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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

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L’écrivain « sensuré »

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                                      Léonard de Vinci, La Cène, 1495-1498.

En 1971, dans la France de Georges Pompidou et trois ans après mai 1968, le poète et romancier Bernard Noël publiait aux éditions Jean-Jacques Pauvert Le château de Cène, sorte de conte pornographique aux élans poétiques dans lequel il entreprenait de bousculer la morale gaullienne des années passées et de renverser les réflexes bourgeois à l’œuvre dans notre société. Deux ans plus tard, en 1973, l’auteur était appelé à comparaître en justice pour outrage aux mœurs. Malgré la plaidoirie élaborée par Roland Dumas pour défendre le principe de liberté d’expression, le livre fut retiré de la vente, avant d’être « remis en liberté » quelques années plus tard, augmenté au fur et à mesure des rééditions par les différents textes que sont L’outrage aux mots (1975), Le château de Hors (1979) et La pornographie (1990) ; un ensemble disponible aujourd’hui dans la collection L’imaginaire des éditions Gallimard avec la quatrième de couverture suivante :

« Être inacceptable… Il ne s’agissait pas de faire scandale ni violence, mais de céder à l’emportement d’une révolte qui, en soulevant l’imagination, combattait la censure intérieure et la réserve timide. L’écriture fut en tous cas un moment de jubilation et de liberté intenses, car être inacceptable conduit simplement à ne pas accepter les oppressions de l’ordre moral et de sa propre soumission. Ce livre, poursuivi pour outrage aux mœurs, est-il devenu inoffensif ? Ou bien la censure s’est-elle faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables ? »[1]

Pour les amateurs du genre, le récit ne manque certainement pas d’audace. À l’occasion d’un rite célébré dans un village retiré au bord de l’eau, le narrateur se voit confier Emma, une jeune vierge qu’il dépucèle gentiment dans les deux premiers chapitres avant de partir sur l’île située à côté pour aller à la rencontre de celle qui l’a choisi, Mona, une mystérieuse comtesse qui dirige le destin des villageois mais que personne n’a pu réellement approcher. S’ensuivent les réjouissances promises : sodomies, fellations, scènes de coprophagie et de torture, avec hommes, femmes, chiens ou singe, le tout avec des envolées poétiques et un vocabulaire hallucinatoire pour, ne l’oublions pas, invoquer le dérèglement, contrebalancer la répugnance que la bourgeoisie inspire et révéler le monde crasse sous sa couche de vernis : « J’ouvrais les yeux. J’étais dans la colonne transparente. J’étais avec le nègre qui m’avait sucé. Nous étions deux poissons, l’un noir, l’autre blanc qui se regardaient nager dans le doux foisonnement de l’air. Je me souvenais d’une chute légère, en moi, hors de moi, d’un sentiment de chute. »

Mais c’est encore dans les textes suivants, principalement L’outrage aux mots et La pornographie, que la critique opérée par Bernard Noël se précise et devient plus incisive. Revenant sur le contexte d’écriture de son livre et sur le procès qui a suivi, il formule le néologisme de « sensure », sous-entendant la pression qui s’exerce dans une société prétendument libre mais qui porte en elle la muselière et qui décharne les mots de leur sens. « Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue pour dire cela. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral – or, c’est cette morale-là qui massacre et fait la guerre. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? »

Dans les lettres adressées à Serge Fauchereau et rassemblées dans La pornographie, Bernard Noël a également pu éclaircir son intention en insistant sur la volonté d’en découdre avec les attributs de l’écrivain esthétique, de bon goût, celui que la structure sociale conçoit et attend qu’il soit. Ainsi a-t-il tenté de lever le voile sur ce qu’il est interdit de voir, en faisant dire à la langue ce qu’elle a coutume de nous dissimuler. La violence du récit pornographique contenue dans Le château de Cène permettait selon lui d’opérer ce passage : par l’obscénité du texte, le poète espérait aboutir à une vérité plus nue, débarrassée de tout ce qui est falsifié au sein de la société.

S’il confesse être ainsi parvenu à se « dévioler » lui-même – comprendre à ne plus s’autocensurer grâce à cette expérience littéraire –, devant ses juges, Bernard Noël demeurait l’écrivain « inoffensif », le témoin de l’aventure désenchantée : « Même quand j’essayais de dire au juge mon indignation, je la trahissais. Il aurait fallu n’être là qu’un corps – l’un de ces corps que censure tout ordre moral. N’être qu’un corps, et simplement chier là, devant le président. » Espérant retourner la langue contre elle-même, il constatait amèrement des mots qui savent aussi se rendre complices de la structure, des mots versatiles, doués d’un système-nerveux et qui, traversant les époques, continuent d’agir à leur guise, qu’ils soient pris dans l’étau de la réalité ou sous la plume de l’écrivain tout juste capable de les ordonner.

[1] NOËL Bernard, Le château de Cène, éd. Gallimard – L’imaginaire, 1990.

 

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Perros le généreux

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L’œuvre de Georges Perros (1923-1978), c’est 1600 pages de réconfort et de découragement pour celui qui tente chaque semaine de rendre compte ici de ses lectures. Comprenez bien, il n’est pas question de faillir devant l’épaisseur de la brique récemment éditée chez Gallimard dans la collection Quarto[1] – avec ses 92 documents et son important appareil explicatif – mais davantage de s’interroger sur le potentiel d’une réflexion à propos du lecteur quand Perros semble avoir épuisé le sujet. Ajoutez à cela de brillantes envolées sur les vertus de la paresse et Lundioumardi n’a plus sa raison d’être, condamné par le poète de Douarnenez à mettre la clé sous la porte. Seulement voilà, en plus d’être acerbe et singulier, ce touche-à-tout littéraire n’oublie pas d’être d’une extrême générosité : ses notes de lecture balayent l’aridité habituelle de l’exercice pour laisser place à l’expérience intimiste, les tentatives diaristes qui ont jalonné sa vie tout comme sa correspondance révèlent le racé d’un caractère hermétique au moindre classement et ses Papiers collés constituent une alternative des plus sérieuses à l’automatisme du roman.

Le passage éclair au sein du mouvement lettriste au cours de l’année 1946 fut sans aucun doute déterminant dans l’appréhension de la modernité par Perros, avec son refus des formes académiques. Âgé de 23 ans, ils observent avec acuité les ruptures à l’œuvre dans la société post guerre : « L’homme moderne naît avec un écouteur téléphonique en guise d’oreille, un bouton de T.S.F. aux doigts, un film d’aventures mexicaines dans le regard, un système nerveux bouleversé, et une bombe atomique comme suppositoire. […] Une certaine conception de l’homme se meurt, et celle qui tend à la remplacer est encore dans le ventre de sa mère. »[2] Encore pensionnaire de la Comédie-Française, Perros va commencer à faire du « non » une hygiène de vie : non à la carrière de comédien, aux mondanités, à la vie parisienne et non surtout aux modes littéraires, au principe de publier pour être reconnu. L’écrivain ne se précipite pas, il peaufine son style, tient chaque mot au doigt et à l’œil.

Devenu lecteur pour le TNP de Jean Vilar puis pour la NRF de Jean Paulhan, Georges Perros fait de la note de lecture un exercice littéraire à part entière, alternant entre la phrase lapidaire et sarcastique pour exprimer son désintérêt et de vibrants plaidoyers lyriques lorsqu’il est séduit. Il salue ainsi la « tendresse dure, rurale » de Marcel Jouhandeau, le « bavardage qui n’ennuie jamais » chez Jean Giono, Michel Butor qui « vise trop bien, sans doute, et dans sa minutie [qui] oublie de tirer », Gide qui « n’intéresserait plus personne s’il n’avait pas dit je ». Sans oublier les trois Paul : Claudel, ce « champ mental océanique, dont l’axe fixe est Dieu », Valéry, « un être aussi sûr de sa volonté majeure » et Léautaud, manquant « à tel point d’imagination qu’il est perpétuellement obligé de s’en référer à lui-même, sensibilité au garde-à-vous. »

Lecteur avide, styliste hors norme, Georges Perros se présentait davantage comme un « noteur » que comme écrivain. Installé à Douarnenez (Finistère), à partir de 1959, avec son épouse Tania Moravsky, il aura peu publié de son vivant mais aura écrit beaucoup, partout où il pouvait et sur ce qui était à portée de main : « Pour ne rien perdre de cette incessante lecture, tout m’est bon – bouts de papier, souvent hygiénique, tickets de métro, boîtes d’allumettes, pages de livre. J’en suis couvert. » Le livre ne l’intéresse pas, ce qui le préoccupe relève de l’instant et la manière de le saisir. Dans la préface signée de son ami traducteur et écrivain Thierry Gillybœuf, celui-ci écrit : « Aux yeux de Perros, le livre retire à l’écriture – à la sienne, s’entend – son caractère transitoire ou, plus exactement, fulgurant, en empêchant le mouvement intime qui l’anime. Le texte se fossilise comme un insecte pris au piège de l’ambre. Ce n’est pas tant pour être lu qu’il avoue écrire, que « pour être vécu, un peu ». Longtemps, il a considéré que le livre était un obstacle à cette circulation, à ce flux vital. » Quarante ans après sa mort, la poétique de ce bandit des mots se retrouve matérialisée dans le traditionnel bloc que l’on nomme « livre » ou « recueil ». Dépassant la banalité du quotidien – l’épicentre de sa réflexion –, la voix de Perros résonne haut et fort à chaque page sans jamais chercher à sublimer l’expérience, la délicatesse sans les manières, enchantant avec humilité l’anecdotique existence.

[1] PERROS Georges, Œuvres, éd. Gallimard (coll. Quarto), 2017.

[2] Texte signé sous le nom de Georges Poulot, intitulé « Divagations sur le lettrisme » et paru en 1946 dans La Dictature lettriste, n° 1 (et unique numéro). Rassemblé autour de figures telles qu’Isidore Isou ou Gabriel Pomerand, le lettrisme fut un mouvement artistique et littéraire né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1946, qui théorise la destruction de l’art afin de privilégier la lettre, au détriment du sens et de la logique.

 

Tout de douceur …

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L’idée de départ était de raconter depuis le début ce dimanche après-midi où je suis sorti, passant devant un bouquiniste qui liquidait avant la fermeture définitive de son commerce pour céder la place à une boutique de téléphonie et les « affaires » que je fis ce jour ; le libraire m’offrit une vieille édition des Contes de Boccace pour avoir su calculer de tête le pourcentage de la ristourne. Mais, si je ne m’abuse, cette histoire a déjà été évoquée dans ces colonnes même si je suis incapable de me souvenir de quel ouvrage il était question alors[1]. Bref, je suis l’auteur d’un blog de haute volée dans lequel j’évoque mes lectures hebdomadaires – sauf rares crises de flémingite aigüe – et cette semaine il doit être question de trois livres de Marcel Jouhandeau (1888-1979) achetés le dimanche susmentionné.

Tout avait si bien commencé avec Divertissements[2], une quinzaine de textes rassemblés par l’auteur dans lesquels il présentait des œuvres classiques pour répondre aux demandes de divers éditeurs. Pénétrer dans la bibliothèque d’un écrivain et le laisser nous guider dans son expérience de lecteur introduit délicatement la tentation que l’on aura par la suite d’aller découvrir son œuvre propre. Le Livre des préfaces de Jorge Luis Borges ou les Préférences de Julien Gracq sont des exemples connus de cet accès à la pensée d’un auteur par les lectures qui l’ont façonnée. Ainsi l’individu Jouhandeau ne déméritait pas en ouvrant les pages de Suétone, Chateaubriand ou encore Madame de Sévigné. D’humeur chaleureuse, l’écrivain creusois se sentait en « sympathie » : « Les relations qu’on entretient avec les écrivains sont soumises aux mêmes courants de sympathie qui nous font rechercher la compagnie de certains êtres et fuir celle de quelques autres. »

La suite confirmait cette première bonne disposition avec Apprentis et garçons[3], quatrième volume de son Mémorial dans lequel il dressait le portrait de jeunes adolescents venus suivre leur apprentissage dans la boucherie de son père. De Charles à Antoine en passant par Titi ou le Grand Pompée, Jouhandeau s’attendrissait sur ces figures qui avaient accompagné son enfance et, sans doute, confirmé son orientation sexuelle. La vie de l’écrivain fut en effet jalonnée par un conflit interne entre son homosexualité et un catholicisme mystique généreux en culpabilité, du moins suffisamment pour qu’il tente de se suicider en février 1914 et brûle tous ses manuscrits. Ce conflit fut « résolu » par un mariage en 1929 avec la danseuse Élisabeth Toulemont qui incarne le personnage d’Élise dans ses récits. Sans se séparer de son épouse, Jouhandeau ne dissimula jamais dans ses livres ses affinités électives et continua de célébrer les corps masculins.

Ce couple infernal sillonne les pages de Souffrir et être méprisé[4], le XIIIe volume de ses Journaliers dans lesquels le mémorialiste consignait scrupuleusement les faits saillants de sa vie. Âgé de quatre-vingts ans, il y décrivait avec une rare douceur la disparition de ses proches, notamment son ami Jean Paulhan, ou ses souvenirs avec René Crevel. Se rapprochant de sa propre disparition, Jouhandeau racontait également le réconfort qu’il avait trouvé auprès de Marc, son petit-fils adoptif âgé de six ans, et la difficulté du travail d’écriture à poursuivre : « Une phrase est ce semblant de vie qui se distille au compte-gouttes, comme une sueur parfumée ou une larme qui peut-être amère ou avoir la douceur du miel. »

« Un être de douceur » disait ainsi de lui Bernard Pivot lors d’une émission spéciale d’Apostrophes consacrée à l’auteur en 1978, à l’occasion de son 90e anniversaire. C’était négliger la part obscure du personnage ayant publié dans L’Action française trois articles antisémites, repris en 1937 aux éditions Sorlot sous le titre : Le Péril juif, avec pour seule justification la nébuleuse suivante : « J’ai obéi à un devoir public et je demeure l’homme privé que je sais. Des livres comme L’Abjection et les Chroniques [maritales, 1938] sont de l’homme privé ». En 2005, le journaliste Richard Mille soutenait sa postérité dans un article paru dans le journal L’Express en écrivant : « Son œuvre compte tout de même plus de 120 livres. On parle souvent de son antisémitisme, mais il ne faudrait surtout pas le réduire à ça ! » Ne pas le réduire à ça mais ne pas oublier non plus un voyage en Allemagne, en 1941, en compagnie de Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle et Jacques Chardonne, pour assister au Congrès de Weimar organisé par Goebbels, sous les auspices du lieutenant Heller. À l’impardonnable, l’« être de douceur » eut pour seuls regrets de se dédouaner ainsi : « J’ai cru un moment être antisémite, parce que ma femme, elle seule, l’était foncièrement. »

[1] Si un lecteur attentif et assidu dispose d’une mémoire moins capricieuse que la mienne, qu’il se manifeste.

[2] JOUHANDEAU Marcel, Divertissements, éd. Gallimard-NRF, 1965.

[3] JOUHANDEAU Marcel, Mémorial IV – Apprentis et garçons, éd. Gallimard-NRF, 1953.

[4] JOUHANDEAU Marcel, Journaliers XIII – Souffrir et être méprisé, éd. Gallimard-NRF, 1976.

Dans le tunnel du cynisme

Hawks Nest Dam Gauley Bridge, WV

Les Égyptiens croyaient en la promesse d’une vie après la mort. Pour accéder à cet au-delà, ils étaient tenus au respect d’un certain nombre de rites, parmi lesquels celui d’emporter avec eux dans la tombe le Livre des morts, appelé par les plus anciens le Livre pour Sortir au Jour. Autre époque, autres morts, peut-être certains ont conservé avec eux le long poème éponyme écrit par Muriel Rukeyser (1913-1980) afin de témoigner de la catastrophe industrielle survenue à Gauley Bridge, en Virginie occidentale, lorsque plus de 750 mineurs périrent après avoir inhalé une quantité mortelle de silice. Paru aux États-Unis en 1938, ce « nouveau » Livre des morts était initialement un projet commun entre Muriel Rukeyser et Nancy Naumburg qui devait accompagner le texte par des photographies du site. Ce projet n’a finalement pas pu se faire mais dans la traduction inédite récemment proposée par les éditions Isabelle Sauvage, on retrouve certaines de ces photographies, donnant un aperçu de ce qu’aurait pu être l’ouvrage souhaité par les deux femmes[1].

En 1937, Muriel Rukeyser a donc emprunté la six-voies qui devait la mener jusqu’en Virginie Occidentale, cette région où des « visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee. » Elle allait à la rencontre des nombreuses victimes atteintes de silicose, une maladie provoquée par le dépôt de poussière de silice dans les poumons de la personne qui l’aspire et qui la conduit à mourir lentement des suites de problèmes respiratoires. Tout commença au début des années 1930 lorsqu’une filiale de la Union Carbibe & Carbon Co. entreprit la construction d’une hydrocentrale avec le percement d’un tunnel d’environ cinq kilomètres reliant Gauley Bridge à Hawk’s Nest. Le projet nécessitait une main-d’œuvre conséquente, appelée dans cette région économiquement sinistrée à réaliser ce chantier selon une rémunération et des conditions de travail plus que précaires.

Lors de l’ouverture des travaux, d’importants dépôts de silice à l’état presque pur furent constatés sur le site. L’extraction des minéraux fut alors décidée dans le mépris le plus parfait des autorisations législatives nécessaires et, surtout, des règles de sécurité indispensables à mettre en place : le port d’un masque, un système d’aération adéquat, un forage hydraulique, etc. Au bout de quelques mois, les mineurs maigrirent plus que de raison, leur respiration devint douloureuse et difficile. Pour le médecin recruté par la compagnie, il ne s’agisssait que de la « tunnelite », appellation fourre-tout destinée à rassurer les employés, soignés avec la même pilule noire pour tous et pour toutes les maladies. Mais lorsque les premières victimes succombèrent en 1932, ce fut près de trois cents malades qui décidèrent de poursuivre en justice leurs entrepreneurs, selon un procès fantoche et sans suite ouvert au printemps 1933.

Ce récit de la sombre réalité bétonnée est donné à lire par Muriel Rukeyser dans une forme poétique intense et déroutante. Coupures de presse, témoignages et réquisitoire du procès sont versifiés pour rendre compte de « l’exemple le plus barbare de construction industrielle jamais réalisée dans le monde. » Chaque strophe est un pas de plus dans les abysses de ce tunnel du cynisme des puissances industrielles, à ce lieu où « la flamme cruelle résonne dans la gorge de brique. » Une catastrophe que les autorités veillèrent à étouffer et dont la presse nationale ne fit pratiquement pas écho ou à contrecœur. Seule la poésie de Muriel Rukeyser parvient encore à honorer la mémoire de ces morts grâce à ce livre. La poésie et la terre, puisque comme l’écrit Vladimir Pozner (1905-1992), dont un chapitre du livre Les États-Désunis résonne étrangement avec ce Livre des morts, « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. »

[1] RUKEYSER Muriel, Le Livre des morts, trad. de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault, éd. Isabelle Sauvage, 2017. Le poème est suivi du chapitre intitulé « Cadavres, sous-produits des dividendes », extrait du livre de Vladimir Pozner, Les États-Désunis (1938).

Voyage en solitude

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Médiatiquement connu sous le nom d’Unabomber – terme formé par le FBI à partir de l’acronyme de UNiversity and Airline BOMber –, Theodore Kaczynski, né en 1942, est un prodige des mathématiques qui fut accepté à Harvard dès l’âge de 16 ans. Ayant obtenu son doctorat à l’université du Michigan et trouvé un poste universitaire dans la foulée, le jeune professeur décida de rompre avec la carrière qui s’ouvrait devant lui pour s’isoler et mener une campagne d’attentats contre des chercheurs afin de contribuer à la lutte contre la technologie. Responsable de seize attentats entre 1978 et 1995, ce « technophobe » envoyait ses bombes via des colis piégés, blessant ainsi vingt-trois personnes et en tuant trois autres (universitaires, généticiens, informaticiens, etc.)

En 1995, de nouvelles lettres furent envoyées aux médias et à ses victimes, dans lesquelles il conditionnait l’arrêt de ses attentats à la publication de son manifeste dans la presse nationale : le 19 septembre suivant, le New York Times et le Washington Post publiaient « La société industrielle et son avenir », tribune qui permit à son frère David d’identifier l’auteur et de le dénoncer aux autorités. De 1970 à 1996, année où il fut arrêté, Theodore Kaczynski a vécu dans une montagne du Montana, à l’intérieur d’une cabane qu’il avait fabriquée lui-même, sans électricité et sans eau courante, avec une surface de 3 mètres sur 3 mètres 65.

Cette histoire ne figure pas parmi les réflexions posées par Olivier Remaud dans son dernier livre intitulé Solitude volontaire[1], « un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. » Avec la même vitalité que dans son précédent ouvrage (voir note), le philosophe prend la littérature comme bâton de pèlerin pour escalader la pente de ses idées et cerner les contours de ce rapport particulier entre les nouveaux usages de la solitude et une vie sociale qui semblerait les commander. Hypothèse de départ : « se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? »

Le paradoxe n’en est pas vraiment un et la force du livre est bien de révéler les nombreux ressorts d’une solitude qui aide à vivre collectivement et dont les vertus se déclinent sur les multiples terrains des vies individuelles, à l’image de cette citation tirée de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonnée des sciences, des arts et des métiers : « C’est une folie de vouloir tirer gloire de sa cachette. Mais il est à propos de se livrer quelquefois à la solitude, & cette retraite a de grands avantages ; elle calme l’esprit, elle assure l’innocence, elle apaise les passions tumultueuses que le désordre du monde a fait naître : c’est l’infirmerie des âmes, disait un homme d’esprit. »[2] La cachette justement… quand solitude rime avec abandon ou fuite alors que, pour Olivier Remaud, elle consiste en un détour, un « pas de côté » qui, au contraire, nous ramène avec davantage de clairvoyance dans la vie en société.

Les références se multiplient, de l’« arrière-boutique » de Montaigne en passant par la distinction entre « isolement », « solitude » et « désolation » établie par Hannah Arendt ou encore les « rêveries » de Jean-Jacques Rousseau, le désir de solitude se déploie comme une hygiène de l’esprit, « un rempart contre l’isolement et la désolation » et une option pour parvenir enfin à « être à soi ». Mais le véritable fil rouge que l’auteur se propose de suivre est Walden et l’ensemble de l’œuvre de Henry David Thoreau (1817-1862), dont les travaux connaissent un regain d’intérêt depuis ces dernières années. À 27 ans, celui-ci avait investi un bout de terre dans un bois proche de l’étang de Walden et bâtit une hutte pour, comme il l’écrivait lui-même : « affronter les seuls faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les livres de Thoreau relatent, entre autres choses, le récit de cette expérience de la vie retirée dans la cabane. Cependant, Olivier Remaud rappelle qu’il y a là aussi un « dispositif de la volonté, une dramaturgie du pas de côté ». Éloigné partiellement des activités humaines, Thoreau retourne régulièrement dans son village pour se tenir informer des actualités, de la vie civile et … manger un bon repas. Cela n’a finalement pas d’importance parce qu’en dépit de l’aspect fictionnel du voyage, Thoreau parvient à cette concordance des temps entre l’impératif social et les vertus du conditionnel solitaire. Ainsi, « La solitude des cabanes n’est pas une solitude sans portes ni fenêtres. On ne coupe pas vraiment ses liens avec autrui. On compose autrement sa volonté de vivre avec lui. Le pas de côté est une école de société », commente Olivier Remaud.

Voici sans doute la raison pour laquelle un Theodore Kaczynski n’avait de toutes les façons pas sa place dans ce livre. La cabane de Thoreau abrite un espace de solitude pendant un moment de sa vie qui ne le sépare pas de la société mais, au contraire, contribue à ce qu’il puisse s’accorder avec elle. Kaczynski, lui, avait fui cette société, il la rejetait et souhaitait en partie la faire exploser, au sens propre comme au figuré. Il était dans cet isolement qualifié par Hannah Arendt de « pré-totalitaire », susceptible de verser dans la désolation. Aux antipodes finalement de cette Solitude volontaire, geste libre qui « assouvit le désir de fuir vers les marges » quand, éloigné du vacarme, l’homme parvient à retrouver l’exercice de sa raison.

[1] REMAUD Olivier, Solitude volontaire, éd. Albin Michel, 2017. Olivier Remaud est philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Son précédent livre, Un monde étrange – Pour une autre approche du cosmopolitisme (éd. Puf, 2015), avait également été chroniqué sur ces pages. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/04/26/le-cosmopolitisme-par-un-observateur-passionne/

[2] Il s’agit de l’article intitulé « Solitude », écrit par le chevalier de Jaucourt (1704-1779).

 

Tout se passe comme si

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Cette semaine j’ai le plaisir complice d’accueillir sur mon blog les lignes d’une camarade de long parcours, pour qui les mots, la lecture et l’écriture ne se cantonnent pas à leur évocation symbolique mais forcent la vie à dessiner ses contours, à préciser ses expressions et, bien plus encore, à révéler son intensité. À l’occasion d’un week-end que nous passions ensemble au coin du feu dans une grange située près des plages du Cotentin, Stéphanie Bros ébaucha sa précieuse tentative de fondre trois textes qu’a priori rien ne destinait à être rapprochés mais dont les auteurs ont été fortement investis dans les rapports personnels entretenus avec ce que l’on pourrait nommer de façon générique « l’écrit ». Ainsi a-t-elle su confronter l’engagement de Virginia Woolf à la détresse éclairée de Joanne Anton, réunies par la médiation bienveillante de Wolfgang Iser[1].  Je lui cède donc la place en la remerciant chaleureusement pour ce travail.

***

Tout se passe comme si les trois auteurs ici découverts nous racontaient chacun à leur manière et en des endroits littéraires et scientifiques bien distincts, ce que la joie d’écrire enfante et ce qu’elle sauve. Pour nous lecteurs, c’est comme s’ils nous permettaient la joie de lire en ayant éprouvé auparavant l’espace indicible de la douleur d’où tout surgit. Et comment, au prix de quels efforts, ce qui paraissait tu, finit avoué sur le papier, comme saisi dans l’écrit. Tout se passe comme si l’appel de l’écriture engendrait la nécessité de trouver son refuge pour accoucher du texte, comme si poussé par l’espérance des mots l’écrivain devait vaincre son découragement. Celui où à l’endroit même du quotidien, il ne trouvait ni force ni lieu de son embrasement. De sorte qu’il faut une chambre à soi pour parvenir à engager et vivre pleinement cet appel du texte. Et pour pouvoir y consentir et s’y abandonner, il faut le découragement et l’épuisement avoir vaincu d’abord. Pour en finir avec le découragement, il faut une chambre à soi. Ce lieu intime où honorer l’écho des mots et offrir un monde habitable à sa pensée en acte.

Quelles sont les vérités des textes ? Que nous révèlent-ils à nous-mêmes ? Hantée par ces questions, Virginia Woolf, la première d’entre eux, répond dans son siècle : « La vérité projette sa lumière sur quelque propos passager. Elle se précipite sur vous sous un ciel étoilé et transforme le monde du silence en quelque chose de plus réel que le monde des paroles ». Elle nous montre là comment la pensée qui parachève l’esprit qui se cherche et qui finit par ordonnancer les mots est plus forte que toute parole étincelante. L’écrivaine n’aura alors de cesse d’insister sur la nécessité de ce refuge privé qui seul permet cette rencontre avec soi-même. Mais pour s’y abandonner complètement et se défaire du monde, il faut avoir eu la sensation et le désespoir solitaire du découragé. Il faut s’être senti glissé jusqu’à cet état de désolation qui oblige dans le meilleur des cas à nous relever. Le désir, après la nécessité d’une chambre à soi, c’est le cadeau offert à celui qui a surmonté son découragement d’écrire. Alors le geste se fait plus sûr et détaché des conditions qui l’obsédaient.

Cette désillusion dans les mots, c’est toute une formule que déploie Joanne Anton ensuite dans les variations de l’âme qui combat la dépression. Tout se passerait ainsi : « À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer avec la langue. » Reprenant la métaphore d’un Thomas Bernhard et scandant qu’En Marche c’est le mouvement de l’esprit qui mène le corps, on comprend combien s’effondrer à l’intérieur de soi empêche proprement de se tenir debout. Or cette chambre à moi, c’est l’endroit sans reproche. L’unité de soi s’y trouve possible, à l’abri, et ramassée en son lieu. À la ressource intérieure convoquée, la chambre est propice à cette retrouvaille. La présence à soi s’ouvre sur cet écho où, entre quatre murs, secrètement tout peut soudain se libérer.

Après le découragement et la désillusion du vécu face à l’impossibilité de l’écrit, Wolfgang Iser pense l’appel du texte comme cette intention enfin retrouvée. Tout se passerait comme si celui-ci répondait par un écho, un détour de soi-même et qui, enfin, rapprocherait l’auteur et le lecteur de l’ineffable. « Ce n’est pas seulement du texte dont nous faisons l’expérience, c’est aussi de nous-mêmes. » Là où le découragement délie, l’être-là face au texte qui patiente est réifié. Or, c’est encore cette impatience qui crée les conditions du découragement. Et l’impuissance qu’elle engendre. Ensuite viendrait le moment d’être remercié de cette attente par le plaisir du texte et la satisfaction de l’écrit. Si nous parvenons à remplir ainsi l’indéterminé présent dans le texte qu’un auteur nous confie, si nous complétons ce lieu-dit du texte par notre signifiant, nous arrivons à nous-mêmes. C’est ce que les trois auteurs dans leurs époques et leurs verbes nous communiquent de si précieux.

Pour chacun, il a fallu assez de force, de courage, de foi en soi, pour se déposer en ce lieu même de la recherche, et nous partager le don de cette quête incessante et invraisemblable de la vérité, afin qu’elle trouve son reposoir. La quiétude de l’être dit dans la création du verbe ; pas de plus bel encouragement à continuer de souffrir par les mots et grâce à eux se consoler de sa propre perte. Mais où la faiblesse en pensée devient une faiblesse en acte, on devient plus coupable par omission que si l’on ose et que l’on échoue. Nous ne sommes ainsi pas condamnés à la réussite ou au succès mais seulement au devoir d’essayer. Et toute l’histoire de cette conquête de l’idée de vérité passe d’abord par notre émancipation. Elle n’est pas l’apprentissage d’une faveur qu’on nous fait mais d’un octroi qu’on arrache à notre condition dans ce monde, pour être enfin créateur. Et un créateur qui négocie avec sa liberté.

C’est encore ce que nous enseigne Joanne Anton grâce au découragement : « Nous vivrions ainsi au cœur de la disparition, d’un anéantissement progressif. Vie, amour, récit. Comme notre chaire indifférente à l’envers, à la surface du temps. On est toujours abandonné par quelque chose rappelle le découragement. Et c’est toujours notre faute. » Comme elle des années avant, Virginia Woolf aussi nous signifiait qu’il s’agit bien de notre responsabilité. C’est pourquoi j’engage volontairement ici lecture et écriture dans un même élan de création, convoquées dans ces textes comme indissociables de l’être qui se grandit, après s’être proprement échoué. Et Wolfgang Iser de nourrir notre interrogation : « Que faire de cette liberté que conserve le roman face à l’obligation quotidienne de réagir ? Pour atteindre le sens, il faut se libérer, se défaire. »

C’est aussi ce que nous montre le découragement ; cette voie du dépouillement que nous enseigne l’humilité comme un préalable à la compréhension et l’expression intelligible du monde. La disposition primordiale de cet espace intime de la chambre à soi est déterminante dans la délivrance, face au chaos du désenchantement initial et pour honorer avec modestie cette mission : découvrir après avoir apprivoisé l’échec, l’épuisement de la volonté, puis renoncer à la facilité pour se corriger enfin. Autant d’ingrédients difficiles à atteindre mais qui concourent au sacre des mots, par la vertu du verbe et président à la naissance des textes. Lire et relire ces trois auteurs. Ensemble articulés, ils sauvent un peu de ce vide sidéral où se trouve piégé notre esprit et si lâchement abandonné parfois notre empire du sens hors du commun.

[1] ANTON Joanne, Le découragement, éd. Allia, 2011 ; ISER Wolfgang, L’Appel du texte, trad. de l’allemand par Vincent Platini, éd. Allia, 2012 (1re édition allemande en 1970) ; WOOLF Virginia, Une Chambre à soi, trad. de l’anglais par Clara Malraux, éd. 10/18, 2001 (conférence prononcée par l’auteure en 1928). La photographie qui illustre le blog de cette semaine a été prise par Stéphanie Bros dans un recueil de René Char intitulé Le Marteau sans maître, ouvrant la page au poème « Commune présence ».

Milton et la morue

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Il s’agit d’une option de rangement comme une autre mais on observe certaines maladresses dans la classification « géographique » des livres retenue par la plupart des libraires, surtout si l’on s’intéresse à la littérature contemporaine, de plus en plus cosmopolite et difficilement associable à une tradition nationale. Alors Gustave Flaubert, auteur français ; Fernando Pessoa, figure incontournable de la littérature portugaise ; Henry Miller, chantre du bitume américain, etc. Ces quelques exemples faciles contredisent l’énoncé mais qu’en est-il de tous ces modernes qui (d)écrivent la société mondialisée et les cultures homogénéisées ? Cela n’a sans doute que peu d’importance puisque les marqueurs de la dite tradition tendent eux-mêmes à disparaître du narratif.

Pourtant, il demeure des « terrains » sur lesquels les éléments, les mœurs, la couleur du pain que l’on mange et le degré d’alcool que l’on boit sont indissociables du récit pour la simple raison qu’ils en sont l’essence, la poésie. Ainsi lit-on la trilogie de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson, dont le premier volet s’intitule Entre ciel et terre[1] (2007). Dans un baraquement au milieu des glaciers, à une époque floue mais contemporaine de Zola et de Dickens, vit un groupe de pêcheurs à la morue islandais. La nuit semble permanente, le vent les glace et, avec frénésie, ils jettent à la mer leurs lignes appâtées afin de saisir le poisson tant convoité. Une vie aride et laborieuse, sans la moindre échappatoire, et dont le destin n’est pas si éloigné de celui des poissons qu’ils pêchent inlassablement :

« La morue est jaune et se plaît à nager, constamment en quête d’une nouvelle pitance, peu de choses dignes d’intérêt se produisent dans son existence et une ligne qui oscille, parsemée d’appâts fixés à des hameçons, est une grande nouvelle, elle est un événement important. Qu’est-ce que c’est que ça ? se demandent les morues les unes aux autres, enfin quelque chose de nouveau, répond l’une avant de mordre sans hésiter, et alors les autres se précipitent pour mordre également car aucune d’elles ne veut se faire remarquer, c’est plutôt agréable d’être accrochée là, observe la première, la gueule en coin, et les autres acquiescent. Les heures passent, puis tout se met à s’agiter, on les tire, une force puissante les hisse vers le haut, plus haut, toujours plus haut vers le ciel qui, bientôt, s’ouvre, cédant alors la place à un autre monde, peuplé d’étranges poissons. »

Parmi eux, Bárður et le « gamin » dénotent par leur esprit contemplatif et leur complicité. Attelés au même métier de vivre que leurs compagnons, ils ont trouvé refuge dans les recueils de poésie et les vers qu’ils mémorisent. Les mots sont devenus pour ces deux-là les armes nécessaires pour se défendre contre la rudesse de l’histoire et du froid. Une arme qui finit par se retourner contre Bárður le jour où, absorbé par la lecture des Paradis perdus de John Milton, il oublia d’emporter sa vareuse, couverture indispensable pour se protéger du vent glacial qui souffle sur la barque avançant dans la nuit. La poésie qui l’aidait jusqu’ici à vivre, emporta le pêcheur, abandonné sur la table où l’on appâte les lignes. À nouveau seul, le gamin prit la décision de se rendre au village pour remettre l’ouvrage de Milton à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle parce qu’il lisait trop. Ensuite le gamin choisirait de se donner la mort ou non. « […] un monde ancien s’est écroulé et un nouveau s’élève : il faut parfois qu’un monde périsse afin qu’un autre puisse naître. »

Jón Kalman Stefánsson convoque dans ce récit la puissance des montagnes, la noirceur des nuits d’Islande, les engelures sur la peau et l’intensité poétique qui a pouvoir de vie et de mort sur les hommes. Grâce à une écriture des profondeurs vers lesquelles on descend au rythme d’une lenteur hypnotique, l’auteur a délaissé l’ « aventure » afin de privilégier le voyage solitaire de ses personnages. Seuls certains d’entre eux se sont donné le droit de contester le passé pour affronter la vie et c’est certainement ce qui les différencie des autres ; ils ont atteint une perplexité devant l’existence qui est aussi leur sagesse. « Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu’es-tu donc ? interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n’a rien d’étrange, nous n’en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd’hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. »

[1] STEFANSSON Jón Kalman, Entre ciel et terre, trad. de l’islandais par Éric Boury, éd. Gallimard, 2010. Les deux autres volumes qui composent cette trilogie sont respectivement intitulés : La tristesse des anges (2011) et Le cœur de l’homme (2013).

Plan de table

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                        MANET Édouard, Au Café / Coin de café-concert, 1878

Élément central du mobilier des jours passés, la table a une nouvelle fois éprouvé sa sinistre fonction de réceptacle des traditions : nappe étalée, vaisselle dressée, pieds et poings liés autour d’une volaille grassement élevée. La bête a été dépecée, l’argenterie minutieusement rangée et la nappe mise à tremper. Rideau, à l’année prochaine ! Nue et seule, la table demeure pourtant là, libérée des conversations agitées, respirant enfin sur ses quatre pieds. Bien sûr il y aura d’autres dîners, d’autres conversations plus ou moins engageantes et puis tous ces mauvais textes écrits sur sa croupe dans l’espoir que, cette fois peut-être, il restera une ou deux belles images dans le choix hasardeux des mots qui s’alignent. Mais tout cela bien sûr n’est le récit que d’une table bien particulière, différente de celle d’à côté ou de l’ancienne abandonnée dans un grenier.

Un destin et un récit différents également de la table peinte par Édouard Manet (1832-1883) en 1878, initialement conçue sur une même toile mais que le peintre découpa en deux, créant ainsi deux tableaux autonomes : Au café et Coin de café-concert[1]. En 2005, le Musée des beaux-arts de Winterthour en Suisse organisa une exposition intitulée « Manet retrouve Manet », à l’occasion de laquelle les deux pièces furent rassemblées en une composition. L’écrivain Pierre Michon fut alors sollicité pour écrire le texte devant accompagner les deux tableaux réunis. Intitulé Tablée, il fut traduit en langue allemande avant d’être tout récemment publié dans sa forme première par les éditions de L’Herne[2]. L’occasion d’aborder une pièce maîtresse de l’œuvre d’Édouard Manet mais aussi de retrouver dans cette lecture à l’huile les thèmes de prédilection de l’auteur français, avec sa limpidité et la cadence de ses phrases afin d’ériger, sans réelle surprise, la Table pour héroïne :

« Je n’ai pas besoin d’inventer le nom du personnage central, c’est la Table, la table de marbre qui porte les bières, le café, l’absinthe au fond et sa carafe, le petit vase à allumettes du premier plan. Qu’est-ce qu’une table ? C’est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux, une césure entre les corps, qui espace les corps les uns des autres et les distribue, qui fait des corps des antagonistes pacifiés. La table semble prendre de la place aux hommes ; mais non, en réalité elle en donne. » Dans cette « visite guidée d’un chef-d’œuvre » – pour reprendre l’expression d’Agnès Castiglione qui signe la préface – défile des figures hautement signifiantes sous les traits de crayon dont Pierre Michon interroge le destin et qui n’est autre que celui de la coexistence dans les cafés où l’ « on touche l’autre, on l’évite . »

Dans ce texte aux allures d’histoire sociale, Pierre Michon décline les motifs, les vêtements et les chapeaux, afin de dresser le portrait d’une époque saisie dans son cadre. Époque qui fut celle des riches heures du café parisien où toutes les classes sociales se réunissaient autour de la « tablée démocratique où chacun est roi. » Ainsi décrit-il avec minutie le prolétaire régnant – sept années après la Commune –, accoudé de toute sa virilité sur la table, au milieu des hauts-de-forme et autres fanfreluches plus tellement baroques. Une scène qui, à la regarder de plus près, rend bien pâles les tristes représentations auxquelles on assiste aujourd’hui en regardant du dehors n’importe quel bistrot parisien.

Mais Pierre Michon n’oublie pas pour autant la genèse de l’ensemble recomposé qu’il a sous les yeux : deux peintures autonomes rassemblées pour la première fois après que Manet ait décidé de rompre le marbre de manière irréversible à l’aide d’une paire de ciseaux. Pourquoi un pareil geste ? L’auteur des Vies minuscules tranche, lui aussi, bien plus qu’il n’y paraît :« On aimerait penser, et on est en droit de penser, étant donné ce qu’on sait de l’intelligence nerveuse de Manet, de sa terrible violence policée, de sa fulgurance spécifique qui était un savoir, on peut penser donc que ce qu’il a coupé avec une jubilation noire ou avec résignation, avec tristesse, ce qu’il a scié, marbre ou toile, c’est la tablée fondatrice des faubourgs de Jérusalem, celle autour de laquelle l’amour est donné, que l’amour organise. Nous sommes séparés et cloisonnés, divorcés, le lien a disparu […]. Le monde est en morceaux, les petits atomes roulent chacun pour soi sur le clinamen. Manet avec ses ciseaux le ratifie. »

[1] Dans son projet de 1877, Édouard Manet envisageait un seul tableau dont le titre aurait été Reichshoffen, du nom d’un café-concert montmartrois. Au café est aujourd’hui une pièce de la Collection Oskar Reinhart du Musée de Winterthour, tandis que Coin de café-concert se trouve à la National Gallery de Londres.

[2] MICHON Pierre, Tablée (suivi de Fraternité), éd. L’Herne, 2017.

Flémingite aiguë en compagnie de Jules Laforgue

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                     MONET Jean, La locomotive ou Le train sous la neige, 1875.

 

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !…
D’usines….

On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés ;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent !
Qu’il revienne….
Qu’il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et hallali !
Ô triste antienne, as-tu fini !…
Et font les fous !…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !…

Allons, allons, et hallali !
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène ;
Oh ! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !…
Oh ! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !
Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !
Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes ;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques !…
Mélancoliques !…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton !…
Les cors, les cors, les cors !…
S’en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d’échos !…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges !…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours !…
(Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux ?)

Non, non ! C’est la saison et la planète falote !
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote !
C’est la saison, oh déchirements ! c’est la saison !
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note. [1]

[1] LAFORGUE Jules, « L’hiver qui vient », derniers vers, éd. A. Colin, 1959. Né à Montevideo le 16 août 1860 et mort à Paris le 20 août 1887, Jules Laforgue était un poète français du mouvement décadent.

 

La « Révo. cul. » en bonne et due forme

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Cette semaine, deux livres écrits par deux auteurs français, aux préfaces réciproques, pour évoquer leur expérience commune de professeurs de langue et de culture chinoises. Mais surtout, deux récits afin de témoigner des événements qui ont eu lieu pendant les années de dictature maoïste, dans le sillon de la révolution culturelle. Un travail qui continue malheureusement d’avoir son importance pour rétablir l’histoire dans sa vérité, contre la réalité falsifiée de la badiouserie & cie, cet intellectualisme sournois indifférent aux massacres au nom de l’idéologie, et prêt à tous les compromis pour continuer à jouer les pontifes. Avec force et humilité, Hervé Denès et Jacques Pimpaneau racontent leurs parcours singuliers dans la Chine depuis la fin des années 1950 (l’automne 1964 pour le premier) et les ravages de la maolâtrie ambiante qui a démarré à cette époque.

« Ils voyaient dans les événements de Chine un Mai 68 à la chinoise, oubliant que Mai 68 n’avait provoqué qu’une mort accidentelle, et la « Révo. cul. » plus d’un million de tués ou acculés au suicide, avec toute une population humiliée et terrorisée. Les mêmes, une fois leurs illusions expulsées aux latrines, continuèrent à pontifier, sans la moindre honte d’avoir justifié l’horreur, et critiquent la Chine d’aujourd’hui, qui s’est au moins débarrassée de la peur répandue jusqu’au cœur des familles – car un enfant dénonçait alors ses parents, un époux sa conjointe, pour échapper aux violences ou, pis encore, en croyant se comporter en bon élève du président Mao ! »[1]

C’est au cours de l’automne 1964 qu’un jeune étudiant de 23 ans, inscrit en deuxième année de chinois aux Langues O’, quitta son job de barman et son flirt du moment pour s’envoler vers la Chine afin d’enseigner le français à l’Université de Nankin et d’approfondir sa maîtrise de la langue[2]. Celui-ci s’appelait Hervé Denès et il resta deux années dans ce pays acculé par les labours de la « révolution culturelle » en gestation, au sein d’une société totalement pétrifiée par le Parti et la « chape de terreur » ambiante. Une prise de conscience vertigineuse à « une époque où les Occidentaux avaient connaissance de ce pays par les livres d’intellectuels comme Sartre et Simone de Beauvoir décrivant les merveilles de la vie en Chine », rappelle Jacques Pimpaneau dans sa préface, concluant qu’intellectuel ne rime pas toujours avec intelligence.

Mais l’intensité du témoignage d’Hervé Denès redouble par le récit de son histoire d’amour avec une de ses élèves, Hsi Hsia-jeou (Douceur de l’aube). Dans la plus parfaite clandestinité, les deux jeunes gens se fréquentèrent à l’abri des regards indiscrets, de l’attention scrupuleuse portée par une caserne universitaire à la botte du Parti et d’une police aux aguets du moindre baiser frauduleux. Cela ne fut guère suffisant et un beau matin la jeune fille disparut. Accusée d’« intelligence avec l’étranger », ce ne fut que des années plus tard, alors qu’il était revenu en France sans jamais l’avoir revue, qu’Hervé Denès apprit le suicide de celle-ci. Dans l’intimité de cette histoire partagée avec le lecteur, celui qui est devenu un traducteur de chinois réputé déroule par le menu une idéologie sur le point d’exploser : la manipulation des consciences, le puritanisme des mœurs, la surveillance et la délation, l’interdiction de voyager librement, l’hypocrisie qui préside aux relations avec les prétendus « amis étrangers », toujours considérés comme des espions potentiels, etc.

Dans un registre différent et avec l’intention de retracer le parcours qui a été le sien, Jacques Pimpaneau livre une interprétation commune à celle de son ancien élève, Hervé Denès. Affichant ses sympathies libertaires et « vacciné contre l’épidémie maoïste », il estime aujourd’hui que, même si « les droits de l’homme sont bafoués et les inégalités économiques scandaleuses », la plupart des Chinois « n’ont plus peur les uns des autres, osent débattre ouvertement et rigolent quand on leur parle de socialisme. » Étudiant à l’université de Pékin entre 1958 et 1961, il assista successivement à la fin du mouvement antidroitiste, du Grand Bond en avant, de la fondation des communes populaires, de la rupture avec l’URSS et au début de la famine qui causa plusieurs millions de morts.

Ainsi raconte-t-il l’échec et la violence de tout ce fanatisme organisé pour asservir le peuple. Sinophile plus que sinologue – dire « spécialiste de la Chine » est pour lui une insulte –, Pimpaneau dresse également dans ce livre un bref panorama de la littérature et du théâtre chinois, le tout accompagné des rencontres qui ont marqué sa vie : ses amitiés avec Georges Bataille, Louis-René des Forêts et Pierre Klossowski, son emploi de secrétaire de Jean Dubuffet, etc. Des fréquentation qui ne pouvaient l’amener qu’à une seule chose : lorsque Jacques Pimpaneau quitta la Chine après ce premier séjour d’étude à Pékin, il apprit que son dossier d’étudiant se concluait par la mention suivante : « Intellectuel sur lequel on ne peut compter. » C’était sans aucun doute la promesse d’un bel avenir qui s’ouvrait devant lui…

[1] PIMPANEAU Jacques, Le tour de Chine en 80 ans, éd. L’Insomniaque, 2017.

[2] DENÈS Hervé, Douceur de l’aube – Souvenirs doux-amers d’un Parisien dans la Chine de Mao, éd. L’Insomniaque, 2015.