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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : août, 2019

Les mots vivants

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Hermétiques également. Revêches. Fuyants. Inaccessibles. Hypocrites. Dispensables. Les mots que l’on désigne et qui nous disent. Aux autres. À soi. Qui nous précisent, nous consolent et nous blessent. Les mots à l’insouciance de notre usage après lesquels nous courons sans cesse. Sans avoir peur de les massacrer pour conclure que tout doit recommencer. Avec eux. Appartenant à eux. Vivre au pays ou à l’étranger des mots ? C’est un peu la question posée par Les Demeurées de Jeanne Benameur dont les deux personnages ont vécu sans mots, seules autour du feu à l’abri du verbe : « Rien n’est assez puissant pour faire aller le geste jusqu’à l’objet, l’esprit jusqu’à l’image. Le temps n’y fera rien. La mère et la fille, l’une dedans, l’autre dehors, sont des disjointes du monde. »[1]

Une mère et son enfant. Luce fille de La Varienne. Des « abruties », ont dit les villageois parce que la mère c’est l’idiote du village. Leur tandem se suffisait jusqu’à ce que l’école vienne menacer l’équilibre. Un matin de tous les autres, Luce a traversé le village et pénétré l’établissement. De loin La Varienne a suivi avant de se retrouver interdite devant le portail du déséquilibre qu’elle n’était pas autorisée à franchir. Derrière il y a l’apprentissage, les connaissances, la langue, les mots. Tout ce qu’elle n’a jamais eu. Tout ce qui risque de rendre Luce au monde qui n’est pas le sien. Et puis il y a Mademoiselle Solange, l’institutrice qui veut arracher l’enfant à son ignorance, qui « a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du monde, par les mots. »

C’est trop. De temps, de scrupule, de bienveillance, de charabia. Luce renonce à écrire son prénom sur le grand tableau noir et fuit la ferveur de son institutrice. Avec la fièvre pour riposte, la petite retrouve la paix mutique de sa mère. Anonyme. Juste ses gestes, son regard, son silence, triumvirat inconditionnel qui ne demande rien et qui dit tout. Pourquoi quelque chose de plus ? à demeure, elles sont invulnérables. « La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom. Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher. » À l’institutrice « il faudra toujours et des mots et des livres et nommer les choses ne la délivrera pas. » Elle en a pris conscience et évalue son existence qui perd son temps.

Tandis que son ancienne élève réapprend maintenant sans les mots, l’institutrice abandonne les journées, les visages, la parole et le sol. Elle sort parfois la nuit marcher dans la cour de l’école loin des regards mais déjà un autre enseignant a pris sa place. À l’exercice de la couture Luce découvre une sérénité nouvelle tout en gardant une oreille tendue vers le village qui évoque le cas de Mademoiselle Solange, nouvelle paria cachée sans voix sans mots. On pense à l’enfermer. Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’alphabet de l’enfant. « Les leçons de Mademoiselle Solange sont de drôles de pays restés dans sa tête. Les mots ont beau avoir été lancés de toutes ses forces jusqu’en haut des arbres. Les mots ont beau avoir été piétinés sur le chemin. Ils sont là. Ils ont fait leur nid dans sa tête. »

De flou à clair, le brouillard sur le canevas se désépaissit. Un abécédaire se dessine grâce auquel Luce parvient à reconstituer le mot S.O.L.A.N.G.E. sur un mouchoir afin de délivrer la nouvelle abrutie du village. Ignorant que son sursaut signerait le mot de la fin de l’autre. Via un texte court et puissant Jeanne Benameur donne une rare épaisseur à cette chose impalpable que sont les mots. Comment ils s’insinuent dans nos têtes et creusent nos perceptions. Les mots qui promettent mais aussi ceux qui condamnent, qui rejettent, dont on voudrait parfois savoir se passer parce qu’il « n’y a rien de plus sauvage, de plus libre, de plus irresponsable, de plus indomptable, que les mots. »[2]

[1] BENAMEUR Jeanne, Les Demeurées, éd. Denoël, 2000.

[2] WOOLF Virginia, « Les mots », Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds, Trad. par Micha Venaille, éd. Les belles lettres, 2017.

Un oxymore dans le tourment

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Je ne le trouvais pas dans les rayons classés et il a fallu demander à la libraire si elle l’avait rangé ailleurs. Non il doit être là. C’est un livre que je suis. Caché derrière Les trois mousquetaires. Je ne sais pas pourquoi je lis rarement les livres conseillés ou offerts. Parfois ceux dont on me parle. Comme lorsque G. écrit : « Beau livre très sensible, touchant, dont le titre est une (sa) définition de l’écriture. » Un titre oxymore, Le Bonheur des tristes, dont je n’arrive toujours pas à décider s’il me plaît ou non. Peut-être parce qu’il me désarçonne comme la photo de son auteur en couverture, Luc Dietrich (1913-1944), les yeux fermés au tumulte la mèche au vent[1].

Paru en 1935, le livre est dédié à Lanza del Vasto à qui Dietrich écrit : « À mon ami Lanza del Vasto qui, témoin de toutes mes hésitations et de mes craintes, m’a donné son temps, sa science, pour tirer de moi ce livre et qui y travailla avec une ardeur tout égale à la mienne. »[2] Comme le rappelle Frédéric Richaud qui signe la préface, cette collaboration a atteint un niveau singulier dont del Vasto s’est lui-même expliqué : « Il n’y a pas un seul mot qui n’ait passé par sa bouche et puis par la mienne. Comme je l’ai raconté dans L’histoire d’une amitié, je le laissais parler d’abondance, parfois des heures de suite. Puis, après un quart d’heure de silence, je luis dictais un carré de texte – si c’était une poésie – ou bien dix pages de récit. Dans le manuscrit du Bonheur des tristes il y a des chapitres entiers de ma main composés de mémoire tandis que Luc était à Paris. Mais cela ne change rien, puisque ces pages, il les reconnaissait comme siennes au retour. »[3]

Dans ce premier roman autobiographique écrit en trois mois à l’âge de 22 ans, Luc Dietrich revient sur son enfance sans père, aux côtés d’une mère droguée et adorée, souvent contrainte de s’éloigner de son fils pour survivre ou se soigner. Il l’aime. Jusqu’au bout il la relèvera. « C’est à cette époque, que j’entendis la chanson qui m’a fait pleurer. C’était l’histoire d’une mère qui avait trop bu et roulé dans la boue et son fils l’aidait à se relever tandis que tout le monde se moquait d’eux. » Son enfance déménage entre la misère, l’asile pour adolescents, la ruralité impitoyable et les rares moments passés avec sa mère à Paris, dans le Pas-de-Calais ou en Auvergne. À cette école il apprend le mouvement, la violence, la colère, la méfiance à l’égard des autres, la solitude surtout. « Ils étaient tous là : les forts, les moins forts, les méchants, les gentils : un soupir continu couvrait leurs vies couchées. » C’est aussi là qu’il développe sa passion pour les fleurs, son seul refuge doux comme « la main d’une mère. »

L’adolescence creuse un peu plus cette sensibilité déjà tourmentée et déjà il doit répondre aux contraintes de la vie matérielle. Travailler. Comme vacher ou dans un bureau de presse pour sélectionner des articles. C’est à ce moment qu’il découvre son appétit des corps redoutés. Les désillusions de l’amour aussi. Charlotte sa collègue disparaît mais Gisèle la prostituée le console. Un maigre réconfort quand sa mère meurt de trop d’alcool et de fatigue. « Depuis ma naissance jusqu’à ma mort, ma mère m’avait conduit par la main à travers le monde, et ses pas traçaient ma route et ses yeux étaient la lumière qui me guidait. Et maintenant la lampe était tombée et je restais sans route, sans direction, sans futur. »

Un peu plus triste que tout à l’heure, le personnage poursuit. Ses mouvements, ses lectures, ses apprentissages. « Que deviendrai-je ? » se demande-t-il à toujours tomber dans le vide. Écrivain bien sûr. Une vocation confirmée par ce livre auquel succéda L’Apprentissage de la ville dans lequel il relate son expérience de la drogue et des milieux de la prostitution, entre désirs et tourments. « De cette pourriture que j’aime, il sortira une œuvre solide et d’autant plus pure et saine qu’elle aura été nourrie de vase, de sable et de chair crevée. » De nouvelles errances s’ensuivent avant que Dietrich décide de rejoindre un ami médecin sur le front de Normandie auprès duquel, en blouse blanche, il réconforte les blessés et les mourants. Son travail de photographe se poursuit mais les pierres d’un bombardement le blessent à la jambe. Hémiplégique puis gangréné, il meurt en 1944, trois mois après le décès de son ami le poète René Daumal qu’il photographia le dernier, sur son lit de mort.

[1] DIETRICH Luc, Le Bonheur des tristes, éd. Le temps qu’il fait, 2016.

[2] Lanza del Vasto (1901-1981) était un philosophe italien militant de la paix. Poète, sculpteur et dessinateur, il est le fondateur des Communautés de l’Arche, répliques des ashrams de l’apôtre de la non-violence Gandhi dont il comptait parmi les disciples.

[3] DEL VASTO Lanza, Histoire d’une amitié, in Le Livre des rêves ou l’Injuste Grandeur, éd. du Rocher, 1993.