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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : juillet, 2018

Paroles de Marcel Schwob

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Né en 1867 dans un milieu lettré des Hauts-de-Seine, mort en 1905 à l‘âge de trente-sept ans, Marcel Schwob prolonge la précieuse liste des écrivains difficiles à enfermer dans un style précis ou linéaire. Auteur d’ouvrages érudits sur l’argot français, François Villon ou encore Rabelais, il laisse également derrière lui une importante correspondance avec le romancier écossais Robert Louis Stevenson et de nombreux articles journalistiques. Figure marquante du Paris littéraire, il était en relation avec Remy de Gourmont, Paul Léautaud, Georges Courteline, Edmond de Goncourt, Willy et Colette, ou encore l’actrice Marguerite Moreno qu’il épousa en 1900. À L’Écho de Paris, il publia les premiers textes d’Alfred Jarry qui lui dédia Ubu roi, et Paul Valéry lui rendit hommage en tête de son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci.

Mais c’est en tant que conteur que le talent de Marcel Schwob semble se déployer avec le plus d’amplitude. Dans les Vies imaginaires (1896), il a composé une vingtaine de portraits d’environ cinq pages chacun afin d’évoquer des personnages comme Lucrèce – Poète, Cratès – Cynique, MM. Burke et Hare – Assassins, ou encore Pocahontas – Princesse. Les époques, les lieux, les événements restent volontairement obscurs dans ces récits où Schwob privilégie le détail susceptible de révéler toute la puissance humaine d’une vie dédaignée par les labours de l’Histoire mais qui porte en elle son propre mouvement. C’est d’ailleurs là un point fascinant de songer que pendant les deux heures passées à parcourir les mers et les montagnes foulées par ces vies oubliées, d’autres plus illustres prennent la poussière sur les rayons d’une bibliothèque en tenant bien droit les caractères de leurs noms inscrits sur les tranches d’épais volumes érudits.

Dans cette création littéraire – dont s’inspireront des auteurs comme Jorge Luis Borges ou plus récemment Pierre Michon – la méthode est annoncée dans une préface de haute volée sur l’art de la biographie en littérature : « La science historique nous laisse dans l’incertitude sur les individus. Elle ne nous révèle que les points par où ils furent attachés aux actions générales. […] L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse. […] L’art du biographe consiste justement dans le choix. Il n’a pas à se préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. »[1]

Cette originalité et ce style, Marcel Schwob les a portés à un niveau quasi céleste dans Le livre de Monelle (1894) par lequel il confirme le caractère symboliste de son œuvre. Remanié en 1903 par Schwob lui-même, ce conte poétique s’organise autour de trois parties respectivement intitulées : « Paroles de Monelle », « Les sœurs de Monelle » et « Monelle »[2]. Alors que la deuxième se compose d’une série de contes merveilleux illustrant des caractères humains tels que la fidélité, la volupté ou encore la déception et la perversité, la dernière partie du livre raconte le destin de Monelle, une jeune femme à la tête d’une horde d’enfants à qui elle enseigne les vertus de la fantaisie et le dégoût du travail dans un enchantement dont le narrateur finira par se détourner pour regagner le monde des vivants.

Écrite sous la forme d’une série d’aphorismes – d’injonctions à l’égard de tout artiste qui aspire à créer peut-être –, la première partie du livre illumine encore davantage par la méfiance qu’elle appelle à l’égard du réel et de ses évidences. Tel un coryphée, Monelle déclame ses vérités et invite le narrateur à se départir des croyances passées, à ne pas présager de celles à venir, à détruire pour créer et à privilégier le moment : « Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices. » ; « Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. » ; « Bâtis dans les différences ; détruis dans les similitudes. » ; « N’aime pas ta douleur ; car elle ne durera point. » Virtuose de la prose symbolique, Marcel Schwob bouleversait ainsi les codes narratifs de son temps en laissant planer cette héroïne impalpable, inquiétante et mystérieuse, désespérée du travail de la vie et qu’il abandonnait peut-être à la dernière page, dans le refuge de son royaume blanc, avec la seule vocation de nous murmurer à l’oreille qu’une telle parole avait bel et bien existé…

[1] SCHWOB Marcel, Vies imaginaires, éd. Gallimard.

[2] SCHWOB Marcel, Le livre de Monelle, éd. Allia.

 

Maurice Sachs, par et contre lui-même

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Dandy décati et séminariste défroqué, tour à tour épave et monacal, accroc aux prostitués et au whisky, une mauvaise langue qui se plaît à sanctionner le talent des autres en même temps qu’elle divulgue les faiblesses de son propre tempérament, un mondain bibliophile porté sur le trafic et endetté jusqu’au cou, reniant ses amitiés de la veille pour en épouser de plus juteuses le lendemain, un être dissolu jusqu’au bout des ongles et que les intérêts ont amené à collaborer pendant la Deuxième Guerre mondiale en livrant aux nazis les porteurs de tracts d’une organisation antifasciste bavaroise, « La rose blanche », alors que lui-même était juif. Voilà un portrait sommaire et peu reluisant de l’écrivain Maurice Sachs, finalement dressé par lui-même à travers l’œuvre qu’il a laissée derrière lui et dans laquelle il ne s’épargne pas. « Je me considère comme un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils. »[1]

Maurice Sachs – de son vrai nom Maurice Ettinghausen – est né à Paris en 1906 au sein d’une famille de joailliers d’origine juive. Livré à lui-même à l’âge de 16 ans, ses rencontres de l’époque l’incitent à se convertir au catholicisme en 1925 et à intégrer le séminaire dont il est expulsé en raison de son homosexualité. Il s’enfuit alors aux États-Unis où il se convertit au protestantisme dans le but d’arranger un mariage guidé par ses intérêts mais prend à nouveau la poudre d’escampette pour revenir en France en 1930, accompagné de son nouvel amant californien. Grâce à ses relations dans les milieux littéraires et artistiques (Cocteau, Chanel, Max Jacob, etc.), André Gide, qu’il a connu avant son départ, le fait entrer à la NRF. Personnage trouble, il adopte un enfant juif qu’il abandonne et entame la guerre en s’adonnant au marché noir avant de travailler pour la Gestapo. En 1943, celle-ci l’arrête pour avoir refusé de donner un père jésuite engagé dans la résistance et, lors de la libération du camp en 1945, il est abattu par les Allemands d’une balle tirée dans la nuque.

Une partie de cette vie est donnée à lire dans Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse. L’auteur y raconte son enfance à travers le caractère de ceux qui l’ont élevé et les personnalités qu’il a été amené à fréquenter très jeune, notamment le médecin Jacques Bizet, ami de Proust. De cette généalogie, Maurice Sachs tente de démêler l’héritage qu’il en a reçu : « J’héritai de mon père sa paresse, de ma mère son manque d’équilibre et sa passion, de mon grand-père Sachs la curiosité et l’amour des lettres, de ma grand-mère la frivolité, un certain bon goût et une curieuse forme d’égoïsme (la plus dure), qui est une sorte d’indifférence de fond ; et de chacun d’eux un besoin de luxe, de désordre, un grain de folie et une très grande robustesse dans le squelette, dans les organes et dans l’âme. »

S’ensuivent les motivations de sa conversion au catholicisme par Jacques Maritain et comment il en revint, le noctambulisme des années 1920, avec tous ceux que l’on retrouvait le jour dans les bureaux de la NRF et, plus tard la nuit venue, dans les bars de Montparnasse ou au Bœuf sur le toit. Mais Sachs a la dent dure et se sert de son mémoire pour régler un certain nombre de comptes avec des portraits au vitriol, notamment Cocteau avec lequel il s’était brouillé : « […] lui qui n’avait rien inventé, qui a profité de tout et qui s’est approprié en un tour de main de prestidigitateur les accessoires poétiques d’un théâtre dont il n’avait pas été le fondateur. Extraordinaire pot-pourri de pétales arrachés aux fleurs les plus diverses et qui ont toutes séché entre ses mains, l’œuvre de Cocteau n’a plus d’odeur ni de saveur définies. »

Un amateur d’anecdotes de la vie littéraire française de l’époque ne manquera sans doute pas d’enthousiasme pour ce livre qui charrie les réputations, avec juste l’aigreur qu’il faut et les effets de style qui vont bien avec. Sachs a le sens de la formule, surtout quand il égratigne. Et après ? Quelle valeur littéraire donner à cette introspection, souvent complaisante, à laquelle l’auteur se livre comme pour continuer à se dégoûter de lui-même, à grands renforts d’épigraphes parfois vertigineux dans la façon qu’il a de les transposer à son vécu. « […] ce Maurice Sachs qui s’est toujours formé un peu malgré moi, mais avec ma complicité et qui a donné ce personnage parfois répugnant, souvent attachant, auquel je donne tant d’importance parce qu’il est quand même moi, ce Maurice Sachs que j’ai battu, humilié, sevré, puis encouragé à mieux faire, dont j’ai essayé de canaliser les pires défauts et de développer les qualités ».

Parce que cet amour lui était interdit, Violette Leduc aima éperdument Maurice Sachs. C’est lui qui l’incita à écrire, fatigué de l’entendre ressasser ses histoires et l’invitant à en faire sur le papier ce qui deviendra une œuvre bouleversante. Dans La bâtarde, elle le présente comme un « pauvre jongleur qui a soif du potage des familles. […] Il distribuait le talent, le succès, les mérites, les qualités de ses amis, de ses relations. Il distribuait ce qui lui était refusé : la consécration. »[2] Violette Leduc n’est pas tendre mais dit là une vérité : Maurice Sachs n’a pas écrit pour plaire mais pour raconter l’homme qu’il ne parvenait pas à devenir, tentant à chacune de ses conversions et de ses aventures vers les bas-fonds de sortir lavé de lui-même. Ses livres relatent cet échec d’homme à ne pas exister comme il le voudrait mais c’est là sans doute un exemple de tout ce que le narcissisme contrarié peut produire de littéraire avec sincérité.

[1] Toutes les citations sont tirées de : SACHS Maurice, Le Sabbat – Souvenirs d’une jeunesse orageuse, éd. Gallimard/L’imaginaire. Ouvrage paru pour la première fois en 1946.

[2] LEDUC Violette, La bâtarde, éd. Gallimard, 1964.

 

Quand ceux qui vont, s’en vont aller …

roordalundioumardi

Par quoi peut-on commencer pour évoquer cet opuscule si déroutant qu’est Mon suicide, écrit par Henri Roorda juste avant de se donner la mort, le 7 novembre 1925 ? Le ton est sans doute déjà donné … mais ce serait un tort de renoncer.

Henri Roorda van Eysinga, né le 30 novembre 1870 à Bruxelles, est le fils d’un fonctionnaire révoqué pour ses positions anticolonialistes. La famille s’est installée dès 1872 en Suisse et a fréquenté des personnalités incontournables de la pensée anarchiste, telles que le géographe Élisée Reclus (1830 – 1905) ou Pierre Kropotkine (1842 – 1921). Un environnement et des rencontres qui ont marqué durablement l’auteur dans sa carrière de professeur de mathématiques, fervent défenseur de la pédagogie libertaire : « La perspective de reprendre mes leçons me déprimerait moins si ceux qui me paient me disaient : « Vous donnerez à ces enfants ce qu’il y a de meilleur dans votre pensée. » Je ne ressemble pas à ces fonctionnaires qui sont fiers d’être un « rouage » de la machine sociale. J’ai besoin d’être ému par les vérités que j’enseigne. »[1]

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il publia de nombreux essais parmi lesquels Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Le Débourrage de crâne est-il possible (1924) et Le Rire et les rieurs (1925), mais aussi des pièces de théâtre et contribua à de nombreux journaux français et suisses sous le pseudonyme de Balthasar. Bref, Henri Roorda a beaucoup travaillé, tout en s’adonnant aux plaisirs de la volupté et de l’épicurisme. Mais comme tous ceux qui regardent la vie en face et avec amour, la mélancolie n’est jamais totalement absente. « Pessimisme joyeux » est l’expression qu’il employait pour désigner ce sentiment mais certainement déjà conscient que le pessimisme avait pris le dessus sur la joie : « Notre cœur n’est pas le thermos parfait, qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse. »

Écrit dans les années 1920, le dernier texte de Roorda pourrait rappeler, d’une certaine façon, le pessimisme de Zweig – lui aussi suicidé – dans Le Monde d’hier : alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres jouit de la paix retrouvée, dans l’ignorance de la catastrophe à venir, un resserrement était déjà à l’œuvre (culte de la passeportisation, intransigeance des valeurs morales, prédominance du « bon citoyen » et de ce qu’il doit être, etc.) Adepte – sans en avoir les moyens – de ce qu’il nommait lui-même « la vie facile », Henri Roorda n’avait plus de désir pour l’existence qu’il menait et n’entendait pas commencer à « gagner sa vie » selon les règles dictées par la société : « Il y aura toujours des pauvres parmi nous ; une société composée uniquement de riches ne serait pas viable. Mais à l’individu qui n’a aucun goût pour les travaux forcés, il reste une ressource : c’est de s’en aller. »

La décision de son suicide était prise et pour se défendre contre la sévérité avec laquelle la postérité le jugerait, il se mit à l’écriture de ce texte pour expliquer les motivations de son geste : « Un homme immoral n’est parfois pas autre chose qu’un homme moral qui n’est pas à sa place. » Il ne faut pas s’y tromper, ces 54 pages ne versent pas dans la lamentation à laquelle on pourrait s’attendre ! Alternant entre l’humour et une critique sociale incroyablement moderne, Henri Roorda nous livre la frénésie amoureuse de la vie qu’il a menée, jusqu’à un certain point qui est celui de préserver la liberté de choisir. Choisir de ne pas économiser son petit capital santé et de ne pas participer à une société moderne régie par l’argent, éprouvée comme une religion, et la monotonie des besognes quotidiennes. « Mon intelligence de luxe ne m’a jamais aidé à devenir plus fort ; le délicat que je suis était fait pour dépenser aristocratiquement l’argent gagné par les autres. Je vais m’en aller, car il me serait très difficile de supporter les conséquences de ma coupable imprévoyance. »

« J’ai besoin d’apercevoir, dans l’avenir prochain, des moments d’exaltation et de joie. Je ne suis heureux que lorsque j’adore quelque chose. Je ne comprends pas l’indifférence avec laquelle tant de gens supportent chaque jour ces heures vides où ils ne font pas autre chose que d’attendre. » Constat amer exprimé avec une vigueur inédite pour le sujet qu’il traite, ne manquant pas de mettre aussi mal à l’aise à mesure que l’heure de sa dernière heure approche, l’auteur fait résonner un siècle à l’avance le débat qui divise aujourd’hui nos sociétés sur l’incapacité à poursuivre sa vie – que ce soit pour des raisons médicales ou comme étant la dernière liberté subsistante. Alors les gardiens de la bonne pensée auront tôt fait de tomber dans le piège tendu par Henri Roorda : une condamnation pour atteinte à la morale, alors que c’est tout l’inverse qui est à l’œuvre dans cet éloge à la vie savoureuse.

[1] Cette citation et les suivantes sont tirées de : ROORDA Henri, Mon suicide, éd. du Sonneur, 2014. En 1970, les éditions L’Âge d’homme à Lausanne avaient déjà publié les œuvres complètes de Henri Roorda, avec une réédition initiée par les Mille et une nuits en 2011.

 

Quand la deuze s’en va

Clairelecamlundioumardi

À lire la quatrième de couverture du dernier livre de Claire Le Cam, on pourrait songer à l’inclassable tirade prononcée par Christian Klingenfeldt dans Festen, film danois de 1998 réalisé par Thomas Vinterberg, dans lequel le fils aîné prend la parole à l’occasion du 60e anniversaire de son père pour révéler de lourds secrets de famille. On pourrait aussi penser à la lettre écrite par Kafka à l’intention de son père, jamais envoyée, dans laquelle l’auteur pragois évacuait toute la rancœur qu’il éprouvait à l’égard de cet homme rigide et autoritaire, responsable de nombreux complexes dans la nature anxieuse de son fils[1]. Mais c’est encore un autre ressenti que porte cette Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une)[2], une hostilité particulière envers l’encombrante famille à laquelle il faut s’adresser à l’encre d’une sincérité féroce et de vieux souvenirs à déterrer.

L’initiative de cette lettre se manifeste tard dans la nuit ou très tôt le matin, comme on voudra, avec un verre d’alcool qui fait suite à plusieurs précédents. Le frère, seul mâle de la fratrie, écrit à ses autres sœurs après l’incinération de l’une d’elle, « la deuze », qui a éclaté d’une poche de pus dans son ventre et qui a été retrouvée morte après plusieurs mois, seule chez elle dans l’ignorance de tous. S’il est venu à la cérémonie, c’est peut-être uniquement pour vérifier les sentiments qu’il portait à elle et aux autres : « Je suis malheureux avec vous. Je suis malheureux sans vous. Pas plus, pas moins. Je suis haine avec vous. Je suis haine sans vous. […] Celle que nous venons d’incinérer, hier, la deuze, je ne l’aimais sans doute pas en réalité. Mais c’est tellement… Je me suis déplacé pour en être sûr. »

Probablement éprouve-t-il un peu plus d’affection pour les deux autres mais pas tous les jours. Et ce qui est sûr, c’est qu’il méprise la mère qui a toujours préféré le chien (son « ratier ») à ses enfants, ainsi que le père pour ses idées étroites et la complaisance avec laquelle il les défend. Cette mort devient alors l’occasion pour le frère de s’exprimer sur cette crasse familiale à laquelle il se sent appartenir, de dérouler le fil des souvenirs malgré lui ; des souvenirs anodins, sans grande importance mais qui réunis révèlent l’odeur de renfermé de certains liens familiaux, de ces fins de repas du dimanche des Cendres ou des Rameaux, ce sont les mêmes, dont on ne peut se défaire. « J’avais quinze ans. Et toujours ma fonction dans cette maison de débarrasseur (débarras-sœurs). Toutes ces miettes, toutes ces saletés balayées. J’aurais pu fuir mais je me suis empêtré. »

Le frère n’a pas encore de boule de pus sur le point d’éclater mais le coup semble bel et bien parti. Entre deux bouteilles d’alcool achetées chez Saïd (c’est agaçant de ne pas savoir ce qu’il boit d’ailleurs) et un bain pour se rafraîchir, il est condamné à rester le frère et le fils, l’oncle aussi parfois, se sentant croupir dans ces rôles qui l’infestent. « […] mon destin est peut-être un gâchis, je ne puis cependant m’y dérober. J’aimerais ne pas y être. Faites avec. Je suis frère et fier. Du peu que je peux. Du peu que j’ai pu. Je m’y résous. Faites pour le mieux. Un frère meurt et personne ne vient prendre sa place. » Avec une écriture à la fois virile et poétique, Claire Le Cam discerne à travers cette lettre toute la violence qui fait rage dans la banalité du cercle familial, le plus courant et modeste en apparence mais qui finalement ne connaît aucune échappatoire.

[1] KAFKA Franz, Lettre au père. Écrite en 1919, elle parut seulement en 1952 à titre posthume.

[2] LE CAM Claire, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éd. Isabelle Sauvage, 2018. Née en 1972, Claire Le Cam vit et travaille à Paris. Auteure notamment de poésie (Des lignes de janvier à avril valent pour tous les mois et toutes les lignes, 2017), elle a publié cette année son premier livre jeunesse, Souvenirs du paradis (éd. Magnard) et compte à son actif plusieurs livres d’artistes.