lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : octobre, 2016

Un Pessoa parmi tant d’autres

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À l’infini semblent se multiplier les difficultés du critique pour évoquer l’œuvre singulière de l’auteur portugais Fernando Pessoa (1888-1935) ; cet homme dont la vie et la pensée restent entourées de mystère, à l’image de cette malle retrouvée peu après sa mort ne contenant pas moins de 27 543 textes dont certains, tels que le Livre de l’intranquillité ou une adaptation de Faust, furent publiés près de cinquante ans après sa mort. Mais Pessoa c’est aussi (surtout ?) une écriture de la schizophrénie, élaborée sous différents hétéronymes en plus de son propre nom, comme si l’auteur lui-même poussait l’art de la fiction à devenir un autre personnage selon les domaines littéraires auxquels il s’attelait : il est parfois Alberto Caiero, Bernardo Soares, Alvaro de Campo… des constructions poétiques qui sont le cœur de son œuvre et bénéficiant chacune de leur autonomie respective. Ainsi Pessoa, qui signifie « personne » en portugais, pouvait prétendre abriter en son seul être une génération constituée d’au moins cinq poètes de génie.

Comme trop souvent, l’impalpable de l’aventure intérieure et talentueuse appelait la plume des plus rationnels à gigoter autour de la question des hétéronymes, qu’eux seuls posaient dans l’espoir d’une réponse claire. Était-ce le fonctionnement particulier d’un cerveau malade ? un dédoublement de la personnalité ? ni plus ni moins qu’une supercherie ? ou bien une expression poétique qui rebat totalement les cartes de la réalité ? Des hypothèses qui feignent sans doute d’ignorer que Pessoa lui-même a répondu plusieurs fois à cette question, comme dans cette lettre adressée en 1935 – année de sa mort – à Adolfo Casais Monteiro : « Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé […] D’aussi loin que j’ai connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement – apparence extérieure, comportement, caractère et histoire – plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement, la vie réelle. »

Cet état d’esprit particulier est incontournable pour lire Pessoa, y compris dans son travail de polémiste, avec de nombreux articles consacrés à la vie publique conçus dans le cercle des mouvements d’avant-garde auxquels il a participés, tels que Orpheu et Portugal Futurista. Parmi ces textes, intéressons-nous à L’Opinion publique, publié en 1919 dans la revue Acção (« Action »), soutien à Sidonio Paes, le représentant de la Droite au pouvoir et assassiné en 1918[1]. Cet article rédigé sous forme d’essai a été l’occasion pour son auteur de définir sa pensée politique et sociale foncièrement antidémocratique, à travers la théorie du suffrage universel qu’il condamne. Mais là encore, le sens de la contradiction ne s’est pas envolé bien loin et Pessoa alterne les masques : celui du monarchiste qui vote républicain et qui rassemble dans sa personne les figures alors opposées du conservateur de type anglais et du libéral, tout en appelant de ses vœux un patriotisme seul à même de mettre un terme aux trahisons du libéralisme et du révolutionnarisme qui se dressent alors l’un contre l’autre. Rien que ça !

La provocation n’est jamais absente chez Pessoa mais elle ne doit pas faire oublier la vigueur de son contenu. Dans ce texte d’une incroyable modernité, l’opinion publique porte en elle son caractère « radicalement antagoniste » puisque elle est le résultat de nos instincts, dont le patriotisme se révèle être « l’instinct social fondamental » entre des individus qui peuvent se percevoir différents entre eux mais qui entretiennent déjà une relation étroite dans la pratique de la langue maternelle utilisée pour parler ; action qu’il place au cœur du fonctionnement social. Dès lors, le fondement d’une opinion publique reste indissociable de l’instinct patriotique et se manifeste de façon non-intellectuelle puisque uniquement instinctive. Parvenu à ce résultat de la démonstration, qui fait de l’opinion publique « un état de pure tendance […] une atmosphère, une pression, en aucun cas une orientation et une attitude. » Pessoa s’attaque à sa véritable cible qu’est la démocratie moderne et la théorie du suffrage :

« Le suffrage représente seulement la majorité politique organisée, qui est une minorité par rapport à la majorité réelle de la société, et même, généralement, une petite minorité. D’ailleurs le suffrage ne représente même pas celle-ci. Les résultats d’une élection, en réalité, ne font que démontrer l’organisation des partis politiques ; […] il s’ensuit que les résultats d’une élection prouvent simplement le pouvoir dictatorial qu’ont acquis le petit nombre d’individus qui dirigent le parti vainqueur. »

La mauvaise foi ne manque pas de boucher certains trous de cette argumentation contre toutes les superstitions conçues dans le terreau fertile de la trilogie de 1789 « Liberté, Égalité, Fraternité ». Pessoa rage ainsi contre les usages politiques qui en ont été faits et refaits tout au long de ces siècles et propose de redonner une valeur davantage spirituelle au triptyque français. L’article construit sur la négative finit par décliner toutes les trahisons qu’il observe autour de lui à travers les notions de « peuple », « libéralisme », « révolution », « dictature du prolétariat » et autres. Trahison à quoi ? Sans jamais la mentionner dans ce texte, il est facile de deviner l’appel à la liberté que Pessoa n’a cessé de convoquer, se rapprochant cette fois du personnage de Francisco des Cinq dialogues sur la tyrannie qui concluait ainsi le deuxième : « Mon fils, j’ai vu beaucoup de choses en ce monde, mais je n’ai encore jamais vu la liberté. »

[1] PESSOA Fernando, « A opinião público », Acção, Lisbonne, n° 2 et 3, 19 mai et 4 août 1919. Cet organe du Noyau d’Action National (Núcleo de Acção Nacional) était un mouvement politico-messianique auquel Pessoa contribua via cet article mais aussi avec « O Interregno » (L’Interrègne) quelques années plus tard, dans le n° 53. Dans une note biographique de 1935, Pessoa renia cette participation. Pour la traduction, voir : Dialogues sur la tyrannie, trad. par Alguèm avec la collaboration de José Augusto Seabra, Thérèse Marie Mahé et Valérie Barranger, éd. Anatolia / du Rocher, 2007.

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Octobre de plein fouet

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L’été indien s’en est allé pour laisser place à une lie de feuilles mortes dans les jardins et hier au soir la pluie battait la mesure de la mélancolie de ce fameux dimanche d’automne. Nous l’avions sans doute oublié mais nous sommes octobre et tout ce que je croyais pouvoir écrire aujourd’hui sur le poète Federico García Lorca (1896 – 1936) et sa chaude Andalousie me paraît aussi savoureux qu’une tomate en hiver. Alors dans la précipitation qui est la mienne, Jules Laforgue (1860 – 1887) est arrivé tel le messie pour sauver le blog de la semaine, me permettant une parenthèse hebdomadaire avec ces vers de saison, parus à titre posthume dans les Fleurs de bonne volonté (1890)

 Petites misères d’octobre

Octobre m’a toujours fiché dans la détresse ;
Les Usines, cent goulots fumant vers les ciels…
Les poulardes s’engraissent
Pour Noël.

Oh ! qu’alors, tout bramant vers d’albes atavismes,
Je fonds mille Icebergs vers les septentrions
D’effarants mysticismes
Des Sions !…

Car les seins distingués se font toujours plus rares ;
Le légitime est tout, mais à qui bon ma cour ?
De qui bénir mes Lares
Pour toujours ?

Je ferai mes oraisons aux Premières Neiges ;
Et je crierai au Vent : Et toi aussi, forçat !
Et rien ne vous allège
Comme ça.

(Avec la Neige, tombe une miséricorde
D’agonie ; on a vu des gens aux cœurs de cuir
Et méritant la corde
S’en languir.)

Mais vrai, s’écarteler les lobes, jeu de dupe…
Rien, partout, des saisons et des arts et des dieux,
Ne vaut deux sous de jupe,
Deux sous d’yeux.

Donc, petite, deux sous de jupe en œillet tiède,
Et deux sous de regards, et tout ce qui s’ensuit….
Car il n’est qu’un remède
À l’ennui.

Trois correcteurs inspirés

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Un podium à quatre marches pour honorer les fautes les plus fréquemment commises par nos journalistes, voici ce que proposent Martine Rousseau, Olivier Houdart et Richard Herlin, trois correcteurs du Monde rompus à cet exercice de la relecture pour débusquer fautes d’accord et « autres bizarreries de la langue française ». Dans un livre paru le 5 octobre dernier[1], les trois auteurs relèvent, non sans humour, les nombreuses pépites récoltées, profitant du privilège d’être aux premières loges : « En tant que correcteurs, lisant la copie avant qu’elle ne soit publiée, nous sommes à un bon poste d’observation du niveau orthographique et syntaxique de nos camarades journalistes et de l’étendue de leur vocabulaire. »

La phrase peut paraître sentencieuse mais ne reflète pas le ton général des auteurs volontairement versés dans l’autodérision et l’autocritique : les articles du Monde ne manquent pas d’illustrer ce « palmarès des erreurs récurrentes ». Sur le fond, rien de bien surprenant, comme si les difficultés grammaticales rencontrées depuis les bancs de l’école ne nous abandonnaient jamais vraiment. La médaille d’or est ainsi attribuée à l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Curieusement, cette règle grammaticale ressassée tant et tant continue d’occuper le terrain des fautes fréquemment commises, suivie par le choix homophonique entre le participe passé ou l’infinitif – oublié (oublier ?) le réflexe acquis du « vendu ou vendre ? ». En troisième position, et là on commence à s’inquiéter quand il s’agit de journalistes censés savoir écrire un minimum : « savoir que le sujet régit le verbe et lui dicte son genre et son nombre » ; en somme confondre l’auteur de l’action et son objet. Enfin, « tel le bistrotier Raimu et son “quatrième tiers” pour confectionner un cocktail, dans le fameux film Marius, nous ajoutons une quatrième marche à notre podium pour le très répandu et vilipendé subjonctif à la suite de la locution conjonctive “après que”. »

Mais il ne faudrait pas croire que ce livre s’adresse à un public d’austères grammairiens un peu trop rigoristes. C’est avec humour que les trois correcteurs recensent malentendus et contresens générés par un mauvais usage de la langue, toujours un peu plus près (prêt ? prête ?) de tomber dans la « fausse aux lions ». Très loin de tergiverser sur « oignon » et autres « nénuphars », ces 19 chapitres sont l’occasion pour ces professionnels du juste mot de rappeler la subtilité qui accompagne le bon emploi d’une grammaire parfois complexe à maîtriser mais qui demeure un puits de richesse, un moteur de précision et dont les correcteurs, sorte de gardiens du temple, méritent plus que jamais d’être soutenus. N’oublions pas que la plupart des rédactions se délestent largement de ces artisans de la langue faute de moyens, avec les catastrophes que l’on connaît tous.

[1] ROUSSEAU Martine, HOUDART Olivier, HERLIN Richard, Retour sur l’accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française, Paris, éd. Flammarion, 2016.

Virginia Woolf sur la Colline

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© PASCAL VICTOR/ARTCOMART

Isabelle Lafon met actuellement en scène au théâtre de la Colline le regard qu’elle a porté sur trois femmes dans l’adversité de leur époque respective et dans des milieux différents, réunies sous le terme pas si générique que cela dans son approche d’« Insoumises » : Anna Akhmatova, Monique Wittig et Virginia Woolf. Le rapport entre les trois écrivains ne va pas de soi et pourtant une certaine évidence épouse leur cohabitation dans un même spectacle, qu’il est possible de voir dans son ensemble ou bien à partir de l’adaptation consacrée à chacune des trois auteures[1].

Let Me Try pour commencer, parce que c’était Virginia Woolf et qu’il en a été si souvent question ici. Il y a toujours une certaine appréhension à parcourir les biographies et les articles consacrés à la romancière anglaise. La raison en est simple : quiconque l’aura un tant soit peu lue, notamment son journal, s’agacera de cette fâcheuse tendance à toujours vouloir privilégier sa fragilité mentale au reste, comme si l’œuvre était secondaire et qu’il était plus important de savoir si oui ou non elle avait eu une liaison avec Vita Sackville-West.

Alors on arrive à 20h un mercredi dans la salle de théâtre, on trouve sa place, on s’assied, trois femmes aux physiques si différents entrent pour occuper un espace jonché de piles de papier et là… on comprend très vite que le simple portrait de l’écrivain tourmenté est écarté. Isabelle Lafon, entourée de Johanna Korthals Altes et Marie Piemontese, suggère une Virginia Woolf dans ses mille reflets. Vêtues des somptueux costumes de la Colline, les trois comédiennes récitent, lisent, contredisent, interrogent ainsi des extraits du Journal entamé en 1915 et achevé en 1941; ce support si précieux à l’auteure pour ébaucher ses livres, se reprocher de ne pas travailler assez, d’aimer ou de détester son entourage, se moquer, se perdre aussi parfois.

Dans ce flot délicieux de lecture, on retrouve la Virginia si proche de la nature, si mondaine et heureuse de l’être, d’une exigence incroyable dans son destin, amoureuse, parfaitement égarée aussi, avec l’écriture comme seul remède pour retrouver son chemin. Pour rendre cela, trois monologues afin de ponctuer – Virginia Woolf aurait dit « rythmer » – l’ensemble. Marie Piemontese d’abord, d’une émotion bouleversante pour éclairer une auteure habitée par le doute malgré la reconnaissance qui ne suffit jamais. Johanna Korthals Altes qui semble voler dans son long manteau gris pour interpréter la femme au travail, toujours en quête d’une pépite littéraire à saisir dans ses filets. Et Isabelle Lafon enfin, stupéfiante dans un monologue consacré aux mots, à leur intensité et aussi leur versatilité, comment la cohabitation avec eux, avec ces seuls mots, peut aussi bien être le but de toute une vie qu’une incitation à se détruire quand ils s’échappent ou veulent nous tourmenter.

Alors après 1h15, trop rapidement peut-être, on se lève de son fauteuil et on rentre chez soi. On reprend son exemplaire du Journal en se disant que la traduction proposée par Micha Venaille pour le spectacle devrait inciter à un nouveau travail d’édition, que la semaine prochaine, c’est-à-dire ce soir, rien ne serait mieux que d’assister à Deux ampoules sur cinq, la partie consacrée à Anna Akhmatova. On remercie chaleureusement Isabelle Lafon de créer sans se soumettre au diktat d’une époque, à la façon des modèles qu’elle met en scène. Et on sort une citation de la Lettre à un jeune poète de Miss Woolf pour se dire que le rideau n’est pas encore tout à fait tombé : « Telle est sans doute votre tâche – trouver le rapport entre des choses qui semblent incompatibles mais qui n’en ont pas moins une mystérieuse affinité ; absorber sans crainte toutes les expériences qui vous seront offertes et les saturer si complètement que votre poème en devient un tout et non un fragment. »

[1] Les samedis et dimanches, les trois spectacles sont proposés en intégrale (samedi à 19h et dimanche à 15h), et du mardi au jeudi en alternance: Deux ampoules sur cinq, le mardi à 20h, Let Me Try, le mercredi à 20h et L’Opoponax, le jeudi à 20h. Plus de détails : http://www.colline.fr/fr/spectacle/les-insoumises