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Le blog fait par un lecteur, adressé aux lecteurs, pour parler de ses lectures

Mois : décembre, 2019

Les vacances de Lundioumardi. À 2020 !

Lundioumardi

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Citroën – Vive la grève !

lagrèvelundioumardi

À la porte des maisons closes,
C’est une petite lueur qui luit…
Quelque chose de faiblard, de discret,
Une petite lanterne, un quinquet.
Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale :
Une grande lueur grimpe sur la tour,
Une lumière toute crue.
C’est la lanterne du bordel capitaliste,
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.
Bénéfices nets…
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,
300 voitures, 600 voitures par jour.
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets…
Millions, millions, millions, millions,
Citroën, Citroën,
Même en rêve, on entend son nom.

500, 600, 700 voitures
800 autos camions, 800 tanks par jour,
200 corbillards par jour,
200 corbillards,
Et que ça roule
Il sourit, il continue sa chanson,
Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent,
Il n’entend pas la voix des ouvriers,
Il s’en fout des ouvriers.
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu,
Quand y’en a un qui crève,
On l’entend même pas crever.

Citroën n’écoute pas, Citroën n’entend pas.
Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.
Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.
Un million Monsieur Citroën, un million.
S’il gagne c’est tant mieux, c’est gagné.
Mais s’il perd c’est pas lui qui perd,
C’est ses ouvriers.
C’est toujours ceux qui fabriquent
Qui en fin de compte sont fabriqués.
Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino
Le voilà à Nice qui fait le beau
Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,
Beau temps aujourd’hui ! Le voilà qui se promène qui prend l’air,
À Paris aussi il prend l’air,
Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,
Ses poumons abîmés par le sable et les acides,
Il lui refuse une bouteille de lait.
Qu’est-ce que ça peut lui foutre, une bouteille de lait ?
Il n’est pas laitier…Il est Citroën.

Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sur son paillasson.
Citron … Citron … Bénéfices nets… Millions… Millions…
Oh si le chiffre d’affaires vient à baisser,
Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,
Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser les salaires
Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,
Pour faire la grève…

La grève…
Vive la grève ![1]

[1] Poème écrit par Jacques Prévert avec le Groupe Octobre (1930-1937) en soutien aux grévistes de l’usine Citroën entre mars et mai 1933. Alors que la société est bénéficiaire (186 millions de bénéfices sur les deux précédents exercices et que l’usine mère de Javel était remise à neuf afin d’en faire « la plus belle du monde », Martin Citroën avait annoncé une baisse de 18 à 20% des salaires.

 

Un Pessoa parmi tant d’autres

pessoalundioumardi

À l’infini semblent se multiplier les difficultés pour évoquer l’œuvre singulière de l’auteur portugais Fernando Pessoa (1888-1935) ; cet homme dont la vie et la pensée semblent à l’image de cette malle retrouvée peu après sa mort ne contenant pas moins de 27 543 textes dont certains, tels que le Livre de l’intranquillité et son adaptation de Faust, furent publiés près de cinquante ans après sa mort. Mais Pessoa c’est aussi une écriture de la schizophrénie élaborée sous différents hétéronymes en plus de son propre nom, comme si l’auteur lui-même poussait l’art de la fiction à devenir un autre personnage selon les domaines littéraires auxquels il s’attelait : il est parfois Alberto Caiero, Bernardo Soares, Alvaro de Campo… des constructions poétiques qui sont le cœur de son œuvre et qui bénéficient chacune de leur autonomie respective. Ainsi Pessoa, qui signifie « personne » en portugais, pouvait prétendre abriter en son seul être une génération constituée d’au moins cinq poètes de génie.

Comme trop souvent, l’impalpable de l’aventure intérieure et talentueuse appelait la plume des plus rationnels à gigoter autour de la question des hétéronymes, qu’eux seuls posaient dans l’espoir d’une réponse claire. Était-ce le fonctionnement particulier d’un cerveau malade ? un dédoublement de la personnalité ? ni plus ni moins qu’une supercherie ? ou bien une expression poétique qui rebat totalement les cartes de la réalité ? Des hypothèses qui feignent sans doute d’ignorer que Pessoa lui-même a répondu plusieurs fois à cette question, comme dans cette lettre adressée en 1935 – année de sa mort – à Adolfo Casais Monteiro : « Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé […] D’aussi loin que j’ai connaissance d’être ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir construit mentalement – apparence extérieure, comportement, caractère et histoire – plusieurs personnages imaginaires qui étaient pour moi aussi visibles et qui m’appartenaient autant que les choses nées de ce que nous appelons, parfois abusivement, la vie réelle. »

Cet état d’esprit particulier est incontournable pour lire Pessoa, y compris dans son travail de polémiste, avec de nombreux articles consacrés à la vie publique conçus dans le cercle des mouvements avant-gardistes auxquels il a participés, tels que Orpheu et Portugal Futurista. Parmi ces textes, intéressons-nous à L’Opinion publique[1], publié en 1919 dans la revue Acção (« Action »), soutien à Sidonio Paes, le représentant de la droite au pouvoir assassiné en 1918. Cet article rédigé sous forme d’essai a été l’occasion pour son auteur de définir sa pensée politique et sociale, foncièrement antidémocratique, à travers la théorie du suffrage universel qu’il condamne. Mais là encore, le sens de la contradiction ne s’est pas envolé bien loin et Pessoa alterne les masques : celui du monarchiste qui vote républicain et qui rassemble dans sa personne les figures alors opposées du conservateur de type anglais et du libéral, tout en appelant de ses vœux un patriotisme seul à même de mettre un terme aux trahisons du libéralisme et du révolutionnarisme qui se dressent alors l’un contre l’autre.

La provocation n’est jamais absente chez Pessoa mais elle ne doit pas faire oublier la vigueur de son contenu. Dans ce texte d’une incroyable modernité, l’opinion publique porte en elle son caractère « radicalement antagoniste » puisqu’elle est le résultat de nos instincts, dont le patriotisme se révèle être « l’instinct social fondamental » entre des individus qui peuvent se percevoir différents entre eux mais qui entretiennent déjà une relation étroite dans la pratique de la langue maternelle utilisée pour parler ; action qu’il place au cœur du fonctionnement social. Dès lors, le fondement d’une opinion publique reste indissociable de l’instinct patriotique et se manifeste de façon non-intellectuelle puisque uniquement instinctive. Parvenu à ce résultat de la démonstration, qui fait de l’opinion publique « un état de pure tendance […] une atmosphère, une pression, en aucun cas une orientation et une attitude », Pessoa s’attaque à sa véritable cible qu’est la démocratie moderne et la théorie du suffrage :

« Le suffrage représente seulement la majorité politique organisée, qui est une minorité par rapport à la majorité réelle de la société, et même, généralement, une petite minorité. D’ailleurs le suffrage ne représente même pas celle-ci. Les résultats d’une élection, en réalité, ne font que démontrer l’organisation des partis politiques ; […] il s’ensuit que les résultats d’une élection prouvent simplement le pouvoir dictatorial qu’ont acquis le petit nombre d’individus qui dirigent le parti vainqueur. »

La mauvaise foi ne manque pas de boucher certains trous de cette argumentation contre toutes les superstitions conçues dans le terreau fertile de la trilogie de 1789 « Liberté, Égalité, Fraternité ». Pessoa rage ainsi contre les usages politiques qui en ont été faits et refaits tout au long des siècles et propose de redonner une valeur davantage spirituelle au triptyque français. L’article construit sur la négative finit par décliner toutes les trahisons qu’il observe autour de lui à travers les notions de « peuple », « libéralisme », « révolution », « dictature du prolétariat » et autres. Trahison à quoi ? Sans jamais la mentionner dans ce texte, il est facile de deviner l’appel à la liberté que Pessoa ne cesse de convoquer, se rapprochant cette fois du personnage de Francisco des Cinq dialogues sur la tyrannie qui concluait ainsi le deuxième : « Mon fils, j’ai vu beaucoup de choses en ce monde, mais je n’ai encore jamais vu la liberté. »

[1] PESSOA Fernando, « A opinião público », Acção, Lisbonne, n° 2 et 3, 19 mai et 4 août 1919. Cet organe du Noyau d’Action National (Núcleo de Acção Nacional) était un mouvement politico-messianique auquel Pessoa contribua via cet article mais aussi avec « O Interregno » (L’Interrègne) quelques années plus tard, dans le n° 53. Dans une note biographique de 1935, Pessoa renia cette participation.