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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : octobre, 2014

Jean Rouaud, un cartographe du temps

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Passez devant la vitrine d’une librairie ou prenez le temps de rentrer à l’intérieur, vous constaterez que les récits consacrés au thème de la guerre occupent une place de choix dans la sélection des livres promus. La raison en est simple, c’est depuis les années 1960/1970 un sujet littéraire qui n’a cessé de rencontrer un public grandissant ; notamment depuis 2006 avec le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell. Alors tout le monde s’y est mis, avec entrain : les auteurs ont écrit leur histoire de la guerre, les éditeurs ont édité, les journaux ont rendu compte et les lecteurs ont lu. Voilà comment une mode se crée et tant mieux si ça fait vendre des livres. L’originalité, le panache, … tout ça c’est très bien mais on verra quand « l’industrie du livre » se portera mieux – si littérature il continue à y avoir bien sûr !

Jean Rouaud n’échappe pas à ce mouvement. L’héritage familial de la guerre est le cœur de ses romans. Sauf que dans son œuvre, plusieurs cœurs battent à l’unisson puisque plusieurs champs de bataille ont été visités. La dernière livraison, Un peu la guerre[1], en est l’exemple le plus abouti. Troisième volet de sa série « la vie poétique » – faisant suite à Comment gagner sa vie ? et Une façon de chanter – cette « autobiographie littéraire » est l’occasion pour l’auteur de retracer son chemin d’écriture qui va depuis ses études de lettres à la publication des Champs d’honneur, récompensé par le prix Goncourt en 1990.

On est donc dans les années 1960/1970, et le fils de petits-commerçants de la région de Saint-Nazaire souhaite devenir romancier. Oui mais voilà, c’est l’heure où l’on crie haut et fort que le roman est mort et que l’écrivain n’est rien, sinon une posture. Deleuze et Bourdieu sont les sommités intellectuelles d’avant-garde et le message qu’ils portent est celui de la dématérialisation du monde – entendre aussi la déconstruction du langage. En faisant de la condition du roman une de ses guerres, Jean Rouaud montre dans ce livre la résistance qu’il a opposée à une modernité en continuant à écrire malgré les mauvais présages qui s’annonçaient. Les traces laissées par les deux guerres mondiales, mais aussi par celle de l’Algérie, seront le cadre, les membres de sa famille les personnages.

« Quand tout a été inventorié de l’espace, le temps devient le nouveau blanc à cartographier. »

« Mais la révolution commençait par là, par le langage. Du parler ancien faisons table rase. A nouveau monde, nouveaux mots. Ce qui ne laissait pas de m’inquiéter, car ces mots dessinaient un territoire qui était un pur espace sémantique, où tout était régi par l’idée et dans lequel, sans repères, je ne voyais vraiment pas où trouver ma place. »

Alors il y a des étrangetés, comme les vibrants hommages en faveur de Breton mais qui semblent oublier le côté inquisiteur du poète au cours de ces années. De la même façon, son rejet de La Métamorphose de Kafka, mis sur le même plan qu’un mauvais film de science-fiction, laisse perplexe. Et puis surtout, il y a une grande absente de cette autopsie du roman à cette époque, qui n’est pas grave en soi mais qu’on aurait attendue de la part de l’ancien kiosquier qu’était Jean Rouaud : c’est la revue. La revue qui, comme j’en ai déjà exprimé la nostalgie ici, jouait le rôle de laboratoire pour la littérature et les idées. Mais cela ne doit pas faire oublier le talent de Jean Rouaud qui s’exprime à nouveau dans ce livre, avec un chapitre particulièrement émouvant consacré à Jérôme Lindon, ancien directeur des éditions de Minuit aujourd’hui décédé, qui a joué un rôle central dans la carrière de l’auteur en acceptant de publier Les Champs d’honneur quand tous les autres lui claquaient la porte au nez.

[1] ROUAUD Jean, Un peu la guerre, Grasset, février 2014, 254 p. (18€)

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Lisez-riez

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C’est à croire que la météo suivrait l’humeur de mes lectures et réciproquement. Ce serait d’ailleurs une question intéressante à se poser : savoir s’il existe ou non des livres et des auteurs « de saison ». Est-ce que le climat a une incidence sur nos choix de lecture ? Mais revenons à nos moutons ! La semaine dernière, c’est sous une pluie diluvienne que je pestais contre la revue Books. Aujourd’hui, c’est sous un soleil quasi suspect que je rencontre et rends compte de Debout – payé[1].

Suspecter, c’est le travail pour lequel Ossiri a été embauché : étudiant sans-papiers venu de Côte d’Ivoire, il est successivement vigile dans les magasins Sephora et Camaïeu des quartiers huppés de la capitale. Grand, costaud et noir, il présente tous les apparats de ces armoires à glace que l’on trouve postées au talon des portiques de sécurité, à l’affût d’un signal d’alarme. Mais du haut de son observatoire, la vigilance du personnage de Gauz – Armand Patrick Gbaka-Brédé de son vrai nom – s’est davantage concentrée à disséquer les codes et les aberrations de notre société de consommation, avec un humour et un cynisme de haute volée.

« Le vigile est à la sécurité ce que la Vache qui rit est au fromage. »

« Théorie du désir capillaire. Les désirs capillaires contaminent de proche en proche en direction du nord. La Beurette, au sud de la Viking, désire les cheveux raides et blonds de la Viking ; la Tropiquette, au sud de la Beurette, veut les cheveux bouclés de la Beurette. »

« Avec la quantité énorme d’habits fabriqués au pays de Mao, on peut dire qu’un Chinois dans un magasin de fringues, c’est un retour à l’envoyeur. »

Mais il ne faut pas s’y tromper, le livre ne se résume pas à des anecdotes déclinées à la queueleuleu pour dénoncer la fièvre mercantiliste de notre Occident. A travers les parcours de trois générations de vigiles venus en France, c’est une réflexion édifiante qui rythme le récit pour critiquer un système d’intégration qui ne parvient plus à remplir son rôle – depuis l’époque où l’on ne parlait pas de sans-papiers à celle des attentats du 11 septembre et les réactions paranoïaques qui s’ensuivent. Derrière les volets de son humour, c’est un constat amer que dresse l’auteur – celui d’une société qui s’est fourvoyée en pensant qu’une fois les spécificités culturelles gommées, la paix sociale règnerait, avec les tristes résultats auxquels nous assistons chaque jour.

L’autre force de ce livre c’est sa langue. J’avais des réticences à en parler ici parce qu’il est déjà sous les lumières d’une critique largement unanime pour saluer ses qualités et son originalité, dans cette rentrée littéraire aux signatures bien connues. Mais ayant parler ici de la nécessité d’une littérature qui respire, Debout – payé s’impose comme un parfait exemple d’une volonté de manier autrement les mots, de réfléchir la langue avec des intentions nouvelles et qui nous bouscule, confortables lecteurs que nous sommes assis sur nos habitudes. Le premier livre d’un auteur plein de promesses donc, édité par une discrète maison d’édition, Le nouvel Attila, qui ne cesse de surprendre dans ses choix et qui offre une véritable bouffée d’air dans l’épais brouillard de notre littérature contemporaine.

[1] GAUZ, Debout – payé, éd. Le nouvel Attila, 2014, 192 p. (17 €)

Books, revue indéterminée

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L’automne s’est confortablement installé depuis plusieurs jours, déjà raccourcis, avec des arbres à élaguer et des veloutés de champignon à la carte des restaurants. C’est le mois d’octobre finalement, semblable aux précédents, quand on se tient debout devant la fenêtre, le dimanche, une tasse de thé entre les mains en se demandant ce qu’on pourrait bien lire. Une solution aurait été de choisir une valeur sûre, genre Proust, et d’aller s’asseoir avec l’un de ces livres sur un banc du parc Monceau pendant tout l’après-midi. Oui mais je ne suis pas encore assez vieux pour faire ça et il y a les réunions des Scouts de France le dimanche au parc Monceau – vous savez, celles où ils s’assoient en ronde pour chanter « qu’il est formidable d’aimer ! ». Et puis en rangeant de vieux papiers, je suis tombé sur un ancien numéro de la revue Books, un spécial été de 2013, que j’avais acheté parce qu’il s’intéressait à des journaux intimes détonants et peu connus. Un numéro formidable qui montrait comment cette occupation sans profit – tenir un journal – révélait des trésors, à la fois littéraires et historiques, et pouvait devenir la postérité d’un auteur qui n’aurait pourtant écrit que cela. J’ai donc laissé Proust de côté pour aller chez le kiosquier trouver le dernier numéro de la revue.

Le vendeur me propose celui d’octobre, Le vrai scandale de la viande, mais aussi celui de septembre, Yoga & Méditation – De l’Inde des sutras à l’Occident branché. Tout un programme dominical ! Je m’interroge un peu avant de les parcourir : la revue s’appelle bien Books – Livres & idées du monde entier, on devrait donc parler un peu littérature et puis je pense aussi à Léon-Paul Fargue qui disait « une revue, c’est le laboratoire des idées de demain ». Alors allons-y gaiement sinon c’est le parc Monceau assuré ! Les rubriques se suivent, depuis l’éditorial d’Olivier Postel-Vinay « Bientôt tous yogis » en passant par un article sur les frères ennemis de l’islamisme turc et un autre sur la menace représentée par la Défense chinoise ; sans oublier les problématiques environnementales avec la question du changement climatique. Quant à la rubrique « Best sellers », elle met en avant un manga sur les conditions ouvrières à Fukushima, un livre italien évoquant le regain de la foi en Italie, un manuel de nutrition chinois et un ouvrage consacré au « trading à haute fréquence ». Seule une petite colonne pour un livre qui évoque l’œuvre de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal.

Finalement, c’est un exemplaire de Courrier international que j’ai l’impression de tenir entre les mains, avec des photographies de ce qui se passe un peu partout dans le monde. Et la comparaison ne s’arrête pas là. La fameuse liste des contributeurs à un numéro, que l’on trouve juste après l’éditorial de Postel-Vinay[1], est avant tout la liste d’auteurs, journalistes et universitaires la plupart du temps, dont les articles sont déjà parus dans d’autres journaux ou revues internationaux, certes prestigieux (The New York Review of Books, The Spectator, Proceso, Die Süddeutsche Zeitung, etc.), et traduits par l’équipe de Books. La démarche n’est pas critiquable à partir du moment où le lecteur est tenu informé – une note écrite en tout petit donne la référence à la fin de chaque article. Ce qui l’est davantage c’est d’avoir recours à des articles datés parfois de plus de dix ans pour traiter d’un livre et d’un sujet dont la lecture est en perpétuel mouvement et qui mériteraient une critique au goût du jour [2]. Même déception avec le dernier numéro, où la couverture fait cohabiter le dossier sur « Le vrai scandale de la viande » avec l’annonce que « Heidegger était bien un nazi ». Je n’ai rien contre le mélange des genres, bien au contraire, encore faut-il qu’il soit manié de façon pertinente et avec rigueur. Seul soulagement : ils n’ont pas eu le bon goût de solliciter Aymeric Caron pour venir prêcher la bonne parole et nous culpabiliser de manger une entrecôte saignante accompagnée d’un bon verre de Bourgogne !

La critique est facile, j’en ai conscience. Et loin de moi l’idée de considérer la Littérature comme une vieille poterie ébréchée que l’on devrait placer en vitrine dans un musée. Encore une fois, bien au contraire ! Ce que je reproche à Books, c’est qu’elle ne réponde pas, ou alors de moins en moins, à cette opportunité que laisse une revue littéraire de susciter le désir à l’encontre d’un écrivain. C’est un constat amer de s’apercevoir que de moins en moins de revues littéraires font ce travail : d’abord parce qu’elles n’ont plus les moyens de subsister autrement qu’en diversifiant leurs champs d’études sur un spectre qui donne le vertige tellement il est large. Les livres qui abordent les thèmes de société rencontrent un public plus nombreux que les romans ou que la poésie désormais réduite à peau de chagrin. Ensuite parce que les rubriques littéraires des principaux journaux et revues dites « généralistes » se sont emparés de ces sujets, en donnant le La sur ce qui doit être lu. Seules de rares exceptions, à l’image de la revue Décapage – fondée en 2001 par Jean-Baptiste Gendarme -, ont encore cette exigence d’insérer dans leurs pages des nouvelles ou des extraits de livres, écrits par des auteurs installés ou encore inconnus, avec la seule ambition de ne servir à rien d’autre que de faire respirer la littérature. Bien heureusement, l’automne ne fait que commencer et les dimanches de rattrapage seront nombreux …

[1] Fondateur et directeur de Books, depuis son lancement en novembre 2008.

[2] C’est le cas de l’article de Rebecca Mead par exemple, dont le titre a été traduit par « Une passion occidentale », paru dans le dossier consacré au yoga et qui avait été initialement publié dans le New Yorker daté du 14 août 2000, soit 14 ans avant sa reprise par Books.

Inclassable Ignatius Reilly

La-conjuration-des-Imbeciles-de-John-Kennedy-Toole

« Inclassable », c’est l’adjectif qui revient de façon récurrente chez les critiques pour évoquer le roman de John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles. Ce choix tient à l’histoire du livre et de son auteur : ne parvenant pas à être publié, John Kennedy Toole se suicide en 1969 à l’âge de 31 ans, laissant derrière lui deux romans (La Bible de Néon et La conjuration des imbéciles). Le second sera édité pour la première fois en 1980 grâce à l’acharnement de la mère de l’auteur auprès de l’écrivain Walker Precy, qui préface le roman. Il obtient le prix Pulitzer en 1981, à titre posthume.

Mais si le terme « inclassable » revient souvent c’est pour désigner le héros tellement particulier qu’est Ignatius Reilly. Sa description inaugure le roman et souligne la place que son personnage occupera :

« Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d’une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l’intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d’autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s’avançaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s’enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre chips. »

Des deux flèches opposées perchées sur sa tête, Ignatius Reilly a pris la direction d’aucune puisque, à ses yeux, ni l’une ni l’autre n’en valaient la peine. Avec son anneau pylorique et les multiples cahiers Big Chief qu’il noircit, il bouscule les codes, refuse tous les pans de la société moderne, même au prix de nombreuses contradictions. Il est repoussant, se goinfre mais apparaît aussi perspicace et délirant d’intelligence. Ignatius ne propose aucune issue possible à son repli ; il envisage le monde comme un vomitif et ne fait qu’idéaliser une forme de société dans laquelle il aimerait se projeter. C’est ainsi que chacune des aventures éprouvées au fil du livre est haute en couleur et se termine dans un drame total, travaillant la névrose du héros : « Ma psyché tomberait en miettes après toutes les agressions qu’elle a déjà subies. »

Mais les valeurs effondrées d’Ignatius sont aussi révélées dans le miroir des autres personnages, tous aussi savoureux. Ils sont la représentation de la Nouvelle-Orléans des années 1950/60, si diversifiée, métissée. Leur situation d’échec permet à Ignatius de mener son combat solitaire contre la société moderne : une mère alcoolique, un flic condamné à surveiller les toilettes d’une gare routière, etc. C’est d’ailleurs en eux que se trouve l’origine du titre, A Confederacy of Dunces, très finement traduit par La conjuration des imbéciles, via Jean-Pierre Carasso. Seule la petite amie d’Ignatius, Myrna Minkeff, militante en faveur de la liberté sexuelle, parvient à le relier à une certaine réalité. Mais là encore, dans des actions qui ne conviennent jamais et pour une relation qui n’a pas un seul trait de l’évidence.

Peut-être fallait-il un personnage aux dimensions d’Ignatius pour que John Kennedy Toole arrive à se projeter et à dessiner la dégénérescence du monde dans lequel il vivait. Les propos sont truculents et les pérégrinations prennent toujours une tournure rocambolesque. Pourtant une certaine mélancolie entoure Ignatius et l’on ne peut s’empêcher de s’identifier, surtout lorsque ses rejets sont, cinquante ans plus tard, nos propres résignations.