lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mai, 2018

Paris, quatre anecdotes

Parislundioumardi

Le 18 octobre 1974, à 10h30, Georges Perec s’installait au tabac de la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement de Paris. Pendant trois jours consécutifs il a disséqué ce lieu, ses habitudes, ses mouvements, sa météo, les gestes de ses occupants, sa monotonie aussi, sans craindre « la lassitude des yeux. La lassitude des mots. » Dans ce texte intitulé Tentative d’épuisement d’un lieu parisien[1] – conçu comme une liste à la manière de Pérec – le quotidien parisien grouille à la fois comme dans n’importe quelle ville et pourtant comme nulle autre part : cette particularité qui fait de Paris un lieu unique, inimitable malgré les tentatives hasardeuses et qui font pourtant constater à l’oulipien qu’« en ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Étampes ou à Bourges, ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je n’ai d’ailleurs jamais été. »

Hier au soir, une personne anonyme – disons moi – roulait jusque chez un ami important afin de lui parler. C’est vrai que je n’étais pas invité, surtout pas attendu, qu’il était déjà tard (près de 23h, un monde !) et passablement éméché. Mais, après tout, l’ami en question avait énoncé, attendez, comment avait-il formulé cela ? ah oui, vouloir « élever notre relation ». Bien entendu cela signifiait maintenir sa porte close. L’anonyme roula dans l’autre sens en éprouvant sa déception, s’arrêta une heure encore chez une complice qui fêtait ses 40 ans dans un Barbès gentrifié mais comme il y avait de la vaisselle à terminer et un bébé à coucher, il ne s’éternisa pas. Revenu à la case départ, il se souvint que l’après-midi une précieuse acolyte avait été voir une adaptation de la pièce Bérénice au théâtre de l’Odéon et de cette réplique de Titus dans l’Acte V, scène 5 : « Et c’est moi seul aussi qui pouvait me détruire. Je pouvais vivre alors, et me laisser séduire. Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir, chercher ce qui un jour pouvait nous désunir. Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible, je n’examinais rien, j’espérais l’impossible. Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux, avant que d’en venir à ces cruels adieux. »[2]

Un autre soir, Violette Leduc marchait avec son amie Hermine (Denise dans la vraie vie) sur les quais de la Seine. Les jours précédents, Hermine avait poussé Violette à se rendre dans les boutiques chics de la place Vendôme afin d’acheter de luxueux vêtements : un lamé de chez Schiaparelli, des gants Hermès, un nouveau chapeau et des escarpins à la mode. Ensuite « la bâtarde » se rendit chez Antonio, le meilleur coiffeur de la capitale, et lorsqu’elle en ressortit tous les hommes se retournaient dans la rue, lui faisaient des avances crasses comme à la première des prostituées. Le soir venu donc, toujours dans la honte d’elle-même, Violette, interdite, se promenait avec son amie. Elles croisèrent une bande de garçons joyeux, festifs et menés par une seule fille qui, au moment de voir le visage de Violette dans la nuit, la sanctionna d’un : « moi, si j’avais cette tête-là, je me suiciderais. »[3]

Antoine Blondin écrivait : « Les sortilèges de Paris tiennent aux monuments et aux sites, mais également à cette impression, qui vous envahit soudain, au débouché d’une rue banale, que le système nerveux du monde passe par là. » Roland Landenbach, son éditeur, devait enfermer Antoine Blondin à double tour dans une chambre avec pour seuls objets de détournement du papier et un stylo. C’était la seule façon pour lui de s’assurer que l’auteur d’Un singe en hiver n’aille pas se livrer à ses passions éthyliques dans les estaminets d’un Saint-Germain-des-Prés non encore ravagés par les grandes enseignes qui ont justement annihilé le système nerveux évoqué par Blondin. Une fois le livre terminé, il pouvait retourner à ses occupations favorites dont certaines restent mémorables : la transformation de la rue de Seine en jardin potager, à l’aube d’une nuit « chargée », en plantant des légumes dans la terre d’un chantier, ou encore le petit-déjeuner pris dans la vitrine d’un antiquaire…

[1] PEREC Georges, « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », Cause commune, 1975. L’article a ensuite été édité sous forme de livre par Christian Bourgois en 1982.

[2] RACINE Jean, Bérénice, 1670.

[3] LEDUC Violette, La Bâtarde, 1964.

La littérature pour considérer

sidererconsidererlundioumardi

Partout dans les grandes villes, nos regards sont appelés à ressentir quelque chose – un sentiment, une émotion voire l’absence de celle-ci, du dégoût chez certains d’entre nous – devant les sorts réservés à ceux que l’on désigne sous le terme générique de « migrants », sans vraiment comprendre la réalité que cette terminologie recouvre. Ces « sorts », au pluriel donc, ce sont des vies décomposées depuis l’obligation de fuir un pays, un chez soi, pour survivre, avec pour seul bagage le faible espoir de reconstruction souvent contrarié par la précarité des destins que nos pays, soi-disant civilisés, contribuent à fabriquer, incapables de mener l’indispensable réflexion sur la notion d’accueil autrement que sous le prisme de la pression électorale. Une inhospitalité de la part des pouvoirs publics mais bien plus encore de nos regards, justement, qui évitent, détournent, méprisent parfois, interrogent ou qui tentent la vaine compassion, sans savoir comment elle sera reçue.

Dans un livre au format mince mais à la réflexion dense, l’historienne de la littérature et essayiste Marielle Macé reprend ces questions pour confronter cette indécence de l’inertie devant des personnes venues reprendre possession de leur vie[1]. Évitant l’écueil contenu dans l’injonction d’un Stéphane Hessel appelant à l’indignation selon un choix d’expériences arbitraire[2], Marielle Macé choisit de convoquer la littérature comme un potentiel pour comprendre une douleur et basculer de la sidération vers la considération, plus propice à la réappropriation du vivant.

« Considérer en effet, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ; c’est le mot du « prendre en estime », du « faire cas de », mais aussi du jugement, du droit, de la pesée, du scrutin. C’est un mot de la perception et de la justice, de l’attention et du droit. Il désigne cette disposition où se conjuguent le regard (l’examen, par les yeux ou la pensée) et l’égard, le scrupule, l’accueil sérieux de ce que l’on doit faire effort pour garder sous les yeux… Devant des événements aussi violents que la « crise des migrants », il est plus commun, plus immédiat, de se laisser sidérer que de considérer. »

Attentive aux migrants qui s’étaient « installés » pendant quelques mois sur le quai d’Austerlitz à Paris en 2015, sous une discothèque (le Wanderlust), à deux pas de la Cité de la mode et du design et face au siège de Natixis, avant d’être sauvagement évacués par les forces de l’ordre, l’auteure énumère un certain nombre de situations semblables où des individus se trouvent « rejetés aux bords » des marges de la ville, de l’habitable, du langage, de notre attention et, finalement, de leur propre existence. À grand renfort de références littéraires, très (trop ?) nombreuses pour un texte aussi court, Marielle Macé invoque la littérature pour qu’elle s’engage à faire dire ces vies, à leur donner la parole.

« Il ne s’agit pas d’exalter des situations de dénuement, encore moins de s’y résigner – et la porte est étroite, car il faut dire qu’il y a parfois, en ces matières, beaucoup de complaisance, quelque chose comme un tourisme humanitaire des artistes (et moi ?) qui jouent à leurs heures aux exilés, et une étrange ou même louche collusion entre ces enjeux et le fait même de l’art aujourd’hui ; or il faudrait garder en soi tant de peur, de peur de parler, en parlant de tout cela… Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s’impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu’elles sont et par exemple du monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement.  »

Ce passage, qui figure dans les deux dernières pages du livre, répond partiellement à un reproche qui pourrait être adressé à Marielle Macé quant à la sincérité de sa démarche et la bien-pensance dont on peut la soupçonner. Ainsi s’interroge-t-elle également par ce « et moi ? » sur le risque de complaisance inhérente à son entreprise littéraire. Mais en lisant attentivement l’essai qu’elle propose, sans une thèse clairement définie mais une réflexion sculptée par des lectures et l’observation in vivo de ses sujets – là encore le pluriel est de mise – elle parvient à son objectif de formuler les « dires » de ces vies dont nous ne pouvons sans cesse nous détourner, à employer le domaine qui est le sien, la littérature, comme un gage de considération pour ces individus reclus dans le double exil auquel l’indifférence de nos comportements les condamne.

[1] MACÉ Marielle, Sidérer, considérer, éd. Verdier, 2017.

[2] HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, éd. Indigène, 2010.

 

La mort de Gérard Genette, la fin d’une allure

genettelundioumardi

Curieuse façon de reprendre ce blog après quelques semaines de repos en se livrant au délicat exercice de l’éloge funèbre. Pourtant, quand on songe à celui qui nous y invite, celui qui laisse derrière lui une œuvre à la fois exploratrice, pointue et aussi pleine d’humour, on retrouve tout le réconfort que l’on peut puiser dans ses livres, un amour de la langue au service d’un verbe, celui de comprendre le monde qui nous entoure. Critique littéraire et théoricien de la littérature, Gérard Genette est décédé le 11 mai dernier à l’âge de 87 ans, presque silencieusement dans le boucan général des maux de notre époque et après des années passées à apprivoiser le temps et l’espace ; lui qui gardait une mémoire précise des lieux auxquels il faisait référence tandis que les dates lui échappaient totalement – pas si étonnant pour quelqu’un qui avait d’abord envisagé le métier de géographe, puis de cinéaste, avant de devenir homme de lettres.

Il n’est pas simple de catégoriser cet auteur et l’abondante production littéraire qui fut la sienne : entre théoricien de la littérature, critique mais aussi poète, son œuvre est à la fois atypique et inclassable. Normalien, agrégé de lettres, il débuta sa carrière à l’École des hautes études grâce au soutien de Roland Barthes qui encouragea sa nomination. Il acquit rapidement une reconnaissance académique pour ses analyses structuralistes sur les mécanismes internes du récit et de son discours – narratologie – notamment développées dans Figures (1972 – 2002) et son concept de « transtextualité », c’est-à-dire les relations secrètes ou révélées d’un texte avec un autre, sa transcendance[1]. Des travaux qui ont fait de lui un chef de file de la « nouvelle critique » amorcée dans les années 1960 et dont Roland Barthes avait été, encore une fois, l’instigateur.

Tout cela paraît bien sérieux et ne reflète pas deux autres aspects de Gérard Genette : sa tendresse et son humour. Observateur attentif de la langue et de ses représentations, Genette poursuivit une tradition qui remonte à Montaigne, en passant par Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) et, plus récemment, à Perec (Je me souviens). Un héritage ou une lignée dont l’attachement à la langue est le dénominateur commun, ce patrimoine qu’il a su valoriser aussi bien dans les sphères académiques que parmi le commun des lecteurs. Et c’est là que réside toute la force de son œuvre, acerbe et puissante, capable de nous emmener dans les nombreuses potentialités du mot, évoluant, versatile et évocateur mais incontournable pour saisir une époque.

Cette générosité est notamment au cœur de la série amorcée en 2006 avec Bardadrac, suivi de Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016), dans laquelle Genette a inventé une forme littéraire inédite où l’autobiographie participe au travail plus théorique qu’il a toujours mené. Ainsi parvenait-il à ressusciter des mots en proie à la déshérence (« Béguin », « Cogitum » ou « Tradéridéra ») comme un rempart contre les tics de langage et de prononciation aussi insensés que stupides mais qui sont désormais légion. L’entrée « Médialecte » – mot chimère qui renvoie directement au cynisme dont Flaubert usait déjà dans son dictionnaire – est à ce sujet édifiante de bon sens et sert de fil rouge à l’ensemble de la série : « Miroir et modèle de notre sous-culture dominante, il (le médialecte) devient peu à peu la langue de bois de tous, et les médias sont aujourd’hui notre Port au Foin (sans foin, sinon au sens familier du mot), à quoi l’on peut, avec la dose de fausse mauvaise humeur et de vraie mauvaise foi propre à toute satire, attribuer toutes les turpitudes verbales du monde actuel. »[2]

Lire Genette c’est apprendre l’esprit critique, c’est voyager dans la sphère des mots et croire, un instant, qu’ils sont un précieux rempart contre la barbarie. Les mots raccourcis, incompris, malmenés et qui deviennent aujourd’hui le modus vivendi de nos échanges constituaient une cible privilégiée des livres de Genette. Il était en cela un observateur généreux de ce monde, attentif à ses égards et à ses errances, ce que le premier imbécile venu considèrerait comme un roi perché en haut de sa tour d’ivoire et ignorant tout ce que la littérature a d’hospitalière, de généreuse, les désirs qu’elle crée et les renoncements qu’elle dissipe. Dans Épilogue, il écrivait : « Je ne savais trop ce qu’on pouvait entendre par le mot « avenir ». J’en dois à Talleyrand une définition prudente, quoique cynique, dont je vais désormais me contenter : « c’est la semaine prochaine » ; au-delà, c’est l’inconnu. » Gérard Genette parti, c’est d’une certaine façon une allure donnée à la littérature qui se trouve aujourd’hui face à cet inconnu.

[1] Théorie développée dans Palimpsestes – La littérature au second degré (1982).

[2] Bardadrac. L’ensemble de l’œuvre est édité aux éditions du Seuil où l’auteur dirigeait la collection « Poétique ».