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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : septembre, 2014

Pourquoi lire Citadelle aujourd’hui ?

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Si l’on représentait l’œuvre de Saint-Exupéry par un monument, le Petit Prince se tiendrait debout devant la façade, invitant les passants à se faire photographier à ses côtés. Avec plus de 130 millions d’exemplaires vendus et autant de traductions que pour la Bible et le Coran, ils ont été nombreux à garder le souvenir de cette lecture souvent lointaine. Déjà moins nombreux sont les touristes qui ont pris la décision de franchir les barrières à l’entrée pour grimper dans les tours. Parmi elles, Courrier du Sud (1929), Vol de nuit (1931) ou encore Terre des hommes (1939), récompensé par le Grand prix du roman de l’Académie française. Et puis il y aura le touriste consciencieux ; celui qui, au sortir de sa visite, ira consulter les ouvrages satellites : les lettres, les carnets, les articles, etc. Enfin, le contemplatif ! Celui à qui on aura déconseillé de crapahuter au sommet de la plus haute tour du bâtiment parce qu’elle est difficile d’accès et dont l’aménagement reste à faire. Ce donjon souvent mis de côté, c’est Citadelle, roman – poème commencé en 1936 et que l’auteur n’a pas eu le temps d’achever avant sa mort, en 1944.

« Difficile » et « inachevé » sont les adjectifs qui reviennent fréquemment pour décrire les abords de cette Citadelle. Les lecteurs de Saint-Exupéry ne pouvaient être que surpris par ce récit, où l’on ne retrouve pas les thèmes habituels de son expérience de pilote d’avion, du voyage et de l’exotisme. Cet ouvrage livre la méditation d’un jeune prince berbère appelé à diriger un empire et son peuple. Reprenant les enseignements paternels qu’il a reçus et les expériences qui sont déjà les siennes, il va interroger ses propres aptitudes à être chef et le bon usage qu’il doit garder de son autorité. Et c’est dans « la ferveur », accompagnée d’une morale exigeante, que le chef parviendra à comprendre les hommes qu’il gouverne : non pas en invoquant le devoir comme esbroufe pour accéder au pouvoir, mais en se sacrifiant lui-même pour accomplir ce devoir. Si l’on veut bien « prêter deux neurones au cerveau » de ce prince par lequel Saint-Exupéry s’exprime, voici ce qu’il nous dit :

« Ne confonds donc point la ferveur avec l’usage des provisions. La ferveur qui exige pour soi n’est point ferveur. La ferveur de l’arbre va dans les fruits qui ne lui rapportent rien en échange. Ainsi de moi, vis-à-vis de mon peuple. Car ma ferveur coule vers des vergers dont je n’ai rien à attendre. »

Comme le rappelle Michel Quesnel, auteur de la préface et passeur incontournable de l’œuvre de Saint-Exupéry, il ne faut pas oublier le contexte dans lequel ce livre a été conçu – une époque où la France est envahie par l’armée nazie. Les premiers résistants s’organisent pour lutter contre l’envahisseur mais peu nombreux encore sont ceux à vouloir protester en faveur de l’homme contre l’inhumain. « Saint-Exupéry, pour sa part, a mesuré, par-delà les maisons en ruine, la ruine des architectures mentales et des ensembles culturels. Il faut réarmer les consciences. C’est l’impératif auquel Citadelle doit désormais répondre. »

Dans ce livre qui ne possède aucune trame, qui n’a pas de réelle cohérence, c’est le rapport intimiste à son pays que Saint-Ex’ délivre. Un pays qu’il voit se fracturer autour des hommes et de leurs divergences. Comment ne pas trouver un écho à notre époque, dans laquelle les communautés se regardent en chien de faïence pour préserver leur pré carré ? Une époque où Ilan Halimi se fait séquestrer et torturer pendant trois semaines par un groupe d’une vingtaine de personnes pour sa seule appartenance à la communauté juive. Une époque où Hervé Gourdel se fait décapiter pour menacer de représailles la politique d’un État. Une époque où un homosexuel se fait passer à tabac parce qu’il symboliserait la faillite du modèle familial. Bref, une époque qui croyait en avoir fini avec la barbarie mais qui n’a jamais déployé autant de faisceaux haineux dans toutes les directions possibles. Et c’est la valeur de ce livre de vouloir renouer avec des valeurs humanistes quand les consciences sont en loques et que l’organisation du pouvoir n’a pas d’autres ambitions que d’assurer sa perpétuité, sans vision plus lointaine pour réconcilier ses membres. La première phrase du livre annonce la couleur : « Car j’ai vu trop souvent la pitié s’égarer », mais il semblerait qu’il n’y ait pas qu’elle qui se soit égarée !

Le choix de mes libraires – Épépé

Epépé-de-Ferenc-Karinthy

C’est un engagement de Lundioumardi de défendre le travail des libraires et d’encourager les lecteurs à aller vers eux. Ce post en est la première occasion. Le livre dont il est question m’a été recommandé par deux fois : Matteo de la Librairie de Paris (75017) mais également par les libraires de L’Usage du monde (75017). Il s’agit d’Épépé, un roman de 1970 écrit par l’auteur hongrois Ferenc Karinthy[1].

Pour les présentations, Ferenc Karinthy (1921 – 1992) est le fils de Frigyes Karinthy (1887 – 1938), un des plus célèbres écrivains hongrois de l’entre-deux-guerres. Journaliste, dramaturge, traducteur de Molière dans son pays et champion de water-polo, deux autres de ses livres ont été traduits en français : Automne à Budapest (In Fine, 1992) et L’Âge d’or (Denoël, 2005). Mais c’est Épépé qui a connu la plus grande résonnance sur les territoires francophones, grâce à la volonté d’Olivier Rubinstein d’en récupérer les droits chaque fois qu’il prenait la tête d’une maison d’édition, pour l’inscrire à son nouveau catalogue – chez Denoël en 1999 et 2005, puis chez Zulma en 2013. Notons enfin que sa fille, Judith Karinthy, est aux commandes de la traduction française des œuvres de son père et de nombreux autres écrivains et artistes de son pays.

L’histoire est celle de Budaï, linguiste hongrois en partance pour Helsinki où il est invité à une conférence. Manquant la correspondance de son avion, il se retrouve dans un ailleurs inconnu et sans forme : est-ce une ville ? un pays ? Nous l’ignorons parce que le terrain et la langue de ses habitants ne sont pas traduisibles pour le héros. Polyglotte averti qui maîtrise les grandes familles linguistiques, Budaï ne va cesser de se cogner contre une absurdité : son incapacité à comprendre et à se faire comprendre.

« On lui répond chaque fois de cette même manière incompréhensible sur cette intonation inarticulée, craquelante : ébébé ou pépépé, étyétyé ou quelque chose comme ça. »

Malgré les trésors d’ingéniosité qu’il développe, ne serait-ce que pour déceler un mot susceptible d’engager une bribe de conversation, Budaï va être pris dans un étau qui ferme peu à peu l’horizon d’un retour sur ses pas. L’écriture de Karinthy devient alors une spirale dans laquelle s’engouffre la course désespérée de son personnage, vers une issue de plus en plus infernale et suffocante.

« Ce n’est pas si facile, l’idée fraye son chemin obstinément, inexorablement : et s’il ratait sa chance ? Cela devient une idée fixe, s’il ne fait pas tout, s’il ne va pas jusqu’au bout de tout ce qui promet la moindre lueur d’espoir, s’il baisse les bras une seule et unique fois, cela voudrait dire qu’il a abandonné le combat, et qu’il ne se libérera jamais d’ici. »

On l’aura compris, ce n’est pas un livre léger qui détend. Mais c’est un livre dont le principal héros est le langage. Le langage comme évidence pour chacun de nous mais qui devient abîme lorsque les êtres humains ne parviennent plus à s’en servir, à y avoir recours. Épépé aura bientôt 45 ans mais son intensité est tellement contemporaine d’une époque qui ampute le langage de toutes ses possibilités. Et dans l’univers parallèle que Ferenc Karinthy nous dépeint, un monde sans langage devient la promesse d’un égarement irréversible de l’individu.

Emmanuel Carrère, auteur de la préface, a raison d’écrire qu’il est peu probable de s’arrêter sur ce livre sans en avoir entendu parler avant. L’auteur et le titre ne renvoient pas à des références immédiates. Il y a bien sûr ce fameux lecteur qui prendra toujours le temps de sélectionner longuement la qualité de l’objet de sa convoitise. Mais pour les plus pressés, ceux qui prennent le risque d’un achat regretté, Épépé ne sera pas forcément l’ouvrage sur lequel ils vont aller se pencher. Quelle erreur commet-on parfois de ne pas solliciter son libraire !

[1] KARINTHY Ferenc, Épépé, trad. Du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, éd. Zulma, Paris, 2013, 288 p. (9,95 €)

La vanité, de L’Ecclésiaste au Bûcher

the Knights Dream - Antonio de Pereda - 1655

El sueño del caballero – Antonio de Pereda – 1670

Paroles de l’Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?

Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie ; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire ; l’oeil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.

Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

L’Ecclésiaste, I (v. 250 av J-C)

Quel étrange mot « la vanité » : il fait partie de ceux qui évoquent une réalité particulière mais que l’on peine à définir lorsqu’on s’y attarde. Il est déjà présent dans la Bible et n’a cessé de parcourir les siècles, en suivant les usages, mais aussi les formes, que l’air du temps voulait bien lui donner, ou se les appropriant lui-même. D’un concept qui interrogeait la vacuité de l’existence humaine condamnée au spectre de la mort, la vanité est devenue un mode de représentation à part entière pour l’art occidental ; un genre esthétique qui trouve son assise dès la fin du XVIe mais surtout au XVIIe siècle avec l’avènement du Baroque : bougies, crânes, squelettes, etc., sont les signes figurés pour énoncer le caractère éphémère de l’existence mais dont la fonction serait de durer éternellement. La vanité n’est pas sortie indemne de ce séjour dans le pictural baroque : tout comme la peinture, la vanité s’affranchissait du religieux pour se focaliser davantage sur l’être humain. Elle n’en demeurait pas moins une représentation du temps, mais un temps qui ne se dirigeait plus uniquement vers la mort, qui s’intéressait également aux notions de rupture, de choix ou de catastrophe. C’est ici la magie d’une image de parvenir à suggérer le temps qui file vers une finitude, quelle qu’elle soit, d’un seul regard.

La littérature n’est pas en reste et la vanité est un thème récurrent chez les écrivains. En pagaille, citons Montaigne, Shakespeare, Thackeray, Thomas Mann, Proust, Woolf, Pessoa, Joyce et plus récemment Tom Wolfe, auteur du Bûcher des vanités. Tous ont montré la part de vanité du monde auquel ils appartenaient et qu’ils observaient pour leurs lecteurs. Mais si nous en sommes les destinataires, n’oublions pas que la prise en charge de ce thème par un auteur est une vanité supplémentaire lorsque celle-ci constitue la justification de l’œuvre elle-même. Si l’être humain est par nature vaniteux, l’écrivain qui se charge des affaires de vanité le serait doublement.

Ce thème est central chez Montaigne. Il constitue un chapitre entier des Essais (Livre III, chap. 9), intitulé « De la vanité » (1588), directement lié au Journal de voyage en Italie. Celui-ci s’ouvre sur une sorte de blague lorsque Montaigne écrit :

« Il n’en est à l’aventure aucune plus expresse que d’en escrire si vainement ».

Assimilant d’abord l’écriture à un voyage qui n’a ni but ni fin, c’est le voyage qui devient ensuite écriture, par la trace du chemin parcouru, comme un éloge en faveur du mouvement et de l’errance. L’auteur n’oublie pas d’interroger les nombreux visages de la vanité humaine – la frivolité, l’ambition, etc. – en alternant les sentiments de joie et de douleur que lui procure la vanité dans ce tour du monde de la conscience de soi :

« Je m’emploie à faire valoir la vanité mesme et l’asnerie si elle m’apporte du plaisir, et me laisse apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. »

Autre époque, autre regard, Thackeray a lui aussi recouru à l’humour pour nous dresser les codes du XIXe siècle britannique. La Foire aux vanités (Vanity Fair) est d’abord paru sous la forme d’un feuilleton mensuel dans le magazine Punch entre 1846 et 1847. La thèse défendue par l’auteur, c’est la tentation de l’être humain à déroger aux principes moraux pour parvenir à se faire une place dans la société ; blâmant tour à tour les individus et le système qui les produit. Les personnages de Thackeray ne restent jamais complètement bons ou mauvais devant les perspectives de leur avenir. Ils effectuent des choix qui leur promettent d’atteindre leurs fins, quitte à mettre de côté leur prétendue vertu. Un programme annoncé par l’auteur dès le prologue, dans lequel il introduit une conversation familière avec le lecteur et qui se poursuivra tout au long du texte :

« Quand le directeur du théâtre des marionnettes s’assied sur les planches devant les rideau et promène son regard sur la Foire, un sentiment de profonde mélancolie s’empare de lui à la vue de ce lieu animé. On y assiste à beaucoup de beuveries et de ripailles, on y voit des gens courtiser ou repousser leur partenaire, on y entend des rires et des pleurs, on y voit fumer, tricher, lutter, danser, jouer du violon ; des brutes bousculent tout le monde, des gandins lorgnent les femmes, des canailles visitent des poches, des agents de police surveillent la scène, des charlatans (nos rivaux, que le diable les emporte !) beuglent devant leurs stands, et des rustres écarquillent les yeux devant les danseuses pailletées et les pauvres vieux acrobates aux joues peintes, tandis que des êtres aux doigts agiles s’affairent autour de leurs poches par-derrière. Oui, nous sommes bien à la FOIRE AUX VANITÉS : le lieu n’est assurément pas moral ; ni joyeux, même si l’on y mène grand bruit. »

Mais l’humour n’a pas été le ton privilégié de tous les écrivains pour raconter la vanité. Chez Proust, la fragilité humaine et le spectre de la mort ont été au centre de sa critique des vanités. Du côté de Guermantes est la caricature par excellence des mondanités et de la futilité de cette vie. Lorsque Swann annonce à la duchesse de Guermantes son incapacité à participer à un voyage en Italie parce qu’il sera mort des suites de sa maladie, on assiste dans la réponse de celle-ci à une première mise à mort de Swann, relégué au rang de problème et non plus d’ami proche faisant partie d’un cercle :

« « Qu’est-ce que vous me dites-là ? » s’écria la duchesse en s’arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d’incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui indiquât la jurisprudence à suivre, et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier.

« Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann

« Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu’ici. Mais comme vous me l’avez demandé et que maintenant je peux mourir d’un jour à l’autre… Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville » ajouta-t-il parce qu’il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d’un ami, et qu’il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. »

Chez les trois auteurs auxquels on s’est intéressé, la vanité – ou les vanités – a revêtu des formes différentes selon les terrains de son déploiement : le voyage chez Montaigne, l’ascenseur social chez Thackeray, les fêtes mondaines chez Proust. À l’époque contemporaine, c’est le journaliste et romancier américain Tom Wolfe qui s’est emparé de ce sujet pour critiquer les rouages de notre société. Pour résumer brièvement, Le Bûcher des vanités (1987) décrit la descente aux enfers d’un riche financier de Wall Street, Sherman McCoy, accusé d’avoir renversé un jeune noir dans le Bronx. Au fil de l’intrigue, et surtout du procès, il perdra tous les attributs modernes de la puissance et d’une vie dite « réussie » : sa famille, son emploi, ses relations mais aussi sa dignité. Le héros n’est pas sympathique en soi mais ce que Tom Wolfe attaque avec virulence c’est la chasse à l’homme dont il est l’objet ; l’abattage dont il sera la cible par les journalistes, le système judiciaire et davantage encore par une bien-pensance qui considère que l’ordre social est rétabli dès lors qu’un bouc émissaire vient à périr sur le « bûcher des vanités » aux yeux de tous. Un manichéisme détourné qui se résume dans cette citation devenue célèbre depuis :

« Ne vous retrouvez jamais pris dans le système de la justice américaine. Dès que vous êtes pris dans la machinerie, juste la machinerie, vous avez perdu. La seule question qui demeure, c’est combien vous allez perdre. »

« Rien de nouveau sous le soleil » annonçait l’Ecclésiaste… Plus de deux mille ans après l’écriture de ce texte, force est d’admettre qu’il n’avait pas tort, puisque Vanitas vanitum omnia vanitas !

Le Studio reste ouvert

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Quand on lit Simon Leys avec attention, on se rend compte à quel point on le connaît peu. C’était sans doute une volonté de sa part, lui qui écrivait sans s’inclure dedans que « dans leur jeunesse et durant leur période de formation, les talents des hommes vraiment supérieurs (et promis à un brillant avenir) doivent rester cachés ».

Les éléments de sa biographie sont accessibles. On rappellera simplement que Pierre Ryckmans, de son vrai nom, est né en 1935 dans une famille bourgeoise de Bruxelles ; que dès l’âge de 19 ans il fait son premier voyage en Chine, marquant le début d’une carrière de sinologue qui n’a pas manqué de déranger. En 1971, alors que les élites européennes sont pétries d’un culte maoïste aveugle et dont elles mettront des années à se défaire, Simon Leys tente de faire publier son premier livre, Les habits neufs du président Mao, dans lequel il dissèque les mensonges de la Révolution culturelle et l’incapacité de Mao à construire l’État moderne qu’il promettait. Les éditeurs lui claquent la porte au nez, l’intelligentsia française accuse l’auteur d’être à la botte de la CIA et le journal Le Monde se lance dans une critique des sources dont il semble aujourd’hui se repentir ! Ce sont les éditions Champ Libre qui auront finalement l’audace et le bon sens de publier l’ouvrage.

L’auteur, essayiste, observateur, philosophe, critique littéraire et j’en passe nous a quitté le 11 août dernier, à l’âge de 78 ans. Ce fut l’occasion pour certains de faire amende honorable ; Le Monde a en effet publié un article intitulé, non sans humour, Quand « Le Monde » étrillait Simon Leys… avant de l’encenser. On retrouve là une longue tradition française, notamment parmi les journalistes et les universitaires, à attendre le décès d’un penseur contesté pour en reconnaître les mérites et les qualités. Cette même tradition qui fait que l’on a commencé par occulter Guy Debord avant d’en faire le sujet récent de tous les suppléments de magazines et d’une exposition à la Bibliothèque Nationale de France. Peut-être Simon Leys sera-t-il l’objet de la même récupération…

En tout cas, cela ne doit pas empêcher les lecteurs qui ne le connaissent pas ou peu de se (re)plonger dès à présent dans cette œuvre foisonnante. De ses travaux sur la Chine en passant par ses critiques littéraires (Henri Michaux, Joseph Conrad, etc.) sans oublier son Orwell, ou l’horreur de la politique qui constitue un des meilleurs textes écrits à ce jour sur l’auteur de 1984. Le Studio de l’inutilité enfin, essai paru chez Flammarion en 2012 et dans lequel le lecteur « pressé » trouvera un juste panorama des questions qui ont animé cet écrivain dont l’expression poétique se mêlait à un regard acerbe pour décrire le monde qu’il voyait.

Monsieur Rabelais, où êtes-vous passé ?

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Le paysage politique français a été dominé ces derniers jours par un nouveau remaniement ministériel dont la vocation est d’assurer la cohérence des actions gouvernementales à venir. Plus de deux années d’exercice donc, pour faire le choix de la crédibilité et garantir aux Français que : cette fois ça y est ! tout le monde est sur le pont ! Robert Musil lui n’était pas français mais sans doute aurait-il partagé notre lassitude et notre défiance à l’égard de la politique et de ses représentants, lorsqu’il exprimait déjà sa déception de la façon suivante : « On ne sait même pas au juste par quoi on se laisse gouverner ; périodiquement, une tempête s’élève, et tous les ministres de tomber aussitôt comme des gymnastes exercés ; mais, la tempête calmée, on retrouve leurs successeurs exactement dans la même position »[1].

Le « successeur » qui m’intéresse aujourd’hui, c’est Najat Vallaud-Belkacem, en charge du ministère de l’Éducation. D’abord parce que c’est la semaine de la rentrée des classes ; ensuite parce qu’elle est la cible d’un procès détourné et sans la moindre consistance de la part de ceux qui se sont autoproclamés comme étant les défenseurs de la bonne morale ; enfin parce que les questions autour de l’école et de son rôle dans notre société me semblent renoncer, depuis une vingtaine d’années, au principe de la transmission, qui était pourtant le moteur et la principale raison d’être de l’institution.

Le projet porté par la ministre, c’est d’abord la poursuite de l’action de ses deux prédécesseurs, Vincent Peillon et Benoît Hamon ; à savoir la création des 60 000 postes promis par François Hollande lors de sa campagne de 2012, la réforme des rythmes scolaires et la réforme du système de notation. Elle entend également promouvoir, c’est sa marotte, l’égalité hommes-femmes ou garçons-filles, ce n’est pas encore très concret, au sein des salles de classe. Attendue sur tous ces fronts, elle n’a pas tardé à prendre position : 60 000 nouveaux postes il y aura bien, punition il y aura également pour les maires « frondeurs » tentés pour ne pas suivre la réforme des rythmes scolaires, et malgré les difficultés de recrutement d’éducateurs qu’elle semble nier. Voilà pour la structure. Maintenant le fond !

Benoît Hamon a jugé bon qu’une notation davantage « bienveillante », en langage clair des notes revues à la hausse, soit mise en place pour encourager les élèves en difficultés. Si l’on prend l’exemple de la dictée, exercice classique qui a longuement fait ses preuves sur l’apprentissage de la langue française, il s’agirait de réévaluer à la hausse la copie selon que l’élève réalise des progrès en grammaire, en conjugaison, en vocabulaire, etc. Au-delà de l’insulte que cela adresse aux enseignants, jugés suffisamment « malveillants » pour se délecter d’attribuer des mauvaises notes, cette réforme devient complètement improductive dans la mesure où elle gomme le niveau réel d’un enfant : les matières dans lesquelles il a acquis une connaissance et maîtrisé une technique, des matières dans lesquelles il n’atteint pas le niveau moyen requis.

La promotion de l’égalité des sexes féminin et masculin dans les salles de classe est un débat qui, quant à lui, est malheureusement déplacé. Symbole d’une intégration réussie, qui défend une certaine vision du féminisme et qui a porté la réforme de l’élargissement des droits des homosexuels, Najat Vallaud-Belkacem est, comme tous les symboles mis sur le devant de la scène par un pouvoir, la cible d’attaques qui ne tirent pas vers le haut le débat d’idées. Le seul reproche qui puisse légitimement lui être adressé aujourd’hui, c’est de ne pas avoir la moindre compétence particulière dans le domaine de l’éducation. Et l’entendre s’offusquer que les manuels scolaires « s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT de certains personnages historiques ou auteurs »[2], m’invite à penser qu’elle est très éloignée des problématiques réels de l’école et de l’enseignement. Pour l’anecdote, amusez-vous, ne serait-ce qu’une minute, à imaginer la réponse qu’aurait donnée Verlaine ou Roland Barthes s’ils avaient été invités à développer leur « orientation LGBT » dans un texte ou un entretien et vous me direz à quelles conclusions vous parvenez…

Ce qui est absent du débat et ça depuis plus de deux décennies, c’est l’incapacité de l’école à transmettre un savoir et à préparer les enfants pour qu’ils puissent décider de leur avenir. C’était ça la fonction initiale de l’école : donner la possibilité et les armes pour choisir ! Les programmes, tels qu’ils sont conçus par l’Éducation nationale, ont désincarné la littérature, l’enseignement des mathématiques ne parvient plus à exprimer la réalité d’une mesure et d’un poids, les repères historiques ne sont plus identifiés, etc. Sans parler du renoncement à la méthode syllabique en faveur de la méthode dite « globale » pour l’apprentissage de lecture, avec la catastrophe que l’on connaît tous aujourd’hui. Et pourtant nous persistons en ce sens, à chaque réforme répond son lot de grèves mais sans que quiconque envisage de revenir à l’essence même du rôle de l’école.

Cette invitation à la liberté par la connaissance, on la retrouve dans la lettre de Gargantua à son fils, Pantagruel, dont je cite un extrait pour conclure ce premier post consacré à l’éducation, parce qu’il incarne toute la générosité et l’intensité qu’il y a dans l’apprentissage d’un savoir :

« C’est pourquoi, mon fils, je t’admoneste qu’emploies ta jeunesse à bien profiter en études et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l’un par vives et vocales instructions, l’autre par louables exemples, te peuvent endoctriner. J’entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement: premièrement la Grecque, comme le veut Quintilien, secondement la Latine, et puis l’Hébraïque pour les Saintes Lettres, et la Chaldaïque et Arabique pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la Grecque, à l’imitation de Platon, quant à la Latine, à Cicéron. Qu’il n’y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t’aidera la Cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t’en donnai quelque goût quand tu étais encore petit, en l’âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d’astronomie saches-en tous les canons. Laisse-moi l’astrologie divinatrice et l’art de Lullius, comme abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes et me les confères avec philosophie.

Et, quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes avec soin ; qu’il n’y ait mer, rivière, ni fontaine, dont tu ne connaisse les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au centre des abîmes, les pierreries de tout Orient et Midi : rien ne te soit inconnu.

Puis, soigneusement pratique les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et Cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toi parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme. Et par quelques heures du jour commence à visiter les saintes lettres, premièrement en grec le Nouveau Testament et Épîtres des Apôtres, et puis en Hébreu le Vieux Testament. Somme, que je voie un abîme de science. […] Mais – parce que, selon le sage Salomon, sapience n’entre point en âme méchante et science sans conscience n’est que ruine de l’âme -, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être à lui adjoint, en sorte que jamais n’en sois désemparé par péché. »

François Rabelais, Pantagruel, 1534.

[1] Robert Musil est un auteur autrichien (1880-1942), célèbre pour ses romans, essais et pièces de théâtre, parmi lesquels figure au premier rang L’homme sans qualités. Pour la citation : « La politique en Autriche », in Essais, éds. Seuil, Paris, 1984, p. 43

[2] Interview donnée par Najat Vallaud-Belkacem au magasine Têtu, en octobre 2012