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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mai, 2016

Bartleby ou la désobéissance passive

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Au cours des semaines à venir, Lundioumardi propose de rendre compte d’une série de textes qui, tous à leur façon, ont opposé une résistance au travail tel qu’il se conjugue dans nos sociétés capitalistes depuis le XIXe siècle. Puissante matrice qui organise le cheptel des individus modernes, le travail pose aujourd’hui ce simple et curieux paradoxe que jamais il n’a été autant question d’ordonner sa vie, de la réussir ou de la gagner, dans l’exercice de son emploi, tout en assistant à la déshumanisation effrénée de l’homme et de sa capacité à influer sur les modes opératoires auxquels il est désormais parfaitement assujetti. La promesse qui a été faite du salut par le travail capitaliste ne se révèlerait-elle pas trop fallacieuse ? Et si oui, vers quoi l’oiseau peut-il désormais tourner son bec avant de s’envoler pour un autre arbre, plus solide cette fois et qui ne menace pas de s’abattre à chaque coup de vent. C’est ce que les textes présentés tenteront de mettre en perspective : des branches où il est possible d’aller se reposer un temps.

Et pour inaugurer ce cycle, la lecture de Bartleby s’est presque imposée comme une évidence[1] ; qui n’a pas autant contrarié le travail et ses supporters que le héros de Herman Melville dans ce court récit ? La question a été au cœur des réflexions de nombreux philosophes et écrivains, de Gilles Deleuze à Maurice Blanchot en passant par Jacques Derrida, Giorgio Agamben et bien d’autres qui, tous, ont été profondément marqués par cette fable si caractéristique de l’esprit du temps[2].

Lorsqu’il publie cette nouvelle intitulée Bartleby, The Scrivener – A Story of Wall Street (1853), sous la forme d’un feuilleton dans le Putman’s Monthly Magazine, l’auteur de Moby Dick est âgé de 34 ans et vit sur les maigres revenus qu’il lui reste de ses précédents récits de voyage. Son entourage et les éditeurs qu’il fréquente alors l’encouragent à se tourner vers des textes plus courts, à l’instar de Bartleby dont le succès est immédiat. L’histoire est celle d’un copiste travaillant pour le compte d’un homme de loi – qui est aussi le narrateur – au sein d’une étude new-yorkaise, composée de deux autres scribes et d’un jeune grouillot. Lors de ses premières semaines, fondu dans l’atmosphère des bureaux de Wall Street, Bartleby est l’incarnation parfaite du bon petit soldat, copiant inlassablement ses lignes arides du matin au soir sans jamais s’arrêter, donnant ainsi la plus grande satisfaction à son employeur. Seulement un jour, alors qu’il est appelé à collationner un texte, il rétorque avec nonchalance : « je préfèrerais ne pas »[3] sans ajouter un mot supplémentaire, laissant un patron pantois :

« Je le regardai fixement. Son visage était émacié ; dans son œil gris régnait une vague placidité. Aucune ombre d’agitation n’en troublait la surface. Y aurait-il eu dans ses manières la moindre trace de malaise, de colère, d’impatience ou d’impertinence, en d’autres termes, y aurait-il eu quoi que ce soit d’ordinairement humain, je l’aurais, sans doute aucun, chassé avec violence de mes bureaux. Mais, en l’occurrence, c’est plutôt le pâle buste de Cicéron en plâtre de Paris que j’aurais songé à jeter par la porte. »

La désobéissance avait trouvé sa formule et ne cesserait alors de se répéter. Elle était simple et efficace, parfois lapidaire et toujours conçue à partir du même verbe « préférer », employé dans une construction particulière de la forme négative et, surtout, conjugué au conditionnel. Figé devant sa fenêtre donnant sur un mur, nourri de quelques biscuits au gingembre et sans relations humaines, Bartleby impose ses choix avec distance, y compris celui de décliner le renvoi auquel son patron l’invite avant finalement de se résoudre à devoir déménager son étude pour fuir l’indéboulonnable employé. Son irrévérence commence même à agir à la façon d’un sortilège auprès du clerc et de ses scribes qui tous se mettent eux aussi à « préférer » dans toutes leurs phrases. La police aura finalement raison de lui, emprisonné selon un statut « privilégié » pour vagabondage, Bartleby se laisse finalement mourir d’inanition avec pour seule explication un hypothétique passé obscur au département des Lettres de Rebut de Washington dont il fut chassé.

De ce destin funeste, Melville conclut « Ah, Bartleby ! Ah, humanité ! » pour élever son héros devenu prophète loin au-dessus de la cécité des hommes. Mais ce qui importe davantage encore c’est l’immobilité convertie en arme pour ne pas se soumettre, ne pas s’enthousiasmer devant le spectacle de la société industrielle et financière que l’auteur voit littéralement exploser sous ses yeux en 1850. En « préférant ne pas » Bartleby se dresse contre le courant général enclin à la célébration des progrès en cours, il refuse de plier devant l’ordre de la productivité et le diktat des monopoles financiers. Patiemment mais avec détermination, dans sa radicalité au conditionnel, il renvoie au fond de son trou tout ce qui deviendra des décennies plus tard les expressions les plus violentes du capitalisme – tel un « nouveau Christ » selon l’expression de Deleuze ou comme un « sacrificateur » sous la plume de Derrida.

[1] MELVILLE Herman, Bartleby, Paris, éd. Allia, 2015.

[2] Voir notamment : DELEUZE Gilles, Critique et clinique, Paris, éd. Minuit, 1993. BLANCHOT Maurice, L’écriture du désastre, Paris, éd. Gallimard, 1980. DERRIDA Jacques, Donner la mort, Paris, éd. Galilée, 1999. AGAMBEN Giorgio, Bartleby ou la création, Paris, éd. Circé, 1995.

[3] L’expression originale « I would prefer not to » a animé de nombreux débats quant à sa traduction et des différences notables selon les traducteurs, de Michèle Causse à Pierre Leyris et Philippe Jaworski ou plus récemment celle de Jean-Yves Lacroix que nous retenons ici.

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Une vie à deux

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« On ne pourrait pas aujourd’hui parler de Virginia Woolf si Leonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs-d’œuvre. » Voici la conclusion à laquelle arrive Cecil Woolf – le neveu du couple – dans la postface qu’il signe pour la récente traduction des extraits du journal de Leonard Woolf aux éditions des Belles Lettres[1]. La relation singulière qui unissait ces deux grandes figures intellectuelles du XXe siècle a été maintes fois commentée, de façon plus ou moins pertinente : si la biographie d’Hermione Lee reste un ouvrage scientifique de référence, bien hasardeuse se révèle être l’interprétation du couple Woolf par l’essayiste Viviane Forrester qui se livre à une analyse tout à fait personnelle et étriquée de la romancière à partir de sa sexualité[2].

Que ce soit dans le récit des témoignages de l’époque ou dans les études plus contemporaines, il a semblé comme nécessaire d’opposer deux points de vue quant à l’influence de Leonard dans la vie de son épouse : pour les uns, il était la figure tutélaire d’un mari jaloux du talent de sa femme qui n’aurait jamais cesser de l’emprisonner dans l’austérité d’un ménage vivant en autarcie ; pour les autres, Leonard fut le mari-médecin totalement dévoué aux fragilités mentales de sa femme, renonçant à sa propre carrière pour accompagner celle de la romancière et afin de prévenir ses déséquilibres. Pourtant, la lecture des journaux respectifs de Virginia et Leonard appelle à un jugement nettement plus nuancé. Si la fantasque Virginia ne manque pas de s’irriter à plusieurs reprises de l’inflexibilité de son mari et des précautions qu’il prend sur leur quotidien, ce n’est rien en comparaison des pages dans lesquelles elle décrit son infinie reconnaissance à l’égard de celui qui partagea sa vie. La lettre qu’elle lui a laissée juste avant de se jeter dans la rivière Ouse reste d’une totale limpidité :

« Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été vraiment tout pour moi, dans tous les domaines. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. »

La « terrible maladie » est bien entendu au centre des pages écrites par Leonard dans son autobiographie. Trois fois Virginia Woolf a tenté de se suicider avant d’y parvenir en 1941. Des gestes désespérés, échelonnés par de longues crises d’une violence incroyable à l’égard du corps médical, un refus total de s’alimenter et des scènes de délire qui accompagnent généralement le comportement des maniaco-dépressifs. Ainsi pouvait-elle entendre des oiseaux chanter en grec sous sa fenêtre ou entamer une discussion avec sa mère morte depuis des années. Comme le rappelle justement Leonard, la médecine neurologique de l’époque appréhendait les troubles mentaux sous le terme générique de « neurasthénie », très insuffisant pour rendre compte et soigner la diversité des pathologies. Mais si la maladie a beaucoup organisé cette vie commune, elle reste pour lui indissociable du talent – du « génie » créatif – de l’auteur :

« En fait, elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales – et même extraordinaires. […] La créativité, l’inventivité qu’on trouve dans ses romans, sa capacité à décoller au-dessus du niveau d’une conversation ordinaire, les hallucinations, tout cela provenait du même endroit dans son cerveau. »

Ces propos pourraient résumer ceux d’un homme aveuglément amoureux mais ce serait méconnaître le personnage. Et c’est en effet l’autre force de cette publication de rappeler que Leonard Woolf ne peut être cantonné au talent littéraire de sa compagne. S’il a occupé un rôle de premier ordre dans le mouvement d’avant-garde de Bloomsbury, Leonard Woolf, juif athée, laissa derrière lui une œuvre composée de romans mais surtout d’un grand nombre d’essais à caractère politique et anticolonialiste. Il joua également un rôle important au sein du parti travailliste en tant que secrétaire et prépara activement la rédaction du texte fondateur de la Société des Nations. Ce parcours politique, synthétisé dans les extraits sélectionnés, complète l’histoire de la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par le couple Woolf. On apprend qu’en achetant une presse qui trouva sa première assise sur la table à manger au milieu du salon, Leonard souhaitait offrir à Virginia un dérivatif manuel. De ce dérivatif est née une importante production littéraire, allant des ouvrages de T. S. Eliot ou de Katherine Mansfield à la première traduction anglaise des œuvres complètes de Freud. Une complicité intellectuelle et amoureuse dans cette première moitié du XXe siècle européen qui fut si meurtrière mais aussi foisonnante dans le domaine des idées, racontée dans le souvenir de ces deux « âmes infusées » dont la lecture ne manque pas de redéfinir constamment les hauteurs de l’exigence.

[1] WOOLF Leonard, Ma vie avec Virginia, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2016. Le livre est une sélection d’extraits, par Micha Venaille qui en est également le traducteur, de l’autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf, Sowing, Growing, Beginning Again, Downhill All the Way, The Journey, not the Arrival Matters, Hogarth Press.

[2] LEE Hermione, Virginia Woolf ou l’aventure intérieure, trad. Laurent Bury, Paris, éd. Autrement, 2000. FORRESTER Viviane, Virginia Woolf, Paris, éd. Albin Michel, 2009.

Fumer à l’épreuve de la neutralité

Lundioumardi

« Fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage », « Fumer provoque la cécité », « Fumer réduit la fertilité des spermatozoïdes », etc. Bref, fumer “c’est pas bien” et nombreux sont ceux à le répéter sans cesse, avec un arsenal de mesures dont les résultats ne manquent pas de signifier leur inconsistance et leur hypocrisie : en plus des hausses successives, rappelons la loi Évin de 1991 ou celle de 2007 interdisant de fumer dans l’ensemble des lieux fermés publics. Non moins redoutable, ce regard noir chargé de bonne morale qui vous dévisage lorsque vous avez le malheur d’en griller une un peu trop près à l’ombre d’une terrasse ou à côté d’un abri bus. Si la pression est forte, les compteurs s’en moquent : entre 2005 et 2010, le nombre de fumeurs en France a augmenté, atteignant les 30 % de la population.

Ces chiffres sont cités par Catherine Vincent dans un article paru dans le supplément « Idées » du Monde de samedi dernier et qui s’intitule : « Bourreaux de tabac »[1]. La journaliste s’interroge ainsi sur les effets escomptés par la mise en vente du paquet neutre à compter du 20 mai prochain, à l’initiative du ministère de la Santé, pour réduire le tabagisme. Concrètement, il s’agit de « neutraliser » le marketing à partir d’un paquet vidé de son logo, sur lequel apparaîtra la marque en petits caractères et largement recouvert par les avertissements sanitaires (deux tiers du paquet) et les désormais habituelles images chocs au recto et au verso. Deuxième pays à le mettre en place derrière l’Australie, la France compte ainsi s’ériger en modèle de la protection de ses citoyens. Un paradoxe que interpelle la journaliste de la façon suivante : « Cette diabolisation du tabac est-elle pertinente dans une société prônant la liberté et la responsabilité individuelles, où fumer relève du choix personnel ? »

Une question maintes fois abordée, notamment à partir de l’opposition factice entre le lobby du tabac et les autorités sanitaires qui, in fine, n’oublient jamais de se remplir les poches sur le dos du vilain mais lucratif fumeur. Mais c’est l’usage et l’atteinte des libertés qui intéressent davantage Catherine Vincent dans son article. Elle cite alors les travaux d’Alice Soriano[2], consacrés à l’imagerie cérébrale et d’après lesquels le cortex d’un fumeur distinguerait les images connotant son quotidien (terrasses, café, etc.) de celles qui annoncent le pire (tumeur de la gorge, poumons carbonisés, etc.) Des réactions cérébrales qui « s’allument à l’écran », faisant office de parole d’Évangiles ! Seulement voilà, est-ce parce que ces deux régions du cerveau – respectivement appelées l’hippocampe (associée à la mémoire) et l’amygdale (traduisant les réactions de peur) – se manifestent, que tous les fumeurs amorceront le sevrage espéré ?

« Les données de la science confirment ainsi qu’on n’utilise pas son paquet de cigarettes avec le même plaisir lorsque nous sautent à la figure des photos violentes, évoquant la maladie et la mort. Est-il légitime d’agresser les fumeurs de la sorte, fût-ce pour leur “bien” ? » De façon inattendue, l’enquête renvoie alors au philosophe allemand Martin Heidegger pour qui « l’expérience de l’angoisse face à la mort constitue le fondement de la liberté : ceux qui veulent s’offrir ce plaisir autodestructeur – dans les lieux qui les autorisent encore – n’ont-ils pas le droit de sortir tranquillement leur paquet sans être dérangés par des images morbides ? »

La suite du propos continue de confronter les arguments pour ou contre, tout en laissant présager la victoire à venir d’un politiquement correct malheureusement toujours plus intrusif et efficace pour être le gardien de la bonne morale. Karine Gallopel-Morvan, professeure en marketing social (eh oui… ça existe !) et interrogée par Catherine Vincent, apparaît ici comme le parfait exemple de la résurrection des héros du roman de chevalerie : sous couvert de vouloir protéger les « populations précaires » qui seraient les plus exposées non pas au tabac en lui-même mais à la dépendance qui s’ensuit, elle s’insurge que l’on puisse privilégier la peste au choléra : « Dès lors, qu’est-ce qui est le plus choquant ? Montrer des images dérangeantes ou cacher la réalité du danger du tabac dans un packaging trop “soft” ? » nous dit-elle. Comprenons qu’incapable de se suffire à lui-même, l’État a recours à cet usage poussif du marketing pour contrôler les libertés individuelles puisque désormais en droit d’établir ce qui est choquant de ce qui ne l’est pas. Que les nostalgiques des sociétés religieuses se rassurent : ce bourreau de l’esprit appelé « culpabilité » reste un mode opératoire de premier choix pour gouverner les masses.

[1] VINCENT Catherine, « Bourreaux de tabac », Le Monde (supplément Idées), n° 22186, 14 mai 2016, pp. 1-2.

[2] Alice Soriano a dirigé une étude – en partenariat avec l’université d’Aix-Marseille, la Ligue nationale contre le cancer et l’institut Mediamento, spécialiste de la mémorisation publicitaire – consacrée aux répercussions des images auprès des fumeurs.

En promenade avec Rousseau

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« Les Champs-Élysées seront réservés un dimanche par mois aux piétons » avait annoncé Anne Hidalgo en janvier dernier et c’était hier que les premiers promeneurs ont pu déambuler le long… des vitrines des magasins de vêtements. Avec un soleil à son zénith et le Celsius en ébullition, le choix était cornélien pour la balade dominicale dans Paris : c’était Nuit Debout ou les Champs ! Les deux pour les plus téméraires. Et puis il y a ceux pour qui la promenade ne saurait être une invitation législative ou, pire encore, une curiosité citoyenne ; ceux pour qui la promenade relève avant tout d’une « extase », telle que la définissait Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dans Les rêveries du promeneur solitaire :

« […] un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; [ …] tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. »[1]

Il n’est jamais aisé d’aborder un texte de Rousseau. La simplicité illusoire de son style fait trop souvent oublier à son lecteur qu’il est au carrefour d’une philosophie – y compris dans l’œuvre romanesque – où s’entremêlent la morale, l’éthique, les forces sociales, la philosophie politique, la religion ou encore l’esthétique, avec une force déconcertante. Mais Les rêveries occupent une place à part. Ultime ouvrage interrompu onze semaines avant la mort de son auteur – de manière à présenter ce qu’il appelait lui-même « un appendice de mes Confessions » – le texte ne parut que quatre ans plus tard, en 1782. Le manuscrit, conservé en Suisse à la bibliothèque de Neuchâtel, s’articule autour de deux carnets : le premier figurant la version corrigée des sept premières promenades, le second étant le brouillon des trois dernières, dont la dixième restée inachevée. L’ensemble fut ainsi remanié, notamment en raison des ratures qui posent un certain nombre de doutes, selon les différentes éditions.

Dix promenades, suivant un ordre plus ou moins chronologique, où le philosophe contemplateur raconte sa volonté d’en découdre une bonne fois pour toutes avec la société des hommes et le mal qu’elle lui a fait. Les attaques ayant suivi la publication de L’Émile (1762) l’avaient déjà obligé à fuir une première fois en Suisse, son pays natal. Celles des Confessions (commencées en 66) et des Dialogues (1772-75) exacerbent cette fois sa paranoïa d’un complot instigué par ses détracteurs, Grimm et Voltaire en chefs de file. Si la première promenade exprime le besoin intrinsèque d’un homme à l’hiver de sa vie de répondre à la question « que suis-je moi-même ? », c’est bien l’accident narré dans la deuxième promenade, d’un chien qui aurait été volontairement lâché contre lui sur les hauteurs de Ménilmontant, qui le révèle définitivement à son exil sur l’Île Saint-Pierre (Suisse). Non pas pour continuer à se défendre contre les reproches, les jugements et les menaces engendrés par une œuvre littéraire qui bouscule la société mais pour aller à la rencontre de lui-même, libre des autres et de leurs diatribes.

Comme dans de nombreux autres textes, Rousseau fait l’éloge de la Nature et des bienfaits qu’elle procure à l’homme. La septième promenade demeure encore aujourd’hui un texte que tout botaniste en herbe pourrait lire avec une affinité complice, tant l’auteur fait de cette discipline un modèle de vertu et une ode en faveur des plantes et des éléments naturels (l’eau principalement). Dans la narration du souvenir, son écriture s’émerveille des rêveries qui s’offraient à lui à ce moment et qu’il livre dans la plus délicate symphonie des sensations obtenues :

« Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. » (Cinquième promenade)

Homme complexe, Rousseau revient également sur son amour pour Madame de Warens, dont la formation fut comme une balade qu’il débuta très jeune sans jamais l’achever. Et s’il concédait dans les pages précédentes avoir su garder son amitié pour les enfants et les hommes du peuple (Neuvième promenade), c’est bien dans ce qu’il nomme « l’abstention » de ses semblables qu’il semble avoir pu enfin embrasser la liberté qu’il souhaitait :

« Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistât à faire ce qu’il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut pas […]. Car pour eux (ses contemporains), actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelque fois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander. Leur tort n’a donc pas été de m’écarter de la société comme un membre inutile, mais de m’en proscrire comme un membre pernicieux » (Sixième promenade)

[1] ROUSSEAU Jean-Jacques, Les rêveries du promeneur solitaire, 1782. Ici et pour les autres citations : éd. Gallimard, 1972.

 

Transmission, disruption et 400 mots avant de cogner

Lundioumardiadam

                         Michel-Ange, La Création d’Adam, 1508 – 1512

Dans son dernier numéro, l’hebdomadaire Télérama s’interroge sur la transmission des savoirs, à partir d’un dossier intitulé « Peut-on encore transmettre ? », composé d’articles et d’interviews qui analysent le basculement « d’un monde de la transmission verticale du savoir, fondé sur l’héritage et l’apprentissage, à une société de la vitesse, du plaisir et de l’expansion infinie des expériences culturelles et sensorielles “partagées” »[1]. Une grande mutation, écrit le journaliste Vincent Rémy dans son introduction, qui ne cesse de court-circuiter l’ensemble des systèmes sociaux sans pour autant réduire des inégalités criantes devant le savoir.

Une interview du philosophe Bernard Stiegler ouvre le dossier à partir de la « disruption », un mécanisme qui « transforme les processus d’innovation industrielle à une telle vitesse que les systèmes sociaux – famille, éducation, droit, savoir, langage… sont court-circuités. Cette disruption produit alors des vides – juridique, politique, économique »[2]. Stiegler pointe du doigt la destruction, par le capitalisme de consommation, de l’ensemble des circuits de transmission, dont l’aboutissement génère des individus « informés » par les réseaux sociaux mais victimes du désapprentissage, sans savoir ni savoir-vivre ni savoir-faire ; autrement qualifiés sous sa plume comme étant des « barbares ». Premier responsable dans sa ligne de mire : Google. « Le capitalisme linguistique de Google fait diminuer la diversité sémantique, la compétence orthographique, et standardise les langages du monde entier. Cinq cents langues différentes sont en train d’être standardisées. » Le philosophe appelle alors à une économie de la contribution, indispensable pour valoriser les savoirs et redistribuer ce qu’il nomme du « savoir d’achat », en opposition au gouvernement du pouvoir d’achat.

Dans un registre différent, Vincent Rémy a recueilli les propos de Raymond Depardon après la réalisation de son film Les Habitants (2016). Avec sa caravane, le cinéaste a parcouru la France des petites et moyennes villes pour recomposer un paysage populaire, fragilisé par l’absence de transmission mais qui n’a pas encore rompu totalement avec le lien social. Depardon dénonce un système médiatique qui ne rend pas compte des réalités de la province, où les conversations sont absorbées par la sphère de l’intime et ne réfèrent jamais à la défiance du politique ou à la vie culturelle. Ayant fait le choix de privilégier le centre des villes qu’il a visitées, il observe des vies marquées par le quotidien dans les centres commerciaux et régies par l’obsession des marques, au gré de conversations où l’absence de travail devient fatalité et le rôle de l’école relégué au second plan. Initialement intitulé Façons de parler, le film évoque également la disparition des accents régionaux et « la déperdition du langage. Tac, tac, phrases courtes, pas terminées, on parle comme ça. »

S’ensuit l’article d’Olivier Tesquet qui se livre à sa propre introspection de consommateur des réseaux sociaux : « Dans cette symphonie d’alertes, de notifications sonores et de fenêtres surgissantes, je survole souvent, je clique (frénétiquement), je lis (parfois), je digère (quand j’ai le temps). Mais j’expectore difficilement. C’est le paradoxe de mon existence hyperconnectée : que puis-je transmettre dans un monde où règne l’injonction permanente au partage ? » Des questions qui convergent vers l’idée du partage de ce que l’auteur nomme lui-même un « capital culturel commun », sans évoquer malheureusement l’hypothèse qu’il ne soit pas commun à tous et que ses contenus sont aussi un redoutable système d’aliénation.

Pour conclure, le linguiste Louis-Jean Calvet s’inquiète du « fossé qui se creuse entre ceux qui jonglent avec les langues et ceux qui n’en maîtrisent aucune. » L’auteur de La Méditerranée, mer de nos langues[3], décrit la marchandisation des langues dans le système d’attribution des bourses, un marché qui hiérarchise la valeur d’une langue sur une autre mais aussi la valeur ajoutée accordée à certaines pratiques de langage. Bien plus encore, il interroge la langue comme étant un vecteur d’intégration sociale, confronté aux « langues citadelles, qui peuvent encore être renforcées par des éléments vestimentaires, musicaux, gestuels parfois stigmatisés. » La maîtrise du langage devient pour lui indissociable du vivre-ensemble : « Quand on n’a que quatre cents mots pour argumenter, on bascule vite dans la violence physique ou verbale, on cogne, on injurie. »

Sans rien apporter de nouveau à la réflexion, ce dossier réaffirme cependant les enjeux autour d’un savoir qui ne parvient plus à se transmettre naturellement et dont l’école n’est pas seule responsable quand les rouages d’une société privilégient la fluidité d’une information devenue obsessionnelle, au détriment de la connaissance et de ses usages, dont la maîtrise de la langue semble la première victime. Mais terminons sur l’anecdote des réflexions d’une jeune fille de 14 ans qui me demandait récemment, après avoir lu la lettre de Madame de Sévigné relatant la mort de Vatel : « Mais pourquoi elle a pas envoyé un texto ? » Sur ce …

[1] « Peut-on encore transmettre ? », Télérama, n° 3459 – 27 avril 2016, pp. 20-30.

[2] Voir aussi : STIEGLER Bernard, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, éd. Les liens qui libèrent, 2016.

[3] CALVET Louis-Jean, La Méditerranée, mer de nos langues, éd. CNRS, 2016.