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J’aurais pu…

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                                            © jonzer, Flickr, CC by-nc-nd 2.0

En cette belle semaine de novembre, j’aurais pu vous parler d’un article du Monde daté d’aujourd’hui (21 novembre) consacré à Robert Mugabe, président du Zimbabwe « sans autre pouvoir que son verbe » mais accroché à son trône comme une moule à son rocher[1]. J’aurais pu vous raconter la triste nouvelle d’apprendre que le bouquiniste de l’avenue de Clichy, dans le quartier Brochant du 17e arrondissement de Paris, allait fermer ses portes pour laisser la place à une boutique de téléphonie. J’aurais pu vous raconter à quel point la lecture de La vie des douze Césars de Suétone est palpitante et comment Caligula gonflait ses victimes de vin avec l’impossibilité d’uriner en leur liant l’urètre. J’aurais pu également vous évoquer la paranoïa de Violette Leduc et comment sa maladie suintait dans chacune de ses phrases. J’aurais pu… en effet ! Mais voici que je tombe sur ce petit poème de Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661) et que toute velléité de labeur me semble superflue quand on a la chance de pouvoir, un instant de plus, garder son « âme en langueur ensevelie »[2].

Le Paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

 

[1] RÉMY Jean-Philippe, « Au Zimbabwe, l’ultime défi de Mugabe », Le Monde, 21 novembre 2017, p. 4.

[2] SAINT-AMANT Marc-Antoine G., « Le Paresseux », Œuvres.

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All inclusive !

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Vendredi 10 novembre, Bernard Pivot et Marc Lévy se sont écharpés sur le terrain sinistre et sinistré des réseaux sociaux à propos de ce débat ô combien emblématique de notre époque : l’écriture inclusive. Cette graphie particulière – qui consiste à inclure le féminin entrecoupé de points dans les noms afin de le rendre aussi visible que le masculin qui, jusqu’à présent, « l’emportait » – est aujourd’hui défendue par des militantes féministes et soutenue par une pétition signée par les 314 enseignants engagés à ne plus respecter cette règle de grammaire d’après laquelle le masculin regroupe l’universel. Techniquement, le « point milieu » – signe situé à mi-hauteur des lettres – peut ainsi être utilisé alternativement en composant un mot comme « maître·sse » ou « artisan·ne » de la façon suivante : racine du mot + suffixe masculin + le point milieu + suffixe féminin.

Déjà, en mars 2017, le manuel scolaire intitulé Magellan et Galilée – Questionner le monde, destiné aux élèves de CE2 et publié par Hatier, avait servi de première expérience à cette une écriture « genrée », avec la vocation des auteurs de ne plus « invisibiliser les femmes », surtout dans l’enseignement auprès des plus jeunes. Comprendre finalement la domination masculine exercée dès le plus jeune âge par l’intermédiaire insidieux de la langue française. Pour l’ancien animateur de l’émission Apostrophes, qui s’exprime depuis son compte Twitter, le féminin serait justement la première victime : « Colette est l’une de nos grandes écrivaines / l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non ? » Et Marc Lévy, dont je ne soupçonnais pas le nom d’apparaître un jour sur ce blog, de lui rétorquer : « Non, au contraire. Et je ne vois pas pourquoi elle le serait ». Pour le journaliste, la réponse est évidente : « Parce qu’il est plus flatteur d’être un grand écrivain, tous sexes confondus, que de l’être d’un seul ».

Politique et idéologique, ce mouvement reste, de façon paradoxale, totalement hermétique à la linguistique et aux régressions qui cernent la langue française. Réputée pour son étendue et ses nuances, celle-ci devrait poursuivre son renouvellement pour satisfaire aux exigences de quelques revendications énoncées dans la fureur d’un effet de mode à qui l’on peut reprocher cette insupportable façon de s’approprier la modernité. La question de la lisibilité, de la prononciation, de la mélodie, de tout ce qui fait battre le cœur d’un lecteur et anime sa réflexion lorsqu’il parcourt un texte est ainsi reléguée au second plan par ces combattants de l’absurde asservis au politiquement correct ambiant. Et c’est bien ce que l’on peut discerner derrière l’échange entre Bernard Pivot et Marc Lévy, à savoir tout le potentiel intuitif induit dans une langue.

Le français souffre en effet de ne pas avoir d’autre place pour le neutre que fondu dans le masculin qui embrasse à la fois celui-ci et l’universel, y compris lorsque le féminin le dépasse en nombre. Une amoureuse des lettres me disait ainsi lors d’un déjeuner : « quelle petite fille en école primaire n’a pas souffert de devoir apprendre par cœur cette règle de grammaire ! » L’argument tient sur ses pieds mais je lui répondrai ici que cela ne l’a pas empêché elle-même d’écrire des livres d’une grande intensité et que je mets au défi de traduire en écriture inclusive. Beaucoup plus dévastateur me paraît cette frénésie contemporaine qui consiste à faire subir des modifications à la langue dans le seul but de la « communiquer » et non de la réfléchir[1], dans un rejet total de ses nombreuses subtilités et dont l’apprentissage était pourtant au cœur même de la formation des individus, malgré ses lacunes et ses maladresses. Alors avant de l’asservir au diktat sociologique de quelques-uns, tâchons plutôt de nous concentrer à valoriser son potentiel et ses exigences auprès des plus jeunes qui, chaque année, s’en détournent toujours davantage.

[1] On notera que l’une des premières institutions à mobiliser ce « progrès » n’est autre que le ministère du Travail qui recommande l’usage d’un guide vantant auprès des employeurs les mérites de l’écriture inclusive… peut-être même avant ceux de l’égalité des salaires !

 

Existe t-il des années charnières ?

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Il est fini le temps des historiens qui écrivaient ces livres de plus de mille pages dans lesquels étaient retracées les grandes périodes fondatrices de l’histoire d’un pays ou d’un continent, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Georges Duby et Marc Ferro ont été les derniers à le faire en France. En grande partie depuis l’école des Annales, l’Histoire – la façon de l’écrire – est séquentielle ou thématique avec les réussites que l’on connaît : les champs d’étude ont été élargis, les autres disciplines sollicitées et les archives interrogées selon de nouveaux questionnements. Mais en s’emparant de leurs sujets selon ces méthodes nouvelles, les historiens ont perdu une chose essentielle à mon sens : une vue d’ensemble.

Dans son livre intitulé 1913 – Chronique d’un monde disparu, le critique littéraire allemand Florian Illies n’échappe pas à cette évolution[1]. Mais les postulats sont radicalement différents : d’abord l’auteur n’est pas historien et ne présente pas son travail comme tel ; ensuite, en se concentrant sur l’année 1913 d’une Mitteleuropa aveugle à la catastrophe qui l’attend, il réussit à prendre la température intellectuelle et artistique d’une génération qui a soupé du « moderne » et qui est à la recherche d’une autre forme d’expression – dans les arts plastiques, en littérature, dans la mode, la musique ou encore l’architecture. Organisé en douze chapitres qui recensent les douze mois de l’année, le livre compile ainsi les anecdotes et les chroniques des acteurs et des évènements de l’époque pour aboutir à un subtil panorama du Zeitgeist (« air du temps ») de cette année exceptionnelle.

« […], il importe maintenant, en cette année, d’en finir avec la « modernité » c’est qu’une telle notion, si peu ferme, interprétée toujours si différemment par les contemporains et par les plus jeunes, et introduite à nouveau, à chaque fois, par chaque génération, se montre bien incapable, à dire vrai, de décrire comme il le faudrait la prodigieuse simultanéité non simultanée dont est faite, avant tout, cette année 1913. »

Exceptionnelle d’accord, encore faut-il préciser en quoi ! Le name dropping auquel se livre Florian Illies donne le vertige d’emblée, y compris aux étrangers du paysage culturel et historique germanophone. Pour ne citer que ces quelques exemples : Hitler, Tito et Staline se promènent dans les rues de Vienne sans se connaître et savoir qu’ils deviendront les pires tyrans du XXème siècle. Thomas Mann vient de terminer Mort à Venise et se prépare à l’écriture de La Montagne magique, pendant que son épouse Katia écume les sanatoriums de Suisse pour soigner des troubles pulmonaires dont l’origine relève davantage de l’homosexualité refoulée de son mari. Franz Kafka ne parvient plus à écrire mais adresse à Felice « la pire demande en mariage au monde » – plus de vingt pages – comme un aveu de son impuissance. Picasso soigne sa plus grande crise existentielle, causée par la mort de son père et surtout celle de son chien, en faisant du cheval avec Matisse à Céret. Oskar Kokoschka est en parfaite fusion amoureuse avec la veuve de Gustav Mahler, Alma, qui lui promet de l’épouser uniquement s’il parvient à réaliser la pièce maîtresse de son œuvre ; il s’y livre avec passion. Duchamp décide d’arrêter la peinture et consacre son temps à jouer aux échecs. Et puis, « toujours aucune trace de la Joconde » qui a disparu du musée du Louvre …

C’est également l’année de la première du Sacre du printemps, composé par Igor Stravinski, à Paris. À la fois chaotique et spectaculaire, la représentation crée un précédent d’une puissance inouïe qui marquera une rupture dans le monde de la danse. Autre rupture – ou parricide – à l’occasion du Congrès de la Société Psychanalytique entre Carl Jung et Sigmund Freud. Le premier écrit ainsi au second : « Vous restez toujours bien tout en haut comme le père. Dans leur grande soumission, aucun d’eux (les disciples de Freud) n’arrive à tirer la barbe du prophète. » Le prophète ne manquant pas de répondre : « Je vous propose donc que nous rompions tout à fait nos relations privées. Je n’y perdrai pas grand-chose car je ne suis relié à vous depuis fort longtemps que par un très mince fil, celui de la survivance des déceptions passées. » Et la liste de ces évènements et « personnages » animés s’allonge loin encore. Ils étaient tous géniaux, totalement « neurasthéniques » comme il en est fait mention à plusieurs reprises et ont imposé leurs noms à la postérité.

Mais si le talent littéraire de Florian Illies se déploie dans cette intrigue bien menée dont le véritable héros est la force créatrice de ces hommes et ces femmes, une petite réserve vient titiller le lecteur rigoureux : les sources. La bibliographie est monumentale, davantage encore dans l’édition allemande. Mais aucune note ne vient préciser ces anecdotes qui, elles-mêmes, pourraient être les notes de bas de page d’un travail universitaire si elles étaient vérifiées. On ressent parfois un peu trop la volonté de l’auteur de donner vie à ces talents d’hier en romançant les poses et les postures de chacun. Mais sans doute au bénéfice d’une lecture qui gagne en fluidité, permettant de galoper sur cette année 1913, avec passion et enthousiasme, dans l’ombre de l’épée Damoclès d’une guerre à venir dont les signes ne cessent de s’amplifier.

[1] ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.

« Y a pas de souci » au pilori

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Il n’est pas étonnant que le court texte écrit pas l’anthropologue Éric Chauvier, intitulé La crise commence où finit le langage (2009)[1], ait fait l’objet d’une adaptation au théâtre tant l’expérience à partir de laquelle naît cette réflexion a des allures de mise en scène : dans un contexte de crise économique mondiale, un agent commercial démarche par téléphone l’auteur pour lui vendre une prestation censée favoriser une baisse de ses impôts. Agacé par cette intrusion dans sa vie privée, celui-ci raccroche précipitamment et commence à s’interroger sur sa réaction, mêlée d’une « exaspération sourde » et d’un sentiment de culpabilité quant à l’issue de ce dialogue : « à l’instar de tout ce qui vise à rendre acceptable la violence infligée, le modèle de la culpabilité constitue une stratégie de déni, de type judéo-chrétien, qui fait écran à des interprétations plus profondément ancrées dans la chair du langage. »

L’auteur d’anthropologie (2006) et de Contre Télérama (2011) recourt à nouveau dans ce texte à un épisode de la vie quotidienne pour le disséquer et en extraire quelques éléments d’analyse[2] : la rupture à l’œuvre en termes de langage à l’épreuve de la crise économique. L’intrusion qu’il relate commence bien entendu par le « Bonjour monsieur Chauvier » : l’interlocutrice connaît son identité et empiète d’entrée de jeu sur le territoire personnel de la proie qu’elle convoite, restant anonyme quant à elle. L’auteur décrypte un choix des mots bien rôdé et une alternance des différents tons dans la manière de poser des questions afin de ne pas laisser le temps à la personne de pouvoir reprendre ses esprits et d’avoir la vigilance nécessaire pour analyser les forces à l’œuvre.

« Personne ne s’offusque en général de cet usage outrancier du langage. Ce ne serait qu’un jeu de dupe, une petite habitude un peu irritante à oublier très vite, une gêne passagère intégrée au décorum de l’époque. […] Il est difficile en effet d’admettre que les mots de l’agent commercial s’apparentent seulement à une technique de vente. C’est surtout leur dimension autodestructrice qui retient l’attention. Ils semblent attirer l’impatience, la gêne, l’échec et la disgrâce, sans pour autant relever apparemment d’une intention délibérée de l’agent invisible. »

Mais Éric Chauvier ne se trompe pas d’ennemi en renvoyant le chasseur et la proie dans leur simple rôle de pions sur un plus vaste échiquier, se découvrant « tous deux comme des êtres génériques, comme des spectres de l’espèce humaine. » L’un comme l’autre perdurent dans leur condition de victimes d’un système économique qui joue sur les peurs et brandit sans cesse le mirage de la misère sociale pour manipuler les foules. Ils se retrouvent tacitement à épuiser les mots de leur sens et à se soumettre aux formulations qui érigent en norme l’intimidation verbale. « Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. […] C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. »

Huit années ont passé depuis l’écriture de ce texte pour lequel Éric Chauvier évoquait une crise dont il entrevoyait les effets récents, négligeant d’une certaine manière un phénomène plus ancien : l’intrusion des termes économiques dans le langage courant, avec des expressions telles que « le déficit de la pensée », « faire l’économie de », « la faillite des élites » ou encore la prolifération des instruments de mesure pour tous les gestes du quotidien. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de son propos, à cet édifice d’intimidation orchestré depuis les arcanes des lieux de pouvoir pour s’insinuer dans les existences par des mots dépouillés de leur sens et de leur valeur. Une rhétorique de la brutalité pour inquiéter, insuffler du pessimisme et ériger en norme incontestable un vécu tout juste supportable pour les êtres qui y sont subordonnés.

[1] CHAUVIER Éric, La crise commence où finit le langage, éd. Allia, 2009. Le texte avait été adapté et mis en scène au théâtre en 2013 par Olivier Balazuc.

[2] Voir notamment le récit autobiographique qui constitue le précédent volet à ce texte : CHAUVIER Éric, Que du bonheur, éd. Allia, 2009.

Quand le vulgaire persiste…

porclundioumardi

Aucun doute que les semaines se suivent sans se ressembler. Il y a sept jours, octobre voyait prolonger une sorte d’été indien savouré en lisant les conseils lumineux de Pline le Jeune sous les branches d’un arbre alors que, aussitôt le lendemain, il fallait remettre en route le chauffage pour ne pas s’enrhumer, avec la tentation de retourner se mettre au lit avec un bon Dickens et une tasse de thé de Chine parfumé au gingembre en écoutant la pluie tomber. En somme c’est l’automne de plein fouet et les arbres à l’ombre desquels on pouvait encore sommeiller quelques jours auparavant ont perdu leurs dernières feuilles en deux rafales de vent. Une chose semble néanmoins résister à ce temps qui défile à toute allure, c’est la vulgarité – celle-là même qui est employée pour mieux escroquer les causes de ceux qui prétendent s’en défendre.

Il y avait déjà ce cher Emmanuel Du Roy Macron pour occuper l’antenne d’une chaîne de télévision afin d’expliquer aux Français que ce n’est pas lui mais les autres « qui foutent le bordel »… – là au moins on se sent tout de suite rassuré par la hauteur du débat et la bienveillance de ceux qui nous dirigent ! Plus vulgaire encore cette semaine passée à entendre l’appel à l’indignation collective martelé à coups de : « #Balancetonporc » ; une violence verbale comme riposte à l’agression qu’elle dénonce sans passer par la case justice et qui semble le moyen le plus sûr pour desservir la cause des victimes de harcèlement qu’elle prétend défendre. On ne manquera pas de méditer à cette phrase tirée des Nouvelles contradiction (1939) de Charles Régismanset : « Les gens mal élevés sont assez portés à penser que la grossièreté constitue un signe d’indépendance. » Pour ma part je retourne à Dickens et à ma tasse de thé avec ce qui me semble le meilleur rempart contre cette frénésie de notre époque à lapider par le vulgaire, à savoir un peu de poésie[1].

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

[1] VERLAINE Paul, Les poèmes saturniens, éd. La Pléiade.

Pline l’épistolier

pline le jeune

C’est vrai qu’avec son nom qui laisse présager une fontaine de jouvence à laquelle chaque jour il aurait été s’abreuver, il est presque difficile de prendre au sérieux l’épistolier que fut Pline le Jeune (61-113) dont certaines lettres viennent d’être retraduites du latin vers le français et publiées dans un recueil[1]. Neveu de Pline l’Ancien (23-79) – auteur et naturaliste romain réputé pour son Histoire naturelle en trente-sept volumes –, il exerçait le métier d’avocat tout en ayant cumulé différents grades de haut fonctionnaire ; une activité qu’il consignait rigoureusement dans sa correspondance (368 lettres) et qui constitue aujourd’hui un témoignage incontournable pour appréhender les règles d’administration de l’époque. Dans la sélection des lettres proposée par Nicolas Waquet, c’est davantage la vocation « littéraire » des épîtres de Pline le Jeune qui est offerte à la lecture, véritable ode aux vertus de l’écriture et à ses exigences.

Comme dans toute correspondance, la question des interlocuteurs auxquels l’auteur s’adresse est déterminante. Dans sa préface, Nicolas Waquet ne manque pas de rappeler le débat qui continue ainsi d’animer les philologues sur la question de savoir si ces lettres avaient réellement un destinataire : « Les tenants de cette thèse soulignent qu’il y a presque autant d’épîtres que de correspondants, qu’elles ne portent pas de date, que chacune ne traite que d’un sujet et qu’on ne possède aucune trace d’échange suivi […]. Ils estiment qu’ils s’agirait plutôt de brefs poèmes en prose ; leur forme épistolaire ne serait qu’un artifice et le destinataire un simple dédicataire. » Et quand les interlocuteurs dont il s’agit furent Tacite, Suétone ou Titinius Capito – envers lesquels Pline le Jeune témoignait à la fois de la déférence et de l’amitié – la confusion glisse parfois vers le plaisir à repérer les tournures personnelles adoptées.

Quelle que soit l’intention, exercice d’écriture ou échanges créatifs, l’ensemble n’en demeure pas moins un vibrant plaidoyer en faveur des mots, de leur pouvoir et de l’application à l’étude : « La littérature me comble et me console : il n’est pas de joie qu’elle n’accroisse par ses joies, pas de tristesse qu’elle ne rende moins triste. […] le seul moyen d’alléger mon tourment fut de me réfugier dans l’écriture ; elle me permet de mieux comprendre mes malheurs, mais surtout de mieux les endurer. » Replié dans sa tanière lorsque l’orage gronde, Pline le Jeune savait aussi déployer son joli phrasé pour décocher ses propres flèches, sachant très bien qu’un « discours pénètre dans l’esprit comme un glaive dans un corps : frapper ne suffit pas, il faut aussi appuyer. » Et s’il défendait la poésie comme une distraction propice à détendre le cerveau, « l’histoire surpassait selon lui l’éloquence parce qu’elle assurait aux actes, aux hommes et aux œuvres la pérennité qu’il recherchait. »

Soucieux de laisser une empreinte après sa mort, Pline le Jeune écrivait à Octavius Rufus : « La mort t’attend, ne l’oublie pas. Ce livre qui perpétuera ta mémoire est le seul moyen pour toi d’y échapper : tout le reste est périssable, éphémère, meurt et disparaît, comme les hommes eux-mêmes. » Près de vingt siècles ont passé pour celui qui n’aspirait à rien tant que l’immortalité de sa mémoire – « la plus digne aspiration de l’homme » – et pourtant nous continuons à le lire, avec son pouvoir de persuasion tenu au doigt et à l’œil dans chacune de ses phrases, comme autant d’encouragements à prolonger vingt siècles encore cet « art d’écrire » parfois si malmené.

[1] Pline le Jeune, L’art d’écrire, lettres choisies et traduites du latin par Nicolas Waquet, éd. Rivages poche, 2017. Outre les lettres et le fameux Panégyrique de Trajan qui nous sont parvenus et qui ont été édités à plusieurs reprises, tous les autres livres écrits autrefois de la main de Pline le Jeune ont disparu.

Marcher, penser avec Thomas Bernhard

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Oehler marchait avec Karrer le lundi, mais ça c’était avant que ne survienne l’incident du magasin de Rustenschacher qui emmena Karrer tout droit à l’asile de Steinhof parce qu’il était « devenu fou ». Depuis le narrateur marche avec Oehler le lundi, en plus du mercredi. L’occasion pour Oehler de lui dire la folie de Karrer mais aussi ce qui a conduit un physicien de renommée internationale au suicide, ce qu’il faut attendre de Wittgenstein et le pessimisme radical auquel l’être humain ne devrait pouvoir échapper : « Mais cela ne change rien au fait, dit Oehler, que vous êtes obligé de constater jour après jour, sans rien comprendre, que de plus en plus d’hommes sont faits de façon de plus en plus imparfaite et malheureuse, qu’ils ne sont rien de plus que la même aptitude à souffrir et la même horreur et la même laideur et abomination que vous-même et qu’ils deviennent au cours des années une aptitude à souffrir et une horreur et une laideur et une abomination de plus en plus grandes. »

Voilà tout ce que l’on sait des personnages de cette nouvelle écrite par Thomas Bernhard (1931-1989), publiée sous le titre Gehen en 1971[1]. Écrivain et dramaturge autrichien né aux Pays-Bas, Thomas Bernhard grandit en Autriche aux côtés de ses grands-parents maternels. Sa jeunesse, largement influencée par un grand-père écrivain qui lui transmit le goût de la littérature et de la musique, fut également marquée par la tuberculose dont il fut atteint. Après avoir étudié au Conservatoire de musique et d’art dramatique de Vienne et au Mozarteum de Salzbourg, il amorça l’écriture de ses premiers textes. Auteur incontournable de la littérature autrichienne contemporaine, son œuvre sulfureuse est imprégnée de ses rapports complexes et violents avec l’Autriche et de sa difficulté à être autrichien ; une difficulté qu’il prolongea après sa mort en interdisant, via son testament, la diffusion et la représentation de ses œuvres en Autriche pendant soixante-dix ans.

Lorsqu’il termina ce texte en 1971, Thomas Bernhard achevait ce que le professeur de littérature germanique Jean-Marie Winkler définit dans sa préface comme étant « l’aboutissement de la première phase créative de Bernhard, jusque dans ses références au romantisme et dans sa complexité narrative, fondée sur l’imbrication de propos rapportés qui sont autant de perspectives possibles, systématiquement brisées ou enchevêtrées. Faut-il y entendre aussi les réminiscences des longues promenades faites dans l’enfance avec le grand-père, autant de leçons de choses, de leçons de vie ou de philosophie dispensées par un esprit pour le moins original ? » Sans aucun doute mais c’est faire peu cas de la particularité de ce récit à révéler le mouvement, celui de la marche, dans lequel s’imbrique la pensée selon une technique de la répétition quasi obsessionnelle par laquelle marcher et penser sont deux gestes qui se fondent, au risque de basculer dans la folie comme l’a fait Karrer.

La tournure étourdissante de cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, ramassées en seulement deux paragraphes, appartient sans doute plus au texte que les personnages eux-mêmes et le mouvement qu’ils entreprennent avec leurs jambes et leurs cerveaux. Portées par leurs réflexions et la marche qui les accompagne, les consciences décrites par Thomas Bernhard semblent n’avoir d’autre but que de garder la maîtrise de soi au moment du franchissement de la frontière vers la folie ; là où Karrer a échoué et où Oehler s’est résigné : « […], parce que notre marche et notre pensée, l’une découlant de l’autre, dit Oehler, avaient produit une incroyable tension nerveuse, devenue quasiment insupportable. Nous avions bien pensé qu’une telle pratique qui consiste à aboutir, en marchant et en pensant, à la plus monstrueuse des tensions nerveuses, ne pouvait être poursuivie sans dommage, et nous n’avons effectivement pas pu poursuivre cette pratique ». Un texte sombre mais d’une rare intensité qui annonce déjà tout le talent de Thomas Bernhard à faire exister son art contre la tiédeur des faits.

[1] S’agissant de l’édition utilisée pour ce texte, voir : BERNHARD Thomas, « Marcher », in Récits 1971-1982, trad. de l’allemand par Éliane Kaufholz, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2007. En ce qui concerne la photo, elle a été prise en 1988 par Sepp Dreissinger à Vienne, dans le Cafe Bräunerhof.

 

 

D’autres petites lumières pour Cécile Reims

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Dans la continuité de Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), Cécile Reims vient de publier le troisième volet de son récit autobiographique, intitulé L’embouchure du temps (éditions Le temps qu’il fait )[1], dans lequel elle interroge la nécessité du présent dans la solitude qui est la sienne depuis la disparition de son « compagnon », l’artiste Fred Deux (1924-2015). Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a maintenant deux ans[2].

Dans son précédent ouvrage, Cécile Reims avait introduit ses réflexions par une table de travail devant laquelle elle fut contrainte d’abdiquer parce que sa main fatiguée de graveur refusait désormais de sillonner le cuivre à l’aide d’un burin. Plongée dans une réalité à laquelle son compagnon devenait de plus en plus étranger en raison de la maladie, elle se confrontait alors à la perspective de la disparition de celui-ci et l’éventualité de ne pas lui survivre. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprimait recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésitait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. »

D’autres « petites lumières » semblent pourtant avoir guidé Cécile Reims depuis ces trois dernières années à la poursuite de L’embouchure du temps ; titre qui n’est autre qu’une métaphore reprise du livre qui le précède, avec un certain dépassement puisque l’auteure confie ne plus en être là : « Mais comme ceux dont la demeure s’est affaissée à la suite d’un lent et progressif glissement de terrain, je cherche, avec ce qu’il en reste, à construire autre chose que ce qui a été. » Plus question de « C » et de « F » dans ce nouveau texte, la vie à deux dans la maison de La Châtre – cet « ici illimité » – a laissé place à autre chose, le « je » bien entendu, solitaire, autour duquel l’auteure médite, et le souvenir de six décennies vécues au côté de son « compagnon », substantif anonyme présent à chaque page comme il semble l’avoir été lui-même dans sa tête au cours des derniers mois de sa vie.

Mais il ne faudrait pas croire que ce livre joue le rôle de support aux lamentations. Cécile Reims y déploie l’ensemble des éléments qui ont conjugué sa vie : la judéité, le travail d’artiste, son rapport à la nature, les traces laissées par le temps ou encore la modernité. Cette modernité sur laquelle elle s’interroge quand ses dispositifs ne font que soumettre les individus qui la composent aux nombreux identifiants pour « fonctionner » (« cette langue chiffrée ») et aux écrans nécessaires pour exister : « Vivant dans une continuelle urgence branchée, ils me font penser à cet enfant autiste qui ne se sentait rassuré, pleinement vivant, qu’à la condition, entrant dans une pièce, d’immédiatement se connecter. La prise était fictive, le branchement mental mais vital : le courant passait. Tout communiquait et lui avec ce Tout. » À son habitude, elle intercale ainsi le passé et le présent des bientôt quatre-vingt-dix années qu’elle a vu s’écouler, avec l’acuité particulière qui est la sienne et la résolution inébranlable, dans le renoncement contraint, à perpétuer la mémoire des force qui l’ont habitée tout au long de ce parcours qu’elle arpente désormais dans une solitude habitée.

[1] REIMS Cécile, L’embouchure du temps, éd. Le temps qu’il fait, 2017. À propos de son précédent livre, voir Lundioumardi, « Marcher, s’égarer, éventuellement arriver » : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/08/16/marcher-segarer-eventuellement-arriver/

[2] Lundioumardi, « Le poète a cané » : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/09/29/le-poete-a-cane/

 

Entre la chronique et la critique, Virginia Woolf : une voix qui résonne haut

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L’information m’a été transmise indirectement mais je ne doute pas de son authenticité : Virginia Woolf (1882-1941) était présente sur les étals de l’édition 2017 de la fête de l’Humanité, prouvant une fois de plus sa capacité à se trouver là où on ne l’attend pas. Cette prouesse n’a bien sûr de valeur que pour ceux qui ont le sentiment d’entendre sa voix à mesure qu’ils tournent les pages de ses livres ; une voix qui se fait plus limpide et plus précise encore lorsqu’il s’agit de son travail de critique littéraire, que la romancière anglaise prenait très au sérieux, élaboré selon une technique bien personnelle, un style inimitable et n’ayant jamais connu d’équivalent. Ainsi, les éditions Les Belles Lettres viennent de publier un recueil d’articles rassemblés sous le titre Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, dont certains étaient déjà accessibles en français mais revisités selon une traduction plus proche de l’auteure[1].

Arrêtons-nous un instant sur cette question de la traduction. Une des premières personnes à avoir traduit Virginia Woolf de l’anglais vers le français fut Marguerite Yourcenar, conquise par la poésie des Vagues (1931). Les deux femmes se rencontrèrent et étaient parvenues à s’entendre sur le projet. Aujourd’hui, une grande partie de l’œuvre est accessible – que ce soit la partie romanesque disponible en Pléiade ou tous les livres satellites (essais, lettres, nouvelles, romans, le journal intégral, etc.) proposés par différents éditeurs – avec des résultats parfois hasardeux ; la traduction l’an passé de A Room of One’s Own par Marie Darrieussecq, sous le titre Un lieu à soi (éd. Denoël), illustre parfaitement cette difficulté, reposant la sempiternelle paronomase du « traduttore, traditore ». Dans l’ouvrage qui nous intéresse cette semaine, cet écueil est évité grâce à la maîtrise de la traductrice Micha Venaille à pouvoir rendre compte et transmettre ce que l’on pourrait appeler de façon lacunaire « l’univers woolfien » ; un travail de haute volée que ce blog a déjà eu souvent l’occasion de valoriser[2].

Voilà, nous avons félicité l’entreprise, évalué sa forme et ses artisans mais reste le noyau, sa chair et sa peau à découper. Virginia Woolf dans ses articles a souvent utilisé les sujets qu’elle traitait comme un prétexte pour défendre une idée ou un geste : la lecture. Elle qui si souvent s’est montrée impitoyable dans son journal, si incohérente aussi, parvient dans ce laboratoire à démonter ses propres réflexes pour se ranger dans ce fameux Commun des lecteurs qu’elle a tenté de définir. Elle évoque Dickens, Defoe, Austen, Conrad ou Hardy, elle les malmène un peu mais les replace toujours dans un don, une époque, une technique aussi, qu’elle apprivoise ou dont elle se détache. Mais le plaisir de les lire, la liberté de pouvoir écrire ensuite sont également au cœur de son point de vue « Car pour cela nous devons être des critiques. Un écrivain, plus qu’aucun autre artiste, a besoin de l’être, car les mots sont si ordinaires, si familiers, qu’il doit les filtrer, les tamiser, pour qu’ils durent. Écrivez tous les jours ; écrivez librement ; mais ne refusons pas de comparer ce que nous avons écrit avec ce que les grands écrivains ont écrit. C’est humiliant mais essentiel. »

Vingt-deux textes sont ainsi réunis dans ce recueil, la plupart étant des articles publiés dans les journaux de l’époque, remaniés par la suite pour différentes éditions, auxquels s’ajoute la retranscription d’un dialogue entre Virginia et Leonard Woolf enregistré à la BBC le 15 juillet 1927 sur le thème « Est-ce que l’on écrit et publie trop de livres ? » et dans lequel on peut mesurer la vivacité des échanges entre les deux intellectuels. En cette rentrée littéraire qui voit paraître autour de six cents livres, on ne manquera de réfléchir à cette prédiction sentencieuse de Leonard Woolf : « Les livres étaient écrits par très peu de gens, qui écrivaient parce qu’ils avaient un don ; aujourd’hui, ils sont des milliers à s’y être mis, alors qu’ils n’ont aucun don, tout juste une technique qui relève de l’automatisme, consistant à assembler des mots et à les introduire dans une machine à écrire. Ce qui s’est passé pour les bottes est en train de se passer pour les livres. » Virginia ne partageait pas ce point de vue mais il y a toujours une Petite Mule pour nous contredire.

[1] WOOLF Virginia, Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, trad. de l’anglais et présenté par Micha Venaille, éd. Les Belles Lettres, 2017.

[2] Voir notamment : WOOLF Leonard, Ma vie avec Virginia, Paris, éd. Les Belles Lettres, trad. de l’anglais par Micha Venaille, 2016. Le livre est une sélection d’extraits de l’autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf, Sowing, Growing, Beginning Again, Downhill All the Way, The Journey, not the Arrival Matters, Hogarth Press. Mais aussi : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. de l’anglais par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy. Un compte rendu de ces livres est accessible sur Lundioumardi à partir des deux liens suivants : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/05/24/une-vie-a-deux/ et https://lundioumardi.wordpress.com/2017/02/13/toute-convention-a-abolir/

La posture bukowskienne

BukowLundioumardi

Connu en France pour l’ensemble de son œuvre, Charles Bukowski (1920-1994) l’est aussi – voire davantage – en raison des légendes qui entourent sa biographie, de sa prestation éthylique dans l’émission Apostrophes (septembre 1978) durant laquelle il finit par quitter le plateau au grand soulagement d’un Bernard Pivot démuni, et d’autres anecdotes ayant contribué à façonner la figure de l’artiste sulfureux. En cette rentrée littéraire, les éditions Au diable vauvert ont entrepris la traduction d’une partie de sa correspondance qui avait été publiée aux États-Unis en 2015 sous le titre On Writing[1] ; correspondance qui permet d’entrevoir l’intimité de cet auteur incontournable de la littérature américaine du XXe siècle : son regard sur la société, son rejet absolu des milieux intellectuels, ses références et surtout le travail en train de se faire.

Une première partie de ces lettres commence en 1945 et s’étale jusqu’en 1954 quand le jeune Bukowski s’adressait aux revues de son époque afin de faire publier ses nouvelles, le plus souvent accompagnées de dessins mis en page dans le présent recueil. Une période déterminante pour l’écrivain au cours de laquelle il déclare avoir été soûl pendant dix ans tout en essuyant un certain nombre de refus de la part des rédactions : « Retours encourageants, etc., mais ils ne pensent pas que mes textes soient de la poésie. Je vois ce qu’ils veulent dire. L’idée est là mais je n’arrive pas à transpercer la peau. je reste à la surface. La poésie ne m’intéresse pas. »[2] Citation qui ne reflète pas encore la haine qu’il développera par la suite à l’égard des cercles éditoriaux, reprochant leur manque d’audace et dénonçant les « anomalies [qui] prolifèrent dans ce milieu comme des bactéries. »

Cette vie passée dans des hôtels miteux, avalée à grandes lampées de whisky, de femmes levées dans les bars mais aussi de frénésie de l’écriture n’eut qu’un temps. L’écrivain en devenir développa un ulcère qui l’emmena tout droit sur un lit d’hôpital de l’assistance publique avec interdiction absolue et définitive de toucher à l’alcool – comprendre arrêter le whisky pour se limiter à la bière et au vin. Ce fut également les années où Bukowski se livra à son autre passion qui jamais plus ne le quitta : les courses hippiques. D’une certaine façon rendu à la vie, « Buk » s’installa à Los Angeles en 1958 où il fut embauché aux services postaux et continua à écrire de façon prolifique. La reconnaissance n’était pas encore au rendez-vous, ses textes choquaient, inspiraient le rejet tant par la forme que par la noirceur des sujets qu’il abordait, peignant une humanité en putréfaction. Alors que certains s’en détournèrent immédiatement, d’autres commencèrent à voir en lui l’avant-garde de la littérature américaine, dans la lignée de ce que Henry Miller ou John Fante entreprenaient parallèlement.

C’est dans ce contexte de renouvellement artistique que l’éditeur américain John Martin fonda les éditions Black Sparrow Press en 1966 pour permettre au public d’accéder à des récits la plupart du temps censurés et dont Charles Bukowski devint très rapidement un des chefs de file. Cette fois le succès fut au rendez-vous et l’employé des bureaux de poste put enfin se consacrer à l’écriture, selon une intransigeance dont personne ne peut douter. Là réside sans doute le principal intérêt de cette anthologie qui permet de voir avec quel acharnement Bukowski a travaillé pour élaborer une écriture nouvelle, seule à même de révéler le sang qui coule et la misère qui était la sienne : « Dieu est très loin de moi, peut-être quelque part à l’intérieur d’une bouteille, et oui j’suis vulgaire, ils m’ont rendu vulgaire, et d’une autre façon je suis vulgaire parce que je veux restituer les choses telles qu’elles sont – que ce soit, le couteau qui pénètre la chair, ou bien reluquer le trou de balle d’une putain, c’est là que se trouve la poésie […] »

Mais un problème plus essentiel est mis en évidence par la lecture de cette correspondance qui court sur quarante-huit années, quand l’intention poétique glisse progressivement vers la posture. À parcourir ces lettres qui se ressemblent toutes, on se lasse rapidement d’un Bukowski qui n’a de cesse d’insister sur sa soulographie et l’écriture qui le protège de la folie et du suicide, seule façon valable selon lui d’atteindre une poésie authentique. L’ensemble de ses contemporains, à quelques exceptions près (Louis-Ferdinand Céline ou John Fante), relève à son goût de l’imposture et de l’artifice : trop fades, empruntés, à la limite de leur reprocher de faire cas du style et des règles de grammaire. Pourquoi pas, mais la prudence avec laquelle il se protège dans les lettres envoyées à Henry Miller ne manque pas de faire sourire… Un artiste « sulfureux » disions-nous en introduction : « qui sent le soufre, l’enfer » résume la définition. Certes, mais à s’être enfermé dans cette posture, Bukowski n’a jamais réellement évolué dans son œuvre, écrivant avec acharnement mais promenant toujours la même histoire.

[1] BUKOWSKI Charles, Sur l’écriture, trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2017.

[2] Comme le précise l’éditeur : « Dans ce recueil, les erreurs typographiques ont été discrètement corrigées, tandis que les variations délibérées de typo ont été conservées dans l’optique de préserver au mieux la voix de l’auteur. »