lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mars, 2017

Lundioumardi déclare forfait !

Lundioumardi

C’est facile de baver sur TF1 qui n’a invité que cinq des onze candidats à l’élection présidentielle. Amusez-vous un jour à préparer des fiches sur toute cette clique et vous verrez le syndrome BFM TV commencer à vous guetter sournoisement : une somme d’idées confuses pour une redoutable apathie devant les images qui défilent. Les premiers symptômes se sont manifestés quand je me suis surpris à chercher dans chacune de mes lectures un ou deux traits de caractère qui auraient pu refléter tel ou tel candidat, reléguant à la seconde place le plaisir littéraire[1]. Débusquer Emmanuel Macron chez Guy de Maupassant, ou François Fillon chez Molière, en se retrouvant aujourd’hui à disserter sur TF1, c’était bien plus que ce blog ne pouvait supporter.

Alors imaginer six semaines supplémentaires à ce rythme, traquant Philippe Poutou chez Balzac, Nicolas Dupont-Aignan dans Tintin ou Nathalie Arthaud chez Choderlos de Laclos, c’était la garantie de me retrouver cet été à jouer les sardines sur une plage au Grau-du-Roi avec un livre de Guillaume Musso entre les mains pour « se détendre ». La littérature, la lecture et le plaisir doivent retrouver leur place. Sans doute aussi parce qu’ils constituent le meilleur rempart à la capitulation quand, d’aventure, la question se pose de savoir quelle valeur accordée à des inspirations qui puisent uniquement dans le flot vain des circonstances qui les dictent. On appelle cela « l’actualité » et, dépouillé de ce diktat, Lundioumardi ne manquera pas, dès la semaine prochaine, d’aller butiner vers d’autres dilemmes, d’autres misères aussi, mais avec une liberté retrouvée.

Clôturons ainsi notre série politique comme il se doit, grâce à de la littérature et le plus politique des romanciers, avec ce passage des Misérables (1862) dans lequel Jean Valjean, acculé par Javert, s’interroge sur les affres du passé qui le rattrapent, terré dans une société qui avait déjà minutieusement conçu ses institutions pour le reléguer au rôle de renégat ou à celui de forçat :

« Il y eut un moment où il considéra l’avenir. Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bâtie, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc. Sa vieille portière, la seule servante qu’il eût, ne lui monterait plus son café le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! Si encore il était jeune ! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-Mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux à deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer et y devenir ange ! »[2]

[1] Voir Lundioumardi depuis les six dernières semaines, à partir du 21 février 2017.

[2] HUGO Victor, Les Misérables, éd. La Pléiade, p. 246.

 

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Jean-Luc Mélenchon et le masque doucereux du conformisme

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Si on reconnaît le discours politique comme étant un genre littéraire, alors le candidat Jean-Luc Mélenchon apparaît sans aucun doute comme étant celui qui en fait aujourd’hui le meilleur usage. À l’occasion du premier débat qui réunissait hier tous nos poltrons, c’est encore lui qui amusait la galerie devant des journalistes incapables de fermer le clapet du Petit Nicolas préoccupé par les financements de la campagne occulte d’Emmanuel Du Roy Macron[1] ; le chantre du parti « insoumis » n’a pas manqué d’ironiser sur les difficultés d’accoucher un jour d’un débat au sein du Parti socialiste. Et c’est bien là que réside son talent, cette façon de faire mouche en quelques mots lapidaires, s’assurant d’apparaître en-dehors du lot : il y a eux, « tous pourris », et il y a moi, défenseur d’un néo-poujadisme comme unique remède aux ravages du capitalisme. Oui, mais …

Cette verve, cette stature de tribun, Jean-Luc Mélenchon l’emploie également et sans la moindre parcimonie pour faire oublier son opportunisme. Ayant picoré un peu dans toutes les chapelles des nombreux partis de gauche, fustigeant l’Union européenne, entretenant une certaine ambiguïté quant au réalisme soviétique mais défendant les expériences sud-américaines d’Evo Morales en Bolivie ou d’Hugo Chavez au Venezuela, il parvient toujours à séduire les uns en attisant la peur des autres.

Dans la littérature solaire et aride du Roman de Ferrare[2], écrit par l’auteur italien Giorgio Bassani (1916-2000) – plus précisément dans l’un des volets qui constitue le recueil Dans les murs, intitulé Les dernières années de Clelia Trotti – on retrouve certains traits du politique sans vergogne, toujours la main posée sur sa veste pour être prêt au moment de la retourner. L’histoire se passe à Ferrare durant l’automne 1946, lorsque la ville se réunit autour du cercueil de Clelia Trotti, institutrice révolutionnaire et socialiste, morte trois ans plus tôt en prison à l’âge de 60 ans. Dans cette ville, que le narrateur qualifie d’ « égout de province », survenait alors un cortège organisé par la municipalité communiste, orné de drapeaux rouges pour suivre le corbillard de la « martyre du socialisme Clelia Trotti ».

« Il y avait des socialistes, des communistes, des catholiques, des libéraux, des membres du Parti d’Action et des Républicains historiques : bref, au complet, l’ex-Directoire du dernier CNL clandestin, reconstitué pour l’occasion avec presque tous ses membres. » Et c’est le député et avocat Mauro Bottecchiari, le plus ancien compagnon de la lutte socialiste de Clelia Trotti qui jouait les orateurs pour l’occasion, redevenant le temps d’une cérémonie le chef reconnu et incontesté de l’antifascisme ferrarais, tentant de galvaniser l’assistance à grands coups de « Camarades ! » mais dont le narrateur interrogeait l’authenticité d’un vieux lutteur contraint à cette éternelle façon de dire les choses sans les dire, selon des allusions continuelles devenues une sorte de tic de langage; lui qui sans jamais prendre sa carte du parti fasciste aux heures les plus sombres avait mené à sa façon son œuvre de corruption, allant même jusqu’à faire partie du conseil d’administration de la Caisse Agricole.

À travers le personnage de Mauro Bottecchiari, qui « n’avait pas réussi à passer sans dommage, sans prostituer son âme et sa jeunesse droite et fière, sous la presse de ces décennies, de 1915 à 1939, qui avaient vu, à Ferrare comme partout en Italie, la dégénérescence progressive de toutes les valeurs », Giorgo Bassani dessinait les contours de ces politiques désagrégés par les circonstances qui, sous couvert d’un verbe haut et d’un appel à l’insoumission, finissent par se fondre parfaitement dans les rouages de la société, allant jusqu’à porter « fût-ce par jeu ou par coquetterie, le masque doucereux et cruel du troupeau conformiste. »

Une dialectique du pire pour convaincre, la promesse mensongère d’un avenir rendu aux citoyens, Jean-Luc Mélenchon contrarie sous son nom tout projet de caricature, étant lui-même l’artisan du candidat satirique et satirisé, dont la figure aurait pu se retrouver également sous la plume cynique de l’écrivain américain Marc Twain (1835-1910), dans un article paru dans le New York Evening le 9 juin 1879, qui écrivait alors : « Je me recommande comme quelqu’un de sûr – quelqu’un qui, partant sur les bases d’une complète dépravation, s’engage à rester monstrueux jusqu’au bout. »

[1] Pour les caricatures des candidats cités, voir Lundioumardi des semaines précédentes.

[2] BASSANI Giorgo, Le Roman de Ferrare, éd. Quarto Gallimard. Le volume contient les six livres constitutifs de l’œuvre de Giorgo Bassani : Dans les murs, Les Lunettes d’or, Le Jardin des Finzi-Contini, Derrière la porte, Le Héron et L’Odeur du foin.

 

Le Petit Benoît

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Un classique pour Macron, du théâtre pour Fillon et de la littérature étrangère pour Le Pen, cette semaine c’est au tour de Benoît Hamon de venir incarner un héros de la littérature, avec le registre jeunesse sous le coude pour revisiter cette cour de récréation qu’est le parti socialiste. Benoît Hamon et sa bande de copains, c’est finalement la reproduction des années plus tard des aventures du Petit Nicolas qui joue au foot et aux cow-boys avec Alceste, Rufus et Clotaire[1]. Bien des chamailleries conjuguent leurs journées mais, au soir du 29 janvier 2017, ils n’étaient pas mécontents d’avoir mis une bonne claque au méchant Eudes qui depuis ces cinq dernières années les menaçait d’un bourre-pif à coups de 49-3 pour imposer ses idées. Exit Manuel Valls, le Petit Benoît pouvait brandir haut et fier la tige épineuse de son « amie la rose ».

Depuis, on le voit au Havre escalader des grues, à la Porte de Versailles posant au côté de Fine – la vache star du Salon de l’agriculture – et, dimanche 12 mars, un avion l’emmenait en classe verte aux Antilles. Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire général du parti socialiste et authentique « Bouillon » dépassé par la turbulence de ses élèves, a beau tenter d’appeler au rassemblement et à l’apaisement, le Petit Benoît semble lui donner du fil à retordre avec ses velléités frontistes ; sans compter tous ces parents d’élèves qui menacent de foutre le camp dans le privé chez Emmanuel Du Roy Macron. Entre éducation nationale et instruction publique, le cours élémentaire façon PS peine à tirer son épingle du jeu.

Tout droit sorti de la grande section maternelle avec un stage d’observation en poche au gouvernement, le Petit Benoît est parvenu à se faire élire délégué de classe sur la base d’un programme en harmonie avec son temps, dans lequel il ne s’agit plus de préserver l’ouvrier à la mine ou l’industrie déclinante mais de réinventer la notion de travail autour du revenu universel et à l’unisson d’un monde robotisé. Seulement Clotaire en a eu un à noël de robot et il a promis que, s’il était élu président de la République, toute la classe pourrait jouer avec. Mais le Petit Benoît n’est pas dupe, il connaît les mesquineries de la vie politique et ses vicissitudes.

Depuis hier, il surfe sur la vague d’un nouvel écart de conduite de Geoffroy. Le fils à papa qui ne cesse de mentir et de se vanter, vient encore une fois de se faire épingler avec son baratin à tout le monde, vêtu de costumes à 48 000 euros payés par une émissaire, dont 35 500 euros en espèces. Pas de bol quand on lit dans la gazette de l’école la menace de fermeture qui pèse au-dessus du Tati boulevard Barbès. Ni une ni deux, entre deux papayes, le Petit Benoît s’est exprimé pendant sa classe de découverte guadeloupéenne : « Personne ne me fait des chèques pour me payer mes costumes. Mes costumes, je les achète moi-même et si possible pendant la période des soldes, cela me revient moins cher. » Ainsi le débat d’idées bat son plein tandis que, de leur côté, les rats envisagés la semaine dernière dans ce blog sont sans doute en train de broder nos uniformes…

[1] GOSCINNY René, Le Petit Nicolas, illustré par Jean-Jacques Sempé, 1960.

La rate au court-bouillon

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L’œuvre de dédiabolisation n’ayant pas encore étendu son voile sur l’ensemble du territoire, c’est la candidate Le Pen et non je ne sais quel « Bleu Marine » qui sera l’objet aujourd’hui de la série amorcée il y a trois semaines dans ce blog sur le rapprochement entre les pantins en lice pour les élections présidentielles et certains héros de la littérature. Les idées ne manquaient pas pour se jouer du bulldozer à vapoteuse qui caracole en tête des sondages. Mais, à chaque tentative, un sentiment d’inachevé venait ternir l’ensemble, rattraper la caricature dans ce qu’elle peut avoir d’insuffisant et rappeler que, Marine ou pas Marine, c’est avant tout une mécanique qui agit, insidieuse et inquiétante.

Cette invasion, qui s’étend des hauteurs du FN jusqu’au fin fond des provinces françaises, n’est pas sans rappeler le drame qui s’est abattu sur la maison de campagne de la famille Corio (La Doganella) dans une nouvelle écrite par l’auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) intitulée Les Souris (1954). Dans ce court récit, le narrateur s’étonnait de ne pas être invité par ses amis, comme chaque été, à passer quelques temps dans le calme et la douceur d’un lieu abrité au milieu d’une forêt. Cherchant une explication à ce silence, il commençait alors à se remémorer les étés précédents et notamment celui où tout commença à décliner lorsque : « Une souris minuscule fila entre [ses] jambes, traversa la chambre et courut se cacher sous la commode. »

Les années se succédèrent mais à chaque retour dans la maison les rongeurs proliféraient, investissaient l’espace, dupant le père Corio d’abord indifférent mais de plus en plus muré dans le silence face à cette menace qui avait désormais pris le dessus sur lui et sa famille : « […] il a peur maintenant, lui aussi. Il prétend qu’il vaut mieux ne pas les provoquer, que ce serait pis encore. Il dit que cela ne servirait à rien d’ailleurs, qu’ils sont trop nombreux désormais… Il dit que la seule chose à faire serait de mettre le feu à la baraque… Et puis, et puis tu sais ce qu’il dit ? C’est peut-être idiot, mais il dit qu’il vaut mieux ne pas se mettre trop ouvertement contre eux… »

Auteur engagé et écrivain de talent, Dino Buzzati mettait en scène, dix ans après les expériences fascistes de la première moitié du XXe siècle, les rouages de l’Occupation ; une allégorie afin de ne pas sous-estimer l’insignifiance d’une menace appelée à grandir jusqu’à provoquer une fin tragique lorsqu’on se laisse happer par elle une fois devenue : « […] un grouillement forcené de formes noires se chevauchant frénétiquement. Et dans cet abominable tumulte une puissance, une vitalité infernale, que nul n’aurait pu stopper. Les rats ! » La fin était courue d’avance. On retrouva Éléna Corio affairée devant son chaudron à servir les nouveaux occupants avides de manger et faisant un geste désolé à un paysan qui tentait de s’approcher de la maison, lui disant : « Ne frappez pas, c’est trop tard. L’espoir pour nous est mort désormais. »

Tout cela n’est sans doute que de la littérature, une simple allégorie datant d’une époque marquée au fer rouge des chambres à gaz et de l’extermination. Avec ses petites paresses, la nôtre a tellement l’impression d’être à l’abri, planquée derrière son système de dératisation qu’est la démocratie moderne mais qui pourtant ne cesse de dérouler le tapis rouge à tous ces campagnols maquillés de douceur et aux discours toujours plus édulcorés pour tromper les apparences. Les sondages parlent, fabriquent l’opinion, espèrent peut-être retarder la catastrophe mais quelle importance finalement puisque, dans de trop nombreuses maisons, alors que leurs habitants se réchauffent au coin du feu, le mulot a déjà investi les combles…