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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : novembre, 2018

Hervé Guibert à l’encontre des idées reçues

Guibertlundioumardi

On ne ferme pas un livre d’Hervé Guibert en disant J’ai aimé ! On le termine, on le pose à côté de soi et on se demande ce qu’il s’est passé parce qu’inévitablement il s’est passé quelque chose. Une expérience de lecture différente, à l’écart du jugement bienbonmauvais parce que Guibert a cette force de nous faire haïr avec lui, d’être dégoûtés par les mêmes déchets et de nous émouvoir lorsque son regard se fait plus tendre. Plus rare. Avec lui plus envie d’avoir pitié de ce monde féroce et désespéré. On y participe, on se l’inflige et parfois on aime. Dans Mes parents, son cinquième roman, le jeune auteur revenait sur les territoires d’une enfance passée dans le mépris que lui inspirait le conformisme de son père et sa mère mais également la haine qu’il ressentait devant sa propre répulsion.

« Tout ce qu’il y a de plus affreux en moi-même, de plus petit me semble hérité d’eux. L’exaspérante et louche vitalité de ma mère, malgré ses deux seins rognés, et que seule la mort pourra faire taire. La laideur et la mesquinerie dans lesquelles ils ont engagé leur vie. Non seulement je les hais, eux, et ma propre haine, mais je hais ce qu’ils regardent et ce qu’ils mangent, je hais les sièges où ils s’assoient et les vêtements qui recouvrent leurs corps, je hais leur appartement, je hais leurs lectures, je hais leur peur (et j’écris ces choses si effroyables en écoutant une musique si gaie comme l’eau qui coule sur une surface huilée), je hais leur mobilier, je hais leurs nourritures congelées. »[1]

Né en 1955 dans un milieu modeste, mort en 1991 quelques jours après une tentative de suicide, Hervé Guibert a fait de sa vie le matériel de son œuvre : l’homosexualité, ses amitiés avec Michel Foucault, Roland Barthes ou encore Isabelle Adjani, la brutalité de ses relations, la violence du sida, le regard que l’on porte sur la maladie, etc. Tous ces éléments et d’autres encore dépouillés dans un travail artistique protéiforme, composé d’une vingtaine de livres, d’articles journalistiques mais aussi des photographies et d’un film, La pudeur ou l’impudeur, achevé juste avant sa mort et dans lequel Guibert mettait en scène l’atrocité de son quotidien rongé par le sida, à une époque où la maladie génère toutes les craintes et divise la société.

La force littéraire de Guibert, c’est d’abord un style soigné sans être précieux pour extraire les odeurs, supplanter les décors et creuser ce qu’il y a de plus cruel en lui. Ainsi écrit-il à propos de sa mère bouffie par la cortisone qu’elle prenait pour son cancer : « Je suis presque heureux quand elle dit qu’elle souffre, je suis presque heureux quand je vois l’horrible roseur de sa peau boursoufflée, son gros derrière dans son pantalon moulé. » Une sévérité verbale, avec une vitre transparente pour séparer la réalité de ce patrimoine et l’observatoire depuis lequel il le raconte, implacable et sensible. « Mes rapports avec mes parents se sont réduits à des formules d’attentions, de craintes, d’inquiétudes réciproques. Je suis d’une froideur extrême avec eux, ils n’osent même plus me poser de questions. Mais je pense : les laisser juste me voir, et toujours vivant, est le plus grand don – le seul – que je puisse leur faire. »

Pour beaucoup, Hervé Guibert représente un auteur incontournable de la cause homosexuelle parce qu’il a levé le voile sur des réalités à la fois sensibles et tragiques, à une époque où le sida mais aussi les clichés véhiculés investissaient les passions les plus dégénérées. L’erreur qu’il ne faudrait pas commettre – et à laquelle de nombreux artistes contemporains semblent malheureusement céder – est de confondre sexualité et identité. Guibert évoque l’homosexualité dans l’ensemble de son œuvre mais elle ne prend jamais le pas sur les autres sujets. Les questions de la mort, du corps, de la révolte ou du milieu sont traitées avec autant voire davantage d’intensité. Et c’est sans doute la raison pour laquelle il est indispensable de continuer à le lire aujourd’hui, pour justement dissocier les deux et éviter l’écueil d’une « littérature homosexuelle » repliée sur sa rengaine, stérile dans sa valeur et malheureusement au service de toutes les idées reçues dont elle cherche à s’extraire.

[1] Toutes les citations sont tirées de : GUIBERT Hervé, Mes parents, éd. Gallimard, 1986.

 

Boxeur à poings des mots

Cravanlundioumardi

Son passage sur Terre fut de courte durée mais sa nature pleine marqua les esprits et inspira tout un pan de la littérature du XXe siècles, des dadaïstes aux surréalistes en passant par Guy Debord qui lui vouait une véritable reconnaissance. Certains lui reprocheraient de ne pas avoir laissé derrière lui une « œuvre », oubliant que l’un de ses principaux défis était justement d’abolir toutes les formes génériques de l’écriture afin de libérer la poésie des oripeaux du conformisme. Né le 22 mai 1887 à Lausanne, Fabian Avenarius Lloyd – devenu par la suite Arthur Cravan – n’a pas traîné longtemps sur les bancs de l’école. Il n’avait pas de temps à perdre pour mener sa vie aventureuse qu’il acheva trente-et-un ans plus tard (1918), en disparaissant de façon mystérieuse au Mexique[1].

Neveu d’Oscar Wilde, Arthur Cravan hérita de son oncle un physique imposant, un goût prononcé pour la provocation et une plume incisive à son service. Installé à Paris en 1909, il parvint à s’adonner à ses deux passions : la boxe et l’écriture. Dans la capitale française, il fondait la revue Maintenant en 1912 afin d’étriller la littérature de salon et le conformisme des écrivains. Cinq numéros parurent ainsi, tous écrits de la main de Cravan sous différents hétéronymes et qu’il distribuait lui-même dans la rue en les disposant sur une poussette. Des articles soignés pour passer au vitriol les figures tutélaires de la scène parisienne, André Gide en tête, mais aussi des poèmes et une invitation à bousculer le convenu, l’hégémonie anesthésiante des cercles à la mode :

« M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kilos et mesurer 1,65 m environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. »[2]

Provocateur dans l’âme, Cravan veillait à surligner l’esbroufe. Certes, il se plaît à tirer des coups de revolver pour retenir l’attention lors de ses conférences ou annoncer son faux suicide, mais toujours avec la volonté de renverser l’ordre des mondanités et de manifester sa révolte contre le statut d’artiste. Ainsi écrit-il dans une lettre adressée à André Level le 19 janvier 1915 son mépris à l’égard du groupe de Montparnasse où « l’art ne vit plus que de vols, de roublardises et de combinaisons […] où la tendresse est remplacée par la syntaxe et le cœur par la raison ».

La Première Guerre mondiale lui fait quitter Paris. En 1916 il rejoint d’abord un groupe de déserteurs à Barcelone avant de partir aux États-Unis l’année suivante. Ami avec Picabia, celui-ci lui fait rencontrer des figures comme Marcel Duchamp, Man Ray ou encore Mina Loy qu’il épousa l’année suivante. À cette époque il termine également le texte Notes qui prolonge son exigence de rupture et son dégoût à l’égard des bienséances en littérature. « Depuis cinq ans tu n’es plus le même, je ne veux pas vieillir – fournisseur des cours – ma carte d’électeur – … je te jure – poète-bûcheron – honneur – avec extravagance – le génie qui ne mange un kilo de chair par semaine – hebdomadaire – obésité du cœur, embonpoint – 200 frs environ, mon compte présente un disponible, banque – la totalité – littéralement fou – … espérer beaucoup – Tu places les lacs sous le joug des ponts – Je regarde la mort à travers mes hublots – Réverbères décolorés – esprit naval – réitérer – »

Aventurier, boxeur, ami de Blaise Cendrars et Félix Fénéon, poète mais surtout homme révolté, Arthur Cravan a vécu mille vies en un court temps. « J’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes. » À tout acte donner du sens, une consistance dans la colère, une vitalité dans l’existence. Pas longtemps. Arthur Cravan a bouleversé les codes et il est bon de s’en rappeler, de le (re)lire et l’écouter ne pas se taire, à la fois sauvage et tendre, une météore dans la pénombre de nos jours. « – la vie ne vaut d’être vécue, mais je vaux la peine de vivre – ».

[1] Sa femme Mina Loy, artiste et écrivain, entreprit de nombreuses recherches pour retrouver la trace de son mari. En vain. Tout au plus, la police mexicaine aurait fait état de deux corps d’hommes abattus près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement de l’un d’eux pouvait correspondre à celui du disparu.

[2] Toutes les citations sont tirées de : CRAVAN Arthur, Œuvres, éd. Gérard Lebovici, 1987.

La Pucelle indémontable

Jeannedarclundioumardi

Lire sa parole compte pour certains parmi les plus belles pages de la littérature française et sa biographie demeure un sujet passionnant pour les historiens. Son itinéraire messianique et militaire a fait l’objet de nombreux livres. Sa vie a été maintes fois adaptée au cinéma et les récupérations politico-militantes de sa mémoire sont aussi innombrables que dispensables. Jeanne d’Arc, c’est en effet le patrimoine autour duquel les Français aiment à se retrouver parce qu’elle incarne le consensus de l’histoire sans véritablement les diviser. On ne s’improvise pas contre Jeanne d’Arc, d’un coup le soir, en discutant d’elle devant son bol de soupe. Non, la seule chose c’est de prendre éventuellement un air suspect devant cette force habitée par les voix qui gouvernent son action et de faire le tri derrière les légendes qui cernent son histoire.

Il y a un peu plus de trois ans, en mars 2015, la ville de Rouen inaugurait les bâtiments rénovés de son archevêché transformé en Historial Jeanne d’Arc. À travers une série de vidéos réparties dans les différentes pièces, le public peut désormais revisiter le parcours de la Pucelle autour des grandes heures de ses deux procès : celui en condamnation en 1431, conduit par l’évêque de Beauvais, monseigneur Pierre Cauchon, qui la condamna à être brûlée vive sur le bûcher de la place publique ; puis le procès en réhabilitation, mené dix-neuf ans plus tard par Guillaume Bouillé, recteur de l’Université de Paris, doyen de la cathédrale de Noyon et docteur en théologie. Davantage politique, ce second procès inédit pour l’époque levait le voile sur l’obstination de l’Église à vouloir anéantir, de la façon la plus brutale, toutes les voix hérétiques du royaume de France.

Mais revenons au premier procès. Appelée par l’évêque à dire toute la vérité sur ce qui lui serait demandé, Jeanne balaya d’elle-même le cadre habituel de la juridiction pour imposer ses propres règles : « De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais, des révélations à moi faites par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par visions, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. » L’affaire était pliée, aussi funeste serait la sentence, c’est elle qui commanderait le procès souverainement[1].

Ce procès s’étala sur moins de cent jours, du 21 février au 30 mai 1431. Cent jours durant lesquels, seule à la barre, la prétendument analphabète déjoua tous les pièges tendus par les abbés et les théologiens déterminés à la faire plier. Les coups qu’on lui assène sont perfides, les remparts qu’elle dresse pour s’en protéger sont le bon sens. Même attaquée sur son salut pour la faire flancher, « Savez-vous si vous êtes dans la grâce de Dieu ? », l’indémontable accusée répond : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. » Seule face à quarante-sept instruits, sans avocat, elle décide de son propre gouvernement, renvoie dans leurs retranchements hallucinés ses bourreaux et reste dressée dans sa vérité venue de loin. « Quand j’eus l’âge de 13 ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et vint cette voix environ à l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père. »

La lecture de ces comptes rendus d’audience est un modèle d’habileté. D’abord pour gagner du temps quand elle croit encore pouvoir être libérée. Poursuivre sa mission, ensuite, quand elle comprend qu’elle n’a pas à se défendre devant des juges mais des ennemis à combattre. Un sens de l’adversité, une conviction dans un cul-de-sac et une issue décidée à l’avance, voilà ce qui s’est joué dans ce procès du Moyen Âge dont la lecture ne manque pas de nous ramener aux inquisitions de la modernité, par ce langage d’une jeune fille de dix-neuf ans contre celui de ses tortionnaires, sans autre défense que le creux de ce murmure : « Je serai la plus dolente du monde si je savais ne pas être en état de grâce ».

[1] Les extraits des audiences du procès sont tirés de : Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, commenté par Jacques Trémolet de Villers, préface d’Olivier Sers, éd. Perrin, 2017.

Belle de mère

Lelivredemamèrelundioumardi

Albert Cohen (1895-1981) est principalement connu pour le personnage de Solal autour duquel il a constitué la tétralogie des Valeureux : Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du seigneur (1968) et Les Valeureux (1969)[1]. La partie autobiographique de son œuvre, plus confidentielle, est abordée dans ses Carnets (1978) et des récits comme Ô vous, frères humains (1972) et débute par le témoignage d’amour adressé à sa mère – après la mort de celle-ci en janvier 1943 –, sobrement intitulé Le livre de ma mère (éd. Gallimard, 1954), dont il va être question ici. À cette époque, la carrière diplomatique du fils adoré avait pris une nouvelle direction : dès 1941, Albert Cohen avait participé au regroupement de personnalités politiques et intellectuelles européennes réfugiées à Londres dans un comité interallié des amis du sionisme.

Son éloge de la mère aurait pu prendre la forme d’une lettre post-mortem mais il a choisi d’en faire un livre afin que la figure maternelle perdure après la mort, par le matériel littéraire. Réglant deux ou trois comptes avec le fils qu’il était, Cohen semblait ainsi convoquer l’hommage, ressusciter les souvenirs afin de prendre conscience que son enfance s’achevait avec cette perte : « Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »[2]

Dépeinte comme la mère juive par excellence, sa « vieillissante mère attendait ses deux buts de vie, son fils et son mari » jour après jour. L’un rentrant de l’école, l’autre du travail. Tous deux retrouvant boulettes de viande et gâteaux aux amandes disposés sur la table du salon, dans l’appartement modeste de la Cité phocéenne. Le baccalauréat en poche, Albert Cohen part à Genève poursuivre ses études de droit et finit par s’y installer définitivement. Un crève-cœur pour cette mère condamnée à errer entre chez elle et la pâtisserie où elle trouve un peu de réconfort, sans vocation, attendant les jours de départ l’emmener rejoindre son fils le temps d’un séjour en Suisse et conjurer « la lèpre de son isolement. »

Via une écriture larmoyante et de nombreuses répétitions, Cohen dresse le portrait d’une complicité déclinée autour de longues conversations nocturnes, de plaisirs et de tendresse débordants. Un amour filial exprimé sur des quais de gare, des restaurants et des bords de lit où les deux inséparables portent leur affection l’un à l’autre, jusqu’à la folie quand l’absence du fils se fait trop ressentir. « À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l’absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l’assiette de l’absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l’assiette de l’absent la première tranche de gâteau aux amandes, toujours le même parce que c’était celui que j’avais aimé en mon enfance. […] Elle mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma photographie. »

Cependant, la sensibilité d’Albert Cohen atteint une autre dimension à mesure qu’il revient sur ses hontes de fils méprisant. Tous ces dédains de l’enfant gêné par le comportement d’une mère protectrice, inquiète, mal fagotée quand on travaille sa propre élégance, aux manières grossières quand on se prétend la quintessence du raffinement. Tous ces gestes purement maternels que l’on finit ou que l’on doit rejeter en entrant dans l’âge adulte pour s’émanciper mais que l’on regrette ensuite en comprenant que cette affection, un jour, ne sera plus, laissant derrière elle un inconsolable manque et soldant une fois pour toutes, comme l’écrit Cohen, les refuges de notre enfance. « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis. »

[1] Tous ont été édités indépendamment les uns des autres chez Gallimard mais la tétralogie a été publiée de manière unifiée pour la première fois en octobre dernier : COHEN Albert, Solal et les Solal, éd. Gallimard, coll. Quarto, 2018.

[2] Toutes les citations sont tirées de : COHEN Albert, Le livre de ma mère, éd. Folio.