lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : septembre, 2015

Le poète a « cané »

Cécile Reims et Fred Deux, photographiés par Yves Géant, en novembre 2008, devant la Halle Saint-Pierre, à Paris

Cécile Reims et Fred Deux, photographiés par Yves Géant, 2008, Halle Saint-Pierre (Paris)

L’information n’intéresse ou ne se distribue pas toujours comme il le faudrait. Certaines nouvelles passent à la trappe parce que nous ne pouvons être attentifs à tout ou bien ce sont les choix éditoriaux qui négligent ce qui pourtant nous touche au plus haut point. Le 9 septembre dernier, l’artiste Fred Deux s’en est allé – à l’âge de 91 ans – dans sa maison de La Châtre (Indre), où il vivait depuis trente années auprès de Cécile Reims et avec laquelle ils formaient « le plus extraordinaire couple d’artistes qu’il m’ait été donné de connaître » écrit Georges Monti sur le site internet de sa maison d’édition[1]. Deux articles dénués de saveur dans Le Monde et dans La Croix, sans doute ailleurs mais sans trop de bruit pour ce puits de créativité et de poésie.

Je n’ai jamais aimé l’expression « avoir plusieurs vies ». Cela n’a pas de sens. Fred Deux n’en a eu qu’une, comme chacun de nous selon moi, qui lui a permis d’emprunter des chemins divers et variés, de façon incroyable dans le compliqué XXe siècle mais avec la liberté dans son sac et le talent au bout des doigts – avec lesquels il a beaucoup « gratté » pour reprendre ses mots. Né le 1er juillet 1924 à Boulogne Billancourt, témoin et acteur de la Seconde Guerre mondiale au sein des Forces françaises dans le Doubs, Fred Deux fut démobilisé en 1947 et commença à travailler dans une librairie à Marseille. Il y découvrit la lecture – le marquis de Sade et Georges Bataille en tête – et réalisa ses premiers « dessins » (1948 – 1949). 1951 fut l’année de la rencontre déterminante avec Cécile Reims. L’écriture ensuite, avec la publication de La Gana (1958), grâce à Maurice Nadeau qui ne s’y était pas trompé[2]. En 1985, lui et Cécile Reims s’installèrent dans la maison de La Châtre. Lieu de vie, laboratoire artistique, musée à part entière… c’est loin des turpitudes de notre société, dans cet espace reculé, que les deux inséparables exercèrent leurs talents avec rigueur parce qu’il n’y avait que cela qui comptait au final.

Une intimité particulièrement bien exposée dans le film documentaire de Matthieu Chatellier, qui les avait rencontrés il y a un peu plus de cinq ans, à un moment précis de leur vie ; celui où la vieillesse interroge l’avenir proche et les traces accumulées tout au long des années[3]. Ces images montrent un Fred Deux si vif, si alerte malgré son âge et que l’on peut apercevoir dans le calme de son travail méticuleux auquel il s’appliquait encore. Et Cécile Reims … son magnifique regard noir et ce timbre de voix qui m’évoquaient alors la puissance d’un oracle grec. Mais avec cette inquiétude que je restitue sans doute mal, malgré l’émotion de ces minutes du film, quand elle s’interrogeait sur le but de tout ceci. Nous sommes là dans ce monde nous dit-elle, à mener une vie souvent difficile et pendant ce temps l’univers nous entoure, avec ses constellations d’étoiles et de planètes qui tournent, tournent et ne cessent jamais de tourner. Quel sens donner à cela et à quelle fin ? L’ombre de Fred Deux a quant à elle cessé de tourner, l’œuvre reste, avec tout son potentiel et sa grandeur, presque tout entière à explorer.

[1] Depuis quelques années, les éditions Le temps qu’il fait ont entrepris un remarquable travail de réédition de l’œuvre de Fred Deux. George Monti, l’éditeur, est un ami proche du couple. La note qu’il a laissée sur la page d’accueil du site de la maison d’édition m’a permis d’apprendre cette triste information.

[2] Les ouvrages de Fred Deux ont déjà fait l’objet de deux recensions sur ce blog : « Dans les limbes poétiques de La Gana », 26 janvier 2015 et « Fred Deux, coryphée d’une poésie de la rue », 26 mai 2015.

[3] CHATELLIER Matthieu, Voir ce que l’ombre devient, Moviala Films – Tarmak Films, 2010, 89 min.

David Hume, Roland Barthes et la perche à selfie

Lundioumardi

À l’occasion de ma traditionnelle balade dominicale, le hasard m’a offert une raison supplémentaire d’interroger certains aspects de notre modernité – un spectacle épatant. Pour planter le décor brièvement : l’allée centrale qui monte jusqu’au panorama de la Basilique du Sacré-Cœur dans le quartier de Montmartre à Paris, en milieu de matinée. Déjà quelques promeneurs en ce beau dimanche d’automne, dont un jeune couple de touristes chargé comme une mule mais brandissant ce nouveau gadget que je n’avais pas encore eu l’occasion d’apprécier de mes propres yeux : une perche à selfie. À mi-chemin entre le manège et la première esplanade, la jeune fille regardait en direction du funiculaire – sur la gauche – tandis que son compagnon fixait droit devant lui vers le monument. Peut-être furent-ils simultanément habités par la même envie de se faire un bécot, reste qu’ils se tournèrent assez brutalement l’un vers l’autre, le garçon collant ainsi un bon coup de perche dans la trogne de sa bergère ! Rien de grave rassurez-vous ; le charmant fut bon prince et s’enquit de la santé de sa belle, avant de reprendre main dans la main l’escalade vers de nouveaux cieux.

Mais je restais légèrement sur ma faim ! Quitte à s’encombrer toute la journée de ce bâton de pèlerin des temps modernes, pourquoi n’ont-ils pas pris le fameux selfie, qui aurait été légendé de la façon suivante : « Là, c’est quand j’ai failli lui crever l’œil devant le Sacré-Cœur » ? Personnellement et bien que tout le monde s’en moque, cette obsession de se prendre en photo partout et tout le temps me paraît totalement grotesque, narcissique et je n’y vois qu’une entrave aux plaisirs contemplatifs de l’espace, une mise en scène de l’intimité qui participe justement à éteindre celle-ci. Une menace que Roland Barthes entrevoyait déjà en son temps mais ignorant sans doute les proportions que cela atteindrait :

« […] l’âge de la photographie correspond précisément à l’irruption du privé dans le public, ou plutôt à la création d’une nouvelle valeur sociale, qui est la publicité du privé : le privé est consommé comme tel, publiquement. »[1]

Dans le numéro de septembre de Philosophie Magazine, la journaliste Laurence Devillairs a interrogé quatre philosophes à travers les siècles, sur un thème proche à ce qui vient d’être écrit, à savoir : « Pourquoi racontons-nous notre vie ? »[2]. Marc Aurèle (IIème siècle ap. J.-C.) voyait là un enseignement à tirer de chaque jour, pouvant servir d’exemple à partager : « Rentré chez moi, avant de me tourner sur le côté pour dormir, je déroule ma tâche, je rends compte de ma journée. »[3]. En bon chrétien, Tertullien (II – III èmes siècles ap. J.-C.) expulsait ses péchés par la confession, vue comme un moyen de se « restituer » à soi-même. Paul Ricoeur (1913 – 2005) disait avancer dans la compréhension de lui-même en rassemblant les évènements de sa vie sous forme de récit, quitte à ajouter une part de fiction. Mais c’est David Hume (1711 – 1776) qui aurait le plus spontanément banni la perche à selfie, comme étant un moyen de se distinguer des autres : « Exister socialement, c’est « épater la galerie », raconter – et se raconter – des histoires » écrit alors Laurence Devillairs qui cite la Dissertation sur les passions (1759) : « De là vient que le mensonge est si commun : on voit tous les jours des hommes, […] par pure vanité, s’attribuer un tas d’évènements extraordinaires qui ne se sont passés que dans leur cerveau. »

Il n’en demeure pas moins que, sans cette perche à selfie que j’égratigne, je n’aurais peut-être pas eu moi-même d’histoire à raconter – à me raconter ? – et pour cette simple raison je l’en remercie en passant. Bonne semaine.

[1] BARTHES Roland, La chambre claire, Paris, éd. Seuil, 1980.

[2] DEVILLAIRS Laurence, « Pourquoi racontons-nous notre vie ? », Philosophie Magazine, septembre 2015 – n° 92, p. 82.

[3] Lettre adressée par Marc Aurèle au grammairien Fronton.

Quelle époque !

Lundioumardi

Les raisins de la désolation n’ont pas manqué ces derniers jours : un enfant échoué sur la plage comme symbole de toute notre inhumanité, ses parents qui auraient pu être parmi tous ceux à qui des policiers lançaient des sandwichs derrière une grille comme symbole de toute notre bestialité, une conférence de presse hollandienne assez floue pour tendre les bras aux répliques sarkozienne et le pennienne, Claire Chazal a dit bye bye parce que Bouygues lui a dit casse toi, mais surtout … il y a la tristesse inconsolable que j’ai ressentie en apprenant les difficultés financières de messieurs Bedos et Galabru ! Le premier vient de sortir un livre pour renflouer ses caisses[1], dans lequel il annonce qu’il est « fauché », que tous ses comptes sont vides, l’obligeant même à vendre sa maison en Corse « pour survivre ». Pauvre de lui ! je sens une larme monter en l’imaginant condamné à errer entre les murs de son appartement de l’île Saint-Louis ! Apprenant sa détresse, Sardou lui aurait proposé de le dépanner un peu, le temps de se refaire vous voyez, mais l’humoriste-poète-essayiste-intello-gaucho « engagé » a préféré décliner ! Michel Galabru a quant à lui choisi les ondes de RTL pour exprimer sa détresse, en déclarant au micro de Marc-Olivier Fogiel qu’il touchait une pension de misère, une « petite retraite de fonctionnaire », comme des milliers de gens finalement, mais le monstre sacré se fait grand prince en ajoutant « je ne dis pas ça par impudeur vis-à-vis de certains qui ont une retraite encore plus mince. » Quelle élégance ! Quelle époque ! Quelle tristesse ?

Alors le réconfort je l’ai trouvé cette semaine dans Virgule – Magazine de français et de littérature adressé aux jeunes adolescents âgés entre 10 et 15 ans[2]. Que voulez-vous, quand on lit autant de conneries dans la presse pour adultes, il faut bien aller chercher de quoi se nourrir autre part. Son dernier numéro, consacré à la comédie de Molière Les précieuses ridicules, poursuit sa traditionnelle rubrique de la SPM (Société Protectrice des Mots) qui consiste à « recueillir des mots maltraités, délaissés, en voie de disparition ou abandonnés. » Et c’est le mot « Brimborion » qui est mis à l’honneur ce mois-ci. Les auteurs nous rappellent alors que : « issu du latin brevarium, signifiant “livre de prières”, le nom brimborion a d’abord désigné, en français, des “prières bredouillées”, avant de prendre son sens moderne de “chose insignifiante”. » Les brimborions sont donc aujourd’hui toutes ces choses que l’on dédaigne, que l’on ne veut pas voir ou que l’on méprise parce que d’autres, considérées comme plus importantes, occupent une place prépondérante. Par exemple, au hasard, les aléas financiers de certaines vedettes deviennent un sujet à part entière tandis que plus de 52 millions de brimborions transbahutés entre les guerres et la mer commencent tout juste à être pris en compte …

Sur cet utile rappel sémantique du magazine Virgule, je vous souhaite une bonne semaine à tous et vous invite à aller jeter un œil à l’avant-propos de votre serviteur – intitulé « Lundioumardi, un observatoire par la lecture » accessible en haut de la page – qui a été remanié pour mieux embrasser sa deuxième année.

[1] BEDOS Guy, Je me souviendrai de tout, Paris, éd. Fayard, 2015.

[2] Virgule, n° 132, septembre 2015, 6 €.

Dos Passos – Hemingway : une rupture tout sauf littéraire

John Dos Passos (1896 – 1970) – Ernest Hemingway (1899 – 1961), deux écrivains américains du XXe siècle qui ont emprunté, chacun à leur façon, le chemin d’une certaine modernité littéraire mais aussi deux figures marquantes de leur époque, liées par une étroite amitié et malgré deux personnalités aux antipodes. Dos Passos, sorte de longue tige dégarnie, au tempérament discret, méticuleux et attentif. Hemingway, incarnation vigoureuse de la virilité américaine, parlant haut et fort, redouté pour ses colères mais adulé pour son sens de la fête et son pouvoir de séduction. Il était inévitable qu’ils se rencontrent, une connivence était, quant à elle, moins évidente. Il en résulta une amitié intense – du moins au début – qui ne pouvait survivre à des convictions trop antagonistes, surtout lorsque celles-ci furent mises à l’épreuve du réel – la guerre d’Espagne (1936 – 1939) en l’occurrence.

Dans Adieu à l’amitié, Stephen Koch raconte cette histoire[1], lorsque tout commença par un déjeuner chez Lipp à Paris en 1922, quatre ans après leur première entrevue. Dos Passos était déjà devenu « quelqu’un », Hemingway était encore un jeune journaliste mais tous les deux s’étaient « reconnus » :

« Chacun avait tout de suite pressenti le génie de l’autre. Dos en était certain, « Hem allait devenir le plus grand styliste américain ». Ce qui l’impressionnait le plus, dans le style d’Hemingway, c’était l’étonnante pureté de la lumière qu’il projetait sur les choses […]. De son côté, Hemingway considérait Dos Passos comme un homme qui disait la vérité. Lui qui visait l’écriture la plus pointue, la plus nerveuse possible, était fasciné par la générosité de la prose de son ami, par son ampleur. »

Dos avait alors 28 ans, Hem 25 et c’était le début de ce que l’auteur nomme « Le bon temps », fait d’échanges littéraires, de vacances, d’encouragements dans l’écriture et de dîners interminables où l’on mange peu tellement on rit. Une douceur de vivre déjà nuancée par un révélateur qui ne cessera de s’aviver : Dos Passos était un écrivain engagé à gauche tandis qu’Hemingway ne s’intéressait pas à la politique. Le premier suscitait l’admiration des intellectuels ne manquant pas de le comparer à Tolstoï et à Joyce, le second construisait son personnage médiatique pour devenir une vedette, avec ses légendes et ses scandales. Dans des versions différentes, les deux écrivains accédaient ainsi à la reconnaissance et à la gloire.

C’est avec des intentions tout aussi différentes que Dos et Hem embarquèrent dans des navires séparés en direction de l’Espagne pour couvrir la guerre qui venait d’éclater, avec le projet commun de la réalisation d’un film qui deviendrait Terre d’Espagne[2]. Cette expérience fut pour eux le point de rupture de cette amitié : rendu sur place, Dos Passos apprit la disparition de son vieil ami Jose Pepe Robles, professeur et agent de liaison pour le compte des autorités soviétiques, victime d’un complot. L’occasion pour lui de lever le voile sur les financements et la main à peine invisible du régime stalinien sur le Front populaire. Pour Hemingway, la guerre était d’abord le terrain propice au réveil de son inspiration artistique et la scène de théâtre exotique de sa relation adultère avec la journaliste américaine Martha Gellhorn – l’éventualité d’une trahison communiste sur ses membres réfractaires n’était pour lui qu’un empêchement dérisoire à la grande idée d’une guerre qu’il n’envisageait qu’entre « bons et méchants ». C’était enfin et surtout une occasion de se faire mousser, d’exister en tant qu’écrivain « engagé », présent sur tous les fronts quand une photographie pouvait l’immortaliser le fusil à la main et le regard fier.

Cette divergence des intentions initiales révéla deux visions diamétralement opposées de la nature du conflit mais aussi la perfidie d’Hemingway dans son amitié, au seul nom d’une carrière. Un récit que Stephen Koch déroule avec une grande vivacité, selon un style simple et efficace qui rend compte à la fois d’une « histoire littéraire » entre les deux hommes mais aussi des enjeux principaux de l’Espagne et de la géopolitique du moment. Il décrit alors de façon mémorable la cérémonie au cours de laquelle Hemingway annonça la mort de Robles à Dos Passos : sous couvert de vouloir agir en ami, Hemingway n’aura été fidèle qu’à son style, posant grassement ses couilles sur la table afin d’humilier publiquement un Dos Passos qui croyait encore à une simple erreur judiciaire. Triomphant, Hemingway avait écrasé d’une seule phrase son vieil ami et s’était assuré la sympathie de la bureaucratie soviétique. Sa carrière pouvait prospérer ! Dos, lui, ne s’en releva jamais vraiment. Le vaste corpus de textes et les témoignages recueillis par Koch contribuent à la qualité de ses analyses pour décrypter la trajectoire irréversible d’une relation qui perdura malgré tout mais de façon lointaine jusqu’au suicide d’Hemingway[3].

« Lors de ces apparitions de Hem, semblables à celles d’Hitchcock dans ses films, c’est toujours Richard Gordon (héros du roman de En avoir ou pas, écrit par Hemingway en 1937) qui regarde passer avec mépris son rival misérable. C’est Richard Gordon qui traite le has been titubant de rustaud. Autrement dit, dans En avoir ou pas, Hemingway fait de Dos Passos le véhicule de son propre mépris de soi. Hem résolvait ainsi la question. Ce n’était pas lui qui méprisait l’homme qu’il était devenu. C’était Dos. »

[1] KOCH Stephen, Adieu à l’amitié – Hemingway, Dos Passos et la guerre d’Espagne, trad. de l’anglais par Marie-France Girod, Paris, éd. Grasset, 2005. Stephen Koch est ancien directeur des ateliers d’écriture à l’université de Columbia, romancier et historien. Il est également connu pour avoir écrit La Fin de l’innocence : les intellectuels d’Occident et la tentation stalinienne, 30 ans de guerre secrète, également traduit et publié chez Grasset (1995).

[2] Film documentaire réalisé par Joris Ivens avec la contribution d’Hemingway, sorti en 1937. Dos Passos fut très vite écarté du projet en raison de sa méfiance à l’égard des évènements auxquels il était invité à s’intéresser.

[3] Voir notamment les notes de renvoi et les remerciements placés à la fin du volume.

Un an de labeur

Lundioumardi

Pour clôturer la première année de son existence, Lundioumardi s’est plongé sur l’ensemble des textes qui a été publié sous son toit. Quelle prétention ! Certains sonneraient l’heure du bilan, d’autres de la comptée, je me contenterai d’écrire le plaisir que j’ai eu à diffuser ces 53 articles chaque semaine. Ca n’a pas toujours été le panard, des idées auraient sans doute mérité un meilleur développement ou un argumentaire mieux construit. La littérature contemporaine a trop souvent été négligée au profit d’une ligne de facture classique … mais que voulez-vous, je continue à penser que l’on trouve davantage de « bonne littérature » chez Victor Hugo, James Joyce ou Robert Musil que parmi mes contemporains. Je ne fais évidemment pas une généralité et pense tout particulièrement à un auteur comme Fred Deux pour ne citer que lui. Malgré la promesse en avant-propos de ne pas céder à la tentation du billet d’humeur, je constate qu’elle n’a pas toujours été tenue. Je le justifierai simplement par le fait qu’une humeur ne vient jamais de nulle part et que son expression ne manque pas d’intérêt si on joue le jeu de la décortiquer en évitant l’écueil de sa gratuité.

Et puis il y a eu le « travail » … pas celui d’écrire ces lignes mais celui qui permet de gagner sa croûte – c’est-à-dire le travail en tant qu’idéologie et qui a souvent été critiqué ici de façon plus ou moins directe, sous l’angle de l’utile, de la paresse ou en interrogeant la procrastination. Ce « travail » chef d’orchestre de nos rapports sociaux, auquel on se consacre corps et âme – surtout quand on n’en a pas – d’une remarquable puissance dans sa volonté d’approvisionner les individus en contenance mais rarement en contenu. Un thème qui sera approfondi plus précisément cette année je l’espère, à commencer par aujourd’hui.

Dans son dernier numéro, la revue Neon publie une brève interview de l’anthropologue – présenté comme anarchiste – David Graeber, intitulée « Profession : job à la con » [1]. Alors précisons-le tout de suite, la revue en question a pour devise « soyons sérieux, restons allumés ! » et adopte un ton léger – à peine cynique c’est dommage – pour décliner différents thèmes de société, sans non plus aller trop loin dans l’analyse. Bref, sans prétention ! Dans l’interview qu’il accorde, celui qui est également à l’origine du mouvement Occupy Wall Street et professeur à la London School of Economics (c’est vous dire s’il est anarchiste) dézingue tous ces métiers que l’on vend aujourd’hui et qui ne produisent rien pour la société mais également pour la personne qui en est le tributaire : « ces métiers obscurs, dépourvus d’une quelconque utilité réelle, qui nous occupent artificiellement et nous plombent le moral. » – comprendre relations publiques, ressources humaines, contrôle qualité, télémarketeurs et autres postes administratifs.

Pour lui cela ne fait pas un pli, le capitalisme a mis au rebut l’utilité du travail et des ouvriers pour privilégier l’émergence de ce qui est appelé les « middle managers » – je ne comprends jamais vraiment ces expressions mais traduisons peut-être par le petit matador qui a le pouvoir de grogner contre celui qui n’a pas nettoyé la friteuse.

« Aujourd’hui, on dévalorise le travail utile. Plus votre travail est bénéfique à autrui, moins vous êtes payés ! Les infirmières, les éboueurs, les conducteurs de train, les ouvriers, les profs sont moins rémunérés que le moindre coordinateur ou manager. »

Bon … il faut reconnaître que le rapprochement qu’il effectue ensuite avec le mouvement hippie des années 1960 comme étant le générateur d’une « panique » devant la perspective d’une population heureuse et avec du temps libre, n’est pas très convainquant. De la même façon, les questions du savoir-faire et de la perpétuation de certains métiers qui tombent dans l’oubli ne sont pas évoquées. Mais amorcer cette rentrée sous les auspices du « job à la con » n’est-il par le meilleur argument pour rester couché par irrévérence ou simple épicurisme ? Oblomov quand tu nous tiens …

Pour terminer, je remercie affectueusement tous ceux qui ont pris le temps de relire et corriger mes textes tout au long de cette année. Parfois ils ont été déçus, souvent ils m’ont reproché d’éviter le sujet et il y eût aussi les insultes bienveillantes… Je sais qu’ils se reconnaîtront. Merci également à Héléna Bastais, Matteo Cavanna, Louis Chapellier, Henri Dulac et François Grundbacher pour les contributions qu’ils ont apportées. J’espère qu’elles se répèteront à l’avenir ! Enfin, une pensée spéciale pour Anne Chédeville-Maitre pour son soutien sans faille et son regard toujours singulier sur ce qui se présente à lui : on la fera notre biographie d’Ethel Granger j’en suis convaincu.

À lundi prochain (voire même peut-être mardi …)

[1] GRAEBER David, « Profession : job à la con », Neon, septembre 2015, n° 34, pp. 34-37.