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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : février, 2018

Influence et originalité chez André Gide

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Le premier sens du mot « influence » tel qu’on le trouve dans le Robert est quasiment interstellaire puisqu’il est ainsi défini : « Flux provenant des astres et agissant sur les hommes et les choses », avec cette citation du poète et romancier Théophile Gautier (1811-1872) pour illustrer : « L’influence bienfaisante ou maligne de son étoile. » Le sens plus courant arrive en deuxième position, sous différentes déclinaisons selon que cette influence est exercée par une chose ou par une personne. Dans ce dernier cas, le substantif connaît ses plus fâcheux synonymes, comme « domination », « empire » ou « puissance » pour ne citer que ces exemples. Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, le moraliste français Joseph Joubert (1754-1824) voyait dans l’influence exercée par les écrivains le simple révélateur de la pensée commune : « Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. »[1]

Le 29 mars 1900, l’écrivain André Gide (1869-1951) se penchait un instant sur cette question lors d’une conférence donnée à Bruxelles, au cercle culturel de la Libre Esthétique, et dont le texte a ensuite été publié dans la revue L’Ermitage en mai 1900[2]. Intitulée « De l’influence en littérature », cette conférence est le fruit d’un Gide encore jeune qui s’interrogeait sur le pouvoir de l’influence chez l’écrivain, partagé entre le réflexe de vouloir s’en défaire et les vertus qu’il y a à l’accueillir modestement. Surtout, il s’intéressait à la position de l’influencé qui se nourrit de l’imitation des mentors qu’il se choisit, à l’image de Gide lui-même avec Goethe (1749-1832).

Balayant rapidement la question des influences dites « communes », c’est-à-dire « celles que toute une famille, un groupement d’hommes, un pays subit à la fois ; [et qui] tendent à réduire l’individu au type commun » – s’appuyant sur l’exemple de Nietzsche qui défendait l’idée selon laquelle le choix des alcools avait une influence sur l’esprit national –, André Gide propose d’évaluer plus précisément les influences « particulières », à savoir celles qui révèlent à l’individu les parties encore ignorées de sa personnalité et ce qu’il est d’une façon latente ; des influences électives qu’il compare « à ce prince d’une pièce de Maeterlinck, qui vient réveiller des princesses. Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu’un contact, qu’un accord, qu’un mot les réveille ! »

Prêt à déployer son sujet, Gide va alors emprunter un chemin de traverse pour noter son agacement contre une tendance littéraire consistant à privilégier l’originalité par dessus tout, une volonté d’imposer sa signature et de la rendre reconnaissable dans le style, aussi artificiel soit celui-ci ; en somme, vouloir briller sans rien inventer, s’attacher davantage à son originalité quitte à flirter avec la vacuité. « Ceux qui craignent les influences et s’y dérobent font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. […] Un grand homme n’a qu’un souci : devenir le plus humain possible, – disons mieux : DEVENIR BANAL. Devenir banal, Shakespeare, banal Goethe, Molière, Balzac, Tolstoï… Et, chose admirable, c’est ainsi qu’il devient le plus personnel. »

Anticipant la question de la création littéraire posée ensuite dans Les faux-monnayeurs (1925), Gide attaquait ici tout nombrilisme en littérature. Les influences sont déterminantes et il est important que l’idée en littérature connaisse des héritiers pour être épuisée, pour en extraire toute la sève avant d’être gâtée. « Disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut d’autres, qui se dévouent aussi, pour l’exténuer, la compromettre et la détruire. – Je ne parle pas de ceux qui s’acharnent contre – non – ceux-là d’ordinaire servent l’idée qu’ils combattent, la fortifient de leur inimitié. – Mais je parle de ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui s’épuise enfin l’idée. » Dans cette ode à la transmission littéraire, André Gide fait l’apologie de la nécessaire influence des autres écrivains pour se trouver, ne manquant pas d’égratigner au passage ces faibles personnalités pour qui la curiosité des autres engendrerait toutes sortes de désastres, cette vanité de croire au piteux état de son originalité.

[1] JOUBERT Joseph, Pensées, éd. Club français du livre, 1954.

[2] Voir aussi : GIDE André, De l’influence en littérature, éd. Allia, 2010.

 

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Une hygiène de l’esprit sous la canopée céleste

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Quelle amertume aurait-été celle de Leslie Stephen (1832-1904) à parcourir aujourd’hui les campagnes européennes dont la diversité des paysages cohabite désormais trop souvent avec le boucan d’une quatre voies menant à la zone commerciale la plus proche, le long d’un parcours jalonné par des panneaux publicitaires et de signalisation plus repoussants les uns que les autres. Remarquons que le phénomène n’est pas nouveau puisque déjà en 1901, dans son Éloge de la marche[1], l’« éminent victorien » célébrait un état idyllique de la société dans laquelle « entre les grandes lignes de chemin de fer, il y a encore des champs qui ne sont pas profanés par des publicités de pilules pour le foie. » On ne peut qu’imaginer comme il se serait senti à l’étroit dans nos régions « surcivilisées », lui qui a su si bien rendre compte de la beauté primitive des paysages qu’il observait.

Leslie Stephen fut considéré comme une figure emblématique de l’Angleterre victorienne, mais également comme un être à la fois de continuité et de rupture avec son époque : élevé dans la pure tradition aristocratique britannique, fréquentant Eton et Cambridge mais fuyant tout establishment et carrière universitaire. Critique littéraire aiguisé, biographe scrupuleux, historien minutieux, il est surtout réputé pour avoir été le premier éditeur du Dictionary of National Biography. Marié une première fois à la fille de l’écrivain William Thackeray, il épousa en seconde noce Julia Jackson, veuve d’Herbert Duckworth, au côté de laquelle il eut quatre enfants, parmi lesquels la peintre Vanessa Bell et l’écrivain Virginia Woolf.

Ayant souvent eu l’occasion de revenir sur la relation, parfois difficile, qui l’unissait à son père, la romancière n’a jamais manqué de rappeler tout l’enseignement qu’elle a pu tirer du libre accès dont elle a bénéficié, très tôt, entre les murs de la bibliothèque paternelle, à une époque à laquelle la place d’une adolescente de quinze ans était davantage devant un ouvrage de broderie. Revenant sur le caractère difficilement saisissable de son père, Virginia Woolf écrivait : « On a dit trop de choses, sans doute, sur son silence, on a trop mis l’accent sur sa réserve. Il aimait la pensée limpide, il détestait le sentimentalisme et les épanchements, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il était froid et impassible, ni qu’il se montrait perpétuellement critique et réprobateur dans la vie quotidienne. Au contraire, c’était sa capacité à ressentir les choses avec intensité et à les exprimer avec vigueur qui faisait parfois de lui un compagnon si inquiétant. »

Mais impossible d’évoquer Leslie Stephen sans parler du grand marcheur et du pionnier d’alpinisme, président de l’Alpine Club et éditeur de l’Alpine Journal entre 1868 et 1871. Comme le rappelle Thierry Gillybœuf dans sa préface au recueil récemment paru chez Rivage poche, Stephen est caractéristique de tout un mouvement littéraire du XIXe siècle pour qui la marche, que ce soit en haut des cimes alpines ou à travers la lande anglaise, constitue le pendant naturel et indispensable à la vie de l’esprit : « Pour lui, la marche répond à une discipline impérieuse permettant de dissiper les affres de l’activité intellectuelle, dans la grande tradition de ces walking-writers dont il convoque la présence, de William Shakespeare à William Wordsworth, en passant par Jonathan Swift, Thomas Carlyle ou Thomas De Quincey. »

Plaisir gratuit à la portée de tous, la marche compile sous sa plume l’indispensable compagnon des activités humaines : le soulagement du cauchemar intellectuel, le temple d’une mémoire individuelle des lieux foulés au gré des déambulations, un catéchisme et une communion, la rencontre des vies que l’on croise sur sa route, la quête d’un plaisir en soi qui associe l’effort musculaire aux paisibles rêveries qui surgissent, « un sentiment de solitude sous la grande canopée céleste où, comme autant d’emblèmes de l’infini ». Mais différemment de Nietzsche pour qui « seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose », Leslie Stephen écrit un sentiment plus généreux de la marche, accusant le mouvement versatile des « pensées glissantes » qui se formaient à mesure que les précédentes s’évanouissaient, laissant seule son humeur du moment s’accorder au panorama se dressant.

[1] STEPHEN Leslie, « In Praise of Walking », in Studies of a Biographer, vol. III, 1902. On utilise ici la traduction de l’anglais proposée par Thierry Gillybœuf à l’occasion de la publication d’un recueil de trois textes écrits par Leslie Stephen au sujet de la marche et de ses vertus, précédés par une note que Virginia Woolf consacra à son père dans ses essais. Voir : STEPHEN Leslie, Éloge de la marche, trad. de l’anglais par Thierry Gillybœuf, éd. Rivages poche, 2017.

 

L’écrivain « sensuré »

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                                      Léonard de Vinci, La Cène, 1495-1498.

En 1971, dans la France de Georges Pompidou et trois ans après mai 1968, le poète et romancier Bernard Noël publiait aux éditions Jean-Jacques Pauvert Le château de Cène, sorte de conte pornographique aux élans poétiques dans lequel il entreprenait de bousculer la morale gaullienne des années passées et de renverser les réflexes bourgeois à l’œuvre dans notre société. Deux ans plus tard, en 1973, l’auteur était appelé à comparaître en justice pour outrage aux mœurs. Malgré la plaidoirie élaborée par Roland Dumas pour défendre le principe de liberté d’expression, le livre fut retiré de la vente, avant d’être « remis en liberté » quelques années plus tard, augmenté au fur et à mesure des rééditions par les différents textes que sont L’outrage aux mots (1975), Le château de Hors (1979) et La pornographie (1990) ; un ensemble disponible aujourd’hui dans la collection L’imaginaire des éditions Gallimard avec la quatrième de couverture suivante :

« Être inacceptable… Il ne s’agissait pas de faire scandale ni violence, mais de céder à l’emportement d’une révolte qui, en soulevant l’imagination, combattait la censure intérieure et la réserve timide. L’écriture fut en tous cas un moment de jubilation et de liberté intenses, car être inacceptable conduit simplement à ne pas accepter les oppressions de l’ordre moral et de sa propre soumission. Ce livre, poursuivi pour outrage aux mœurs, est-il devenu inoffensif ? Ou bien la censure s’est-elle faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables ? »[1]

Pour les amateurs du genre, le récit ne manque certainement pas d’audace. À l’occasion d’un rite célébré dans un village retiré au bord de l’eau, le narrateur se voit confier Emma, une jeune vierge qu’il dépucèle gentiment dans les deux premiers chapitres avant de partir sur l’île située à côté pour aller à la rencontre de celle qui l’a choisi, Mona, une mystérieuse comtesse qui dirige le destin des villageois mais que personne n’a pu réellement approcher. S’ensuivent les réjouissances promises : sodomies, fellations, scènes de coprophagie et de torture, avec hommes, femmes, chiens ou singe, le tout avec des envolées poétiques et un vocabulaire hallucinatoire pour, ne l’oublions pas, invoquer le dérèglement, contrebalancer la répugnance que la bourgeoisie inspire et révéler le monde crasse sous sa couche de vernis : « J’ouvrais les yeux. J’étais dans la colonne transparente. J’étais avec le nègre qui m’avait sucé. Nous étions deux poissons, l’un noir, l’autre blanc qui se regardaient nager dans le doux foisonnement de l’air. Je me souvenais d’une chute légère, en moi, hors de moi, d’un sentiment de chute. »

Mais c’est encore dans les textes suivants, principalement L’outrage aux mots et La pornographie, que la critique opérée par Bernard Noël se précise et devient plus incisive. Revenant sur le contexte d’écriture de son livre et sur le procès qui a suivi, il formule le néologisme de « sensure », sous-entendant la pression qui s’exerce dans une société prétendument libre mais qui porte en elle la muselière et qui décharne les mots de leur sens. « Seulement, depuis le fond de mon enfance que de raisons de s’indigner : la guerre, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre de Corée, la guerre d’Algérie… et tant de massacres, de l’Indonésie au Chili en passant par Septembre Noir. Il n’y a pas de langue pour dire cela. Il n’y a pas de langue parce que nous vivons dans un monde bourgeois, où le vocabulaire de l’indignation est exclusivement moral – or, c’est cette morale-là qui massacre et fait la guerre. Comment retourner sa langue contre elle-même quand on se découvre censuré par sa propre langue ? »

Dans les lettres adressées à Serge Fauchereau et rassemblées dans La pornographie, Bernard Noël a également pu éclaircir son intention en insistant sur la volonté d’en découdre avec les attributs de l’écrivain esthétique, de bon goût, celui que la structure sociale conçoit et attend qu’il soit. Ainsi a-t-il tenté de lever le voile sur ce qu’il est interdit de voir, en faisant dire à la langue ce qu’elle a coutume de nous dissimuler. La violence du récit pornographique contenue dans Le château de Cène permettait selon lui d’opérer ce passage : par l’obscénité du texte, le poète espérait aboutir à une vérité plus nue, débarrassée de tout ce qui est falsifié au sein de la société.

S’il confesse être ainsi parvenu à se « dévioler » lui-même – comprendre à ne plus s’autocensurer grâce à cette expérience littéraire –, devant ses juges, Bernard Noël demeurait l’écrivain « inoffensif », le témoin de l’aventure désenchantée : « Même quand j’essayais de dire au juge mon indignation, je la trahissais. Il aurait fallu n’être là qu’un corps – l’un de ces corps que censure tout ordre moral. N’être qu’un corps, et simplement chier là, devant le président. » Espérant retourner la langue contre elle-même, il constatait amèrement des mots qui savent aussi se rendre complices de la structure, des mots versatiles, doués d’un système-nerveux et qui, traversant les époques, continuent d’agir à leur guise, qu’ils soient pris dans l’étau de la réalité ou sous la plume de l’écrivain tout juste capable de les ordonner.

[1] NOËL Bernard, Le château de Cène, éd. Gallimard – L’imaginaire, 1990.

 

Perros le généreux

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L’œuvre de Georges Perros (1923-1978), c’est 1600 pages de réconfort et de découragement pour celui qui tente chaque semaine de rendre compte ici de ses lectures. Comprenez bien, il n’est pas question de faillir devant l’épaisseur de la brique récemment éditée chez Gallimard dans la collection Quarto[1] – avec ses 92 documents et son important appareil explicatif – mais davantage de s’interroger sur le potentiel d’une réflexion à propos du lecteur quand Perros semble avoir épuisé le sujet. Ajoutez à cela de brillantes envolées sur les vertus de la paresse et Lundioumardi n’a plus sa raison d’être, condamné par le poète de Douarnenez à mettre la clé sous la porte. Seulement voilà, en plus d’être acerbe et singulier, ce touche-à-tout littéraire n’oublie pas d’être d’une extrême générosité : ses notes de lecture balayent l’aridité habituelle de l’exercice pour laisser place à l’expérience intimiste, les tentatives diaristes qui ont jalonné sa vie tout comme sa correspondance révèlent le racé d’un caractère hermétique au moindre classement et ses Papiers collés constituent une alternative des plus sérieuses à l’automatisme du roman.

Le passage éclair au sein du mouvement lettriste au cours de l’année 1946 fut sans aucun doute déterminant dans l’appréhension de la modernité par Perros, avec son refus des formes académiques. Âgé de 23 ans, ils observent avec acuité les ruptures à l’œuvre dans la société post guerre : « L’homme moderne naît avec un écouteur téléphonique en guise d’oreille, un bouton de T.S.F. aux doigts, un film d’aventures mexicaines dans le regard, un système nerveux bouleversé, et une bombe atomique comme suppositoire. […] Une certaine conception de l’homme se meurt, et celle qui tend à la remplacer est encore dans le ventre de sa mère. »[2] Encore pensionnaire de la Comédie-Française, Perros va commencer à faire du « non » une hygiène de vie : non à la carrière de comédien, aux mondanités, à la vie parisienne et non surtout aux modes littéraires, au principe de publier pour être reconnu. L’écrivain ne se précipite pas, il peaufine son style, tient chaque mot au doigt et à l’œil.

Devenu lecteur pour le TNP de Jean Vilar puis pour la NRF de Jean Paulhan, Georges Perros fait de la note de lecture un exercice littéraire à part entière, alternant entre la phrase lapidaire et sarcastique pour exprimer son désintérêt et de vibrants plaidoyers lyriques lorsqu’il est séduit. Il salue ainsi la « tendresse dure, rurale » de Marcel Jouhandeau, le « bavardage qui n’ennuie jamais » chez Jean Giono, Michel Butor qui « vise trop bien, sans doute, et dans sa minutie [qui] oublie de tirer », Gide qui « n’intéresserait plus personne s’il n’avait pas dit je ». Sans oublier les trois Paul : Claudel, ce « champ mental océanique, dont l’axe fixe est Dieu », Valéry, « un être aussi sûr de sa volonté majeure » et Léautaud, manquant « à tel point d’imagination qu’il est perpétuellement obligé de s’en référer à lui-même, sensibilité au garde-à-vous. »

Lecteur avide, styliste hors norme, Georges Perros se présentait davantage comme un « noteur » que comme écrivain. Installé à Douarnenez (Finistère), à partir de 1959, avec son épouse Tania Moravsky, il aura peu publié de son vivant mais aura écrit beaucoup, partout où il pouvait et sur ce qui était à portée de main : « Pour ne rien perdre de cette incessante lecture, tout m’est bon – bouts de papier, souvent hygiénique, tickets de métro, boîtes d’allumettes, pages de livre. J’en suis couvert. » Le livre ne l’intéresse pas, ce qui le préoccupe relève de l’instant et la manière de le saisir. Dans la préface signée de son ami traducteur et écrivain Thierry Gillybœuf, celui-ci écrit : « Aux yeux de Perros, le livre retire à l’écriture – à la sienne, s’entend – son caractère transitoire ou, plus exactement, fulgurant, en empêchant le mouvement intime qui l’anime. Le texte se fossilise comme un insecte pris au piège de l’ambre. Ce n’est pas tant pour être lu qu’il avoue écrire, que « pour être vécu, un peu ». Longtemps, il a considéré que le livre était un obstacle à cette circulation, à ce flux vital. » Quarante ans après sa mort, la poétique de ce bandit des mots se retrouve matérialisée dans le traditionnel bloc que l’on nomme « livre » ou « recueil ». Dépassant la banalité du quotidien – l’épicentre de sa réflexion –, la voix de Perros résonne haut et fort à chaque page sans jamais chercher à sublimer l’expérience, la délicatesse sans les manières, enchantant avec humilité l’anecdotique existence.

[1] PERROS Georges, Œuvres, éd. Gallimard (coll. Quarto), 2017.

[2] Texte signé sous le nom de Georges Poulot, intitulé « Divagations sur le lettrisme » et paru en 1946 dans La Dictature lettriste, n° 1 (et unique numéro). Rassemblé autour de figures telles qu’Isidore Isou ou Gabriel Pomerand, le lettrisme fut un mouvement artistique et littéraire né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1946, qui théorise la destruction de l’art afin de privilégier la lettre, au détriment du sens et de la logique.