lundioumardi

Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : août, 2015

Blog en pause, do not disturb

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Ce repos hebdomadaire n’en est pas tout à fait un puisqu’il s’agit d’évoquer ce sujet ô combien discutaillé de la rentrée littéraire. Comme chaque année le marketing est à l’œuvre dans l’attente du jour J : articles de presse, blogs en ébullition, libraires suintant sous les piles de cartons à soulever, écrivains sous bromazépam, éditeurs nourris au zolpidem et j’en passe. 589 ouvrages attendus sur les tables, pour seulement 64 auteurs qui « entrent en littérature » pour la première fois, et dont la plupart espèrent monter la marche supérieure qui recouvrira leur « bébé » – il faudra écrire un texte un jour sur l’emploi absurde de ce terme – du fameux bandeau rouge. Parce que ne l’oublions pas, la rentrée littéraire est aussi le premier élagage avant le spectacle des prix littéraires décernés à partir de la première semaine de novembre qui, in fine, détermineront des ouvrages déposés au pied de nos beaux sapins de décembre. Sachant qu’un lecteur moyen en France lit 15 livres par an, il lui faudrait près de quarante années pour venir à bout de cette offre annuelle…

On ne manquera pas de regretter que « c’est bien dommage » mais c’est ce que je retiens d’une rentrée littéraire : l’idée que l’écriture et la lecture soient contingentes à un temps fort du calendrier, toujours le même et dans une mécanique bien huilée. Je parviens à me réjouir de l’effervescence qui règne alors dans les librairies, quand elles ont encore la liberté d’exposer ce qu’elles souhaitent, selon des choix audacieux quant au travail éditorial qu’elles soutiennent – les « grandes maisons d’édition » étant de plus en plus frileuses à risquer le pari d’un auteur inconnu, privilégient davantage la sécurité et la garantie associées à un « nom ». Bref, comme le disait déjà en son temps le cynique Aurélien Scholl (1833 – 1902) : « La littérature, quand elle n’est pas un art, est au moins une profession libérale. » Sur ce, bonne rentrée à ceux qui en ont une !

George Orwell ou l’écriture politique comme un art à part entière

Orwelllundioumardi

Au cours des dernières semaines, le nom de l’écrivain britannique George Orwell (1903 – 1950) a plusieurs fois été évoqué ici – notamment pour nuancer la catégorie des « auteurs prophètes » ou pour revenir sur l’histoire communiste[1]. Témoin avisé des séismes européens du premier XXème siècle, Orwell n’a jamais dissocié dans ses écrits histoire et littérature, se présentant lui-même davantage comme un « pamphlétaire », pour qui l’époque ne laissait aucun autre choix que celui d’affirmer des tendances politiques, se posant ainsi la question de savoir quelle aurait été la nature de ses livres en des temps plus paisibles[2].

Fils d’un fonctionnaire de l’administration britannique des Indes, George Orwell n’a pas brillé par ses études au Collège d’Eton, qu’il a abandonnées à l’âge de 19 ans pour s’engager dans la Police impériale en Birmanie. Il occupa ce poste pendant cinq années, c’est-à-dire suffisamment de temps pour forger un dégoût profond du colonialisme et de tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’autorité :

« Cela a contribué à exaspérer mon dégoût naturel de toute autorité et à m’ouvrir les yeux sur la condition faite aux classes laborieuses. Mon expérience birmane m’avait sans doute quelque peu éclairé sur la véritable nature de l’impérialisme. Mais malgré tout cela, je me trouvais encore privé d’orientation politique précise. »[3].

À son retour sur le vieux continent, il alterna entre Paris et Londres pour essayer de vivre de sa plume[4], en l’occurrence dans la misère, ce qui ne doit pas faire oublier un de ses premiers livres trop souvent négligé : Et vive l’Aspidistra ! (1936), dans lequel il s’insurgeait contre le conformisme de l’English Way of Life et la pression publicitaire dans les rues de la capitale. Ses convictions politiques se raffermissaient et c’est dans le but de participer à la lutte antifasciste contre Franco qu’il s’engagea dès le début de la guerre d’Espagne (1936 – 1939) au sein des milices syndicales de gauche – le P.O.U.M. (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste). De cette expérience fondatrice pour comprendre sa pensée, Orwell laissa son précieux Hommage à la Catalogne (1938), dans lequel il témoignait du retournement des communistes contre leurs alliés anarchistes, qu’ils ont ensuite lynchés, et qui préfigurait déjà les visions dramatiques du monde totalitaire de 1984. Le sentiment d’injustice, l’idée qu’il faut prendre parti … autant d’engagements qui ne quittèrent plus ses livres, sans omettre la volonté esthétique, pour mieux affirmer les goûts et les dégoûts enracinés dans cette époque, comme étant l’unique façon valable d’être écrivain :

« Bien évidemment, un romancier n’est pas obligé, quand il écrit, de prendre directement pour thème l’histoire contemporaine ; mais un romancier qui se désintéresse totalement des grands évènements de son temps est généralement ou bien un gribouille ou bien un imbécile pur et simple. »[5]

Ces grands évènements, il les suivit de près à son retour en Angleterre : en tant que speaker à la BBC d’abord mais surtout en tant que directeur de l’hebdomadaire The Tribune (1943) et comme envoyé spécial en France et en Allemagne pour The Observer. Dans la foulée, La ferme des animaux (1945) vint dénoncer la dérive stalinienne devenue totalitaire au nom d’un égalitarisme communiste qui n’en n’avait plus que le nom : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres. ». Et 1984, aboutissement incroyable de l’ « écrivain prophète » – l’expression revêt cette fois tout son sens. « BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende » et la légende est descendue de son Olympe pour enrayer subversion, liberté et intimité.

Pour la blague, on m’a taxé la semaine passée de « réactionnaire, briseur de rêves » pour avoir entrepris une critique du maoïsme et de l’un de ses héritiers, Alain Badiou. George Orwell aimait quant à lui plaisanter sur le fait qu’il était un « anarchiste conservateur », farouchement opposé à l’autorité mais qui avait épousé le socialisme de façon non partisane et selon un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine, dans un idéal de justice et de liberté. Autant de façon de s’interroger sur l’avenir des convictions et des idées quand elles font le choix de ne pas adhérer à un parti pour préserver leur authenticité ou ne pas être dégénérées par un appareil qui ne les représente plus dans sa soumission au fallacieux prétexte du compromis avec le réel.

[1] Voir les deux articles suivants parus dans Lundioumardi : « Alain Badiou ou les habits usés de la maolâtrie sélective » (10 août 2015) et « Un prophète pour qui sonne le glas » (21 juillet 2015).

[2] ORWELL George, « Pourquoi j’écris » (1946), in Dans le ventre de la baleine et autres essais, Paris, éd. Ivrea / L’Encyclopédie des Nuisances, 2005.

[3] Ibid, pp. 14-15.

[4] Comme le rappelle Simon Leys, c’est à ce moment que Eric Arthur Blair prend le nom d’emprunt de George Orwell, pour épargner ses parents qui « n’auraient pas aimé de voir ainsi ébruiter l’information que leur seul fils avait mené l’existence d’un clochard sans emploi. ». LEYS Simon, Le Studio de l’inutilité, Paris, éd. Flammarion, 2012, p. 70.

[5] « Dans le ventre de la baleine » (1940), Op. cit., p. 129.

Alain Badiou ou les habits usés de la maolâtrie sélective

LundioumardiMao

On ne mesurera jamais assez le besoin et le pouvoir de la croyance chez les individus. Elle est d’une faculté redoutable lorsqu’elle se met au service de l’ « idée » politique, dont l’histoire de l’humanité ne manque pas de recenser les nombreuses dérives, aux conséquences les plus funestes. Parmi ces croyances, le maoïsme a sans doute été l’une des plus dangereuses parce que des plus aveuglantes : sous les auspices de la Grande Révolution culturelle prolétarienne, c’est toute une génération d’ « intellectuels » qui s’est fourvoyée devant le mirage maoïste, sans même avoir pris la peine de se rendre aux portes de la Cité interdite. La mythologie a fonctionné à plein régime, ils ont cru aux promesses délivrées par la propagande chinoise et dans les caves de Saint-Germain-des-Prés on trinquait à la santé du Sieur Mao Zedong qui incarnait l’avènement du communisme authentique.

Plus méfiants, ou tout simplement plus honnêtes intellectuellement, d’autres allèrent constater sur place de quoi il retournait vraiment. Ce fut le cas du sinologue Simon Leys (1935 – 2014), décédé il y a juste un an et dont la lecture reste d’un grand secours. Dans Les Habits neufs du Président Mao (1971)[1], il est l’un des premiers à avoir dénoncé la maolâtrie ambiante, totalement ignorante de la logique infernale d’un système fondé sur la terreur et l’absence complète de raison. Mais comme il est si difficile d’aller contre ses propres croyances, il fallut attendre dix années supplémentaires pour que Simon Leys soit pris au sérieux et que l’usurpation maoïste soit révélée – les chiffres restent un des mystères de l’histoire mais il est établi qu’entre la guerre civile, les purges, la famine et la révolution culturelle, les évènements de l’époque auraient causé la mort d’environ quarante millions de personnes.

Mais la violence et la rage de cet épisode semblent suffisamment anecdotiques pour que certains continuent à faire du maoïsme une paroisse fréquentable. C’est le cas du philosophe – essayiste – romancier Alain Badiou qui revendique sa filiation intellectuelle et partisane aux principes maoïstes. Né en 1937 au Maroc, héritier d’une pensée philosophique qui pioche chez Sartre, Althusser et Lacan, il a profondément été marqué par les évènements de Mai 1968 et la Révolution culturelle chinoise – celle-ci l’ayant directement amené à animer un groupe maoïste, l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF – ML), sans jamais adhérer au PCF ne l’oublions pas. Farouchement opposé au capitalisme, il défend l’idée selon laquelle seul le communisme pourrait aujourd’hui permettre de renverser notre système, la démocratie parlementaire ayant définitivement échoué à pouvoir agir ; une vision qu’il a notamment étayée dans L’Hypothèse communiste (2009)[2].

Le postulat s’avèrerait intéressant à discuter si son auteur n’était pas un mystificateur de la première heure, totalement étranger de surcroît aux contingences du réel. Alors cette hypothèse communiste, quelle est-elle ? Un programme en sept points nous dit son artisan, dont les trois premiers définissent la nature du projet : la dé-privatisation du système productif, le dépérissement de l’État et la réunion/polymorphie du travail. Les quatre suivants déclinent le processus organisationnel : l’absence d’un parti en faveur d’une « ligne de masse » (comme chez Mao) afin de s’immerger dans le mouvement populaire, une représentation immédiate de l’avenir pour ne pas sombrer dans la grande utopie, une logique internationaliste et, enfin, une vision stratégique globale anticapitaliste[3]. Un modèle clés en main donc, hérité à la ligne près du projet marxiste et incapable de rendre compte du capitalisme mondialisé dans lequel nous vivons aujourd’hui et des défis contemporains – l’écologie pour ne citer que celui-ci. Un modèle qui, précisons-le s’il est nécessaire, a lamentablement échoué par le passé, assurant la faillite économique et humaine de ses terrains d’application et dont l’URSS reste le meilleur exemple d’une mise en œuvre trafiquée de la conversion marxiste au réel.

Pour Alain Badiou, le communisme historique, c’est-à-dire tel qu’il s’est incarné dans l’histoire, n’oblige en rien à l’abandon du communisme en tant que projet d’avenir. C’est un peu court à partir du moment où la politique de la terreur a justement été inhérente à l’ensemble des régimes communistes – de la Russie de Staline, à la Chine de Mao en passant par le Cuba de Fidel Castro ou le Cambodge de Pol Pot – interrogeant la nature même de ce projet dans sa base idéologique quand il accède au pouvoir. Et il n’est pas étranger que l’Espagne soit la grande oubliée de ces références lorsqu’en 1936 les troupes communistes n’hésitèrent pas à massacrer les anarchistes, pourtant alliés de la première instance sous la bannière républicaine, participant de ce fait aux désastres franquistes[4]. Un détail qui ne semble pas intéresser notre philosophe quand celui-ci affirme : « Du temps de Staline, il faut bien dire que les organisations politiques ouvrières et populaires se portaient infiniment mieux, et que le capitalisme était moins arrogant. »[5] Au-delà du problème naturel que pose une nostalgie, même partielle, en faveur d’un régime totalitaire, Alain Badiou semble occulter que l’URSS de cette époque constituait une société parfaitement inégalitaire, dans laquelle la bureaucratie disposait de tous les privilèges possibles contre la précarité générale.

Mis devant le tribunal de l’histoire, Alain Badiou pense défendre un communisme débarrassé de ses oripeaux totalitaires alors qu’il ne fait en réalité qu’un tri sélectif des déchets de la veille, voulant jeter les filiations des régimes chinois et stalinien mais recyclant les premiers mouvements (1966-1968) de la Révolution culturelle de Mao, oubliant sans doute que ce qu’il manie entre ses mains n’est rien d’autre qu’un tas d’ordures.

[1] LEYS Simon, Les Habits neufs du président Mao, éd. Champ libre, 1971.

[2] BADIOU Alain, L’hypothèse communiste, éd. Lignes, 2009.

[3] Synthèse définie par Alain Badiou lui-même dans le débat qui l’a opposé à Marcel Gauchet, transcrite aux éditions Philosophie sous le titre : Que faire ? – Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie (2014).

[4] Pour cela, la lecture d’Orwell est toujours éclairante : ORWELL George, Hommage à la Catalogne, 1938. Sur la demande d’Orwell, deux chapitres ont été relégués en appendice dans la traduction française parce qu’il les pensait ennuyeux. Ils sont d’une valeur inestimable pour comprendre les enjeux espagnols de l’époque.

[5] BADIOU Alain, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, éd. Lignes, 2007.

Une gueule de bois de 226 ans d’âge

Le 4 août 1789, l’assemblée constituante faisait un pas supplémentaire pour sortir la France de l’ancien régime en votant l’abolition des privilèges féodaux. Une initiative du Club breton qui deviendrait le mouvement des Jacobins. 226 ans plus tard, force est de constater que nos dix doigts seraient bien insuffisants si nous avions à énumérer les privilèges en place, confortablement installés dans leur canapé de velours, la main sur la panse et l’œil un peu trop satisfait : l’inviolabilité pénale et civile du président de la République française – que François Hollande avait promis de modifier lors de sa campagne ? Le privilège des députés et sénateurs d’attribuer à discrétion les moyens de la réserve parlementaire ? L’irresponsabilité de n’importe quel élu quant à sa capacité de gestionnaire public ? Sans oublier tous ceux que la loi ne prévoit pas et dont la seigneurie Balkany incarne sans aucun doute la caricature la plus vulgaire d’un État qui n’a pas fini d’en découdre avec les archaïsmes quand ceux-ci assurent la pérennité de ses intérêts. Un texte vieux de plus deux siècles que l’on relit en serrant les dents – en riant jaune pour les plus cyniques – en se disant, une fois encore, « rien de neuf sous le soleil ».

Décret relatif à l’abolition des privilèges

« Art. 1er L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal. Elle décrète que, dans les droits et les devoirs tant féodaux que censuels, ceux qui tiennent à la main-morte réelle ou personnelle, et à la servitude personnelle, et ceux qui les représentent, sont abolis sans indemnité ; et tous les autres sont déclarés rachetables, et le prix et le mode de rachat seront fixés par l’Assemblée nationale. Ceux desdits droits qui ne sont points supprimés par ce décret continueront néanmoins d’être perçus jusqu’au remboursement.

Art. 2. Le droit exclusif des fuies et colombiers est aboli. Les pigeons seront enfermés aux époques fixées par les communautés durant lequel temps, ils seront regardés comme gibier, et chacun aura le droit de les tuer sur son terrain.

Art. 3. Le droit exclusif de la chasse ou des garennes ouvertes est pareillement aboli, et tout propriétaire a le droit de détruire ou faire détruire, seulement sur ses possessions, toute espèce de gibier, sauf à se conformer aux lois de police qui pourront être faites relativement à la sûreté publique. Toute les capitaineries même royales, et toutes réserves de chasse, sous quelque dénomination que ce soit, sont pareillement abolies ; et il sera pourvu, par des moyens compatibles avec le respect dû aux propriétés et à la liberté, à la conservation des plaisirs personnels du Roi. M. le président est chargé de demander au Roi le rappel des galériens et des bannis pour simple fait de chasse, l’élargissement des prisonniers actuellement détenus, et l’abolition des procédures existantes à cet égard.

Art. 4. Toutes les justices seigneuriales sont supprimées sans aucune indemnité, et néanmoins les officiers de ces justices continueront leurs fonctions jusqu’à ce qu’il ait été pourvu par l’Assemblée nationale à l’établissement d’un nouvel ordre judiciaire. Art. 5. Les dîmes de toute nature, et les redevances qui en tiennent lieu, sous quelques dénominations qu’elles soient, connues et perçues, même par abonnement, possédées par les corps séculiers et réguliers, par les bénéficiers, les fabriques, et tous les gens main-morte, même par l’ordre de Malte, et d’autres ordres religieux et militaires, même celles qui auraient été abandonnées à des laïques, en remplacement et pour option de portions congrues, sont abolies, sauf à aviser aux moyens de subvenir d’une autre manière à la dépense du culte divin, à l’entretien des ministres des autels, au soulagement des pauvres, aux réparations et reconstructions des églises et presbytères, et à tous les établissements, séminaires, écoles, collèges, hôpitaux, communautés et autres, à l’entretien desquels elles sont actuellement affectées. Et cependant, jusqu’à ce qu’il y ait été pourvu, et que les anciens possesseurs soient entrés en jouissance de leur remplacement, l’Assemblée nationale ordonne que lesdites dîmes continueront d’être perçues suivant les lois et en la manière accoutumée. Quant aux autres dîmes, de quelque nature qu’elles soient, elles seront rachetables de la manière qui sera réglée par l’Assemblée ; et jusqu’au règlement à faire à ce sujet, l’Assemblée nationale ordonne que la perception en sera aussi continuée.

Art. 6. Toutes les rentes foncières perpétuelles, soit en nature, soit en argent, de quelque espèce qu’elles soient, quelle que soit leur origine, à quelques personnes qu’elles soient dues, gens de main-morte, domaines apanagistes, ordre de Malte, seront rachetables ; les champarts de toute espèce, et sous toutes dénominations le seront pareillement, au taux qui sera fixé par l’Assemblée. Défense seront faites de plus à l’avenir de créer aucune redevance non remboursable. Art. 7. La vénalité des offices de judicature et de municipalité est supprimée dès cet instant. La justice sera rendue gratuitement. Et néanmoins les officiers pourvus de ces offices continueront d’exercer leurs fonctions et d’en percevoir les émoluments jusqu’à ce qu’il ait été pourvu par l’Assemblée aux moyens de leur procurer leur remboursement.

Art. 8. Les droits casuels des curés de campagne sont supprimés, et cesseront d’être payés aussitôt qu’il aura été pourvu à l’augmentation des portions congrues et à la pension des vicaires, et il sera fait un règlement pour fixer le sort des curés des villes.

Art. 9. Les privilèges pécuniaires, personnels ou réels, en matière de subsides, sont abolis à jamais. La perception se fera sur tous les citoyens et sur tous les biens, de la même manière et de la même forme ; et il va être avisé aux moyens d’effectuer le payement proportionnel de toutes les contributions, même pour les six derniers mois de l’année de l’imposition courante.

Art. 10. Une constitution nationale et la liberté publique étant plus avantageuses aux provinces que les privilèges dont quelques-unes jouissaient, et dont le sacrifice est nécessaire à l’union intime de toutes les parties de l’empire, il est déclaré que tous les privilèges particuliers de provinces, principautés, pays, cantons, villes et communautés d’habitants, soit pécuniaires, soit de toute autre nature, soient abolis sans retour, et demeureront confondus dans le droit commun de tous les Français.

Art. 11. Tous les citoyens, sans distinction de naissances, pourront être admis à tous les emplois et les dignités ecclésiastiques, civiles et militaires, et nulle profession utile n’emportera dérogeance.

Art. 12. À l’avenir il ne sera envoyé en cour de Rome, en la vice-légation d’Avignon, en la nonciature de Lucerne, aucuns deniers pour annales ou pour quelque cause que ce soit ; mais les diocésains s’adresseront à leurs évêques pour toutes les provisions de bénéfices et dispenses, lesquelles seront accordées gratuitement, nonobstant toutes réserves, expectatives et partages de mois, toutes les églises de France devant jouir de la même liberté.

Art. 13. Les déports, droits de côte-morte, dépouilles, vacat, droits censaux, deniers de Saint-Pierre, et autres du même genre établis en faveur des évêques, archidiacres, archiprêtres, chapitres, curés primitifs et tous autres, sous quelque nom que ce soit, sont abolis, sauf à pourvoir, ainsi qu’il appartiendra, à la dotation des archidiaconés et des archiprêtres qui ne seraient pas suffisamment dotés.

Art. 14. La pluralité des bénéfices n’aura plus lieu à l’avenir, lorsque les revenus du bénéfice ou des bénéfices dont on sera titulaire excèderont le somme de 3 000 livres. Il ne sera pas permis non plus de posséder plusieurs pensions sur bénéfices, ou une pension et un bénéfice, si le produit des objets de ce genre que l’on possède déjà excède la même somme de 3 000 livres.

Art. 15. Sur le compte qui sera rendu à l’Assemblée nationale de l’état des pensions, grâces et traitements, qu’elle s’occupera, de concert avec le Roi, de la suppression de celles qui seraient excessives, sauf à déterminer à l’avenir une somme dont le Roi pourra disposer pour cet objet.

Art. 16. L’Assemblée nationale décrète qu’en mémoire des grandes et importantes délibérations qui viennent d’être prises pour le bonheur de la France, une médaille sera frappée, et qu’il sera chanté en actions de grâces un « Te deum » dans toutes les paroisses et églises du royaume.

Art. 17. L’Assemblée nationale proclame solennellement le Roi Louis XVI Restaurateur de la liberté française.

Art. 18. L’Assemblée nationale se rendra en corps auprès du Roi, pour présenter à Sa Majesté l’arrêté qu’elle vient de prendre, lui porter hommage de sa plus respectueuse reconnaissance, et la supplier de permettre que le « Te deum » soit chanté dans sa chapelle, et d’y assister elle-même. L’assemblée nationale s’occupera, immédiatement après la constitution, de la rédaction des lois nécessaires pour le développement des principes qu’elle a fixés par le présent arrêté, qui sera incessamment envoyé par MM. Les députés dans toutes les provinces, avec le décret du 10 de ce mois, pour y être imprimé, publié même au prône des paroisses, et affiché partout où besoin sera. »