lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : août, 2017

L’Université du déclin

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Un livre de mise en garde cette semaine dans Lundioumardi, avec une immersion dans les rouages du bulldozer éditorial conduit par les universités nord-américaines et les conséquences redoutables sur la recherche scientifique dans le domaine des humanités. C’est au début des années 2000 que Lindsay Waters – à la fois universitaire émérite et éditeur aux Presses universitaires d’Harvard – posait les jalons d’une réflexion sur l’offre éditoriale universitaire américaine et la qualité de son contenu, avec à la clé la publication d’un essai intitulé Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship[1], dans lequel il observait et analysait le déclin de la transmission des savoirs d’un système américain rompu aux logiques mercantiles. Pour bien comprendre le désarroi de l’auteur devant cette situation, rappelons d’abord cette particularité qu’aux États-Unis les ouvrages universitaires sont publiés par un puissant réseau de presses directement liées aux universités, selon une hiérarchie dans laquelle « prestige universitaire et éditorial se confondent. »

La thèse énoncée par Lindsay Waters dans son livre est limpide : depuis la Seconde Guerre mondiale, Les gestionnaires et les managers académiques ainsi que les éditeurs commerciaux des revues scientifiques ont évincé le corps des enseignants-chercheurs dans le contrôle d’une publication universitaire soumise à des logiques commerciales sévères et dramatiques. Dictée par les administrateurs de l’éducation, cette production toujours plus intensive génère une inflation du nombre de livres et d’articles publiés au sein d’un « marché des idées » saturé et dont la qualité ne cesse de se détériorer, polluant l’ensemble de l’activité académique : « en laissant les marchands prendre le contrôle du temple, nous avons permis à ceux qui veulent vider de leur sens et par là même profaner ce qu’il y a de bon dans nos livres et nos publications, d’occuper des positions de force dans un certain nombre de domaines, plus particulièrement celui des humanités. »

Sous le régime contemporain du « publish or perish », Lindsay Waters souligne le paradoxe d’une augmentation exponentielle du nombre de publications alors qu’elles sont de moins en moins lues, compilant la plupart du temps les articles d’un auteur qui n’a guère le temps de se consacrer à la rédaction d’un livre distinct mais qui parvient ainsi à satisfaire les exigences des éditeurs commerciaux de revues scientifiques et à s’assurer d’être maintenu dans son poste. Au cœur du système qu’il dénonce de par sa position institutionnelle d’éditeur chez Harvard, Waters établit comme principale victime de ce « marasme » une pensée en pleine déliquescence et conformiste, davantage soucieuse de la forme qui la structure que du fond qui devrait la transcender ; une pensée vide de maturation et incapable de rendre compte de l’originalité ou de la complexité de celui qui tente de la partager – dégradation qui selon lui accompagne celle du livre comme format particulier d’expression. « Il nous faut donc faire face à la situation peu plaisante où l’institution universitaire et le libre usage de l’intelligence s’opposent l’une à l’autre. »

Mais si le constat est pessimiste, l’auteur ne conclut pas son essai ainsi et appelle à résister contre ce diktat des gestionnaires. D’après lui, la théorie et les livres parviendront de nouveau à séduire les générations futures et à jouer leur rôle de transmission des savoirs à la seule condition de les entourer d’une aura de confidentialité ; en d’autres termes, des éditeurs indépendants plus parcimonieux à publier les travaux d’universitaires affranchis des contraintes et logiques exposées précédemment et garants de la responsabilité intellectuelle et de la valeur de leurs publications. On tentera un lapidaire : « think more, publish less ».

La nostalgie de la figure de l’érudit à l’ancienne plane tout au long de ces dernières pages qui occultent parfaitement de poser la question des nouvelles méthodes de recherche et du rôle incontournable joué par le numérique dans l’accès aux contenus éditoriaux. Mais à l’heure où le modèle universitaire américain est tant vanté en France et se répand comme une traînée de poudre dans les dispositifs d’asservissement de la pensée, le pamphlet de Lindsay Waters tire une sonnette d’alarme à laquelle il ne faut pas rester sourd et nous rappelle que le vitalité du monde universitaire réside justement dans sa vocation à « ne pas marcher au même pas que son époque. »

[1] WATERS Lindsay, Enemies of Promise – Publishing, Perishing, and the Eclipse of Scholarship, éd. Prickly Paradigm Press, 2004. L’Éclipse du savoir, trad. de l’anglais par Jean-Jacques Courtine, éd. Allia, 2008.

 

 

 

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600 km unis pour retourner travailler

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600 km de bouchons cumulés dans le sens des retours de vacances furent estimés le week-end dernier sur les autoroutes de France. 600 km de tas de fer agglutinés les uns derrière les autres après avoir replié les bagages et rendu la location. Les enfants qui se chamaillent dans la voiture pour avoir la tablette, l’odeur du sandwich au pâté qui grille sur la plage-arrière et les parents comptabilisant le nombre d’heures qui les séparent avant la reprise du travail le lundi suivant. Pour passer le temps, il aurait été de bon ton de proposer à tous ces automobilistes – au péage par exemple – le dernier numéro de la revue trimestrielle L’éléphant, avec dix pages consacrées à ce qui différencie le travail et l’emploi[1].

Sans être trop théorique, Jean-Christophe Blondel rappelle dans son article une matrice simple d’après laquelle travailler ne suppose pas nécessairement être employé et que ne pas l’être ne signifie pas pour autant n’avoir rien à faire. Partant de là, il déroule toute la valeur négative associée au travail qui, dès le texte de la Genèse, fut présenté comme une punition pour la première faute commise par l’homme. Loin du jardin d’Éden et de ses jouissances, Karl Marx avait quant à lui souligné le caractère aliéné et aliénant du travail avec cette citation des Manuscrits de 1844 : « Dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. » L’étymologie supposée du mot « travail » apporte également sa pierre à l’édifice puisque le latin tripalium « désignait un instrument de torture et un appareillage de contrainte des bêtes de somme. » Une charge négative qui justifierait que « dans le débat politique, quand on cherche à démontrer la valeur du travail, c’est finalement de l’emploi qu’on fait la promotion. »

En philosophe scrupuleux, Jean-Christophe Blondel poursuit son texte en énonçant que tous ces arguments pour enterrer le travail peuvent être retournés : avant même de goûter le fruit défendu, Ève accomplissait déjà un travail à partir du moment où elle réfléchissait à la décision qu’elle devait prendre, Marx reconnaissait que l’imagination mise au service du travail par l’homme révèle ce qui le différencie des animaux, etc. D’après l’auteur, le point crucial se loge dans la distinction entre l’exécutant pour autrui et celui qui met en œuvre des activités conçues par lui-même ; en somme, faire un travail plaisant que l’on a choisi ou occuper un emploi rébarbatif pour, de toutes les façons, répondre au diktat consumériste : « On devrait, en fait, instaurer une prime à la déshumanisation au travail. Mais nous ne le faisons pas parce que le simple fait de pouvoir participer un tant soit peu à la consommation est censé être une compensation suffisante à l’effort consenti “au travail”, oubliant que consommer ne suffit pas, qu’on est aussi en droit d’être l’auteur de quelque chose, ce qui réclame d’en avoir le temps. »

Sans les nommer, le philosophe défend dans les colonnes de L’éléphant la mise en place d’un revenu universel et une réduction du temps de travail pour en assurer une meilleure répartition. Mais c’est finalement en opposant le temps libre aux logiques modernes de la consommation que son analyse reste la plus percutante : « La consommation, elle, est le contraire du temps libre […]. Il n’y a aucun accomplissement personnel à consommer, puisqu’en réalité il n’en restera qu’un tas toujours plus immense d’ordures. On comprend mieux pourquoi dans l’Antiquité la sphère de la consommation, des échanges, du négoce était réservée aux esclaves. Le citoyen libre, lui, s’en tenait à l’écart. La société de consommation est donc moins celle du loisir que celle du divertissement. On ne s’y constitue pas, on s’y consume en consommant. » Assurément, c’est encore la paresse qui semble s’ériger en modèle de vertu… Bonne route !

[1] BLONDEL Jean-Christophe, « Le travail, machine à remonter le temps », L’éléphant, juillet 2017, pp. 44-53.

 

János Pilinszky et l’engagement immobile

LundioumardiPilinszky

« Quand il passait dans quelque rue obscure de Budapest des années 50, vêtu de son pardessus aux épaules étroites, il marchait comme une légende persécutée. Il était bien cela, légende bannie et tout à fait inconnue de la littérature. » C’est en ces termes qu’Àgnes Nemes Nagy (1922-1991), figure phare de la littérature hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale, décrivait János Pilinszky (1921-1981), poète et dramaturge devenu incontournable en Hongrie mais à peine connu dans l’Hexagone ; même dans son pays, son œuvre demeura longtemps interdite parce que jugée trop pessimiste aux yeux d’un parti communiste soucieux d’entretenir le moral des foules et il fallut attendre plusieurs années avant qu’elle soit publiée dans son intégralité. Récompensée par les prix Attila József (1971) et Kossuth (1980), sa poésie est aujourd’hui traduite en anglais et en français, notamment grâce au précieux travail de son ami et traducteur Lorand Gaspar[1].

Ayant grandi dans les milieux intellectuels de Budapest, János Pilinszky commença à écrire de la poésie dès l’âge de quatorze ans. Il suivit des études à la faculté des lettres avant sa mobilisation dans l’armée hongroise en 1944, sans jamais combattre mais en étant fait prisonnier dans le camp de Ravensbrück en Allemagne où il fut le témoin des atrocités de l’époque. Si le destin tragique de l’homme était déjà au centre de ses réflexions, l’expérience totalitaire ajoutée à celle du régime communiste hongrois furent le fer de lance de ses textes. Une poésie dépouillée du moindre ornement, des mots simples et crus pour rendre compte de la cruauté à laquelle il assistait de ses yeux.

« Clou enfoncé dans la paume du monde,
pâle comme la mort,
Je suis couvert de sang. 
»

S’il est impossible d’évoquer la poésie de János Pilinszky sans mentionner sa foi chrétienne, précisons qu’elle exprimait davantage une croyance quasi désespérée en Dieu et parfaitement critique à l’égard des institutions catholiques. Une nuance qu’il exprimait lui-même de la sorte : « Je suis poète et catholique. À mon avis le catholicisme n’est rien d’autre au fond que l’acceptation du fait que l’homme vit irrémédiablement dans l’espace et dans le temps. […] J’aimerais bien être un poète catholique au sens où cela signifie universel. » En cela, sa découverte en 1963, lors d’un séjour à Paris, de l’œuvre de Simone Weil fut déterminante pour clarifier sa propre pensée et adhérer au concept d’« engagement immobile » que Lorand Gaspar précise comme étant « une sorte de propriété de l’âme religieuse, qui lui permet de s’identifier à la réalité immobile, et rapproche l’expérience de l’art, quand elle est don total de soi, de cette sorte d’engagement. »

En plus d’une série de poèmes – souvent laconiques, éloignés des figures de style et des fioritures –, le recueil publié par les éditions La Différence comporte également des extraits inédits du Journal d’un lyrique dans lesquels Pilinszki développe son rapport à la littérature dans ce qu’elle relève de l’expérience vécue : « Bien entendu au cours de l’écriture il apparaît clairement devant quelles sortes d’instances chacun a osé comparaître. Car tout comme dans la vie réelle il y a des échappatoires. Mais les « vrais » demandent d’eux-mêmes que leur procès soit engagé et le jugement prononcé, car la vérité est la valeur la plus importante, même si ses mots sont une condamnation. Le sens de l’écriture véritable dépasse tout risque personnel. » Par ces mots, János Pilinszki confirmait sa connaissance de ce que l’on pourrait appeler « le dehors de son époque ». Intensément exposé à la vie, sa situation était forcément précaire et il dut courir loin dans ses vers pour ne pas être trompé par sa duplicité ; rappelons qu’il était un fervent lecteur de Dostoïevski. Une œuvre dont beaucoup reste à rendre accessible, qui ne fabrique jamais rien d’utile mais qui fait partie de ces rares fontaines à restituer la vie de la façon la plus profonde.

[1] Les éléments biographiques sur János Pilinszky cités dans ce texte sont tirés de la préface signée par Lorand Gaspar dans le volume : PILINSZKY János, Même dans l’obscurité, Trad. par Lorand Gaspar et Sarah Clair, éd. Orphée-La Différence, Paris, 1991.

Les mesquineries du menteur solitaire

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Le 3 août dernier, Emmanuel Du Roy Macron visitait une base de loisirs qui accueille des enfants défavorisés dans les Yvelines. Cote de popularité en berne oblige, cette opération de communication – organisée conjointement par le Secours populaire et la Fondation PSG, en compagnie de la non moins illustre présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse – mettait en scène le dénommé président Jupiter afin qu’il échange devant les caméras avec la plèbe autour d’un cordon bleu. La suite, on la connaît : à la question d’un enfant qui lui demandait « Vous êtes riche monsieur ? », notre ancien cambuteur de fafiots répondit « Tu sais, quand tu es président de la République, c’est pas le moment où tu gagnes le plus d’argent. »

En effet, par sens du devoir ou du sacrifice, la star en marche a vu son salaire passer de 400 mille euros par an quand il était associé-gérant de la banque Rothschild, à 12 696 euros par mois pour diriger le pays. Sans compter que depuis qu’il a été élu – comme il le soulignait devant ces mêmes enfants issus de milieux très modestes – il dut se résoudre à quitter sa maison pour occuper un logement de fonction, une vulgaire bicoque située non loin des Champs-Élysées. Pas facile tous les jours d’être Emmanuel Du Roy Macron, avec tous ces gens qui ne sont « rien » mais à la rencontre desquels il faut sans cesse aller ; et puis il y a tous ces étudiants qui se mettent à « pleurer » parce qu’on leur supprime cinq euros d’allocation pour le logement chaque mois. Un métier plein d’ingratitude, assurément …

En voyant le spectacle de cette triste comédie, j’ai pensé au texte d’une conférence prononcée par Joseph Gabel en 1966 à la faculté des lettres de Rabat, intitulée Mensonge et maladie mentale[1]. Dans cet essai qui emprunte davantage à la méthode philosophique, l’auteur définissait la maladie mentale par quatre traits essentiels – esseulement, perte de liberté, absence de rencontre et de valeurs – dont il montrait qu’ils sont également caractéristiques du menteur. L’occasion pour lui de distinguer également l’égocentrisme de l’égoïsme : le premier est un phénomène logique et ontologique, par lequel la personne se croit le centre du monde, quand le second est un phénomène moral. L’égoïste ne se préoccupe que de ses propres intérêts quand l’égocentrique est davantage affecté de maladie mentale. Ici, libre à chacun d’identifier untel ou untel comme étant malade ou menteur.

Ce qui concerne davantage notre chantre du libéralisme qui va se dégourdir les jambes en proche banlieue, c’est la question évoquée par Gabel de la rencontre et des valeurs. Dans notre pays où le dirigeant joue perpétuellement un numéro d’équilibriste entre une fonction « à incarner » et une proximité factice avec son peuple, on entend ponctuellement quand tout va encore plus mal ou qu’une campagne électorale débute : « il ira à la rencontre des Français ». Et quand monsieur Du Roy Macron se déplace, on constate que la seule chose qu’il rencontre est l’illusion d’une séduction artificielle : « devenez ce que je suis » aurait pu être le mantra de cet apôtre de la finance pour qui tout jeune doit rêver d’empocher son premier million à l’âge de 30 ans et qui, à défaut de rencontrer, ne cesse de véhiculer une projection de sa personne. Gabel écrit alors : « C’est là un phénomène très général ; le délirant est incapable de rencontre ; il rencontre son propre délire, il se rencontre lui-même. »

On pourrait donc imputer à une sorte de maladie mentale cette façon de diviser le pays entre « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien »[2], selon d’obscurs critères finalement très attendus de la part du banquezingue. Cependant, on lit chez Gabel des traits qui sont également tout à fait conforme à la figure du menteur avec une distinction fondamentale dans l’affaire qui nous occupe : « Ce n’est pas la même chose de dire que telle personne ment parce qu’elle n’arrive pas à résister à une force qui la pousse à mentir ou de dire qu’elle ment parce qu’elle n’a aucune raison de dire la vérité. » Quand le 3 août dernier, après avoir fait tomber la veste, Du Roy Macron énonçait devant le même parterre d’enfants : « T’as rien si t’as pas de volonté. Si tu travailles pas, si tu te dépasses pas, t’as rien. », était-il en proie à une force qui l’obligeait à cette complaisance, ou mentait-il juste pour entretenir un faux dialogue et garantir l’illusion ? Là encore, Joseph Gabel fait mouche : « Le menteur ordinaire est en marge de la vie parce qu’il ment ; le menteur hystérique ment parce qu’il est en marge de la vie. » La conclusion, je ne ferai pas l’injure de la préciser…

[1] Joseph Gabel (1912-2004) est un sociologue et philosophe d’origine hongroise qui se fit connaître en 1962 par la publication de : La Fausse conscience : essai sur la  réification, Paris, éd. de Minuit ; livre dans lequel il intégrait les notions de fausse conscience et de réification développées par Karl Mannheim et Georg Lukacs à une analyse psychopathologique des états schizophréniques. Le texte de la conférence citée est disponible aux éditions Allia : GABEL Joseph, Mensonge et maladie mentale, Paris, éd. Allia, 1995.

[2] Phrase prononcée le 29 juin 2017, à l’occasion de l’inauguration de la station F dans l’ancienne Halle Freyssinet : « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».