lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2014

Lundioumardi, ou la romaine éminente de la légalité

Le Docteur Mabuse, le joueur - Fritz Lang.

Le Docteur Mabuse, le joueur – Fritz Lang.

Pour ce dernier article de l’année 2014, je cède la place à un obscur apprenti oulipien qui s’est amusé à reprendre l’avant-propos de Lundioumardi, selon une contrainte de la « Littérature potentielle » dont je vous laisse le loisir de découvrir la règle (réponse la semaine prochaine). Et pour cette nouvelle année qui approche, je ne vous souhaite qu’une seule chose :

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. »

Baudelaire, Petits poèmes en prose, XXXIII (1869)

Lundioumardi, ou la romaine éminente de la légalité :

Le jouteur de la juiverie dernière, lorsque les conscrits et les homogénéisateurs d’étayage viendront recevoir leur reconnaissance, la toxicodermie se tournera vers Pierre et lui dira, non sans une certaine envolée et en nous voyant arriver avec nos loaders sous les brasses : « Regarde, ceux-là n’ont pas besoin de reconnaissance. Nous n’avons rien à leur donner. Ils ont aimé lire. »

Virginia Woolf, Comment lire un loader.

On aime, certes, que la radiation du croche-pied soit à longue porte-fenêtre, mais on aimerait aussi que sur son écrêtement quelque chouchou, tout de même, distingue un illettré tresseur d’un ichtyornis.

Julien Gracq, Préfixions.

Lundioumardi est le blondinet d’une légalité qui souhaite donner à cette actinie à la fois mécanique et précieuse, « lire », une ressemblance qui est en train de se dissoudre. Cette légalité n’est pas un croche-pied littéraire croulant sous le pilocarpe d’ouvriers qu’il doit passer en rez-de-jardin pour livrer sa vérétille. Avant chaque réorchestration littéraire, le croche-pied voit son burgau recouvert par les loaders, toujours plus nombreux, dont il devra rendre compte. Dans la meilleure des cascatelles, il prendra la tendance de chausser son stigmate pour écouter les Sabbathiens d’un autoallumage et nous prédire sa longue-vue.

La légalité n’a pas à supporter ce chariotage. Non. Elle est libre de suivre le croche-pied si elle le souhaite mais peut très bien se fier à la conservation de sa libre pensée ou encore organiser elle-même ses légataires. Sous cette législation apparente, elle ne doit pas oublier le roman qu’elle a à jouer, les existentialistes qu’elle est en droit d’attendre et la volatilisation qu’elle doit faire entendre. Sans légalité, la livarde n’aurait plus de raki d’être, les jouvences ne sortiraient plus des impropriétés et la libre pensée et le kitsch pourraient mettre la clémentine sous le porte-amarre. C’est, dans une certaine métairie, ce qui est à l’officialisation aujourd’hui.

J’entends déjà les défets des modistes, leur tabouret entre les maintenances, vouloir m’expliquer que le prohibitionniste c’est l’infrason en tendance réelle sur un appontement et qu’un loader s’achète à moindre coutre sur un lissoir Kindle. Je ne partage pas ce pointillisme et j’ai parfaitement conscience, en faisant la cholérine du numerus clausus pour m’exprimer ici, qu’il y a un contraste. Je dirai simplement que j’ai choisi la mozzarella la plus efficace pour partager des idéologues avec le plus grand nominal ; des idéologues qui entendent justement promouvoir le légataire tel qu’il a toujours existé.

D’autre part, le légataire n’est pas une chemiserie d’un rond-point empruntée par un trousse-pet de moviolas conditionné pour marcher le long d’une trachéobronchite bien précise. Il porte en lui la drôlerie à l’église et à l’épaulard ; chacun n’y met pas la même importance mais tout le monétarisme y trouve son comptoir : du travelo qui occupe sa tendance dans les transsahariennes en commun à la légalité du plaidoyer et son loader annuel, en passant par le râteau de la bichette pour qui les joyeusetés de ferrage hebdomadaire n’ont pas la moindre consolidation. Tous autant qu’ils sont ont le chandail de vivre cette expiation fabuleuse d’aller vagabonder sur les lignomètres d’un autoallumage et de surplomber tous les autres aculs humains.

La légalité que je suis a un particularisme pris : je veux continuer à me salir les maintenances avec du papillotage de jouvence et à m’interroger sur les aménorrhées à mettre en placette pour que mes loaders ne traînent pas par terriers, quand les réabsorptions s’affaissent. Je veux promouvoir les sérénades traditionnelles (déjà désuètes peut-être) de l’édulcoration du papillotage avec la modeste mozzarella d’en parler, d’en discuter. Sous le verre de ces bonnes interceptions couve également une interception purement égoïste. De nombreuses suppressions proposent de disséquer les infrarouges, de relever le nivologue du débile des idéologues et de critiquer avec la plus grande clandestinité la livarde actuelle. Avec quelle perversion? Je me garderai bien d’assaisonner les gargotes de la tempura ! Les Thaïlandais qui vont suivre répondront plutôt à une voltaïsation pédagogique de parvenir à faire passer certains de mes idéologues, de facticité limpide et cohérente. Et si vous, légalités, en tirez une quelconque vallisnérie ajoutée, alors les oblations seront largement dépassées.

Plus concrètement, un publireportage sera posté chaque lunure ou maréchaussée, d’une lopette variable et avec une contiguïté libérée de toutes contraventions. Si la ténuité est grande de céder à l’engrangement actuel pour les « billots d’humus », je tenterai davantage de partager mes légataires (romanichelles, essayistes, artimons de presse-papiers, etc.) et d’en tirer une anapeste précise. Toutes les contumaces étrangères seront accueillies sans autre résurgence que la médullosurrénale dont, je vous prie de m’excuser par avant-bec, je serai l’unique centenier.

Frédéric Gouadet

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L’étrange prophète

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« Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni de déjà tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement »

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940.

Pour cet avant-dernier texte de l’année – année qui a perpétué la faillite de la pensée et la confusion des idées des précédentes – je souhaite revenir sur un texte d’une grande ferveur et qu’on devrait tous relire avec la plus grande attention. Il s’agit de L’étrange défaite, écrit par l’historien et soldat Marc Bloch durant l’année 1940.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Marc Bloch (1886 – 1944) est un historien médiéviste français, connu principalement pour être le co-fondateur, avec Lucien Febvre, de la célèbre école des Annales d’histoire économique et sociale en 1929. Mobilisé à sa demande en 1939 comme capitaine d’état-major, il décide en 1943 de rejoindre le mouvement de Résistance Franc-Tireur, sous le pseudonyme de « Narbonne ». C’est là où il participe notamment à la mise en place des comités de libération dans la région lyonnaise. Arrêté le 8 mars 1944, il fut torturé et fusillé au bord d’un champ en criant « Vive la France ».

Incarnation la plus absolue de l’historien engagé qui décida d’aller au front pour défendre ses convictions et ses principes, il livre dans cet ouvrage un authentique examen de conscience de la France et du Français lors de la défaite de 1940. Alors que la propagande officielle tente d’expliquer l’échec de la France contre l’Allemagne par la faiblesse du nombre, Marc Bloch dresse un réquisitoire sans concession contre un pays dans l’incapacité de commander ses troupes, en proie à la débâcle intellectuelle et administrative de ses élites. Mais il renvoie également dos à dos la bourgeoisie et la classe ouvrière pour son « manque de supériorité morale éclatante ».

Ce témoignage édifiant des causes de la défaite, bien qu’écrit à chaud, a été le document incontournable des analyses qui ont suivi pour comprendre les mécanismes de l’échec de la France au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il fut pour moi, près de soixante dix années plus tard, une des raisons qui m’ont incité à poursuivre des études d’histoire. J’y rejoins d’ailleurs tout le chapitre consacré à la réforme de l’enseignement et à la perspective d’une Université incapable de se renouveler pour encourager l’initiative et mettre en place des techniques d’observation plus pertinentes.

Mais ce n’est pas uniquement le livre d’un historien : son passage vers la Résistance, Marc Bloch l’a décidé dans la droite ligne de ses convictions pour lutter contre le nazisme et ses complices français mais également pour sa haine à l’égard des vieillards vichyssois. La lecture de ce carnet de bord, enterré dans la propriété d’un ami pour être publié après la Libération, est un appel au soulèvement des consciences pour ne pas fléchir devant la défaite et une intense aspiration vers une France nouvelle. « Héros et martyr » de la Résistance, Marc Bloch n’a jamais voulu se satisfaire de la défaite : « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser » et ce parce qu’il est profondément optimiste, malgré le spectre de sa mort à venir – le livre rassemble de nombreuses citations présentées sous forme d’épigraphe comme la preuve qu’il allait mourir ; on peut citer parmi elles, ce vers de Ronsard « un beau mourir orne la vie humaine ».

Bien entendu, ce livre est circonstancié à l’époque pour laquelle il a été écrit. Cette époque est-elle différente aujourd’hui ? Oui, en tout point ! Le patriotisme que Bloch défend a aujourd’hui été repris et vidé de tout son sens par les vermines pensantes de notre pays et tout le monde semble s’en contenter. Tout le monde se contente d’une société où les communautés sont montées les unes contres les autres, alors que le patriotisme de la Résistance avait réussi à souder une frange du pays malgré les opinions et les origines religieuses, sociales et politiques. Marc Bloch était juif ; de ces juifs qui considéraient que la Révolution française leur avait donné les mêmes droits qu’aux autres français. C’est aussi ce qu’il a combattu dans sa révolte afin de soutenir une solidarité entre Français, opposée à toutes les formes d’oppression mais qui n’est pas guidée par la confession religieuse. C’est pour l’ensemble de ces raisons, pour ne pas plier devant la facilité et la culture du renoncement, que ce livre doit aujourd’hui être lu ou relu activement.

Le Bavard étire la langue à la parole

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La littérature a ceci de curieux, entre autres, qu’on peut mettre plus de temps à rendre compte d’un petit livre quasi oublié de 150 pages que d’un monument en deux tomes de 1 800 pages considéré comme un marqueur du XXe siècle (cf. lundioumardi de la semaine dernière).

Le « petit livre » dont il est question s’intitule Le Bavard. Il a été écrit par, et peut-être pour, Louis-René des Forêts (1918 – 2000) au cours de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était engagé dans la Résistance. Les traces laissées par ces évènements n’apparaissent pas dans ce livre, ou du moins pas directement – certaines références ne manquent pas de rappeler en effet quel homme pouvait-on avoir conscience d’être à cette époque, « Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? » Mais dans l’ensemble, des Forêts est le narrateur d’une histoire sans contexte, qui ironise sur la trame – comme un présage à l’avènement du Nouveau Roman – pour répondre à son seul besoin de parler, ou plutôt de bavarder selon une sorte de « crise » :

« Pour en revenir à la nature même de cette crise, il est remarquable que celle-ci se soit manifestée par un étrange besoin de discourir impossible à satisfaire, mais c’est que les mots ne me venaient pas en aide ; bref, j’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire. »

Le bavardage devient le sujet du roman, plus que le bavard lui-même. Il en explore toutes les forces et les faiblesses, de la digression pompeuse au monologue intérieur comme possibilité d’évacuer la parole – pas étonnant que Joyce ait encouragé Louis-René des Forêts sur cette voie après leur rencontre chez Adrienne Monnier, éditrice et libraire qui a « fait » de nombreux écrivains. Et comme pour bavarder il est indispensable d’avoir quelqu’un à l’écoute, même dans la plus totale indifférence, le lecteur devient cet interlocuteur silencieux (ou non). On pourrait s’attendre à une longue litanie verbeuse sans le moindre intérêt mais l’auteur n’a de cesse de vouloir interroger la parole qu’il livre avec une intimité déconcertante parce qu’elle est le seul « shoot » à même de l’apaiser.

« Et si je ne simulais pas le doute, et si je ne doutais pas, et si je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur la véracité de mes propos et si enfin tout mon bavardage n’était que mensonge ? Vous vous détournez avec colère : « Alors, allez au diable ! » Je ne saurais trop vous engager à considérer la situation avec sang-froid, ne craignez pas d’avoir perdu votre temps à prêter l’oreille à des mensonges puisque vous avez eu le privilège d’assister à une crise de bavardage, ce qui était certainement plus instructif que d’en lire un rapport, fût-il pur de toute intention littéraire. »

Lors de sa sortie en 1946, le livre ne rencontra ni le public ni la critique. C’est seulement en 1963, lorsque Louis-René des Forêts le remanie pour une édition poche 10/18, qu’il est révélé dans toute sa splendeur et sa verve – c’est aussi grâce au soutien de la critique littéraire devenue très favorable à ce type d’entreprise, de Georges Bataille à Yves Bonnefoy en passant par Maurice Nadeau. Il est édité depuis 1978 chez Gallimard dans la collection « L’Imaginaire », avec une quatrième de couverture signée Pascal Quignard :

« Véhicule qui ne véhicule plus rien, que rien ne subordonne que lui-même, qui se consomme totalement en soi autant qu’il consume avec intensité les forces qui le sous-tendent. […] Au sein de ce récit qui reproduit et détruit en effet intensément des textes célèbres de H. von Kleist ou de F. Dostoïevski, c’est la langue même qui se résout en retournant ses armes contre elle-même, qui se porte en avant et s’expose dans le dessein insensé de perdre définitivement la bataille. »

Une lecture contemporaine de Robert Musil

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Se glisser dans la peau de Robert Musil (1880-1942) et lire ses écrits avec autant de facilité et d’assurance qu’on lirait un auteur contemporain est une illusion. Sans doute, lui-même, trouverait-il creuse la façon dont nous le lisons aujourd’hui. Mais il y a une sorte d’instinct qui nous porte vers lui quand on s’interroge sur le monde qui nous entoure. Est-ce parce qu’il s’est élevé tellement haut, pour nous dresser le tableau d’une époque à la fois tragique et imposante, loin au-dessus des broutilles et des analyses à l’emporte-pièce ? Sans aucun doute.

Sa biographie est bien connue et facilement accessible. Rappelons simplement que promis à une carrière militaire, l’élève officier Musil y renonce à l’âge de 18 ans pour entreprendre des études d’ingénieur à l’école polytechnique de Brünn ; prolongées par des études de philosophie, de logique et de psychologie expérimentale chez Carl Stumpf à l’Université de Berlin. Il soutient sa thèse de doctorat sur Ernst Mach en 1908 mais sa carrière d’écrivain est déjà bien amorcée avec la parution des Désarrois de l’élève Törless en 1906. L’auteur caractérisera lui-même son roman comme « une percée de la nouvelle conception de l’éducation et comme une explication des conflits de la puberté par de nouveaux moyens psychologiques. » La réception de cet ouvrage est partagée en raison de ses aspects provocateurs et jugés pervers pour l’époque, mais il est également salué par de nombreux critiques, au premier rang desquels figure l’écrivain journaliste allemand Alfred Kerr. Une chaire de psychologie lui est proposée à Graz mais Robert Musil renonce à la carrière universitaire pour se consacrer pleinement au métier d’écrivain et garder sa totale indépendance. De ce choix va naître une œuvre majeure, partagée entre les romans, pièces de théâtre, essais, journaux et, bien entendu, L’homme sans qualités, roman incontournable de la littérature du XXe siècle.

Ce bref rappel livre deux clés pour comprendre Musil : d’abord qu’il a été ce touche-à-tout qui confère à ses analyses cette dimension inimitable ; celle d’un auteur qui recourt aussi bien aux mathématiques qu’à la philosophie, en passant par la psychologie pour nous livrer son regard sur le monde. Ensuite que le confort et la sécurité d’une carrière universitaire lui semblaient des arguments négligeables comparé au champ d’expression qui s’offrait à lui en devenant écrivain et malgré les difficultés financières. En effet, Musil commença à jouir d’une certaine renommée à partir des années 1920 mais sans véritable succès. Sa femme et lui vécurent dans des conditions économiques précaires, faites d’avances d’éditeur et du soutien de ses rares amis ; Thomas Mann étant le premier parmi eux.

Mais plus de soixante-dix ans après la mort de son artisan, quelle lecture avons-nous aujourd’hui d’une œuvre qui colle tellement aux évènements pendant lesquels elle a été bâtie ? Musil a t-il été le simple traducteur de la catastrophe qu’il a tant annoncé ou un éclaireur à la marge qui continue de gratter les vieilles croutes de notre société contemporaine ?

Le contexte littéraire auquel Musil appartient est celui d’une littérature en crise qui se découvre et dont les idées et les opinions sont géographiquement identifiables. Tout comme Rilke ou Hofmannsthal, Musil a porté autrement l’expression du langage afin de remédier au déficit d’une parole qui ne traduisait plus les expériences de la vie. C’est aussi ce à quoi aspiraient des auteurs comme Virginia Woolf et James Joyce, ou encore Fernando Pessoa pour ne citer qu’eux mais dans un berceau qui n’était pas le même. Rappelons simplement qu’au cours de ce début de XXe siècle, l’Autriche devenait le laboratoire des théories de Freud et que la littérature nationale assimilait ses contributions cliniques. Musil a rapidement rejeté la psychanalyse qu’il considérait comme un substitut à la religion et une pseudo science. L’allusion, la suggestion ou le monologue intérieur devaient s’intégrer au langage mais n’étaient pas suffisants pour porter un nouvel idéalisme dans une Europe déjà malade. La notion d’époque, que l’on peut aussi envisager comme une catégorie, s’est révélée bien plus fructueuse dans ses travaux pour approcher la vérité à laquelle il aspirait. Qu’est ce qui constitue une époque et quel sentiment d’appartenance ses membres en ont-ils ? Bien qu’étant un livre inachevé, la structure de L’homme sans qualités prend acte de ces questions en déroulant le fil des évènements qui vont de août 1913 jusqu’à la veille de l’entrée de l’Europe dans la guerre ; le roman aurait dû s’achever par une ultime séance de l’Action parallèle, en août 1914.

L’Action parallèle, cette instance fantoche regroupant des intellectuels et des hauts responsables politiques, économiques et militaires viennois, en vue d’organiser le 70ème anniversaire de l’accession au trône de François-Joseph Ier en 1918 et de concurrencer les cérémonies en faveur de l’empereur allemand la même année, permettait à Musil de caricaturer la maîtrise que les soi-disant représentants d’un peuple pensent avoir du destin de leur époque. Avec l’ambition de faire de l’Autriche le berceau et le guide des valeurs européennes pour relever le continent de l’impasse décadente dans laquelle il est plongé, elle va progressivement se révéler être un échec de l’idéalisme, un corps vide atteint de toutes les paralysies et lenteurs intestines qui sont l’origine même de sa création : « Les institutions grandioses sont d’ordinaire des ébauches d’idées bousillées »[1]. Une année donc, au cours de laquelle la nébuleuse des personnages inventée par Musil va remettre en cause l’ordre sur lequel repose la civilisation, avec des déclinaisons différentes selon chacun : Ulrich bien sûr, l’antihéros par excellence qui porte la voix de l’auteur, en proie à toutes les expériences morales et intellectuelles pour dépasser les dysfonctionnements d’une société décadente qui court à sa perte. Symbole d’un esprit lucide, rationnel et moderne, le personnage va, au contact de sa sœur retrouvée, Agathe, aller à la recherche d’une aventure impossible, « l’autre état », en assumant une existence utopique pour sortir d’un monde fixé par les autres. Le couple Walter/Clarisse, sorte de transposition de la dualité entre Wagner et Nietzsche, déchiré par une idée de l’art absolue et incompatible. Ou encore Le fou assassin Moosbrugger, symptôme de la désintégration de l’homme occidental et dont le procès va catalyser toutes les incompétences d’un système judiciaire obsolète pour juger et répondre des questions morales : qu’est-ce que la beauté quand elle est produite dans l’horreur ? Quelle est la part de responsabilité d’une société dans le comportement des individus qu’elle génère ? Et surtout, est-elle capable d’évaluer la folie de certains de ses membres et d’y apporter un juste remède ?

Mais c’est davantage dans ses essais, notamment L’Allemand comme symptôme et La nation comme idéal et comme réalité, que Musil a le plus abouti son point de vue sur la nature d’une époque et ce qui la détermine. S’il voit dans la sienne un certain « romantisme intellectuel » à vouloir échapper au présent en cherchant refuge dans des valeurs passées, comme la garantie pour maintenir une sécurité perdue, Musil nous livre surtout son analyse de la marche de l’histoire. Les hommes ne seraient pas maîtres, selon lui, de son déroulement. Toutes les réformes possibles pourraient être mises en œuvre, le commencement d’une époque nouvelle ne tiendrait finalement qu’aux nombreux hasards susceptibles d’agir en ce sens, à des facteurs actifs et passifs : « Le mouvement de l’histoire n’est pas la trajectoire d’une boule de billard. Il ressemble au mouvement des nuages, soumis à tant de circonstances qu’un autre peut à tout moment le modifier »[2]. Ce que nous considérons donc comme des différences d’époque relève moins des hommes que des organisations sociales qui les produisent. L’occasion pour lui de faire une critique en règle du capitalisme qu’il voit se développer comme étant « l’organisation la plus vigoureuse et la plus élastique que l’homme s’est donnée » mais qui fait l’apologie de l’égoïsme en étant fondé sur la capacité plus ou moins grande à faire de l’argent[3]. Ce que Musil attaque directement ici, c’est l’inertie des individus, assimilés à « ces voyageurs de wagons-lits qui ne se réveillent qu’au moment de la collision »[4]. Musil exprime sa conviction de la désuétude de l’État en tant que forme d’organisation sociale, le produit actif d’un « laisser-faire » de la part des individus pour traiter sommairement leurs problèmes, à défaut de pouvoir eux-mêmes créer les conditions sociales capables d’assurer leur propre stabilité. Une sentence que Meingast, le philosophe et prophète caricaturé de L’homme sans qualités, énonce de la façon suivante : « C’est là une idée très actuelle. Nous ne sommes pas capables de nous libérer nous-mêmes, la chose ne fait aucun doute : nous appelons cela la démocratie, mais la démocratie n’est que l’expression politique d’un état psychique d’indifférence absolue. Nous sommes à l’époque du bulletin de vote. Déjà, chaque année, nous élisons notre idéal sexuel, la reine de beauté, par le moyen du vote. Nous avons fait de la science positive notre idéal : c’est comme si nous glissions de force dans la main des prétendus faits un bulletin de vote, afin qu’ils choisissent à notre place. L’époque est antiphilosophique et lâche : on n’a pas le courage de décider ce qui est valeur et ce qui n’en est pas. La démocratie réduite à sa plus simple expression, revient à faire ce qui se produit ! Soit dit en passant, c’est un des plus infâmes cercles vicieux que l’histoire de notre race ait connus »[5]

Ce qui accompagne cette critique de L’État chez Musil, c’est une attaque contre la démocratie et les promesses qu’elle n’a pas su tenir. On le sait, l’auteur a été très inspiré par la philosophie de Nietzsche qu’il commence à lire dès l’âge de 18 ans. Les personnages de Clarisse et de Moosbrugger, sujets à des divagations hallucinatoires, mettent en pratique la recherche des noces entre l’apollinien et le dionysiaque de Nietzsche pour abolir les signes de la raison et de la société. Tous les deux permettent à Musil de démontrer en quoi les réflexes manichéens établis par la morale sont un frein à la créativité de l’homme nouveau ; qu’il est préférable de privilégier le sens des possibilités et d’avancer à partir de normes souples et fonctionnelles : une « utopie de l’essayisme » que l’auteur appelle de ses vœux. « Et dans une période, la nôtre, où chaque sentiment lorgne dans deux directions, où tout flotte, où plus rien n’est tenu, où plus rien n’est associable à rien, on devrait réussir à tester une fois encore et à réinventer toutes ses possibilités intérieures, à transférer enfin des laboratoires de physique à la morale les avantages d’une technique d’expérimentation sans préjugés. Que cela nous aide à sortir de la lente évolution qui a conduit, à travers bien des échecs, de l’homme des cavernes à celui d’à présent, pour entrer dans une ère nouvelle, je continue à le croire aujourd’hui. Pour me définir d’un mot : j’étais un anarchiste conservateur »[6].

Pas étonnant que l’auteur exprime clairement sa défiance à l’égard du politique et de ses représentants, qui sont comparés aux domestiques en charge de la tenue d’une maison et par lesquels on finit toujours par être déçu : « On ne sait même pas au juste par quoi on se laisse gouverner ; périodiquement, une tempête s’élève, et tous les ministres de tomber aussitôt comme des gymnastes exercés ; mais, la tempête calmée, on retrouve leurs successeurs exactement dans la même position »[7] ; ou encore : « La démocratie n’est plus la souveraineté du démos, mais celle de ses organisations partielles »[8]. Sous couvert de représenter la volonté commune du peuple, le principe démocratique aurait-été perverti par des partis politiques sans idées nouvelles à mettre en œuvre et qui se contenteraient de représenter des classes sociales en vue d’obtenir des avantages économiques immédiats. Cette pauvreté intellectuelle, intrinsèque à la nature démocratique, aurait également des répercussions dans les sciences sociales. Dans l’Europe désemparée, Musil reproche à l’histoire et à la philosophie de l’histoire de ne pas être parvenues à établir une vue d’ensemble parce que les concepts nécessaires pour ordonner la vie leur faisaient cruellement défaut. C’est aussi ce qu’il suggère en disséquant les pensées d’Ulrich dans la deuxième partie du livre, intitulée à juste propos « Toujours la même histoire » : « […] les époques de tyrannie ont vu naître de grandes figures philosophiques, alors que les époques de démocratie et de civilisation avancée ne réussissent pas à produire une seule philosophie convaincante »[9]. À ne surtout pas confondre avec une quelconque nostalgie pour les tyrannies passées, cette phrase est un appel de son auteur à mettre son époque à l’épreuve de nouvelles idées et de nouveaux concepts qui restent selon lui à inventer ; la démocratie étant radicalement tournée vers les faits stricto-sensu, elle cloisonne les perspectives utopistes et les champs de possibilités nouvelles, chers à Musil pour cerner le présent et expérimenter des directions d’avenir.

Finalement cet instinct qui nous porte à relire Musil aujourd’hui, malgré un contexte ou une époque radicalement différent, c’est la recherche d’un esprit plein de ferveur pour analyser les comportements humains. S’il a surtout été le médecin légiste rigoureux d’une Cacanie dont le cœur ne battait plus, il nous a légué une œuvre qui ne s’adapte plus à l’Europe contemporaine mais qui invite son lecteur à faire valoir son esprit critique, à sortir de l’attente dans laquelle les organisations sociales peuvent nous cerner et, surtout, à lever un peu la tête pour regarder dans quel sens le mouvement des nuages se dirige.

[1] MUSIL Robert, L’homme sans qualités, éds. Seuil, Paris, 2004, tome 1, p. 316

[2] MUSIL Robert, « L’Allemand comme symptôme », in Essais, éds. Seuil, Paris, 1984, p. 350

[3] Ibid, pp. 367-372

[4] MUSIL Robert, « L’Europe désemparée ou petit voyage du coq à l’âne », in Essais, op. cit., p. 150

[5] HSQ, tome 2, p. 170

[6] MUSIL Robert, « Confession politique d’un jeune homme », in Essais, op. cit., p. 63

[7] MUSIL Rober, « La politique en Autriche », in Essais, op. cit., p. 43

[8] MUSIL Robert, « La nation comme idéal et comme réalité », in Essais, op. cit., p. 126

[9] HSQ, op. cit., tome 1, p. 292

Décapage, revue déterminée

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« Petit à petit, l’oiseau fait son nid » dit le proverbe. Il s’appliquerait très bien à Décapage, espèce rare mais recherchée dans la volière des revues littéraires françaises. J’avais déjà mentionné son nom et celui de son fondateur dans un précédent article[1], comme étant une des rares exceptions à fournir de la matière première littéraire dans ses pages, avec des extraits de romans et de nouvelles, écrits par de jeunes auteurs.

C’est Jean-Baptiste Gendarme, également romancier[2], qui est à la barre du navire depuis le premier numéro (2001), avec un équipage restreint – toutes les personnes ayant eu à faire avec la rédaction sont unanimes pour reconnaître l’incroyable travail brassé par ce rédacteur en chef magicien, capable de se dédoubler sur plusieurs postes. Depuis elle n’a cessé de s’étoffer cette revue : le maigre fanzine est devenu, au fil des numéros, un livret format A5 d’environ 150 pages, avec une mise en page travaillée aux résonances pop. Mais être une revue en France, c’est aussi avoir des soucis d’argent. À moins d’être hébergée au sein d’un groupe ou nourrie/blanchie par un mécène, une revue littéraire met généralement la clé sous la porte au bout de quelque temps. Était-ce l’avenir de Décapage ? Aucune idée puisque c’est la maison Flammarion qui en assure la pérennité depuis 2012.

L’ambition de Décapage – Chroniques décapantes, rencontres inattendues et autres bonnes nouvelles, c’est de rendre la littérature suffisamment ludique et loufoque pour amener des personnes qui n’en ont pas le réflexe vers des livres et des écrivains inscrits dans des champs variés. Jean-Baptiste Gendarme le dit lui-même, il ne lisait pas de revues littéraires pendant ses études de lettres et n’en lit toujours pas. Articles trop longs ? Littérature poussiéreuse ? Lui, a fait le choix de proposer des articles succincts, ludiques et accompagnés d’une riche iconographie pour mettre les yeux en appétit. Chaque numéro s’organise autour de quatre parties : les « Chroniques » dans lesquelles cohabitent un journal littéraire confié à un écrivain (François Bégaudeau, Arnaud Cathrine, Benoît Duteurtre, etc.) avec une interview imaginaire (Maupassant dans le dernier numéro) ou encore la lettre d’un jeune auteur à son idole ; La « thématique » qui constitue en quelque sorte le dossier de chaque numéro ; « La panoplie littéraire », rubrique racontée par un écrivain qui ouvre les portes de son atelier (Emmanuel Carrère, Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Marie Darrieussecq, Dominique Noguez, etc.) ; et enfin « Créations » qui propose des nouvelles inédites.

Si j’insiste sur cette revue dans mon « carnet numérique » c’est parce qu’elle prend le contrepied d’une idée reçue qui consiste à dire que l’audace et la littérature ne font plus bon ménage. Catherine Millet, elle-même romancière et fondatrice de la revue Artpress, a souvent dressé le constat amer d’une avant-garde absente des arts, dont celui de la littérature. C’est le bilan misérabiliste que l’on retrouve chez ces « grands noms » de l’édition pour qui la littérature se cantonne à ce que proposent les grandes enseignes. Lisez Décapage et vous verrez que le livre et le roman ne sont pas une vieille friche en lambeaux et qu’ils leur restent encore de beaux jours devant eux[3].

[1] « Books, revue indéterminée », 14 octobre 2014.

[2] Parmi ses romans, on compte par exemple Chambre sous oxygène (2005), Un éclat minuscule (2012), Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain (2014), etc.

[3] En 2014, la revue Décapage a été récompensée par le Prix littéraire Rive Gauche pour son travail. Le dernier numéro – automne/hiver 2014 – est consacré aux « Souvenirs de prix littéraires » avec des anecdotes et des confidences racontées par différents auteurs concernés. La revue est disponible dans de nombreuses librairies et chez quelques rares kiosquiers au prix de 15€.