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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2017

Violette Leduc, le glissement paranoïaque

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Il y aurait beaucoup à dire et à critiquer sur les engagements et les combats menés par Simone de Beauvoir (1908-1986). Mais s’il en est un pour lequel les lecteurs peuvent lui être reconnaissants, c’est bien la générosité et l’attention qu’elle a montrées vis-à-vis de Violette Leduc (1907-1972) pour l’encourager à poursuivre son travail d’écriture. L’être humain est rarement simple, un écrivain peut-être encore moins, dans le cas de Violette Leduc on repousse davantage encore les limites.

Fille illégitime de Berthe Leduc et d’André Debaralle, un fils de famille qui ne la reconnaît pas, elle entame en 1927 une relation avec Denise Hertgès, surveillante au collège de Douai. L’année suivante, Violette « monte » à Paris et devient échotière chez Plon où elle rencontre de nombreux écrivains. Le début de sa perte… Violette est une amoureuse et cible les impossibles : Maurice Sachs fut le premier de ceux-là. Il lui conseilla d’écrire : elle tomba folle amoureuse de Maurice Sachs. Aimer des femmes inaccessibles (Simone de Beauvoir, qui l’entretint pour qu’elle puisse écrire tout en maintenant une distance, Nathalie Sarraute, la libraire Adrienne Monnier), ainsi que des jeunes « Lesbos » (Isabelle, Hermine). Enfin, tour à tour Jean Genet et le parfumeur Jacques Guérin, tous deux homosexuels et n’ayant que leur amitié à lui offrir.

De cette vie tumultueuse, rythmée par les amours contrariées, Violette Leduc a tiré la matière de ses livres. À défaut de pouvoir vivre ses passions, elle fait de l’écriture son défouloir sur lequel pencher ses désillusions. À caractère autobiographique – faut-il appeler cela de l’autofiction ? – son œuvre se conçoit autour de ces différents pics de sensibilité : la naissance honteuse, le scandale, l’écriture et son milieu, la difficulté d’être et… l’amour bien sûr ; avec des titres évocateurs à l’image de cette âme tourmentée : L’Asphyxie (1946), L’Affamée (1948), Ravages (1955), La Bâtarde (1964), La Folie en tête (1970) ou encore La Chasse à l’amour (1973). Était-ce suffisant pour reposer, même un moment, cette détresse incarnée au gré de phrases lapidaires et sonores comme on tire une cartouche avec sa carabine ?

« Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié, j’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu, dès que j’y réfléchis… Je ne peux pas réfléchir longtemps mais je peux me complaire sur une feuille de salade fanée où je n’ai que des regrets à remâcher. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus, les qualités, le courage, la méditation, la culture, bras croisés, je me suis brisée à ces mots là. »[1]

Ainsi écrit Violette Leduc, séduisante avec ses misères, chaotique jusque dans sa ponctuation, avec le souffle haletant qui cherche à se libérer. Parfois il y parvient et l’auteure semble jouir d’un moment d’accalmie. Très court, juste pour reprendre un peu de force avant de repartir affronter une nouvelle impossibilité. Cela n’est pas sans conséquence et la paranoïa gagne du terrain. Un peigne disparaît et c’est aussitôt ses voisins qui agissent au service de ses détracteurs pour la tourmenter. Ce sont les éditions Gallimard qui complotent pour que ses livres ne rencontrent pas le succès en la censurant. Partout et en toute chose, elle se sent illégitime mais pas forcément à la mauvaise place ; à l’exception peut-être de la cure de sommeil recommandée par ses amis dans une clinique de Versailles pendant six mois en 1956 dont elle ressort famélique et toujours aussi paranoïaque.

De retour chez elle, rebelote ! des hommes, des femmes, de l’inaccessible et des livres pour expier l’ensemble ; ne pas mourir aussi. En 1964 sort La Batârde, un livre longuement préfacé par son Castor protecteur. Violette Leduc rencontre enfin le succès qu’elle attendait, la légitimité à laquelle elle ne croyait plus. Beauvoir en profite pour exiger d’elle le remboursement intégral des sommes qu’elle lui avait versées afin de lui garantir la liberté qu’assure l’indépendance. Elle en profite également pour acheter une maison à Faucon, dans le Vaucluse, où elle passe le plus clair de son temps à écrire, avant de mourir d’un cancer du sein en 1972, finalement de la même façon qu’elle avait vécu : « Le passé ne nourrit pas. Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. »[2]

[1] LEDUC Violette, La Bâtarde, éd. Gallimard / L’Imaginaire.

[2] Ibid.

J’aurais pu…

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                                            © jonzer, Flickr, CC by-nc-nd 2.0

En cette belle semaine de novembre, j’aurais pu vous parler d’un article du Monde daté d’aujourd’hui (21 novembre) consacré à Robert Mugabe, président du Zimbabwe « sans autre pouvoir que son verbe » mais accroché à son trône comme une moule à son rocher[1]. J’aurais pu vous raconter la triste nouvelle d’apprendre que le bouquiniste de l’avenue de Clichy, dans le quartier Brochant du 17e arrondissement de Paris, allait fermer ses portes pour laisser la place à une boutique de téléphonie. J’aurais pu vous raconter à quel point la lecture de La vie des douze Césars de Suétone est palpitante et comment Caligula gonflait ses victimes de vin avec l’impossibilité d’uriner en leur liant l’urètre. J’aurais pu également vous évoquer la paranoïa de Violette Leduc et comment sa maladie suintait dans chacune de ses phrases. J’aurais pu… en effet ! Mais voici que je tombe sur ce petit poème de Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661) et que toute velléité de labeur me semble superflue quand on a la chance de pouvoir, un instant de plus, garder son « âme en langueur ensevelie »[2].

Le Paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

 

[1] RÉMY Jean-Philippe, « Au Zimbabwe, l’ultime défi de Mugabe », Le Monde, 21 novembre 2017, p. 4.

[2] SAINT-AMANT Marc-Antoine G., « Le Paresseux », Œuvres.

All inclusive !

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Vendredi 10 novembre, Bernard Pivot et Marc Lévy se sont écharpés sur le terrain sinistre et sinistré des réseaux sociaux à propos de ce débat ô combien emblématique de notre époque : l’écriture inclusive. Cette graphie particulière – qui consiste à inclure le féminin entrecoupé de points dans les noms afin de le rendre aussi visible que le masculin qui, jusqu’à présent, « l’emportait » – est aujourd’hui défendue par des militantes féministes et soutenue par une pétition signée par les 314 enseignants engagés à ne plus respecter cette règle de grammaire d’après laquelle le masculin regroupe l’universel. Techniquement, le « point milieu » – signe situé à mi-hauteur des lettres – peut ainsi être utilisé alternativement en composant un mot comme « maître·sse » ou « artisan·ne » de la façon suivante : racine du mot + suffixe masculin + le point milieu + suffixe féminin.

Déjà, en mars 2017, le manuel scolaire intitulé Magellan et Galilée – Questionner le monde, destiné aux élèves de CE2 et publié par Hatier, avait servi de première expérience à cette une écriture « genrée », avec la vocation des auteurs de ne plus « invisibiliser les femmes », surtout dans l’enseignement auprès des plus jeunes. Comprendre finalement la domination masculine exercée dès le plus jeune âge par l’intermédiaire insidieux de la langue française. Pour l’ancien animateur de l’émission Apostrophes, qui s’exprime depuis son compte Twitter, le féminin serait justement la première victime : « Colette est l’une de nos grandes écrivaines / l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non ? » Et Marc Lévy, dont je ne soupçonnais pas le nom d’apparaître un jour sur ce blog, de lui rétorquer : « Non, au contraire. Et je ne vois pas pourquoi elle le serait ». Pour le journaliste, la réponse est évidente : « Parce qu’il est plus flatteur d’être un grand écrivain, tous sexes confondus, que de l’être d’un seul ».

Politique et idéologique, ce mouvement reste, de façon paradoxale, totalement hermétique à la linguistique et aux régressions qui cernent la langue française. Réputée pour son étendue et ses nuances, celle-ci devrait poursuivre son renouvellement pour satisfaire aux exigences de quelques revendications énoncées dans la fureur d’un effet de mode à qui l’on peut reprocher cette insupportable façon de s’approprier la modernité. La question de la lisibilité, de la prononciation, de la mélodie, de tout ce qui fait battre le cœur d’un lecteur et anime sa réflexion lorsqu’il parcourt un texte est ainsi reléguée au second plan par ces combattants de l’absurde asservis au politiquement correct ambiant. Et c’est bien ce que l’on peut discerner derrière l’échange entre Bernard Pivot et Marc Lévy, à savoir tout le potentiel intuitif induit dans une langue.

Le français souffre en effet de ne pas avoir d’autre place pour le neutre que fondu dans le masculin qui embrasse à la fois celui-ci et l’universel, y compris lorsque le féminin le dépasse en nombre. Une amoureuse des lettres me disait ainsi lors d’un déjeuner : « quelle petite fille en école primaire n’a pas souffert de devoir apprendre par cœur cette règle de grammaire ! » L’argument tient sur ses pieds mais je lui répondrai ici que cela ne l’a pas empêché elle-même d’écrire des livres d’une grande intensité et que je mets au défi de traduire en écriture inclusive. Beaucoup plus dévastateur me paraît cette frénésie contemporaine qui consiste à faire subir des modifications à la langue dans le seul but de la « communiquer » et non de la réfléchir[1], dans un rejet total de ses nombreuses subtilités et dont l’apprentissage était pourtant au cœur même de la formation des individus, malgré ses lacunes et ses maladresses. Alors avant de l’asservir au diktat sociologique de quelques-uns, tâchons plutôt de nous concentrer à valoriser son potentiel et ses exigences auprès des plus jeunes qui, chaque année, s’en détournent toujours davantage.

[1] On notera que l’une des premières institutions à mobiliser ce « progrès » n’est autre que le ministère du Travail qui recommande l’usage d’un guide vantant auprès des employeurs les mérites de l’écriture inclusive… peut-être même avant ceux de l’égalité des salaires !

 

Existe t-il des années charnières ?

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Il est fini le temps des historiens qui écrivaient ces livres de plus de mille pages dans lesquels étaient retracées les grandes périodes fondatrices de l’histoire d’un pays ou d’un continent, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Georges Duby et Marc Ferro ont été les derniers à le faire en France. En grande partie depuis l’école des Annales, l’Histoire – la façon de l’écrire – est séquentielle ou thématique avec les réussites que l’on connaît : les champs d’étude ont été élargis, les autres disciplines sollicitées et les archives interrogées selon de nouveaux questionnements. Mais en s’emparant de leurs sujets selon ces méthodes nouvelles, les historiens ont perdu une chose essentielle à mon sens : une vue d’ensemble.

Dans son livre intitulé 1913 – Chronique d’un monde disparu, le critique littéraire allemand Florian Illies n’échappe pas à cette évolution[1]. Mais les postulats sont radicalement différents : d’abord l’auteur n’est pas historien et ne présente pas son travail comme tel ; ensuite, en se concentrant sur l’année 1913 d’une Mitteleuropa aveugle à la catastrophe qui l’attend, il réussit à prendre la température intellectuelle et artistique d’une génération qui a soupé du « moderne » et qui est à la recherche d’une autre forme d’expression – dans les arts plastiques, en littérature, dans la mode, la musique ou encore l’architecture. Organisé en douze chapitres qui recensent les douze mois de l’année, le livre compile ainsi les anecdotes et les chroniques des acteurs et des évènements de l’époque pour aboutir à un subtil panorama du Zeitgeist (« air du temps ») de cette année exceptionnelle.

« […], il importe maintenant, en cette année, d’en finir avec la « modernité » c’est qu’une telle notion, si peu ferme, interprétée toujours si différemment par les contemporains et par les plus jeunes, et introduite à nouveau, à chaque fois, par chaque génération, se montre bien incapable, à dire vrai, de décrire comme il le faudrait la prodigieuse simultanéité non simultanée dont est faite, avant tout, cette année 1913. »

Exceptionnelle d’accord, encore faut-il préciser en quoi ! Le name dropping auquel se livre Florian Illies donne le vertige d’emblée, y compris aux étrangers du paysage culturel et historique germanophone. Pour ne citer que ces quelques exemples : Hitler, Tito et Staline se promènent dans les rues de Vienne sans se connaître et savoir qu’ils deviendront les pires tyrans du XXème siècle. Thomas Mann vient de terminer Mort à Venise et se prépare à l’écriture de La Montagne magique, pendant que son épouse Katia écume les sanatoriums de Suisse pour soigner des troubles pulmonaires dont l’origine relève davantage de l’homosexualité refoulée de son mari. Franz Kafka ne parvient plus à écrire mais adresse à Felice « la pire demande en mariage au monde » – plus de vingt pages – comme un aveu de son impuissance. Picasso soigne sa plus grande crise existentielle, causée par la mort de son père et surtout celle de son chien, en faisant du cheval avec Matisse à Céret. Oskar Kokoschka est en parfaite fusion amoureuse avec la veuve de Gustav Mahler, Alma, qui lui promet de l’épouser uniquement s’il parvient à réaliser la pièce maîtresse de son œuvre ; il s’y livre avec passion. Duchamp décide d’arrêter la peinture et consacre son temps à jouer aux échecs. Et puis, « toujours aucune trace de la Joconde » qui a disparu du musée du Louvre …

C’est également l’année de la première du Sacre du printemps, composé par Igor Stravinski, à Paris. À la fois chaotique et spectaculaire, la représentation crée un précédent d’une puissance inouïe qui marquera une rupture dans le monde de la danse. Autre rupture – ou parricide – à l’occasion du Congrès de la Société Psychanalytique entre Carl Jung et Sigmund Freud. Le premier écrit ainsi au second : « Vous restez toujours bien tout en haut comme le père. Dans leur grande soumission, aucun d’eux (les disciples de Freud) n’arrive à tirer la barbe du prophète. » Le prophète ne manquant pas de répondre : « Je vous propose donc que nous rompions tout à fait nos relations privées. Je n’y perdrai pas grand-chose car je ne suis relié à vous depuis fort longtemps que par un très mince fil, celui de la survivance des déceptions passées. » Et la liste de ces évènements et « personnages » animés s’allonge loin encore. Ils étaient tous géniaux, totalement « neurasthéniques » comme il en est fait mention à plusieurs reprises et ont imposé leurs noms à la postérité.

Mais si le talent littéraire de Florian Illies se déploie dans cette intrigue bien menée dont le véritable héros est la force créatrice de ces hommes et ces femmes, une petite réserve vient titiller le lecteur rigoureux : les sources. La bibliographie est monumentale, davantage encore dans l’édition allemande. Mais aucune note ne vient préciser ces anecdotes qui, elles-mêmes, pourraient être les notes de bas de page d’un travail universitaire si elles étaient vérifiées. On ressent parfois un peu trop la volonté de l’auteur de donner vie à ces talents d’hier en romançant les poses et les postures de chacun. Mais sans doute au bénéfice d’une lecture qui gagne en fluidité, permettant de galoper sur cette année 1913, avec passion et enthousiasme, dans l’ombre de l’épée Damoclès d’une guerre à venir dont les signes ne cessent de s’amplifier.

[1] ILLIES Florian, 1913 – Chronique d’un monde disparu, trad. par Frédéric Joly, éd. Piranha, 2014. Publié en Allemagne en 2012 sous le titre 1913 – Der Sommer des Jahrhunderts.