lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : octobre, 2017

« Y a pas de souci » au pilori

chauvierlundioumardi

Il n’est pas étonnant que le court texte écrit pas l’anthropologue Éric Chauvier, intitulé La crise commence où finit le langage (2009)[1], ait fait l’objet d’une adaptation au théâtre tant l’expérience à partir de laquelle naît cette réflexion a des allures de mise en scène : dans un contexte de crise économique mondiale, un agent commercial démarche par téléphone l’auteur pour lui vendre une prestation censée favoriser une baisse de ses impôts. Agacé par cette intrusion dans sa vie privée, celui-ci raccroche précipitamment et commence à s’interroger sur sa réaction, mêlée d’une « exaspération sourde » et d’un sentiment de culpabilité quant à l’issue de ce dialogue : « à l’instar de tout ce qui vise à rendre acceptable la violence infligée, le modèle de la culpabilité constitue une stratégie de déni, de type judéo-chrétien, qui fait écran à des interprétations plus profondément ancrées dans la chair du langage. »

L’auteur d’anthropologie (2006) et de Contre Télérama (2011) recourt à nouveau dans ce texte à un épisode de la vie quotidienne pour le disséquer et en extraire quelques éléments d’analyse[2] : la rupture à l’œuvre en termes de langage à l’épreuve de la crise économique. L’intrusion qu’il relate commence bien entendu par le « Bonjour monsieur Chauvier » : l’interlocutrice connaît son identité et empiète d’entrée de jeu sur le territoire personnel de la proie qu’elle convoite, restant anonyme quant à elle. L’auteur décrypte un choix des mots bien rôdé et une alternance des différents tons dans la manière de poser des questions afin de ne pas laisser le temps à la personne de pouvoir reprendre ses esprits et d’avoir la vigilance nécessaire pour analyser les forces à l’œuvre.

« Personne ne s’offusque en général de cet usage outrancier du langage. Ce ne serait qu’un jeu de dupe, une petite habitude un peu irritante à oublier très vite, une gêne passagère intégrée au décorum de l’époque. […] Il est difficile en effet d’admettre que les mots de l’agent commercial s’apparentent seulement à une technique de vente. C’est surtout leur dimension autodestructrice qui retient l’attention. Ils semblent attirer l’impatience, la gêne, l’échec et la disgrâce, sans pour autant relever apparemment d’une intention délibérée de l’agent invisible. »

Mais Éric Chauvier ne se trompe pas d’ennemi en renvoyant le chasseur et la proie dans leur simple rôle de pions sur un plus vaste échiquier, se découvrant « tous deux comme des êtres génériques, comme des spectres de l’espèce humaine. » L’un comme l’autre perdurent dans leur condition de victimes d’un système économique qui joue sur les peurs et brandit sans cesse le mirage de la misère sociale pour manipuler les foules. Ils se retrouvent tacitement à épuiser les mots de leur sens et à se soumettre aux formulations qui érigent en norme l’intimidation verbale. « Dès le petit déjeuner, à la radio, ces phrases diffusent une angoisse sourde, qui vous retient de clarifier leur usage. Elles vous intimident et réduisent à néant votre potentiel critique face à ce qui apparaît comme un incommensurable et affligeant déterminisme. La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. […] C’est ainsi que prend forme le consensus de crise : dans la prostration du langage. »

Huit années ont passé depuis l’écriture de ce texte pour lequel Éric Chauvier évoquait une crise dont il entrevoyait les effets récents, négligeant d’une certaine manière un phénomène plus ancien : l’intrusion des termes économiques dans le langage courant, avec des expressions telles que « le déficit de la pensée », « faire l’économie de », « la faillite des élites » ou encore la prolifération des instruments de mesure pour tous les gestes du quotidien. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de son propos, à cet édifice d’intimidation orchestré depuis les arcanes des lieux de pouvoir pour s’insinuer dans les existences par des mots dépouillés de leur sens et de leur valeur. Une rhétorique de la brutalité pour inquiéter, insuffler du pessimisme et ériger en norme incontestable un vécu tout juste supportable pour les êtres qui y sont subordonnés.

[1] CHAUVIER Éric, La crise commence où finit le langage, éd. Allia, 2009. Le texte avait été adapté et mis en scène au théâtre en 2013 par Olivier Balazuc.

[2] Voir notamment le récit autobiographique qui constitue le précédent volet à ce texte : CHAUVIER Éric, Que du bonheur, éd. Allia, 2009.

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Quand le vulgaire persiste…

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Aucun doute que les semaines se suivent sans se ressembler. Il y a sept jours, octobre voyait prolonger une sorte d’été indien savouré en lisant les conseils lumineux de Pline le Jeune sous les branches d’un arbre alors que, aussitôt le lendemain, il fallait remettre en route le chauffage pour ne pas s’enrhumer, avec la tentation de retourner se mettre au lit avec un bon Dickens et une tasse de thé de Chine parfumé au gingembre en écoutant la pluie tomber. En somme c’est l’automne de plein fouet et les arbres à l’ombre desquels on pouvait encore sommeiller quelques jours auparavant ont perdu leurs dernières feuilles en deux rafales de vent. Une chose semble néanmoins résister à ce temps qui défile à toute allure, c’est la vulgarité – celle-là même qui est employée pour mieux escroquer les causes de ceux qui prétendent s’en défendre.

Il y avait déjà ce cher Emmanuel Du Roy Macron pour occuper l’antenne d’une chaîne de télévision afin d’expliquer aux Français que ce n’est pas lui mais les autres « qui foutent le bordel »… – là au moins on se sent tout de suite rassuré par la hauteur du débat et la bienveillance de ceux qui nous dirigent ! Plus vulgaire encore cette semaine passée à entendre l’appel à l’indignation collective martelé à coups de : « #Balancetonporc » ; une violence verbale comme riposte à l’agression qu’elle dénonce sans passer par la case justice et qui semble le moyen le plus sûr pour desservir la cause des victimes de harcèlement qu’elle prétend défendre. On ne manquera pas de méditer à cette phrase tirée des Nouvelles contradiction (1939) de Charles Régismanset : « Les gens mal élevés sont assez portés à penser que la grossièreté constitue un signe d’indépendance. » Pour ma part je retourne à Dickens et à ma tasse de thé avec ce qui me semble le meilleur rempart contre cette frénésie de notre époque à lapider par le vulgaire, à savoir un peu de poésie[1].

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

[1] VERLAINE Paul, Les poèmes saturniens, éd. La Pléiade.

Pline l’épistolier

pline le jeune

C’est vrai qu’avec son nom qui laisse présager une fontaine de jouvence à laquelle chaque jour il aurait été s’abreuver, il est presque difficile de prendre au sérieux l’épistolier que fut Pline le Jeune (61-113) dont certaines lettres viennent d’être retraduites du latin vers le français et publiées dans un recueil[1]. Neveu de Pline l’Ancien (23-79) – auteur et naturaliste romain réputé pour son Histoire naturelle en trente-sept volumes –, il exerçait le métier d’avocat tout en ayant cumulé différents grades de haut fonctionnaire ; une activité qu’il consignait rigoureusement dans sa correspondance (368 lettres) et qui constitue aujourd’hui un témoignage incontournable pour appréhender les règles d’administration de l’époque. Dans la sélection des lettres proposée par Nicolas Waquet, c’est davantage la vocation « littéraire » des épîtres de Pline le Jeune qui est offerte à la lecture, véritable ode aux vertus de l’écriture et à ses exigences.

Comme dans toute correspondance, la question des interlocuteurs auxquels l’auteur s’adresse est déterminante. Dans sa préface, Nicolas Waquet ne manque pas de rappeler le débat qui continue ainsi d’animer les philologues sur la question de savoir si ces lettres avaient réellement un destinataire : « Les tenants de cette thèse soulignent qu’il y a presque autant d’épîtres que de correspondants, qu’elles ne portent pas de date, que chacune ne traite que d’un sujet et qu’on ne possède aucune trace d’échange suivi […]. Ils estiment qu’ils s’agirait plutôt de brefs poèmes en prose ; leur forme épistolaire ne serait qu’un artifice et le destinataire un simple dédicataire. » Et quand les interlocuteurs dont il s’agit furent Tacite, Suétone ou Titinius Capito – envers lesquels Pline le Jeune témoignait à la fois de la déférence et de l’amitié – la confusion glisse parfois vers le plaisir à repérer les tournures personnelles adoptées.

Quelle que soit l’intention, exercice d’écriture ou échanges créatifs, l’ensemble n’en demeure pas moins un vibrant plaidoyer en faveur des mots, de leur pouvoir et de l’application à l’étude : « La littérature me comble et me console : il n’est pas de joie qu’elle n’accroisse par ses joies, pas de tristesse qu’elle ne rende moins triste. […] le seul moyen d’alléger mon tourment fut de me réfugier dans l’écriture ; elle me permet de mieux comprendre mes malheurs, mais surtout de mieux les endurer. » Replié dans sa tanière lorsque l’orage gronde, Pline le Jeune savait aussi déployer son joli phrasé pour décocher ses propres flèches, sachant très bien qu’un « discours pénètre dans l’esprit comme un glaive dans un corps : frapper ne suffit pas, il faut aussi appuyer. » Et s’il défendait la poésie comme une distraction propice à détendre le cerveau, « l’histoire surpassait selon lui l’éloquence parce qu’elle assurait aux actes, aux hommes et aux œuvres la pérennité qu’il recherchait. »

Soucieux de laisser une empreinte après sa mort, Pline le Jeune écrivait à Octavius Rufus : « La mort t’attend, ne l’oublie pas. Ce livre qui perpétuera ta mémoire est le seul moyen pour toi d’y échapper : tout le reste est périssable, éphémère, meurt et disparaît, comme les hommes eux-mêmes. » Près de vingt siècles ont passé pour celui qui n’aspirait à rien tant que l’immortalité de sa mémoire – « la plus digne aspiration de l’homme » – et pourtant nous continuons à le lire, avec son pouvoir de persuasion tenu au doigt et à l’œil dans chacune de ses phrases, comme autant d’encouragements à prolonger vingt siècles encore cet « art d’écrire » parfois si malmené.

[1] Pline le Jeune, L’art d’écrire, lettres choisies et traduites du latin par Nicolas Waquet, éd. Rivages poche, 2017. Outre les lettres et le fameux Panégyrique de Trajan qui nous sont parvenus et qui ont été édités à plusieurs reprises, tous les autres livres écrits autrefois de la main de Pline le Jeune ont disparu.

Marcher, penser avec Thomas Bernhard

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Oehler marchait avec Karrer le lundi, mais ça c’était avant que ne survienne l’incident du magasin de Rustenschacher qui emmena Karrer tout droit à l’asile de Steinhof parce qu’il était « devenu fou ». Depuis le narrateur marche avec Oehler le lundi, en plus du mercredi. L’occasion pour Oehler de lui dire la folie de Karrer mais aussi ce qui a conduit un physicien de renommée internationale au suicide, ce qu’il faut attendre de Wittgenstein et le pessimisme radical auquel l’être humain ne devrait pouvoir échapper : « Mais cela ne change rien au fait, dit Oehler, que vous êtes obligé de constater jour après jour, sans rien comprendre, que de plus en plus d’hommes sont faits de façon de plus en plus imparfaite et malheureuse, qu’ils ne sont rien de plus que la même aptitude à souffrir et la même horreur et la même laideur et abomination que vous-même et qu’ils deviennent au cours des années une aptitude à souffrir et une horreur et une laideur et une abomination de plus en plus grandes. »

Voilà tout ce que l’on sait des personnages de cette nouvelle écrite par Thomas Bernhard (1931-1989), publiée sous le titre Gehen en 1971[1]. Écrivain et dramaturge autrichien né aux Pays-Bas, Thomas Bernhard grandit en Autriche aux côtés de ses grands-parents maternels. Sa jeunesse, largement influencée par un grand-père écrivain qui lui transmit le goût de la littérature et de la musique, fut également marquée par la tuberculose dont il fut atteint. Après avoir étudié au Conservatoire de musique et d’art dramatique de Vienne et au Mozarteum de Salzbourg, il amorça l’écriture de ses premiers textes. Auteur incontournable de la littérature autrichienne contemporaine, son œuvre sulfureuse est imprégnée de ses rapports complexes et violents avec l’Autriche et de sa difficulté à être autrichien ; une difficulté qu’il prolongea après sa mort en interdisant, via son testament, la diffusion et la représentation de ses œuvres en Autriche pendant soixante-dix ans.

Lorsqu’il termina ce texte en 1971, Thomas Bernhard achevait ce que le professeur de littérature germanique Jean-Marie Winkler définit dans sa préface comme étant « l’aboutissement de la première phase créative de Bernhard, jusque dans ses références au romantisme et dans sa complexité narrative, fondée sur l’imbrication de propos rapportés qui sont autant de perspectives possibles, systématiquement brisées ou enchevêtrées. Faut-il y entendre aussi les réminiscences des longues promenades faites dans l’enfance avec le grand-père, autant de leçons de choses, de leçons de vie ou de philosophie dispensées par un esprit pour le moins original ? » Sans aucun doute mais c’est faire peu cas de la particularité de ce récit à révéler le mouvement, celui de la marche, dans lequel s’imbrique la pensée selon une technique de la répétition quasi obsessionnelle par laquelle marcher et penser sont deux gestes qui se fondent, au risque de basculer dans la folie comme l’a fait Karrer.

La tournure étourdissante de cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, ramassées en seulement deux paragraphes, appartient sans doute plus au texte que les personnages eux-mêmes et le mouvement qu’ils entreprennent avec leurs jambes et leurs cerveaux. Portées par leurs réflexions et la marche qui les accompagne, les consciences décrites par Thomas Bernhard semblent n’avoir d’autre but que de garder la maîtrise de soi au moment du franchissement de la frontière vers la folie ; là où Karrer a échoué et où Oehler s’est résigné : « […], parce que notre marche et notre pensée, l’une découlant de l’autre, dit Oehler, avaient produit une incroyable tension nerveuse, devenue quasiment insupportable. Nous avions bien pensé qu’une telle pratique qui consiste à aboutir, en marchant et en pensant, à la plus monstrueuse des tensions nerveuses, ne pouvait être poursuivie sans dommage, et nous n’avons effectivement pas pu poursuivre cette pratique ». Un texte sombre mais d’une rare intensité qui annonce déjà tout le talent de Thomas Bernhard à faire exister son art contre la tiédeur des faits.

[1] S’agissant de l’édition utilisée pour ce texte, voir : BERNHARD Thomas, « Marcher », in Récits 1971-1982, trad. de l’allemand par Éliane Kaufholz, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2007. En ce qui concerne la photo, elle a été prise en 1988 par Sepp Dreissinger à Vienne, dans le Cafe Bräunerhof.

 

 

D’autres petites lumières pour Cécile Reims

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Dans la continuité de Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), Cécile Reims vient de publier le troisième volet de son récit autobiographique, intitulé L’embouchure du temps (éditions Le temps qu’il fait )[1], dans lequel elle interroge la nécessité du présent dans la solitude qui est la sienne depuis la disparition de son « compagnon », l’artiste Fred Deux (1924-2015). Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a maintenant deux ans[2].

Dans son précédent ouvrage, Cécile Reims avait introduit ses réflexions par une table de travail devant laquelle elle fut contrainte d’abdiquer parce que sa main fatiguée de graveur refusait désormais de sillonner le cuivre à l’aide d’un burin. Plongée dans une réalité à laquelle son compagnon devenait de plus en plus étranger en raison de la maladie, elle se confrontait alors à la perspective de la disparition de celui-ci et l’éventualité de ne pas lui survivre. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprimait recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésitait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. »

D’autres « petites lumières » semblent pourtant avoir guidé Cécile Reims depuis ces trois dernières années à la poursuite de L’embouchure du temps ; titre qui n’est autre qu’une métaphore reprise du livre qui le précède, avec un certain dépassement puisque l’auteure confie ne plus en être là : « Mais comme ceux dont la demeure s’est affaissée à la suite d’un lent et progressif glissement de terrain, je cherche, avec ce qu’il en reste, à construire autre chose que ce qui a été. » Plus question de « C » et de « F » dans ce nouveau texte, la vie à deux dans la maison de La Châtre – cet « ici illimité » – a laissé place à autre chose, le « je » bien entendu, solitaire, autour duquel l’auteure médite, et le souvenir de six décennies vécues au côté de son « compagnon », substantif anonyme présent à chaque page comme il semble l’avoir été lui-même dans sa tête au cours des derniers mois de sa vie.

Mais il ne faudrait pas croire que ce livre joue le rôle de support aux lamentations. Cécile Reims y déploie l’ensemble des éléments qui ont conjugué sa vie : la judéité, le travail d’artiste, son rapport à la nature, les traces laissées par le temps ou encore la modernité. Cette modernité sur laquelle elle s’interroge quand ses dispositifs ne font que soumettre les individus qui la composent aux nombreux identifiants pour « fonctionner » (« cette langue chiffrée ») et aux écrans nécessaires pour exister : « Vivant dans une continuelle urgence branchée, ils me font penser à cet enfant autiste qui ne se sentait rassuré, pleinement vivant, qu’à la condition, entrant dans une pièce, d’immédiatement se connecter. La prise était fictive, le branchement mental mais vital : le courant passait. Tout communiquait et lui avec ce Tout. » À son habitude, elle intercale ainsi le passé et le présent des bientôt quatre-vingt-dix années qu’elle a vu s’écouler, avec l’acuité particulière qui est la sienne et la résolution inébranlable, dans le renoncement contraint, à perpétuer la mémoire des force qui l’ont habitée tout au long de ce parcours qu’elle arpente désormais dans une solitude habitée.

[1] REIMS Cécile, L’embouchure du temps, éd. Le temps qu’il fait, 2017. À propos de son précédent livre, voir Lundioumardi, « Marcher, s’égarer, éventuellement arriver » : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/08/16/marcher-segarer-eventuellement-arriver/

[2] Lundioumardi, « Le poète a cané » : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/09/29/le-poete-a-cane/