lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : janvier, 2016

Holidays, oh oh holidays…

Cette semaine Lundioumardi a décidé de s’octroyer un congé. Après un long monologue intérieur pour trancher entre un vieux dossier du Point sur les rois de France et un supplément de L’Express sur l’immobilier, il s’est avéré plus opportun de vous faire (re)découvrir Pour en finir avec le jugement de dieu, une création radiophonique d’Antonin Artaud datant de 1947 – soit un an avant sa mort. Texte dans lequel il développe notamment sa fameuse expression de « corps sans organes ».

 

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Chesterton : un anarchiste amateur

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La qualité d’un livre peut-elle se mesurer à la qualité de ses lecteurs ? Dans le cas du journaliste écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936), son livre intitulé Le nommé Jeudi – Un cauchemar (1908) a rassemblé autour de lui la reconnaissance unanime d’un collège de « grands » écrivains : Jorge Luis Borges le comptait parmi ses livres de chevet, Franz Kafka le mentionnait avec un vif intérêt dans les Conversations auprès de Gustav Janouch, Jean Paulhan a assuré la traduction française chez Gallimard et Raymond Queneau écrivait dans son Journal : « viens de lire l’extraordinaire Nommé Jeudi de Chesterton » (1921). Pourtant au XXIème siècle cet ouvrage ne parle pas au commun des lecteurs et ce n’est pas dans les rayons d’une librairie qu’on tombe dessus. Il faut passer commande ou avoir un ami bienveillant pour le mettre entre vos mains.

Chesterton a commencé à écrire dès l’âge de seize ans. Après un rapide passage par une école d’art, il fut engagé en tant que critique littéraire au Booksman à partir de 1899 et publia son premier roman l’année suivante (Le Napoléon de Notting Hill). Après le décès de son frère, il prit sa suite en tant que rédacteur en chef de la revue The New Witness qui devint le G. K.’s Weekly. Très populaire en Angleterre, il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages qui alternent entre l’essai pamphlétaire, le roman, la biographie et des nouvelles policières mettant en scène le Père Brown, un prêtre détective.

Précisons d’abord le sens du mot « amateur » contenu dans le titre de cet article. Dans l’autobiographie qu’il a écrite peu avant de mourir – L’Homme à la clef d’or – Chesterton a livré dans le premier chapitre un tendre portrait de son père, qui avait fait fortune dans l’immobilier tout en se livrant à différentes pratiques artistiques et dont l’humilité semble incontournable pour comprendre la personnalité du fils qui écrit alors à propos de lui :

« Sa virtuosité, tant comme expérimentateur que comme artisan dans toutes ces matières, était surprenante. […] Ce fut là pour moi une première, une excellente leçon de vie ; j’appris de lui que, dans toutes les choses qui comptent, le dedans est beaucoup plus grand que le dehors. Dans l’ensemble, je suis plutôt heureux qu’il n’ait jamais été un artiste. Le fait d’être un artiste eût pu l’empêcher pour devenir l’amateur qu’il a été. Être un artiste eût pu gâter sa carrière ; je veux dire : sa carrière privée. Il n’eût jamais pu transformer en bonheur vulgaire les mille riens qu’il réalisait avec tant de bonheur. »[1]

Cet amateurisme défendu par Chesterton était le sésame du poète accompli, celui capable de la contemplation du réel qui le cerne et qu’il retranscrit. Surnommé « le prince du paradoxe », il n’avait pas encore trouvé refuge dans la religion quand il écrit Le nommé Jeudi[2] : âgé d’à peine 30 ans, il sortait d’une vague crise mystique, tâtonnait autour d’un ennuyeux pessimisme qu’il abandonna rapidement pour un optimisme jugé plus propice à sa tâche : « […] lorsque j’ai commencé à écrire, j’étais plein de la résolution, ardente et neuve, d’écrire contre les décadents et les pessimistes qui régnaient sur toute la culture de l’époque. »[3] Dans ce but naît la conspiration fictive à laquelle participe malgré lui « Jeudi » afin d’assurer la pérennité d’un ordre établi et dont la perpétuité va de pair avec la menace de sa destruction à venir. Seulement à force d’agiter la menace anarchiste pour éviter sa concrétisation, les gardiens de l’ordre qui s’improvisent destructeurs d’un soir ne cessent de frôler le chaos tant redouté : le « cauchemar » contenu dans le titre et que Chesterton a souvent reproché à ses lecteurs de négliger.

Roman des forces invisibles qui nous dirigent, Le nommé Jeudi apparaît comme une puissante construction métaphysique menée tambour battant par la figure tutélaire et hors-norme de « Dimanche », artisan machiavélique de la perpétuation des humanités selon ses inspirations poétiques, selon qu’il soit le rêve ou le cauchemar et parfaitement résumé par Pierre Klossowski dans sa préface au livre : « Dans Le nommé Jeudi, le rêveur de ce nom lance à Dimanche un cri accusateur : Avez-vous jamais souffert ? Et tandis que la suprême figure emplit le ciel et que tout s’abîme dans les ténèbres, l’antique parole remonte du fond des âges par laquelle l’Être déclare ce qu’il lui en coûte d’avoir créé à partir de rien : Pouvez-vous boire à la coupe où je bois ? »[4]

[1] CHESTERTON Gilbert K., L’Homme à la clef d’or, Paris, éd. Les Belles Lettres, pp. 59-60.

[2] En 1922, soit près de 15 années après la publication du Nommé Jeudi, Chesterton fit sa conversion à la religion catholique.

[3] Ibid, p. 124.

[4] CHESTERTON G. K., Le nommé Jeudi – Un cauchemar, éd. Gallimard – L’imaginaire, Paris, 1966, p. 16.

Un Appel suranné

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                                      Roland Topor, Péché mignon, 1988

Dans son numéro de la veille, le journal Libération a publié un appel rédigé par des artistes, des universitaires et des politiques afin d’inciter les électeurs à s’investir dès à présent dans la préparation des primaires à gauche pour la présidentielle de 2017[1]. Introduit par un éditorial de Laurent Joffrin (« Ticket pour le second tour »), le texte agite à grands coups de menaces FN et de verbes conjugués à l’impératif la possibilité que la gauche soit absente du second tour des prochaines élections, réveillant le souvenir de 2002, lorsque le candidat Jospin avait été amené à se « retirer de la vie politique » après sa défaite au premier tour, derrière Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. De cette contribution, une vérité éclate bien qu’elle ne date pas d’hier : la démocratie est à bout de souffle. Le rédacteur en chef du journal n’a pas tort d’observer que « Le débat se retrouvera encadré, étouffé, anémié par les calculs froids des acteurs et des électeurs, enfermés dans cette mécanique bizarre qui veut faire entrer le tripartisme dans un système conçu pour le bipartisme. » Mais derrière ce constat, cette intention peut-être sincère, ne perdure aucune autre inquiétude que celle de préserver ledit système « pour garantir le débat et sauver la gauche »

Laurent Joffrin ne manque alors pas de rappeler que déjà en 2011, son journal et l’association Terra Nova avaient initié la mécanique des primaires à gauche propulsant le candidat François Hollande à la tête de l’État. Cinq ans plus tard les auteurs de l’appel font le constat amer que les « projets [du personnel politique] conjuguent sans cohérence le néolibéralisme du capitalisme financier, les régressions ethniques et racistes, et le recyclage nostalgique de l’étatisme des Trente Glorieuses et de l’État omnipotent. » Et proposent non sans paradoxes la même recette : responsabiliser les électeurs, du débat et la désignation d’un sauveur. Formules creuses et vœux pieux sont alors de circonstances : « D’abord un grand débat, ensuite un candidat ! » ou encore « Mobilisons-nous pour que 2017 soit non pas la dernière station avant le crash démocratique, mais l’opportunité de refonder notre démocratie. »

Refonder cette démocratie en perpétuant une polarité droite-gauche qui ne fait plus sens laisse déjà un goût rance dans la bouche de ces gardiens du temple de la République. Parce que sous couvert de vouloir sortir de l’impasse que serait l’absence de la gauche au second tour, d’appeler un soi-disant « débat passionnément désiré » en faveur d’un « avenir bienveillant », cet appel résonne comme la reproduction des échecs du passé, collé aux bottes d’un système dont la vocation est d’assurer sa pérennité en contournant une vraie réflexion de fond au sujet de ce que Marcel Gauchet nommait il y a déjà plusieurs années La Démocratie contre elle-même. Mais comme le disait Roland Topor dans son Pense-bêtes : « Il suffit d’un gramme de merde pour gâcher un kilo de caviar. Un gramme de caviar n’améliore en rien un kilo de merde. »[2]

[1] « Pour une primaire à gauche », Libération, 11 janvier 2016, pp. 1-4. Parmi les auteurs et les premiers signataires, ce texte compte : Thomas Piketty, Daniel Cohn-Bendit, Yannick Jadot, Michel Wieviorka, Marie Desplechin, etc.

[2] TOPOR Roland, Pense-bêtes, éd. Le cherche midi, Paris, 1992.

Du fantastique vers l’absurde

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                                   Francisco de Goya, L’Incantation, 1798

Pour commencer l’année, parlons de l’écrivain Ernst Theodor Hoffmann (1776-1822), de la censure israélienne et de l’Éducation nationale française. Quel rapport entre les trois ? Semble-t-il une œuvre inscrite dans le registre du fantastique, avec des variations d’une grande amplitude. Encore faut-il savoir de quel fantastique il s’agit. Une définition a minima est toujours utile pour recouvrir une plus grande étendue du champ : le fantastique n’existe que dans son rapport à la réalité ; qu’il la détourne ou la dépasse, sans elle il n’est rien.

C’est le cœur même des Contes nocturnes (1817) de Hoffmann. Que ce soit une cantatrice qui perd sa voix (Le Sanctus) ou un enfant à qui l’on raconte l’histoire du marchand de sable (L’Homme au sable), les situations initiales transpirent une nécessaire banalité, appelée à donner une dimension plus forte encore à la suite des évènements. De là Hoffmann tire sur les cordes de l’obscurantisme, la thérapeutique, la cosmographie, etc., pour déplacer son lecteur d’une simple chambre à coucher jusqu’à un laboratoire mesmérien. Plus que n’importe qui – à l’exception du Horla de Maupassant peut-être – il parcourt la réalité pour en traquer le fantastique. Le banal est son matériau principal et il le dit lui-même : « Peut-être parviendrai-je à persuader mon lecteur que rien n’est plus fantastique et plus fou que la vie réelle. »

Mais sans doute plus fantastique que ces contes eux-mêmes, le choix de l’Éducation nationale française de les faire étudier en classe de 4ème, à l’âge de 13 ans. De la lecture de Hoffmann, Freud a forgé sa notion d’ « inquiétante étrangeté » que l’on retrouve principalement dans le cas du petit Hans (Théories sexuelles infantiles – 1908). Là n’est pas le problème, il est uniquement dans le style et ce qu’un adolescent actuel peut comprendre. Dans le récit intérieur du « Sanctus », le fantastique naît du Maure Hichem et l’inquiétude que celui-ci provoque par son appartenance à une autre ethnie et à une religion différente. Hichem est le miroir fantastique du chrétien Aguillar mais tous les deux sont prétendants à une même femme, Zuléma la Maure qui est aussi Julia la chrétienne. Amour et conversion religieuse seront dans ce conte les moyens de rompre une malédiction portée dans un village espagnol en des époques anciennes. En un mot, un accès difficile même pour un lecteur averti. Quant à notre adolescent, il sort de l’étude d’Un cœur simple de Flaubert. Il a bataillé dur pour comprendre ce qu’est le réalisme et l’allégorie de Loulou, le fameux perroquet empaillé. Le fantastique serait qu’il puisse, avec les références qui sont les siennes, y voir clair dans ces Contes nocturnes et autres Poèmes saturniens de Verlaine inscrits au programme.

Naftali Bennet, ministre de l’Éducation israélien et chef du Foyer juif (parti nationaliste religieux), a une bien plus haute idée de la cohérence des programmes édictés sous son autorité. Dans un article paru la veille dans Le Figaro[1], on apprend que le roman de Dorit Rabinyan – intitulé Haie – vient d’être suspendu de la liste des œuvres à étudier pour les élèves de classes littéraires au lycée. Racontant une histoire d’amour échouée entre une traductrice israélienne et un artiste palestinien, ce récit ferait la promotion de « valeurs qui contredisent les valeurs du pays » et encouragerait « l’assimilation ». Les écrivains israéliens, emmenés par Amos Oz se sont mobilisés pour défendre leur consoeur, ne manquant pas de rappeler qu’à bien des égards, certains passages de la Bible « n’étaient pas totalement cachers ». Finalement, d’une réalité simple comme source d’inspiration pour glisser vers le fantastique, on en oublie parfois que l’issue pour certains n’est autre que le règne de l’absurdité.

[1] HENRY Marc, « Israël : le roman d’amour qui dérange », Le Figaro, 4 janvier 2016, p. 7.