lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : janvier, 2018

Tout de douceur …

jouhandeaulundioumardi

L’idée de départ était de raconter depuis le début ce dimanche après-midi où je suis sorti, passant devant un bouquiniste qui liquidait avant la fermeture définitive de son commerce pour céder la place à une boutique de téléphonie et les « affaires » que je fis ce jour ; le libraire m’offrit une vieille édition des Contes de Boccace pour avoir su calculer de tête le pourcentage de la ristourne. Mais, si je ne m’abuse, cette histoire a déjà été évoquée dans ces colonnes même si je suis incapable de me souvenir de quel ouvrage il était question alors[1]. Bref, je suis l’auteur d’un blog de haute volée dans lequel j’évoque mes lectures hebdomadaires – sauf rares crises de flémingite aigüe – et cette semaine il doit être question de trois livres de Marcel Jouhandeau (1888-1979) achetés le dimanche susmentionné.

Tout avait si bien commencé avec Divertissements[2], une quinzaine de textes rassemblés par l’auteur dans lesquels il présentait des œuvres classiques pour répondre aux demandes de divers éditeurs. Pénétrer dans la bibliothèque d’un écrivain et le laisser nous guider dans son expérience de lecteur introduit délicatement la tentation que l’on aura par la suite d’aller découvrir son œuvre propre. Le Livre des préfaces de Jorge Luis Borges ou les Préférences de Julien Gracq sont des exemples connus de cet accès à la pensée d’un auteur par les lectures qui l’ont façonnée. Ainsi l’individu Jouhandeau ne déméritait pas en ouvrant les pages de Suétone, Chateaubriand ou encore Madame de Sévigné. D’humeur chaleureuse, l’écrivain creusois se sentait en « sympathie » : « Les relations qu’on entretient avec les écrivains sont soumises aux mêmes courants de sympathie qui nous font rechercher la compagnie de certains êtres et fuir celle de quelques autres. »

La suite confirmait cette première bonne disposition avec Apprentis et garçons[3], quatrième volume de son Mémorial dans lequel il dressait le portrait de jeunes adolescents venus suivre leur apprentissage dans la boucherie de son père. De Charles à Antoine en passant par Titi ou le Grand Pompée, Jouhandeau s’attendrissait sur ces figures qui avaient accompagné son enfance et, sans doute, confirmé son orientation sexuelle. La vie de l’écrivain fut en effet jalonnée par un conflit interne entre son homosexualité et un catholicisme mystique généreux en culpabilité, du moins suffisamment pour qu’il tente de se suicider en février 1914 et brûle tous ses manuscrits. Ce conflit fut « résolu » par un mariage en 1929 avec la danseuse Élisabeth Toulemont qui incarne le personnage d’Élise dans ses récits. Sans se séparer de son épouse, Jouhandeau ne dissimula jamais dans ses livres ses affinités électives et continua de célébrer les corps masculins.

Ce couple infernal sillonne les pages de Souffrir et être méprisé[4], le XIIIe volume de ses Journaliers dans lesquels le mémorialiste consignait scrupuleusement les faits saillants de sa vie. Âgé de quatre-vingts ans, il y décrivait avec une rare douceur la disparition de ses proches, notamment son ami Jean Paulhan, ou ses souvenirs avec René Crevel. Se rapprochant de sa propre disparition, Jouhandeau racontait également le réconfort qu’il avait trouvé auprès de Marc, son petit-fils adoptif âgé de six ans, et la difficulté du travail d’écriture à poursuivre : « Une phrase est ce semblant de vie qui se distille au compte-gouttes, comme une sueur parfumée ou une larme qui peut-être amère ou avoir la douceur du miel. »

« Un être de douceur » disait ainsi de lui Bernard Pivot lors d’une émission spéciale d’Apostrophes consacrée à l’auteur en 1978, à l’occasion de son 90e anniversaire. C’était négliger la part obscure du personnage ayant publié dans L’Action française trois articles antisémites, repris en 1937 aux éditions Sorlot sous le titre : Le Péril juif, avec pour seule justification la nébuleuse suivante : « J’ai obéi à un devoir public et je demeure l’homme privé que je sais. Des livres comme L’Abjection et les Chroniques [maritales, 1938] sont de l’homme privé ». En 2005, le journaliste Richard Mille soutenait sa postérité dans un article paru dans le journal L’Express en écrivant : « Son œuvre compte tout de même plus de 120 livres. On parle souvent de son antisémitisme, mais il ne faudrait surtout pas le réduire à ça ! » Ne pas le réduire à ça mais ne pas oublier non plus un voyage en Allemagne, en 1941, en compagnie de Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle et Jacques Chardonne, pour assister au Congrès de Weimar organisé par Goebbels, sous les auspices du lieutenant Heller. À l’impardonnable, l’« être de douceur » eut pour seuls regrets de se dédouaner ainsi : « J’ai cru un moment être antisémite, parce que ma femme, elle seule, l’était foncièrement. »

[1] Si un lecteur attentif et assidu dispose d’une mémoire moins capricieuse que la mienne, qu’il se manifeste.

[2] JOUHANDEAU Marcel, Divertissements, éd. Gallimard-NRF, 1965.

[3] JOUHANDEAU Marcel, Mémorial IV – Apprentis et garçons, éd. Gallimard-NRF, 1953.

[4] JOUHANDEAU Marcel, Journaliers XIII – Souffrir et être méprisé, éd. Gallimard-NRF, 1976.

Dans le tunnel du cynisme

Hawks Nest Dam Gauley Bridge, WV

Les Égyptiens croyaient en la promesse d’une vie après la mort. Pour accéder à cet au-delà, ils étaient tenus au respect d’un certain nombre de rites, parmi lesquels celui d’emporter avec eux dans la tombe le Livre des morts, appelé par les plus anciens le Livre pour Sortir au Jour. Autre époque, autres morts, peut-être certains ont conservé avec eux le long poème éponyme écrit par Muriel Rukeyser (1913-1980) afin de témoigner de la catastrophe industrielle survenue à Gauley Bridge, en Virginie occidentale, lorsque plus de 750 mineurs périrent après avoir inhalé une quantité mortelle de silice. Paru aux États-Unis en 1938, ce « nouveau » Livre des morts était initialement un projet commun entre Muriel Rukeyser et Nancy Naumburg qui devait accompagner le texte par des photographies du site. Ce projet n’a finalement pas pu se faire mais dans la traduction inédite récemment proposée par les éditions Isabelle Sauvage, on retrouve certaines de ces photographies, donnant un aperçu de ce qu’aurait pu être l’ouvrage souhaité par les deux femmes[1].

En 1937, Muriel Rukeyser a donc emprunté la six-voies qui devait la mener jusqu’en Virginie Occidentale, cette région où des « visages riches, satisfaits et pâles comptent marquer l’histoire des salles de bal, la tradition du premier tee. » Elle allait à la rencontre des nombreuses victimes atteintes de silicose, une maladie provoquée par le dépôt de poussière de silice dans les poumons de la personne qui l’aspire et qui la conduit à mourir lentement des suites de problèmes respiratoires. Tout commença au début des années 1930 lorsqu’une filiale de la Union Carbibe & Carbon Co. entreprit la construction d’une hydrocentrale avec le percement d’un tunnel d’environ cinq kilomètres reliant Gauley Bridge à Hawk’s Nest. Le projet nécessitait une main-d’œuvre conséquente, appelée dans cette région économiquement sinistrée à réaliser ce chantier selon une rémunération et des conditions de travail plus que précaires.

Lors de l’ouverture des travaux, d’importants dépôts de silice à l’état presque pur furent constatés sur le site. L’extraction des minéraux fut alors décidée dans le mépris le plus parfait des autorisations législatives nécessaires et, surtout, des règles de sécurité indispensables à mettre en place : le port d’un masque, un système d’aération adéquat, un forage hydraulique, etc. Au bout de quelques mois, les mineurs maigrirent plus que de raison, leur respiration devint douloureuse et difficile. Pour le médecin recruté par la compagnie, il ne s’agisssait que de la « tunnelite », appellation fourre-tout destinée à rassurer les employés, soignés avec la même pilule noire pour tous et pour toutes les maladies. Mais lorsque les premières victimes succombèrent en 1932, ce fut près de trois cents malades qui décidèrent de poursuivre en justice leurs entrepreneurs, selon un procès fantoche et sans suite ouvert au printemps 1933.

Ce récit de la sombre réalité bétonnée est donné à lire par Muriel Rukeyser dans une forme poétique intense et déroutante. Coupures de presse, témoignages et réquisitoire du procès sont versifiés pour rendre compte de « l’exemple le plus barbare de construction industrielle jamais réalisée dans le monde. » Chaque strophe est un pas de plus dans les abysses de ce tunnel du cynisme des puissances industrielles, à ce lieu où « la flamme cruelle résonne dans la gorge de brique. » Une catastrophe que les autorités veillèrent à étouffer et dont la presse nationale ne fit pratiquement pas écho ou à contrecœur. Seule la poésie de Muriel Rukeyser parvient encore à honorer la mémoire de ces morts grâce à ce livre. La poésie et la terre, puisque comme l’écrit Vladimir Pozner (1905-1992), dont un chapitre du livre Les États-Désunis résonne étrangement avec ce Livre des morts, « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. »

[1] RUKEYSER Muriel, Le Livre des morts, trad. de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault, éd. Isabelle Sauvage, 2017. Le poème est suivi du chapitre intitulé « Cadavres, sous-produits des dividendes », extrait du livre de Vladimir Pozner, Les États-Désunis (1938).

Voyage en solitude

olivierremaudlundioumardi

Médiatiquement connu sous le nom d’Unabomber – terme formé par le FBI à partir de l’acronyme de UNiversity and Airline BOMber –, Theodore Kaczynski, né en 1942, est un prodige des mathématiques qui fut accepté à Harvard dès l’âge de 16 ans. Ayant obtenu son doctorat à l’université du Michigan et trouvé un poste universitaire dans la foulée, le jeune professeur décida de rompre avec la carrière qui s’ouvrait devant lui pour s’isoler et mener une campagne d’attentats contre des chercheurs afin de contribuer à la lutte contre la technologie. Responsable de seize attentats entre 1978 et 1995, ce « technophobe » envoyait ses bombes via des colis piégés, blessant ainsi vingt-trois personnes et en tuant trois autres (universitaires, généticiens, informaticiens, etc.)

En 1995, de nouvelles lettres furent envoyées aux médias et à ses victimes, dans lesquelles il conditionnait l’arrêt de ses attentats à la publication de son manifeste dans la presse nationale : le 19 septembre suivant, le New York Times et le Washington Post publiaient « La société industrielle et son avenir », tribune qui permit à son frère David d’identifier l’auteur et de le dénoncer aux autorités. De 1970 à 1996, année où il fut arrêté, Theodore Kaczynski a vécu dans une montagne du Montana, à l’intérieur d’une cabane qu’il avait fabriquée lui-même, sans électricité et sans eau courante, avec une surface de 3 mètres sur 3 mètres 65.

Cette histoire ne figure pas parmi les réflexions posées par Olivier Remaud dans son dernier livre intitulé Solitude volontaire[1], « un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. » Avec la même vitalité que dans son précédent ouvrage (voir note), le philosophe prend la littérature comme bâton de pèlerin pour escalader la pente de ses idées et cerner les contours de ce rapport particulier entre les nouveaux usages de la solitude et une vie sociale qui semblerait les commander. Hypothèse de départ : « se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? »

Le paradoxe n’en est pas vraiment un et la force du livre est bien de révéler les nombreux ressorts d’une solitude qui aide à vivre collectivement et dont les vertus se déclinent sur les multiples terrains des vies individuelles, à l’image de cette citation tirée de l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonnée des sciences, des arts et des métiers : « C’est une folie de vouloir tirer gloire de sa cachette. Mais il est à propos de se livrer quelquefois à la solitude, & cette retraite a de grands avantages ; elle calme l’esprit, elle assure l’innocence, elle apaise les passions tumultueuses que le désordre du monde a fait naître : c’est l’infirmerie des âmes, disait un homme d’esprit. »[2] La cachette justement… quand solitude rime avec abandon ou fuite alors que, pour Olivier Remaud, elle consiste en un détour, un « pas de côté » qui, au contraire, nous ramène avec davantage de clairvoyance dans la vie en société.

Les références se multiplient, de l’« arrière-boutique » de Montaigne en passant par la distinction entre « isolement », « solitude » et « désolation » établie par Hannah Arendt ou encore les « rêveries » de Jean-Jacques Rousseau, le désir de solitude se déploie comme une hygiène de l’esprit, « un rempart contre l’isolement et la désolation » et une option pour parvenir enfin à « être à soi ». Mais le véritable fil rouge que l’auteur se propose de suivre est Walden et l’ensemble de l’œuvre de Henry David Thoreau (1817-1862), dont les travaux connaissent un regain d’intérêt depuis ces dernières années. À 27 ans, celui-ci avait investi un bout de terre dans un bois proche de l’étang de Walden et bâtit une hutte pour, comme il l’écrivait lui-même : « affronter les seuls faits essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

Les livres de Thoreau relatent, entre autres choses, le récit de cette expérience de la vie retirée dans la cabane. Cependant, Olivier Remaud rappelle qu’il y a là aussi un « dispositif de la volonté, une dramaturgie du pas de côté ». Éloigné partiellement des activités humaines, Thoreau retourne régulièrement dans son village pour se tenir informer des actualités, de la vie civile et … manger un bon repas. Cela n’a finalement pas d’importance parce qu’en dépit de l’aspect fictionnel du voyage, Thoreau parvient à cette concordance des temps entre l’impératif social et les vertus du conditionnel solitaire. Ainsi, « La solitude des cabanes n’est pas une solitude sans portes ni fenêtres. On ne coupe pas vraiment ses liens avec autrui. On compose autrement sa volonté de vivre avec lui. Le pas de côté est une école de société », commente Olivier Remaud.

Voici sans doute la raison pour laquelle un Theodore Kaczynski n’avait de toutes les façons pas sa place dans ce livre. La cabane de Thoreau abrite un espace de solitude pendant un moment de sa vie qui ne le sépare pas de la société mais, au contraire, contribue à ce qu’il puisse s’accorder avec elle. Kaczynski, lui, avait fui cette société, il la rejetait et souhaitait en partie la faire exploser, au sens propre comme au figuré. Il était dans cet isolement qualifié par Hannah Arendt de « pré-totalitaire », susceptible de verser dans la désolation. Aux antipodes finalement de cette Solitude volontaire, geste libre qui « assouvit le désir de fuir vers les marges » quand, éloigné du vacarme, l’homme parvient à retrouver l’exercice de sa raison.

[1] REMAUD Olivier, Solitude volontaire, éd. Albin Michel, 2017. Olivier Remaud est philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Son précédent livre, Un monde étrange – Pour une autre approche du cosmopolitisme (éd. Puf, 2015), avait également été chroniqué sur ces pages. Voir : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/04/26/le-cosmopolitisme-par-un-observateur-passionne/

[2] Il s’agit de l’article intitulé « Solitude », écrit par le chevalier de Jaucourt (1704-1779).

 

Tout se passe comme si

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Cette semaine j’ai le plaisir complice d’accueillir sur mon blog les lignes d’une camarade de long parcours, pour qui les mots, la lecture et l’écriture ne se cantonnent pas à leur évocation symbolique mais forcent la vie à dessiner ses contours, à préciser ses expressions et, bien plus encore, à révéler son intensité. À l’occasion d’un week-end que nous passions ensemble au coin du feu dans une grange située près des plages du Cotentin, Stéphanie Bros ébaucha sa précieuse tentative de fondre trois textes qu’a priori rien ne destinait à être rapprochés mais dont les auteurs ont été fortement investis dans les rapports personnels entretenus avec ce que l’on pourrait nommer de façon générique « l’écrit ». Ainsi a-t-elle su confronter l’engagement de Virginia Woolf à la détresse éclairée de Joanne Anton, réunies par la médiation bienveillante de Wolfgang Iser[1].  Je lui cède donc la place en la remerciant chaleureusement pour ce travail.

***

Tout se passe comme si les trois auteurs ici découverts nous racontaient chacun à leur manière et en des endroits littéraires et scientifiques bien distincts, ce que la joie d’écrire enfante et ce qu’elle sauve. Pour nous lecteurs, c’est comme s’ils nous permettaient la joie de lire en ayant éprouvé auparavant l’espace indicible de la douleur d’où tout surgit. Et comment, au prix de quels efforts, ce qui paraissait tu, finit avoué sur le papier, comme saisi dans l’écrit. Tout se passe comme si l’appel de l’écriture engendrait la nécessité de trouver son refuge pour accoucher du texte, comme si poussé par l’espérance des mots l’écrivain devait vaincre son découragement. Celui où à l’endroit même du quotidien, il ne trouvait ni force ni lieu de son embrasement. De sorte qu’il faut une chambre à soi pour parvenir à engager et vivre pleinement cet appel du texte. Et pour pouvoir y consentir et s’y abandonner, il faut le découragement et l’épuisement avoir vaincu d’abord. Pour en finir avec le découragement, il faut une chambre à soi. Ce lieu intime où honorer l’écho des mots et offrir un monde habitable à sa pensée en acte.

Quelles sont les vérités des textes ? Que nous révèlent-ils à nous-mêmes ? Hantée par ces questions, Virginia Woolf, la première d’entre eux, répond dans son siècle : « La vérité projette sa lumière sur quelque propos passager. Elle se précipite sur vous sous un ciel étoilé et transforme le monde du silence en quelque chose de plus réel que le monde des paroles ». Elle nous montre là comment la pensée qui parachève l’esprit qui se cherche et qui finit par ordonnancer les mots est plus forte que toute parole étincelante. L’écrivaine n’aura alors de cesse d’insister sur la nécessité de ce refuge privé qui seul permet cette rencontre avec soi-même. Mais pour s’y abandonner complètement et se défaire du monde, il faut avoir eu la sensation et le désespoir solitaire du découragé. Il faut s’être senti glissé jusqu’à cet état de désolation qui oblige dans le meilleur des cas à nous relever. Le désir, après la nécessité d’une chambre à soi, c’est le cadeau offert à celui qui a surmonté son découragement d’écrire. Alors le geste se fait plus sûr et détaché des conditions qui l’obsédaient.

Cette désillusion dans les mots, c’est toute une formule que déploie Joanne Anton ensuite dans les variations de l’âme qui combat la dépression. Tout se passerait ainsi : « À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer avec la langue. » Reprenant la métaphore d’un Thomas Bernhard et scandant qu’En Marche c’est le mouvement de l’esprit qui mène le corps, on comprend combien s’effondrer à l’intérieur de soi empêche proprement de se tenir debout. Or cette chambre à moi, c’est l’endroit sans reproche. L’unité de soi s’y trouve possible, à l’abri, et ramassée en son lieu. À la ressource intérieure convoquée, la chambre est propice à cette retrouvaille. La présence à soi s’ouvre sur cet écho où, entre quatre murs, secrètement tout peut soudain se libérer.

Après le découragement et la désillusion du vécu face à l’impossibilité de l’écrit, Wolfgang Iser pense l’appel du texte comme cette intention enfin retrouvée. Tout se passerait comme si celui-ci répondait par un écho, un détour de soi-même et qui, enfin, rapprocherait l’auteur et le lecteur de l’ineffable. « Ce n’est pas seulement du texte dont nous faisons l’expérience, c’est aussi de nous-mêmes. » Là où le découragement délie, l’être-là face au texte qui patiente est réifié. Or, c’est encore cette impatience qui crée les conditions du découragement. Et l’impuissance qu’elle engendre. Ensuite viendrait le moment d’être remercié de cette attente par le plaisir du texte et la satisfaction de l’écrit. Si nous parvenons à remplir ainsi l’indéterminé présent dans le texte qu’un auteur nous confie, si nous complétons ce lieu-dit du texte par notre signifiant, nous arrivons à nous-mêmes. C’est ce que les trois auteurs dans leurs époques et leurs verbes nous communiquent de si précieux.

Pour chacun, il a fallu assez de force, de courage, de foi en soi, pour se déposer en ce lieu même de la recherche, et nous partager le don de cette quête incessante et invraisemblable de la vérité, afin qu’elle trouve son reposoir. La quiétude de l’être dit dans la création du verbe ; pas de plus bel encouragement à continuer de souffrir par les mots et grâce à eux se consoler de sa propre perte. Mais où la faiblesse en pensée devient une faiblesse en acte, on devient plus coupable par omission que si l’on ose et que l’on échoue. Nous ne sommes ainsi pas condamnés à la réussite ou au succès mais seulement au devoir d’essayer. Et toute l’histoire de cette conquête de l’idée de vérité passe d’abord par notre émancipation. Elle n’est pas l’apprentissage d’une faveur qu’on nous fait mais d’un octroi qu’on arrache à notre condition dans ce monde, pour être enfin créateur. Et un créateur qui négocie avec sa liberté.

C’est encore ce que nous enseigne Joanne Anton grâce au découragement : « Nous vivrions ainsi au cœur de la disparition, d’un anéantissement progressif. Vie, amour, récit. Comme notre chaire indifférente à l’envers, à la surface du temps. On est toujours abandonné par quelque chose rappelle le découragement. Et c’est toujours notre faute. » Comme elle des années avant, Virginia Woolf aussi nous signifiait qu’il s’agit bien de notre responsabilité. C’est pourquoi j’engage volontairement ici lecture et écriture dans un même élan de création, convoquées dans ces textes comme indissociables de l’être qui se grandit, après s’être proprement échoué. Et Wolfgang Iser de nourrir notre interrogation : « Que faire de cette liberté que conserve le roman face à l’obligation quotidienne de réagir ? Pour atteindre le sens, il faut se libérer, se défaire. »

C’est aussi ce que nous montre le découragement ; cette voie du dépouillement que nous enseigne l’humilité comme un préalable à la compréhension et l’expression intelligible du monde. La disposition primordiale de cet espace intime de la chambre à soi est déterminante dans la délivrance, face au chaos du désenchantement initial et pour honorer avec modestie cette mission : découvrir après avoir apprivoisé l’échec, l’épuisement de la volonté, puis renoncer à la facilité pour se corriger enfin. Autant d’ingrédients difficiles à atteindre mais qui concourent au sacre des mots, par la vertu du verbe et président à la naissance des textes. Lire et relire ces trois auteurs. Ensemble articulés, ils sauvent un peu de ce vide sidéral où se trouve piégé notre esprit et si lâchement abandonné parfois notre empire du sens hors du commun.

[1] ANTON Joanne, Le découragement, éd. Allia, 2011 ; ISER Wolfgang, L’Appel du texte, trad. de l’allemand par Vincent Platini, éd. Allia, 2012 (1re édition allemande en 1970) ; WOOLF Virginia, Une Chambre à soi, trad. de l’anglais par Clara Malraux, éd. 10/18, 2001 (conférence prononcée par l’auteure en 1928). La photographie qui illustre le blog de cette semaine a été prise par Stéphanie Bros dans un recueil de René Char intitulé Le Marteau sans maître, ouvrant la page au poème « Commune présence ».

Milton et la morue

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Il s’agit d’une option de rangement comme une autre mais on observe certaines maladresses dans la classification « géographique » des livres retenue par la plupart des libraires, surtout si l’on s’intéresse à la littérature contemporaine, de plus en plus cosmopolite et difficilement associable à une tradition nationale. Alors Gustave Flaubert, auteur français ; Fernando Pessoa, figure incontournable de la littérature portugaise ; Henry Miller, chantre du bitume américain, etc. Ces quelques exemples faciles contredisent l’énoncé mais qu’en est-il de tous ces modernes qui (d)écrivent la société mondialisée et les cultures homogénéisées ? Cela n’a sans doute que peu d’importance puisque les marqueurs de la dite tradition tendent eux-mêmes à disparaître du narratif.

Pourtant, il demeure des « terrains » sur lesquels les éléments, les mœurs, la couleur du pain que l’on mange et le degré d’alcool que l’on boit sont indissociables du récit pour la simple raison qu’ils en sont l’essence, la poésie. Ainsi lit-on la trilogie de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson, dont le premier volet s’intitule Entre ciel et terre[1] (2007). Dans un baraquement au milieu des glaciers, à une époque floue mais contemporaine de Zola et de Dickens, vit un groupe de pêcheurs à la morue islandais. La nuit semble permanente, le vent les glace et, avec frénésie, ils jettent à la mer leurs lignes appâtées afin de saisir le poisson tant convoité. Une vie aride et laborieuse, sans la moindre échappatoire, et dont le destin n’est pas si éloigné de celui des poissons qu’ils pêchent inlassablement :

« La morue est jaune et se plaît à nager, constamment en quête d’une nouvelle pitance, peu de choses dignes d’intérêt se produisent dans son existence et une ligne qui oscille, parsemée d’appâts fixés à des hameçons, est une grande nouvelle, elle est un événement important. Qu’est-ce que c’est que ça ? se demandent les morues les unes aux autres, enfin quelque chose de nouveau, répond l’une avant de mordre sans hésiter, et alors les autres se précipitent pour mordre également car aucune d’elles ne veut se faire remarquer, c’est plutôt agréable d’être accrochée là, observe la première, la gueule en coin, et les autres acquiescent. Les heures passent, puis tout se met à s’agiter, on les tire, une force puissante les hisse vers le haut, plus haut, toujours plus haut vers le ciel qui, bientôt, s’ouvre, cédant alors la place à un autre monde, peuplé d’étranges poissons. »

Parmi eux, Bárður et le « gamin » dénotent par leur esprit contemplatif et leur complicité. Attelés au même métier de vivre que leurs compagnons, ils ont trouvé refuge dans les recueils de poésie et les vers qu’ils mémorisent. Les mots sont devenus pour ces deux-là les armes nécessaires pour se défendre contre la rudesse de l’histoire et du froid. Une arme qui finit par se retourner contre Bárður le jour où, absorbé par la lecture des Paradis perdus de John Milton, il oublia d’emporter sa vareuse, couverture indispensable pour se protéger du vent glacial qui souffle sur la barque avançant dans la nuit. La poésie qui l’aidait jusqu’ici à vivre, emporta le pêcheur, abandonné sur la table où l’on appâte les lignes. À nouveau seul, le gamin prit la décision de se rendre au village pour remettre l’ouvrage de Milton à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle parce qu’il lisait trop. Ensuite le gamin choisirait de se donner la mort ou non. « […] un monde ancien s’est écroulé et un nouveau s’élève : il faut parfois qu’un monde périsse afin qu’un autre puisse naître. »

Jón Kalman Stefánsson convoque dans ce récit la puissance des montagnes, la noirceur des nuits d’Islande, les engelures sur la peau et l’intensité poétique qui a pouvoir de vie et de mort sur les hommes. Grâce à une écriture des profondeurs vers lesquelles on descend au rythme d’une lenteur hypnotique, l’auteur a délaissé l’ « aventure » afin de privilégier le voyage solitaire de ses personnages. Seuls certains d’entre eux se sont donné le droit de contester le passé pour affronter la vie et c’est certainement ce qui les différencie des autres ; ils ont atteint une perplexité devant l’existence qui est aussi leur sagesse. « Le désir de vivre habite les os, il coule, porté par le sang, vie, qu’es-tu donc ? interroge-t-il en silence, à des lieues de toute réponse, ce qui n’a rien d’étrange, nous n’en détenons aucune, qui avons pourtant vécu et sommes aujourd’hui défunts, qui avons traversé la frontière que nul ne voit et qui est cependant la seule qui compte. »

[1] STEFANSSON Jón Kalman, Entre ciel et terre, trad. de l’islandais par Éric Boury, éd. Gallimard, 2010. Les deux autres volumes qui composent cette trilogie sont respectivement intitulés : La tristesse des anges (2011) et Le cœur de l’homme (2013).