delà du parcours atypique de l’auteure et qui interroge sur le sens même du mot révolte. Elle a mené la sienne de façon individuelle et collective : au milieu des marginaux mais finalement très solitaire dans les actions qu’elle a menées et donnant une valeur hautement symbolique à l’ordre qu’elle renversait à sa façon, authentique et révoltée.

[1] IAROSLAVSKAÏA-MARKON Evguénia, Révoltée, traduit du russe vers le français par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, postface d’Irina Fligué, éd. du Seuil (Points), 2017. Les trente-neuf feuillets qui constituent ce manuscrit ont été découverts dans les archives de la direction du FSB de la région d’Arkhangelsk par Irina Fligué. Le texte a été pour la première fois publié en 2001, en anglais, dans un recueil intitulé Remembering the Darkness : Women in Soviet Prisons, puis en russe en 2008, dans la revue Zvezda.

[2] Entre 1905 et 1921, les marins de l’île de Kronstadt, située non loin de Saint-Pétersbourg, se sont rebellés trois fois contre le pouvoir établi : en 1905 contre le régime tsariste et ses officiers, en 1917 contre le gouvernement de coalition qui prolongeait l’implication russe dans la guerre de 1914-1918 et en 1921 contre le gouvernement bolchevik.

Gardien de but en errance

Handkelundioumardi

Une façon de s’intéresser au football, quand on est totalement étranger au ballon rond et que l’on n’a pas la moindre appétence pour une bière chaude dans un gobelet en plastique assis devant un écran plat, c’est de lire Peter Handke. Certes, l’ambiance réunit moins de supporters, les sommes en jeux sont dérisoires et l’expérience vécue moins hystérique. Quoique… Personnage en totale rupture dans L’angoisse du gardien de but au moment du penalty[1], Joseph Bloch convoque sous la plume de l’auteur autrichien les troubles de l’égarement engendrés par l’échec – ou la défaite.

Monteur de profession et ancien gardien de but, Bloch se rendait comme chaque jour à son travail lorsqu’il lu sur le visage des autres ouvriers son licenciement à venir. Sans chercher plus loin à vérifier son intuition, il abandonne sa routine pour amorcer une errance qui l’emmène dans les stands du marché, une chambre d’hôtel minable où il fait déjà figure de suspect et, surtout, le cinéma qu’il fréquente de façon compulsive. Une déroute prolongée un soir en suivant la caissière du cinéma qui l’invite à passer la nuit chez elle. Dans l’incertitude et la précipitation de ces réveils entre deux individus qui ne se connaissent pas, les questions et les maladresses s’enchaînent, faisant basculer Bloch vers le nouveau stade de sa folie : « Elle se leva et s’étendit sur le lit ; il s’assit près d’elle. Allait-il au travail aujourd’hui, demanda t-elle. Soudain il l’étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu’elle n’avait pas eu le temps de croire à une farce. »

L’errance accompagne la fuite dans ce prétexte à une intrigue policière qui sert à Peter Handke de chantier pour explorer les thématiques futures de son œuvre. Une écriture mécanicienne à défaut d’être mécanique où les gestes sont saccadés, tranchés par mouvements pour mieux dépeindre un climat de tension dans la plus stricte économie des dialogues : « La serveuse passa derrière le comptoir. Bloch posa les mains sur la table. La serveuse se baissa et déboucha la bouteille. Bloch repoussa le cendrier. La serveuse prit au passage un dessous de bière sur une autre table. Bloch recula avec la chaise. La serveuse ôta le verre de la bouteille sur laquelle elle l’avait retourné, posa le dessous de bière sur la table, mit le verre sur le dessous, vida la bouteille dans le verre, mit la bouteille sur la table et s’en alla. Voilà que ça recommençait ! Bloch ne savait plus que faire. »

Écrit dans un style très cinématographique, le livre fut adapté deux années après sa publication par Wim Wenders, marquant le début d’une longue collaboration avec Peter Handke dont les œuvres ont souvent été portées au cinéma par le réalisateur allemand. Les deux hommes partagent en effet le goût d’une réalité dessinée aux contours de l’angoisse, à partir de détails caractéristiques maniés par des personnages déclassés, sans cesse relégués un peu plus au bord du terrain. On découvre alors que la fatalité de Bloch vient d’une carrière de footballer qui l’emmena en tournée jusqu’en Amérique mais à laquelle il dut renoncer pour finalement devenir monteur dans une grande ville – Vienne sans doute. Les souvenirs d’une vie de faste se mélangent dans sa tête pendant les quatre jours que dure le récit qui invite le lecteur à cheminer sur l’errance meurtrière puis passive du personnage. Une errance faite de rencontres plus ternes les unes que les autres dans un égarement psychologique sous haute pression.

« Tout tranquille qu’il était, il n’était rien qu’une mascarade et une corvée ; si flagrant et si voyant dans cet état qu’il ne pouvait se rabattre sur aucune image comparable. Tel qu’il était là, il était quelque chose de lubrique, d’obscène, d’incongru, une véritable agression ; enterrer ! pensa Bloch, enfouir, écarter ! Il crut éprouver un contact désagréable avec lui-même, mais s’aperçut que c’était simplement sa conscience de lui-même qui était si forte qu’il la ressentait comme un toucher sur toute la surface de son corps ; […] il avait été arraché à la cohérence. »

Lauréat du prix Nobel de littérature 2019, Peter Handke n’a pas toujours joui du même droit de cité. Auteur controversé pour ses engagements en faveur de la Serbie et sa présence aux funérailles de Slobodan Milošević – qui lui valut notamment la censure de la Comédie Française en 2007 où devait se jouer les représentations de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question ainsi que le refus par la ville de Düsseldorf de lui remettre le prix Heinrich Heine qui devait normalement lui être décerné la même année – Peter Handke se révèle être un artiste à tous crins qui n’a finalement pas cherché à construire sa carrière sur autre chose que le capital de son œuvre. Une œuvre puissante, d’exploration et de tentatives audacieuses, dont L’angoisse du gardien de but au moment du penalty reste sans doute la meilleure porte d’entrée.

[1] HANDKE Peter, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Paris, éd. Gallimard, 1972. Le livre paru d’abord en allemand sous le titre : Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, en 1970.

Y a pas de souci au pilori

Chauvierlundioumardi

Il n’est pas étonnant que le court texte écrit pas l’anthropologue Éric Chauvier, intitulé La crise commence où finit le langage (2009)[1], ait fait l’objet d’une adaptation au théâtre tant l’expérience à partir de laquelle naît cette réflexion a des allures de mise en scène : dans un contexte de crise économique mondiale, un agent commercial démarche par téléphone l’auteur pour lui vendre une prestation censée favoriser une baisse de ses impôts. Agacé par cette intrusion dans sa vie privée, celui-ci raccroche précipitamment et commence à s’interroger sur sa réaction, mêlée d’une « exaspération sourde » et d’un sentiment de culpabilité quant à l’issue de ce dialogue : « à l’instar de tout ce qui vise à rendre acceptable la violence infligée, le modèle de la culpabilité constitue une stratégie de déni, de type judéo-chrétien, qui fait écran à des interprétations plus profondément ancrées dans la chair du langage. »

L’auteur d’anthropologie (2006) et de Contre Télérama (2011) recourt à nouveau dans ce texte à un épisode de la vie quotidienne pour le disséquer et en extraire quelques éléments d’analyse[2] ; la rupture à l’œuvre en termes de langage à l’épreuve de la crise économique. L’intrusion qu’il relate commence bien entendu par le « Bonjour monsieur Chauvier » : l’interlocutrice connaît son identité et empiète d’entrée de jeu sur le territoire personnel de la proie qu’elle convoite, restant anonyme quant à elle. L’auteur décrypte un choix des mots bien rôdé et une alternance des différents tons dans la manière de poser des questions afin de ne pas laisser le temps à la personne de pouvoir reprendre ses esprits et d’avoir la vigilance nécessaire pour analyser les forces à l’œuvre.

« Personne ne s’offusque en général de cet usage outrancier du langage. Ce ne serait qu’un jeu de dupe, une petite habitude un peu irritante à oublier très vite, une gêne passagère intégrée au décorum de l’époque. […] Il est difficile en effet d’admettre que les mots de l’agent commercial s’apparentent seulement à une technique de vente. C’est surtout leur dimension autodestructrice qui retient l’attention. Ils semblent attirer l’impatience, la gêne, l’échec et la disgrâce, sans pour autant relever apparemment d’une intention délibérée de l’agent invisible. »

Mais Éric Chauvier ne se trompe pas d’ennemi en renvoyant le chasseur et la proie dans leur plus simple rôle de pions sur un plus vaste échiquier, se découvrant « tous deux comme des êtres génériques, comme des spectres de l’espèce humaine. » L’un comme l’autre perdurent dans leur condition de victimes d’un système économique qui joue sur les peurs et brandit sans cesse le mirage de la misère sociale pour manipuler les foules. Ils se retrouvent tacitement à épuiser les mots de leur sens et à se soumettre aux formulations qui érigent en normes l’intimidation verbale. « Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. […] C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. »

Dix ans ont passé depuis l’écriture de ce texte pour lequel Éric Chauvier évoquait une crise dont il entrevoyait les effets récents, négligeant d’une certaine manière un phénomène plus ancien : l’intrusion des termes économiques dans le langage courant, avec des expressions telles que « le déficit de la pensée », « faire l’économie de », « la faillite des élites » ou encore la prolifération des instruments de mesure pour tous les gestes du quotidien. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de son propos, à cet édifice d’intimidation orchestré depuis les arcanes des lieux de pouvoir pour s’insinuer dans les existences par des mots dépouillés de leur sens et de leur valeur. Une rhétorique de la brutalité pour inquiéter, insuffler du pessimisme et ériger en norme incontestable un vécu tout juste supportable pour les êtres qui y sont subordonnés.

[1] CHAUVIER Éric, La crise commence où finit le langage, éd. Allia, 2009. Le texte avait été adapté et mis en scène au théâtre en 2013 par Olivier Balazuc.

[2] Voir notamment le récit autobiographique qui constitue le précédent volet à ce texte : CHAUVIER Éric, Que du bonheur, éd. Allia, 2009.

Mathilde au coin du feu

Ex-madameVerlainelundioumardi

Sans doute cela se serait-il moins vendu sous le nom de Mathilde Mauté de Fleurville (1853-1914). Et puis il y eut les titres qu’elle envisageait mais qui n’ont pas été retenus : Les mémoires d’une veuve et Femme de poète. Peu vendeur s’est dit François Porché (1877-1944) qui signe la préface en revendiquant le choix de « Ex-Madame Paul Verlaine – Mémoires de ma vie », publié en 1935 chez Flammarion[1]. « De sa vie », ce n’est pas tout à fait exact puisque l’auteure dresse surtout le tableau de sa relation avec le poète, depuis leur première rencontre, leurs fiançailles alors qu’elle n’avait que seize ans, passant par ce mariage qu’elle décrit comme « Un an de paradis, un an d’enfer », jusqu’à la séparation. Mémoires de la rancune ? Pas tout à fait non plus et dès le premier paragraphe elle s’en défend :

« Après la mort de Verlaine, qui fut mon premier mari, ses amis créèrent autour de lui une sorte de légende où je suis souvent représentée sous des couleurs peu flatteuses. On m’y dépeint comme une petite personne (presque une enfant) gâtée par ses parents et devenue pour le pauvre poète cruelle et sans pitié. Il paraît avoir été la victime, et moi, le bourreau. » Cette injustice, c’est principalement au livre d’Edmond Lepelletier qu’elle l’impute ainsi qu’aux Confessions de Verlaine qui mettent à mal l’honneur de sa famille et notamment de son père[2]. À l’âge de cinquante-quatre ans, Mathilde tente de rétablir une vérité qui est la sienne sur le cours des événements, au tri de ses souvenirs sans épaissir le trait.

« Child-Wife » n’avait que dix-neuf ans l’année où Verlaine s’enfuit avec Rimbaud et vingt-et-un lors de la séparation de corps et de biens. Pour elle, la saison en enfer commença avec l’arrivée à Paris, en septembre 1871, du jeune provincial des Ardennes à peine plus jeune qu’elle. À partir de ce moment, elle décrit la soulographie de son époux et les crises de violence qui l’accompagnent. Peut-être avait-il voulu l’avertir dès le départ de son penchant dans La Bonne Chanson (IV) dont elle reste l’héroïne : « … arrière / L’oubli qu’on cherche dans des breuvages exécrés ! » mais jamais elle ne fut préparée au visage défait par l’absinthe, à l’allumette incandescente jetée dans ses cheveux et à cette ultime crise où pour la première fois il s’en prit à leur fils Georges en l’arrachant des bras de sa mère pour le lancer contre le mur. Violences auxquelles chaque matin succédaient les larmes et la culpabilité : « Il a toujours été l’homme des repentirs périodiques : la moitié de sa vie s’est passée à faire le mal et l’autre à se repentir. »

Si Verlaine n’est pas totalement coupable aux yeux de son épouse, rien ne vient tempérer la colère de Mathilde à l’égard de Rimbaud. Aux antipodes de sa bourgeoisie, elle ne voit chez lui qu’un adolescent crasseux, tapageur et dénué de savoir-vivre, l’unique responsable du délabrement de son mariage. Entre les deux hommes, elle dit n’avoir appris la nature des relations que des années plus tard : « Dans Confessions, Verlaine m’accuse d’avoir été jalouse de Rimbaud. Je puis bien dire ici avec franchise que je n’ai jamais fait cet honneur à ce gamin dévoyé. Très loin de moi aussi la pensée de l’accuser d’un vice dont j’ignorais totalement l’existence ; Verlaine, il faut lui rendre cette justice, avait respecté, chez la très jeune femme que j’étais, l’innocence de la jeune fille qu’il avait épousée, et m’avait laissé ignorer beaucoup de choses laides, que je n’ai connues que plus tard. »

Mais si les chapitres qu’elle consacre à son mariage aussi bref que tumultueux ne manquent pas d’intérêt, Ex-Madame Paul Verlaine offre plus encore dans ce témoignage un aperçu de la vie littéraire de son époque dans un Paris aux flammes de la Commune et de ses barricades, via deux chapitres entièrement consacrés à ces événements. Alors que les obus éclatent de part et d’autres de la capitale, Verlaine envoie courageusement sa femme au petit matin chercher sa mère à l’autre bout de la ville craignant de se retrouver lui-même exposé aux massacres. Rentrée trois jours plus tard au domicile conjugal, miraculeusement en vie alors que Paris brûle sous leurs fenêtres, c’est ce même Edmond Lepelletier ami de Verlaine qui accueille la jeune femme par ces mots : « Faites-nous donc servir le café ici, au coin du feu ! »

Bourgeoise, naïve, de suffisante à condescendante, mais aussi amie de Louise Michel, férue de poésie, proche de Victor Hugo, Mathilde Mauté de Fleurville n’a pas profité de cette occasion pour écrire une œuvre mais pour restituer une version. Faire la part des choses entre son vécu et les légendes autour de ce passé. Peut-être parce qu’elle ne voulait pas dégrader l’image du père aux yeux de leur fils Georges, on est surpris des précautions qu’elle prend pour ne pas enfoncer l’homme dont elle a eu si peur dans ses accès de lâche brutalité. Seul Arthur Rimbaud fait l’objet de ses foudres et, là encore, sans trop d’acharnement. Des souvenirs pénibles sur lesquels elle revient comme pour se réhabiliter… sans même avoir vécu assez longtemps pour les voir publiés.

[1] Cette chronique a été conçue à partir de l’édition suivante : Ex-Madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, éd. Champ Vallon, Préface de Michaël Pakenham, 2014.

[2] LEPELLETIER Edmond, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, 1907. VERLAINE Paul, Mes Confessions, 1895.

 

À perte de passé et d’avenir

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Pour certains le regard perçant. D’autres une pièce vue avec l’école. Un prix Nobel. Et puis il y a ceux qui se souviennent que bien qu’étant irlandais il s’imposait la discipline d’écrire en français « Parce qu’en français c’est plus facile d’écrire sans style. » Samuel Beckett (1906-1989), c’est l’auteur des énigmes qu’il ne faut pas vouloir éclaircir. S’il est difficile de trouver autour de soi une personne hermétique à En attendant Godot (1952), ses romans ou sa poésie sont parfois jugés plus difficiles d’accès. Un peu amer sans doute, Ionesco affirmait dans une émission « On n’ose pas l’attaquer comme on m’a attaqué mais vous remarquerez qu’il y a maintenant beaucoup de silence autour de lui. » Pour Lacan, Beckett était l’écrivain qui « avait sauvé l’honneur de la littérature ». Cioran trouvait « qu’il se tenait à l’écart ». Moi je lis Oh les beaux jours et c’est une lumière folle qui se dégage de cette tragédie de la naissance qui hante l’ensemble de son œuvre.

Trop souvent condamné à ses étiquettes (pessimiste, absurde, métaphysique) on néglige par ces mots la précision et l’épure de ses mises en scène, l’humour incontournable, sa façon d’épingler l’homme, de le faire et le défaire par la parole réduite à son plus strict appareil. Classique au sens de maître, sans répéter le passé mais s’en nourrir pour atteindre son essentiel : « déchirer le voile sous le langage ». Voilà peut-être un début pour amorcer l’homme dont il n’est pas question ici de retracer l’itinéraire. D’abord écrite en anglais entre 1960 et 1961 sous le titre Happy Days, la pièce Oh les beaux jours a été traduite par son auteur en 1962 et publiée aux Éditions de Minuit en février 1963. En français, elle a d’abord été jouée à la Biennale de Venise et au théâtre de l’Odéon à l’automne de la même année, dans une mise en scène de Roger Blin avec Madeleine Renaud (Winnie) et Jean-louis Barrault (Willie).

Scénographie sans décor, exigeant à l’excès, Oh les beaux jours est « presque un monologue sans l’être jamais tout à fait. » Dans un bout du monde déserté, Winnie s’enlise à mesure que ses pensées défilent au sein de son caisson, à l’agonie de Willie, son compagnon muet, et des objets qui les entourent. Un miroir, un pistolet, une brosse à dents, une lime à ongles pour ponctuer la parole du personnage qui s’interpelle ; Winnie figée dans son mamelon mais dont le moindre geste porte l’intensité d’une réplique à part entière. « Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver… à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, pour le sommeil, et plus rien à dire, plus rien à faire, que les jours passent, certains jours passent, sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. (Elle lève l’ombrelle). Voilà le danger. (Elle revient de face.) Dont il faut se garer. »

Deux corps englués sur scène, délabrés dans la dégradation annoncée dès l’origine et pourtant Winnie se veut positive dans sa cage en caressant les souvenirs et le sursis que chaque jour nouveau lui promet. Ainsi ne cesse-t-elle de répéter « ça que je trouve si merveilleux » comme la célébration permanente d’une existence qui la réjouit. « Autrefois… maintenant… comme c’est dur, pour l’esprit. (Un temps.) Avoir été toujours celle que je suis – et être si différente de celle que j’étais. (Un temps.) Je suis l’une, je dis l’une, puis l’autre. (Un temps.) Tantôt l’une, tantôt l’autre. (Un temps.) Il y a si peu qu’on puisse dire. (Un temps.) On dit tout. (Un temps.) Tout ce qu’on peut. (Un temps.) Et pas un mot vrai de nulle part. »

Et c’est peut-être l’incroyable de Samuel Beckett de savoir la misère humaine, ses crasses, les turpitudes de la vie dans un XXe siècle impardonnable mais que livre après livre il tente de surmonter. Amoureux de la beauté. La mélancolie de Winnie, tout le tracé de la vie sur son visage, la dramatisation de sa solitude, et pourtant continuer à se réjouir, à ne pas exagérer avec son sac dont chaque objet qu’il renferme occupe une place quasi mythique, avec « chaque mot de tous les jours sa vie éternelle » écrivait Bertrand Poirot-Delpech dans un article paru dans Le Monde le 31 octobre 1963. Dans les didascalies omniprésentes, l’auteur annonce l’acte premier baigné dans une « lumière aveuglante » et c’est finalement avec l’ensemble de la pièce et l’amplitude des vies humaines révélées qu’il nous éblouit toujours.

 

Tendre Hrabal

Hraballundioumardi

Sa vie s’est arrêtée entre le 5e étage et le rez-de-chaussée d’une clinique praguoise le 3 février 1997. L’écrivain Bohumil Hrabal avait rapproché une table contre la fenêtre pour s’y dresser et plonger ; un saut davantage qu’une chute pour cet auteur trop méconnu chez nous qui pourtant a incarné une littérature inédite en Bohême mais également parmi les romanciers du XXe siècle. La popularité demeure hasardeuse et connaît parfois des raisons que l’on ignore, ayant préféré les horizons aseptisés de Milan Kundera aux caves humides et aux effluves éthyliques de Hrabal.

Né à Brno (Tchécoslovaquie) le 28 mars 1914, il a passé les vingt-cinq premières années de sa vie chez un brasseur à Nymburk pour lequel son père exerçait le métier de comptable. Élève plutôt médiocre, il entama des études de droit à Prague, suspendues par la fermeture des universités tchèques imposée par le régime nazi dès 1939. Il obtint son diplôme de docteur en droit en 1946 mais n’a jamais occupé la fonction de juriste. L’enseignement qu’il mit à profit c’est celui des discussions de comptoir qui le bercèrent tout au long de sa jeunesse, sous la tutelle de son oncle Pépine – authentique conteur de bistrot. Mais comme il fallait bien manger, Hrabal se fit tour à tour clerc de notaire, cheminot, commercial pour des articles de droguerie, feux d’artifice et de Bengale, emballeur de vieux papiers, etc.

En 1963, à près de 50 ans, son premier recueil de nouvelles fut publié sous le titre Perlička na dně (Les petites perles au fond de l’eau). Pouvait-on parler du début de la « carrière d’un écrivain » dans un pays où la loi réprimait ceux qui n’avaient pas d’emploi, considérés comme des parasites sociaux ? Sa situation restait précaire et les années suivantes ne manquèrent pas de creuser la misère. En 1968, les Soviétiques envahirent la Tchécoslovaquie et interdirent la publication de ses livres – sanction à laquelle s’ajoutait une condamnation pour pornographie. Muselé, Bohumil Hrabal s’est attaqué à l’écriture de ses plus grands livres parmi lesquels on peut citer : Une trop bruyante solitude (1976), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971) ou encore Tendre barbare (1973). Clandestinement, ses manuscrits circulaient en samizdat et il fallut attendre les années 1980 pour les voir édités à nouveau légalement. S’il a beaucoup écrit – et malgré l’effort de traduction en France des éditions Robert Laffont – son œuvre reste globalement peu accessible à l’étranger. Même ce qui a été traduit reste épuisé et non-réédité.

Une trop bruyante solitude[1], « Majestueux cri de révolte lancé à l’assaut des sociétés totalitaires », comme l’indique la 4e de couverture, aborde également le monde perdu de Hrabal qu’il déplore à travers le parcours de Hanta, antihéros œuvrant dans une usine de vieux papiers destinés au recyclage et qui voit la modernité détruire tout ce à quoi il restait attaché. Ressuscitant les ouvrages condamnés au pilon, du Talmud à Schopenhauer en passant par Camus – « parce qu’un livre renvoie toujours ailleurs hors de lui-même » – Hanta voit revivre ses souvenirs depuis les 35 années qu’il campe dans sa presse à tasser du papier. « J’avais déjà trouvé en moi la force de fixer froidement le malheur, d’étouffer mes émotions, je commençais alors à comprendre la beauté qu’il y a à détruire. »

Bohumil Hrabal fit le choix d’un ultime et radical plongeon. C’est aussi le sort qu’il assigna à son héros. À la fuite du même destin que les vieux papiers broyés dans sa presse au fond d’une cave parce qu’il était « Fini le bon temps des vieux presseurs comme moi, tous instruits malgré eux ! C’était une autre façon de penser … Même si l’on donnait, en prime, à ces ouvriers un exemplaire de tous les chargements, c’était ma fin à moi, la fin de mes amis, de nos bibliothèques entières de livres sauvés dans les dépôts avec l’espoir fou d’y trouver la possibilité d’un changement qualitatif. »

[1] HRABAL Bohumil, Une trop bruyante solitude, trad. par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, Paris, éd. Robert Laffont – pavillons poche, 2007.