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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : janvier, 2020

Marcher à l’intérieur avec Joanne Anton

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Avec Le Découragement[1], Joanne Anton semble observer au-dessus de sa propre épaule les difficultés rencontrées devant le sujet qu’elle interroge – et cela dès la première phrase de son livre : « Est-ce possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? » Pour se reposer sur une épaule plus solide que la sienne – ou au contraire pour plonger vers des eaux encore plus profondes – elle a convoqué Thomas Bernhard et le texte Marcher pour avancer vers ce découragement abyssal qu’elle tente finalement de prendre au piège dans l’espoir de pouvoir l’écrire.

Texte aux multiples paradoxes, hésitant entre sa volonté de riposte et son écriture au conditionnel, Le Découragement aurait pu trop facilement glisser dans la satisfaction de son auteure d’être parvenue au bout de ses peines, avec chaque mot produit comme autant de victoires sur la maladie. Mais l’écueil fut évité grâce à la justesse de Joanne Anton qui ne s’épargne pas dans ces lignes. Le lecteur la trouve parfois abattue et puis soudain elle hésite, elle semble recouvrer ses forces pour aller non pas vers son sujet mais à l’intérieur de lui : « On jouerait à vivre, écrirait-on, et enfin rattrapé par son rôle, on aurait perdu son regard critique, sa distance, sa façon de marcher à l’intérieur de son existence comme on paie son billet avec le sentiment que quelque chose nous est dû qui ne vient pas. On jouerait à vivre, et on y arriverait presque. »

Avec ce premier ouvrage, celle qui était alors rédactrice dans une maison d’édition et diplômée en littérature russe, se plaît à triturer la langue pour borner la quête à la fois littéraire et personnelle qu’elle mène ; d’où un usage si particulier de la ponctuation et des phrases parfois limitées à une simple conjonction de coordination, comme déjà découragées de devoir s’écrire : « À moins que l’on ne soit en train de développer une schizophrénie psychiatrique anodine, écrirait-on. Car. Mais. Arrêtons-nous pour reprendre notre souffle. » Livre d’une écriture et sur l’écriture, Joanne Anton balaye le mirage de la page blanche et préfère nous la rendre transparente afin que nous suffoquions avec elle de cette fureur d’écrire qui doit parfois s’éteindre pour se rallumer aux moments où l’on ne s’y attend pas : « Une irrésistible tentation d’exposer ses forces vitales à leur possible anéantissement. Voilà ce qui formerait peut-être notre caractère. »

Mais le découragement devant son récit, l’auteure parvient avec finesse à l’étendre à tout ce qui finalement la constitue en tant qu’être : l’amour, le sexe, la vie de famille ou la tyrannie de ce corps qu’il faut sans cesse occuper, faire marcher quand « on se serait levé angoissé par devoir de vivre. » Heureusement, Thomas Bernhard reste présent en quarto sur sa table de bureau comme une protection lorsque, désoeuvrée, elle parvient à soutirer à la lecture quelque chose de l’ordre du désir. Un roman de l’écriture et de la lecture, du mouvement et sans doute du « métier de vivre » quand tout simplement incapable de mourir on ne peut faire autrement que de continuer à marcher.

[1] ANTON Joanne, Le Découragement, Paris, éd. Allia, 2011.

Bègue est le poète

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Le recueil entre les mains n’est pas le mien c’est celui de S. qui m’a dit « tiens je t’offre le mien. » Et puis S. ajoute que c’est peut-être mieux d’écouter le poète sur un enregistrement avant de le lire soi-même. Ghérasim Luca à l’échappée sonore. Le dernier livre inédit de lui publié en 2018 s’intitule Je m’oralise (éd. Corti) et s’ouvre sur la formule « Il m’est difficile de m’exprimer ». Écrit entre 1964 et 1968, le texte constitue une sorte de définition du travail de Ghérasim Luca qui n’avait jusque-là jamais théorisé sa recherche poétique ni exposé ce qu’il essayait d’atteindre : « les secrets endormis au fond des mots surgissent ». Sur le papier c’est une expérience d’un autre ordre : au fracas des mots qui se fondent et se défoncent sur des pages décomposées, « Comme le crime / entre le cri et la rime »[1].

Les fracas, Ghérasim Luca les porte doublement depuis la naissance : né à Bucarest dans le quartier juif Dudesti-Vacaresti le 10 ou le 23 juillet 1913 (les documents officiels portent l’une ou l’autre date), il se prénomme Zola ou Salman selon que l’on se rapporte aux souvenirs de sa famille ou à l’acte de naissance. Élevé dans la communauté juive ashkénaze, il se familiarise rapidement au français, à l’allemand et au yiddish. Dès les années 1930, il commence à publier dans des revues post-dadaïstes avant de faire un détour par la case prison après la diffusion du texte Pula-La Bite aux côtés de Paul Paun et de Pérahim. S’il échappe à la déportation pendant la guerre, il se dit lui-même « naufragé » à force de vivre dans cette angoisse. « Élever les angoisses tendues / au-dessus de la tête / Marquer un léger temps d’arrêt / et ramener la vie à son point de départ / Ne pas baisser les frissons / et conserver le vide très en arrière ».[2]

C’est à la fin de l’année 1947, après la proclamation de la République Démocratique Roumaine, qu’il s’élance dans une écriture effrénée, exclusivement en français tel un « exil linguistique » manifeste d’une rupture qu’il souhaite totale. Apatride, inclassable, affilié à aucun groupe, il n’en porte pas moins un regard critique sur cette liberté dont il tente de faire l’exercice quotidien : « On ne s’inquiète et on ne lutte / que pour sauver ce qui est / et l’idée même de liberté / ne s’énonce qu’en termes d’esclaves. »[3] Installé à Paris depuis 1952, il fréquente de nombreux cercles sans s’y installer, écrit, dessine, colle et rencontre François Di Dio des éditions du Soleil Noir qui lui permet de réaliser ses premiers livres-objets, dont Héros-Limite en 1953.

L’expérience s’intensifie au milieu des années 1960 avec des récitals en France et à l’étranger pendant lesquels Luca creuse la saccade de son bégaiement poétique. Laissons la place ici aux mots du poète André Velter qui écrivait en 2001 : « Et puis, il y a Luca, sa présence, sa voix. Présence fragile, frémissante, en rupture, et voix au timbre roulant, venue des confins balkaniques, qui lutte à bout de chant contre une langue par trop commune, jusqu’à reprendre souffle à force d’essoufflement. Il y a aussi sa main libre, celle qui ne tient pas le livre et n’a que le vide pour appui. »[4] Que le vide pour appui… dans un monde où il assiste au retranchement de la poésie – sa seule manière d’être au monde. À la fin des années 1980, une procédure d’expulsion le chasse de son atelier parisien pour cause d’insalubrité. Il sera relogé par l’administration uniquement s’il présente des papiers en règle qui explicitent son appartenance nationale.

Des papiers, une nationalité, une identité administrative, un comble pour cet apatride « Se laissant guider par le vent / qui pend dans « devant » / et prenant comme cible / la fin de l’impossible ». Le 9 février 1994, à minuit, vingt-quatre ans après son ami Paul Celan lui aussi exilé, Ghérasim Luca se jette dans la Seine pour s’évader de « ce monde où les poètes n’ont plus de place ». Monde sans poètes dans lequel perdure sa poésie. « Quand je naquis, une étoile dansait au ciel » dit Béatrice dans la pièce de Shakespeare[5]. À l’heure de la naissance de Ghérasim Luca, on se prend à songer que c’est une étoile tout aussi flamboyante qui a dû se laisser aller à bégayer ce que le ciel jusque-là refusait de lui donner.

[1] LUCA Ghérasim, Héros-Limite (suivi de Le Chant de la carpe et de Paralipomènes), éd. Poésie/Gallimard, 2001.

[2] Ibid.

[3] LUCA Ghérasim, La proie sombre, éd. José Corti, 1991.

[4] Extrait de la préface du recueil Gallimard.

[5] Beaucoup de bruit pour rien.

Famille au corps

Voilà ! la frangipane passée on peut se dire qu’il en est fini de la séquence annuelle à s’engraisser autour d’une table et à se demander si la même partition se joue dans la maison d’à côté ; si dans les autres familles un mécanisme identique se répète comme ici, chaque année, aux mêmes heures de notre impatience à attendre que cela se termine un verre trop vidé tenu debout sur la table. Dans un livre au titre sentencieux mais au contenu finalement loufoque, l’écrivain canadien Douglas Coupland s’est penché sur le pêle-mêle de ces relations, avec tendresse et acidité. Avec Toutes les familles sont psychotiques[1], il réunit les Drummond, une famille de trois enfants, venus assister au décollage de Sarah, la cadette, envoyée par la NASA pour une mission dans l’espace : retrouvailles, souvenirs narquois, belle-sœur déjantée et trafic d’organes au menu dans une Floride asphyxiante.

Wade le grand frère sort de prison, Bryan le plus jeune apprend aux autres qu’il va devenir père mais que sa compagne souhaite avorter, Janet la mère carbure aux pilules dans un motel miteux, quant au père Ted il brille comme la caricature du quinqua joueur de golf remarié à une bimbo siliconée. « Manifestement, aucun d’eux ne se sentait réellement en confiance et cette circonspection partagée pesait sur la conversation. Ils se cantonnaient aux ragots du voisinage et à la carrière de Sarah, mais Wade était conscient de la présence d’un courant sous-jacent de questions informulées : Est-ce que Bryan est sur le point de s’effondrer ? Est-ce que maman risque d’imploser à force de solitude ? Est-ce que tu arrives à croire parfois que Papa n’a jamais existé ? Et pourquoi ne me demandent-ils rien sur ma vie ? C’est pas que j’aurais eu grand-chose à leur dire mais… putain. »

On l’aura compris : ce n’est pas pour ses qualités stylistiques que l’on peut vanter la prose de monsieur Coupland. L’intrigue ? Farfelue, improbable et parfaitement grotesque entre le hold-up, la mère porteuse et le trafic d’enfants. Alors que reste-t-il pour garder le livre ouvert ? Et bien tout simplement le projet initial de l’auteur de nous interroger sur la place que chacun occupe dans la cellule familiale ; la place initiale mais surtout celle que l’on nous attribue : condamnés à échouer ou réussir, l’auteur de Generation X ne cesse de basculer ses personnages entre panache et désarroi. « Une heure avant l’embarquement, Sarah avait pu voir sur un moniteur les membres de sa famille dans les gradins VIP : une équipe légèrement défraîchie […]. Sa famille se tenait auprès de celle des Brunswick, tout en couleurs brillantes, façon Fuji-film, vêtus de polos assortis, le cou chargé de jumelles, caméscopes et autres caméras. En comparaison, sa propre famille semblait si… abîmée, et pourtant, ils étaient sa famille. Même après toutes ses études sur la génétique, elle n’était jamais arrivée à comprendre comment elle avait pu naître parmi eux. »

Outre ces questions, Douglas Coupland tente la satire d’une société américaine emportée dans son consumérisme, totalement égarée dans les artifices de sa modernité. Là encore les flèches qu’il décoche sont souvent caricaturales, sans finesse et toujours à la surface des choses. Oui mais… tellement représentatives d’une époque, la nôtre, pétrie dans sa futilité et son culte du progrès – « un élan vers le pire » écrivait Cioran ? Un livre avec beaucoup de prétentions, que l’on referme en se disant qu’il n’en a tenu aucune et que, finalement, c’est peut-être aussi bien comme ça.

[1] COUPLAND Douglas, Toutes les familles sont psychotiques, éd. Folio Gallimard.

L’amour à coups

Jeanmeckertlundioumardi

Ma prudence avec le roman en général tient au fait qu’il ne supporte pas la médiocrité. Trop souvent employé à ce rien pour que l’ensemble s’écroule comme un château de cartes, avec une phrase mal improvisée pour l’abandonner. Et bien sûr ma prudence devant la fabrication des personnages trop souvent comme un faire-valoir du romancier qui, tel un géniteur littéraire, tient son rôle dans l’histoire qu’il raconte et veille à ce que le lecteur ne passe pas à côté. Un début, un milieu, une fin. Une recette. Un peu trop souvent la même. C’est l’écueil auquel échappe Les Coups, premier roman de Jean Meckert (1910-1995) paru en 1941 chez Gallimard, qui met en scène la banalité amoureuse du couple Félix/Paulette pour interroger les mots, les idées qu’ils véhiculent, le surgissement des coups quand ils ne suffisent plus.

L’intrigue, puisqu’on parle de roman, est celle de Félix, manœuvre dans une petite entreprise, qui rencontre Paulette, employée de bureau. Ils tombent amoureux, s’installent dans un deux pièces. Elle fait la popote pendant qu’il lit le journal. C’est l’entre-deux-guerres, l’insouciance, les fêtes foraines, le cinéma plusieurs fois par semaine. Bonheurs simples d’une vie simple, les deux amoureux auraient vite fait d’ennuyer le lecteur. « Mais pour dire vrai, on s’en foutait un peu, de l’avenir. Ça avait le sens de la crève, l’avenir, de toutes les manières qu’on l’asticote. Crever pour germer, faire du bon fumier, c’est toute notre loi en réfléchissant bien. Une loi à nous et pas drôle, pas pour les bouseux d’embourgeoisés, pas pour les râleurs non plus, pour bien peu de monde. Une petite loi à regarder au-dessus et à remettre vaguement au lendemain, tellement elle était dure à avaler. »

Cette peur de l’ennui s’échappe rapidement pour laisser place à une tension qui ne cesse de monter à mesure que le couple avance, s’aime sans se comprendre, se comprend pour ne plus s’entendre. Parce que la particularité de Jean Meckert et qui fait aussi son talent est d’avoir su reléguer ses personnages au second plan pour laisser le langage tout emporter de l’amour embrasé sous les coups portés avec l’intention de frapper, de frapper fort ! « Des mots comme des munitions inoffensives. Chacun son petit sac, comme une bataille de confettis tout à fait gentille et inutile. On ne perdait pas sa soirée, c’était un petit exercice pour faire le tour de sa mémoire. » Passés les premiers jours contemplatifs de l’état amoureux, Félix commence à s’interroger sur la personne qu’il aime, ce qu’elle est et quelle vérité il est et il aime.

Des questions redoutables que vient compliquer le mensonge social. Paulette est l’être aimé au sein du foyer mais elle est aussi un passé, une famille, des repas du dimanche avec les oncles et tantes, et d’anciens amants. Et puis Paulette a le malheur de parler, souvent pour exprimer des idées toutes faites qu’elle a toujours entendues. Au début juste la reprendre pour ensuite ne plus la supporter. « Il n’existait plus lourd, saccagé en trois phrases, de plus en plus ignoble, abject et crasseux, tout piétiné comme un tremplin. C’était bien ça le solide piédestal de nos serments d’amour. Ça nous réconfortait un grand coup. Elle reprenait alors son grand rôle de martyre et moi de noble chevalier redresseur de torts. »

Dans le nid du confort amoureux les mots s’enlisent et laissent apparaître les premiers coups, de tristesse, de sang, de poing. Des deux côtés révéler ses coups de folie pour lever le voile sur ce que l’amour avait dissimulé les premiers temps. « Oui, on a eu de vrais bons moments, à seulement vivre. Toutes ces petites secondes indécorticables qui s’appellent le bonheur, on les a repérées, par-ci, par-là, faites de petits égoïsmes, d’immenses oublis, bardées d’obscénité à force d’être heureuses, irracontables comme des injures à la face du monde. » Chaque mot porte désormais en lui l’empreinte d’un nouveau doute, d’une nouvelle chute, d’un nouveau coup. Pour se rendre compte simplement comme Félix le fait que « la vie n’a pas marché. »