lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : février, 2015

Tideland

tideland

Mitch Cullin est un auteur américain né en 1968 peu connu à ce jour dans les pays francophones. Parmi les neuf romans qu’il a écrits, quatre ont déjà été traduits en français : Tideland (2006, éd. Naïve), Les Abeilles de monsieur Holmes (2007, éd. Naïve), King County sheriff (2011, éd. Inculte) et À pic (2012, éd. Inculte). Méconnus chez nous, ses ouvrages connaissent un véritable succès aux Etats-Unis et sont salués par une critique qui ne manque pas de comparer son univers à celui de Carson McCullers (1917 – 1967) : des personnages qui frôlent avec la réalité, parfois difformes, une action qui se déroule dans la mélancolie de lieux isolés et, surtout, le rôle incontournable des enfants en tant qu’observateurs cyniques du monde des adultes[1]. Tideland est sans aucun doute le roman de Mitch Cullin le plus révélateur et le plus abouti de cette atmosphère à la fois poétique et angoissante. Jeliza-Rose est une petite fille élevée par ses deux parents polytoxiques (héroïne, alcool, etc.) Lorsque sa mère meurt brutalement d’une overdose, son père Noah l’emmène dans une maison à la campagne de crainte de se voir retirer la garde de celle-ci. Mais l’air de la campagne ne profite guère à tout le monde et Noah ne se relèvera pas du fix que sa fille lui prépare consciencieusement pour son dernier « petit voyage », comme il nomme lui-même ses paradis artificiels. Pour palier à la violence et à l’absurdité de ce réel, Jeliza-Rose s’invente un monde imaginaire qui n’est pas sans rappeler celui d’Alice au pays des merveilles – souvent cité dans le livre – accompagnée de ses têtes de poupées qu’elle porte au bout des doigts. C’est au cours de ce rêve éveillé qu’elle fera la connaissance de sa voisine Dell, une sorcière borgne à la bienveillance malsaine et détournée. Mais aussi de Dickens, jeune frère de Dell, souffrant d’une débilité mentale et qui accompagnera Jeliza-Rose dans ses évasions imaginaires. S’il n’est pas toujours aisé de distinguer la part du réel, l’écriture de Mitch Cullin a cette force qui permet d’alterner chez le lecteur les sensations de malaise et de féérie. Une qualité devenue rare dans les romans qui font appel au fantastique mais qui trop souvent mettent la poésie en gerbe. Pas étonnant que Terry Gilliam (les Monty Python, Brazil, Les Aventures du baron de Münchhausen, etc.), ai choisi d’adapter ce film au cinéma – Tideland (2005) – dans lequel il rend fidèlement compte de la puissance évocatrice du texte de Cullin.

[1] Mitch Cullin compte également, avec Salman Rushdie, parmi les fondateurs du site Red Room qui propose la diffusion de créations artistiques et littéraires originales.

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« On admire ce qui est près de soi. » [1]

Victor Hugo lundioumard

L’Homme qui Rit est un des livres les moins connus de Victor Hugo (1802 – 1885), écrasé peut-être par le succès rencontré par les autres récits mais aussi parce-que lors de sa publication (1869) il ne reçoit pas un accueil élogieux. En lisant Choses vues – le journal tenu par l’auteur tout au long de sa vie – on penserait d’abord qu’il s’attendait à cette déconvenue :

« Quand Notre-Dame de Paris fut publié, on a dit : C’est inférieur à Han d’Islande. On se trompait. Quand Les Misérables et Les Travailleurs de la Mer ont paru, on a dit : C’est inférieur à Notre-Dame de Paris. On s’est trompé. Quand L’Homme qui Rit paraîtra, on dira : C’est inférieur aux Misérables et aux Travailleurs de la Mer. On se trompera. »[2]

Mais très vite le doute s’installe puisqu’il ajoute :

« Mes œuvres actuelles étonnent, et les intelligences contemporaines s’y dérobent le plus qu’elles peuvent. Le succès s’en va. Est-ce mon temps qui a tort vis-à-vis de moi ? Question que l’avenir seul peut résoudre. Si je croyais avoir tort, je me tairais, et ce me serait agréable. Mais ce n’est pas pour mon plaisir que j’existe, je l’ai déjà remarqué. Si l’écrivain n’écrivait que pour son temps, je devrais briser et jeter ma plume. »

L’avenir semble donc avoir résolu puisque L’Homme qui Rit trouve peu à peu la place qui lui revient, notamment depuis le film éponyme de Jean-Pierre Améris (2012) qui a permis de redécouvrir le roman. Paradoxe de la critique, ce qui a surtout été reproché au texte de Hugo c’est d’être trop pétri dans le style hugolien : la fausseté dans son tableau de l’aristocratie anglaise sous la reine Anne, l’invraisemblance des personnages ou encore la folie des tirades du bateleur philosophe Ursus. Tous ces arguments peuvent aujourd’hui être démontés les uns après les autres. D’abord parce que Hugo est un romancier et que son travail d’historien, s’il rencontre certaines inexactitudes, est incontournable pour prendre la mesure d’une époque et de l’air du temps qui l’accompagne ; 1793 est l’exemple le plus abouti de cette caractéristique des récits romanesques de Victor Hugo. C’est ce que l’on nomme la « fiction historique ». S’agissant de l’invraisemblance des personnages, le reproche est encore plus absurde : Gwynplaine, héros défiguré par les deux fentes formant un rictus permanent sur son visage, serait invraisemblable. Qu’en est-il alors de Quasimodo dans Notre-Dame de Paris ou du Satyre de La légende des siècles ? C’est une récurrence chez lui de recourir à la figure du bouffon et du difforme pour mettre en évidence ce qu’il y a de grotesque dans l’existence humaine.

Ces broutilles écartées, revenons aux qualités du récit. Victor Hugo fait partie de ces écrivains – de ces hommes – qui ne laissent rien au hasard. Il le débute le jour de sa fête le 21 juillet 1866 et l’achèvera deux ans plus tard, en 1868, peu avant la mort de sa femme Adèle, frappée d’une crise d’apoplexie. Initialement, L’Homme qui Rit devait être le premier volet d’une trilogie inachevée sur le mouvement de l’histoire humaine : l’aristocratie, la monarchie puis la démocratie, incarnées respectivement par l’Angleterre d’avant 1688, la France de l’Ancien Régime et 1793. Les aventures de Gwynplaine débutent ainsi dans cette Angleterre de la fin du XVIIe siècle : abandonné par des Comprachicos, l’enfant Gwynplaine affronte l’hiver avant de tomber successivement sur un bébé qu’il sauve de la mort – Dea – et un bateleur bourru, vivant avec son loup, qui recueille les deux enfants pour les élever dans son univers saltimbanque. Dans la crasse des bas-fonds anglais qui accueillent toute la misère du peuple, l’enfant grandit avec la particularité de son rictus affiché qui se révèlera être la signature de son père, lord anglais, afin qu’il soit plus tard reconnu. Du rôle de bouffon à succès, Gwynplaine sera projeté au rang qui lui revient, celui de paire siégeant à la chambre des Lords.

Tout au long de cette destinée, Victor Hugo dresse tour à tour les contours d’une critique sociale qui lui permet d’aborder ses thèmes de prédilection : la tentation de l’orgueil, l’aveuglement des privilégiés et la soumission du peuple, les mécanismes de l’ascension sociale et la vacuité des hiérarchies. Gwynplaine accède au sommet avec la conviction de pouvoir défendre la caste à laquelle il appartenait la veille – certains emploieraient cette incompréhensible expression de « changer le système de l’intérieur » – avec un discours devant la chambre des lords qui constitue le point culminant de la vague hugolienne dans ce roman. Mais un rictus incontrôlé le ramènera finalement à ce qu’il a toujours été : le saltimbanque, l’Homme qui Rit, celui dont on se moque. La première partie et la conclusion portant le même titre – « La Mer et la Nuit » – Gwynplaine retourne auprès des siens, notamment Dea qu’il décide d’accompagner dans la mort, comme étant l’étoile qu’il est seul à pouvoir distinguer dans l’obscurité : mourir devient le salut pour renaître ensuite. Dernier personnage de ce tableau épique mais présent tout au long : l’océan. L’océan qui dirige toutes les destinées selon ses alternances entre le calme et la tempête, entre l’ordre et le chaos.

« Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là son déplacement perpétuel. »

« Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des pentes insensibles. Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible. »

« Le meurt-de-faim rit, le mendiant rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit ; la société humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la monstrueuse parodie que nous appelons le monde ; il était ce spectre. »

[1] HUGO Victor, L’Homme qui Rit, éd. Gallimard, Paris, 2002.

[2] HUGO Victor, Choses vues, éd. Quarto – Gallimard, Paris, 1972.

Bref retour sur la « Pute de la côte normande »

duras lundioumardi

Je n’ai jamais beaucoup aimé Marguerite Duras (1914 – 1996) ou du moins les livres qu’elle a écrits : trop de murs derrière la mer ou peut-être l’inverse, j’ai déjà oublié. Entre les livres de jeunesse et les suivants, les avis sont partagés. En ce qui me concerne, je n’ai vu dans sa biographie littéraire que des livres de plus en plus minces, avec des caractères d’imprimerie de plus en plus gros et des interlignes toujours plus espacés – la quintessence de l’œuvre durassienne selon certains. Et puis il y a eu la Deuxième Guerre mondiale, ses relations avec le politique et ses articles pour en parler. Tout cela ne me l’a pas rendue sympathique. Mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui enlever, c’est d’être le dernier auteur français à avoir renouvelé l’écriture, selon un style identifiable instantanément – qu’on apprécie ou non – avec ses phrases courtes et cette ponctuation si particulière, brutale et essoufflée.

Aujourd’hui Marguerite Duras c’est une œuvre en Pléiade, des films, des archives audiovisuelles de l’INA, plusieurs biographies, des thèses et des sujets du Bac. Pour moi, c’est la chanson d’India Song[1] et deux « petits livres » : La vie matérielle et Écrire. Le premier, uniquement pour la fameuse liste des courses indispensables au fonctionnement d’une maison qu’elle dresse et, le second, dont je vais rendre compte ici, après l’avoir lu pour la cinquième ou sixième fois.

Écrire aurait été conçu en 1993, dans la maison de Neauphle-le-Château, après le tournage de La mort du jeune aviateur anglais (sorti la même année), réalisé par Benoît Jacquot. Au départ, il s’agissait d’une discussion entamée par elle auprès de ses amis à propos de l’écriture. Mais comme chez elle le débit oral n’est jamais très éloigné du rythme littéraire de ses travaux, c’est devenu un récit. Un récit qui explique à quel point la solitude et les habitudes qui l’accompagnent ont toujours été indissociables de ses écrits : « La solitude de l’écriture c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas. » C’est « cloîtrée dans le livre » que Marguerite Duras nous renseigne sur l’état d’esprit qui était le sien pour « écrire » plus que sur une quelconque méthode de travail. L’alcool – le whisky – est incontournable dans cette angoissante « solitude alcoolique » mais cela reste anecdotique dans ces quelques pages qui s’attardent opportunément à montrer son engagement dans l’acte d’écrire et jusqu’où celui-ci pouvait aller :

« Ça va très loin l’écriture … Jusqu’à en finir avec. »

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. »

« Il y a aussi ça dans la fonction d’écrire et avant tout peut-être se dire qu’il ne faut pas se tuer tous les jours du moment que tous les jours on peut se tuer. »

Les amateurs de Duras retrouveront les thèmes habituels de l’auteure : la difficulté à vivre, la douleur mais aussi cette manière si personnelle d’habiter un lieu et d’arpenter sa propre existence autour de ce qui semble familier. Pour les autres, plus méfiants à l’égard de cette littérature, Écrire permet d’approcher l’auteure autrement, selon la conscience qu’elle avait d’elle-même en tant qu’écrivain, avec des forces et des fragilités qui finissent toujours par s’embrasser.

[1] Film réalisé par Marguerite Duras, sorti en 1975 et adapté de la pièce du même nom. La musique est l’œuvre du compositeur français d’origine argentine Carlos d’Alessio (1935 – 1992).

Demain, demain, toujours demain …

lundioumardiprocrastination

Il aurait été contre nature de rendre compte en temps et en heure du livre qui va suivre. Cela aurait même été une offense à cette noble activité qu’est la procrastination. En retardant sa publication hebdomadaire, Lundioumardi n’a fait que se plier aux exigences de la philosophie défendue par John Perry – professeur émérite à l’université de Stanford en Californie – dans son petit traité intitulé : La procrastination – L’art de reporter au lendemain[1].

Dans cet ouvrage, l’auteur s’adresse à tous les procrastinateurs invétérés, adeptes des to-do list ou autres listes bâties à la seule fin de pouvoir en rayer les mentions avec la satisfaction du devoir accompli. Sauf que dans nos sociétés, où l’efficacité est érigée en modèle de vertu, il n’est pas de bon ton de musarder à autre chose que pour les priorités dites utiles qui patientent souvent avec sévérité. Qu’à cela ne tienne, John Perry dresse un plaidoyer rassurant en faveur de la « procrastination structurée » appelée à déculpabiliser ces « individus capables d’accomplir beaucoup de choses tout en négligeant d’en accomplir d’autres. » Parce qu’un procrastinateur qui s’assume et contrôle son trait de caractère est finalement capable d’abattre une somme de travail considérable.

Avec humour[2], John Perry s’intéresse également aux pendants de la procrastination : la mauvaise foi, le rangement de son bureau, le perfectionnisme ou encore les bienfaits du travail en équipe.

« Il n’aura pas échappé au lecteur attentif que la procrastination structurée requiert une bonne dose de mauvaise foi, puisqu’elle repose sur une constante arnaque pyramidale contre soi-même. Il s’agit d’éviter des tâches à l’importance exagérée et aux délais irréalistes, en se persuadant qu’elles sont véritablement décisives et urgentes. Facile, dans la mesure où presque tous les procrastinateurs ont un talent particulier pour se mentir à eux-mêmes. »

Alors si comme John Perry vous avez déjà « perdu » une journée à simplement vouloir googeliser Meg Ryan ou si, comme moi, vous avez un paquet de travaux en cours qui semblent s’être ligués pour rester inachevés, procrastinez encore une heure ou deux à lire ce livre et vous verrez les choses sous un jour bien plus radieux.

[1] PERRY John, La procrastination – L’art de reporter au lendemain, éd. Autrement, Paris, 2012. Première publication en langue anglaise sous le titre Art of Procrastination : A Guide to Effective Dawling, Lollygagging and Postponing publié par Workman.

[2] En 2011, le livre a été récompensé par le prix Ig Nobel en Littérature, un Nobel humoristique récompensant des découvertes insolites.