lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : janvier, 2015

Dans les limbes poétiques de La Gana

FredDeux lundioumardi

Il y aurait un livre étonnant à écrire – si cela n’a pas déjà été fait – sur la manière avec laquelle des personnes ont « rencontré » tel auteur ou sont « tombés » sur tel roman. Celui dont il est question aujourd’hui mériterait d’être connu davantage. Il s’agit de La Gana (1958)[1], écrit par Jean Douassot – Fred Deux de son vrai nom – connu aussi pour son travail graphique exposé, entre autres, au Centre Pompidou. Le libraire qui me l’a tendu pour la première fois, il y a environ un an, l’a présenté comme « un des plus grands textes du XXe siècle ». Je venais de relire pour la deuxième fois L’Homme sans qualités et malgré la confiance que j’ai pour mon libraire son enthousiasme me semblait excessif. Grossière erreur !

La Gana (référence à Keyserling et ses Méditations sud-américaines) est le premier tome[2] d’un cycle autobiographique dans lequel l’auteur restitue les années difficiles de l’enfance et de l’adolescence d’Alfred, rejeton d’une famille vivant au sous-sol d’un immeuble, dans une sorte de cave galvanisée autour de la bouche d’égout qui centralise toutes les attentions, au milieu du salon. Père alcoolique, grand-mère qui pisse debout, tonton anarchiste, maman qui crache du sang à cause de l’humidité et puis … les rats bien entendu. Voilà les personnages qui vont évoluer au fil des 850 pages, dans une misère noire mais sans jamais se plaindre, avec le regard d’un enfant qui fait avec – comme on dit – et qui raconte selon un style alternant entre l’humour, la dureté et la tendresse :

« Le jeu le plus ordinaire et le plus fréquent : s’emmerder. J’ai perdu l’habitude de jouer et de m’amuser en jouant. C’est déjà lassant et il me semble que j’ai connu trop de choses sérieuses pour pouvoir me donner à l’illusion ou même pour rire là où il faut ou, tout simplement, être heureux. »

Si le mot « glauque » a été inventé, cela aurait pu être pour ce décor blafard accompagnant la lecture mais qui, paradoxalement, fait qu’il est impossible de lâcher ce livre tant l’écriture nous subjugue dans cette réalité décrite avec une poésie absolument incroyable et inédite. Roman du dégoût, certes, mais d’une qualité et d’une maîtrise incontestables, avec de nombreuses résonances céliniennes. Un trésor de la littérature française débusqué par Maurice Nadeau qui le présente de la façon suivante :

« L’auteur s’est laissé mener par l’enfant qu’il a sans doute été et c’est pourquoi La Gana baigne tout entière dans cette poésie cruelle et violente qui est celle de l’enfance aux prises avec des mystères trop grands pour elle. Cette poésie transforme le sordide en objet d’art. Elle permet de substituer au dégoût ou à l’apitoiement facile la révolte. Elle entraîne un ouvrage qui aurait pu n’être que remarquable, et en marge, dans les grandes eaux d’une littérature qui aide à vivre. »

En décembre dernier, « La grande librairie » organisait une émission spéciale sur France 5 sur le thème « les 20 livres qui ont le plus marqué les Français ». Les Misérables en vingtième position, Le Petit Prince en tête, avec au milieu des évidences (Madame Bovary, La Peste, Voyage au bout de la nuit, etc.) et aussi des absents. En ce qui me concerne, la surprise de la soirée est venue de François Cluzet : invité en tant que lecteur pour réciter des textes, c’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il a apostrophé François Busnel pour parler de son livre incontournable, La Gana. En dehors d’un cercle finalement restreint, la référence à ce livre a touché le temps de quelques minutes une audience qui lui revient. Espérons que cela soit utile à sa diffusion et que beaucoup « tombent » désormais sur l’œuvre de Fred Deux.

[1] DEUX Fred (Jean Douassot), La Gana, éd. Le temps qu’il fait. Fred Deux est né en 1924 et vit reculé depuis de nombreuses années dans une ville du Berry, auprès de sa compagne, l’artiste Cécile Reims. Ils se consacrent ensemble à l’écriture et au dessin mais également à la parole via un corpus impressionnant de textes enregistrés sur magnétophone.

[2] Succèdent à La Gana, Sens inverse (1963), La Perruque (1969) et Nœud coulant (1971), tous publiés par Maurice Nadeau.

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Utile éloge de l’inutilité

Lundioumardi.wordpress

Cette semaine a été l’occasion de régler les factures et de solder les comptes : avec l’actualité, l’unité nationale, la République, la liberté d’expression, l’éducation, la laïcité et j’en passe. Pour d’autres moins audibles avec le libéralisme, la situation des banlieues, notre rapport à ce qui s’appelle « le Progrès » ou l’orchestration d’une peur. On a beaucoup parlé, on a peut-être lu et Panurge continue à prêcher. Les circonstances ont finalement imposé à chacun de se positionner sous le diktat d’évènements violents et choquants : être ou ne pas être Charlie ? telle était la question, établie comme grille de lecture incontournable alors que, justement, les contours restaient mal dessinés.

Tout le monde – ce blog y compris – s’est investi d’une mission d’avoir quelque chose d’utile à penser et à dire. C’est là qu’on en vient au livre de la semaine, étranger aux agitations du moment mais dont la lecture participe à ce que j’ai souvent appelé un « réarmement moral ». Il s’agit de L’Utilité de l’inutile – Manifeste[1], un recueil de textes composé et commenté par Nuccio Ordine, philosophe et professeur de littérature italienne. Spectateur d’une société européenne déboussolée par les logiques consuméristes et de la propriété, l’auteur engage une plaidoirie en faveur d’un retour à la connaissance et aux savoirs afin de réhabiliter l’autonomie des esprits. Devant l’accumulation des biens que l’on exhibe, les valeurs portées par la culture et le degré d’instruction ont été délaissées parce qu’elles ne prodiguent pas un profit immédiat et quantifiable :

« Face à une telle brutalité, l’utilité des savoirs inutiles s’oppose radicalement à l’utilité dominante qui, pour des intérêts purement économiques, est en train de tuer progressivement la mémoire du passé, les disciplines humanistes, les langues classiques, l’instruction, la libre recherche, la fantaisie, l’art, la pensée critique, et les conditions même de la civilisation qui devraient être l’horizon de toute activité humaine. »

Sorte d’impalpable, Nuccio Ordine range dans cet « inutile » tout ce qui permet aux esprits de s’élever : la littérature, la philosophie, les œuvres d’art, l’apprentissage du grec et du latin, etc., comme un remède aux multiples fantasmes de toute-puissance :

« […] il serait bien difficile de comprendre un véritable paradoxe de l’histoire : c’est précisément lorsque la barbarie a le vent en poupe que le fanatisme s’acharne non pas seulement contre les êtres humains, mais aussi contre les bibliothèques et les œuvres d’art, contre les monuments et les chefs-d’œuvre. »

C’est également l’occasion pour lui de dresser un réquisitoire contre « l’université – entreprise ». Reprenant les travaux de Simon Leys, Nuccio Ordine expose le basculement des étudiants devenus aujourd’hui des « clients », qui payent pour qu’un diplôme les insère sur le marché du travail, au détriment de l’acquisition de connaissances censées leur prodiguer l’indépendance intellectuelle. Dans ce contexte, les professeurs également ne pouvaient être que relégués au rôle de « modestes bureaucrates au service de la gestion de ces exploitations commerciales universitaires. » Dans le même temps, les bibliothèques ferment une à une, l’enseignement a été désolidarisé de la recherche et la suprématie de l’anglais tue l’apprentissage des autres langues – notamment des langues anciennes qui sont pourtant le berceau de notre culture.

Si Nuccio Ordine est vivifiant dans la sonnette d’alarme qu’il tire, son livre est aussi une invitation à découvrir ou à redécouvrir des passages mémorables de la littérature et de la pensée en général. Parmi les auteurs convoqués pour l’occasion, citons en pagaille : Victor Hugo, Georges Bataille, Herzen, Montaigne, Platon, Aristote, Dickens, Ovide, Dante, Boccace, Shakespeare, Milton, Baudelaire, Julien Gracq, Cervantès, etc[2]. Ou encore Ionesco, avec ce passage tiré d’une conférence datée de février 1961, d’une remarquable intensité dans notre sombre modernité :

« Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet, connu à l’avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine. »

[1] ORDINE Nuccio, L’Utilité de l’inutile, trad. de l’italien par Luc Hersant, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2014, 228 p. Cet ouvrage recense une série de conférences et de séminaires donnée par Ordine au cours de ces dernières années, notamment une intervention prononcée en juin 2011 à l’Istituto Italinano per gli Studi Filosofici de Naples, intitulée « L’utile inutilità delle discipline umanistiche ». La dernière version a été rédigée entre mars et juin 2013, avec des paragraphes supplémentaires et des citations nouvelles. Nuccio Ordine dirige également trois collections d’ouvrages classiques aux éditions Les Belles Lettres.

[2] À noter également en appendice, un article d’Abraham Flexner, paru en octobre 1939 dans la revue Harper’s Magazine, sous le titre « The Usefulness of Useless Knowledge », traduit pour l’occasion par Patrick Hersant.

… et puis n’oublions pas que Anita Ekberg est morte

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La semaine qui vient de s’écouler est entrée dans l’histoire de France et de la presse sous de sombres auspices. Nous étions tristement habitués à ce que des journalistes deviennent les otages de leur profession et la cible de représailles mais jamais encore, depuis la Deuxième Guerre mondiale, une salle de rédaction n’avait été décimée, avec la barbarie que nous avons tous en tête. Les victimes de cet attentat sont d’abord les membres de Charlie Hebdo et les deux policiers qui les protégeaient mais, comme dans toutes les guerres, il ne faut pas négliger les victimes collatérales.

A l’unisson, Français et étrangers ont condamné cette atteinte à la liberté d’expression. Charlie Hebdo était en effet un des derniers vestiges de cette liberté et nous devons tous avoir à l’esprit qu’avec ces personnes c’est la résistance par le rire qui est morte. Conscient de l’intensité qu’un message peut revêtir sous les traits de l’humour, Desproges avait déjà souligné en son temps une première limite : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ! » Cette phrase, devenue un aphorisme, a été reprise de nombreuses fois cette semaine. On a malheureusement oublié de citer le cadre dans lequel elle fut prononcée, lors d’un réquisitoire du « Tribunal des flagrants délires » contre Jean-Marie Le Pen. Desproges y affirmait :

« À la première question [Peut-on rire de tout ?], je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers. S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. […]

Deuxième question : peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur… Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d’un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine et, la présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie dont je déplore en passant, mesdames et messieurs les jurés, de vous imposer quotidiennement la présence inopportune au-dessus de la robe austère de la justice sous laquelle je ne vous raconte pas. »

Jusqu’où l’humour peut-il aller désormais ? Pas très loin manifestement parce que sous le règne du politiquement correct, l’humour n’a pas sa place. Charlie Hebdo n’était pas un bon sujet de roi. Il continuait à se moquer de tous : de nous, des autres et d’eux-mêmes. A leur manière, ces journalistes ont été les meilleurs garants de la laïcité contre toutes les idéologies. C’est aussi ça qui disparaît avec eux : le passé d’une génération ayant grandi avec la possibilité de critiquer nos sociétés sous le prisme de l’humour et de la caricature. Cette caricature tellement ancrée dans l’histoire de notre pays depuis Charivari (1832-1937), principal journal satirique aux XIXe et XXe siècles, fondé par Charles Philipon (1800-1862), dont les caricatures tournaient en dérision la Monarchie de juillet et ridiculisaient la bourgeoisie : au slogan initial « Chaque jour un nouveau dessin », on ajouta aussitôt « quand la censure le permet ». Philipon avait compris que la satire sociale lui permettait de s’attaquer non plus directement au pouvoir sinon à ses soutiens et ses intérêts politiques ou économiques.

Beaucoup de sang a coulé cette semaine et des voix se font entendre pour que cela ne soit pas en vain. La guerre serait déclarée mais on se trompe déjà de cibles. La polémique suscitée par l’ouvrage de Houellebecq est ici déconcertante de sottise et d’hypocrisie : comment peut-on revendiquer d’un côté la liberté de parole et de l’autre museler la voix d’un écrivain qui, de surcroît, est romancier et non pas essayiste. Et c’est dans une bassine commune que trempent aujourd’hui ceux pour qui Charlie Hebdo avait dépassé une certaine limite et ceux pour qui un romancier doit apprendre à se taire. Rappelons-nous le triste sort que Salman Rushdie avait connu en son temps avec Les versets sataniques (1988) et préservons-nous du même écueil !

Rappelons-nous encore que lors de sa sortie en 1973, le film de Gérard Oury Les aventures de Rabbi Jacob avait suscité une vive polémique : en pleine guerre du Kippour, Danielle Cravenne avait détourné un vol Paris-Nice en menaçant de le faire sauter si le film, qu’elle jugeait anti-palestinien, sortait. Elle fut finalement interceptée dans son projet par une balle dans la tête. Un film pareil pourrait-il exister aujourd’hui en dépit des crispations communautaires que nous connaissons ? Serait-il encore possible de rire en voyant De Funès prononcer son célèbre : « Salomon vous êtes juif ? » Rien n’est moins sûr puisque la représentation folklorique et caricaturale des différences – religieuses, politiques, sexuelles et sociales – est désormais vécue comme une agression dans laquelle l’autodérision n’a plus sa place alors que, paradoxalement, on aurait jamais autant eu besoin de rire.

Alors puisque guerre il y a, c’est uniquement par un réarmement moral contre la terreur qu’elle pourra être gagnée et non par un renforcement des forces de sécurité contre un ennemi déterminé par toutes les confusions et amalgames possibles et imaginables. Bras dessus bras dessous le temps d’un dimanche, notre société reste fracturée de part en part, elle a prouvé une fois de plus son échec à pouvoir intégrer et souder les membres qui la composent, tâchons aujourd’hui de l’aider à panser ses plaies autrement que par le rejet et la facilité.

Un coup de fouet dans l’édition

pauvert

La rédaction de mémoires est un exercice auquel de nombreux écrivains se sont livrés avec un résultat inégal. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce constat, la principale étant : ce n’est pas parce que l’on a été un bon écrivain que sa propre vie mérite d’être racontée. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut savoir un tant soit peu écrire pour rendre compte d’une vie, surtout s’il s’agit de la sienne. Dans ses mémoires[1], l’éditeur Jean-Jacques Pauvert (1926 – 2014) se fait l’auteur d’un parcours qui a été atypique, précoce, risqué souvent, chanceux parfois mais toujours audacieux.

La littérature est dans la maison depuis son enfance, avec un père journaliste et un grand-père maternel amoureux des livres, attentif au contenu de sa bibliothèque – frère de l’écrivain et critique d’art André Salmon (1881 – 1969) qui plus est. Jean-Jacques commence à lire, à lire beaucoup dès le plus jeune âge et avec frénésie, ce qui ne l’empêche pas d’être un mauvais élève qui abandonne ses études à 15 ans. Puisque son fils aime les livres, le père décide de faire jouer ses relations et lui trouve une place dans la librairie Gallimard du boulevard Raspail. Ce sera pour le jeune Pauvert le premier entretien avec Gaston Gallimard, le début d’une relation fructueuse, construite sur le respect mais également sur une vision différente de ce que doit être un éditeur.

On est en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, Pauvert a 16 ans et se lance également dans le trafic de livres rares, grâce auquel il va tisser des liens et constituer un premier carnet d’adresses. À peine amorcée, cette activité le lasse rapidement parce qu’il n’est pas et ne sera jamais bibliophile : il a bien entendu le « goût physique » des livres mais ce qui l’intéresse, c’est leur contenu. Il va défendre cette idée avec un aplomb et une jeunesse défiant toute concurrence. On est à la fin de l’année 1945 quand il édite, à l’âge de 19 ans, son premier livre sous l’enseigne du Palimugre : la reprise d’un article de Jean-Paul Sartre sur Albert Camus, intitulé Explication de l’Étranger. Il fréquentera longtemps Camus, prendra ses distances avec Sartre, deviendra l’ami de Georges Bataille qu’il éditera aussi, tout comme Boris Vian, Raymond Roussel – la liste est longue.

Mais le parcours de Jean-Jacques Pauvert est indissociable de l’histoire politique de la France de l’époque et notamment sur un point sensible : la censure. En juillet 1949 est promue une série de lois visant à protéger la jeunesse de certains ouvrages : interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et de publicité. Sauf qu’en 1946, Pauvert a déjà décidé d’être l’éditeur de l’œuvre intégrale du Marquis de Sade. Pas par provocation ni pour se faire une réputation sulfureuse, mais parce qu’il a su percevoir la valeur littéraire et imposante de la philosophie sadienne : qu’on y adhère ou non, les livres de Sade devaient être accessibles. Comme il le décrit si bien, tout le monde en reconnaissait la nécessité dans les milieux intellectuels, mais en chuchotant et sans vraiment l’assumer. Il ira au bout de son projet, sans un article pour le soutenir et avec des libraires plus que frileux pour assurer la distribution. L’affaire sera portée devant les tribunaux pendant plus de dix ans, il y perdra jusqu’à ses droits civiques – temporairement – mais reste celui à avoir édité en premier les œuvres complètes de Sade. Même engagement et même combat avec Histoire d’O, remis en 1954 par Jean Paulhan dans des circonstances assez mystérieuses. Son auteure, Pauline Réage[2], est inconnue mais Pauvert jubile :

« Oui, je suis l’éditeur de Sade, c’est bien, mais avec Histoire d’O, je vais marquer l’époque. C’est vrai : je suis l’éditeur rêvé pour Histoire d’O, comme Histoire d’O est le livre rêvé pour moi. Il n’y a pas deux rencontres comme celle-là en cinquante ans… Je délirais. »

Le succès n’est pas commercial et la critique reste timide. Mais Pauvert donne le ton à une ligne éditoriale novatrice et libertaire. Pas seulement ! Entre 1950 et 1960, il se lance dans une autre grande entreprise qui est de refonder totalement la maquette du Littré, édité cette fois en sept volumes au cours de cette décennie. Il ouvrira sa librairie, à différents endroits, mais toujours dans le 6ème arrondissement de Paris ; rééditera la correspondance de Flaubert en veillant à ce que le texte soit rétabli après avoir été censuré tout au long de ces années ; se lancera dans des projets aussi éclectiques que l’édition des œuvres poétiques complètes de Victor Hugo, certains contes de la Comtesse de Ségur ou encore Les Liaisons dangereuses ; chapeautera des revues telles que Bizarre dès le début des années 1960, L’Enragé pendant les évènements de mai 1968 ; il lancera des dessinateurs comme Siné et participera à l’aventure du livre de poche via sa collection « Libertés » ; il se plaindra très souvent de sa situation financière parce qu’il est aussi un commerçant dont le nombre d’employés est passé de un au début des années 1950 à plus de trente à la fin des années 1960.

« A l’heure où les deux camps battent le rassemblement derrière leurs murailles, j’ai voulu accueillir les esprits déserteurs. J’ai voulu accueillir les esprits libérés. Existe-t-il encore des journaux sans consignes ? Peut-on trouver encore des artistes sans haine, ou sans soumission ? Des créateurs solitaires, des poètes sans parti ? Il fallait bien leur donner refuge quelque part. »

Puis, enfin, il y a les rencontres, comme toujours dans une vie aussi trépidante. A celles déjà citées il faut ajouter Pierre Klossowski et Jean Genet, dont il sera aussi l’éditeur, ou encore Julien Gracq, édité par Corti sans que cela nuise à leur amitié. Sa relation amoureuse avec Régine Deforges (qu’a t-elle bien pu penser de ces Mémoires ?). Il sera aussi consulté par Georges Pompidou pour décharger les éditeurs de la répression des lois de 1949. Mais surtout, il y aura l’amitié avec André Breton. « Saint Breton » qui apparaît tout au long du livre comme le mentor incontournable de toute une génération. N’ayant jamais été convaincu par aucune forme de célébration, la messe de Pauvert en l’honneur de Breton me paraît tout aussi suspecte. Mais cela n’enlève rien à la valeur du travail éditorial et intellectuel qui a réuni les deux hommes au cours de ces années.

Des années qui, malheureusement, laisseront le lecteur sur sa faim. Lorsque Pauvert écrit le premier tome de ses mémoires, à l’âge de 79 ans, il s’arrête aux évènements de mai 1968 : il est alors devenu un nom connu mais également une marque, un label, un homme influent dans le monde de l’édition. Le livre est édité en 2004 chez Viviane Hamy avec l’annonce d’un deuxième tome à venir pour les années 1968 – 2004. Rien que pour la correspondance avec Guy Debord, dont le nom apparaît furtivement dans les dernières pages du premier tome, cela promettait un témoignage précieux de l’histoire des idées mais aussi de l’aventure du livre dans la France de la fin du XXème siècle. Celui-ci n’a hélas jamais été écrit, selon la maison d’édition, à moins qu’il ne se trouve entre les mains d’un secret détenteur ou au fond d’une malle bien planquée que quelqu’un débusquera peut-être dans les années à venir, comme quelqu’un avait en son temps découvert les écrits de Pessoa…

[1] PAUVERT Jean-Jacques, La traversée du livre, éd. Viviane Hamy, 2004, 468 p.

[2] C’est en 1994, à l’âge de 86 ans, que la journaliste et écrivain Dominique Aury a révélé être l’auteure du roman publié sous le pseudonyme de Pauline Réage.

NB: s’agissant du jeu de la semaine dernière, la solution consiste à appliquer la méthode dite S + 7. Il s’agit de remplacer chaque substantif (S) d’un texte donné par le septième (S + 7) trouvé après lui dans un dictionnaire donné, ici l’édition 1993 du Petit Robert. Or, à cette date, le terme blog n’existait pas encore. Il a été glissé en mot-fantôme entre blocus et blond.