lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : octobre, 2018

Chesterton : un anarchiste amateur

chestertonlundioumardi

La qualité d’un livre se mesure-t-elle à celle de ses lecteurs ? Dans le cas du journaliste écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936), son livre intitulé Le nommé Jeudi – Un cauchemar (1908) a rassemblé autour de lui la reconnaissance unanime d’un collège de « grands » écrivains : Jorge Luis Borges le comptait parmi ses livres de chevet, Franz Kafka le mentionnait avec un vif intérêt dans les Conversations auprès de Gustav Janouch, Jean Paulhan a assuré la traduction française chez Gallimard et Raymond Queneau écrivait dans son Journal : « viens de lire l’extraordinaire Nommé Jeudi de Chesterton » (1921). Pourtant, au XXIe siècle, cet ouvrage ne parle pas au commun des lecteurs et ce n’est pas dans les rayons d’une librairie qu’on tombe dessus. Il faut passer commande ou avoir un ami bienveillant pour le mettre entre vos mains.

Chesterton a commencé à écrire dès l’âge de seize ans. Après un rapide passage par une école d’art, il fut engagé en tant que critique littéraire au Booksman à partir de 1899 et publia son premier roman l’année suivante (Le Napoléon de Notting Hill). Après le décès de son frère, il prit le relais de celui-ci en tant que rédacteur en chef de la revue The New Witness qui devint le G. K.’s Weekly. Très populaire en Angleterre, il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages qui alternent entre l’essai pamphlétaire, le roman, la biographie et des nouvelles policières mettant en scène le Père Brown, un prêtre détective.

Précisons d’abord le sens du mot « amateur » contenu dans le titre de cet article. Dans l’autobiographie qu’il a écrite peu avant de mourir – L’Homme à la clef d’or – Chesterton a livré dans le premier chapitre un tendre portrait de son père qui avait fait fortune dans l’immobilier tout en se livrant à différentes pratiques artistiques et dont l’humilité semble incontournable pour comprendre la personnalité du fils qui écrit alors à propos de lui :

« Sa virtuosité, tant comme expérimentateur que comme artisan dans toutes ces matières, était surprenante. […] Ce fut là pour moi une première, une excellente leçon de vie ; j’appris de lui que, dans toutes les choses qui comptent, le dedans est beaucoup plus grand que le dehors. Dans l’ensemble, je suis plutôt heureux qu’il n’ait jamais été un artiste. Le fait d’être un artiste eût pu l’empêcher pour devenir l’amateur qu’il a été. Être un artiste eût pu gâter sa carrière ; je veux dire : sa carrière privée. Il n’eût jamais pu transformer en bonheur vulgaire les mille riens qu’il réalisait avec tant de bonheur. »[1]

Cet amateurisme défendu par Chesterton était le sésame du poète accompli, celui capable de la contemplation du réel qui le cerne et qu’il retranscrit. Surnommé « le prince du paradoxe », il n’avait pas encore trouvé refuge dans la religion quand il écrivit Le nommé Jeudi[2] : âgé d’à peine 30 ans, il sortait d’une vague crise mystique, tâtonnait autour d’un ennuyeux pessimisme qu’il abandonna rapidement pour un optimisme jugé plus propice à sa tâche : « […] lorsque j’ai commencé à écrire, j’étais plein de la résolution, ardente et neuve, d’écrire contre les décadents et les pessimistes qui régnaient sur toute la culture de l’époque. »[3] Dans ce but naît la conspiration fictive à laquelle participe malgré lui « Jeudi » afin d’assurer la pérennité d’un ordre établi et dont la perpétuité va de pair avec la menace de sa destruction à venir. Seulement, à force d’agiter la menace anarchiste pour éviter sa concrétisation, les gardiens de l’ordre qui s’improvisent destructeurs d’un soir ne cessent de frôler le chaos tant redouté : le « cauchemar » contenu dans le titre et que Chesterton a souvent reproché à ses lecteurs de négliger.

Roman des forces invisibles qui nous dirigent, Le nommé Jeudi apparaît comme une puissante construction métaphysique menée tambour battant par la figure tutélaire et hors-norme de « Dimanche », artisan machiavélique de la perpétuation des humanités selon ses inspirations poétiques, selon qu’il soit le rêve ou le cauchemar et parfaitement résumé par Pierre Klossowski dans sa préface au livre : « Dans Le nommé Jeudi, le rêveur de ce nom lance à Dimanche un cri accusateur : Avez-vous jamais souffert ? Et tandis que la suprême figure emplit le ciel et que tout s’abîme dans les ténèbres, l’antique parole remonte du fond des âges par laquelle l’Être déclare ce qu’il lui en coûte d’avoir créé à partir de rien : Pouvez-vous boire à la coupe où je bois ? »[4]

[1] CHESTERTON Gilbert K., L’Homme à la clef d’or, Paris, éd. Les Belles Lettres, pp. 59-60.

[2] En 1922, soit près de 15 années après la publication du Nommé Jeudi, Chesterton fit sa conversion à la religion catholique.

[3] Ibid, p. 124.

[4] CHESTERTON G. K., Le nommé Jeudi – Un cauchemar, éd. Gallimard – L’imaginaire, Paris, 1966, p. 16.

 

Publicités

Simon Johannin et la caricature rurale

lundioumardilétédescharognes

Décharges sauvages, animaux crevés et gueules ravagées ont été le terreau crasse de l’inspiration de Simon Johannin, jeune auteur étiqueté « sensation » de la rentrée littéraire de… l’année dernière, pour son roman intitulé L’été des charognes[1]. Né à Mazamet dans le Tarn en 1993, le jeune homme a grandi dans l’Hérault où ses parents apiculteurs tenaient une exploitation. Il a quitté le domicile parental à 17 ans avant d’intégrer l’atelier d’espace urbain de l’école de La Cambre, à Bruxelles, entre 2013 et 2016. Dans ce premier livre, il plante le décor de La Fourrière, un hameau fictif de cette France sinistrée des no man’s land, à cheval entre un Leclerc et les tôles fracassées d’une ruralité oubliée. « J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part. »

La scène inaugurale porte en elle la nausée que l’ensemble du livre tend à développer : deux gosses défoncent un chien avec une pierre tandis que quarante-six brebis sont tuées par les chiens du hameau. Pas d’équarisseur avant deux semaines et les cadavres ovins en putréfaction sont entassés sous le soleil qui cogne. Odeur et misère cernent ce territoire où vivent deux familles. « À force d’entasser les animaux morts ça avait formé le talus où nous on allait tout le temps jouer. Au fond depuis toujours on marchait avec les charognes. Elles étaient partout. Sous la tôle, dans les vieux frigos cassés au bord du chemin et dans la terre. » Partout, jusque dans l’estomac des personnages disséqués par le narrateur à coups d’orgies carnivores, spectateur aguerri des abattages qui fondent son environnement quotidien.

La première partie du livre décrit cette ambiance d’un été qui semble durer des années, voyant le narrateur et son ami Jonas passer de l’enfance à l’âge adulte. Les scènes se répètent dans une esthétique de la laideur parfois redondante, poussive, à la mesure de la violence incarnée par ces tranches de vies : les hommes boivent, l’oncle sort de prison, la peur de l’étranger, les clichés de la pauvreté. Un peu trop les clichés ! Et puis la volonté de quitter cet été, cette terre, sa misère. Le narrateur souhaite voir autrement. « On avait encore quelques étés pour que les visages soient rouges, pour que le sang nous frappe les tempes et fasse battre en nous le temps qu’il nous reste. On avait encore de quoi vivre un peu. »

Commence l’autre partie du livre, éloignée de La Fourrière. Les copains, les paradis artificiels, le sexe, l’égarement. C’est une autre errance qui démarre depuis l’abribus. L’enfance était frontale, l’adolescence diluée, seul l’abattage demeure le dénominateur commun – des bêtes aux nouveaux repères, de la barbaque au valium. L’été s’achève, voici l’automne. La langue se fait moins tranchante, elle accompagne confusément l’éthylisme du personnage et la métaphore animalière qui l’accompagne : « J’ai fait une longue entaille sur le dessus du bras gauche et une autre à l’arrière de ma tête. Je pensais ouvrir mon corps comme on ouvre un abcès pour que le chien sorte. J’avais, comme on m’a dit, besoin de repos ». Un repos de bon aloi pour ce personnage-prétexte à l’atmosphère qu’il est supposé révéler, bancal dans sa nature tant l’est aussi la vérité du paysage raconté.

[1] JOHANNIN Simon, L’été des charognes, éd. Allia, 2017.

L’espace-temps d’un viol

Unpetitviollundioumardi

C’est arrivé comme ça, en passant. Une fois, puis deux, puis trois et ainsi de suite. Ludo a quatorze ans et se retrouve le pantalon et la culotte baissés par un ami de la famille, un homme marié âgé de quarante-huit ans qui le congratule d’un « mon salaud tu bandes », après avoir glissé sa main entre ses jambes. En effet il bande, il est excité par ce quelqu’un qui s’intéresse à lui. Intimement. Dans la cave, dans les parkings à l’arrière de la voiture, l’homme en question se/le déshabille, se/le masturbe et se fait sucer. Comme ça, vite fait, l’air de rien, pendant que le reste de la famille débarrasse tranquillement la table et fait la vaisselle. Est-ce pour autant un viol ? À l’époque le dictionnaire écrivait que cela ne concernait que les femmes et la loi retenait le viol uniquement en « cas de pénétration ». Et puis après tout, puisqu’il bande Ludo, sans résistance, n’est-il pas un peu consentant ?

Ces questions sont posées par la victime elle-même, le poète Ludovic Degroote, dans un récit autobiographique intitulé Un petit viol[1], écrit trente-trois ans après les premiers attouchements qu’il a subis, afin de comprendre l’adolescent qu’il était à ce moment-là, au travers de cette expérience déterminante pour sa vie d’adulte. « quand je lis le journal je lis toujours les histoires de viol trente ans que je me demande si mon truc aussi ça tient du viol si le mot est bon si au fond ma responsabilité de tout ce qui est arrivé ne m’interdit pas de devenir victime moi aussi j’ai eu du plaisir ». Pas de reproches directement adressés par Ludo devenu Ludovic dans ce texte mais une volonté de démêler le passé : lui d’abord, l’autre un peu, ce qu’il en reste après.

Un texte pour éclaircir, écrit d’un seul jet, sans ponctuation ni majuscule, ordonné par les souvenirs qui se bousculent. « je n’ai rien conduit dans ce texte je me suis laissé dériver où l’on voit que la dérive peut nous mener aux lieux mêmes où nous nous trouvions à moins que ce ne soient les mêmes lieux qui se répètent ». Une question centrale dans cette confusion : était-ce mal ? Le prédateur était parvenu à suffisamment isoler le corps et bourrer le crâne de sa proie enclin à la culpabilité, à la honte. Non, ce n’est pas mal lui dit-il parce que tout le monde fait ça. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète, on ne devient pas pédé pour autant : « la bouche tu verras c’est comme un vagin » le rassure t-il. Il suffit de le regarder, lui, marié avec des enfants. Et puis il le félicite, le complimente sur ses aptitudes, son physique. Cela charrie des sensibilités chez cet adolescent qui a le sentiment de n’intéresser personne : « quand même il est gentil de bien m’aimer comme ça pas foule qui me donne de telles preuves ».

Consentir sans choisir, qu’est-ce que cela signifie à quatorze ans ? Un viol, mais « petit » s’en excuserait presque le titre du livre. Parce qu’à la honte de son expérience, Ludovic Degroote s’expose au risque d’être jugé pour l’avoir racontée. Ne l’avait-il pas un peu cherché se demanderont certains quand d’autres l’accuseront de cumuler en posant des mots sur ce passé. Pire : en faire le récit poétisé d’un espace-temps. « je ne peux rien épuiser de cette chose je ne peux que la répéter et la répéter ne l’use pas c’est pour ça que je ne peux pas m’en sortir je ne peux que vivre avec sans mesurer si l’avoir écrite et la mettre à jour lui donne moins de poids probable que je me leurre car à l’inquiétude de ce qui demeure s’ajoutera l’inquiétude liée à ce texte ». Et avec sa honte d’adulte, l’auteur achève son souvenir inconsolable en se rappelant que « le petit ludovic attend ses parents à la cave », toujours sans point ni majuscule.

 

[1] DEGROOTE Ludovic, Un petit viol, suivi de Un autre petit viol, éd. Champ Vallon, 2009. Un autre petit viol reprend symétriquement le premier texte en adoptant l’ordre alphabétique de ses fragments.

Deuil en volée

marporterlundioumardi

Pourquoi le deuil échoue-t-il souvent en littérature ? Ils sont nombreux ces livres disposés sur les tables des librairies, écrits de la main d’une personne – souvent médiatique – venue témoigner par le menu de perte, souffrance, reconstruction, sans oublier l’indispensable « résilience » déclinée depuis une décennie à toutes les modes. À cet échec stylistique, le diktat des chiffres nuancerait le propos par le succès rencontré par ces récits : le succès de l’auteur délivré de sa souffrance par l’écriture (son « travail de deuil »), le succès du lecteur en appétit d’en savoir davantage sur une célébrité qui se raconte à travers la disparition de quelqu’un. Seule laissée-pour-compte dans cette affaire : l’exigence littéraire.

Le problème ne semble pas être le sujet lui-même mais bien cette question de l’exigence et de la valeur littéraire qu’un écrivain injecte dans son travail en traitant du deuil. Certains s’y sont employés avec finesse et talent. En racontant le décès de sa mère dans Une mort très douce (1972, éd. Gallimard), Simone de Beauvoir a sans doute écrit son meilleur livre. Plus récemment, Geneviève Peigné élaborait une construction originale dans L’interlocutrice (2015, éd. Le nouvel Attila) en évoquant le décès de sa mère Odette atteinte de la maladie d’Alzheimer[1]. Et parce que le deuil est également affaire d’hommes, citons Max Porter, auteur du roman La douleur porte un costume de plumes dont il va être question aujourd’hui[2].

La trame narrative est épurée : les garçons et papa ont perdu leur mère/épouse et doivent apprivoiser un nouveau quotidien. Pour les accompagner, un corbeau frappe à la porte et devient la métaphore animalière qui s’incruste dans leur vie pour les confronter à la douleur lancinante qu’ils ressentent, à l’absence qu’il faut dompter. « Dans d’autres versions je suis docteur ou fantôme. Parfaits stratagèmes : docteurs, fantômes et corbeaux. Nous pouvons faire ce que les autres personnages ne peuvent pas, manger la tristesse par exemple, ou renfouir les secrets, ou mener les batailles homériques contre le langage et Dieu. J’étais excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, jouet, revenant, bâillon, psychanalyste et baby-sitter. » Finalement tout, excepté l’oiseau de mauvais augure.

Donnant tour à tour la parole à l’animal, au père et aux deux garçons fondus dans une seule et même voix, chaque personnage s’exerce à son chagrin, balaye les condoléances, éprouve sa culpabilité et entend la voix provocante du corbeau qui bouscule afin de rompre le traumatisme et se réapproprier le nid. Très investi par sa mission, sa présence se dissipe à mesure que la famille se redresse et lui-même délivre ses propres tourments de volatile. « Les lignes telluriques le lancèrent à travers le pays sans laisser un instant à la douleur, les lignes électriques catapultèrent des gerbes lâches de plumes et d’os couleur bitume tandis que du ciel se déversaient d’autres corbeaux, un déluge de corbeaux morts, pluie de piafs noirs sur les crêtes, mais notre corbeau mordilla et picora des canettes vides et des capotes sales et des paquets de clopes, et la tempête de feu passa au-dessus de sa tête, telle l’histoire écrite sur le prolétariat. »

Éditeur pour la maison d’édition britannique Granta, Max Porter signe avec ce premier livre une réflexion poétique du deuil. Compagnon du péril d’une fable qui insiste sur les vertus de l’imaginaire, le corbeau investit ce texte avec audace, humour mais aussi confusion et maladresse. L’écriture est inégale. Elle alterne entre des envolées d’une rare intensité et des passages sans le moindre relief. Un défaut qui n’en est pas tout à fait un quand il respecte le rythme de ces âmes esseulées ayant à faire avec la mort, à composer entre leur solitude et l’envie de la dépasser. Une construction littéraire originale donc, qui parvient à faire du deuil un personnage à part entière et non le simple sujet d’un auteur qui s’écoute le raconter.

[1] Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2015/10/06/ce-que-nous-allons-chercher-dans-les-livres/

[2] PORTER Max, La douleur porte un costume de plumes, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, éd. Seuil, 2016.

Moi-de-onze-ans de la rue Paul-Bert

Venaillelundioumardi

Le 4 octobre paraîtra au Mercure de France L’enfant rouge, le dernier livre du poète Franck Venaille (1936-2018)[1]. Tableau de son enfance dans les quartiers Est de la capitale, ce récit autobiographique est celui d’un Moi-de-onze-ans qui arpente le faubourg Saint-Antoine, la rue Paul-Bert, la rue Basfroi et le boulevard Voltaire, comme un itinéraire à suivre pour restituer les pensées du poète en formation qu’il était – celui qui très jeune achetait quotidiennement la presse « pour retravailler les mots, les essorer, les tordre, eux qui s’étalaient là comme autant de blessures et de raisons d’espérer. » Un monologue dans lequel Franck Venaille explore les contours de sa vocation littéraire mais aussi son engagement politique au côté du parti communiste dont il s’est départi par la suite.

Qu’est devenu Moi-de-onze-ans ? Quelle sera la manière avec laquelle il s’opposera à ce monde qu’il méprise ? Il y a de l’apostasie en lui. Je. L’ai. Toujours su. Désormais je vais prendre la route. J’irai où mes envies, mes besoins me conduiront.

La vitrine du Bazar rouge, Violette Leduc avec ses bigoudis sur la tête « morte si souvent » et le square de l’église Sainte-Marguerite sont les éléments qu’il dépeint à mesure qu’il fait l’apprentissage de la douleur et des (dés)illusions. Dans l’intimité de ce décor, l’auteur revient sur ce qui est à l’origine de son œuvre : une protestation mais également un attachement à la mémoire, tout ce qui a fait la singularité et la puissance de sa poésie. Une marche ininterrompue au rythme de laquelle Franck Venaille est parti en guerre contre les mensonges et les falsifications du temps présent, à la recherche d’une authenticité – son Pays de la liberté ? L’écriture devient son pinceau pour redonner vie à un quartier autrefois populaire et défini par la lutte des classes.

« L’homme romantique, le marcheur des chemins creux se réfugiera, lui, dans ce qui était et sera son domaine personnel : la rue Paul-Bert. Volontaire pour passer ses nuits à creuser, bâtir, élaguer. Mais sa solitude ? Mais ses déceptions ? Mais son amertume ? Ce ne seront jamais que des barricades de fantaisie. Je vois de nouveaux écoliers traverser le Faubourg. Dès cet instant cela sent le porc bouilli, le vin blanc parfumé à l’encens. Déjà les éboueurs sortent leur matériel, oh, juste des balais de jonc mouillé par l’eau lâchée dans le caniveau. Franck ! Franck ! Je te porte depuis tant d’années que je n’en puis plus. Dis-moi que tu te retrouves dans le portrait que je suis amené à faire de toi et que je signe avec le sang des bêtes. »

La langue, l’Histoire, la guerre, la solitude… tous ces thèmes se fondent dans un livre concis et puissant. « Mémoire qui n’est rien. Rien qu’une part de ce qui nous a ramené, pieds et poings liés à nos origines. » Sans chapitre ni paragraphe, Franck Venaille tire un trait jusqu’à son but avec « pour tâche de dire le réel ». Le temps d’une œuvre passée à ausculter le métier de vivre, le poète creuse encore une fois les lacunes de nos indifférences. Sa voix résonne haut. Elle appelle à la vigilance. Le livre se referme, sa main tendue demeure.

[1] VENAILLE Franck, L’enfant rouge, éd. Mercure de France, collection Bleue, 2018. Dernier livre du poète décédé le 23 août dernier. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2018/08/28/sans-fin/