lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : janvier, 2017

À 30 euros le signe

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100 000 euros pour écrire 3 500 signes… cela signifie que Pauline Camille – nom de scène de Pénélope Fillon pour son œuvre de critique littéraire à La Revue des deux mondes – empochait près de 30 euros pour la seule virgule ou lettre tapotée sur le clavier de son ordinateur avec ses petits doigts. La tentation fut grande ce week-end de reprendre les articles publiés chaque semaine sur ce blog depuis plus de deux ans afin de comptabiliser les millions fictifs que je pourrais brasser avec mes petits doigts à moi si j’avais un tant soit peu d’entregent. Mais un chroniqueur de l’ombre qui verse dans l’amertume de ne pas avoir le destin de Pénélope Fillon, c’est le début de l’ennui croyez-moi !

La journaliste Delphine Legouté rappelle toutefois sur le site de l’hebdomadaire Marianne[1] que cette rémunération scandaleuse ne concernait pas uniquement les deux notes respectivement consacrées au romancier Lucien Azay et à l’essayiste William Marx en 2012. Marc Ladreit de Lacharrière avait en effet contacté la femme de l’ancien Premier ministre, au même titre que d’autres personnalités, parce que « c’est une femme intelligente, elle a lu beaucoup de livres. » Le patron de la holding qui détient la Revue et proche de la famille Fillon explique alors qu’en 2012 celle-ci traversait une mauvaise passe (la revue, pas la famille) et qu’un collège d’amis – payés 5 000 euros par mois ? – fut réuni pour envisager son devenir…

Chaque lecteur de la revue mensuelle débourse 15 euros s’il n’est pas abonné. Ainsi, près de 6 667 exemplaires ont été vendus pour la seule rémunération de Pauline Camille, avec ses deux colonnes publiées en toute fin de numéro et le développement d’une stratégie nébuleuse de renouveau pour l’avenir de La Revue des deux mondes dont on ignore encore le contenu et sans la moindre trace. Quoique … le mensuel titre actuellement « De quoi Fillon est-il le nom ? ». À droite de la photo figure cette célèbre citation de Winston Churchill : « Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. » Quelle ironie, on en rirait tellement c’est grotesque !

Relais incontournable de la vie intellectuelle et littéraire depuis 1829, la Revue accueillait en son temps des grands noms tels que Marcel Proust, Pierre Loti, Anatole Leroy-Beaulieu, etc., pour observer les transformations à l’œuvre dans notre monde. Aujourd’hui c’est Franz-Olivier Giesbert qui ouvre le dossier avec « François Fillon, l’homme des trois droites ». Les lecteurs peuvent donc être rassurés, Marc Ladreit de Lacharrière et ses copains de conseillers veillent au grain et au futur éditorial : moins de littérature, plus de démagogie, perquisition et malversations. Voilà sans doute de quoi il est le nom, leur candidat Fillon !

[1] Voir : http://www.marianne.net/voici-les-2-notes-100000eu-penelope-fillon-revue-deux-mondes-100249455.html

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La madeleine depuis les cuisines

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Il l’appelait « ma chère Céleste », elle lui répondait « Monsieur ». Céleste Albaret (1891-1984) attendit l’âge de 82 ans pour livrer son témoignage des huit années passées aux côtés de Marcel Proust jusqu’à sa mort en 1922[1]. C’est en 1914 qu’elle entra à son service par l’intermédiaire de son mari Odilon qui était le chauffeur de l’écrivain, amorçant le début d’une relation étroite dans le contexte particulier que fut celui de la Première Guerre mondiale mais aussi dans l’urgence ressenti par Marcel Proust de mener son chef-d’œuvre à terme. D’abord simple coursière, la jeune fille parvint à instaurer avec celui qu’elle voyait comme un « grand seigneur » une relation de confiance qui éclipsa le reste du personnel, devenant pour lui la gouvernante tout à la fois discrète et indispensable au travail littéraire en train de s’accomplir

Était-ce l’absence d’opportunités ou plus simplement l’agacement face au détournement de la vie de l’auteur par certains biographes en manque d’inspiration mais il fallut attendre plus de cinquante années pour accéder à ce témoignage, publié pour la première fois en 1973 aux éditions Robert Laffont, grâce à l’intermédiaire de Georges Belmont qui recueillit ces précieux souvenirs dont il mesurait l’intensité de la façon suivante : « pendant les mois qui suivirent nos entretiens et qui virent naître l’ouvrage, non seulement, grâce à cette voix, j’ai vécu enveloppé de Marcel Proust, mais je l’ai vu et entendu au point que, à certaines heures, cela tenait presque de l’hallucination. » Ce sentiment hallucinatoire se manifeste si souvent à la lecture de ces lignes pour la seule raison que Céleste Albaret vivait à l’unisson du génie créateur qu’elle servait ; sa langue même finit par retentir dans les phrases qu’elle emploie comme s’il venait à son secours pour rétablir la vérité sur ce qu’il était : son exigence, sa coquetterie, ses relations, son sacerdoce littéraire et tout ce qui contribuait à faire qu’ « Il avait cette suprême élégance d’être ce qu’il était, simplement. »

La dévotion de la gouvernante survivait donc à l’homme pour continuer à le préserver dans sa tombe. Sa chère Céleste qui lui ferma les yeux à sa mort et qui partagea tout au long de ces années les murs d’un appartement calfeutré par des panneaux de liège afin de ne pas laisser entrer ni le froid ni la lumière, selon un rythme qualifié de « vie à l’envers » puisque Marcel Proust se réveillait au milieu de l’après-midi et se couchait généralement au petit matin, souvent entre huit et neuf heures. Ainsi suivait-elle ses horaires pour lui préparer son unique repas quotidien composé de deux cafés et d’un ou deux croissants, arranger ses vêtements s’il sortait la nuit ou encore envoyer chercher une bière au Ritz après trois heures du matin parce que c’était le seul alcool qu’il s’autorisait parfois. Aucune cuisine à faire mais du jamais vu dans la blanchisserie, sans compter toutes ces bouillotes à faire chauffer… mais Céleste mettait du cœur à l’ouvrage parce qu’il la traitait avec un profond respect et beaucoup de gratitude : « Je me moquais bien de vivre dans la nuit. Quand il rentrait, on aurait dit toute la gaieté du jour qui se levait. »

Ce lien, beaucoup l’ont qualifié de tyrannique avec ces sonnettes à répétition, cette vie nocturne et quelques moqueries sur les origines paysannes de Céleste. Pourtant, celle que l’on a jugée comme étant une mère pour lui devenait à son tour l’enfant lorsqu’il l’emmenait à Cabourg où elle vit pour la première fois la mer sous son coucher de soleil dans un œil de bœuf, l’observatoire de prédilection que Marcel Proust décidait de partager avec elle. L’élève également, quand il lui mit un exemplaire des Trois mousquetaires entre les mains ou lui conseilla de lire Balzac ; sans oublier toutes ces heures passées à rire sur ce « polichinelle » de Cocteau et ce « faux-moine » d’André Gide. Si tyran il y avait, Céleste Albaret confirme dans ce livre que Proust l’était davantage encore vis-à-vis de lui-même, dans un renoncement le plus total à tout ce qui pouvait desservir, ralentir ou, plus simplement encore, demeurer étranger à l’écriture de la Recherche : « la vie de reclus dans laquelle M. Proust s’est enfermé pour son œuvre, et moi avec lui, et que plus rien n’a troublée pendant huit ans, jusqu’à la fin. »

[1] ALBARET Céleste, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, éd. Robert Laffont, 2014.

 

À l’heure du bilan

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Sans avoir le choix quand ils entrent dans nos vies sans y être invités, il faut supporter depuis des semaines ce défilé médiatico-politique de messies toujours plus improvisés et désincarnés les uns que les autres, aux idées distantes de la plus stricte réalité et qui ne cessent de nous rebattre les oreilles avec ce qu’ils nomment : « tirer un bilan » – entendre : critiquer celui des autres pour éviter d’avoir à défendre une idée sincère ou volontaire. Pas très joli-joli ce mot « bilan » qui renvoie directement notre imaginaire à de rébarbatives écritures comptables ou à ces autres rêves de success-story soldés par un bilan à déposer.

Le 16 janvier 1935, l’écrivain et philosophe Paul Valéry prononçait un discours à l’université des Annales, paru ensuite sous le titre Le Bilan de l’intelligence[1], afin d’interroger les transitions à l’œuvre dans son époque, son allure et ses variations, avec un sentiment d’impuissance devant la confusion générale d’une modernité toujours plus propice à produire, à créer et à accélérer le temps mais dans un rapport au présent et à un avenir sans la moindre figure : « […] en présence de cet état si angoissant d’une part, si excitant de l’autre, la question même de l’intelligence humaine se pose ; la question de l’intelligence, de ses bornes, de sa préservation, de son avenir probable, se pose à elle-même et lui apparaît la question capitale du moment. »

Si l’auteur imputait à l’esprit humain la responsabilité de cet état de fait, il s’interrogeait à cette occasion sur la capacité de ce même esprit à nous en sortir. Dans la société « accélérée » qu’il dépeint, composée d’individus toujours plus avides de consommation, de vitesse, de lumière et de sensationnel, convoquée à abuser de tout jusqu’à sa propre intoxication, Paul Valéry interrogeait cet homme moderne qui ne « supporte plus la durée » et obsédé par la mesure du temps dont nous supportons aujourd’hui le diktat : « Il n’y avait pas de minute ni de seconde pour les anciens. Des artistes comme Stevenson, comme Gauguin, ont fui l’Europe et gagné des îles sans horloges. Le courrier ni le téléphone ne harcelaient Platon. L’heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s’oubliait à songer sur les quais d’Amsterdam. Mais nos mouvements d’aujourd’hui se règlent sur des fractions exactes du temps. Le vingtième de seconde lui-même commence à n’être plus négligeable dans certains domaines de la pratique. »

Pour remédier à cette existence de précipitations et réconcilier l’homme avec une forme de profondeur de l’être, le philosophe pointait alors du doigt une exagération de la volonté contemporaine à vouloir tout contrôler au détriment de la sensibilité inhérente à la nature humaine et qui demeure pourtant la clé de voûte de son salut. Dans cette démonstration, l’éducation occupait un rôle majeur et pas uniquement en tant qu’enseignement dispensé par l’institution – dont la vocation unique est devenue la délivrance d’un diplôme « ennemi mortel de la culture » – mais comme l’apprentissage de toute une vie qui doit permettre de se préserver de toutes les formules et locutions toutes prêtes qui nous délivrent du soin de penser : « Le langage s’use en nous. L’épithète est dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber la puissance des adjectifs les plus forts. La louange et même l’injure sont dans la détresse ; on doit se fatiguer à chercher de quoi glorifier ou insulter les gens ! »

Plus de 80 années après ce discours et à entendre ceux prononcés aujourd’hui dans les journaux ou à la télévision, il semble bien lointain le bilan dressé par Paul Valéry. La louange est devenue auto-promotion et l’injure stratégie politique. Aucune gloire dans cette société à l’esprit critique réduit à peau de chagrin. Et s’il y avait encore lieu d’évoquer l’intelligence, accolée désormais le plus souvent à son épithète d’ « artificiel », l’amertume pourrait vite nous gagner de constater qu’un nouveau bilan a été déposé. Seule reste la liberté intérieure de nos consciences, comme un rempart à cette ironie de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui où jamais les individus ont été aussi inquiets par la préservation de leurs libertés mais avec ce paradoxe d’en confier chaque jour davantage la sauvegarde à ceux qui nous en privent.

[1] Le texte paru pour la première fois dans Conferencia le 1er novembre 1935 avant d’être repris dans Variété III par les éditions Gallimard en 1936 et, depuis 2011, par les éditions Allia. VALÉRY Paul, Le Bilan de l’intelligence, Paris, éd. Allia, 2015.

Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es …

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On dispose souvent d’une certitude, à arpenter les rues de sa propre ville et des mystères qu’elle renferme, à en connaître l’histoire, faisant confiance aux plaques commémoratives inscrites sur les murs de tels hôtels particuliers ou via une quelconque photo jaunie gravée dans le zinc d’un bistrot. Et puis tous ces guides et manuels qui remplissent à leur tour les rayons des librairies comme une convocation à la Journée d’appel afin de ne pas occulter la moindre étape dans le parcours autoritaire d’une visite touristique. Après des heures de marche d’un itinéraire essoufflé, la vue d’un ensemble parmi des milliers reste parfois en tête, l’impalpable comme à son habitude file entre les doigts.

Cet impalpable fut retenu par le méticuleux travail d’historien de Jacques Yonnet (1915-1974) dans son incroyable traversée de Paris – la rive gauche principalement – au cours de l’Occupation. Poète, historien, résistant et suffisamment drôle d’oiseau pour ne pas lui coller d’étiquette, Jacques Yonnet n’a pas écrit d’autres livres que celui inclassable qu’est Rue des Maléfices[1], illustré en son temps par des photographies de Jacques Doisneau et salué par des auteurs comme Raymond Queneau ou Jacques Prévert comme étant un des plus grands ouvrages consacrés à Paris.

Paru en 1954 aux éditions Denoël sous le titre sans doute plus racoleur des Enchantements de Paris, le livre reprend son titre initial et tel que voulu par son auteur – Rue des Maléfices, chronique secrète d’une ville – grâce aux éditions Phébus. Fait prisonnier par les Allemands en 1940, Jacques Yonnet était parvenu à s’échapper et à rejoindre la Résistance, au compte de laquelle il agissait depuis le Paris des bas-fonds au milieu d’une faune interlope, dans ce Ve arrondissement qui paraît aujourd’hui si décharné quand on lit ces pages où le spectre de François Villon semble planer derrière chaque mur.

« Le temps travaille pour ceux qui se placent hors du temps. Il n’est pas de Paris, il ne sait pas sa ville, celui qui n’a pas fait l’expérience de ses fantômes. Se pétrir de grisaille, faire corps avec l’ombre indécise et fade des angles morts, s’intégrer à la foule moite qui jaillit ou qui suinte, aux mêmes heures, des métros, des gares, des cinémas ou des églises, être aussi bien le frère silencieux et distant du promeneur esseulé, du rêveur à la solitude ombrageuse, de l’illuminé, du mendiant, du pochard même : ceci nécessite un long et difficile apprentissage, une connaissance des gens et des lieux que seules peuvent conférer des années d’observation patiente. »

Avisé de son Privat d’Anglemont et lecteur attentif des Arrests mémorables du Parlement de Paris, Jacques Yonnet ouvre ainsi à ses lecteurs les portes muselées d’un Paris subversif, dans l’ombre portée par l’Occupation allemande et dans lequel gitans, mafieux, prostituées, chats errants, poupées maléfiques et marionnettes tyranniques donnent le La aux battements d’une capitale sous un jour ignoré. Histoires et scènes de la vie quotidienne se déclinent au fil des rues et de leurs troquets : du simple badaud à inhumer au corps d’un collabo à découper sans trop laisser de trace, sans oublier cet exorciste à Cherbourg qui pourrait, sur les conseils d’un curé, prêter main forte à un ami. Le tout livré par une connaissance de Paris à faire pâlir les meilleurs historiens et selon un style où l’argot peut discerner un de ses plus fervents passeurs.

[1] À l’exception de : YONNET Jacques, Troquets de Paris, éd. L’échappée, 2016. Un recueil des nombreuses chroniques gastronomiques de l’auteur pendant ses treize années de participation au journal L’Auvergnat. Voir : https://www.lechappee.org/troquets-de-paris

Marcus Malte et les cages de l’homme civilisé

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Comment vivait-il jusque-là, jusqu’à ce jour où « le garçon » devint le héros du roman éponyme de Marcus Malte ? Le lecteur fait sa connaissance en 1908 alors qu’il portait sur ses épaules sa mère mourante qui succomba quelques heures plus tard dans une cabane – leur unique toit – dans une région imprécise du Sud de la France. Sans nom, sans âge, dépourvu de langage, il accomplissait les dernières volontés funéraires de sa mère avant de relever la tête sans autre attache que le premier chemin qui s’offrait à son regard. Le garçon décidait de partir, de marcher en suivant son instinct et le voici engagé dans une aventure longue de trente années à la rencontre de l’humanité et semblant n’avoir d’autre but que celui de maintenir le propre mouvement de ses jambes :

« Ce n’est pas une allure de promeneur, pas celle, mal assurée, d’un pochard attardé, pas celle d’un flâneur noctambule. Aucune hésitation. Aucune espèce de nonchalance. Il va. C’est la démarche déterminée de quelqu’un qui a un endroit précis où se rendre. Qui sait comment. Qui sait pourquoi. À le voir nul ne peut soupçonner que le hasard seul le guide. Le garçon n’a pas d’itinéraire établi, il n’a pas de lieu, pas de but à atteindre. Ce qui compte c’est le mouvement. Bouger. Ne pas s’arrêter. »[1]

N’ayant connu d’autre compagnie que celle de sa mère, le garçon n’avançait pas avec l’espoir de trouver refuge auprès des siens, ceux de son espèce dont il ignorait encore l’existence. La civilisation lui était parfaitement étrangère et seule la motivation de voir la mer – un homonyme qu’il ignorait encore – accélérait ponctuellement ses pas. La rencontre se fit plus tard. Les terres arides foulées par ses pas demeuraient également celles du sol français, rempli d’hommes. Ceux d’un hameau perdu pour commencer, pour qui il devint le garçon de ferme, la petite proie facile à amadouer contre un bon feu et une chemise pour se couvrir. Très vite, le mystère autour de lui inquiétait autant qu’il fascinait, on lui prêtait des talents de guérisseur mais, comme dans toutes les communautés, on se liguait aussi rapidement contre lui pour le chasser. Dix mois passés en ce milieu clos suffirent à son bon apprentissage de l’homme et sa nature intrinsèque : « Parce que ce qui fait un valet ce n’est pas son maître, ce qui fait un valet c’est son désir de devenir maître. »

La route et le mouvement reprirent ainsi leurs droits, les rencontres également. Celle d’un ogre des Carpates lutteur de foire, bourru mais érudit et dont l’esprit philosophe n’est pas sans rappeler le personnage d’Ursus dans L’homme qui rit de Victor Hugo ; auteur dont il est souvent question dans le roman de Marcus Malte parmi d’autres références littéraires et musicales. À ses côtés, le garçon sillonnait une partie des routes de France, faisant l’apprentissage de la complicité qui peut aussi unir les hommes entre eux. Mais après sa mère, le garçon dut aussi enterrer Brabek, à sa façon et selon ses rites. Il n’était encore qu’un jeune homme, vierge de nombreux sentiments exceptés ceux du deuil et de la solitude provoquée par la perte d’un être proche. À nouveau, l’heure sonnait pour lui de reprendre le mouvement, à pied ou en roulotte peu importait.

Victime d’un accident, il fit alors la connaissance de Gustave et de sa fille Emma, une jeune mélomane. Sans grande surprise, celle-ci devint pour lui l’amie, la sœur et la maîtresse. De façon plus surprenante, l’amante néophyte fit son initiation et celle du garçon en suivant scrupuleusement les consignes de maîtres choisis dans la confidence de bouquinistes clandestins, où seul le marquis de Sade semblait rassasier un appétit toujours plus débordant. Mais le garçon avançait déjà vers l’âge adulte, celui où en 1914 les hommes étaient appelés à combattre sous les drapeaux. Lui ou un autre, l’expérience demeurait d’une violence inouïe. Seulement dans son cas, le voile fut levé sur l’inhumanité qui sommeille en chacun, lui y compris : « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. »

Le garçon sortit vivant des tranchées mais certainement pas indemne ; son regard changea. Emma retrouvée ne resta pas assez longtemps en vie pour l’apprivoiser une seconde fois et une certaine résignation accompagnait désormais le mouvement amorcé en 1908. Quelques villes de France encore et enfin sa rencontre avec la mer, pour effectuer sa peine de travaux forcés en Guyane, avant de recouvrer enfin ce que les hommes nomment « la liberté ». Mais son idée sur la question était déjà faite : « Sa peine s’achève, on le libère. Lorsqu’on rouvre la cage il ne s’envole pas à tire-d’aile : l’essor est faible. Il est usé. Dehors, dedans, dedans, dehors : quelle différence ? Quelle importance ? Seulement celle qu’on lui accorde. Il a vu déjà beaucoup de choses. Il en a perdu beaucoup. L’innocence et l’insouciance et le désir et la joie et … Mieux vaut ne pas compter. Qu’à-t-il gagné en revanche ? Les habitudes sont tenaces mais on n’est pas obligé de vivre, on peut se contenter d’être en vie. » Ainsi le garçon de Marcus Malte pouvait-il fonder son propre jugement sur les hommes prétendument civilisés qu’il avait rencontrés, avec leurs règles et leur éducation appelées à les rendre libres quand lui ne voyait à chaque fois qu’une cage destinée à mieux les enfermer.

[1] MALTE Marcus, Le Garçon, Paris, éd. Zulma, 2016. Récompensé par le prix Femina.