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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : mars, 2016

Zweig et le « Monde d’aujourd’hui »

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En 1936, six ans avant de se suicider avec sa femme à Petrópolis au Brésil, Stefan Zweig (1881 – 1942) était en Angleterre et venait de répondre à une commande émise par Jean Schorer, pasteur à la cathédrale de Saint-Pierre à Genève. Il s’agissait de dresser le portrait de Sébastien Castellion (1515 – 1563), un humaniste érudit qui s’éleva contre la violence de Jean Calvin (1509 – 1564) et les fondements d’un système bâti sur le règne de la terreur. De ce travail de recherche documentaire sur le calvinisme et ses implications, Zweig aboutit à Conscience contre Violence, un texte (trop) souvent mis en perspective avec la montée du fascisme que l’auteur autrichien décrivit bien plus longuement dans Le Monde d’hier. Souvenir d’un Européen (1942), entamé en 1934 et envoyé à l’éditeur en 1942, juste avant de se donner la mort. Le parallèle entre ce que Zweig écrivit à propos des dérives sanguinaires du calvinisme et l’avènement nazi a maintes fois été fait – à tort ou à raison d’ailleurs – mais son propos reste surtout d’une monstrueuse intemporalité, contemporain à la violence du « Monde d’aujourd’hui » et dont l’introduction résonne froidement dans la perpétuation des crimes commis au nom d’un dieu ou d’une idéologie. Extrait[1] :

« Cet antagonisme entre la liberté et l’autorité, toutes les époques, tous les peuples, tous les penseurs l’ont connu. Car la liberté est impossible sans une certaine autorité, sous peine de dégénérer en chaos, pas plus que l’autorité n’est possible sans liberté à moins de devenir tyrannie. Il est incontestable qu’il existe au fond de la nature humaine une aspiration mystérieuse à la fusion dans la communauté. Éternellement persiste en nous la vieille illusion qu’on peut trouver un système religieux, national ou social qui, équitable pour chacun, dispenserait à jamais à l’humanité l’ordre et la paix. Le grand inquisiteur du roman de Dostoïevski ne nous a t-il pas montré avec une logique cruelle que la majorité des hommes redoutent en fait leur propre liberté ? Et il est bien vrai que, par lassitude devant l’effroyable multiplicité des problèmes, la complexité et les difficultés de la vie, la grande masse des hommes aspirent à une mécanisation du monde, à un ordre définitif, valable une fois pour toutes, qui leur éviterait tout travail de la pensée. C’est cette aspiration messianique vers un état des choses où disparaîtraient les problèmes brûlants de l’existence qui constitue le véritable ferment qui prépare la voie à tous les prophètes sociaux et religieux. Toujours, quand les idéaux d’une génération ont perdu leurs couleurs, leur feu, il suffit qu’un homme doué d’une certaine puissance de suggestion se lève et déclare péremptoirement qu’il a trouvé ou inventé la formule grâce à laquelle le monde pourra se sauver pour que des milliers et des milliers d’hommes lui apportent immédiatement leur confiance ; et il est de règle constante qu’une idéologie nouvelle – c’est sans doute en cela que réside son sens métaphysique – crée tout d’abord un idéalisme nouveau. Car celui qui apporte aux hommes une nouvelle illusion d’unité et de pureté commence par tirer d’eux les forces les plus sacrées : l’enthousiasme, l’esprit de sacrifice. Des millions d’individus sont prêts, comme par enchantement, à se laisser prendre, féconder, et même violenter, et plus ce rédempteur exige d’eux, plus ils sont prêts à lui accorder. Ce qui, hier encore, avait été leur bonheur suprême, la liberté, ils l’abandonnent par amour pour lui, pour se laisser conduire passivement ; le ruere in servitium de Tacite se vérifie une fois de plus : une véritable ivresse de solidarité les fait se précipiter dans la servitude et on les voit même vanter les verges avec lesquelles on les flagelle.

Il y a quelque chose d’exaltant malgré tout dans cette constatation que c’est toujours une idée, cette force la plus immatérielle qui soit sur terre, qui arrive à réaliser de tels miracles de suggestion, et l’on serait facilement amené à admirer et à glorifier ces grands séducteurs d’avoir réussi ainsi à transformer à l’aide de l’esprit la matière grossière. Malheureusement ces idéalistes et utopistes se démasquent presque toujours au lendemain de leur victoire comme les pires ennemis de l’intelligence. Car la puissance pousse à la toute-puissance, la victoire à l’abus de la victoire ; au lieu de se contenter d’avoir gagné à leur folie personnelle tant d’hommes prêts à vivre et même à mourir pour elle, ces conquistadors se laissent tous aller à la tentation de transformer la majorité en totalité et de vouloir aussi imposer leur dogme aux sans-parti. Ils n’ont pas assez de leurs courtisans, de leurs satellites, de leurs créatures, des éternels suiveurs de tout mouvement, ils voudraient encore que les hommes libres, les rares esprits indépendants se fissent leurs glorificateurs et leurs valets, et ils se mettent à dénoncer toute opinion divergente comme un crime d’État. Éternellement se vérifie cette malédiction de toutes les idéologies religieuses et politiques qu’elles dégénèrent en tyrannies dès qu’elles se transforment en dictature. Mais dès qu’un homme ne se fie plus à la force immanente de sa vérité et fait appel à la violence brutale, il déclare la guerre à la liberté humaine. Quelle que soit l’idée dont il s’agisse, à partir du moment où il recourt à la terreur pour uniformiser et réglementer d’autres convictions, elle n’est plus idéale mais brutalité. Même la plus pure vérité, quand on l’impose par la violence, devient un péché contre l’esprit. »

[1] ZWEIG Stefan, Conscience contre Violence, éd. Le Castor Astral, 2004.

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Les leçons d’Olivier Cadiot

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Cela ne fait aucun doute, Olivier Cadiot est résolument optimiste quant à l’avenir de sa… « profession ». Aux oiseaux de mauvais augure perchés sur leurs branches à clamer la mort éminente de la littérature, l’écrivain et traducteur français leur répond : « Ne me dites pas que la littérature a disparu, la poésie est en plein essor. Il suffit de redevenir chasseur-cueilleur. » Vingt ans après la Revue de littérature générale et ses deux numéros, Olivier Cadiot interroge à nouveau la langue, ses formes, ses horizons, ses usages et son intensité, dans un ouvrage dont le premier tome s’intitule : Histoire de la littérature récente[1].

Au risque de s’y méprendre, cet ouvrage n’a finalement d’historique que la solennité de son titre. Pas de chronologie, de rangement thématique ou de notes de bas de page pour égrainer ces 180 pages qui oscillent entre l’essai, le roman, l’enquête et surtout le livre de recettes à destination des « jeunes écrivains ». Et c’est à la fois la force et la grande faiblesse d’une intention qui finit par échouer. En habile jongleur des mots, Olivier Cadiot veut proposer « Une méthode révolutionnaire pour apprendre à écrire en lisant », déclinée sur 61 chapitres – de quatre pages chacun tout au plus – aux noms tous plus atypiques les uns que les autres : « Amicale des ortolans », « Point de colle », « Espéranto » ou encore « A lady vanishes ».

L’ensemble est bien écrit, vif et on ne manque pas d’esquisser un sourire quand on découvre les visiteurs de la nuit qui pénétrèrent dans la chambre de l’auteur : « Vous avez de la chance, aucune prédestination, pas de vocation, pas de devoir ; aucun type bigleux, ressemblant à Sartre, n’est entré brusquement dans votre chambre d’enfant en pleine nuit, en hurlant : qu’est-ce que la littérature ? » Mais une fois qu’on a bien ri, ce qui n’est pas rien, on s’agace assez vite de cette énumération de conseils qui frôle la niaiserie et l’inconsistance. Alors Olivier Cadiot n’est pas avare d’auto-dérision en proposant sa propre « Lettre à un très jeune poète » mais de quelle écriture est-il le nom pour énoncer avec grandiloquence : « Pour réussir immanquablement un grand roman, gardez une chose en mémoire : il faut s’imaginer vivre sa vie par séquences et épisodes. »

La question se pose sans doute de savoir ce qu’est un grand roman ? Les nombreuses références à La Recherche de Proust laissent présumer qu’il s’agirait d’un modèle à suivre, tout comme le recours au subjonctif dans le récit pour « donner de l’épaisseur » nous dit-il et si, de surcroît, vous allez puiser l’inspiration dans les cadastres de la mairie, peut-être alors Olivier Cadiot aura fait de vous le grand écrivain de la « littérature récente » qu’il appelle de ses vœux ; un écrivain pour qui « Écrire c’est saluer l’arrivée, fleur au fusil, chaque matin, d’un nouveau petit soldat que l’on s’imagine quelques instants en tête avec son clairon – il sera renvoyé au fin fond du bataillon dès le lendemain. » Pour ceux qui n’auraient pas idée d’envisager la littérature comme la bataille de Waterloo, l’auteur laisse encore la possibilité de devenir banquier suisse ou caviste pour avoir la chance d’être pris dans les mailles du filet de pêche de l’avenir spéculatif qu’il nous décrit.

[1] CADIOT Olivier, Histoire de la littérature récente, Tome I, éd. P.O.L, 2016.

 

Un bien-pensant pour ne pas penser !

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15 euros ! c’est la somme qu’il faut dépenser pour lire le dernier numéro de la Revue des deux mondes consacré au sujet : « Les bien-pensants – De Rousseau à la gauche ”morale” – L’histoire du camp du bien »[1]. En couverture, les noms des différents contributeurs, la photo d’un mouton au milieu de son troupeau et la citation de l’écrivain Georges Bernanos (1888 – 1948) : « L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire. » Le pire semble toujours le plus certain et Bernanos le savait parfaitement, comme le rappelle Natacha Polony citant cette phrase des Grands Cimetières sous la lune : « L’optimisme m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir peur des hommes, de leur malheur. »

La journaliste est d’ailleurs la seule à prendre un peu de hauteur en revenant très brièvement sur l’apparition du terme « bien-pensant » et son emploi péjoratif au XIXe siècle pour dénoncer « une bourgeoisie traditionnelle confite dans sa morale et sa bonne conscience ». Curieusement, Natacha Polony incarne aujourd’hui cette bien-pensance vieille de deux siècles, ayant au moins le mérite de l’assumer afin de mieux interroger les effets du libéralisme à outrance et la quête effrénée du progrès. Laurent Joffrin assume quant à lui et clame son appartenance aux bien-pensants puisqu’ils sont les défenseurs de « valeurs universelles d’égalité et de justice pour juger des situations contemporaines. […] Car là est le cœur du débat. » Une posture qui explique sans doute la façon particulière qu’il a de vouloir comprendre le monde au gré d’actualités brûlantes et en dictant ses consignes de vote.

Philippe Val explique comment il a vu le monde basculer après une cuite avec des amis à Oran, Jean Clair revient sur son procès il y a une vingtaine d’années pour avoir entrepris d’écrire sur les trois couleurs du drapeau français, Richard Millet est finalement bien content d’avoir été remercié des éditions Gallimard pour recouvrer son autonomie contre « Une cabale de dévots » et Philippe de Villiers… non, je ne vais pas aller jusqu’à vous raconter ça. 15 euros donc, avec lesquels j’aurais pu m’acheter un livre de Bernanos ou de Unamuno ou des poèmes de Keats, voire lire La société du spectacle en buvant un coup sur une terrasse ensoleillée au lieu de cet autre spectacle. Mais l’amertume n’est pas dans un portefeuille allégé, elle est dans le sombre constat qu’avant de prétendre être bien-pensant ou de condamner ceux qui s’en réclament, le verbe « penser » traverse assurément de profonds abîmes.

[1] Revue des deux mondes, « Les bien-pensants – De Rousseau à la gauche ”morale” – L’histoire du camp du bien », Février-mars 2016.

Miguel de Unamuno, le privilège des convictions

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« Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. » Ainsi s’achève le discours prononcé par l’écrivain espagnol Miguel de Unamuno, le 12 octobre 1936 dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque, lors de la cérémonie célébrant le ”Jour de la Race”[1], à une centaine de mètres du quartier général de Franco installé dans le palais épiscopal, en présence de phalangistes dressés au salut fasciste. Unamuno était alors recteur de l’université. Une fois son discours terminé, ce fut Dona Carmen – l’épouse de Franco – qui parvint à le faire sortir de la salle en le tenant à son bras, afin d’éviter son lynchage par les légionnaires. Révoqué du rectorat et assigné à résidence, il prononça ce jour-là sa dernière allocution publique et mourut peu de temps après, le 31 décembre 1936.

Né à Bilbao en 1864 dans un milieu petit-bourgeois, il fait partie de ces auteurs dont l’œuvre est indissociable du contexte auquel elle appartient. Unamuno figurait parmi les chefs de file de la « Génération 98 », un mouvement d’écrivains préoccupé à redéfinir l’identité de l’Espagne à la fin du XIXe siècle : par ce qui est nommé le « désastre de 98 », le pays était en effet amputé de ses dernières colonies (Cuba, Porto-Rico et les Philippines). L’économie nationale était en pleine déliquescence et le territoire ravagé par la succession des guerres civiles provoquée par le carlisme. La Génération 98 souhaitait alors poser les jalons d’une réflexion nouvelle sur l’avenir du pays et encourager son ouverture vers l’Europe. Difficile à saisir, Unamuno se présentait lui-même comme républicain et fédéraliste, attiré par la doctrine socialiste contre les formes avancées du capitalisme et le pouvoir de la monarchie[2]. Mais il était également un catholique contrarié, partagé entre une volonté romantique de croire en Dieu et les limites athéistes insufflées par sa raison. Ce conflit intérieur le plongea dans une crise spirituelle profonde en 1897 dont son Journal intime porte le témoignage.

Ces contradictions, qui sont aussi celles de l’Espagne, l’écrivain n’a pas manqué d’en faire le portrait caricaturé dans son deuxième roman, intitulé Amour et pédagogie (Amor y Pedagogia) paru en 1902. Son personnage, Don Avito Carrascal est un grand convaincu des principes de la sociologie positiviste, de plus en plus diffus dans le pays pour accompagner la sécularisation qui est en marche, avec une confrontation grandissante entre le cléricalisme et la pensée libérale. Don Avito décide alors de participer à la construction de « l’homme nouveau » dans l’expérience de son fils (Apolodoro), selon une éducation sévère et rigoureuse appelée à faire de lui le génie de demain, sauveur de l’humanité. Dès la grossesse de sa femme Marina, Avito se met donc à lire à l’embryon la biographie de Newton et contraint celle-ci à ne manger que des haricots pour prodiguer au bébé le phosphore indispensable à sa formation. Apolodoro venu au monde, son père tente par tous les moyens de l’éloigner des nombreuses pollutions intellectuelles et physiques susceptibles de le détourner de son destin, malgré les tentatives de Marina – caricature de l’atavisme populaire – pour entretenir chez son fils la foi catholique. Soumis à un strict régime de toutes les nourritures terrestres dont il n’a que faire, Apolodoro finit par se donner la mort pour échapper au traitement pédagogique de son père et paradoxalement reprendre les rênes de sa propre vie.

« Et tout ce monde s’en ira, avec toutes ses histoires et le nom d’Erostrate disparaîtra et plus personne ne saura qui était Homère, ni Napoléon, ni le Christ… Vivre des jours, des années, des siècles, des milliers de siècles, quelle importance ? Et comme nous ne croyons pas à l’immortalité de l’âme, nous rêvons de laisser un nom, pour qu’on parle de nous, pour vivre dans la mémoire des autres. Pauvre vie ! » Voilà les forces mises en scène par Unamuno dans sa fiction : l’immortalité de l’âme contre l’illusion biologiste et la tentative pédagogique. Pour différentes raisons liées à l’histoire du livre et au système éditorial de l’époque, l’auteur a complété son roman d’un prologue et d’un épilogue d’une longueur proche du récit lui-même. Il y confesse que si le procédé littéraire n’avait pas été si grossier, il aurait volontiers proposé deux dénouements au destin d’Apolodoro, présentés sur deux colonnes distinctes, laissant ainsi le lecteur libre de choisir. Il ajoute enfin que le destin d’un personnage s’impose à son auteur sans véritablement lui laisser le choix ; « Convaincre plutôt que vaincre » encore une fois… Unamuno laisse derrière lui une œuvre indispensable à la compréhension de l’Espagne et d’une valeur littéraire de haute volée malheureusement trop ignorée par les éditions francophones.

[1] Nom donné dans certains pays hispanophones aux célébrations organisées pour fêter la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. C’est également la date de la fête nationale espagnole, pays où elle a pris le nom officiel de Fête de l’hispanité depuis 1958.

[2] Unamuno occupa les fonctions de recteur de l’université de Salamanque à partir de 1900, avant sa destitution en 1914 en raison de son hostilité envers la monarchie. Ses articles virulents lui valurent d’être contraint à l’exil aux îles Canaries en 1924. La chute de Primo de Rivera permit son retour six ans plus tard, en 1930. Il retrouva alors son poste de recteur lors de la proclamation de la République avant une nouvelle destitution lors de la cérémonie de 1936.