lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juillet, 2016

Il était une fois…

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J’ignore pourquoi un écrivain se sent obligé de s’observer. Il est là, il extrapole, il s’aime ou se déteste. Il allume les flammes du passé, il les sacralise ou les condamne. Et puis il y a tous les autres, les « Grands » qui proposent une perspective sur leur époque, sur l’incohérence du monde ou ce qu’il en reste. Et puis dans tout cela il y a le lecteur, ce petit juge qui, un jour, se retrouve devant un texte inclassable tel que celui d’Anne Serre[1].

Née à Bordeaux en 1960, Anne Serre a publié ses premiers textes – des nouvelles principalement – dès l’âge de 20 ans dans des revues littéraires, dont la NRF. Sans doute avait-elle déjà le goût des contes puisqu’elle consacra son mémoire de maîtrise en Lettres modernes aux contes de fées de Madame d’Aulnoy. En 1992 paraît son premier roman, Les Gouvernantes (éd. Champ Vallon), dans lequel elle retraçait la vie de trois gouvernantes fantaisistes et d’une grande beauté recluses au fond d’un jardin. De nombreux autres récits suivront avec une importante reconnaissance de la critique.

Si elle a exploré plusieurs champs tout au long de son œuvre, elle renoue dans Petite table, sois mise ! avec l’écriture de la fable, dont le titre est déjà une référence à une formule magique énoncée par les Frères Grimm dans un de leurs célèbres contes. Seulement il ne faudrait pas s’y tromper et pourvoir les mains d’un enfant de ces soixante pages qui abordent – sans jamais les nommer – des thèmes comme l’inceste joyeux, la pédophilie enchantée et l’orgie sadienne apprivoisée depuis l’enfance. Le récit, écrit à la première personne, annonce ainsi la couleur dès la première phrase : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans. » Une entrée en matière pour annoncer les pages suivantes dans lesquelles elle décrit le paradis d’une maison familiale où parents, enfants et amis couchaient tour à tour les uns avec les autres, avec l’épicentre divin de la « table au disque luisant » plantée au milieu du salon pour accueillir ou observer la multitude des séquences érotiques, comme dans la plus totale étrangeté aux codes de la morale ou de la norme établie.

Oubliés donc prince charmant et autres esprits de la forêt, cette première partie du livre ne manque pas de déranger, de choquer, ce qui a souvent contraint l’auteur à devoir répéter qu’à aucun moment elle ne défendait l’inceste ou autres pratiques condamnables ; n’oublions pas qu’en 2012 le procès Outreau était encore dans toutes les têtes et allait connaître de nouveaux rebondissements trois ans plus tard. Non sans médiocrité, la critique fut davantage enclin à s’intéresser à la santé mentale d’Anne Serre et à l’enfance qui fut la sienne, quitte à occulter les nombreuses qualités littéraires qu’elle prouve une fois de plus dans cet ouvrage qui se veut sans aucun doute, comme elle l’écrit elle-même : « une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper des poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. »

[1] SERRE Anne, Petite table, sois mise !, éd. Verdier, 2012.

 

Comme d’habitude

Lundioumardivoiesansissue

Fallait-il signifier particulièrement ce 100e « exemplaire » de Lundioumardi ? Rédiger un texte « en particulier » sans autre conséquence que de reléguer les quatre-vingt-dix-neuf autres au second plan ? Sans compter qu’à ce rythme là on ne s’en sort plus, on fête le 100e, le 150e, les deux ans en septembre et l’Assomption de Marie le 15 août pour tuer le temps. Et puis comment pourrait-on avoir le cœur à la fête quand il suffit d’ouvrir un journal pour sentir les larmes monter et la colère nous envahir ? Alors on termine son journal et sa tasse de café, on ouvre une page Word et, comme chaque semaine, on se remet à l’ouvrage en se disant que certaines habitudes portent en elles des vertus réparatrices.

Tiens parlons-en de l’habitude puisqu’elle est partout, jusqu’au bout des doigts qui tapent actuellement ce texte comme chaque semaine. Un critique plus sérieux aurait été au bout de son projet initial qui consistait à rendre compte de la quarantaine de pages écrites par le philosophe Félix Ravaisson (1813-1900), sous le titre De l’habitude – une note tirée de sa thèse de doctorat et publiée en 1898 dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Cette habitude est ainsi définie par lui comme le résultat d’un processus intellectuel et physique qui réaffirme les vertus de l’ordre et de la raison :

« Rien n’est donc susceptible d’habitude que ce qui est susceptible de changement ; mais tout ce qui est susceptible de changement n’est pas par cela seul susceptible d’habitude […] L’habitude n’implique pas seulement la mutabilité ; elle suppose un changement dans la disposition, dans la puissance, dans la vertu intérieure de ce en quoi le changement se passe, et qui ne change point […] L’histoire de l’habitude représente le retour de la liberté à la nature, ou plutôt l’invasion du domaine de la liberté par la spontanéité naturelle. »

Des lignes qui ont paraît-il beaucoup inspiré Proust, auxquelles Bergson a rendu un vibrant hommage et pour un auteur qu’il considérait comme son maître. On y parle Création, Liberté, Nature ; on trouve parfois que le style est trop ampoulé, ardu, que cela manque de sensibilité et puis on finit par tomber sur une phrase comme celle-ci : « Toutes les fois que la sensation n’est pas une douleur, à mesure qu’elle se prolonge ou se répète, par conséquent, qu’elle s’efface, elle devient de plus en plus un besoin. » Mais la vague retombe et Félix Ravaisson poursuit sa démonstration d’une habitude avec laquelle nous avons peut-être rompu tout commerce.

Qu’est-ce qui a bien pu changer entre temps ? Peut-être le fait que nos habitudes, elles aussi, sont devenues collectives et imposées. L’individu maître de ses choix, et par conséquent des habitudes qui régnaient sur son quotidien, n’est-il pas sobrement devenu un « habitué », embarqué à vitesse folle dans la roue du hamster mais dont l’horizon ne dépasse pas le bout de son nez. « On s’habitue à tout » paraît-il et surtout à ce qu’il y a de plus bête nous dit l’époque contemporaine. La voie s’ouvre t-elle pour devenir également des routiniers de la folie des hommes ? Le spectacle politico-médiatique des jours précédents tend à vouloir nous le confirmer. Mais comme cela n’est pas dans mes habitudes de terminer sur une note aussi pessimiste, on quitte avec les vers enjoués de Maurice Rollinat (1846-1903) dans le poème « L’habitude », paru dans Les névroses en 1883.

L’habitude

La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté
Et met sur notre volonté
La rouille de la servitude.

Elle infiltre une quiétude
Pleine d’incuriosité :
La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté.

Qui donc fertilise l’étude
Et fait croupir l’oisiveté ?
Qui donc endort l’adversité
Et moisit la béatitude ?
La goutte d’eau de l’Habitude !

Gardien de but en errance

Handkelundioumardi

Une façon de s’intéresser au football, quand on est totalement étranger au ballon rond et que l’on n’a pas la moindre appétence pour une bière chaude dans un gobelet en plastique assis devant un écran plat, c’est de lire Peter Handke. Certes, l’ambiance réunit moins de supporters, les sommes en jeux sont dérisoires et l’expérience vécue moins hystérique. Quoique… Personnage en totale rupture dans L’angoisse du gardien de but au moment du penalty[1], Joseph Bloch convoque sous la plume de l’auteur autrichien les troubles de l’égarement engendrés par l’échec – ou la défaite.

Monteur de profession et ancien gardien de but, Joseph Bloch se rendait comme chaque jour à son travail lorsqu’il interpréta le visage des autres ouvriers comme le signe de son licenciement. Sans chercher plus loin à vérifier son intuition, il abandonne sa routine pour amorcer une « errance » qui l’emmène dans les stands du marché, une chambre d’hôtel minable où il fait déjà figure de suspect et, surtout, le cinéma qu’il fréquente de façon compulsive. Une déroute prolongée un soir en suivant la caissière du cinéma qui l’invite à passer la nuit chez elle. Dans l’incertitude et la précipitation de ces réveils entre deux individus qui ne se connaissent pas, les questions et les maladresses s’enchaînent, faisant basculer Bloch vers le nouveau stade de sa folie : « Elle se leva et s’étendit sur le lit ; il s’assit près d’elle. Allait-il au travail aujourd’hui, demanda t-elle. Soudain il l’étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu’elle n’avait pas eu le temps de croire à une farce. »

L’errance accompagne la fuite dans ce prétexte à une intrigue policière qui sert à Peter Handke de chantier pour explorer les thématiques futures de son œuvre. Une écriture mécanicienne à défaut d’être mécanique où les gestes sont saccadés, tranchés par mouvements pour mieux dépeindre un climat de tension dans la plus stricte économie des dialogues : « La serveuse passa derrière le comptoir. Bloch posa les mains sur la table. La serveuse se baissa et déboucha la bouteille. Bloch repoussa le cendrier. La serveuse prit au passage un dessous de bière sur une autre table. Bloch recula avec la chaise. La serveuse ôta le verre de la bouteille sur laquelle elle l’avait retourné, posa le dessous de bière sur la table, mit le verre sur le dessous, vida la bouteille dans le verre, mit la bouteille sur la table et s’en alla. Voilà que ça recommençait ! Bloch ne savait plus que faire. »

Un style inimitable et finalement très cinématographique dont Wim Wenders dirigea l’adaptation à l’écran deux ans après la publication du livre – ce fut le début d’une longue collaboration avec Peter Handke dont les œuvres ont souvent été portées au cinéma par le réalisateur allemand. Les deux hommes partagent en effet le goût d’apprécier la réalité en dessinant les contours d’une morphologie de l’angoisse née à partir de détails caractéristiques, maniés en l’occurrence par un personnage déclassé, sans cesse relégué un peu plus au bord du terrain. On apprend alors que sa fatalité vient d’une carrière de footballer qui l’emmena en tournée jusqu’en Amérique mais à laquelle il dut renoncer pour finalement devenir monteur dans une grande ville – Vienne sans doute. Les souvenirs d’une vie de faste se mélangent dans sa tête pendant les quatre jours que dure le récit où le lecteur suit l’errance meurtrière puis passive de Joseph Bloch, faite de rencontres plus ternes les unes que les autres, dans un égarement psychologique sous haute pression  :

« tout tranquille qu’il était, il n’était rien qu’une mascarade et une corvée ; si flagrant et si voyant dans cet état qu’il ne pouvait se rabattre sur aucune image comparable. Tel qu’il était là, il était quelque chose de lubrique, d’obscène, d’incongru, une véritable agression ; enterrer ! pensa Bloch, enfouir, écarter ! Il crut éprouver un contact désagréable avec lui-même, mais s’aperçut que c’était simplement sa conscience de lui-même qui était si forte qu’il la ressentait comme un toucher sur toute la surface de son corps ; […] il avait été arraché à la cohérence. »

Auteur controversé pour ses engagements en faveur de la Serbie et sa présence aux funérailles de Slobodan Milošević – qui lui valut notamment la censure de la Comédie Française en 2007 où devait se jouer les représentations de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question ainsi que le refus par la ville de Düsseldorf de lui remettre le prix Heinrich Heine qui devait normalement lui être décerné la même année – Peter Handke se révèle être un artiste à tous crins qui n’a finalement pas cherché à construire sa carrière sur autre chose que le capital de son œuvre. Une œuvre puissante, d’exploration et de tentatives audacieuses, dont L’angoisse du gardien de but au moment du penalty reste sans doute la meilleure porte d’entrée.

[1] HANDKE Peter, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Paris, éd. Gallimard, 1972. Le livre paru d’abord en allemand sous le titre : Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, en 1970.

 

Tête, du latin testa

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Existe t-il un personnage de fiction qui soit autant l’incarnation d’un idéal qu’Edmond Teste l’a été pour son créateur Paul Valéry (1871-1945) ? C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre et qui supposerait de disserter longuement sur le concept d’idéal pour un ouvrage dont la première phrase ne demeure pas moins : « La bêtise n’est pas mon fort. » Paru pour la première fois dans la Revue du Centaure en 1896, ce court texte fait directement suite à la fameuse « Nuit de Gênes » au cours de laquelle Paul Valéry assista au spectacle d’un orage vécu comme le dénouement d’une expérience intérieure. « Je me sens Autre ce matin » confessa t-il le jour suivant où il décida de renoncer à la poésie pour épouser le style qu’il développa le restant de sa vie dans ses Cahiers.

Alors il fallut faire court, tout cela ne pouvait être posé clairement. Edmond Teste, personnage flou, venant survoler les activités humaines, les surplomber. Son appartement verdâtre, les odeurs de menthe, Valéry précise, il veut le rendre humain voire crédible. Mais il est en même temps son « loup des steppes ». Il connaît Mallarmé, Gide et tout le tintouin, il est au carrefour des siècles mais à 25 ans naît chez lui ce personnage : « M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui, les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un bras ni un doigt : il avait tué la marionnette. »

Évaporé en somme mais il avait « tué la marionnette ». Valéry réussit alors sa magistrale démonstration de l’œuvre versus la vie, il a créé son idéal. M. Teste est l’incarnation de la pensée intrinsèque, qui sait et qui a entre ses mains les clés de la vie de l’esprit. Surtout, il connaît le danger des mots : « Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre pensée beaucoup trop d’après l’expression de celle des autres ! Dès lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles m’ont rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire » Pacotilles finalement puisque les mots n’ont plus de signification.

Le texte a vécu… continue à vivre aujourd’hui. Davantage M. Teste a visité Paul Valéry dans ses écrits suivants. Jorge Luis Borges n’a pas manqué de le qualifier comme étant « peut-être la plus extraordinaire invention des lettres contemporaines ». Et pourtant, quelle fatalité ! Heureusement je pense qu’il avait tort, que le monologue intérieur n’a pas fini de jouer avec ses miroirs, que les banalités qui ne sont pas l’apanage d’Edmond continueront de révéler la vie à laquelle il avait manquée dans cette sentence : « Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. »