lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mars, 2015

En réponse à …

Christian Boltanski - Menschlich - 1994

Christian Boltanski – Menschlich – 1994

Cette semaine, je laisse partiellement la place à un lecteur du blog qui a souhaité garder l’anonymat et revenir sur le texte de la semaine précédente (Quand ceux qui vont, s’en vont aller) tout en lui répondant. L’occasion d’évoquer cet auteur atypique qu’était Edouard Levé.

« Cher Lundioumardi,

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu votre « petit texte sur ce petit livre » écrit par Henri Roorda, malheureusement trop méconnu malgré l’énergie de sa pensée. Je constate également à travers vos différents textes que vous semblez prendre un certain plaisir à faire l’éloge de tout ce qui est « mal vu » : la paresse, la procrastination ou encore le suicide. Passerez-vous ainsi en revue tous les péchés capitaux dans le but de les réhabiliter ? L’avenir nous le dira !

Malheureusement vous souffrez d’une fâcheuse tendance à bâcler vos fins et à laisser votre lecteur sur sa faim. À trop vouloir l’entraîner dans la grille de lecture qui est la vôtre – certes, souvent originale – vous négligez les vocations périphériques et alternatives des thèmes abordés. Votre apologie du suicide, vu comme étant le dernier espace d’une liberté individuelle déchue, n’échappe pas à cet écueil. Un autre livre sur ce sujet (encore tabou ?) devrait attirer votre attention : Suicide, écrit par Edouard Levé en 2007.

Conçu comme une lettre, ce récit est celui d’un « je » s’adressant à un « tu », suicidé il y a 15 ans à l’âge de 25 ans. L’auteur met bout à bout des fragments de souvenirs et d’anecdotes pour reconstituer la figure d’un ami disparu afin de comprendre les raisons du geste violent qui a été le sien. Ce n’est pas une longue succession d’hypothèses sur l’acte en lui-même mais davantage une interrogation sur la nature d’un être ayant décidé de sa fin. Il parvient ainsi à réécrire, à rebours, la vie de cet individu, avec ses forces et ses fragilités, non sans rappeler le style de ces nombreuses et inégales « Mémoires d’outre-tombe ».

C’est là où, me semble t-il, votre analyse est lacunaire. Le suicide, en lui-même, ne saurait être une critique sociale lapidaire. Ce serait nier tout ce qui précède le geste, le « romantiser » et en faire une œuvre en faveur de la collectivité sans motivation individuelle. C’est dans ce sens que le travail d’Edouard Levé remet en question votre point de vue qui ne tient pas compte de l’identité dans l’altérité : peut-être aurait-il fallu que vous, en tant que lecteur mais aussi être pensant, vous positionniez sur le sujet ? Quoi qu’il en soit j’espère que ces quelques lignes ne seront pas mal reçues et perçues lorsque mon intention était seulement de prolonger vos réflexions.

Bien cordialement,

T – G. »

Cher T – G,

je vous remercie pour l’attention portée à ce que je tente de mettre en perspective et pour les carences que vous soulignez. Je ne peux que le reconnaître, j’ai toujours préféré introduire sans trop savoir comment conclure. Mais ne serait-ce pas l’apanage de tous les adeptes de la procrastination ?

S’agissant d’Edouard Levé et de son livre, je partage entièrement votre lecture. Un peu moins vos comparaisons. Rappelons-le, Edouard Levé (1965 – 2007) était un artiste conceptuel qui s’est fait connaître grâce à ses peintures et ses photographies dont le thème principal était le dédoublement de l’individu et de la souffrance qui en découle[1]. Il a ensuite abandonné ce support pour se consacrer à l’écriture, vue comme un moyen plus approprié pour interroger ce que vous nommez – à juste titre – « l’identité dans l’altérité ». Très difficiles à catégoriser, ses romans entrent dans la lignée de ce que l’on nomme les « autofictions » mais laissent aussi une place prépondérante aux nombreuses hypothèses irrésolues de ses personnages.

Ce que malheureusement vous ne mentionnez pas dans votre lettre, c’est le suicide d’Edouard Levé lui-même, dix jours après avoir déposé le manuscrit dont nous parlons, chez son éditeur Paul Otchakosky-Laurens[2]. Etait-ce le livre qui annonçait l’acte à venir ou le geste qui souhaitait donner une autre valeur au récit ? Impossible à dire à ma connaissance et je me garderai bien d’une psychologie de bas étage. Ce que l’on peut en dire, c’est que la lecture de Suicide est indissociable du « geste » de son auteur. Et c’est là où, selon moi, vous commettez une erreur en dissociant Henri Roorda et Edouard Levé : bien que leur rapport au suicide soit éloigné, tous les deux l’ont profondément ancré dans le vivant, l’observation du temps qui passe dans la construction d’une identité et les paradoxes du transitoire.

Vous avez raison, Henri Roorda écrit Mon suicide pour expliquer en quoi l’avenir qui s’offre à lui n’est pas tenable, tandis qu’Edouard Levé écrit Suicide pour reconstruire la vie de son personnage défunt, c’est-à-dire dans une recherche du souvenir explicatif. Mais l’un est autobiographique et relève presque de l’essai quand l’autre est avant tout un roman – d’une espèce particulière mais un roman quand même. C’est à mon sens le seul trait qui les distingue. Pour le reste, je ne vois finalement que deux écrivains devant la mort, comme n’importe quel être humain, et qui interrogent le suicide comme une hypothèse, avec la distance qui était la leur : déroutante ou gênante mais certainement pas reprochable.

Pour conclure, puisqu’il faut bien apprendre à le faire, la question n’est pas tant de savoir si le sujet du suicide est abordé dans son intégralité – qui pourrait prétendre à ça ? – La question est de savoir en quoi celui-ci est encore dérangeant à discuter ou à analyser : la mort, dans son ensemble, a fasciné de nombreux artistes qui ont cherché à la représenter mais c’est aussi un sujet dont on peut discuter froidement. Le suicide beaucoup moins ! Traiter, représenter ou romancer – « romantiser » dites-vous – le suicide est à la frontière de l’acceptable pour beaucoup. Le faire malgré tout, demeure un sujet de vive inquiétude pour l’entourage ! Jeu du hasard ou pas, c’est pourtant bel et bien une ode à la vie qui unit les deux auteurs dont nous parlons.

Bien à vous,

Lundioumardi.

[1] Voir notamment les deux séries de photos, respectivement intitulées « Pornographie » (2002) et « Rugby » (2003).

[2] Les éditions P.O.L, qui éditèrent Suicide en 2008, soit l’année suivant la mort de son auteur.

Quand ceux qui vont, s’en vont aller …

Lundioumardi

Par quoi peut-on commencer pour évoquer cet opuscule si déroutant qu’est Mon suicide, écrit par Henri Roorda juste avant de se donner la mort, le 7 novembre 1925 ? Le ton est sans doute déjà donné … Mais vous auriez tort de déjà renoncer. Henri Roorda van Eysinga, né le 30 novembre 1870 à Bruxelles, est le fils d’un fonctionnaire révoqué pour ses positions anticolonialistes. La famille s’installe dès 1872 en Suisse et fréquente des personnalités incontournables de la pensée anarchiste, telles que le géographe Élisée Reclus (1830 – 1905) ou Pierre Kropotkine (1842 – 1921). Un environnement et des rencontres qui marquèrent durablement Henri Roorda dans sa carrière de professeur de mathématiques, fervent défenseur de la pédagogie libertaire :

« La perspective de reprendre mes leçons me déprimerait moins si ceux qui me paient me disaient : « Vous donnerez à ces enfants ce qu’il y a de meilleur dans votre pensée.«  Je ne ressemble pas à ces fonctionnaires qui sont fiers d’être un « rouage » de la machine sociale. J’ai besoin d’être ému par les vérités que j’enseigne. »[1]

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il publia de nombreux essais parmi lesquels Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le Débourrage de crâne est-il possible (1924) et Le Rire et les rieurs (1925), mais aussi des pièces de théâtre et contribua, enfin, à de nombreux journaux français et suisses sous le pseudonyme de Balthasar. Bref, Henri Roorda a beaucoup travaillé, tout en s’adonnant aux plaisirs de la volupté et de l’épicurisme. Mais comme tous ceux qui regardent la vie en face et avec amour, la mélancolie n’est jamais totalement absente : « pessimisme joyeux » est l’expression qu’il emploie pour désigner ce sentiment, avec la volonté d’en fournir une explication. Il était malheureusement déjà trop tard et le pessimisme avait pris le dessus sur la joie :

« Notre cœur n’est pas le thermos parfait, qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse. »

Écrit dans les années 1920, le dernier texte de Roorda pourrait rappeler, d’une certaine façon, le pessimisme de Zweig – lui aussi suicidé – dans Le Monde d’hier : alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres jouit de la paix retrouvée, dans l’ignorance de la catastrophe à venir, un resserrement était déjà à l’œuvre (culte de la passeportisation, intransigeance des valeurs morales, prédominance du « bon citoyen » et de ce qu’il doit être, etc.) Adepte – sans en avoir les moyens – de ce qu’il nommait lui-même « la vie facile », Henri Roorda n’avait plus de désir pour l’existence qu’il menait et n’entendait pas commencer à « gagner sa vie » selon les règles que la société imposait déjà :

« Il y aura toujours des pauvres parmi nous ; une société composée uniquement de riches ne serait pas viable. Mais à l’individu qui n’a aucun goût pour les travaux forcés, il reste une ressource : c’est de s’en aller. »

La décision de son suicide était prise et pour se défendre contre la sévérité avec laquelle la postérité le jugerait – l’individu dit égoïste contre les exigences de la Morale – il se mit à l’écriture de ce texte pour expliquer les motivations de son geste : « Un homme immoral n’est parfois pas autre chose qu’un homme moral qui n’est pas à sa place. » Il ne faut pas s’y tromper, ces 54 pages sont tout sauf la lamentation à laquelle on pourrait s’attendre ! Alternant entre l’humour et une critique sociale incroyablement moderne, Henri Roorda nous livre la frénésie amoureuse de la vie qu’il a menée, jusqu’à un certain point qui est celui de préserver la liberté de choisir. Choisir de ne pas économiser son petit capital santé et de ne pas participer à une société moderne régie par l’argent, éprouvée comme une religion, et la monotonie des besognes quotidiennes. Constat amer exprimé avec une vigueur inédite pour le sujet qu’il traite, ne manquant pas de mettre aussi mal à l’aise à mesure que l’heure de sa dernière heure approche, l’auteur fait résonner presqu’un siècle à l’avance le débat qui divise aujourd’hui nos sociétés sur l’incapacité à poursuivre sa vie – que ce soit pour des raisons médicales ou comme étant la dernière liberté subsistante. Les gardiens de la bonne pensée auront tôt fait de tomber dans le piège tendu par Henri Roorda : une condamnation pour atteinte à la morale, alors que c’est tout l’inverse qui est à l’œuvre dans cet éloge à la vie savoureuse.

« J’ai besoin d’apercevoir, dans l’avenir prochain, des moments d’exaltation et de joie. Je ne suis heureux que lorsque j’adore quelque chose. Je ne comprends pas l’indifférence avec laquelle tant de gens supportent chaque jour ces heures vides où ils ne font pas autre chose que d’attendre. »

« Mon intelligence de luxe ne m’a jamais aidé à devenir plus fort ; le délicat que je suis était fait pour dépenser aristocratiquement l’argent gagné par les autres. Je vais m’en aller, car il me serait très difficile de supporter les conséquences de ma coupable imprévoyance. »

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées de : ROORDA Henri, Mon suicide, éd. du Sonneur, 2014. En 1970, les éditions L’Âge d’homme à Lausanne avaient déjà publié les œuvres complètes de Henri Roorda, avec une réédition initiée par les Mille et une nuits en 2011.

Gisèle Freund Vs Smartphone (1)

Lundioumardi

Cette semaine Lundioumardi fait un détour par la photographie pour s’intéresser à un livre – à moins que cela ne soit l’inverse. En 1991, les éditions « des femmes » publiaient les entretiens entre la biographe mexicaine Rauda Jamis et la photographe Gisèle Freund (1908 – 2000), sous le titre Portrait. De nombreux livres ont été écrits depuis pour retracer la biographie de cette photographe incontournable et contestée du XXe siècle. Mais les entretiens, quand ils sont bien menés, ont la capacité d’installer le lecteur au premier rang, juste au devant la scène, à l’endroit où l’on peut entendre chuchoter les souffleurs et distinguer les rictus involontaires des comédiens. Une biographie classique, quant à elle, c’est cette place au balcon à partir de laquelle on peut contempler le spectacle sans percevoir la moindre faille, un art difficile mais qui a ses charmes bien à lui.

Gisèle Freund est née en 1908 à Schönenberg dans une famille bourgeoise, avec un père amateur d’art contrarié : il avait été obligé de renoncer à une carrière d’artiste sous l’autorité paternelle pour devenir homme d’affaires. Gisèle et son frère Hans furent donc élevés avec des tableaux autour d’eux et un père qui les emmenait régulièrement au musée. La famille vivait à Berlin mais avec de nombreux voyages à l’étranger, notamment en Espagne et en Italie. Elle dit avoir été une enfant rêveuse qui a très vite développé un goût pour l’écriture : « Dès que j’ai su écrire, j’ai eu envie d’être écrivain. Je n’aurais jamais songé à devenir photographe ! ». L’écriture ne sera jamais absente de son travail futur.

Gisèle Freund a gardé peu de souvenirs de son enfance et de son adolescence, juste un intérêt pour la politique – dès l’âge de 16 ans – et de très nombreuses lectures, un puissant désir d’apprendre. L’injustice la révolte, elle s’inscrit au même âge au mouvement des femmes socialistes. C’est l’occasion pour elle d’entrer en confrontation avec les valeurs bourgeoises de sa famille. C’est aussi l’âge où elle se fait violer lors d’un voyage en Suisse. La photographie fait déjà partie de sa vie, elle reçoit des mains de son père un Leica comme récompense à l’obtention de son bac mais c’est encore un univers trop masculin pour en faire son métier.

C’est d’abord la sociologie qui l’attire dans la poursuite de ses études : « La sociologie m’intéressait profondément parce que, en un mot, elle était le lien de vie rattachant l’être humain à ce qui l’entoure. L’humain, et tout ce qui permet de le comprendre, m’ont toujours fascinée. » Pas étonnant, l’Allemagne est un temple de la discipline et elle décide de partir pour Francfort où enseignaient les plus grands : Karl Mannheim, Theodor Adorno et Norbert Elias. Ce dernier lui dit à l’époque : « Puisque vous vous intéressez tellement à la photographie, pourquoi n’étudiez-vous pas cette question de l’image ? » La photo n’était pas encore prise au sérieux mais le précieux conseil n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Gisèle Freund entame dans la foulée une thèse sur « l’histoire de la photographie en France au XIXème siècle ».

Le début des années 1930 est l’occasion de photographier la montée du fascisme mais elle fuit l’Allemagne en mai 1933 pour regagner Paris, où ses photos témoigneront de la réalité allemande. Elle connaît une grande solitude au cours de cette période et vit dans des conditions précaires : le moment de s’interroger sur la pertinence de sa thèse et d’envisager de vivre par sa photographie. L’année 1935 deviendra alors celle des rencontres fondatrices de sa carrière : Adrienne Monnier âgée de vingt ans de plus – et une amitié qui durera jusqu’à la mort de celle-ci – , Jean Paulhan directeur de la NRF, Gide, Valéry, Michaux, etc. En juin 1935, Malraux l’invite à photographier le « Congrès international des écrivains pour la défense de la culture ». Sa thèse est publiée l’année suivante avec une reconnaissance dans les milieux intellectuels. C’est également l’heure des premiers grands reportages (photos + textes), en France et à l’étranger, avec ce souci de vouloir mettre en relief l’être humain tel qu’il est réellement, de le saisir au plus près.

En 1938, la pellicule couleur fait l’effet d’une petite révolution mais le marché n’est pas encore prêt pour ça. Elle s’obstine néanmoins en ce sens : « La couleur c’est la vie même. C’est ce qui émerveille le regard. ». Son idée de rassembler des portraits d’écrivains se fait de plus en plus précise. Elle connaît leurs œuvres, les a lues attentivement et souhaite refléter cette image dans ses photos, y cerner les traits et souligner l’usure de la vie. Ses tirages de James Joyce et de Virginia Woolf sont à ce titre une apothéose de l’ambition qui était la sienne d’établir un lien concret entre un visage et un style littéraire. La Deuxième Guerre mondiale marqua bien entendu une rupture : elle alla se réfugier en Argentine où l’attendait Victoria Ocampo, puis en Patagonie, avant de rentrer en France en 1946, chargée de caisses remplies de notes et de photographies.

À son retour, Gisèle Freund travailla successivement pour le service culturel du ministère des Affaires étrangères et l’agence Magnum fondée par Robert Capa, où elle est la seule femme. Elle se voit confier la couverture de l’Amérique latine et subit les premiers reproches : Cartier-Bresson, par exemple, trouve qu’elle s’intéresse trop à l’art et son reportage sur la vie luxueuse menée par Eva Perón provoqua un incident diplomatique entre Washington et Buenos Aires ; en 1954, suspectée de communisme, elle est exclue de chez Magnum. Qu’à cela ne tienne, ces années et les suivantes furent les plus productives.

En 1957, elle prit la décision de renouer avec son passé et d’entreprendre un retour à Berlin sur les conseils d’une psychologue lui ayant dit : « tu ne peux surmonter le passé qu’en l’affirmant. » Elle repasse par les lieux de son enfance avec l’impression de traverser un cimetière tant il ne restait rien mais c’était aussi une façon « d’en finir avec cette haine féroce qui condamnait en moi tous les Allemands. »

En 1968, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris lui consacra une exposition qu’elle a interprétée comme une reconnaissance pour son travail mais davantage encore comme un signe d’acceptation par son pays d’accueil : Gisèle Freund a toujours vécu avec l’obsession de vouloir devenir française tout en restant une étrangère à Paris. Paradoxalement, elle ne prit presque aucune photo des évènements de mai 1968. Des années plus tard, elle s’interrogera longuement sur cet héritage.

Très peu de photos suivront cette période. Entourée de livres, elle avance que son appartement ne lui permet plus d’accumuler les dossiers nécessaires et qu’après soixante années de travail elle souhaite se reposer. Et puis il y a les regrets de ne pas avoir fait de documentaires ou de cinéma. Dernière anecdote en date, malheureusement absente du livre : elle réalisa en 1981 le portait officiel de François Mitterrand devenu Président de la République. De Joyce à Mitterrand en passant par Beckett ou Yourcenar, Gisèle Freund a côtoyé les plus grands dans ce travail si complexe et fulgurant qu’est la photographie – le portrait plus précisément – selon une technique bien particulière qui relève de la psychologie. C’est ce qu’on retire finalement de la lecture de ce livre : la méthode qu’elle a déployée pour cerner au plus près les acteurs et les évènements du court XXe siècle, traversé par elle dans son intégralité.

Quinze après sa mort, les images et les photos ont envahi notre quotidien d’une façon déroutante – quasi tyrannique – au point qu’il est difficile de faire le tri et même de savoir vers quoi porter son regard. Peut-être aussi devenons-nous incapable de savoir comment regarder ? Avec un pouce compulsif qui fait défiler des centaines d’images sur un écran tactile de téléphone ? Permettez, je suis sceptique et pense à Gisèle Freund écrivant que, parfois, la photo devient une œuvre d’art, « cela se repère à l’émotion qu’elle suscite, et à la façon absolue dont la mémoire la fixe. Si des images viennent à toucher le fond de votre âme, c’est qu’elles relèvent de l’art. » Alors scrutons nos âmes et tâchons de pêcher les images qui mordent au bout de la ligne …

(1) Un grand merci à Héléna Bastais et à Henri Dulac pour leur participation involontaire et indirecte à cette note de lecture.

encore au bout de la ligne …

Les colères de Madame Françoise Hardy

lundioumardi

Hier a été l’occasion de renouer avec les déjeuners sur l’herbe et les embouteillages de poussettes dans les jardins nationaux, promenades sur les bords de mer ou que sais-je encore. L’hiver aurait fermé ses volets mais comme vous le savez : « en avril, ne te découvre pas d’un fil ! ». Et puis nous ne sommes qu’en mars. Mais hier était aussi la Journée internationale des droits des femmes. Et comme à chaque fois qu’il est question d’inégalités, chacun se sent investi d’avoir son mot à dire : politiques, réseaux sociaux, artistes, etc. Un appel a également été lancé par ONU Femmes dans le cadre de sa campagne de Beijing + 20, intitulé : « Autonomisation des femmes – Autonomisation de l’humanité : Imaginez ! ». Quel panache …

J’ignore si Françoise Hardy a célébré la Journée de la femme parce qu’elle est très occupée, nous explique t-elle dans les émissions de télévision, à éplucher ses légumes elle-même. Et puis elle sort des albums Françoise Hardy, elle étudie minutieusement l’astrologie et, enfin, il y a ses activités d’écriture. Une femme débordée en somme ! Dans son dernier livre[1], elle a décidé d’exprimer sa colère contre tout ce qui l’énerve. Elle a raison, cela se vend bien la colère aujourd’hui. Et comme c’est une femme d’affaire avertie Françoise, elle mène une campagne promotionnelle tambour battant pour parler de son livre. Un peu trop peut-être ! Les « bonnes feuilles » ont filtré à droite à gauche avant la sortie et comme elle est aussi en colère lors des interviews, quel intérêt de lire ce qu’elle a déjà dit ?

Alors les colères de Françoise Hardy c’est quoi ? Les Verts, les végétariens, Aymeric Caron, les féministes « hargneuses, moches, c’est-à-dire pas féminines pour deux sous », la vieillesse et l’exclusion des vieux, le scandale de la fin de vie, François Hollande et l’ensemble de la gauche française[2]. Pourquoi pas ! Seulement sont également mises dans ce panier Marguerite Duras et Virginia Woolf. La première pour être une « cinéaste d’une inimaginable et consternante nullité », « on ne peut imaginer pire cinéaste que Marguerite Duras », confia t-elle au journal Le Figaro. La seconde parce que « c’est d’un ennui, mais d’un ennui. L’appréciation unanime qui auréole encore Virginia Woolf me dépasse. Elle n’est à mes yeux qu’une intellectuelle ennuyeuse, pas une romancière. » Et vlan !

Les goûts, les couleurs me direz-vous cela ne se discute pas. Le problème, c’est le ton péremptoire qu’il y a derrière tout cela. Auteure incontournable de la littérature anglaise du XXème siècle et pionnière du monologue intérieur, Virginia Woolf a également été l’artisane d’un féminisme aujourd’hui disparu et vidé de son sens. Dans son essai pamphlétaire Une chambre à soi (A Room of One’s Own – 1929), aboutissement de plusieurs conférences données à l’université de Cambridge, Woolf déclinait avec colère et ironie les différentes raisons qui empêchaient aux femmes d’accéder à l’éducation et l’hypocrisie dont elles étaient victimes lorsqu’elles écrivaient : une femme était en droit d’écrire à condition que cela reste un passe-temps, sans autre ambition littéraire que le divertissement. Dans cette Angleterre encore puritaine des années 1920, il était impensable pour une femme de voyager seule ou d’accéder à la bibliothèque d’une quelconque université. Pour lutter conte ce monopole masculin, pour permettre à une femme d’écrire « de façon sérieuse », Virginia Woolf recommandait alors deux choses : une chambre personnelle dont elle puisse profiter sans être dérangée et une rente de 500 livres – les femmes de l’époque, rappelons-le, ne pouvaient pas posséder l’argent qu’elles gagnaient.

Tout cela est heureusement d’un autre temps même si la question de l’argent continue d’être un enjeu central de la question féminine, en raison des différences des salaires selon les sexes. Mais qu’en aurait-il été sans cette ennuyeuse et poussiéreuse Virginia Woolf, chère Françoise Hardy ? Il semble que vous ayez bien changé depuis l’époque où vous vous cachiez derrière un kleenex pour dire adieu ou pour nous murmurer « tous ces mots qui font peur quand ils ne font pas rire, qui sont dans trop de films, de chansons et de livres ». Aujourd’hui vos problèmes sont d’un autre ordre, il y a ce jardinier à payer pour entretenir votre résidence secondaire nous dites-vous… Comme je vous plains effectivement. Mais ne versons pas dans l’aigreur qui est maintenant la vôtre et citons quelques lignes de l’ « ennuyeuse intellectuelle », tirées du recueil L’écrivain et la vie[3] :

« Il (le romancier) peut observer la vie de sa chaise et engendrer son livre à partir de l’écume et de l’effervescence même de ses émotions ; ou bien il peut reposer son verre, se retirer dans sa chambre et soumettre son trophée à ces processus mystérieux grâce auxquels la vie devient, comme le manteau chinois, capable de tenir par elle-même – une sorte de miracle impersonnel. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, il rencontre un problème qui n’affecte pas autant ceux qui pratiquent les autres arts. À grands cris stridents, la vie clame sans cesse qu’elle constitue l’authentique aboutissement de la fiction et que, plus l’écrivain la fréquente et se nourrit d’elle, plus son livre sera réussi. »

[1] HARDY Françoise, Avis non autorisés…, éd. Equateurs, 2015.

[2] Oui, il se trouve que parmi ses nombreuses activités, Françoise Hardy fait aussi partie de ces artistes qui s’intéressent à la politique et qui aiment partager leurs opinions. Ainsi a-t-elle exprimé son intention de voter lors des prochaines présidentielles pour Alain Juppé ou François Fillon – « hommes modérés et intègres », « rassembleurs possibles » – non pour Nicolas Sarkozy malgré toute la sympathie qu’elle a pour lui.

[3] WOOLF Virginia, L’écrivain et la vie, éd. Rivages poche / Petite bibliothèque, 2008.

Bonjour Paresse !

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Mauvais genre pour certains, promesse de volupté pour d’autres, la paresse est une tentation éternelle loin de recueillir l’unanimité. « Ô féconde paresse » nous rappelle Baudelaire dans La chevelure mais c’était sans compter sur des siècles de tyrannie chrétienne rabâchant que paresse – et luxure qui en est proche – ne sont que péchés capitaux.

Après avoir déjà parlé ici de procrastination[1], il était de bon ton d’évoquer la paresse : cela devient la ligne éditoriale de Lundioumardi momentanément ! Plus sérieusement, je suis retombé sur Le Droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue (1842 – 1911) cette semaine[2]. Disciple de Karl Marx dont il épousa la seconde fille – Laura – Paul Lafargue s’est principalement engagé en faveur du mouvement ouvrier et de sa condition, lui valant d’être emprisonné à plusieurs reprises et de vivre en exil sur de longues périodes (en Espagne et en Angleterre). Mais c’est Le Droit à la paresse qui reste aujourd’hui la pierre angulaire de son œuvre.

Dans ce court texte d’une cinquantaine de pages, Lafargue lance une invitation à réfléchir sur le travail en tant qu’idéologie qui annihile tout espoir de liberté. Farouchement critique à l’égard du salariat qu’il dénonce comme étant la forme moderne de l’esclavage, l’auteur revient sur la question de l’émancipation des ouvriers, à qui il ne manque pas de reprocher leur part de responsabilité à sans cesse vouloir exister en fonction de ce travail, saint graal d’une vie aboutie. Rappelons que ce texte est écrit à la fin du XIXème siècle : les congés payés n’existent pas, la machine prend le pas sur la main d’oeuvre mais les ouvriers travaillent 12 heures par jour.

« Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature. »

D’une modernité incroyable, Lafargue annonce les nombreuses catastrophes des logiques infernales de productivité et de consommation que nous connaissons, au détriment d’une qualité de vie sans cesse déclinante et d’un chômage galopant, avec une remarquable analyse des limites du Progrès :

« Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. […] Sublimes estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. […] Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’âge de la falsification, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les noms d’âge de pierre, d’âge de bronze, du caractère de leur production. »

Travailler trois heures par jour et profiter des bienfaits du temps libre, voila ce qu’il appelle de ses vœux. Mais la grande absente de ce texte, c’est la paresse elle-même … En effet, c’est davantage le droit à la grève et la démocratisation du loisir que Lafargue défend in fine. À aucun moment, il ne propose une définition ou une réflexion sur cette paresse qui consiste à « prendre le temps ». Dommage, il aurait justement pu déployer toute une pensée sur cette vocation à arracher du temps à l’autorité : devant la valorisation contemporaine de la suractivité, où dès l’enfance le temps est minuté par l’école, paresser est un acte de désobéissance salutaire et incontournable. Si « travailler c’est la santé », n’y a t-il pas de meilleurs révoltés que Alexandre le bienheureux ou Oblomov – héros de Gontcharov – pour tenir tête au diktat de l’efficacité, loi dominatrice de nos sociétés ? Une autre lacune du livre est d’avoir envisagé la paresse uniquement comme un choix pour plus de liberté : une sorte d’éloge de l’oisiveté positive. Mais la paresse peut aussi être un mal qui accable, une léthargie dont il est difficile à se sortir. Concentré sur le présent, le paresseux s’avère incapable de se projeter dans le futur. Alors neurasthénie incontrôlée ou lascivité sensuelle, il est certain que la paresse se révèle plus complexe à mesurer qu’elle n’y paraît. Mais tant que demeure l’escargot pour arpenter tranquillement sa colline finalement…

[1] « Demain, demain, toujours demain », le 4 février 2015

[2] LAFARGUE Paul, Le droit à la paresse, Paris, éd. Mille et une nuits, 79 p.